2001
Revue d'Histoire Littéraire de la France
Une conscience écartelée : Dulaurens
Michèle Bokobza kahan
[*]
L’œuvre entière de l’abbé Dulaurens (1719-1793) est consacrée à la défense de la liberté de
conscience et de la tolérance, et au combat contre les institutions catholiques, causes chères aux
philosophes des Lumières. Sans doute, le développement et la présentation de ces idées se
construisent-ils à partir d’un univers discursif préexistant et sont toujours en rapport avec les
interrogations qui hantent la pensée de l’époque. Mais ils participent aussi du parcours biographique et de la position marginale de Dulaurens dans le milieu littéraire de l’époque. Chez
l’écrivain, si la pensée de la tolérance s’apparente souvent à la réflexion voltairienne, elle
s’avère surtout indissociable des modalités d’une écriture vouée à l’auto-dérision et au mélange
des genres.
Le présent article analyse les mécanismes d’imbrication des trois dimensions constitutives
de l’œuvre : biographique, idéologique et esthétique. Il met ainsi en valeur la spécificité d’une
écriture de la disparité à travers laquelle Dulaurens développe une idée de la tolérance qui lui
est propre.
Le traitement de la tolérance chez Dulaurens permet d’étudier la spécificité d’une écriture de la disparité qui ressortit à une esthétique de la
dissonance. Celle-ci est avant tout liée à un parcours biographique et à la
position marginale de l’écrivain dans la République des Lettres
[1]. A la différence de Diderot ou de Voltaire, Henri-Joseph Dulaurens a connu de
l’intérieur l’hypocrisie d’un système ecclésiastique corrompu dont il a pâti
personnellement, et ne cache pas son aversion pour les institutions religieuses. Pour lui, dire la tolérance, c’est bien sûr défendre une cause chère
aux penseurs des Lumières ; mais c’est aussi revendiquer sa liberté
d’homme et d’écrivain. Lorsqu’il prend la plume, ce moine défroqué, dont
les écrits se trouvaient à l’époque en tête des palmarès de la littérature
clandestine
[2], s’attire cependant les flèches de la critique lettrée qui le qualifie de « philosophe gueux ». Son refus de se soumettre aux normes
esthétiques en vigueur et aux règles du bon goût le classe à bien des
égards dans la bohème littéraire rejetée par les écrivains reconnus. Cette
marginalisation qui lui est imposée de l’extérieur, Dulaurens se l’approprie ; il la revendique et l’assume dans la posture d’auto-dérision qui
caractérise son style. Or cette mise en doute, par l’écrivain marginal et
marginalisé qui se joint aux critiques pour dénigrer son propre travail, des
positions mêmes qui lui sont les plus chères, participe d’un scepticisme
qui n’est pas sans rapport avec une certaine vision de la tolérance. La pensée de la tolérance chez Dulaurens s’avère ainsi indissociable des modalités d’une écriture vouée à l’auto-dérision et au mélange des genres. Si
l’auteur des
Jésuitiques, du
Balai et de
L’Antipapisme semble s’inspirer
des thèses de ses illustres prédécesseurs, il n’en développe pas moins à
travers son écriture singulière une idée de la tolérance qui lui est propre.
Dans l’espoir de susciter un regain d’intérêt pour un auteur quelque
peu oublié, ce travail se propose de préciser la spécificité d’une œuvre en
éclairant les mécanismes d’imbrication de ses trois dimensions constitutives : biographique, idéologique et esthétique. Au fil de notre analyse, il
conviendra de rester à l’écoute de la voix qui sous-tend le texte. Tout en
nous renvoyant au sujet biographique, cette voix pose son empreinte sur le
discours et modèle la pensée d’un philosophe qui, loin de ressasser maladroitement les idées en cours, affirme au contraire son originalité.
POSITION DE DULAURENS DANS LE CHAMP LITTÉRAIRE DE L’ÉPOQUE
Les études historiques sur la « République des Lettres » au XVIII
e siècle
ont mis au jour la constitution d’un champ littéraire autonome composé
d’institutions qui structurent l’espace social
[3]. Elles ont montré par ailleurs
qu’à l’intérieur de ce milieu littéraire un clivage essentiel s’établit entre
les nantis et la « canaille de la littérature », pour employer l’expression de
Voltaire
[4]. Même si Dulaurens, jugé et condamné à la prison à vie par le
tribunal ecclésiastique de Mayence pour ses écrits antireligieux et sa profession de foi déiste, apparaît comme la victime de l’intolérance religieuse
qui sévissait en France au grand dam des philosophes des Lumières, on ne
peut néanmoins occulter le fait que son procès est en rapport étroit avec
les conditions sociales qui déterminent le champ littéraire de l’époque.
En effet, Dulaurens s’apparente à bien des égards à la bohème littéraire qu’incarnent le
Pauvre diable de Voltaire ou le
Neveu de Rameau de
Diderot. On sait qu’une fois leurs rêves de gloire littéraire déçus, un grand
nombre de jeunes provinciaux installés à Paris versent dans une écriture
pamphlétaire agressive qui n’épargne aucune des institutions, y compris
l’intelligentsia des salons, et vivotent dans la capitale en exerçant des
métiers illégaux liés au monde de la littérature clandestine. Ce faisant, ils
s’attirent d’une part les foudres de la gent littéraire, et ils incitent d’autre
part les autorités à redoubler de vigilance et de mesures de répression
contre eux
[5]. C’est aussi l’histoire du compère Mathieu fraîchement débarqué à Paris :
Le compère Mathieu était aux gages d’un libraire; mais comme ces gages suffisaient à peine pour notre entretien, et que les ducs et les marquis vivaient en
bonne intelligence, le Compère qui commençait à être connu dans la république des
lettres, travailla pour son compte, et débuta par un chef-d'œuvre : ce fut son traité
de cracologie. […] Il avait composé, chanté, publié quelques couplets un peu caustiques (et cela le plus innocemment du monde), contre quelques personnes de
condition desquelles il éprouvait journellement les bontés. Ces personnes, piquées
de cette bagatelle, s’avisèrent de décrier le pauvre Compère, comme un esprit
méchant et dangereux, en un mot, comme un monstre et comme une peste dans la
société […] Un soir l’enfer suscita un exempt, deux sergents, trois recors et six
pousse-culs, qui vinrent enlever mon pauvre Compère, ses papiers, ses effets et
l’heureuse cassette qui contenait toute notre ressource et notre espoir […] pour les
libelles abominables qu’il a composés contre la cour et le gouvernement [6].
