2001
Revue d'Histoire Littéraire de la France
Entre dispute et conciliation : stratégies et figures du « consensus » dans le dialogue de la seconde moitié du XVIe siècle
Véronique Zaercher
[*]
A partir de la seconde moitié du XVIe siècle, le champ du dialogue littéraire laisse apparaître une nouvelle conception de l’interlocuteur. Celui-ci semble désormais pouvoir être qualifié d’« homme de consensus ». Emprunté aux écrits cicéroniens, il est une première fois
redéfini, voire remodelé, par les théoriciens de la conversation soucieux d’encourager la sérénité des débats et d’établir leurs préceptes en valorisant la portée morale de la parole. Après
avoir montré la complémentarité des développements de Simon de Vallambert, de Giovanni
Della Casa et de Stefano Guazzo, l’étude s’intéresse ensuite à la présence de l’homme de
consensus dans deux dialogues humanistes — le Dialogue de l’ortografe de Peletier du Mans
et les Dialogues contre les nouveaux académiciens de Guy de Bruès — et dans deux dialogues lucianistes — les Dialogues non moins profitables que facétieux de Jacques Tahureau
et les Deux dialogues du nouveau langage françois d’Henri Estienne. La spécificité des procédés est à chaque fois examinée en relation avec le projet auctorial. A l’évidence, un locuteur plus complexe semble se dessiner, enclin à la conciliation, davantage attentif aux idées
de son adversaire, alors qu’il est possible dans le même temps d’observer un usage renouvelé
de la dispute et de sa construction argumentative.
Il revient aux humanistes d’avoir mis au goût du jour la notion de civilité. Le terme même ayant été défini par Erasme dans le
De civilitate morum
puerilium (1530), le concept est l’objet d’une très large diffusion entre les
années 1525 et 1550
[1]. Dans le cas des comportements conversationnels
[2], le
dialogue littéraire italien est loin d’avoir eu un rôle négligeable,
Gli
Asolani (1505) de Pietro Bembo et surtout
Il Libro del Cortegiano (1528)
de Baldassar Castiglione figurant évidemment à la première place.
Servant à l’exposition de développements consacrés au savoir-vivre et à
ses diverses composantes, il diffuse les modèles d’une autre manière de
converser plus pacifique, qui valorise les comportements consensuels
[3] des
participants. En France, c’est avec l’essor du grand dialogue humaniste
[4]
qu’apparaissent des interlocuteurs non seulement disposés à renoncer à
leurs propres arguments ou à contester avec nuances et précautions ceux de
leurs adversaires, mais capables aussi de participer à l’élaboration d’une
position commune. Le consensus s’obtient alors en admettant que, si elles
sont corrigées par des remarques critiques, les thèses en présence méritent à
titre égal d’être prises en compte et méditées. Un traité français de 1551, le
De optimo genere disputandi colloquendique de Simon de Vallambert,
éclaire les fondements théoriques qui justifient la bonne manière d’argumenter, tandis que deux traités italiens plus courants, le
Galateo (1558) de
Giovanni Della Casa et la
Civil Conversazione (1574) de Stefano Guazzo,
permettent de lui apporter des compléments. Quant à la pratique, on a choisi
quatre dialogues. Deux sont voisins par leurs dates de publication relativement proches et par le choix de personnages réels et célèbres. Il s’agit du
Dialogue de l’Ortografe e Prononciacion Françoese (1550) de Jacques
Peletier du Mans et des
Dialogues contre les nouveaux académiciens (1557)
de Guy de Bruès. Les deux autres, à savoir les
Dialogues non moins profitables que facetieux (1565) de Jacques Tahureau
[5] et les
Deux Dialogues du
nouveau langage françois (1578) d’Henri Estienne, sont des satires à deux
voix, usant de personnages fictifs conformément à la tradition lucianiste.
Sans reprendre dans le détail tout l’intertexte antique concernant le
consensus conversationnel
[6], il faut pourtant en rappeler les termes proprement cicéroniens, source directe pour le XVI
e siècle. Dans le
De officiis,
Cicéron sépare très nettement le discours public de la parole privée, de
sorte que ces deux modes et contextes d’échange se trouvent définis à la
manière d’un couple à la fois antithétique et complémentaire. Comme le
souligne à fort juste titre P. Rousselot
[7], la présence du public au forum
nécessite de faire preuve de puissance
(vis) alors que des auditeurs familiers s’accommodent plutôt de tranquillité
(quies). Quand Cicéron en vient
à définir la « tournure » même de la conversation
(sermo)
[8], il met en avant
un fonctionnement exemplaire à partir duquel il est possible de déterminer
les qualités requises des participants. Etant donné que les échanges doivent être sérieux, mais sans excès, et que l’agrément ne doit jamais être
négligé, il faut être capable de s’adapter à ses interlocuteurs
[9]. De même, il
ne faut pas s’arroger un temps de parole excessif
[10] et, s’il faut veiller à ce
que le propos ne s’égare pas, il est déconseillé de s’en tenir trop longuement au même sujet
[11].
Ce souci de la mesure, propre à insuffler une variété de bon aloi dans
la quantité ou dans l’enchaînement des répliques, sert à relier les exigences du chapitre XXXVII à celles qui, dans le chapitre suivant, se rattachent principalement au domaine des passions. C’est que le dialogue ne
pouvant être conçu comme un champ de bataille où l’on s’affronte, il
importe que chacun s’y montre homme de compromis. Aussi le parallèle
établi entre les situations quotidiennes et la conversation met-il en relief la
nécessité de demeurer maître de sa propre personne et de ses manifestations émotionnelles. Cette nécessité relève de la construction de son apparence extérieure, de cette image de soi qui s’offre dès lors à l’appréciation
de l’entourage :
Sed quo modo in omni uita rectissime praecipitur ut perturbationes fugiamus, id
est motus animi nimios rationi non obtemperantes, sic eiusmodi motibus sermo
debet uacare, ne aut ira exsistat aut cupiditas aliqua aut pigritia aut ignauia aut tale
aliquid appareat, maximeque curandum est ut eos quibuscum sermonem conferemus, et uereri et diligere uideamur (p. 175-176) [12].
Toutefois, l’absence d’excès n’implique pas que l’on rejette
a priori la
sévérité, il suffit qu’elle intervienne au moment opportun
[13]. Ce qui prévaut
aux yeux de Cicéron — et c’est d’autant plus net quand il évoque le cas
de conflits avec des ennemis —, c’est de savoir conserver et protéger sa
propre dignité
(retinere grauitatem). Bien qu’il n’évoque pas l’éventualité
de se ranger à l’opinion d’autrui ou de rechercher les modalités d’un compromis, sa façon de blâmer la colère, ou de la recommander comme artifice uniquement, laisse supposer qu’il veille à ne pas exclure d’emblée la
recherche de la conciliation.
Les théoriciens de la conversation à la Renaissance
[14] font largement
écho à ce portrait de locuteur idéal, tout en insistant davantage sur la
nécessité de savoir adopter le point de vue de son adversaire et, par conséquent, de consentir à clore le débat dans une relative sérénité. Sans doute
s’agit-il de marquer la distance prise à l’égard de la
disputatio médiévale,
laquelle continue de prévaloir dans l’enseignement des facultés au
XVI
e siècle. Si c’est encore le cadre formel où s’organisent la pensée et la
recherche de la vérité dans les débats courants, il n’en est pas moins
employé avec le souci d’en atténuer la rigidité médiévale
[15]. Aussi se
montre-t-on attentif à relier l’art de la conversation à celui de la dispute en
prescrivant une fermeté exempte d’ardeur et, somme toute, d’opiniâtreté.
