2001
Revue d'Histoire Littéraire de la France
Nouveau regard sur Mérimée dramaturge (deuxième partie)
Oscar Mandel
[*]
Les trames des pièces qu’on jouait au théâtre du temps de Mérimée
— celles des Scribe et des Pixérécourt, mais aussi celles des poètes qui
visaient plus haut — étaient de grosses machines compliquées ; elles suivaient l’ancien conseil de Lope de Vega, à savoir qu’il est essentiel de surprendre le spectateur à chaque tournant. Voici le début d’un drame de
Pixérécourt :
Dans Le Pèlerin blanc, ou Les Orphelins au hameau [1801], nous sommes
témoins de la vénération vouée au comte de Castelli par les villageois du coin.
Hélas, son château a brûlé il y a quatorze ans, sa femme est morte, ses deux fils en
bas âge eux aussi, apparemment, et le comte lui-même a disparu. Les villageois,
toujours dolents, croient que lui aussi est décédé. Par contre, la châtelaine actuelle,
nièce du comte, et son intendant Roland, sont des tyrans. Deux orphelins arrivent au
village. Ils reçoivent l’hospitalité des habitants, mais Roland les emmène au château. Quand il n’y a plus de doute que les deux garçons sont les enfants du comte,
la méchante baronne les emprisonne. Roland leur verse ce qu’il croit être un poison.
Heureusement, ce meurtre est déjoué par un vieux suivant mystérieux qui […].
et ainsi le suite — une suite faite de détours, de mystères, de surprises, de
coups de théâtre
[1].
Ni les dramaturges populaires, ni les poètes du théâtre ne se donnaient
pour règle d’assimiler leurs machines aux probabilités de la vie telle
qu’elle est vécue en dehors de l’art. J’ai déjà noté cette vérité en ce qui
concerne Hugo, mais Hugo ne faisait qu’exagérer les normes de l’époque.
L’expérience montrait que le théâtre pouvait (devait ?) se montrer presque
aussi indépendant du réel que la musique était en droit d’ignorer les bruits
de la rue. De là les accidents, les coïncidences, les erreurs, les retrouvailles, les conversations entendues par accident, les objets fatalement
oubliés ou perdus, les cabinets et passages secrets, les changements extraordinaires de personnalité, les prémisses absurdes qui sous-tendent toute
l’action — bref, tout ce qui constitue le
mélodrame : remèdes éprouvés
contre l’ennui au théâtre
[2].
Où Mérimée se situait-il vis-à-vis du mélodrame ? Il était, lui aussi,
passé par là. Mélodrames, les deux pièces du Théâtre de Clara Gazul que
j’ai proposé de laisser dans l’oubli, ainsi que Inès Mendo ou le Préjugé
vaincu. Dans cette dernière, l’honnête Mendo se tranche la main droite
avec la hache dont il devait se servir pour couper la tête du noble fiancé
de sa fille. Dans Une femme est un diable, un inquisiteur fanatiquement
ascète prend la fuite avec une mignonne après avoir poignardé son collègue. Dans L’Amour africain, deux colériques Arabes de Cordoue se battent pour une belle esclave; l’un d’eux tue l’autre, puis, furieux parce
qu’il vient d’envoyer son meilleur ami dans l’autre monde, il poignarde la
fille ! Mérimée s’amusait peut-être en écrivant ces extravagances, mais il
n’empêche que les actions que je viens de décrire nous sont présentées,
dans les textes eux-mêmes, sans ironie.
Avant de poursuivre, observons que violence n’équivaut pas à mélodrame. Ni Othello, ni Phèdre ne sont des mélodrames. La violence n’est
mélodramatique que quand elle nous semble surfaite, improbable, absurde.
A partir de cette définition, une fois ces trois petites pièces exclues (bien
que, comme nous l’avons vu, Le Préjugé vaincu constitue un prologue
indispensable), le théâtre de Mérimée s’avère remarquablement réaliste, le
réalisme étant, évidemment, le contraire absolu du mélodrame. Autrement
dit, la violence qu’on y voit — et Mérimée n’était pas homme à se retenir ! — obéit aux « lois » de la probabilité, tout en se manifestant dans des
histoires qui n’ont rien des entortillements spectaculaires du mélodrame.
Dans L’Occasion, par exemple, où nous sommes en présence d’un
monde de jeunes filles en fleur, il n’y a, d’un côté, rien de la fantaisie avec
laquelle Musset drapait les sujets de ce genre, mais, de l’autre, aucune
absurdité, aucune complication. La conclusion en est violente, mais elle
nous livre d’une façon simple et nette une vérité psychique enfantine et
terrifiante (toute nouvelle, d’ailleurs, dans la littérature) qui en fait un
texte véritablement profond. Or, ce qui est profond ne sera jamais ressenti
comme mélodramatique, les deux termes étant eux aussi en parfaite
contradiction l’un avec l’autre.
L’absence de mélodrame n’entraîne pas la perfection en toutes choses.
Il existe d’autres défauts ! A mon avis, Le Carrosse du Saint-Sacrement et
Les Deux héritages sont irréprochables ; on n’y voit pas un mot à changer
ou à retrancher. Dans L’Occasion, en revanche, à part les longueurs, ici et
là, dont j’ai déjà parlé, on peut objecter qu’il est peu probable qu’Irena et
Ximena, la cervelle pleine de leurs propres soupirants, fassent si longuement l’éloge de don Eugenio. Par ailleurs, cet éloge n’avance aucunement
l’action; celle-ci reprend après leur départ comme si les deux gamines
n’avaient parlé que de ces soupirants. Avons-nous appris que don Eugenio
est un brave garçon, et qu’il n’a rien du sinistre prêtre-séducteur du mélodrame ? Nous le savions déjà. Néanmoins, cette apparition riante des deux
fillettes étoffe puissamment la réalité de ce pensionnat, ainsi que le relief
qu’elle donne à la tragédie qui est en train de se dérouler. Donc le
reproche qu’on peut faire à cette scène reste mitigé.
On peut aussi, je crois, regretter que Mérimée ait oublié un moment,
vers la fin de la pièce, que la petite Mariquita n’a pas l’âge d’une dame.
