2001
Revue d'Histoire Littéraire de la France
Fantaisie et naturalisme dans la poétique dramatique d’Edmond de Goncourt
Roberta De felici
[*]
Le théâtre fut l’une des passions les plus durables d’Edmond de Goncourt, qui, de 1865 à
1896, ne rédige pas seulement des pièces, mais aussi des préfaces qui nous éclairent sur la
manière de l’auteur de concevoir la scène.Au début de sa carrière de dramaturge, Ed. de
Goncourt ne pense pas à un « théâtre de la réalité », mais plutôt à un théâtre, qui, sans négliger l’élément spectaculaire, saurait y joindre de la poésie, voire les qualités d’un théâtre littéraire. Contre un théâtre de « métier », il propose donc un théâtre du « franc rire », de l’humour et de la fantaisie. Au fil des années, l’auteur se rapproche de plus en plus d’un « théâtre
de la vérité ». Ainsi, s’il propose d’abord un réalisme « modéré » sur les planches, fondé sur
l’introduction de la « langue littéraire parlée » et du « réalisme psychologique », il opte
ensuite pour un réalisme « intégral » fondé spécialement sur l’esthétique du « tableau » et sur
la reproduction « fidèle » du roman.
Le théâtre des Goncourt a peu retenu, jusqu’à présent, l’attention de la
critique. Il fut pourtant l’une des passions les plus durables d’Edmond, qui
débute sa carrière littéraire en composant (avec son frère) pour la scène
[1] et
la termine par l’adaptation de
Manette Salomon, représentée en 1896,
année de sa mort. Son intérêt pour les planches ne se borne pas seulement
à la rédaction de pièces, mais s’étend aussi au débat concernant le renouvellement de la production théâtrale vers la moitié du XIX
e siècle. En effet,
il nous a laissé des préfaces qui, écrites le plus souvent pour répondre aux
accusations des critiques, contiennent des affirmations intéressantes sur la
question générale du théâtre à l’époque.
EDMOND DE GONCOURT ET L’« ANTI-NATURALISME » AU THÉÂTRE
Dans la première préface (1865) à
Henriette Maréchal
[2], les Goncourt
analysent les raisons (plutôt d’ordre politique et personnel) qui auraient
déterminé l’échec de leur drame. Les « cabaleurs » l’auraient sifflé pour protester à la fois contre le gouvernement, qui avait permis de le représenter, et
contre la direction du Théâtre-Français, qui avait cédé aux pressions de la
princesse Mathilde dont les auteurs étaient « des protégés »
[3]. La question littéraire, même si elle est mentionnée, n’est pas du tout examinée. Ce n’est
que plus tard — pour la publication du volume
Théâtre (Charpentier, 1879)
— qu’Edmond revient sur la houleuse
[4] soirée du 5décembre 1865, mais
pour la considérer, cette fois-ci, uniquement d’un point de vue littéraire.
La préface de 1879 (année cruciale pour le théâtre naturaliste grâce au
triomphe de
L’Assommoir de Zola
[5] ) montre que le mémorable fiasco non
seulement ne l’avait pas poussé à renoncer au théâtre, mais avait déclenché chez lui « la volonté entêtée de faire une dizaine de pièces coup sur
coup »
[6]. Quel genre de théâtre voulait-il proposer au public, étant donné
qu’avec
Henriette Maréchal il avait été blâmé comme un auteur « immoral » et, surtout, non « carcassier »
[7] ?
Durant toute sa vie, Goncourt aura à faire face aux fréquentes accusations qui visent l’immoralité
[8] de ses œuvres. Ce genre de reproche non seulement lui semblait tout à fait inexact, mais se heurtait à la haute valeur qu’il
donnait à son travail d’écrivain qu’il considérait comme une vocation, une
mission
[9]. Ainsi, le thème de l’adultère n’était pas du tout nouveau :
Antony
(1831) d’Alexandre Dumas père avait également traité de ce sujet. Donc,
d’un point de vue littéraire, l’œuvre ne présentait pas les audaces dont la
presse avait parlé pendant la période des répétitions
[10]. Pour d’autres critiques, la pièce était très banale
[11], pas du tout innovatrice et, plutôt, vulgaire
[12]. A ces objections de caractère général, allaient se joindre des
remarques concernant plus spécifiquement la facture de la pièce, considérée
comme l’œuvre d’un dramaturge qui ne connaissait pas « les exigences et
les dangers du théâtre »
[13]. La « grande inexpérience théâtrale » expliquerait
donc l’incapacité des Goncourt à motiver « d’une façon logique les entrées
et les sorties [des] personnages »
[14], ou bien leur incapacité à prévenir « le
public de ce qu’on va lui montrer, quand il s’agit d’un problème psychologique, et à l’intéresser aux déductions, aux observations qui seront faites »
[15].
Le terme « carcassiers » renvoie à la notion d’intrigue, et désigne les
auteurs qui conçoivent avant tout une pièce comme un mécanisme complexe dont toutes les parties se tiennent parfaitement en fonction d’une fin
plus ou moins surprenante, fonctionnement dramatique où excellait Scribe
et que, plus tard, Sarcey appellera la « pièce bien faite », à savoir une
pièce « où la part du
hasard reste grande, puisque les événements passent
au premier plan et doivent faire naître l’intérêt par leur
imprévu »
[16].
Henriette Maréchal ne montre pas une telle perfection dans l’enchaînement de ses parties, tant il est vrai qu’à l’occasion de la reprise de 1885,
Sarcey juge la pièce « mal faite »
[17]. De plus, on reproche à l’auteur
d’avoir fait trop de concessions « aux ingénieuses
ficelles, au secret, à tout
ce
charpentage moderne dont n’a jamais usé l’ancien, le classique »
[18].
Dans la préface de 1885 à
Henriette Maréchal, Edmond de Goncourt
revient
[19] sur ce sujet avec la claire intention de défendre sa pièce plus
qu’il n’avait fait précédemment. Si pour les critiques, donc, elle n’est
qu’ « un vieux paquet de ficelles »
[20], c’est parce que, souligne Edmond,
« cette pièce ressemble à toutes les pièces du monde »; « désireux d’être
joués », les deux frères avaient tenté de faire « une pièce jouable, une
pièce cherchée parmi les combinaisons théâtrales ordinaires »
[21]. Ces affirmations n’ont pas seulement une valeur apologétique
a posteriori, mais
elles contiennent une implicite dénonciation de la situation du théâtre
[22] de
son époque caractérisé par la diffusion d’œuvres médiocres conçues pour
un public
[23] qui va au théâtre surtout pour se distraire. A ce type de spectateur s’associe le spécialiste, le critique, qui a pris l’habitude d’évaluer
une pièce toujours selon le même éternel paramètre, celui de la « pièce
bien faite ». Alors, le jeune écrivain, pour avoir du succès, ne doit que
suivre les « recettes » déjà prouvées, sans tenir assez compte d’une exigence de renouvellement, ou de ses propres exigences esthétiques
[24].