L’exil forcé de Dulaurens dû à la parution des
Jésuitiques
[7], poème satirique dans lequel l’auteur se réjouit avec un peu trop de virulence de la
mise au ban de l’ordre des Jésuites par le Parlement de Paris en 1761, va
l’éloigner du milieu marginal spécifiquement parisien. Mais malgré la distance, il reste proche d’un grand nombre d’écrivains déclassés qui, comme
lui, oscillent entre une adhésion au discours idéologique des Lumières au
sein de la « République des Lettres » et un rejet qui relève du positionnement problématique de la bohème par rapport aux figures philosophiques emblématiques de l’époque et aux institutions qui structurent le
milieu littéraire.
Dulaurens, dans une sorte de jubilation masochiste, présente son
œuvre comme un travail de « maculature »
[8]. Pourtant cette dévalorisation
contraste avec la dimension ludique d’une pensée en effervescence qui
s’exprime à travers une écriture au débit intarissable. L’auteur prend plaisir à exhiber son érudition tout en tournant en dérision ce savoir quasi
encyclopédique. Cette oscillation n’est pas sans suggérer la cristallisation de l’image de l’écrivain autour de deux figures déjà mythiques de
leur vivant, Voltaire d’une part et Rousseau de l’autre. L’adhésion explicite aux idées du premier n’oblitère pas une identification imaginaire au
second.
Lecteur de Voltaire, Dulaurens répond au mot d’ordre du maître :
« écrasez l’infâme », et met sa plume au service de la liberté de
conscience et de la tolérance
[9]. Dulaurens éprouvait une admiration profonde envers celui qu’il appelait l’« Homère de notre siècle ». Dans
Imirce ou la Fille de la Nature, la visite d’Emilor, compagnon de l’héroïneéponyme, dans la bibliothèque du comte philosophe Ariste, fournit
l’occasion de faire l’apologie de Voltaire :
En lisant les titres des livres, il portait en deux mots son jugement sur l’auteur
et son ouvrage. Nous commençâmes par M. de Voltaire. Ta nation, dit-il au Comte,
n’a produit rien de mieux que cet homme ; les charmes de la diction, la beauté des
images, la finesse des antithèses, le sel de la fine plaisanterie, tout est divin. Ton
Homère, qui a extasié l’antiquité, m’a ennuyé à mourir ; je n’ai lu ni prose, ni vers
de ton Voltaire qui ne m’aient enchanté. Les sots Égyptiens ont dressé de hautes
pyramides pour s’immortaliser ; leurs copistes ont fait le Colosse de Rhodes et tes
merveilles du monde. Pour élever ces niaiseries, il fallait du cuivre, des pierres et
des gens pour leur faire perdre leur temps ; ces anciens innocents ont cru étonner
la postérité, ils ont réussi à charmer les sots. Voltaire étonnera davantage tes
neveux, que ces amas de pierres et de briques [10].
Certes, du côté de Voltaire, l’accueil est moins chaleureux. En témoigne
sa remarque condescendante à l’égard du
Compère Mathieu, dont « le
commencement est assez plaisant, et la fin détestable »
[11]. Mais si le
célèbre philosophe affirme ne connaître « ni du Laurens ni aucun de ses
associés que Marc Michel fait travailler à tant la feuille », et s’indigne de
leur impudence « de faire passer leurs scandaleuses brochures sous (s)on
nom »
[12], il ne répugne ni à attribuer son
Ingénu à Dulaurens
[13] ni à publier
sa
Relation du bannissement des jésuites de la Chine sous la nom de
l’abbé
[14]. Les points de rencontre de deux écrivains qui se situent aux antipodes de l’échelle sociale n’étonnent point eu égard au contexte socio-littéraire de l’époque. Ils s’expliquent aussi par le rapprochement qu’établit la critique littéraire contemporaine entre eux. Ainsi,
Le Balai, poème
héroï-comique en XVIII chants vaudra à Dulaurens le commentaire suivant dans la
Correspondance littéraire de Grimm :
Le Balai est d’un ex-Mathurin flamand appelé Laurent. Une lettre de cachet
oblige actuellement ce poète de se tenir en Hollande, d’où il nous a envoyé son
poème. On y trouve en vérité des morceaux qu’on parierait être de M. de Voltaire;
mais cela est noyé dans une bourre qui a bien la rime, mais qui n’a point la raison [15].
L’Arretin moderne (L’Aretin, ou la Débauche de l’esprit), compilation
d’articles de tous genres rassemblés en deux volumes, qui devient l’un des
best-sellers de la littérature clandestine, est présenté par Bachaumont dans
les Mémoires secrets pour servir à l’histoire de la République des Lettres
en France d’octobre 1763 en ces termes :
C’est un ouvrage dans le goût de Rabelais, un amphigouri, où il se trouve des
choses excellentes ; il indique beaucoup de connaissances et même d’érudition de
la part de son auteur. En général, c’est un homme qui en veut beaucoup à l’Écriture
Sainte, et qui parodie les différentes histoires des livres sacrés d’une façon à les
tourner en ridicule aux yeux de ceux qui ne connaîtraient pas le poison. Aussi prétendon que ce livre est d’un Ex-Mathurin. On l’avait attribué à M. de Voltaire [16].
Dans la Correspondance littéraire de Grimm, on lit encore la note suivante :
On a imprimé en Hollande un autre ouvrage peu décent, intitulé l’Arétin. Il
contient l’histoire moitié vraie ou moitié fausse de ce moine défroqué appelé
Laurent, qui publia l’année dernière le poème du Balai. Et sa prose et ses vers sont
détestables. On ne peut cependant s’empêcher de convenir qu’il n’aurait pas manqué de talent s’il avait pu le cultiver dans le commerce de la bonne compagnie. Sa
manière d’écrire rappelle quelquefois celle de M. de Voltaire; mais un moment
d’après il se replonge dans les ordures [17].
Ces mises en parallèle témoignent de l’influence de Voltaire sur Dulaurens
tout en confirmant la position d’auteur marginal qu’occupe Dulaurens par
rapport aux normes esthétiques en vigueur. Refusant de suivre les règles de
la poétique et de la rhétorique grâce auxquelles l’écrivain obtient ses titres
de noblesse, Dulaurens est naturellement fustigé par ceux qui contribuent
néanmoins à sa popularité en l’évoquant dans leurs articles
[18].