Le
De optimo genere disputandi colloquendique (1551) de Simon de
Vallambert, traité paru à Paris et rédigé en latin, se présente comme « un
art de conférer »
[16] composé à la manière d’une compilation de formules
cicéroniennes
[17]. Dès les premiers développements, l’isotopie du combat
est largement convoquée pour stigmatiser tous ceux qui privilégieraient
leur orgueil au détriment de la recherche du vrai :
Hoc enim proprium est hominum non veritatem disceptatione indagantium, sed
ambitione aut vincendi cupiditate odium incitantium et ex amicis inimicos facientium. Rectius [A] profecto illi quorum est egregia in literis disputatio instituta more
dialogorum Ciceronis copiose, graviter, quiete, pacate. Non enim veritas rixis et
contumeliis contraque lenibus et suavibus colloquiis elicienda est. Nisi forte spinose quidam ita ratiocinantur, e suis concertationibus veritatem sic elici debere, ut
e spinis rosam. Sed quam non recte [B] cohaereat, non vident (p. 5-6) [18].
Quelques lignes plus loin, Vallambert insiste sur l’idée que cette maîtrise
de soi est une donnée absolument indispensable afin que les échanges
puissent se dérouler de manière raisonnable :
Disputandi autem ratio animum requirit omnino et lenem et moderatum : et
tamen in omni disceptatione propter vincendi studium natura omnes propensiores
sumus ad cupiditatem et iram, quam ad tranquillitatem lenitatemque animi (p. 7) [19].
L’antithèse contenue dans la comparaison finale laisse transparaître une
note d’amertume, tout comme le pronom
omnes semble suggérer combien
il est difficile pour le théoricien lui-même de s’astreindre à des règles aussi
rigoureuses, ce qui évidemment n’enlève rien à leur légitimité. Il ne cesse
d’y revenir dans son exposé et, s’il préconise le calme comme vertu fondamentale, à l’exemple de Cicéron, il lui associe la mesure, tout particulièrement requise lorsqu’un participant est invité à formuler son avis. Car une
attitude prudente et vigilante s’impose autant dans l’approbation que dans
la réfutation
[20]. La contestation, elle, demeure acceptable lorsqu’elle s’exprime avec affabilité
[21], de même que la critique, par exemple, peut être
tolérée si l’on s’abstient de la pousser jusqu’à l’injure ou la querelle
[22].
C’est au moment où Vallambert envisage l’éventualité que le débat
puisse se prolonger, qu’il expose les règles et les formules propices à la
constitution de l’attitude consensuelle. D’une part, l’opiniâtreté est présentée comme un grave défaut :
Defensor confirmabit sua, et aliena refellet declinans suspicionem pertinaciae
(p. 49) [23].
D’autre part, le fait d’admettre que l’on puisse être contredit ou même
avoir partiellement tort est valorisé :
Interdum modestium aget, et se refelli patietur his verbis, Bene reprehendis, et
se isto modo res habet. Et Ego vero et opto redargui me, et ea quae disputavi, disserere malui quam judicare : et facile me a te posse vinci certo scio (p. 49-50) [24].
Le théoricien ne cesse de le répéter, l’essentiel réside dans la possibilité
de parvenir à une conclusion qui sera satisfaisante, même si chaque interlocuteur doit se résigner à accorder quelques concessions, puisque la
conviction d’avoir progressé sur la voie de la vérité importe plus que la
victoire obtenue sur l’adversaire, lequel d’ailleurs n’en est plus vraiment
un. Ce dernier s’apparente davantage à un partenaire, d’autant plus intéressant qu’il tient lieu d’aiguillon intellectuel.
Les traités postérieurs ne font qu’aller dans le sens des recommandations de Vallambert. La spécificité du
Galateo
[25] de Giovanni Della Casa
tient seulement à ce qu’il se révèle plus direct et incisif dans sa critique
des esprits pugnaces. Sans rejeter la dispute qu’il considère comme une
situation conversationnelle admise, il met l’accent sur une conception
juste et équilibrée de la victoire. Puisque chacun a apporté sa contribution
au déroulement du dialogue, il paraît bienvenu et même sain que chacun
en ressorte avec le sentiment d’avoir fait reconnaître certaines de ses
idées. Le consensus équivaut à une forme de rétribution pour les esprits,
quoique la réalité se révèle souvent bien éloignée des vœux du théoricien :
Ceux qui s’opposent à chaque mot, qui querellent et debattent, monstrent bien
qu’il congnoissent peu le naturel des hommes, et que chacun aime la victoire, et
hait d’estre vaincu, non moins aux parolles, qu’aux faicts : outre ce que, s’opposer
de gayeté de coeur à autruy, c’est un acte d’inimitié, et non pas d’amitié. […] Et si
quelquefois il advient que quelcun dispute [...] cela se doit faire doucement, et ne
doit on pas estre si goulu de la douceur de la victoire, qu’on s’y estrangle : mais il
en faut laisser à chacun sa part [...] car on en acquiert haine et malueuillance, et
outre ce sont desplaisans à un chacun [...] mais les hommes pour la pluspart sont si
amoureux d’eux mesmes, qu’ils mettent en arriere l’opinion des autres, et pour se
montrer subtils, bien entendus et sages, ils conseillent reprennent, disputent et se
despitent tellement, qu’ils en viennent aux espees : et jamais ne s’accordent à
aucune opinion, si ce n’est à la leur (p. 296-308).
Dans la
Civil conversazione (1574)
[26], Stefano Guazzo conseille tout
d’abord la dispute aux philosophes et désigne comme « celuy digne de
plus grande louange, qui defend le party plus difficile ». Puis il choisit de
se référer au champ hyperbolique de la folie pour qualifier tout excès dans
les débats :
Mais encores les disputes ont leurs fins et limites, qu’il n’est pas loisible de
passer, sans perdre le nom de disputant, et aquerir celuy de contentieux, et de
sophiste, qui tombent aucunesfois en l’inconvenient des malheureux, et pour estre
trop affectionnez à contredire, ont perdu leur sain entendement : et comme lon
rompt volontiers les besongnes que lon veut rendre trop subtiles et minces, ainsi
par trop debatre, s’esgare la verité (p. 99 ; c’est Annibal qui parle).
Quand vous voyez que vous ne gangnez rien de debatre avec l’amy, et qu’il y a
danger de quelque desordre, vous devez plustost plier que rompre, suivant son
humeur, sinon en cas que le taire fust pour engendrer plus grand scandale […]
(p. 100).
La gradation qui conduit à passer du « sophiste » au « disputant » fait
intervenir une représentation de discoureur éminemment condamnable
mais très attendue. Elle ravive les critiques formulées à l’endroit d’une
rhétorique employée à mauvais escient et fait écho à ce que M. Fumaroli
a pu mettre en évidence à propos du traité de Della Casa
[27]. Le théoricien
en effet n’est pas tant attaché au sujet et à la méthode de la conversation
qu’à l’ordonnancement des bonnes manières. Il refuse ainsi ce désordre
qui signifierait l’éclatement d’un cadre soigneusement ordonné et indissociable d’une rigidité de bon aloi. La préférence accordée au retrait de soi
et à ce silence qui doit être au préalable évalué selon sa portée éthique dispose en contrepoint la sage retenue du bon locuteur et les dérapages dont
il faut à tout prix se préserver.