Conscient des difficultés auxquelles un écrivain débutant doit faire
face pour se faire connaître du public du théâtre, Goncourt accepte les
conventions, mais il ne renonce pas à introduire, grâce à l’acte du bal masqué, quelque chose « qui avait le mérite de la nouveauté, et d’un esprit
original »
[25]. Bien que tout le monde y aille, au XIX
e siècle, le bal masqué
est vu comme un lieu de « dévergondage »
[26]. On comprend alors la réaction des contemporains, qui non seulement estiment peu original la scène
initiale du bal masqué, mais considèrent le fait de l’avoir proposée au premier théâtre national comme scandaleux et irrévérencieux
[27]. De même la
scène finale (où Monsieur Maréchal tue sa fille Henriette, par erreur), est
si durement critiquée que les auteurs et le directeur du théâtre décident de
supprimer cette scène dans les représentations successives.
Un excès de réalisme
[28], donc, aurait causé l’échec de la première
expérience théâtrale des Goncourt. Telle au moins semble être l’opinion
d’Edmond, qui écrit :
Au fond, nous avons échoué au Théâtre-Français pour le crime d’être des réalistes, et sous l’accusation d’avoir fait une pièce réaliste [29].
De toute manière, il ne considère pas cette accusation comme infamante en elle-même, mais la considère comme non fondée à l’égard de
son théâtre. Auteur (avec son frère) d’une importante préface (1864) au
roman Germinie Lacerteux qui atteste son adhésion à une esthétique de
type réaliste, Edmond de Goncourt admet être réaliste en tant que romancier, mais il le nie avec force en tant que dramaturge :
Dans le roman, je le confesse, je suis un réaliste convaincu, mais, au théâtre,
pas le moins du monde [30].
En quête de son propre théâtre
[31], au début de sa carrière, Edmond ne
pense donc pas à un « théâtre de la réalité », mais espère plutôt le trouver
dans les « bouffonneries satiriques » et dans les « féeries »
[32], ou bien dans
les comédies à la manière d’Aristophane et de Beaumarchais
[33]. Ses premières tentatives dramatiques appartiennent en effet au genre comique
(vaudeville, proverbes, farces, opéras-comiques, etc.) ou, simplement,
spectaculaire comme la
féerie, genre de pure fantaisie, auquel Edmond
attribue à ce moment la fonction de renouveler le théâtre
[34]. La féerie à
laquelle il aspire n’est pas le genre mixte de la
féerie-vaudeville, qui s’était
répandu
[35] surtout pendant le Second Empire, mais plutôt la féerie « balayée
de la prose du boulevard et des conceptions des dramaturges de cirque, et
livrée à un vrai poète au service de la poésie duquel on mettrait des machinistes, de trucs, et toutes les splendeurs et toutes les magies du costume et
de la mise en scène d’un Grand Opéra »
[36]. En prônant la féerie, il critique
les conventions et le caractère artificiel du répertoire dramatique de son
temps, et réclame un théâtre qui, sans négliger l’élément spectaculaire, saurait y joindre de la poésie, voire les qualités d’un théâtre littéraire
[37].
Contre un théâtre « commercial » et de « métier », il propose donc de
revenir à la meilleure tradition théâtrale, celle de Molière, Beaumarchais
et Shakespeare, doués « [de] ce bon génie de la bonne humeur »
[38]. Génie
qui semble manquer, remarque l’écrivain (à travers le personnage de
Franchemont
[39] ), « à toutes œuvres modernes : c’est la gaieté, le franc rire,
le rire fort, sonore, ouvert, de Molière ou de Téniers, cette verve libre,
abondante et de source »
[40]. C’est le comique typique des « petits genres »
du théâtre médiéval — tels que la « sotie » et la farce —, qui traite de la
vie quotidienne d’une manière humoristique
[41].
Pour Goncourt, donc, le renouvellement du théâtre doit se faire surtout
à travers le genre comique : « Pièce en un acte
Au Bal Masqué. Trouver
du comique nouveau »
[42], écrit-il en 1856. Il s’agit de l’idée, encore à l’état
embryonnaire, du premier acte d’
Henriette Maréchal représentant le bal
masqué
[43], par lequel l’auteur avait l’intention de « faire de la fantaisie »
[44].
En effet, dès son début littéraire, Goncourt se déclare « fantaisiste »
[45] et
écrit dans le
Journal :
Au roman, toute la vérité vraie ; au théâtre, toute la fantaisie, mais la fantaisie
qui se cache dans les choses modernes [46].
C’est parce qu’il considère le roman comme le genre, par excellence,
de la « vérité », et le théâtre comme le genre du « mensonge » et de la
« fantaisie », qu’il entrevoit si peu le théâtre de la réalité
[47] et qu’il est, par
conséquent, « en complet désaccord avec [son] ami Zola et ses jeunes
fidèles »
[48].
Déclaration tant soit peu paradoxale, surtout si l’on tient compte
qu’après 1885 — année de la reprise d’
Henriette Maréchal, qui rouvre la
saison théâtrale d’Ed. de Goncourt — les adaptations qu’il propose au
public sont, en réalité, beaucoup plus proches de la dramaturgie élaborée
par Zola. Les raisons de ce paradoxe sont multiples : la première est que
le théâtre, s’il est « mimétique » et « réaliste » par certains aspects (personnages réels prononçant des paroles réelles en un temps réel), est aussi
incompatible avec certaines missions du réalisme, à savoir avec la peinture des « développements psychologiques », avec la « dissection poussée
à l’extrême » et avec la « récréation de vrais et
illogiques vivants »
[49]. Tout
cela, au contraire, est possible dans le roman, unique genre capable de
« profondes et intimes études de mœurs »
[50]. La question se pose alors de
l’opposition entre « roman » et « théâtre » qui caractérise non seulement
la poétique de Goncourt, mais aussi celle de Zola ainsi que de la critique
dramatique profondément antinaturaliste. Le romancier des Rougon-Macquart fonde lui aussi sa réflexion dramatique sur la comparaison de la
pièce théâtrale, enlisée dans l’ancienne tradition, avec le roman, genre en
perpétuelle évolution. Selon Zola, la cause de la crise du théâtre est dans
son « isolement » (« Le théâtre n’est pas un coin à part »
[51] ) par rapport au
mouvement historique général. Cette constatation lui permet, à la différence d’autres écrivains, de ne pas se limiter à lancer un cri d’alarme
[52] sur
la situation du théâtre de son époque, mais d’en proposer aussi une solution
[53]. Pour l’auteur, le renouvellement s’est déjà manifesté à travers le
roman : pour se libérer, le théâtre n’aura qu’à suivre le roman vers le chemin de la vérité, du naturalisme.
Selon Goncourt également le roman est le genre de l’observation
exacte et, surtout, de l’avenir :
[…] le roman, cette forme moderne qui se prête à tout. Et de là, nous essayons
d’entrevoir (…) l’avenir des lettres françaises […] un immense épanouissement du
roman d’observation [54],
tandis que le théâtre rejette « les qualités d’une humanité véritablement
vraie » à cause de sa nature artificielle et fallacieuse
[55]. Ainsi, il lui est
impossible de croire « au rajeunissement, à la revivification du théâtre »
[56].
Pour Edmond, donc, l’entreprise est tout à fait vaine, et c’est ici que se
situe la différence entre lui et Zola — comme le souligne ce dernier
[57].