L’exercice de l’écriture chez Dulaurens procède de l’expression d’une
insoumission à un ordre et de la revendication d’une exclusion qui le
libère de la communauté à laquelle il prétend néanmoins appartenir dans
la mesure où il écrit pour être reconnu par elle. Cette attitude est proche
de celle de Rousseau, seconde figure mythique des Lumières, dans son
rapport avec l’écriture
[19]. Pour Rousseau, la personne de l’écrivain devient
le sujet de l’œuvre : « elle fonde la vérité du discours sur l’homme et le
social tenu par le philosophe »
[20]. Ce rapport quasi mystique entre le vécu
et l’écrit semble avoir fasciné bon nombre d’écrivains de la bohème qui
s’identifient dès lors à l’image de l’écrivain maudit pouvant ainsi donner
un sens autrement noble à leur vie misérable
[21]. Si la réflexion sur la tolérance chez Dulaurens s’apparente plus d’une fois, comme on le verra, à la
réflexion voltairienne qui constitue elle-même le prolongement d’un débat
vieux de plusieurs lustres, la présentation des idées s’opère sous une
forme originale qui procède de cette négociation incessante entre le sujet
biographique, paria de la société, et le besoin de légitimer son œuvre au
sein de cette société.
Cette oscillation entre les deux pôles que représentent les figures
inconciliables de Voltaire et de Rousseau, on la retrouve dans le portrait ébauché par les frères Goncourt; dans leurs Portraits intimes du
XVIIIe siècle les auteurs soulignent la dominante hétéroclite du personnage et les contradictions d’une présentation de soi :
Un poète qui a mené La Fontaine à Parny; un romancier qui a mené Gil Blas à
Jacques le fataliste; un philosophe qui a mené Rabelais à Babeuf.
Prenez garde en effet : ce Dulaurens, qui n’est, pour notre siècle, que l’auteur
du Compère Mathieu, a été, dans son siècle, un esprit rare et redoutable. Au bout
de ces imaginations ordurières, de ces portraits caricaturaux, derrière cette parade
licencieuse, ce rire et cette polissonnerie, il y a une idée armée. Dans ce carnaval
de la Bible et de l’Evangile, de l’enfer et du paradis, il y a un pamphlet, un réquisitoire, un manifeste. Dans ce farceur, il y a un parti : la raison du XVIIIe siècle.
Et, par un don singulier, cet homme porte en lui, confondus et mariés, les deux
caractères de la philosophie de son temps : l’ironie, l’utopie. Il nie et il croit. Il voit
un paradis humain par delà la société qu’il bafoue. Il a le rire de Voltaire, il a les
soupirs de Rousseau : c’est Candide contant l’Émile [22].
La vie de Henri-Joseph Dulaurens, né à Douai en 1719 dans une famille
de la petite bourgeoisie de province, est à l’image de son écriture.
Prêchant dans ses écrits la liberté nécessaire au bonheur de l’homme,
l’écrivain fait en même temps tout pour la perdre. Alors qu’il souhaite
vivement mettre fin à son exil et quitter Amsterdam pour gagner Paris, il
publie le
Balai, poème anti-religieux qui anéantit toute chance de retour.
Insoumission au dogmatisme des Jésuites d’Anchin, rébellion contre les
ordres prononcés par le biais de libelles scandaleux comme
Le Discours
sur la beauté et
La Vraie origine du géant de Doué, sanctions, récidives,
errances et vagabondages scandent le parcours mouvementé du moine
défroqué en rupture de ban avec la société principalement à cause de son
activité littéraire. En dépit de la misère parfois abjecte dans laquelle il vit
à Amsterdam, Liège, Clèves, La Haye et autres stations provisoires, et
malgré les activités frauduleuses dans lesquelles il trempe pour subvenir à
ses besoins, l’écrivain fait preuve sa vie durant d’une intégrité intellectuelle qui sous-tend son œuvre et la dote d’une cohérence profonde. Et
c’est cette intégrité que lui fera payer le tribunal ecclésiastique de
Mayence. Il ne cessera d’ailleurs jamais d’écrire, même en prison, cette
dernière et interminable étape qui durera presque trente ans en dépit de sa
détérioration mentale
[23]. Les instances pressantes de ses proches n’infléchissent pas le verdict des autorités religieuses indifférentes à l’état du
malheureux. Curieux pied de nez que fait le prisonnier fou aux prétendus
représentants de Dieu pris en flagrant délit de désobéissance au premier
commandement de Jésus, celui de l’amour du prochain et de la charité. Au
vœu formulé par Dulaurens dans l’
Antipapisme : « que le règne de la
Charité vienne puisqu’il doit amener celui de la vérité »
[24], répond l’intransigeance des usurpateurs de Jésus. D’après le carnet des décès du couventprison de Marienborn où Dulaurens vécut à partir de 1788, l’abbé
meurt, fou, le 17 août 1793.
Aux prises avec l’Église, Dulaurens intente un procès à cette institution qu’il accuse avec délectation de tous les maux de la société, et qui en
retour n’aura de cesse de le faire taire.
RÉFLEXIONS SUR LA TOLÉRANCE
Pour Dulaurens, le principe de tolérance repose sur celui d’un ordre
divin qui incite chaque individu à agir selon sa conscience. Comme Bayle,
il compare la raison à une lumière primitive et universelle que Dieu
répand dans l’âme de tous les hommes. En témoigne le passage allégorique suivant :
Sur un vieux trône autrefois infaillible,
La vérité, cette Vierge invisible,
Qui parle au cœur, sans éclairer les yeux,
Dictait alors les oracles des Cieux [25].
L’emploi de l’imparfait signale l’écart qui s’est creusé entre la parole divine
et la parole de l’Église prétendument représentante de Dieu sur terre :
Pontifes heureux, qui devez ressembler
A l’Être saint dont vous êtes l’organe,
Autour de vous quelle pompe profane,
En m’effrayant, me présente à la fois,
L’ambition et le faste des rois [26].
Si les attaques contre l’Église sont véhémentes, la vénération de l’auteur
pour Jésus est en revanche profonde. Apôtre de la tolérance, Jésus « a
enseigné que le premier devoir de l’humanité est l’amour fraternel »
[27].
Associant l’amour chrétien au triomphe de la raison, Ariste, le philosophe
d’
Imirce, reformule le credo cher à Locke, Helvétius et Voltaire en ces
termes :
La Nature, mes chers enfants vous a montré sa lumière; vous n’avez point
connu le fanatisme et la superstition que tous les peuples ont placés à côté de la
Divinité ; suivez la loi que le Ciel a gravée dans votre cœur et sur tous les climats ;
aimez tous les hommes ; avant de faire la moindre action, réfléchissez si vous n’attentez pas au droit de personne ; et si quelqu’un vous nuit, soyez plus justes et
meilleurs que lui [28].