Après avoir démasqué don Eugenio (la chute du jeune prêtre est un épisode magistral), Maria lui dit : « Vous concevez que maintenant votre
conversation n’a plus tant de charmes pour moi » (scène XI), et c’est une
femme du monde dans un drame galant qui parle, ce n’est plus la fillette
désemparée de seize ans. Lapsus momentané, heureusement, corrigé dès
l’entrée finale de l’amie qu’elle hait, qu’elle a l’intention quand même
d’aider, et qu’elle tue lorsque soudain l’occasion se présente
[3].
Dans La Famille de Carvajal, le seul point faible se situe au moment
où le terrible père essaye d’administrer un sédatif à Catalina afin de la
violer plus tranquillement — souvenir, peut-être, de la Clarissa de
Richardson, mais aussi manœuvre qui se retrouve fréquemment, hélas,
dans la réalité « vivante ». Cependant Mérimée veut que Catalina non seulement se défende, mais aussi qu’elle soit assez éveillée pour poignarder
l’agresseur. Donc la manœuvre doit échouer. Comment faire ? Carvajal
vient de verser le sédatif dans le verre de lait que Catalina va boire. Restée
seule, celle-ci se rappelle tout à coup que c’est aujourd’hui jour de jeûne.
Elle se débarrasse du verre. Carvajal se rue sur elle sans savoir qu’elle n’a
pas bu le lait. Mérimée se croyait peut-être astucieux d’avoir pensé à ce
jour de jeûne pour sortir d’embarras ; mais cet heureux (ou malheureux)
hasard n’est autre chose que mélodrame. De surcroît, mélodrame parfaitement inutile ; Mérimée aurait mieux fait de donner à Carvajal le désir de
prendre sa fille toute vivante et frémissante, et non comme une loque ; il
aurait dû rejeter en bloc l’idée du sédatif qui devait échouer.
Cet épisode mélodramatique ne constitue qu’une parenthèse de peu
d’importance dans un drame des plus puissants et crédibles. Il ne reste
qu’un autre défaut, très curieux celui-là. La dernière indication scénique de
Carvajal veut que Catalina s’évanouisse au moment où elle passe à côté du
cadavre de son père. Mérimée aurait-il lui-même subi un accès de faiblesse
en touchant à la fin du drame, lui d’habitude si ferme ? Car les dernier
mots de Catalina — « Plutôt des tigres que des hommes ! Partons ! » —
liés à son caractère héroïque tout le long de la pièce, portent à croire
qu’elle ira la tête haute mourir dans la jungle. Heureusement, on peut fermer les yeux plus innocemment sur une brève indication scénique que sur
une phrase qu’un auteur met dans la bouche d’un personnage.
En somme, les défauts dans les pièces majeures de Mérimée sont peu
nombreux. Leurs qualités les éclipsent de manière brillante, autant dans la
conception globale que dans le travail des détails. Je ne retiendrai que
quelques-uns de ces derniers. Don Esteban, dans Inès Mendo ou le
Triomphe du préjugé, pris entre sa colère contre la petite aristocratie du
pays qui snobe son épouse, fille d’un paysan, et la honte qu’il éprouve à
cause de la naïveté et la maladresse d’Inès — ne doit-il pas souffrir
qu’elle demande à la duchesse qu’il a aimée jadis si Mercure est le prénom du premier ministre ? Dans L’Occasion, l’angoisse de doña Maria au
sujet de la lettre d’amour qu’elle a écrite au jeune prêtre : « Cette écriture
soignée… avec des points et des virgules ! Il croira… que je copie des
phrases de roman »; le contraste grotesquement pénible entre les tourments mortels dont elle souffre et le désir de don Eugenio — désir tout à
fait innocent, d’ailleurs — d’aller prendre son chocolat avec la Mère supérieure, et (je l’ai déjà évoqué) ce mélange âpre de haine et de générosité
dans son offre d’aide à la rivale qui ne se doute de rien. Dans La Famille
de Carvajal, le portrait de l’épouse de ce monstre, réduite à une abjection
pitoyable, celui, à l’opposé, du bandit qui sert Carvajal (Mérimée se
délectait dans les portraits de bandits) ; et la peur de vieillir qui hante et
en même temps humanise un peu le monstre. Dans Le Carrosse du Saint-Sacrement, le souverainement incompétent vice-roi qui, entre autres insuffisances, n’arrive pas à se rappeler le nom des provinces qu’il gouverne :
« Pourquoi tous les Indiens ne parlent-ils pas espagnol ? »; et le personnage si vivant qui n’apparaît jamais en scène, le matador Ramon. Dans
Les Deux héritages, le portrait de Julie, où l’actrice qui interprétera ce
beau rôle devra nous faire entendre, sous les saillies cyniques de la jeune
fille, le son d’un idéalisme frustré et caché à tous ceux qui l’entourent.
Mais soulignons que Mérimée dessine partout des portraits variés, subtils,
aux couleurs vives. Quel que soit le lieu où se situent ses œuvres — Paris,
la Russie profonde, les Andes —, il est également persuasif dans ses
images d’aristocrates, de bourgeois, de figurantes de théâtre, de brigands,
de soldats miséreux, d’héroïnes innocentes, d’épouses tremblantes, d’imbéciles, de religieux, d’hypocrites, et même, entreprise difficile entre
toutes, de bons et de braves gens en qui nous croyons. Souvent, des sous-entendus psychologiques importants nous sont livrés — si nous prenons la
peine d’écouter — en deux ou trois mots lancés par ses personnages. Plus
simplement, les histoires racontées d’un rythme dramatique sûr sont passionnantes, et empreintes d’une intelligence qui ne faillit jamais, et qui ne
tombe qu’exceptionnellement dans la sentimentalité, bien qu’elle reste
ouverte, chose surprenante chez ce cynique, à ce qui est véritablement
noble, beau, et pitoyable. Car Mérimée représente ces vertus aussi sobrement que la haine, la cruauté et la bêtise, sans aucune « emphase », sans
envols lyriques. Bref, l’art dramatique coulait pour ainsi dire dans son
sang, et il n’est pas étonnant que le talent qu’il voua au théâtre le servît
efficacement quand il se convertit à l’art du conte.