Insistant sur l’obligation de se montrer souple et d’opter pour la
concession, ces traités font supposer qu’aux moments de tension vont succéder des répliques servant à apaiser le jeu, et des développements qui
signaleront une volonté de conciliation propre à éviter l’impasse. Les
quatre dialogues littéraires vont permettre d’examiner comment le consensus se recherche, se construit, quand les discours ne servent pas seulement
à alimenter une conversation pacifique.
L’HOMME DE CONSENSUS DANS LE GRAND DIALOGUE HUMANISTE
Dans le
Dialogue de l’Ortografe e Prononciacion Françoese, les protagonistes de Peletier du Mans — Théodore de Bèze, Dauron, Jean Martin
et Denis Sauvage — sont censés se réunir fréquemment. Pour la version
écrite, l’auteur décide de rendre compte d’une conversation jugée mieux
réussie, il y est question de l’orthographe et de sa réforme. De même, les
personnages des
Dialogues contre les nouveaux académiciens de Guy de
Bruès se connaissent bien. Certains comme Ronsard et Baïf ont eu jadis
l’occasion de se brouiller et de se réconcilier. S’y ajoutent Nicot et
Aubert, mais tous sont réduits à n’être que des porte-parole. On aborde
tour à tour les fondements du savoir et de l’opinion, l’arbitraire des distinctions de l’honnête et du déshonnête, du vice et de la vertu, enfin la
validité des lois. De l’un à l’autre texte, les atmosphères contrastent. Dans
le
DOP
[28], de manière quasi constante, les interlocuteurs font montre d’une
prise en compte respectueuse et attentive de l’opinion d’autrui. Toute
objection paraît être énoncée pour enrichir le propos plus que pour
confondre l’adversaire. Bruès, au contraire, fait se succéder les périodes
de relative tranquillité et les moments de tension où la rupture se révèle
très proche, sans jamais éclater : à cette alternance présente dans les trois
dialogues, chaque accord final semble fournir la résolution espérée,
presque logiquement attendue à l’issue de la dispute.
Le DOP est composé de deux parties signalant deux moments chronologiques distincts, ce qui rend vraisemblable la longueur des débats et permet de distinguer les deux positions en présence. Dans le premier « livre »,
ainsi dénommé par Peletier, le terme « dispute » apparaît non pas tant au
cours de la mise en place des échanges qu’au moment où il s’agit de
répartir les rôles. Peletier hésite à défendre seul sa position (« que c’ét
trop se metre an hazard d’antrer an tele dispute, sans la presance d’aucuns qui puisset porter quelque saueur e temoignage a ses resons e ses
opinions » (p. 39)). Aussi est-ce l’arrivée inopinée, mais prévisible, de
Dauron qui favorise la répartition des rôles. Alors que les deux camps
semblent clairement se dessiner, une remarque de Sauvage laisse entendre
que la controverse, loin d’opposer les uns aux autres, comporte des participants capables d’adhérer à des arguments adverses s’ils sont fondés.
Sauvage fait évidemment allusion à lui-même :
Premieremant, nous n’auions pas tous deliberè d’étre contre vous si fort
comme vous dites : e s’an trouuera, peut étre, quelcun, n’i út il que moe, qui se
montrera autant pour l’un comme pour l’autre. Car apres auoèr oui voz resons,
j’estime qu’eles ne seront pas toutes si impertinantes, que je ne soé d’aueques vous
an quelques passages (p. 39).
Le désir de conciliation est donc posé comme un préalable qui là encore ne
peut être dissocié de la recherche du vrai. Ceci explique pourquoi Peletier
est écarté de la discussion par Jean Martin qui lui reproche de chercher « les
choses de trop pres » et de vouloir « tousjours auoèr le meilheur ». Il est à
noter aussi qu’avant d’accepter définitivement sa charge de débatteur,
Dauron souligne, lors de ses ultimes hésitations, la reconnaissance de sa
propre faiblesse argumentative et l’éventualité d’être contredit à juste titre :
[…] S’il n’etoèt question que de contredire, je n’auroé pas grand’peine : Car
la chose la plus esee qui soèt, c’ét de nier hardimant. Mes si j’auoé a parler de ce
a quoe vous m’inuitez, je croè que je donneroé autant de matiere de contradiccion
a mes parties comme eles a moe (p. 42-43).
A partir de ces quelques indices s’élabore l’image d’interlocuteurs qui
s’efforcent de se prêter au jeu de la discussion en le prenant à cœur juste
ce qu’il faut. A ce titre, il n’est peut-être pas anodin que Peletier, dans ses
portraits liminaires, prête à Sauvage, Martin et Bèze (Dauron, lui, possède
toutes les perfections) une même qualité éminente, la grace, qui est un
autre terme pour désigner l’urbanité.
A l’issue du long exposé de Bèze, il serait encore facile d’imaginer
des manifestations de désaccord éclater, malgré le rôle de contradicteur
général endossé par Dauron. Or, non seulement sa capacité de persuasion
est fortement louée mais ses auditeurs avouent qu’il pourrait modifier
leurs positions, même bien assurées :
C’ét que je m’atandoé e m’atàn ancores, que vous nous ouuririez quelque
metode, par laquele notre Ortografe puisse étre reglee a un point : E m’ét auis que
c’ét l’afere le plus dificile : par ce que je voè, que de tous ceux qui ecriuet
Françoes, chacun ortografie a sa guise. Ie vous pri poursuiure cet androet : e vous
voerrèz que nul ne faudra a metre son auis parmi le vótre : qui sera cause que nous
nous an pourrons aler plus contans e plus acertenez hors d’ici (p. 67).
L’avis de Dauron lui-même est un très bel hommage offert à la prestation
réussie de Bèze. En assimilant les règles de la dispute à un obstacle qui
l’empêche de formuler un assentiment explicite, Dauron rappelle que,
malgré la divergence des opinions, il est prêt à apprécier la pertinence de
son interlocuteur :
Mes si ce n’etoèt une reson generale qui me conduit e m’induit a tenir au
contrere, moeméme me lesseroé aler de son cóte : e ne voudroé m’auancer de dire
rien alancontre (p. 68).
Peletier ne dit pas autre chose lorsqu’il introduit dans son discours l’isotopie du combat et accorde sa préférence à la valeur guerrière plutôt qu’à
l’issue de l’engagement :
Car le combat ou nous sommes ét tel, qu’il n’i và point de danger ni desauantage pour le veincu : E ne peut chaloèr a qui le camp demeure, pouruù que chacun
èt fèt son efort a son ese e discrecion (p. 69).