Dans l’effort de ne pas se confondre avec le théoricien naturaliste,
Goncourt aura tendance à radicaliser ses propres idées. Il méprise le
théâtre contemporain, réduit à être un genre secondaire et purement
conventionnel, mais il constate aussi que, grâce au naturalisme, la convention a été dénoncée et dans certains cas déracinée. Cependant, puisque le
théâtre est « le temple de carton de la convention »
[58], si on tue la convention, le théâtre est alors destiné à disparaître. « Conclusion formidable »
[59],
remarque Zola, qui n’avait jamais osé aller jusque-là. Certes, il serait
inexact de considérer Ed. de Goncourt comme un incurable sceptique à
l’âme défaitiste
[60]. Il ne faut pas prendre trop à la lettre ses « vaticinations » sur la mort du théâtre
[61], non seulement parce que sa pratique théâtrale indique combien, malgré l’âge, il tenait encore à se faire un nom en
tant que dramaturge, mais surtout parce qu’il revient sur cette idée de la
disparition inéluctable du théâtre, en la corrigeant à l’occasion de la nouvelle édition d’
Henriette Maréchal en 1885.
A cette époque, il nuance sa prédiction du théâtre « comme genre
arrivé à son déclin »
[62]; s’il continue à tenir le livre pour le concurrent
redoutable du théâtre
[63] il continue aussi, au fond, à concevoir ce dernier
comme « le grand art des civilisations primitives »
[64]. De plus, en ce qui
concerne la reproduction exacte de la réalité sur la scène, il souligne à
nouveau qu’il ne croit pas :
au théâtre naturaliste, au transbordement, dans le temple de carton de la convention, des faits, des événements, des situations de la vraie vie humaine [65].
La seule possibilité de moderniser le théâtre consisterait, alors, à introduire dans son « vieil organisme » des éléments nouveaux, qui constituent
« toute l’extrême réalité dont on peut doter le théâtre », à savoir : « la
langue littéraire parlée » et « le rendu d’après nature »
[66].
POUR UN NATURALISME « MODÉRÉ » AU THÉÂTRE
Comme tous les naturalistes, Goncourt fait du « devoir de vérité »
(« […] notre épigraphe : “La vérité, toujours la vérité et encore la
vérité” »
[67] ) le fondement de son éthique, qui se traduit dans l’aspiration à
transformer la littérature en « une étude appliquée, rigoureuse et non
conventionnelle et non imaginative »
[68], tantôt de la « beauté » tantôt de la
« laideur ». Cela signifie que le point de départ est toujours la « réalité »,
véhiculée dans le texte par « d’immenses emmagasinements d’observations, d’innombrables notes prises à coups de lorgnon, de l’amassement
d’une collection des
documents humains »
[69], qui assurent l’unique but
d’une œuvre, à savoir la véridicité : « Car, seuls, disons-le bien haut, les
documents humains font les bons livres : les livres où il y a de la vraie
humanité sur ses jambes »
[70].
Même s’il voit dans le « sens du réel » (qui fait que Zola n’accorde
aucune importance à l’imagination
[71] ), la qualité fondamentale de l’écrivain
réaliste, il semble de plus en plus privilégier un naturalisme « transfiguré »
[72]
par l’intrusion d’éléments qui appartiennent plutôt à la sphère onirique,
émotive et du souvenir. Infuser de la « vie vécue »
[73] à ses œuvres est le
grand idéal d’Edmond qui, on le sait, fut un historien spécialiste de la vie
intime
[74] des individus ainsi qu’un fin mémorialiste de son temps. Il aspire
à la vérité authentique et, pour la garantir, il fait appel à « sa » vérité, celle
qu’il connaît le mieux et qu’il peut le plus facilement vérifier. Il transfère
dans l’œuvre — fictionnelle mais jamais fausse — son expérience directe
et très intime, puisque psychologique et sensorielle. Le véritable récit est
alors celui qui sort « des entrailles des gens avec le vrai cri de la souffrance », capable de faire pâlir « les récits impassibles et faits de chic du
romancier »
[75].
Or, si la « réalité vécue » caractérise toute la production des Goncourt,
elle est considérée par Edmond comme l’une des qualités principales
d’une pièce théâtrale, même à condition de reproduire, par les souvenirs
« bien personnels et
vécus », la psychologie des personnages, les sentiments « humains et contradictoires »
[76]. Qualité que l’auteur reconnaît
comme déjà préfigurée dans
Henriette Maréchal :
Si Henriette Maréchal n’étale pas absolument sur les planches des morceaux de
notre vie, elle y apporte, tout le temps, les attitudes morales des deux frères, quand
le jeune tombait amoureux. Elle redit sous des formules plus étudiées, avec des
expressions plus littéraires, mais elle ne fait que redire les ironiques petites chamaillades, le tendre ferraillement d’esprit de ces moments-là, — en un mot le fraternel duel à huis clos de l’Expérience et de l’Illusion [77].
En ce qui concerne le théâtre, donc, les positions anti-naturalistes
d’Edmond se font moins rigides qu’en 1879, au nom d’un « réalisme psychologique », à savoir l’analyse de comportements ou d’états momentanés
saisis dans leur immédiateté, plus que dans l’analyse de traits psychologiques qui évoluent et se modifient au fil de l’intrigue. La vie moderne ne
peut être représentée sur la scène, d’une manière réaliste, que par une
« peinture des sentiments d’après des souvenirs plus vécus »
[78]. Edmond
n’abandonnera jamais cette idée du « réalisme psychologique » au théâtre,
et aura tendance à la réaffirmer et à la préciser
[79] dans ses nouvelles préfaces à ses adaptations pour les planches.
Ainsi, dans la préface de 1884 à
La Faustin, quoiqu’il souligne une fois
de plus que le théâtre est un genre conventionnel et que, pour cela, il n’y a
aucune « révolution radicale à introduire », il n’hésite pas à penser « qu’il y
a un théâtre neuf à créer »
[80]. Essentiellement, la « petite révolution »
concernera deux aspects : le premier porte, on l’a vu, sur la question du
« quoi dire » dans une
pièce, en d’autres termes, du « sujet ». A tel propos,
le dramaturge suggère de réduire les éléments clairement invraisemblables
(« moins de sauce vaudevillièrement imaginative autour des situations »
[81] )
et de mettre « plus de ressouvenir de la vie vécue »
[82]. En outre, l’auteur dramatique doit s’efforcer de « faire mieux toucher la vraie réalité des sensations, des sentiments, des passions » et de « pouss[er] à fond » l’étude des
caractères, sans se préoccuper de la réaction d’un public « bégueule ou
pudibond »
[83]. Enfin, il aborde la question des passions représentées dans le
théâtre de son époque, et dénonce l’abus de deux thématiques : l’amour et
l’adultère. D’autres grandes passions
[84], comme des questions esthétiques,
philosophique, sociales, peuvent également être traitées dans une pièce :
Maintenant, je pense qu’en France le théâtre tourne trop absolument autour de
l’amour, et cependant il y a d’autres grands sentiments, comme l’ambition, la
haine, l’envie, etc., trouvées dignes d’être interprétés par le théâtre antique, et qui
demeurent plus que jamais du domaine du théâtre en ce siècle de psychologie, sentiments que, si j’étais plus jeune, j’aurais voulu reproduire dans leur intensité passionnelle, malgré la résistance de presque tous les directeurs de spectacles à la
pièce qui n’est pas une pièce sur l’adultère. Oui, et même dans une pièce contenant
suffisamment d’adultère pour avoir été acceptée, si par hasard il se rencontre une
scène sortant de la basse filière dramatique, une scène élevée, touchant aux hautes
questions esthétiques, philosophiques, sociales, il y a bien des probabilités pour
que la suppression en soit demandée par le directeur […] [85].