Il faut croire que Mérimée était bien conscient de ce talent puisqu’en
1850 il publia
Les Deux héritages et
Les Débuts d’un aventurier, et que,
trois ans plus tard, malgré l’échec sur scène de son
Carrosse, il les fit
réimprimer. Plus : il espérait que le Français prendrait « sa petite
drôlerie », comme il qualifiait
Les Deux héritages. Mais il fut vite rebuté.
Quand Taine loua cette comédie dans la brève et belle étude qu’il consacra à Mérimée, celui-ci était déjà mort. « Tous les détails portent et sont
chargés de sens ; c’est le propre des grands peintres de dessiner en cinq ou
six coups de crayon une figure qu’on n’oublie plus »
[4]. Il n’y eut aucun
écho. De nos jours,
Les Deux héritages n’est que rarement mentionné par
les auteurs qui se sont occupés de Mérimée, et aucun directeur de théâtre
n’à faire jouer cette comédie. Sa situation en dehors du
Théâtre de Clara
Gazul fait qu’elle est encore plus oubliée que les pièces qui composent ce
recueil. Les quelques érudits qui en parlent n’en disent rien de bon. « Ce
n’est pas une œuvre très distinguée », écrit A. W. Raitt dans sa solide biographie de Mérimée (la seule en anglais), « et l’on se demande ce qui a
poussé Mérimée à écrire cette douce comédie domestique [
this mild
domestic comedy] »
[5]. Quant à J. Mallion et P. Salonion, après s’être
demandés, dans leur introduction de l’édition de la Pléiade, pourquoi
Taine admirait cette œuvre, ils la définissent comme « une de ces
médiocres comédies de mœurs, comme l’époque en a tant produites. Les
écrivains d’alors s’imaginaient qu’après le règne passager du drame
romantique, le théâtre avait enfin trouvé son équilibre dans une sorte de
drame bourgeois vaguement moralisateur…. Il se peut que Mérimée ait un
instant partagé ces illusions »
[6].
En vérité, Les Deux héritages n’est ni une douce comédie domestique,
ni un drame bourgeois vaguement moralisateur. Cette pièce est non pas
douce mais mordante à souhait. Elle n’est pas vague mais précise. Et elle
n’est pas moralisatrice : Mérimée ne fait jamais la morale; il nous laisse ce
soin, et, comme je l’ai déjà indiqué, ne nous fournit que les données qui
suggèrent son jugement. Avouons que ce jugement n’est pas nécessairement
celui du lecteur de nos jours. Si Mérimée met en joue les mœurs sociales,
politiques et religieuses de son époque — mœurs que nous pouvons traduire
sans effort en la nôtre — il le fait en se plaçant dans la peau d’un soldat
droit et héroïque qui a fait la guerre en Afrique du Nord. Cette guerre et
cette colonisation, loin d’être condamnées, sont présentées comme les seuls
sites de vertu qui restent à la patrie. Mais une fois ce point de vue accepté
ou toléré — si ce n’est que parce qu’il s’agit d’une fiction littéraire — on
découvre que cette brillante satire sociale n’est rien moins que la meilleure
comédie de mœurs française du XIXe siècle. Je recommanderais vivement à
un directeur de théâtre de la jumeler sur la scène avec Le Carrosse du Saint-Sacrement. Notons, en passant, que cette pièce tardive est moins cynique
que sa cadette, puisqu’on y trouve un véritable héros. Mérimée s’est-il
retrouvé dans le personnage du colonel de Saqueville, qui a son âge, qui est
célibataire comme lui, et qui, comme lui, est malheureux en amour ?
On devine aisément pourquoi Mérimée dut essuyer un net refus lorsqu’il présenta sa comédie au Théâtre-Français. A la satire féroce qu’il y
faisait de la religion se joignait un manque déroutant de sentimentalité.
L’aristocratique coureur de dot que nous présente Émile Augier dans Le
Gendre de Monsieur Poirier (représenté en 1855), se rend humblement aux
vertus bourgeoises à la fin de la pièce; il s’apprête même à prendre un
emploi honnête, c’est-à-dire à travailler, catastrophe qu’Augier lui épargne
juste avant la chute du rideau, au grand soulagement de l’audience. Tandis
que Louis de Sacqueville, impénitent, s’envole sans le sou vers Baden-Baden avec Clémence, son rat de théâtre, et à la charge de celle-ci — deux
fripons du même acabit que l’auteur — ne poursuit d’aucune punition.
Mérimée continuait d’écrire pour un théâtre qui n’existait pas encore.
Si
Les Deux héritages a tout pour réussir sur la scène d’aujourd’hui,
Les
Débuts d’un aventurier n’a jamais pu avoir cette ambition, car les torses,
très prisés en sculpture, ne s’exhibent pas devant un public de théâtre
[7].
Mérimée travaillait sur l’histoire de ce faux Dmitri qui fit croire un
moment à la Russie qu’il était le fils d’Ivan le Terrible. Comme on savait
peu de chose sur les commencements de l’ascension de cet imposteur,
Mérimée décida de les imaginer. Et il les imagina admirablement. Nous
retrouvons dans ces scènes toute la pénétration, la verve, et le sens aigu du
concret, y compris le concret de la brutalité des hommes, que Mérimée
avait déployé longtemps auparavant dans
La Jaquerie.
Dire quelques mots sur cette
Jaquerie, panorama théâtral épique, me
semble un impératif, car ce que j’ose appeler un chef-d’œuvre a toujours
vacillé entre le mépris et l’oubli. L’édition de Pierre lourda, publiée par
Champion en 1931, est définitive en ce qui concerne le texte et les notes,
mais dans sa longue introduction critique, cet érudit a fait tout ce qui est
au pouvoir d’un éditeur pour empêcher ses lecteurs de lire l’ouvrage
auquel, après tout, il a dû sacrifier plus d’un an de sa vie : situation passablement insolite ! Quelques citations typiques nous suffiront : « L’attention du lecteur se disperse trop souvent, et, trop souvent, ne sait où l’auteur veut en venir…. Cette absence de
sujet est peut-être le plus grave
défaut de
La Jaquerie…. Ce ne sont pas des hommes qui agissent sous
nos yeux, mais des symboles…. Il n’y a dans
La Jaquerie ni action ni
caractères. On y cherche en vain une intrigue ou une âme…. [Mérimée
propose] une série de scènes sans unité marquée, sans psychologie, où la
peinture des mœurs reste banale et sans portée, où l’auteur n’a pas voulu
se priver de moyens sûrs mais vulgaires de plaire au public »
[8].