Ainsi, au terme du premier livre, l’impression dominante reste que le
savoir l’a emporté sur la dispute. Chacun avoue être prêt à s’incliner
devant une éloquence aussi bien maîtrisée (p. 68) et le consensus s’élabore sur la base même de l’admiration. L’agencement et la portée des
interventions du second livre confirment cet aspect. Alors qu’auparavant
Bèze a longuement parlé sans être jamais interrompu — il s’en plaint
d’ailleurs —, son successeur voit son discours émaillé par des questions
ou, plus insidieusement, par des demandes de précisions souvent formulées avec un esprit critique
[29]. Or, elles ne suscitent aucun long débat, mais
contribuent principalement à accroître et à amplifier la teneur didactique
de l’intervention de Dauron. L’objection devient cet aiguillon qui, tout en
exigeant de l’intervenant davantage de justification, favorise l’échange des
savoirs ou l’éclaircissement d’une conception, d’un parti pris. L’attitude
consensuelle, manifeste puisque personne ne surenchérit, ouvre une nouvelle ligne de partage parmi ceux qui, n’étant plus vraiment adversaires,
encouragent cette coopération intellectuelle sur laquelle on a déjà insisté.
La preuve en est que le débat demeure ouvert à la fin du deuxième livre,
afin de prendre «
terme pour an deliberer » (p. 135). Si les auditeurs n’ont
pas été forcément tout à fait convaincus, ils ne dénient ni intérêt, ni puissance de persuasion à Dauron.
Dans les
Dialogues contre les nouveaulx académiciens de Guy de
Bruès
[30], la progression des débats et l’atmosphère se révèlent plus tendues, ce qui tient pour beaucoup au fait que les deux interlocuteurs en présence s’efforcent de se contrecarrer argument par argument. Le contexte
de la dispute est ainsi régulièrement évoqué, à la fois comme manière
d’organiser les échanges et comme mode de construction des rôles. Il
importe en effet de rappeler que le protagoniste chargé de défendre le
point de vue contestable et paradoxal le fait de manière purement « technique », afin de prêter le flanc à la réfutation. Dès sa préface, en guise
d’avertissement mais aussi de mise en relief, Bruès annonce au lecteur la
présence du procédé, « comme les propos sont deduiz ez dialogues, à
celle fin qu’après avoir eu leu à l’entrée les argumens de celui qui pour
mieux faire cognoistre la verité, soustient la mauvaise opinion, il ne
desiste d’en lire plus avant […] » (p. 92). De même, par endroits, le fonctionnement de la dispute est commenté par les débatteurs qui l’associent
alors à la notion d’
esbat
[31] et soulignent à dessein le caractère feint et
ludique du rôle endossé par le défenseur de la « mauvaise » opinion :
Par ton discours je congnois assez que tu n’ignores pas quelle est la plus saine
et meilleure opinion, mais tu t’esbas comme tu as promis à desbatre contre la verité
[…] (dialogue I, p. 100).
Tu le dys parce que tu as promis de t’esbatre à debatre contre la verité (dialogue II, p. 194).
Cela n’exclut pas un total investissement argumentatif de la part du
contradicteur mais, les jeux étant faits dès le départ, la dispute est conçue
pour s’orienter vers un consensus : l’un des deux partenaires sait d’avance
que sa présence relève avant tout de l’exercice et qu’il va devoir abandonner la place.
Il importe d’ailleurs de reconsidérer l’enjeu et la portée de la dispute.
Le lecteur se voit en quelque sorte transporté au gré des tensions du débat
et des chutes provoquées par la mise à distance que les protagonistes sont
amenés à introduire. Ainsi, dans cet échange où Nicot, spectateur du débat
entre Baïf et Ronsard, se décide à prendre la parole, il pointe du doigt, à
l’intention de Ronsard qui s’emporte contre la pugnacité de son adversaire, cet échauffement qui s’empare aussi bien de l’un que de l’autre et
qui relève autant des règles de la disputatio que de la définition du jeu :
Garde que ce que tu reprens en BAÎF, ne te maistrise toy mesmes, que tu ne
sois entaché de ce que maintenant tu trouves mauvais quand il le fait. Tu sçais que
nous avons mis en avant ceste dispute, pour mieux pouvoir monstrer et debatre la
verité, à raison de quoy sans occasion tu te plains de luy (p. 170).
En présence de ce genre de remarque, le lecteur est ramené au caractère
purement artificiel de l’argumentation assumée par le partisan de l’opinion paradoxale. Le dialogue équivaut alors à un jeu de rôles et chaque
moment du débat doit s’envisager comme un attendu qui sert simplement
à le conduire jusqu’à son terme, à lui conférer ainsi une part de sa dynamique. Mais, comme le souligne B. Périgot
[32], si l’opiniâtreté du contradicteur ne consiste qu’en une attitude imposée par le jeu, il n’en est pas
exactement de même dans le cas du partisan de la bonne opinion. Au
cours du second dialogue par exemple, Nicot rappelle à Aubert que la
ténacité ne prend pas le même sens selon l’un et l’autre parti et qu’elle se
justifie exclusivement pour lui :
A. Je sçay bien, tu feras tousjours des exclamations, et en te complaignant tu
voudras mettre fin à nostre dispute : Mais je te prie pers ceste coustume d’oresenavant, et pense plus à ce que je te diray, qu’à vouloir estre obstiné en tes imaginations. N. Tu devrois faire ton proffit du conseil que tu me donnes : car en soustenant la verité, je ne dois point estre reputé opiniastre (p. 193).
Bruès sait tirer parti de ce décalage de principe dans l’élaboration des
échanges : la ténacité de l’un constitue fort justement la meilleure garantie du consensus final. Rien d’étonnant à ce que, malgré des propos
acerbes ou des attaques parfois virulentes, les interlocuteurs parviennent
finalement à un accord qui certes est victoire pour l’un et défaite pour
l’autre, mais auquel tous vont pouvoir se rallier :
B. Mes amys, à ce que je puis cognoistre par la patience que vous nous avés
prestée, vous n’avez point pris de desplaisir à nostre dispute, aveq ce je m’asseure
que vous ne trouverés mauvais, si pour parvenir à l’asseurée preuve de la verité,
j’ay fait de l’opiniastre en ce que j’estimois mensonge, vous asseurant que je suis
fort aise d’avoir esté vaincu en ce combat, duquel la perte donne sans comparaison
plus de proffit que la victoire (p. 179, dialogue I).
Cette manière de conclure incite à revenir au DOP. On a mis en avant
le fait que le dialogue de Peletier demeurait ouvert et que chacun de ses
protagonistes décidait de prendre le temps de réfléchir aux arguments
exposés. Bruès préfère achever chaque dialogue sur la position désignée
comme vraie. Toutefois, au-delà de cette différence de clôture, Peletier et
Bruès associent fortement l’élaboration du dialogue à la nature de la relation qui lie les individus en présence. Eu égard à la tradition cicéronienne,
il importe que les protagonistes puissent parvenir à une entente ; au cas où
l’accord demeurerait en suspens, les étapes de la progression, elles, doivent procurer l’impression d’être résolues. En fait, puisque les participants
concernés sont des individus réels, encore vivants, il paraît indispensable
d’abonder dans le sens de la conciliation, une conciliation qui fournit
comme la preuve d’une dispute maîtrisée. A ce titre, les Dialogues de
Bruès nous paraissent éclairants : il ne s’agit pas seulement d’instaurer
une distance visible à l’égard de la disputatio médiévale mais d’user de
ses composantes sur un mode parodique, confié à des auteurs célèbres.