Enfin, dans son programme de renouvellement du théâtre — art de
l’oralité, par excellence —, Goncourt considère la question de la langue
comme la plus importante : « Trouver une langue, là est pour moi le grand
art de l’auteur dramatique »
[86]. Le dramaturge doit privilégier la « langue
parlée », c’est-à-dire une langue qui reflète, par le rythme, la cadence,
mais aussi la syntaxe et le lexique, la conversation quotidienne : « […] se
servir de la parole coupée, cassée, brisée, pour ainsi dire mimée de la
conversation »
[87]. Dans le roman, les Goncourt ont parallèlement soigné la
construction de leurs dialogues s’essayant — comme le souligne Zola —
à imiter « l’allure de la phrase parlée » et à reproduire « un lambeau d’une
conversation véritable »
[88]. Au théâtre, la langue doit être « moins livresque »
[89], parce que — comme dit Edmond à Alphonse Daudet lorsque ce
dernier travaille à l’adaptation de
Sapho (1885) — les «
phrases de livres
ne sont pas de la langue parlée »
[90].
Cela expliquerait le recours au langage technique, aux expressions
populaires, parfois vulgaires, et à l’« argot », qui est déjà largement entré
dans le roman depuis
Les Mystères de Paris, Balzac et Hugo
(Le Dernier
jour d’un condamné). Les Goncourt s’étaient aperçus de l’extraordinaire
diffusion qu’avait connue l’« argot » surtout dans les couches plus élevées
de la société. En voulant en enregistrer l’usage
[91], ils ne faisaient qu’obéir
à leur préoccupation de réalisme, ainsi qu’ils le soulignent (avec regret
pour avoir été encore une fois mal compris) dans le
Journal :
Jamais en aucun temps la langue crapuleuse, ignoble et hébétée des pièces de
putains et de gandins n’a autant déteint sur la société et dans la famille. On veut le
nier; il y a un consentement de l’hypocrisie générale pour crier haro sur le livre et
la pièce qui essayent d’en donner la note, même adoucie. Mais le fait est flagrant
[…] le monde honnête a volé les expressions et l’esprit de l’autre […] [92].
Outre la « volonté de réalisme » appliquée à la retranscription « telle
quelle » de la langue parlée, Goncourt prône aussi une « volonté de
style »
[93]. En effet, son habileté de sténographe
[94] de la parole dite ne se
sépare pas de l’« effort d’écriture »
[95], son unique véritable vocation, qui
vise l’originalité plus que la perfection du style
[96]. Reproduire la langue
des autres, et avoir lui-même une langue originale, telle est la difficulté.
Pour ne pas réduire le langage littéraire à celui « omnibus des faits
divers »,
[97] Edmond revendique — au nom de tous les romanciers — le
droit « d’avoir une langue rendant nos idées, nos sensations, nos figurations des hommes et des choses, d’une façon distincte de celui-ci ou de
celui-là, une langue personnelle, une langue portant notre signature
[…] »
[98]. Contre le « réalisme sans style » — « de gauche », selon l’expression de Caramaschi
[99] — des auteurs de la Bohème de 1850, il opte,
donc, pour un « réalisme avec style », signe d’une profonde difficulté à
adhérer spontanément et totalement aux principes du naturalisme. Le style
« artiste », genre d’écriture qui privilégie la « nuance », la « vibration »
est en contradiction avec l’effet « fort, solide, simple, humain »
[100] du style
souhaité par Zola
[101]. Si la langue littéraire doit imiter le plus possible la
parole humaine, elle doit être aussi le résultat d’un talent, d’un « tempérament ». Donc, par l’expression — qui a quelque chose d’un oxymore —
de « langue littéraire parlée », on doit entendre une langue « n’ayant rien
de la rédaction du livre, tout en laissant sentir, sous la libre et volante
parole, un écrivain »
[102].
Il est évident que l’œuvre goncourtienne est dominée par l’exigence,
pour certains aspects contradictoire, de « vérité » ainsi que d’un fort sens
artistique : « vérité » et « style »
[103] font la préoccupation du romancier
aussi que du dramaturge, même si ce dernier doit être conscient (à l’instar
d’Edmond qui ne supporte pas la « vérité trop vraie »
[104] ) que, afin que le
public l’accepte sans se scandaliser et se révolter, il faut qu’au théâtre la
vérité lui soit inoculée avec modération :
[…] et l’on cause du tact qu’il faut pour faire passer de la vérité sur les
planches et de son délicat dosage près d’un public de théâtre [105].
POUR UNE « ROMANISATION » DU THÉÂTRE
Si Edmond de Goncourt, en 1885
[106], témoigne sa préférence pour un
naturalisme « modéré » au théâtre, il intensifie
[107] son activité dramatique
dans l’intention de proposer un théâtre original
[108]. Il autorise alors Henri
Céard à adapter
Renée Mauperin. Refusée de la plupart des théâtres
[109],
cette pièce est représentée le 18 novembre 1886 à l’Odéon. L’accueil fut
défavorable, non tant auprès du public
[110] qu’auprès de la critique qui se
montra « exécrable »
[111]. Profondément déçu du nouvel
échec (dont il
considère Céard responsable
[112] ), Edmond écrit dans le
Journal :
L’ennui de cette chute de Renée Mauperin n’est pas la chute de la pièce, c’est
que ça va m’empêcher de faire Germinie Lacerteux, de faire vraiment la première
pièce du théâtre nouveau, que je me sens, il me semble, en train et en disposition
d’esprit et d’imagination d’écrire [113].
On peut tirer de cela deux informations : 1) qu’en 1886, l’adaptation
de
Germinie Lacerteux était déjà en préparation; 2) qu’avec cette adaptation, l’auteur se proposait de renouveler le théâtre. On dirait qu’il veut
réaliser un programme précis en faveur d’une dramaturgie moins conventionnelle, plus proche de l’esthétique naturaliste et, certes, différente de
celle de Zola
[114] et Busnach
[115]. Mais en quoi consiste ce « nouveau
théâtre »
[116], que l’écrivain veut réaliser en transposant son premier roman
sur le peuple ?