La critique le plus souvent adressée à l’encontre de
La Jaquerie surgit
dès l’année de sa publication : « On sent l’absence d’un personnage
unique d’importance sur lequel notre attention pourrait se concentrer »,
écrivait Mary Shelley, veuve du grand poète et amie éphémère de
Mérimée
[9]; et cette objection, ressassée depuis, reste au fond la seule qui
mérite d’être prise au sérieux. Or, l’absence d’un personnage ou d’un
groupe principal n’est pas en elle-même un défaut, elle n’est qu’une
caractéristique, ni bonne, ni mauvaise, jusqu’à ce que nous en voyions le
pourquoi et le comment. En fait, Mérimée a créé un vaste
champ d’action,
pareil à ce qu’ont souvent évoqué Bosch et les Brueghel en peinture, sans
parler de quantité d’autre maîtres, comme Averkamp dans ses scènes de
patinage. Dans
La Jaquerie, ce champ d’action parfaitement cohérent et
unifié est constitué par le soulèvement des misérables et la résistance des
nantis, dépeints sans parti pris, sans verdict moral, sans tirades, sans
fadaises — l’horreur dans toute sa réalité concrète. Mérimée a eu l’audace
de montrer que les pauvres peuvent être aussi barbares que les riches, et
qu’on n’est pas un saint parce qu’on est opprimé. En même temps, il nous
démontre que les riches méritent amplement que leurs victimes se soulèvent contre eux. Donc, encore une fois, pessimisme troublant vis-à-vis de
l’histoire — le destin de l’homme — et pourtant, à l’intérieur de cette
désolation, des lueurs de beauté dans quelques-unes des âmes plongées
dans la tourmente. Nous restons, en tous cas, à l’intérieur du champ d’action d’un bout à l’autre, sans distraction : c’est là que se situe le «
one
prominent character » qui manquait à Mary Shelley et qui a manqué à
beaucoup d’autres. Non seulement il n’y a aucune dispersion de notre
attention, mais c’eût été une grave erreur de la part de Mérimée de nous
focaliser sur un, deux, ou même trois personnages.
Quant à dire que la pièce est mélodramatique, soulignons encore une
fois que la dramatisation de la violence et de la terreur n’est mélodramatique que si elle est absurdement improbable ; et d’improbabilité
dans La Jaquerie, il n’y a pas la moindre trace. Lisons nos journaux pour
vérification.
La critique n’a pas encore rattrapé cette œuvre profonde, puissante, et
juste : miraculeuse réussite d’un artiste à peine sorti de l’enfance.
Plusieurs savants, inspirés par Pierre Trahard, se sont interrogés sur
deux questions : la première — Mérimée s’est-il montré suffisamment
fidèle au théâtre espagnol dont sa Clara Gazul se voulait l’héritière ? et la
deuxième — y a-t-il suffisamment de vérité socio-historique dans les
pièces que Mérimée a situées dans le monde hispanique ?
Commençons par cette deuxième question. « L’atmosphère espagnole
[de ces pièces] n’y est pas d’une authenticité parfaite. L’irrespect avec
lequel est présenté le vice-roi du Pérou eût choqué un public espagnol »,
lisons-nous dans l’édition de poche du
Théâtre de Clara Gazul faite par
P. Salomon
[10]. Et l’on pourrait facilement citer bon nombre de remarques
similaires. Ces critiques oublient de se demander si une perception vérifiablement authentique, soit du génie, soit des faits spécifiques, d’une culture étrangère joue le moindre rôle dans la qualité, dans l’intérêt, dans la
signification d’une œuvre d’art, quelle qu’elle soit — peinture, partition,
roman, drame, et ainsi de suite. Comme il est parfaitement clair que ce
rôle est nul (un faux espagnolisme peut aussi aisément aboutir à un chefd’œuvre qu’une authenticité minutieusement étudiée), la question de
vérité socio-historique tourne dans un vide intellectuel. Il est vrai que
Mérimée se documentait avec zèle, et il est vrai aussi qu’il réussit à donner un air de vérité locale, ce qui est amplement suffisant à toute fin artistique. On pourrait également remarquer que son Pérou, en particulier, se
rapproche bien plus du Pérou des historiens que la Messine de
Much Ado
About Nothing de Shakespeare ne ressemble à la vraie Messine, sans parler de la Pologne de
La Vida es sueño de Calderón de la Barca, et de mille
autres œuvres d’art qui se situent dans un cadre ancien ou lointain. Mais
mieux vaut laisser ce pseudo-problème tomber dans l’oubli, en espérant
qu’aucun historien n’ait eu la bizarre idée d’utiliser Mérimée comme
source d’information. « L’histoire », disait Schiller, qui la faussait à son
aise, « devra se résigner à se laisser faire ».
L’autre question est pareillement futile. Mérimée a-t-il, oui ou non,
obéi aux critères de la comedia espagnole sous le masque de son actrice ?
Pierre Trahard a été le premier à soulever cette question, et à l’élever en
problématique. La liste pédantesque de soi-disant sources espagnoles qu’il
a dressée pour Mérimée aurait amusé ce dernier. Plus récemment, une lettrée américaine, J. H. Byers, après avoir constaté que Mérimée avait lu
une quantité de comedias du Siglo de Oro, ce qui est incontestable, se
perd dans la supposition que « Mérimée s’efforça de créer un simulacre de
la comedia » mais qu’il échoua lamentablement.