Pour Dulaurens, c’est précisément l’Église qui rend « impossible de
concilier l’amour du prochain avec le système d’une religion qui l’attaque
et le détruit », qui étouffe « en nous le germe des vertus sociales »
[29], et
propage la discorde. A l’instar de Voltaire, auteur du
Poème sur la loi
naturelle, Dulaurens accuse les religions humaines d’avoir défiguré la
religion naturelle. Néanmoins la dénonciation que l’on peut lire dans le
Compère Mathieu prend des accents autrement violents que dans le
Poème et évoque plutôt le ton adopté dans le
Dictionnaire philosophique
et dans certains passages du
Traité sur la tolérance :
Quoi ! les prêtres d’un Dieu de vérité, les prêtres d’un Dieu de paix et de miséricorde, non contents de repaître de mensonges et d’impostures l’esprit d’un peuple
auquel ils doivent leur aisance et leur opulence (…) et d’avoir armé mille fois la
moitié du genre humain contre l’autre, ces prêtres abominables se sont érigés des
tribunaux où ils jugent sans raison, sans pitié, sans miséricorde, tous ceux dont
ils ont juré la perte ; et descendant de ces tribunaux odieux, ils montent à l’autel,
où, les mains ensanglantées du meurtre de leurs frères, ils osent offrir des sacrifices
à l’Éternel [30].
Il en va de même dans l’extrait suivant tiré de L’Antipapisme :
Ouvrez l’histoire des religions depuis que le monde subsiste, jusqu’au siècle où
nous vivons, que trouverez-vous ? des ministres qui servent l’audace d’un imposteur, pour tromper la crédulité des peuples, des autels élevés par la fraude et l’injustice, et qu’on affermit à force de trahison et de meurtre, un encensoir qui s’allume aux flambeaux de la discorde, des prêtres qui se nourrissent du sang des
Peuples, pour être enrichis par les offrandes des rois : des fers que l’on donne partout à la liberté de penser, l’humanité qui réclame dans tous les siècles, les droits
de la raison qu’on avilit au pied des autels. Voilà l’affreux tableau que chaque religion nous offre dans sa naissance. Peut-on accuser le paisible Jésus d’avoir voulu
donner au monde le spectacle de tant d’horreurs ? [31]
Selon Dulaurens, l’Église se trouve en totale contradiction avec ce
qu’elle prétend incarner pour trois raisons : tout d’abord, son prétendu
mandat céleste procède d’une réduction de l’idée d’un Dieu tout-puissant : « Le Pape qui ne pourrait diminuer, ni augmenter la queue
d’une comète, ni ajouter une étoile au ciel, aurait-il la puissance d’y
mettre les hommes »
[32], s’interroge Dulaurens qui s’exclamait dans un
écrit de jeunesse : « Que Dieu est petit dans un cloître ». Ensuite, l’intérêt
qu’elle accorde aux marques extérieures d’une soumission au dogme
l’emporte sur le souci de l’intégrité d’un cœur pur. En légitimant la primauté des apparences, l’Église met en danger l’unité sociale qu’elle est
supposée préserver :
Que deviendraient les principes du bonheur public, les nœuds de la société, les
lois et les vertus si le droit de substituer le calme de l’innocence, aux remords du
coupable dépendait de trois, ou quatre mots de Latin aussi mal entendus que mal
articulés ? [33]
Enfin, les représentants de l’Église s’arrogent le privilège de détenir la
vérité alors que l’homme est par essence imparfait et donc susceptible de
se tromper. Dès lors que l’on accepte l’homme, il faut accepter ses
erreurs, et donc douter de ses propres opinions. Pour Dulaurens, Jésus
incarne cet esprit de tolérance étroitement lié au scepticisme :
Non seulement, il n’a pas voulu s’ériger en maître de nos opinions, mais il a
reculé les bornes que l’on donnait à la liberté de penser. Parlait-il en public, chaque
mot qui sortait de sa bouche nous pénétrait de cet esprit de tolérance qui devrait
être commun à tous les hommes ? (…) Il a senti que dans l’abîme des erreurs où
nous sommes plongés, l’homme prendrait souvent une fausse clarté pour guide, et
qu’à force d’épuiser ses recherches, la seule liberté de penser pourrait nous
conduire à la découverte de la vérité [34].
Ce dernier passage nous instruit sur trois points. En premier lieu,
Dulaurens propose une image originale du Christ en mettant l’accent sur
son intériorité et sa perception intuitive des maux futurs de l’humanité.
Ensuite la tolérance apparaît comme un moyen de progrès, un instrument
d’élaboration des savoirs à partir de la diversité des opinions, un chemin
menant vers
la vérité. Ici l’élan optimiste de Dulaurens diverge du regard
plus désabusé de Voltaire sur les faiblesses humaines. Enfin, ce qui participe de la pensée individuelle est irréductible à la contrainte, aussi violente soit-elle : « se peut-il, qu’une parole, un geste, une pensée et même
une action pût lui (Dieu) déplaire de la part des hommes, puisqu’il n’est
d’autres péchés que ceux que le gouvernement déclare tels, et qui sont
nuisibles et funestes au bien public »
[35]. D’où la nécessité de dissocier le
intérêts personnels de ceux de la collectivité qui dépendent de la justice
civile. Certes, Dulaurens estime, comme la plupart des hommes du XVIII
e
siècle, que la religion est une condition de l’ordre public parce qu’elle
impose des devoirs sociaux, clef de voûte de l’édifice collectif. Mais sa
religion, on le devine, est celle de Voltaire : « Je crois, je reconnais un
Dieu […] Grand Dieu ! que le règne de la Charité vienne, puisqu’il doit
amener celui de la vérité, qu’il succède bientôt à tant de siècles de haine
et d’ignorance, simplifie ta religion pour la rendre plus pure, renferme la
tout entière dans le seul principe du bonheur des hommes »
[36]; en termes
voltairiens : « Faire le bien, voilà son culte ; être soumis à Dieu, voilà sa
doctrine »
[37]. Cette vérité s’impose à toute raison humaine, elle est la condition de la liberté de l’homme. La défense de la tolérance s’inscrit dans une
lutte pour la liberté qui imprime sa marque dans l’écriture de Dulaurens.