L’HOMME DE CONSENSUS DANS LE DIALOGUE LUCIANISTE
Les
Dialogues non moins profitables que facetieux de Jacques
Tahureau
[33] forment une œuvre particulière dont la portée satirique associée à la forme du dialogue nous semble empreindre le projet auctorial
d’une évidente complexité. Leur rédaction, achevée à la même époque
que les ouvrages de Peletier ou de Bruès
[34], incite à examiner l’usage d’un
genre qui est conçu de manière courante comme le plus apte à faire discuter entre elles les opinions, mais où la référence manifeste à Lucien
dans ce cas précis établit une atmosphère de raillerie exacerbée, empêchant toute discussion possible quant à certaines cibles
[35]. Lorsque
Tahureau désire s’attaquer à l’amour, aux femmes ou à la danse, il prête à
son personnage, le Démocritic, de tels mouvements d’humeur
[36] à l’égard
des préjugés et des jugements prétendument erronés d’autrui que l’idée
même de concession paraît fondamentalement inacceptable. En outre,
comme la critique a pu le souligner
[37], le Démocritic ne cherche pas tant à
établir une vérité, déjà acquise à ses yeux, qu’à la dévoiler à son élève, ce
qui renforce l’impression de dogmatisme émanant du pédagogue.
Il serait toutefois dommage de dénier à celui-ci des manifestations de
bonne volonté et le désir, même ponctuel, de céder sur certaines idées
— ou du moins d’en donner l’apparence. Dans les commentaires qu’il
consacre aux règles du débat, il va jusqu’à prononcer un éloge du consensus présenté comme un moyen souple et efficace de rallier son adversaire
à une opinion de facture trop rigide :
[…] par lesquels mots il veut dire qu’en se trouvant avecques gens de diverse
secte, et autre opinion que la sienne, il faut s’accommoder à eus en de petites
choses pour les gaigner et attirer à la cognoissance des plus grandes, de peur qu’en
se monstrant de premier abordee trop contraire à leurs fantasies, ils ne rejette du
tout ce qu’en s’accommodant un peu à eus ils eussent bien pris, et en y prestant
plus facilement l’oreille, avecques peu de peine entendu (p. 194).
Il est clair que la conciliation ne fait pas seulement partie d’une attitude
polie. Elle relève surtout d’une visée très pragmatique, puisqu’il s’agit
d’accorder un peu à autrui pour lui faire admettre beaucoup, en dernier lieu.
Bien que les procédés utilisés par Tahureau soient classiques, leur
intérêt tient au fait qu’ils distillent, au cours des échanges, des moments
de relance et d’apaisement, assurant pour une large part la progression du
débat. Outre l’interro-négative oratoire qui permet d’amener un doute ou
de souligner un point litigieux avec douceur, le texte comporte deux autres
procédés tout aussi fréquents. Ainsi, la concession faisant partie intégrante
de cet « art de la conversation » prôné par le Démocritic, il s’en rencontre
de nombreux exemples dans le cadre des enchaînements de répliques ou
dans les démonstrations. Signe de cohésion, le protagoniste la recommande et y a fortement recours
[38]. Le discours débute alors par le verbe
confesser, parfois par un verbe d’aveu inséré dans une construction négative. La personne de l’allocutaire est parfois prise en compte par le biais
d’un pronom personnel, ce qui est à notre sens une excellente manière de
se montrer homme d’attention :
Quant est du courtisan, je confesserai son langage estre plus affecté que de nul
autre […] (p. 50).
Je te confesse bien en cela l’inconstance des hommes et folies estre grandes,
ainsi que j’ai tousjours dit […] (p. 58 ; c’est nous qui soulignons).
Ensuite, le discours appelle presque invariablement ce second temps où la
réfutation est lancée par un connecteur exprimant l’opposition, puis établie de manière explicite par un syntagme verbal dénotant le refus :
[…] mais que pour cela il parle bien je te le nierai du tout par la definition que
je t’en ay donnee ici devant […] (p. 50).
[…] mais pour ce je n’approuverai aucunement les femmes en estre plus sages
ou constantes […] (p. 58).
Quoique par stratégie la concession demeure toute relative et que le locuteur s’efforce de conserver son avantage, cette technique argumentative
empêche que la satire ne paraisse trop dogmatique et ne ressemble par
trop à un jeu gratuit de défoulement.
Loin d’être un auditeur passif, le Cosmophile use d’une technique
équivalente pour insérer des arguments critiques et discuter fermement la
position de son interlocuteur tout en ménageant celui-ci. Complémentaire
des énoncés où le désaccord se voit formulé avec modération, il existe une
catégorie de répliques en deux temps où, à un bref assentiment donné au
discours du Démocritic succède l’énonciation d’un point problématique.
L’adhésion initiale prend souvent la forme d’un court éloge consacré à la
personne même du pédagogue avant que ne soit remis en cause le contenu
de son exposé
[39] :
Tu dis le mieus du monde, mais tu ne viens aucunement à l’exercice que l’on y
prend, et à la louange que l’on en acquiert (p. 74).
Je croi que tu dis bien, et mesmement que cette derniere espece de pratique est
la plus brave piece de leur harnois, mais tu ne m’as point encore satisfait à ce que
tu m’avois promis, qui estoit de me monstrer par une exemple tout evidente comme
l’art de medecine que nous avons pour le jourd’hui n’est qu’une tromperie (p. 119).
L’intérêt de cette organisation des répliques est double. Elle permet de
proche en proche de faire progresser l’argumentatif et de préserver l’allure
naturelle du dialogue. Qui plus est, la relance se fait sans agressivité et
signale que le Cosmophile, s’il n’entend pas vraiment outrepasser son
rôle d’élève, s’accorde cependant le droit d’être un interlocuteur vigilant
et critique.
Rédigés dans le même esprit, les deux
Dialogues du nouveau langage
françois d’Henri Estienne
[40] proposent des procédés de nature similaire, à
cette différence près qu’ils mettent en scène des protagonistes dont l’épaisseur psychologique est plus intéressante
[41]. Au premier abord, Philausone
endosse le rôle de présentateur, d’expérimentateur et de défenseur de l’italianisme à la cour d’Henri III. Celtophile, lui, est chargé du point de vue
adverse et prend le parti de la langue française. Toutefois, il devient rapidement manifeste que Philausone sait reconnaître les abus des courtisans,
évaluer la part d’artifice, d’excès ou de ridicule, qui régit leurs comportements à la cour, cependant que de son côté Celtophile, en tant que porteparole supposé d’Estienne, possède l’envergure d’un contradicteur docte et
solide. Dès lors, leur confrontation se révèle riche de leur érudition, ainsi
que de leur position successive d’enseignant et d’enseigné
[42].