« Il en résulte… simplification, déformation systématique, dégradation »
[11]. Ce jugement aurait, lui aussi, chatouillé Mérimée. Faut-il expliquer que Mérimée, tout en s’inspirant de quelques aspects superficiels du
théâtre espagnol, n’essayait pas le moins du monde d’en faire une imitation ? Et que, s’il avait vraiment voulu créer une imitation de ce théâtre, et
s’il y avait réussi (ambition bien basse), son œuvre ne serait qu’un ignoble
pastiche ? En tout état de cause, le lecteur qui passe de Lope de Vega, de
Tirso de Molina, de Calderón à n’importe quelle pièce de Mérimée s’apercevra sans effort que Mérimée écrivait en parisien de son époque, et que
ce n’était que le gavroche en lui qui espagnolisait son théâtre à cœur joie.
Toutefois, un des détails du théâtre espagnol dont Mérimée s’est servi
à sa façon mérite un commentaire. Il s’agit de ses épilogues, ainsi que du
prologue de La Famille de Carvajal. Évidemment, prologues et épilogues
remontent au théâtre antique ; en outre, Mérimée aurait pu s’inspirer de
Shakespeare, qu’il avait lu aussi bien que les Espagnols. Quoi qu’il en soit
— acceptons que Mérimée en eut l’idée à cause de la comedia du Siglo de
Oro — ces petits textes demandent à être examinés, surtout du fait qu’ils
ont dérouté presque tous les critiques modernes.
Les comedias ne se terminent pas invariablement par des épilogues;
mais ceux qu’on y trouve expriment un simple adieu, ou bien un appel aux
applaudissements, ou encore une demande de pardon pour les fautes de l’auteur, et parfois un mélange de ces thèmes. Voici, par exemple, en prose, les
derniers vers tout simples de Las Mocedades del Cid de Guillèn de Castro :
« Ainsi se terminent Les Prouesses du jeune Cid et le mariage de Ximena ».
Et la conclusion de La Vida es sueño, récitée par le héros, Segismundo :
« C’est ainsi que j’appris que tout le bonheur humain passe comme un
rêve, et je veux dès maintenant profiter du temps qui me reste, en demandant pardon pour nos fautes, car pardonner est propre aux âmes nobles ».
Il est clair que Mérimée n’a emprunté que la forme extérieure de ce
qu’il a trouvé chez les Espagnols ; car ses épilogues, ainsi que son prologue, diffèrent radicalement de ces modèles. Chez les Espagnols, il y a
continuité. Chez lui, rupture. Rien, chez les Espagnols, ne touche à l’émotion que le drame a inspirée (car il s’agit ici des textes sérieux). Par
contre, les épilogues de Mérimée nous font choir d’un coup du noble
étage tragique au rez-de-chaussée comique, avec déplacement contraire
dans le prologue de Carvajal, qui nous installe au niveau comique cependant que le drame lui-même nous hisse au plan tragique. Effets déconcertant, inconnus de ses prétendus maîtres espagnols.
Et cette fois-ci, une question réelle se pose. Ces ajouts contrarient-ils
et sapent-ils l’impression tragique que les drames imposent, ou imposeraient, par eux-mêmes, et, par conséquent, les transforment-ils en parodies
du genre tragique ? Le prologue cocasse de Carvajal nous prévient-il
qu’au lieu de frémir de ce que nous allons voir, nous en rirons ; et les
légers épilogues nous disent-ils rétroactivement qu’il aurait fallu rire au
lieu de frémir ou de pleurer ?
Mérimée lui-même, on le sait, avait l’esprit goguenard, adorait la plaisanterie littéraire (le personnage de Clara Gazul n’en est qu’un exemple),
et cachait ses passions derrière un masque de dandy à l’anglaise. Précisons : à la Lord Byron, car le jeune Mérimée avait subi l’influence du sardonique Anglais, malgré certaines réserves qu’il exprima plus tard au
cours de sa vie. Mais la différence entre les deux écrivains est frappante.
Dans Don Juan, il y a oscillation au sein de l’œuvre, souvent dans des
strophes voisines, parfois à l’intérieur d’une seule strophe. Voici, en prose,
les strophes 124-125 du premier Chant :
Douce est la vendange quand les grappes pleurent sur terre en profusion
bachique, en pourpres cascades ; douces sont nos échappées des ébats civiques vers
les délices ruraux ; doux sont les amas d’or à l’avare; doux au père est la naissance
de son premier fils ; doux sont la vengeance — surtout pour les femmes — le
pillage pour les soldats, le butin pour les marins. Doux est un héritage, et doublement douce la mort inattendue de quelque vieille, ou d’un homme aux soixante-dix
ans révolus…
En revanche, la moquerie dans les drames de Mérimée se situe exclusivement à l’extérieur de ceux-ci, en tant qu’encadrement du texte, et non
dans le texte du drame lui-même. Impossible de l’ôter au Don Juan, car
elle fait partie du tissu même du poème ; rien de plus facile chez
Mérimée, où le texte du drame ne subit aucun changement si le prologue
et les épilogues sont supprimés.
Malgré l’engrenage du sérieux et du gouailleur chez Byron, aucun critique ne s’est avisé de conclure que le côté comique déteint pour ainsi
dire, sur le côté en apparence sérieux, et qu’il s’ensuit que tout est plaisanterie pour Byron. On comprend parfaitement que la partie grave reste
grave, cependant que la partie amusante reste amusante. Il y a donc, pour
le lecteur, une rapide alternance entre « chaud » et « froid » — effet esthétique très particulier qui diffère, évidemment, de l’unité de ton voulue par
les écrivains dits classiques.
Le même phénomène se retrouve dans la plupart des tragédies espagnoles et anglaises des seizième et dix-septième siècles. Les auteurs assaisonnaient ces drames d’épisodes comiques, sans déroger le moins du
monde à la gravité des scènes sérieuses. Dès le Moyen Age, quand les
dramaturges allaient jusqu’à entourer la Crucifixion de bouffonneries, le
public avait pris l’habitude d’alterner ses émotions.