UNE ESTHÉTIQUE DE LA DISSONANCE
Dans sa forme, l’œuvre se présente rebelle, disparate, voire bâclée,
comme aime l’affirmer l’écrivain affamé pressé par ses créanciers. Il ne
faut pourtant pas s’y tromper, car derrière ce motif volontiers réitéré : « La
faim m’oblige d’aller vite »
(Imirce ou la Fille de la nature), « Si l’on
peut pardonner l’effort d’un mauvais livre, ce n’est qu’au malheureux qui
compose pour vivre »
(L’Arretin moderne), Dulaurens proclame son autosuffisance corollaire de son indépendance, tout en sollicitant la compréhension du public. Il affiche de surcroît son ignorance et son incapacité à
respecter les règles du genre romanesque. Dans l’incipit du
Compère
Mathieu, le narrateur présume les reproches de son lecteur : « Tu me
reprocheras peut-être qu’il n’y a ni plan, ni méthode dans cet ouvrage;
que ce n’est qu’une rapsodie d’aventures sans rapports, sans liaisons, sans
suite; que mon style est tantôt verbeux, tantôt trop laconique, tantôt égal,
tantôt raboteux, tantôt noble et élevé, tantôt plat et trivial »
[38]. D’entrée de
jeu, la première clause établie par le narrateur consiste à revendiquer une
absence de règles et à constituer le désordre en principe régulateur. Ainsi,
dans
L’Antipapisme révélé ou les Rêves de l’antipapiste, la description du
projet narratif qui ouvre le texte entérine la liberté de mouvement d’une
plume à l’écoute de ses rêves. Or le rêve, tel qu’il est défini ici, contribue
à l’émergence de voix hétérogènes :
Ah ! l’aimable compagnie que celle des songes ! Qu’il est doux et plaisant de
vivre avec eux ! quelle variété de décorations et de scènes toujours nouvelles !
Qu’une cervelle est heureuse quand elle se promène d’un vide à l’autre, puisqu’elle
est toujours meublée de mille petits riens qui disparaissent, pour faire place à
d’autres, qui s’évanouiront à leur tour ! Quoi de plus délicieux que de voir ces perfides enfants du sommeil s’habiller à la mode des courtisans ; et ne marcher jamais
qu’avec une provision de trente visages de rechange ? C’est ainsi que sur un lit, qui
est tantôt le théâtre de la folie et tantôt celui de la raison, nous sommes les acteurs
et les dupes de la diversité des rôles dont il est bigarré; mais comme l’illusion est
souvent la mère du plaisir, la vérité peut être à son tour la fille du mensonge : tel
est l’effet de cet agréable sommeil, qui m’a plongé dans un Océan de lumière, où
je croyais être englouti pour toujours [39].
Le rêve, symbole de l’émiettement de la pensée, illustre le principe de
diversité inhérent à l’humanité et irréductible à toute tentative d’uniformisation universaliste (intolérable en soi) que s’arroge l’Église catholique
(katholiké = universelle). Le refuge dans les songes traduit la revendication d’une liberté individuelle tout en évoquant l’idée d’une harmonie
dans la dissemblance et la variété. Or depuis les humanistes de la
Renaissance, l’idée de la tolérance est intrinsèquement liée à la manifestation de la diversité sur terre
[40].
Mais les vagabondages de la pensée « d’un vide à un autre », que le
locuteur évoque avec plaisir, montre aussi que la diversité coïncide avec
l’instabilité et les déficiences de la raison humaine. Dans le
Balai,
Dulaurens écrivait : « La sagesse était un manche à Balai qui tomba du
Ciel ; en tombant il fut brisé par la foudre en mille pièces minces comme
nos allumettes »
[41]. Une autre variante métaphorique apparaît dans la préface d’
Imirce ou La Fille de la nature : « la sagesse est une pierre tombée
du ciel ; en tombant, elle s’est brisée en mille pièces : vous croyez peut-être avoir tous les morceaux de la pierre, vous vous trompez […] songez
toujours que cette pierre céleste n’a jamais existé en entier sur la terre, et
qu’il faut être parfaitement insensé pour se flatter d’être parfaitement
sage »
[42]. Autre constat au terme duquel la tolérance s’impose.
Diversité et morcellement sont donc le propre de l’homme. Au plan des
idées, cette vision justife le discours sur la tolérance. Au plan de la forme,
elle inscrit sa marque dans une écriture disparate qui se manifeste tout
d’abord dans le mélange des genres. Dans l’Antipapisme, on passe de la
dissertation philosophique au roman libertin, de la satire des mœurs au
récit allégorique, du conte fantastique aux hallucinations nocturnes, un vaetvient continu s’effectue qui met en cause tout principe unitaire. Imirce
apparaît également comme un ouvrage hybride composé de séquences narratives décousues, elles-mêmes traversées par une pluralité de genres. Et
dans le Compère Mathieu, le schéma picaresque exploite à l’extrême les
potentialités du roman à tiroirs, ce qui permet une fois de plus une multiplicité de voix et de formes d’écriture. Rappelons enfin que Dulaurens a
rédigé un Portefeuille du philosophe composé de six volumes, modèle originel de la polyphonie. L’auteur se réclame donc d’une variété qui loin
d’être attribuée à une solution de facilité désigne une position stratégique.
L’effet premier de cette mosaïque générique réside dans un brouillage
des espaces qui est en soi problématique. Dans l’Antipapisme, la perméabilité des frontières entre le terrestre et le céleste dit la prolifération de la
corruption de l’Église qui s’approprie la parole divine pour mieux usurper
son pouvoir. On verra un saint Pierre débarquant à Rome avec dans sa
poche des lettres de créance divines, frayer avec un marquis libertin, jouer
des coudes à la manière d’un courtisan pour obtenir une entrevue auprès
du pape, et, finalement fuir la ville, chassé comme un vaurien. De fait,
l’entreprise de dévalorisation de l’Église, objet explicite de l’Antipapisme,
n’est pas sans conséquence sur l’image de Dieu et de ses représentants. La
profession de foi déiste de l’auteur qui sert de base à sa conception de la
tolérance se trouve déstabilisée par la construction de situations romanesques qui semblent remettre en cause les principes idéologiques défendus vivement par ailleurs. Dans le Compère Mathieu, ce sont les humains
qui font des voyages dans l’au-delà. Mais leurs récits produisent le même
effet de contamination des espaces.