Germinie Lacerteux inaugure la nouvelle saison théâtrale d’Edmond de
Goncourt, comme l’atteste la préface (février 1887), où l’écrivain dit avoir
beaucoup réfléchi et, en partie, modifié sa conception du théâtre. Il s’avoue
très préoccupé « de ce nouveau théâtre de l’heure présente »
[117], qui, de jour
en jour, tend « à devenir uniquement […] une adaptation du roman à la
scène »
[118]. Cette préoccupation semble obséder également les critiques dramatiques qui dénoncent la prolifération des adaptations, leur infériorité par
rapport au roman et, par conséquent, la décadence de l’art théâtral : « On
ne compte plus les romans qui, en se transformant en drame, on été dénaturés et perdus […]. Le théâtre ainsi compris n’est pas du théâtre »
[119].
Bien qu’il considère l’adaptation du roman à la scène comme « une
double mouture médiocre »
[120], Edmond accepte (malgré ses « fières
idées »
[121] ) la proposition de Porel de transposer lui-même son roman. Il y
est incité, d’une part, par la fascination qu’exerce sur lui la vie au théâtre
et qu’il retrouve « dans ces longs après-midi passés ensemble, dans ce travail à deux de la mise en scène »
[122], malgré le sentiment d’être trop avancé
en âge pour avoir cette force imaginative capable de trouver un nouveau
«
tremplin dramatique, comme il s’en trouve un dans [s]on vieux
roman »
[123]. D’autre part, même s’il estime toujours que la pièce « dérivée » d’un autre texte n’est qu’un produit inférieur
[124], dépourvu de toute
qualité esthétique et surtout de la moindre autonomie, il constate qu’elle
pourrait assurer le renouvellement de l’art dramatique. Ainsi, à l’instar de
Zola, Goncourt fait du roman le modèle du théâtre :
Mes réflexions m’avaient amené à avoir la conviction que, si l’on ne pouvait
pas créer un théâtre absolument vrai, on pouvait fabriquer un théâtre plus rapproché du livre, un théâtre pouvant être considéré comme la vraie adaptation du roman
au théâtre [125].
Curieusement, on dirait que l’auteur tient, tout d’abord, à justifier la
pratique de la transposition : celle-ci doit se présenter comme la « vraie »
adaptation du roman pour le théâtre. Tout se passe comme si l’auteur transférait ainsi l’exigence esthétique du « vrai » à une qualité intrinsèque de
l’adaptation (il parle, en effet, de « vraie adaptation »). Son but est de créer
un « théâtre absolument vrai », toutefois, puisque la situation du théâtre ne
le permet pas, il ne peut qu’envisager un théâtre « plus proche du livre ».
Toujours selon la logique naturaliste, dans la « vraie » adaptation,
voire « fidèle », la nature véridique du roman passe directement dans la
pièce. Raisonnement plutôt utopiste qui fait du roman moderne (naturaliste, bien sûr) le garant de la vérité au théâtre. Précisons donc que le
théâtre naturaliste, en tant qu’adaptation, n’est pas un théâtre « mimétique » reproduisant la réalité, mais un théâtre qui mime le roman, qui se
pose, ainsi, entre le monde et le théâtre : le dernier ne serait, alors, que la
représentation d’une réalité livresque. En d’autres termes, le dramaturge
naturaliste n’offre pas au spectateur la « réalité » (et dans ce sens,
Edmond avait tout à fait raison de dénoncer l’impossibilité de créer un
théâtre « vrai ») mais son élaboration romanesque
[126].
Il n’en reste pas moins que le respect du texte romanesque devient pour
Edmond la seule « règle » qui puisse valoriser la transcription d’un genre
dans un autre, du roman dans la pièce. De fait, la « fidélité » est toujours
évoquée comme le seul paramètre à partir duquel on peut formuler un jugement esthétique positif de l’adaptation. C’est le cas de
Renée Mauperin de
Céard, dont il exalte l’adresse à fondre à la fois le respect du livre et les
qualités dramatiques : « Jamais, je crois, une pièce n’a été la mise en scène
plus respectueuse d’un livre, avec cependant une vie dramatique apportée
par l’auteur de la pièce à la prose du volume »
[127]. Si chez
Sapho de Daudet,
il apprécie le manque de déformation
[128], également chez
Les Frères
Zemganno il souligne avec enthousiasme que les adaptateurs, Alexis et
Méténier, ont tenu compte de son idée « de rester fidèles au roman »
[129].
Revendiquer un théâtre « plus proche du livre » signifie vouloir réduire
l’écart entre le roman et le théâtre, opération qui est à la base de la « romanisation »
[130] de l’art théâtral : si Zola est le théoricien de ce processus,
Goncourt en est le partisan le plus fanatique. Il estime que la meilleure pièce
est celle qui contient des passages tirés entièrement du roman
[131]. De cette
manière, la « fidélité » en tant que principe théorique de l’adaptation se traduit, chez lui, dans une véritable « sacralisation »
[132] du texte romanesque.
« TABLEAUX » ET « MACHINATION À L’ANGLAISE »
Lorsqu’il travaille à la transposition, il s’aperçoit que, pour garantir
plus de vraisemblance, il est nécessaire d’apporter quelques changements
à la manière de construire la pièce et d’entendre la technique dramatique.
Le secret de cette « révolution » réside, selon lui, « dans le retour franc et
sincère à la forme théâtrale shakespearienne »
[133], en particulier, dans la
substitution de la répartition en « tableaux » à la répartition en « actes ».
Unité dramatique importante autant que l’« acte » et la « scène », le
tableau est censé indiquer un changement de lieu
[134]. En tout cas, il serait
inexact de limiter la notion de
tableau
[135] au simple changement de
décor.
En effet, au
tableau correspond aussi une manière différente de distribuer
dramatiquement la fable et d’utiliser les lieux scéniques. C’est dans cette
perspective qu’Edmond récupère la composition en
tableaux, qui lui permet de ne pas serrer l’action dans une sorte de « gênante unité »
[136], dont
l’origine, on le sait, remonte « aux vieilles unités de[s] vieilles tragédies ».
L’acte (« la combinaison scénique la plus besogneuse de convention »)
[137],
empêche aux situations du drame « de se développer dans plus de trois,
quatre, cinq localités »
[138]. Ainsi, on évite à la fois que les objets et les
individus entrent dans un « compartiment scénique qui n’est pas le
leur »
[139], et que les personnages de toute couche et position sociales se
distribuent dans des « milieux invraisemblables »
[140]. De fait, ce problème
s’était posé au romancier lorsqu’il voulait représenter la scène du bal de la
« Boule Noire ». S’il avait suivi la division traditionnelle en actes et en
scènes, il aurait dû y faire apparaître aussi Mlle de Varendeuil et en justifier la présence par une « imagination de génie »
[141], ainsi qu’un bon « carcassier » aurait fait, sans doute. Pour éviter la « trouvaille imbécile »
[142],
Goncourt décide de distribuer
Germinie Lacerteux (ainsi que
Manette
Salomon et
La Faustin) en
tableaux. Par ce choix, il n’a pas du tout l’intention de suivre ni Diderot (dont l’esthétique théâtrale est fondée sur le
« tableau ») ni la tendance générale (qu’on trouve aussi chez Zola
[143] et
Daudet) à considérer le
tableau comme l’imitation des actes, mais il envisage de l’utiliser de manière à donner « un morceau de l’action dans toute
sa brièveté : fût-il composé de trois scènes, de deux scènes, même d’une
seule et unique scène »
[144]. La dramaturgie du
tableau
[145] ne se focalise pas
sur une « crise », elle ne s’intéresse pas non plus au progressif développement de l’action, mais à ses ruptures, à la fragmentation de la fable et à
la succession sur la scène d’actions simultanées dans des lieux différents
ou bien à l’évocation de temps différents
[146]. Grâce à cela, les auteurs naturalistes (qui, en général, l’adoptent même si d’une manière moins radicale
que Goncourt) peuvent à la fois surmonter ce qu’ils avaient le plus en
aversion, voire la pièce bien faite et surtout réaliser sur la scène — selon
l’expression de Jean Jullien — l’esthétique de la « tranche de vie »
[147].