Il est donc assez curieux que la plupart des critiques qui se sont penchés
sur les drames de Mérimée se soient munis du prologue de
Carvajal et des
épilogues là et ailleurs pour conclure que ces œuvres ne sont que des parodies — dans leur totalité, bien entendu. Cet aveuglement collectif remonte,
on le pressent déjà ! au roi de l’érudition méniméenne, Pierre Trahard :
« Mérimée massacre ses personnages », écrit-il, « joue avec la torture et la
mort et semble dire : “Cela n’a aucune importance !” Soyez sûrs, en effet,
qu’un meurtre n’a, pour lui, aucune importance : il s’amuse avec des marionnettes »
[12]. Plus récemment, Elizabeth Morel se fait l’écho de P. Trahard :
« Qu’on ne croie pas qu’il se prenne au sérieux…. Il ne croit pas à son
Inès, tandis que Victor Hugo croit à Doña Sol. La mort est pour rire. Inès
se relève à la fin ». Doit-on oublier qu’elle ne se relève qu’
après la fin du
drame, pour réciter l’épilogue (« L’auteur m’a dit de ressusciter », etc.) ?
[13]
Je pourrais facilement citer une série d’opinions semblables, insensibles à la pure extériorité des épilogues et du prologue, insensibles aussi
à l’effet d’alternance pourtant si répandu dans la littérature, de même que
dans les autres arts. Mais ce sont surtout les bévues concernant La Famille
de Carvajal qui méritent de retenir notre attention. Dans ce drame, l’épilogue est nettement moins humoristique que celui qui conclut Inès Mendo
ou L’Occasion. A sa place, Mérimée nous offre, en guise de prologue,
deux lettres, merveilles d’invention comique, l’une provenant, à l’en
croire d’un féroce capitaine de vaisseau de guerre, l’autre d’une fillette
qui lit des romans défendus. Tous deux prient l’auteur de leur écrire un
drame vraiment horrifiant. Ce prologue se situe encore plus nettement en
dehors du texte que les épilogues de Mérimée. Ceux-ci sont au moins
récités par l’un ou l’autre des personnages. En revanche, les lettres du prologue proviennent de deux admirateurs de l’écrivain qui, évidemment, ne
deviendront pas des personnages du drame.
Aucun metteur en scène d’aujourd’hui ne fait jouer les prologues et
épilogues d’un Congreve, d’un Sheridan, car ils sont longs et ils foisonnent
d’allusions locales. Nul ne conteste leur extériorité aux textes proprement
dits. Je pense, au contraire, que si Mérimée revenait sur nos tréteaux, la
majorité des metteurs en scène choisirait d’inclure ses très courts épilogues, en toute probabilité après une pause bien marquée. Et pourquoi ne
pas faire lire et jouer, par deux acteurs, les lettres qui précèdent Carvajal
avant de lever le rideau sur le drame ? Ce prologue n’empiéterait nullement
sur la terribilità du drame qui suivra, car son statut extrinsèque est évident.
Les critiques ne s’en sont pas aperçu. Tous affirment que la Famille de
Carvajal n’est qu’une farce d’un bout à l’autre. Ainsi Pierre Jourda, dans
le même volume où il avait déjà écorché La Jaquerie. « A quelle pensée »,
nous demande-t-il, « obéissait Mérimée en joignant à La Jaquerie La
Famille de Carvajal ? » La réponse ne se fait pas attendre.
Il a cédé sans doute surtout au désir de mystifier une fois de plus le public et de
lui présenter, avec sérieux, une charge, une caricature du mélodrame, tel qu’il faisait alors le délice des Parisien… Aimez-vous l’exotisme, les pires abominations,
l’inceste, le viol, la torture, l’empoisonnement ? On en a mis partout. Goûtez-vous
Pixérécourt ? Gaspardo le Pêcheur, Lazare le Pâtre n’ont pas encore vu le jour,
mais Victor ou l’enfant du mystère, Céline on l’enfant de la forêt, et Le Solitaire
enchantent les esprits.
Le but de Mérimée, nous dit P. Jourda, est de se moquer de ce théâtre.
Comment le savons-nous ? La preuve (car P. Jourda n’hésite pas à parler
de preuve) provient du « ton railleur » du prologue. De plus, une lettre de
Mérimée à Stendhal parle de son drame sur un ton fripon. Donc il est
prouvé que « Mérimée s’amuse aux dépens du public… Il s’amuse follement, on le devine, à ménager habilement la progression dans l’horreur ».
Toutefois, P. Jourda reconnaît que, parmi les contemporains de Mérimée,
« bien rares seront ceux qui comprendront… Stendhal peut-être… »
[14].
P. Jourda se trompe sur les titres et les dates. Les deux premières
pièces qu’il mentionne ne sont pas de Pixérécourt. Les trois autres, qui,
selon lui, réjouissaient le public à l’époque même où Mérimée rédigeait
ses comédies et drames, s’appellent
Victor ou l’Enfant de la forêt,
Coelina
ou l’enfant du mystère, et
Le Solitaire de la Roche-Noire, et remontent,
respectivement, aux années 1797,1800, et 1806. On a vu un échantillon
des machines dramatiques de Pixérécourt. Celles qu’il fabriquait aux alentours de 1830 sont semblables. Le théâtre de Mérimée leur ressemble
aussi peu qu’à celui des Espagnols. C’est d’ailleurs se méprendre sur le
niveau artistique de Mérimée que de croire qu’il se serait abaissé à faire la
satire d’un Pixérécourt
[15].
Cependant, les allusions de P. Jourda à ce faiseur de mélodrames ont
peu d’importance à côté du fait que ses « preuves » ne se situent nulle part
dans le texte du drame ; il est obligé de les chercher dans le prologue, hors
du texte, et, encore plus loin du texte, dans une lettre goguenarde à un ami
intime avec qui Mérimée en échangeait de très grivoises. De plus, il admet
que presque personne, du temps de Mérimée, n’aurait compris qu’il avait
écrit une parodie cocasse.
Malheureusement, le jugement de P. Jourda a fait école. «
La Famille
de Carvajal, mélodrame à la Pixérécourt, parodie sans pitié, charge exemplaire du drame romantique »
[16]. «
La Famille de Carvajal est une caricature, un pastiche, du mélodrame. Dès la préface, le lecteur est prévenu :
impossible de prendre l’auteur au sérieux… Car ce qu’il propose, c’est en
effet un jeu : accumuler dans le minimum de temps le plus grand nombre
possible d’horreurs… Les personnages de la pièce sont des marionnettes… »
[17].