De surcroît, dans le
Compère Mathieu, la mobilité des textes résulte
non seulement de l’hétérogénéité des discours, mais aussi du principe de
contradiction, l’un des traits les plus mentionnés du texte, revendiqué par
le héros éponyme : « Ce qui vous paraîtra une contradiction en moi, sera
une marque infaillible d’un nouveau degré de connaissance que j’aurai
acquis »
[43]. D’un point de vue formel, la contradiction apparaît tout
d’abord dans le commentaire clôturant les longs monologues qui
émaillent le texte. Au lieu de s’inscrire dans un prolongement logique du
discours prononcé, le commentaire consiste principalement à dénigrer ce
qui a été dit et problématise ainsi la finalité de la prise de parole par tel ou
tel personnage dans le récit. Inévitablement, il provoque une modification
de la perception de l’énoncé comme dans le cas de Jérôme, le narrateur à
l’esprit simple qui, vers la fin du roman, se met à philosopher sérieusement. Le lecteur, incité à interpréter cette transformation comme le terme
heureux des tribulations initiatiques du personnage, reste troublé par l’indifférence des comparses de Jérôme face à l’image nouvelle que ce dernier présente. Ni son éloquence rhétorique, ni la pertinence de ses propos
n’agissent sur ceux qui l’accusent au contraire de « brailler », d’« étourdir », d’« entasser sottise sur sottise ». Le locuteur en arrive même, dans
certaines situations, à haranguer un auditoire inexistant, et donc à perdre
en quelque sorte son droit à la parole :
Lorsque je voulus faire une petite pause pour reprendre haleine, je m’aperçus que
si la vérité ne fait pas toujours impression sur l’esprit de ceux auxquels on la prêche,
cela vient souvent de la rhétorique du prédicateur. Père jean, ennuyé de m’entendre,
s’était enivré; Vitulos s’était endormi, et le Compère était disparu : il ne restait plus
que Diego, qui me regardait avec deux grands yeux et la bouche béante [44].
L’écart entre l’image de soi qui se dégage du discours sérieux de l’orateur
et l’image de soi que lui renvoie son public compromet le sens initial du
texte et jette un doute sur la valeur du discours. Mais un tel renversement
des valeurs n’implique pas nécessairement un reniement idéologique. Il
relève plutôt d’un scepticisme généralisé qui n’est pas sans rapport avec le
rejet de toute vérité absolue par les tenants de la tolérance.
Ainsi à mi-chemin entre le rire et le sérieux, entre l’ironie et le
cynisme, entre la dépréciation de l’autre et l’auto-dépréciation, la parole
du locuteur devient problématique dès lors qu’une suspicion plane sur la
validité des thèses défendues. Dans cette perspective, on comprend mieux
la construction d’un discours de la dissonance qui englobe tout à la fois
l’objet de dénonciation et le sujet dénonçant. Une telle posture produit un
effet particulier dans le rapport du sujet parlant à l’énoncé que je préciserai en m’attardant sur l’une des modalités d’énonciation récurrente dans
l’œuvre de Dulaurens : l’ironie.
L’ironie est définie ici comme un procédé discursif qui consiste à
feindre d’adhérer à une pensée pour s’en moquer en la plaçant dans un
contexte qui la rend absurde, monstrueuse, ou simplement inadéquate. De
cette manière, l’énonciateur se dissocie de ce qu’il énonce et communique
sa propre pensée, qui, à défaut d’être toujours le contraire de la chose dite,
est orientée nécessairement vers une conclusion négative
[45]. Dans le
Traité
sur la tolérance par exemple, les effets d’ironie sont aussi fréquents que
variés. Dans le premier chapitre du
Traité, c’est le ton neutre qu’adopte
Voltaire pour relater la canonisation de Marc-Antoine Calas, suicidé protestant, qui marque la distanciation du locuteur par rapport à son récit.
Seule la teneur des comportements aberrants de la population toulousaine
confère à la froideur de l’ironiste le poids de la réprobation. L’ironie voltairienne, ici comme ailleurs, et quelle que soit sa fonction, garde une
finalité « pédagogique » : l’ironiste ne s’éloigne jamais de son rôle
d’éclaireur. Ce n’est pas le cas de Dulaurens. Plus d’une fois dans
l’
Antipapisme, le locuteur investit à la fois les positions d’ironiste et d’ironisé. Dans l’épître dédicatoire qu’il adresse à « Monseigneur Pétrisaint »,
alias saint Pierre, l’auteur dénonce la « nullité » des œuvres littéraires de
son temps et l’imposture de l’institution littéraire en donnant pour cible
son propre ouvrage :
Il faut un grand Nom à la tête d’un Ouvrage; j’ai fait choix du vôtre, parce
qu’il est toisé pour remplir une bouche large de trois aunes. Qu’un Livre soit bon
ou mauvais, il suffit d’en décorer le Frontispice pour faire courir après lui. Tout
dépend aujourd’hui de l’Annonce ; et l’étalage d’une belle Affiche couvre aisément
les défauts de la Pièce. Je sais que les Automates reliés en petits Mécènes ne manquent point aux beaux Arts ; ils ne sont que trop communs pour la honte des petits
Auteurs qui les organisent (p. VI ).
Si la raillerie du locuteur constitue une disqualification de l’institution littéraire qui participe d’une scandaleuse mascarade, et dans la mesure où
rien ne permet de distinguer son livre de ceux des autres, le lecteur est
appelé à condamner l’ouvrage qui lui est présenté. En outre l’auteur procède à une humanisation dévalorisante de son protecteur divin en l’affublant d’une série de titres aussi pompeux que ridicules et à une détraction
de son livre qu’il intitule « l’Histoire de mes rêves ». Ce qui problématise
de surcroît la valeur des contenus polémiques à venir. Certes, le rêve
constitue une forme de repli sur soi, un refus de toute sociabilité qui cautionne sa véracité. Mais le terme est aussi sémantiquement lié à « chi-mère », « illusion », « fantasme », et, par conséquent, il ne peut être
garant d’une vérité commune, partagée avec l’autre. Et si le fait d’écrire et
donc de prendre la parole l’engage inévitablement dans un échange, il
présente d’emblée cet échange comme dérisoire, et pour cause. Il termine
son épître de la façon suivante : « que mon livre ne soit effacé de la terre,
que pour vivre à jamais dans le Ciel, et trouver sa place dans la Bibliothèque des Anges ».