Le tableau — équivalent théâtral d’une sorte de photographie, d’instantané — permet de représenter la société de l’époque, d’en saisir le sens
profond à travers une vision partielle et fragmentée. Représenter au
théâtre la « tranche de vie » signifie opter pour une « dramaturgie discontinue », fondée sur la rupture, sur des vides, sur les interruptions, en
d’autres termes, sur l’inachevé. D’ailleurs, l’esthétique du fragment, de
l’impression saisie dans l’instant caractérise — avant le théâtre — le
roman de Goncourt.
Puisqu’il considère le genre romanesque comme l’étude de la société
et de l’homme contemporains, il rejette la construction traditionnelle du
roman, et il vise à un roman sans intrigue, sans péripéties, composé de
petits faits apparemment insignifiants, tels que la vie. Des revendications
de tels genres sont adressées aussi au théâtre (par Zola, en particulier) : il
doit représenter la vie « telle qu’elle est ». Or, ce qui permet à Edmond de
théâtraliser le principe de la tranche de vie est son choix de ne pas donner
une composition traditionnelle au texte théâtral, sur une stricte subdivision
en exposition, crise et dénouement (heureux, de préférence), et où l’action
dramatique est conçue comme un crescendo vers la conclusion. Le jeu de
forces et de tensions qui agit sur les personnages ou bien qui jaillit de ces
derniers, est certainement atténué dans le texte théâtral goncourtien : ici
c’est la vie d’un personnage (Germinie, Coriolis ou Faustin) que nous est
présentée, saisie dans n’importe quel moment de son existence et suivie
dans sa lente dégradation. Aucun renversement subit (typique du théâtre
« à ficelles » de l’époque
[148] ) ne vient modifier le cours des événements :
chaque épisode décrit est autonome, indépendant et, en même temps, partie d’un tout qui, sur le plan textuel, est la pièce (un tout composé de parties —
tableaux/scènes — en soi déjà signifiants), sur le plan de l’illusion
réaliste est l’écoulement d’une existence. En somme, pour Goncourt, la
représentation de la vie telle qu’elle est, au théâtre, est assurée par l’esthétique du tableau : en l’adoptant, le dramaturge se libère, ainsi, de
l’« acte » « qui claquemure (…) le théâtre dans les vieilles formules et
l’empêche de se rapprocher du livre »
[149].
L’innovation souhaitée par Edmond ne se borne pas à la distribution
en tableaux. Celle-ci doit s’accompagner d’un changement de la technique scénique, selon laquelle, la pièce sera montée « sur un théâtre
machiné à l’anglaise »
[150]. Par la « machination à l’anglaise », Edmond
entend « des changements à vue sans entractes »
[151] ou, à la limite, « avec
des baissers de rideau très courts »
[152], auxquels il veut rajouter, à la moitié de la pièce, « un grand entracte d’une demi-heure »
[153], à la manière des
concerts, des cirques et des trilogies de Wagner
[154]. Il considère cette dramaturgie comme très originale par rapport au théâtre de son époque. On
comprend alors sa désapprobation à l’égard de Porel
[155] qui, en l’utilisant
pour
Crime et Châtiment, réduisait le mérite — qui ne revenait qu’à lui —
d’avoir le premier conçu l’idée
[156].
ED. DE GONCOURT : DRAMATURGE NATURALISTE
Edmond de Goncourt considère, donc, sa nouvelle expérience théâtrale comme « révolutionnaire » et se plaît à imaginer qu’il en suivra une
véritable « bataille » : « […] ce que je voudrais, ce que je demande seulement, c’est de livrer la bataille […] »
[157]. La préparation de la pièce lui
procure une telle « fièvre dramatique »
[158] qu’il prend en compte la possibilité de réaliser une « trilogie naturaliste »
[159], composée de
Germinie
Lacerteux,
La Fille Elisa
[160] et
La Faustin. Il est évident que l’écrivain non
seulement a abandonné ses convictions anti-naturalistes, mais qu’il a la
nette intention d’imposer un théâtre naturaliste. Ce projet — plus que la
« concurrence à la gloire »
[161] — expliquerait le ton polémique et provocant des critiques qu’Edmond adresse à ses collègues (Zola
[162], Becque
[163] ).
Ses reproches ne portent pas tant sur la critique des contenus naturalistes
de leurs pièces, que sur leur caractère insuffisant, en d’autres termes, sur
le manque d’audace à appliquer la formule naturaliste jusqu’au bout. Trop
de concessions
[164] sont faites aux conventions, qui empêchent à la
« vérité » d’éclater sur la scène :
Ah ! la vérité ! […] je l’aime, cette vérité, et je cherche à la dire, ainsi que c’est
permis de son vivant, à la dose d’un granule homéopathique… Eh oui, pour cette
vérité telle quelle, s’il le faut, je saurais mourir comme d’autres meurent pour une
patrie… […]. Tous ces mensonges et ces hypocrisies de la convention seront percés un jour, un peu plus tôt, un peu plus tard… [165]
Hostile à toute forme de compromis, dans ses revendications pour un
théâtre nouveau et moderne, Goncourt n’a cessé de « se chercher » et
d’évoluer : les positions initiales de l’auteur, qui se définit (en 1879)
d’abord « fantaisiste » et « antinaturaliste », puis ensuite (en 1885) réaliste
« modéré », se retrouvent tout à fait renversées à la fin de sa vie au nom
d’un naturalisme scénique « intégral ».
Auteur « caméléonesque » et, parfois, paradoxal, soumis sans cesse à
des nouvelles réflexions, on dirait qu’Edmond n’est fidèle qu’à son exigence d’être un artiste « indépendant »
[166] et original. Puisqu’il voit dans
l’esthétique naturaliste la formule la plus adéquate à l’expression de la
« modernité » et de la « contemporanéité »
[167], il entreprend sa bataille
théâtrale convaincu que la révolution dramaturgique, outre la « langue littéraire parlée » et le « rendu d’après nature des sentiments » (principes
soulignés aussi en 1894, dans la préface à
La Faustin), doit se fonder spécialement sur l’esthétique du tableau et sur la reproduction fidèle du
roman. En les adoptant d’une manière rigoureuse, Edmond de Goncourt
non seulement contribue au renouvellement du théâtre à son époque, mais
il joue aussi un rôle important dans le processus de « romanisation » de
l’art dramatique, d’où jailliront beaucoup des théories dramaturgiques du
XX
e siècle.