La Famille de Carvajal… pastiche prémédité, criant
[18] : Le
caractère particulièrement répugnant de l’obsession de Don José le rapproche du point où l’horreur devient si massive qu’elle est comique »
[19].
« Mérimée ne s’inspire des mélodrames de Pixérécourt que pour les parodier »
[20]. «
Carvajal [est] une parodie… une bouffonnerie »
[21].
Je n’ai pu trouver qu’un seul exemple de recherche dans le texte du
drame lui-même pour soutenir l’interprétation de
Carvajal qui nous
occupe ici, notamment dans l’édition de la Pléiade. « Sous la même couverture que
La Jaquerie figurait
La Famille de Carvajal, drame. Cette fois
la volonté de parodier ne fait aucun doute. Elle se trahit dans le détail du
dialogue, par exemple dans cette question posée par don Alonso à l’un de
ses domestiques : “Martin, as-tu du cœur” ? »
[22] Cette fois-ci, enfin, nous
nous trouvons à l’intérieur de la pièce. Cependant, pour commencer, cet
écho du
Cid se situe non pas dans « le détail du dialogue », mais dans un
propos de don Alonso
rapporté par Mugnoz à Carvajal dans la première
scène du drame. Admettons, toutefois, que ce propos est bel et bien parodique. Voyons donc les autres preuves que les auteurs nous promettent
implicitement en écrivant « par exemple ». Ils n’en fournissent aucune.
Bilan : un seul instant d’humour, au début de la pièce, et rapporté (donc
indirect) plutôt que dit. Ce n’est pas assez. Il faut plus d’une planche pour
construire un édifice critique. Force est de conclure que ce moment d’humour déplacé n’est qu’un lapsus momentané de la part de Mérimée, erreur
de goût qui, en l’absence d’autres passages du même genre, ne peut donner le ton à l’œuvre dans sa totalité. Pensons encore une fois à
Don Juan,
où la raillerie surgit à tout moment. La maladresse de Mérimée aurait été
inqualifiable si, ayant voulu écrire une parodie, il n’avait trouvé qu’un
seul « as-tu du cœur » pour étaler son talent de parodiste.
Inconnue du temps de Mérimée, cette erreur radicale d’interprétation,
comme l’admettait P. Jourda ; et inconnu du temps de Mérimée le rapport
supposé entre ses drames et les confections niaises et embrouillées de ce
Pixérécourt qui « savait arracher au spectateur de douces larmes de pitié
en lui parlant tout haut d’humanité, de pardon et de vertu »
[23]. Ceux qui ont
affirmé ce rapport ont-ils lu leur Pixérécourt, ou bien se sont-ils renseignés les uns chez les autres ?
Ce que la critique n’a jamais relevé dans
Carvajal, ce sont les quelques révisions par lesquelles, en 1842, un Mérimée devenu un peu plus
sage qu’il ne l’avait été dans sa jeunesse, adoucit remarquablement plusieurs passages qui apparemment semblèrent trop crus au chevalier de la
Légion d’Honneur, inspecteur des Monuments historiques, et candidat à
l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. Dans la cinquième scène, là
où Carvajal dit modestement à Catalina, « si tu lisais dans mon cœur ! »,
il l’avait fait s’exclamer, en 1828, « laisse-moi te presser sur mon sein »,
et puis il l’avait fait passer à l’acte, car Catalina se dégageait avec violence, selon l’indication scénique d’origine, tandis qu’en 1842 elle ne faisait que s’éloigner avec effroi. Plus tard, dans la même scène, un « je ne
serai point à vous » que Catalina lance à Carvajal devenait de manière
anodine, en 1842, « je ne vous craindrai pas ». Dans la septième scène,
Mérimée fit disparaître un passage où Carvajal, songeant à l’épouse qu’il
a empoisonnée, se dit : « Mieux aurait valu un bon coup de pistolet dans
la tête ». Il renonça également au passage, dans la même scène, où
Carvajal exprime sa crainte qu’au dernier moment « la nature ne le trahisse », autrement dit qu’il ne devienne impuissant, une fois Catalina
entre ses mains. Le metteur en scène d’aujourd’hui se montrera sans doute
moins timide que Mérimée, et remettra en vigueur le dialogue original.
Ceci dit, on voit par là aussi (ainsi que par ses autres corrections, souvent
menues) combien le vrai Mérimée prenait son drame au sérieux, et pensait
à son public
[24].
La Famille de Carvajal parut en juin 1828. En mars 1829, Mérimée
publiait le conte féroce qu’est Mateo Falcone et, en octobre de la même
année, un conte encore plus sanglant, Tamango. En novembre, il donna le
jour à l’œuvre tragique qu’est L’Occasion. On voit que ces deux drames
et ces deux contes forment un ensemble cohérent au milieu des années les
plus fécondes de la vie créatrice de Mérimée. Ces œuvres sont brèves,
sauvages, émouvantes, simples dans leur construction mais moralement
complexes. Elles possèdent une gravité sans alternances comiques, cependant que Le Carrosse du Saint-Sacrement, qui date aussi de 1829, est
pleinement comique, encore une fois sans alternances. Le sérieux de ces
drames se trouve là où il est de mise : dans les textes eux-mêmes, Une fois
terminés, Mérimée s’en éloignait en homme du monde qui n’aime pas
qu’on le surprenne les larmes aux yeux, et rédigeait soit un prologue, soit
un épilogue cocasse.