L’ironie dans ce passage s’enferme dans une circularité qui caractérise
le cynisme perçu comme une perversion de l’ironie
[46]. Contrairement à
l’ironiste qui feint d’adopter un point de vue pour mieux le rejeter, le
cynique se prend à son propre piège et se présente comme l’objet même
du sarcasme. A la fois mystificateur et mystifié, le cynique, nous dit
Jankélévitch, « est relativement sérieux; ou plutôt, il n’est ni tout à fait
dupe ni tout à fait comédien, et il ne saurait dire lui-même s’il le fait
exprès »
[47]. Tandis que l’ironie n’a affaire qu’au scandale des autres et ne
connaît pas la « tragédie de l’écartèlement », le cynisme, toujours selon
Jankélévitch, « est une conscience déchirée qui vit tragiquement, intensément, passionnément son propre scandale ». En témoignent les peurs et
les remords religieux qui assaillent le compère Mathieu au seuil de la
mort et la réaction violente du père Jean devant le revirement de son
neveu : « Tu t’es fait gloire toute ta vie d’être le martyr de la plus sublime
philosophie, et tu finis par être celui de la plus vile superstition »
[48].
Mettre en doute ses propres paroles est un double acte de parole dont
il ne faut pas réduire la portée. Il importe au contraire d’en dégager les
significations. Dans un premier temps, j’ai noté que le mélange des genres
mène à une dérision généralisée qui éclabousse toutes les valeurs positives, y compris le déisme défendu par Dulaurens. Ensuite, on a vu comment la position ambiguë du locuteur par rapport à ses énoncés contribue
au malaise du lecteur qui en arrive à perdre ses repères dans le texte. Ces
deux points complémentaires qui caractérisent l’ensemble de l’œuvre
relèvent d’un scepticisme généralisé lié à une certaine conception de la
tolérance. Ils nous renvoient aussi au « je » biographique.
Que Dulaurens conteste la philosophie qui s’élève contre le fanatisme
et l’intolérance ne remet pas en cause le combat qu’il mène aux côtés de
ceux qu’il tourne quelque peu en dérision parce qu’il est plus facile de
polémiquer dans un château que derrière les barreaux d’une cellule. La
posture de dérision et de cynisme est en prise sur l’image du philosophe
gueux qui ne peut que singer la posture du maître responsable de sa
parole. Son statut dans l’espace culturel et littéraire de son époque ne lui
permet pas d’instaurer le même rapport au public que Voltaire
[49].
On voit ainsi comment s’entrelacent les facteurs qui déterminent
l’œuvre, sa forme et ses enjeux. De fait, le philosophe gueux ne peut
mener jusqu’au bout son entreprise de persuasion à la manière d’un
Voltaire « conquérant ». S’il reprend les idées des Lumières, c’est pour les
incorporer dans un procès de pensée personnel qui se méfie de la lumière
souvent trompeuse. Car, comme il le souligne dans le Compère Mathieu,
si la folie et la raison peuvent tenir des discours d’apparence similaire,
comment est-il possible de distinguer la vérité du mensonge ? Fondant
son œuvre sur cette hésitation, il n’admet qu’une certitude, celle des effets
irréversibles des actes corrupteurs perpétrés à l’encontre de la Nature
bienfaisante. Achoppant à cette impasse, la tolérance apparaît moins
comme un objectif collectif qu’il faut atteindre pour le bien du groupe
social que comme une valeur intrinsèque que l’individu se doit de reconquérir au prix, s’il le faut, de sa liberté.
[*]
Université de Tel-Aviv.
[1]
Annie Rivara, dans son introduction à
Imirce (publication de l’Université de Saint-Étienne,
1993), souligne cet aspect de l’écriture de Dulaurens. Il s’agit ici de montrer les procédés par lesquels le texte construit une référence aux dimensions biographique et institutionnelle ou se
construit par ces références.
[2]
Robert Darnton,
The Corpus of clandestine literature in France, 1769-1789, New-York,
London, W. W Norton & Company, 1995.
[3]
Voir les travaux de Daniel Roche,
La France des Lumières, Paris, Fayard, 1993, chap. VI ;
Le Siècle des Lumières en Province, Académies et académiciens provinciaux, 1680-1789, Paris,
Éditions de l’EHESS (1
re édition, 1978), 1989, t. 1 ;
Les Républicains des Lettres, gens de culture
et Lumières au XVIIIe siècle, Paris, Fayard, 1988.
[4]
Voir les travaux de Robert Darnton,
Bohème littéraire et Révolution, Le Monde des livres
au XVIIIe siècle, Paris, Gallimard, 1983 ;
Édition et sédition, L’univers de la littérature clandestine au XVIIIe siècle, Paris, Gallimard, 1991 ;
Gens de lettres, Gens du livre (1990), Paris, Odile
Jacob, 1992 pour la traduction française ; Jean-Marie Goulemot et Daniel Oster,
Gens de Lettres,
Écrivains et Bohèmes ; L’Imaginaire littéraire, 1630-1900, Paris, Minerve, 1992, partie I.
[5]
Voir à ce sujet tout particulièrement l’ouvrage de Robert Darton,
Bohème littéraire et
Révolution, éd. cit.
[6]
Le Compère Mathieu, ou Les Bigarrures de l’esprit humain (1766), A Malthe, aux dépens
du Grand-Maître, 1793,4 tomes, t. 1, p. 58 et p. 80. Nous conservons les italiques du texte.
[7]
Les Jésuitiques, enrichies de notes curieuses, pour servir à l’intelligence de cet Ouvrage,
A Rome, aux dépens du Général, 1761. Les Jésuites y sont qualifiés de « race perfide »,
d’« illustres séducteurs », de « Tyrans de l’Univers », d’« enfants d’avarice », d’« Hydre
publique », la liste des injures est longue. Ce poème écrit en collaboration avec Groubentall de
Linière conduit celui-ci à la Bastille et oblige Dulaurens à s’enfuir de France.
[8]
C’est le terme employé par le philosophe Xang Xung dans
Imirce ou la Fille de la nature.
[9]
Plutôt que de se référer à un ouvrage particulier de Voltaire, Dulaurens a tendance à évoquer l’œuvre voltairienne dans sa globalité.
[10]
Imirce ou la Fille de la Nature (1765), texte présenté et annoté par Annie Rivara,
Publications de l’Université de Saint-Étienne, 1993, p. 114 et 115.
[11]
Besterman, D14938, lettre de Voltaire à Daniel Marc Antoine Chardon du 11 avril 1768.
[12]
Besterman, D14915, lettre de Voltaire à Charles Bordes du 4 avril 1768. Marc Michel
Rey, éditeur à Amsterdam, se distingue des éditeurs de Neuchâtel, bourgeois respectables qui
n’impriment que des livres irréprochables aux yeux des autorités locales, par ses publications
audacieuses qui lui valent la flèche de Voltaire, lui-même rompu au rouages de la production littéraire clandestine.