[*]
ITEM - CNRS, Université Paris III.
[1]
J. et Ed. de Goncourt,
Préfaces et manifestes littéraires, Genève, Slatkine Reprint, 1980,
p. 121
sq.
La Nuit de Saint Sylvestre (publiée dans
l’Éclair, n° 2, t. 1, p. 13 et 19) est la seule
pièce de cette période qui nous soit parvenue. Les autres, détruites par Edmond lui-même, s’intitulaient :
Étienne Marcel, drame en vers, en 5 actes (rédigé par Jules, jeune étudiant en rhétorique) ;
Sans Titre, vaudeville en 2 actes (défini comme « une fantaisie d’atelier » par A. Daudet,
« Les Goncourt et É. Zola »,
in Pages inédites de critique dramatique, Paris, Flammarion, 1881,
p. 279) ;
Habdul-Hassan, vaudeville en 3 actes. Voir aussi F. Deumeure, « L’œuvre dramatique
des Goncourt »,
Mercure de Flandre, avril 1931, p. 62.
[2]
Drame en 3 actes et un prologue écrit par Th. Gautier, représenté au Théâtre-Français le
5 décembre 1865. La pièce raconte l’histoire d’un jeune homme, Paul Brébille, qui, pour
défendre une femme, Mme Maréchal, rencontrée au bal masqué, se bat en duel avec un monsieur
en habit noir. Gravement blessé, il est mené chez les Maréchal. Pendant la convalescence,
Mme Maréchal révèle au jeune homme être la femme en incognito du bal masqué. Ils deviennent
amants. Lorsque Mme Maréchal découvre que sa fille est amoureuse de Paul, elle décide de
rompre sa liaison avec le jeune homme. La nuit, celui-ci, profitant de l’absence de M. Maréchal,
s’introduit dans la chambre de Mme Maréchal pour la convaincre à ne pas le quitter. Entre temps,
M. Maréchal, qui commençait à avoir des soupçons, revient à la maison. Il entre dans la chambre
de sa femme, avec un pistolet. Dans l’obscurité, il tire et tue sa fille Henriette, qui pour sauver
l’honneur de sa mère, lui avoue être l’amant de Paul de Brébille.
[3]
J. et Ed. de Goncourt,
Préfaces et manifestes littéraires, op, cit., p. 87.
[4]
Th. Gautier compare cette soirée à celle d’H
ernani (1830) ; voir son compte rendu
« Revues des théâtres :
Henriette Maréchal »,
Le Moniteur Universel, 11 décembre 1855, p. 1-2.
[5]
Ambigu, 19 janvier 1879.
[6]
J. et Ed. de Goncourt,
Préfaces et manifestes littéraires, op. cit., p. 132.
[7]
Ibid., p. 108 : « Il faut que nous en prenions notre parti, nous sommes des auteurs immoraux, et nous ne sommes pas des
carcassiers ».
[8]
Y. Rambaud,
Ce que je pense d’Henriette Maréchal, de sa préface et du théâtre de mon
temps, par
Pipe-en-Bois, Paris, Librairie centrale, 1866, p. 17 : « Au point de vue de l’art dramatique, chers messieurs de Goncourt, voici mon opinion, — permettez à Pipe-en-Bois de vous la
dire jusqu’au bout (…) votre pièce est immorale de toute façon : pas un caractère, pas une individualité sur laquelle on puisse reposer son esprit. J’y vois M. Maréchal, un idiot, Mme Maréchal, une gueuse ; Paul, un gamin ; son frère, un monsieur qui ne croit à rien et qui n’a même pas
l’esprit de son rôle ; enfin la petite Maréchal qui pouvait être charmante et ne devient quelque
chose que lorsqu’elle n’est plus rien ».
[9]
E. Seillière,
Les Goncourt moralistes, Paris, NRF, 1927, p. 164 : « Ces fervents de l’art sont
entrés en littérature comme des mystiques entrent en religion ! ».
[10]
Pour la réussite du drame, toute cette publicité eut des effets plus négatifs que positifs.
Auguste Villemot écrit (« La comédie contemporaine »,
Le Temps, 10 décembre 1865, p. 1-2) :
« Ce qui appartient à la chronique, c’est le tapage insolite qui s’est fait autour de cette comédie.
Et d’abord, sans que les auteurs soient responsables de cette publicité anticipée, je crois qu’on
avait trop parlé d’avance de cette pièce ».
[11]
B. Jouvin, « Henriette Maréchal »,
Le Figaro, 10 décembre 1865, p. 3 : « Après les folies
tumultueuses de ce premier acte, la comédie de MM. de Goncourt, en tournant rapidement au
drame, laisse à découvert toute l’inexpérience des jeunes auteurs […]. La simplicité des moyens
employés par eux touche quelquefois à l’ingénuité ».
[12]
F. Béchard, « Henriette Maréchal »,
La Gazette de France, 11 décembre 1865, p. 1-2 :
« On verrait une audace dans ce drame, dont la situation principale a déjà passé vingt fois sous
les yeux du public, à la faveur de vingt titres divers :
L’honneur de la maison, la Marâtre, La
mère et la fille, Fabienne, etc. Où sont, je le demande à ces singuliers novateurs, où sont les hardiesses en l’honneur desquelles la réclame et la camaraderie ont si bruyamment battu la grosse
caisse ? Consisteraient-elles dans les mots grossiers et malséants du premier acte ? […] quelle
idée ressort de cette œuvre hybride, qui commence comme une farce des Délassements-Comiques et qui finit comme les
Deux Sœurs ? »
[14]
É. Abraham, « Henriette Maréchal »,
Le Petit Journal, mercredi 6 décembre 1865, p. 2.
[15]
L. Ulbach, « Le cas d’Henriette Maréchal », in
Misères et grandeurs littéraires, Paris,
Lévy, 1885, p. 184 (article publié
in Le Temps, 11 décembre 1865).
[16]
P. Voltz,
La comédie, Paris, A. Colin, 1964, p. 136.
[17]
F. Sarcey, « Henriette Maréchal »,
Le Temps, 16 mars 1885, p. 1-2 : « Ce n’est pas qu’elle
me semble attentatoire ou indécente […] non, c’est qu’elle est mal faite. L’esprit en est tortillé et
la gaieté voulue, on sent trop que les auteurs y ont mis de la prétention et qu’ils ont jeté comme
un défi aux répugnances d’un public bourgeois […] ».
[18]
J. et Ed. de Goncourt,
Préfaces et manifestes littéraires, op. cit., p. 132.
[19]
Toujours dans la préface de 1879, Edmond dit que le nouveau drame,
La Patrie en danger,
est le résultat d’une nouvelle optique théâtrale, selon laquelle la technique des « grosses ficelles »,
des « coups de théâtre » ou des « rebondissements » de l’action, a été tout à fait abandonnée au
nom d’une « documentation historique » qui avait le mérite, selon l’auteur, de ne pas avoir encore
tentée au théâtre. Voir J. et Ed. de Goncourt,
Préfaces et manifestes littéraires, op. cit., p. 133.
[20]
L. Ganderax, « Henriette Maréchal »,
La Revue des deux Mondes, 15 mars 1885, p. 455.