Le terme « dispute »
[43] apparaît à dessein en quelques endroits de la
conversation. De toute évidence, même si Celtophile consent d’abord à
recevoir des informations sur les changements intervenus pendant son
absence, il est aussi fermement décidé à exploiter ce sujet comme moment
de débat. Néanmoins, malgré les fréquents points de controverse, la tension donne à intervalles réguliers le sentiment de retomber. Il est probable
que le dialoguiste a voulu mener le débat le plus longtemps possible et, en
parallèle, conférer force et relief à ces questions épineuses qu’il ne voulait
sans doute pas laisser se perdre au milieu de cette érudition. Aussi la discussion cède-t-elle la place à la polémique dans certaines séquences de
répliques, mais chacun se garde bien d’excéder le temps de quelques
réparties. Le plus vif échange se situe au début du dialogue alors que
Philausone manifeste encore de sérieuses réticences quant à la condamnation des italianismes
[44]. Puis, lorsque sont formulés par intermittence des
propos acerbes, l’échange intellectuel semble primer sur l’animosité ; en
tout cas, par convenance et accord tacite, il paraît décidé de ne pas amplifier l’altercation au-delà de quatre ou cinq répliques :
CEL. N’auray-pas ce credit d’ouir quelques-uns de ces beaux mots ? / PHIL. :
Vous aurez bien ce credit, mais si je fasche vos oreilles, à vostre dam. / CEL. : Vous
avez desja aguerri mes oreilles par tant d’autres assauts que vous leur avez donnez.
/ PHIL. : Cela vient bien à propos que vos oreilles soyent aguerries pour ouyr ces
furieux mots de guerre. Mais je ne les mettray pas en reng, ils seront pesle-mesle.
/ CEL. : Tout ainsi que vous voudrez (p. 244) [45].
Outre ces échappées prestement réprimées, le procédé de la concession
fonctionne tel qu’il apparaît chez Tahureau
[46]. Par endroits, il possède un
aspect moins mécanique, comme dans ce cas où Celtophile évite délibérément d’exagérer afin de remercier son interlocuteur de ce qu’il lui a au
préalable accordé :
CEL. : Je suis content de penser cela, Monsieur Philausone, à la charge que
vous aussi pour le present vous contentiez de ce que vous avez dict en la louange
des courtisans, et ne passiez plus outre, ains retourniez à votre grand discours touchant les termes qui ont esté changez en nostre cour de France depuis que j’en suis
parti (p. 222).
Le procédé du « donnant-donnant » engendre l’impression rassurante de
ne pas avoir cédé trop de terrain. Présenté comme équitable pour les deux
partenaires, il doit permettre de se concilier la bienveillance de la partie
adverse. Sur le même plan se situe le consentement formulé par
Celtophile de recourir à des mots italiens très précis, et ce justement
quand le terme est en parfaite adéquation avec la situation évoquée dans
le discours, auquel cas il ne peut être conçu comme une forme « exotique »
[47]. Le procédé s’emploie aussi dans le sens inverse : au lieu d’admettre qu’à l’égal de soi, l’autre puisse avoir raison, on peut lui demander
de reconnaître ses erreurs et, en contrepartie, en assumer tout autant pour
sa propre part :
PHIL. : Elle ne me retournera point, si je puis. Mais sçavez-vous qu’il y a ?
Confessons tous deux avoir tort, chacun en son endret (p. 146).
Ce genre de mise à plat n’est pas forcément anodin, puisque le dialoguiste
n’a pas ménagé le caractère de ses protagonistes et s’est plu à les doter
d’un soupçon de rancune. Le bénéfice obtenu par l’échange de savoirs
n’efface pas entièrement les points d’achoppement, mais les moments de
conciliation facilitent la poursuite du dialogue.
Ces aspects méritent également attention du fait qu’ils se retrouvent
dans la troisième partie de l’ouvrage où Philalèthe est invité à rejoindre la
discussion afin d’entreprendre une tentative de réconciliation. Or, après le
compte rendu des discussions antérieures, il faut noter que le médiateur
souligne d’emblée un événement remarquable à son sens, à savoir que les
deux débatteurs paraissent ne pas s’être « fort eschauffez » (p.394) et laissent donc la porte ouverte à un accord. Surtout, il peut encore arriver que
la concession se traduise par un arrangement imposant à chacun de céder
d’au moins un pas :
PHIL. : Il y a bien quelque apparence en ce que vous dites, mais voulez-vous
que toute ceste moitié soit suspecte ? / PHILAL. : Je n’y veux pas aller tant à la
rigueur. Je veux vous relascher une moitié de ceste moitié (p. 398).
Dans le cas suivant, la technique est un peu plus subtile étant donné qu’il
n’est pas question de renoncer à une idée, mais plutôt de prendre la peine
d’en construire l’assise, donc une justification propre à la rendre recevable
aux yeux de l’auditoire :
PHILAL. Je ne me fascheray point de ceci, pourveu que vous rendiez raison de
vostre dire. En quoy donc me trouvez-vous fol juge ? (p. 418).
La fin repose d’ailleurs pour une large part sur ce mode d’« appointement ». Philausone accepte de ne pas abuser des italianismes mais attend
en échange un exposé qui l’amène à « congnoistre par vives raisons que
nostre langage francés est aussi bon et aussi beau, tant pour tant, que le
langage italien » (p. 440).
Bien que les textes de Tahureau et d’Estienne ne reposent pas exactement sur des procédés similaires, ils laissent néanmoins émerger des traits
qui pourraient être considérés comme caractéristiques du genre. Alors que
les échanges sont censés privilégier l’exposition d’un savoir, la fonction
didactique peut difficilement se dispenser de passages plus polémiques,
même ponctuels, qui lui superposent des ruptures propices à intensifier la
gravité de la discussion. Dès lors, le consensus équivaut, semble-t-il, à une
manière de pause, de fondement communément consenti de part et d’autre
afin de fournir une base neuve à l’échange. En ce sens, il n’est pas nécessaire que les techniques permettant de l’engendrer soient l’objet de
notables variations, c’est leur effet qui prime. Tout comme Vallambert
répertorie des listes de formules en guise de chevilles propre à signifier
l’assertion, la réfutation ou l’explication, les dialoguistes prêtent à leurs
protagonistes des attitudes récurrentes, constituant comme des stratégies
dans le déroulement textuel.
A partir des traités et des exemples relevés au fil des œuvres, il reste à
dresser un portrait plus général de l’homme de consensus et de sa portée
pour le dialogue. On peut lui reconnaître trois attributs : une souplesse
intellectuelle qui reflète son souci de privilégier par moments l’entente et
l’apaisement ; une ténacité qui ne confine jamais à l’opiniâtreté ; des
égards, enfin, pour un adversaire capable, si nécessaire, de se transformer
en associé, ou pouvant être admis comme tel. Si ce type de comportement
commence à être représenté avec une telle régularité dans les échanges,
cette fréquence fonctionne en complémentarité avec les prescriptions des
traités et ce, à l’intention des lecteurs. Il n’est sans doute pas exagéré de
dire que l’on attend de ces derniers qu’ils sachent à la fois se nourrir de
toute cette matière et méditer ces représentations comportementales. De
toute évidence, il paraît également possible de saisir les signes d’une
réflexion sur les formes et les enjeux de l’interlocution. Les tentatives de
conciliation ne relèvent pas uniquement du champ des bonnes manières,
elles ne cessent de s’insérer dans une recherche de la vérité où l’on se
ménage des pauses et des étapes, où l’on contracte des alliances et des
accords, où enfin, l’on n’hésite pas à s’investir dans des rôles et des mises
en scène. Par conséquent, si les dialoguistes se sont peu exprimés quant à
leur conception du genre, c’est pourtant dans ces sortes de figures énonciatrices et dans ces méthodes argumentatives qu’il peut s’avérer fructueux de rechercher certaines composantes essentielles de la poétique du
dialogue.
[1]
Voir N. Elias,
La civilisation des mœurs, Agora, Calmann-Lévy, Paris, 1973 (première édition 1939), p. 78-79.