Mérimée avait coutume de se distancier de ses efforts d’artiste, autant
dans ses écrits que dans sa conversation et dans ses lettres. Puisqu’en
espagnol
comedia signifie « pièce de théâtre », il donnait à
L’Occasion et
Inès Mendo, ou le Triomphe du préjugé le sous-titre de « comédie »,
sachant parfaitement qu’en français c’était ironiser contre ses propres
drames. Quant au
Carrosse du Saint-Sacrement, il le fit publier comme
« saynète ». Vingt ans plus tard, quand l’actrice Augustine Brohan lui
demanda la permission de la monter à la Comédie-Française, Mérimée lui
répondit à sa manière habituelle : « Je viens de relire le
Carrosse et je
trouve, malgré mes entrailles paternelles, que cela ne ressemble nullement
à une comédie. Les scènes sont cousues à la diable les unes au bout des
autres et mille défauts, qui passent à la lecture, deviendraient énormes à la
représentation… Je n’ai pas la moindre habitude de la scène et je me sens
particulièrement impropre à écrire pour le théâtre »
[25]. Nous avons remarqué que, malgré cet acte d’auto-dérision, Mérimée écrivit et publia, peu
après,
Les Deux héritages, pièce très ambitieuse, et
Les Débuts d’un aventurier, qu’il espéra un moment retravailler pour la scène avec Augier. Il
appartenait évidemment à ce genre d’auteurs qui s’attendent, en secret, à
gagner l’admiration, sinon du grand public, au moins des
happy few, pour
le travail accompli, mais également pour la séduisante modestie avec
laquelle ils le présentent. Cette même auto-dérision les protège, en même
temps, si jamais le public sifflait leur travail. Hélas, comme le lecteur ne
saisit pas toujours les raffinements de l’orgueil, ce jeu peut s’avérer dangereux pour la réputation de celui qui le pratique, car il risque de se faire
prendre au mot. Si Mérimée avait lancé des manifestes, sollicité les directeurs de théâtres et les éditeurs de journaux, attaqué ses rivaux et chanté
ses propres louanges, peut-être, après sa mort, un Antoine l’aurait-il
découvert, et l’aurait-il établi définitivement dans notre répertoire, aux
côtés de Musset, tant encensé.
[*]
Division of Humanities and Social Sciences, California Institute of Technology, Pasadena,
États-Unis.
[1]
Howarth,
op. cit., p. 65.
[2]
Toutefois, ce dont nous nous moquons dans le drame nous semble à juste titre être de
rigueur dans la farce.
[3]
L’édition de la Pléiade répète l’idée de P. Trahard selon laquelle les sources de
L’Occasion
se trouvent dans le
El sì de las niñas de Moratin et le
Monk de Lewis. Il est vrai qu’on trouve une
Rita, une Paquita et une Irena dans la comédie sentimentale de l’Espagnol, et que Paquita vient
de sortir du couvent à l’âge de seize ans. Là s’arrêtent les similitudes. La référence au
Monk est
encore moins fondée.
L’Occasion n’a aucune source connue, hors de l’étonnante imagination de
son auteur. Par contre, Mérimée s’est certainement souvenu de
Phèdre, dont il a retravaillé la
trame d’une façon si originale et subtile que personne ne semble avoir remarqué cette dette.
[4]
Éd. de 1874, p. XXIV.
[5]
A. W. Raitt,
op. cit., p. 248.
[7]
Mérimée nous apprend, dans une lettre adressée à Jenny Daquin, qu’en 1858-1859 Augier
pensa convertir ce morceau en « un grand mélodrame », et ceci avec la collaboration de Mérimée
lui-même.
[8]
P. XI - XVI. Étrange reproche, ce dernier, puisque ces « moyens sûrs » n’ont jamais réussi à
donner naissance a un public pour
La Jaquerie.
[9]
A. N. Raitt, p. 84. Le jugement de A. Raitt lui-même est à demi-favorable. Un autre érudit
parle de
La Jaquerie comme « d’un amas prétentieux et hétéroclite de couleur locale moyenâgeuse » (F. Bowmab, 1962, p. 3). On a aussi reproché à Mérimée de sérieuses infractions à la
véridique histoire de ce soulèvement. Je reparlerai de cette sorte d’objection quand il s’agira du
monde hispanique que Mérimée a choisi pour cadre de plusieurs pièces.
[10]
Op. cit., p. 29.
[11]
J.-H. Byers,
op. cit., p. 17,31 et
passim. Avant elle, Russell King écrivait : « Il trahissait
le théâtre espagnol qu’il tentait d’imiter » (p. 70).
[14]
P. Jourda, 1931, p. XXIV - XXVII.
[15]
Surtout quand on pense que la carrière de Pixérécourt (1773-1844) touchait à sa fin.
D’après le « Tableau chronologique » qu’il dressa lui-même en tête de son
Théâtre choisi (1841-1843), sa première pièce fut jouée en 1793, la dernière en 1838, pour un total approximatif de
30 000 représentations ! Dix de ses mélodrames furent montés à Paris entre 1827 et 1829. Son
nom ne figure dans aucune lettre connue de Mérimée.
[16]
R. Baschet, 1958, p. 41.
[17]
G. Sigaux, 1963, p. XXIII.
[18]
R. King, 1967, p. 67.
[19]
A. W. Raitt, 1970, p. 56. Pourtant, A. Raitt, critique anglais, devait savoir que la monstruosité de
Carvajal est peu de chose en comparaison avec celle que déployait Shakespeare dans
son
Titus Andronicus et
King Lear, ou bien celle qui devint courante dans le théâtre jacobéen peu
après. Par ailleurs, on peut dire que depuis 1970, on en a vu d’autres sur nos scènes !
[20]
J. H. Moss, 1980, p. 89.
[21]
X. Darcos, 1998, p. 81.
[22]
Mallion et Salomon, 1978, p. XVII.
[23]
J. Janin en 1844, cité par W. G. Hartog, 1913, p. 36.
[24]
L’édition de Pierre Jourda de 1931 nous donne heureusement le texte original de
Carvajal, avec les variantes de 1842 imprimées dans les notes — mais sans aucun commentaire.
Il semblerait, d’ailleurs, que personne n’a aperçu ces remaniements du texte. Notons ici une autre
manœuvre de la part de Mérimée qui semble n’avoir jamais été remarquée. Dans les éditions qui
suivirent la partition du
Carrosse du Saint-Sacrement dans
La Revue de Paris en 1829, Mérimée
changea « Licencié » en « Chanoine » dans la toute dernière réplique de ce personnage. Clin
d’œil significatif, car les interventions de celui-ci dans la comédie ne laissent aucun doute sur le
fait qu’il est plus qu’un simple diplômé d’université.
[25]
Cité par Trahard,
op. cit., II, 114.