[13]
Besterman, D14330, lettre de Voltaire à D’Alembert du 3 août 1767.
[14]
Besterman, D14915, lettre de Voltaire à Charles Bordes du 4 avril 1768.
[15]
Friedrich Melchior Grimm,
Correspondance littéraire, Paris, éd. Maurice Tourneux,
1877-1882, t. V, p. 108.
[16]
Cité in
The Abbé Dulaurens : A « Philosophe Manqué ».
[17]
Ibid., t. V, p. 329.
[18]
Popularité que confirment les recherches de Robert Darnton. Dans son livre
Corpus de la
littérature clandestine en France, 1769-1789, l’historien exhume des archives de la Société
Typographique de Neuchâtel 720 titres de livres prohibés dont il mesure le degré de popularité en
fonction du nombre et de l’importance des commandes effectuées par les libraires — importants
et mineurs — et par les colporteurs de la province française et de la périphérie extérieure au
Royaume.
L’Aretin, ou la débauche de l’esprit en fait de bon sens, réédité sous le nom de
L’Arrétin moderne, figure en septième position sur la liste des meilleures ventes de la maison
d’édition suisse avec 512 exemplaires commandés et 29 commandes passées, et il occupe la première place du palmarès des ouvrages irréligieux.
Le Compère Mathieu, placé en cinquième position entre la
Théologie portative de D’Holbach et
l’Examen de Milord Bolingbroke de Voltaire,
connaît au moins 15 rééditions. On compte 12 commandes pour
La Chandelle d’Arras, poème
héroï-comique en XVIII chants, 6 pour
Imirce ou la fille de la Nature, et 3 pour
Le Balai, poème
héroï-comique en XVIII chants. Ces titres apparaissent de surcroît dans les catalogues clandestins
dressés à l’intention des libraires qui donnent dans le commerce d’ouvrages prohibés, ainsi que
sur les listes d’ouvrages confisqués par la douane parisienne entre les années 1771 et 1789.
[19]
L’influence de Rousseau sur l’œuvre de Dulaurens sera l’objet d’une étude ultérieure. On
retiendra néanmoins l’épître dédicatoire à « (s)on frère Jean-Jacques Rousseau » dans
Les Abus
dans les cérémonies et dans les mœurs, Blois, chez Jean-François Billault, 1791. L’auteur y accuse
Rousseau de plagiat (« M. Rousseau a pris son
Contrat social, mot pour mot, d’
Ulrici Hubertin de
Jure Civitatis; Lib. III, imprimé à Francquer en
Frise en 1684, et réimprimé à Francfort en 1718 »,
p. VIJ ). Cette dénonciation lui permet de revendiquer une position autrement marginale que celle
de l’auteur du
Contrat social : « Je suis un petit Polichinel de la littérature française, et toi le plus
grand écrivain de ton siècle : je suis un pauvre auteur en tout sens, mais je ne vole personne […]
je t’offre l’image de mon livre; […] je n’y brillerai point, comme le geai de la fable, d’une parure
volée à autrui : content de mon simple plumage, j’y paraîtrai pauvre », p. VIIJ.
[20]
Jean-Marie Goulemot, « Auteur, lecteur et écriture dans la deuxième moitié du XVIII
e
siècle », in
Images de l’écrivain,
Textuel, n° 22, Paris, 1989, p. 59-66.
[22]
Goncourt,
Portraits intimes du dix-huitième siècle, Paris, Flammarion, 1924, p. 203.
[23]
Kurt Schnelle,
Aufklärung und klerikale Reaktion : der Prozess gegen den Abbé Henri-Joseph Dulaurens, Berlin, Rütten & Loening, 1963. La reconstitution du déroulement du procès
de Dulaurens au tribunal ecclésiastique de Mayence en 1767 à partir des pièces d’accusation et
des dépositions de l’accusé est une source précieuse d’informations biographiques.
[24]
L’Antipapisme révélé ou les Rêves de l’antipapiste, Genève, G. Lapret, 1767, p. X.
[25]
Le Balai, poème héroï-comique en XVIII chants, Constantinople, De l’imprimerie du
Mouphti, 1762, p. 109.
[27]
On reconnaît ici les propos de Voltaire dans son
Traité sur la tolérance, chapitre XIV.
[28]
Imirce ou la Fille de la Nature, éd. cit., p. 117.
[29]
L’Antipapisme, éd. cit., p. XXII.
[30]
Le Compère Mathieu, éd. cit. t. 3, p. 167.
[31]
L’Antipapisme, éd. cit., p. XXXV.
[32]
Le Balai, éd. cit., p. 125.
[33]
L’Antipapisme, éd. cit., p. XXIX.
[35]
Ibid., p. XXVIII.
[36]
Ibid., p. XXXIX.
[37]
Voltaire,
Dictionnaire philosophique, art. « Théiste », édition présentée et annotée par
Alain Pons, Gallimard, « Folio classique », 1994, p. 491.
[38]
Ibid., t. 1, p. 2.
[39]
L’Antipapisme, éd. cit., p. 2.
[40]
Voir Philippe Sassier,
Pourquoi la tolérance, Paris, Fayard, 1999, chap. 3.
[41]
Le Balai, Constantinople, de l’Imprimerie du Mouphti, 1762, p. 25.
[42]
Imirce ou La Fille de la nature, éd. cit., p. 59. On se souvient de la phrase d’ouverture du
conte de Voltaire,
Memnon ou la Sagesse humaine : « Memnon conçut un jour le projet insensé
d’être parfaitement sage ».
[43]
Le Compère Mathieu, éd. cit., t. 1, p. 35.
[44]
Ibid., t. 4, p. 82.
[45]
Laurent Perrin,
L’ironie mise en trope, Paris, Kimé, 1996. Voir la synthèse des apports
théoriques de C. Kerbrat-Orecchioni et de A. Berrendonner proposée par Anne Herschberg
Pierrot,
Stylistique de la prose, Paris, Belin, 1993,
[46]
L’Ironie mise en trope, éd. cit., p. 164.
[47]
Vladimir Jankélévitch,
L’Ironie, Paris, Flammarion, 1964, p. 104.
[48]
Le Compère Mathieu, éd. cit., t. 4, p. 169.
[49]
On n’oubliera pas que la posture de Voltaire par rapport aux institutions reste problématique à l’époque. En témoigne l’impossibilité de signer un nombre important de ses écrits.
Néanmoins, et c’est dans ce sens qu’il convient de comprendre nos propos, Voltaire est une célébrité en son temps. Pour Dulaurens, comme pour tant d’autres, il est donc intouchable.