[2]
Ceci ne signifie pas qu’Erasme n’aborde pas la question de la parole à table, mais il s’agit
plus de la manière de s’adresser à autrui pendant un repas que de mener une discussion. Voir
aussi N. Elias,
op. cit., p. 115-116.
[3]
Selon le
Trésor de la Langue française, les termes
consensus et
consensuel n’apparaissent
en français respectivement qu’en 1866 et 1838. Pour ce champ sémantique, on relève dans
R. Estienne,
Dictionarium latinogallicum, p. 276 :
conciliare avec le sens de « concilier, estre
cause et moyen de la congnoissance et accointance de deux, ou plusieurs ensemble » ou
conciliator avec le sens de « qui par sa parolle unit et conjoinct les uns aux autres, qui est moyen,
conciliateur ». Dans le
Thresor de la langue françoyse de Nicot (p. 422) figurent le terme
moyenner cité dans l’expression
moyenner accord entre les parties, et le substantif
moyenneur qui sert
à désigner l’individu (le
Dictionnaire d’Huguet en donne par exemple une occurrence chez
Calvin). Nous avons parfaitement conscience que notre utilisation du mot
consensus peut prêter
à discussion, mais celui-ci reste à notre sens le plus approprié pour qualifier les situations et les
comportements conversationnels que nous étudions.
[4]
Voir E. Kushner, « Le dialogue en France de 1550 à 1560 »,
Le dialogue au temps de la
Renaissance, Touzot librairie-éditeur, Paris, 1984, p. 151-165.
[5]
Bien qu’ils soient parus pour la première fois en 1565, leur rédaction est contemporaine des
précédents ouvrages. En outre, Henri Estienne a fort bien pu s’en inspirer pour son propre texte.
Voir l’introduction de P.-M. Smith,
Deux Dialogues du nouveau langage françois d’Henri
Estienne, Editions Slatkine, Genève, 1980, p. 25.
[6]
Voir A. Pons, « Les fondements rhétorico-philosophiques des traités de savoir-vivre italiens
du XVI
e siècle »,
Traités de savoir-vivre italiens (I trattati du saper-vivere in Italia), études rassemblées et présentées par A. Montandon, Université Blaise-Pascal, Clermont-Ferrand, 1993,
p. 173-189.
[7]
Voir P. Rousselot, « Les conditions du langage politique : le point de vue de Cicéron »,
Bulletin de l’Association Guillaume Budé, octobre 1996, principalement p. 234-235.
[8]
Voir les chapitres XXXVII et XXXVIII du
De officiis, Livre I, texte établi et traduit par
M. Testard, Les Belles Lettres, Paris, 1965. Toutes les références au texte cicéronien sont données dans cette édition.
[9]
Op. cit., p. 175 : « si seriis, seueritatem adhibeat, si iocosis, leporem [...] ».
[10]
Ibid., id. : « nec uero, tamquam in possessionem suam uenerit, excludat alios, sed cum
reliquis in rebus, tum in sermone communi uicissitudinem non iniquam putet ».
[11]
Ibid.,
id. : « Danda igitur opera est ut, etiamsi aberrare ad alia coeperit, ad haec reuocetur
oratio, sed utcumque aderunt ; neque enim iisdem de rebus nec omni tempore nec similiter delectamur ».
[12]
« Mais de même que l’on recommande à très juste titre, dans toute la vie, de fuir les passions, c’est-à-dire les mouvements excessifs de l’âme, qui ne sont pas conformes à la raison, de
même la conversation doit être exempte de mouvements de ce genre : que n’y apparaisse point
de colère ou de convoitise quelconque ou de paresse ou d’indolence ou que rien de tel ne s’y
fasse jour : il faut avoir soin surtout de montrer à ceux que nous entretiendrons, un respect et une
affection manifestes » (p. 175-176).
[13]
« Obiurgationes etiam non numquam incidunt necessariae in quibus utendum est fortasse
et uocis contentione maiore et uerborum grauitate acriore, id agendum etiam ut ea facere uideamur irati » (p. 176).
[14]
Voir encore A. Pons, art. cit., p. 184-189. Pour un répertoire général de tous ces traités,
voir
Bibliographie des traités de savoir-vivre en Europe, 2 volumes, sous la direction d’A.
Montandon, Association des publications de la Faculté des lettres de Clermont-Ferrand, 1995.
[15]
Cette mutation de la dispute est remarquablement mise en valeur dans l’introduction de B.
Sayhi-Périgot au
Pourparler du Prince,
in Etienne Pasquier,
Pourparlers, édition critique,
Honoré Champion, Paris, 1995, p. 289-292.
[16]
Pour une présentation de cet ouvrage, voir M.-M. Fontaine,
Quelques traits du cicéronianisme lyonnais : Claude Guilliaud, Florent Wilson, Barthélemy Aneau et Simon de Vallambert,
Estratto da Scritture Dell’impegno Dal Rinascimento All’età Barocca, Gargnano, Palazzo
Feltrinelli, 1994, p. 35-71.
[17]
Vallambert ne manque pas de souligner sa dette à l’égard de Cicéron : « Haec autem initia quae damus, etsi mea dici possunt, quia ex dialogis Ciceronis in quibus dispersa sunt, collegi,
et in ordinem atque artem contuli, tamen non ausim quicquam tale meum esse dicere. Ipsius enim
Ciceronis verba ut composita sunt ita manere volui, quia meliora nemo invenire possit in Latino
sermone, et ut plus auctoritatis et invitamenti studiorum habeat eis artis lectio qui voces exprimunt quem magno studio in scholis ediscuntur » (p. 11).
[18]
Traduction :
C’est en effet le propre des hommes qui ne recherchent pas la vérité par le
débat mais qui suscitent l’aversion par leur ambition ou par leur désir de vaincre, et qui se font
des ennemis de leurs amis. Avec plus de justesse assurément procèdent ceux dont la dispute
menée avec distinction dans le domaine des lettres est fondée sur la façon de dialoguer de
Cicéron, c’est-à-dire avec abondance, gravement, calmement et pacifiquement. Car la vérité ne
doit pas être obtenue par des disputes et des paroles outrageantes, mais au contraire par des discussions douces et agréables. A moins que peut-être certains n’estiment en guise de raillerie que
la vérité doive être arrachée des querelles, comme la rose de ses épines. Mais combien ceci ne
tient pas convenablement, ils ne le voient pas.
La répétition de
recte dans le texte latin implique une idée de convenance, l’adverbe ayant été
placé à deux endroits stratégiques du propos. Dans le premier cas [A], il permet de poser la référence cicéronienne comme éminente. Employé en guise de contrepoint la seconde fois [B], il
contribue à déprécier ceux qui oseraient remettre en cause le bien-fondé des recommandations
du maître.
[19]
Traduction :
Dans la dispute, la raison requiert aussi un esprit complètement doux et
modéré ; cependant, dans tout débat, à cause du désir de vaincre, nous inclinons tous par nature
à la passion et à la colère, plutôt qu’à la tranquillité et à la douceur de l’âme.
[20]
Op. cit., p. 38 : « Sed in hoc genere haec praecepta tenere oportet, Ne incognita pro cognitis habeamus, hisque temere assentiamur. Diligenter autem argumenta cum argumentis comparemus. Nam omnibus in rebus temeritas in assentiendo errorque turpis est ».
[21]
Ibid., p. 39 : « Si maior erit ille quicum disputas, eique vereberis contra dicere, tamen
cavere oportebit ne assenteris potius quam assentiaris. Veritas enim defendetur suavi modo
loquendi : et gratia benevolentiaque retinebitur opinione probitatis & constantiae. Acutissime
sententias suas prudentissimeque defendere sine pertinacia fortitudo est : alienas non admiterre,
aut ita oppugnere ut veniant in deditionem, victoria est ».
[22]
Ibid., p. 43 : « Quamobrem disserentium inter se reprehensiones non sunt vituperandae :
maledicta, contumeliae, tum iracundiae, contentiones concertationesque in dicendo pertinaces
indignae philosophia mihi videri solent. Haec cum apud Ciceronem Velleius diceret, tunc
Torquatus, Prorsus inquit, assentior. Neque enim disputari sine reprehensione, nec cum iracundia
aut pertinacia recte disputari potest ».
[23]
Traduction :
Le défenseur confirmera ses idées et réfutera celles d’autrui, en restant
exempt du soupçon d’opiniâtreté.
[24]
Traduction :
De temps en temps, il se comporte de façon plus humble et il supporte d’être
contredit en ces termes : « Tu critiques bien et l’affaire se tient de cette manière-là. Moi en vérité,
je choisis d’être réfuté, et ces points dont j’ai discuté, j’ai préféré les soutenir plutôt que de juger
et je sais assurément que je pourrais facilement être vaincu par toi ».
[25]
Le texte est cité d’après
Le Galatée, premièrement composé en italien par J. de la Case et
depuis mis en françois, latin, allemand et espagnol, traicté très utile et très nécessaire pour bien
dresser une jeunesse en toutes manières et façons de faire louables, bien receues et approuvées
par toutes gents d'honneur et de vertu, et propre pour ceux qui non-seulement prennent plaisir en
la langue latine, mais aussi aux vulgaires qui pour le jourd'huy sont les plus prisés, J. de
Tournes, Genève, 1609.
[26]
Le texte est cité d’après
La civile conversation, divisée en quatre livres..., traduit par
G. Chappuys, J. Beraud, Lyon, 1579.
[27]
Voir la Préface de M. Fumaroli à
Anthologie, Art de la conversation, édition de
J. Hellegouarc’h, classiques Garnier, Dunod, Paris, 1997, p. XXI.
[28]
Nous choisissons cette abréviation pour désigner plus commodément le
Dialogue de
l’Ortografe e Prononciacion Françoese. Le texte est cité d’après l’édition de L. C. Porter,
TLF,
Droz, Genève, 1966.
[29]
Voir par exemple
op. cit., p. 83,102,107,117,118.
[30]
Le texte est cité d’après l’édition critique de Panos P. Morphos,
A study in Renaissance
Scepticism and Relativism, The John Opkins Press, Baltimore, 1953.
[31]
Sur les liens existant entre le
débat et l’
esbat, voir B. Périgot, « Le Babélisme des
Dialogues de Guy de Bruès »,
Babel à la Renaissance, Actes du XI
e colloque international de la
société française d’étude du XVI
e siècle, textes réunis par J. Dauphiné et M. Jacquemier, Editions
InterUniversitaires, Mont-de-Marsan, 1999, p. 345.
[32]
Art. cit., p. 345.
[33]
Le texte est cité d’après l’édition de M. Gauna,
TLF, Droz, Genève, 1981.
[34]
Voir E. Kushner, « The Dialogue of Dialogues »,
The Dialogue in early Modern France
(1547-1630), par C. H. Winner, 1993, p. 268.
[35]
On ne reprend pas, dans cette étude, les passages où règne une cordialité quasi constante
entre les deux interlocuteurs. Voir, entre autres, M. K. Bénouis,
Le dialogue philosophique dans
la littérature française du seizième siècle, Mouton, The Hague/Paris, 1976, p. 95-96 ; T. Peach,
Nature et raison. Etude critique des Dialogues
de Jacques Tahureau, Editions Slatkine, Genève-Paris, 1986, p. 70 ; C. Yandell, « The Dialogic Delusion. Jacques Tahureau’s Dialogues an the
Rhetoric of Closure »,
The Dialogue in early Modern France (1547-1630), par C. H. Winner,
1993, p. 183.
[36]
Op. cit., par exemple p. 44,97,111,131.
[37]
Voir M. K. Bénouis,
op. cit., p. 106 ; C. Yandell, art. cit., p. 164-169.
[38]
Certaines répliques du Cosmophile n’en sont pas exemptes, mais le procédé y figure bien
plus rarement.
Op. cit., par exemple p. 83 ou p. 118.
[39]
Pour des exemples supplémentaires, voir
op. cit., p. 47,58,81,86,92,111,121.
[40]
Le texte est cité d’après l’édition critique de P.-M. Smith, Editions Slatkine, Genève, 1980.
[41]
Voir l’introduction de P.-M. Smith,
op. cit., p. 26 ; l’avant-propos de N. Bingen,
Philausone (1500-1660), Droz, Genève, 1994, p. 10.
[42]
Le personnage de Celtophile met fort bien en valeur ce double rôle : « Je suis content
d’estre vostre magister en cela, puisqu’il vous plaist m’appeler ainsi, mais vous n’avez pas eu si
bon marché de moy, quant à cest office de magister, comme je l’ay de vous » (p. 267).
[43]
Op. cit., par exemple, p. 236,259,332,410.
[44]
« CEL. : C’est pour me faire despit que vous donnez un tel nom à un si sot langage. /
PHIL. : Je ne vous penses pas si despiteux. / CEL. : Je ne vous estimois pas si fascheux. / PHIL. :
Ce qui vous est fascherie m’est plaisir, de louer l’eloquence d’entre nous courtisans. / CEL. :
Vrayement c’est une eloquence digne de grand’louange, celle qui eslourdit et estonne les
oreilles. / PHIL. : Ouy bien les vostres qui ne sont pas façonnées, comme je vous ay desja dict
par ci-devant. / CEL. : Je me doute que vous voulez dire que l’eloquence moderne courtisanesque
requiert des oreilles aguerries. Mais vous n’avez pas osé trencher le mot. / PHIL. : Je le trencheray maintenant, et l’entendez comme vous voudrez. / CEL. : Autrement ne puis-je entendre ceci,
sinon que ce soit une eloquence horrible, puisque pour la supporter il faut avoir les oreilles aguerries » (p. 106).
[45]
On peut en relever d’autres exemples aux pages 139 ou 148.
[46]
Nous nous contentons de renvoyer aux exemples.
Op. cit., p. 92,96,110,220,302.
[47]
« CEL. : Vous presupposez que je ferois scrupule d’user de ces mots italianisez, “charlatan” et “bouffon”, et si ainsi estoit, je serois bien empesché à vous respondre. Mais je ne suis pas
si scrupuleux. Au contraire, je di qu’il y a certains cas esquels il est permis d’italianizer : sçavoir
est quand on parle de choses qui ne se voyent qu’en Italie, ou pour le moins ont leur origine de
là, et mesmes y sont plus frequentes, ou plus celebres, et y ont la vogue plus qu’en aucun autre
pays, soit pour quelque perfection plus grande ou autrement » (p. 93).