Le critique, en réalité, pense que « l’action est simple » et qu’« il n’y a pas là grande machinerie d’événements ».
[21]
J. et Ed. de Goncourt,
Préfaces et Manifestes littéraires, op. cit., p. 108.
[22]
G. Vapereau,
L’année littéraire et dramatique (année 1868), Paris, Hachette, vol. 11,
1869, p. 74-76 : « La littérature dramatique n’a pas été brillante à l’excès, ni trop indigente. Des
œuvres estimables se sont reproduites et faites applaudir sur plusieurs scènes […]. Les grands
ouvrages littéraires, cependant, sont en baisse sur nos principaux théâtres ; les petites comédies,
les proverbes, les bluettes se multiplient partout. La Comédie-Française en compte une demi-douzaine […]. L’originalité contemporaine a laissé beaucoup désirer dans le drame, vers lequel
les directeurs des théâtres à grand spectacle, lassés des ruineuses féeries, ont cherché à ramener
le public. C’est en vain que les anciens maîtres du genre, les A. Dumas, les Bouchardy, sont rentrés eux-mêmes dans la lice : on ne rend pas la vie au présent avec les formes du passé. Quant
aux jeunes, ils n’ont plus assez de foi dans le drame pour croire que les grandes combinaisons de
l’histoire, de l’imagination et de la passion puissent lutter par elles-mêmes contre les merveilles
féeriques, et tout leur génie d’invention consiste à trouver des prétextes au déploiement de la
science décorative, au jeu des machines et des trucs, à la mise en scène, au lieu de l’ancienne
apothéose finale, d’une inondation ou d’un incendie ».
[23]
Il s’agissait — comme le remarquait J. Claretie dans
l’Opinion nationale (11 novembre
1867) — d’un « public “bigarré” » parmi lesquels dominaient « les “déclassés”, les “viveurs”, à
côté des “rares observateurs” », cité par M. Descotes,
Le Public de théâtre et son histoire, Paris,
PUF, 1964, p. 210.
[24]
A ce propos, il nous semble intéressant de relire les pages de
Charles Demailly où
Boisroger (portrait de Banville) dit au protagoniste comment écrire une « pièce à succès » : « Des
effets nouveaux ?… Vous ne savez pas le théâtre. Vous prenez une tragédie, n’importe quoi,
Andromaque, tenez ! Vous faites d’Andromaque une poseuse de sangsues, et de Pyrrhus un grand
d’Espagne en rupture de ban. Vous remplacez l’amour maternel par l’ambition d’un bureau de
tabac… La transmutation des pièces ! Ceci est la recette transcendante ! » (J. et Ed. de Goncourt,
Charles Demailly, Paris, Christian et Bourgois Éditeur, « 10/18 », p. 165).
[25]
J. et Ed. de Goncourt,
Préfaces et Manifestes littéraires, op. cit., p. 106.
[26]
Voir
Le Grand dictionnaire Universel du XIXe siècle de P. Larousse, 1867, t. 2, p. 78-79.
[27]
Un ami des Goncourt, Paul de Saint-Victor, décrit la réaction du public dans son compte
rendu « Henriette Maréchal »,
La Presse, 11 décembre 1865, p. 1-2 : « C’est au premier acte, qui
met le bal de l’Opéra en scène, que l’orage s’est déchaîné comme à un signal. Un prologue de
Th. Gautier demandait pourtant pardon de « la liberté grande », en vers admirables. On avait
applaudi la théorie, on a sifflé la pratique. Une émeute pudibonde éclatait au premier cri de la
mascarade […] les gens qui s’indignaient si fort de voir l’auguste parvis du Théâtre-Français profané par des polichinelles et des débardeurs sont les mêmes qui vénèrent, comme des reliques, les
seringues des Matassins couchant […] ». Même si la plupart des contemporains trouvaient l’acte
aberrant, il est aussi vrai qu’il y avait eu des critiques favorables, comme M. Listener,
« Premières Représentations :
Henriette Maréchal »,
Revue et Gazette des Théâtres, jeudi
7 décembre 1865, p. 1 : « C’est au bal de l’Opéra que commence ce drame, et le tableau vif,
animé, coloré de ces scènes changeantes et étranges, n’a cependant rien que d’amusant. Un prologue de M. Th. Gautier, récité d’une façon adorable par Mlle Ponsin, défend ou plutôt explique
l’apparition de cet acte sur la scène française, en beaux vers aussi élégants et sobres de forme que
spirituels et sensés au fond ».
[28]
Jules Vallès, qui défendit la
pièce, le lendemain de la première, écrivait dans la « Chronique de Paris » : « Plût au ciel que les deux derniers actes eussent eu la crânerie insolente du
premier,
Henriette Maréchal était l’
Hernani du réalisme », cité
in A. Billy,
Les Frères Goncourt,
Paris, Flammarion, 1953, p. 182.
[29]
J. et Ed. de Goncourt,
Préfaces et manifestes littéraires, op. cit., p. 133.
[30]
Ibid. Voir à ce sujet, A. Parodi, « Le Naturalisme au théâtre »,
La Presse, lundi 9 mars
1885, p. 1 : « […] sur les 3 actes dont se compose
Henriette Maréchal, le premier seul est réaliste ou naturaliste, et encore ne l’est-il qu’en tant qu’épisode ou hors-d'œuvre. Aussitôt que le
drame s’engage, la fantaisie romanesque apparaît et ne sort plus de la scène. […]. La convenance
et la fantaisie dominent plus encore, d’un bout à l’autre, dans les deux actes qui suivent et qui
évidemment ont été inspirés par Antony, le drame romantique par excellence ».
[31]
J. et Ed. de Goncourt,
Préfaces et manifestes littéraires, op. cit., p. 134 : « Nous cherchions notre théâtre à nous ».
[32]
Flaubert aussi ne cesse de rêver à des féeries, voir
Château des cœurs (1863).
[33]
J. et Ed. de Goncourt,
Préfaces et manifestes littéraires, op. cit., p. 134 : « Nous rêvions
une suite de larges et violentes comédies, semblables à des fresques de maîtres, écrites sur le
mode aristophanesque, et fouettant toute une société avec de l’esprit de Beaumarchais (…) ».
[34]
Ibid., p. 135 : « Mais ce qui nous paraissait surtout tentant à bouleverser, à renouveler au
théâtre : c’était la féerie, ce domaine de la fantaisie, ce cadre de toutes les imaginations, ce tremplin pour l’envolement dans l’idéalité ! » La « fantaisie » est, vers 1850-1855, un terme important assez difficile à définir (voir Champfleury et Banville), une sorte de terme-fétiche pour
« s’opposer » au théâtre romantique.
[35]
Voir H. Gidel,
Le Vaudeville, Paris, PUF, 1986, p. 48.
[36]
J. et Ed. de Goncourt,
Préfaces et manifestes littéraires, op. cit., p. 135.
[37]
Sur le théâtre, les Goncourt écrivent le 16 mai 1856 dans le
Journal. Mémoires de la vie
littéraire (Paris, Laffont, 1989, t. I, p. 171) : « En tout ce qu’on me dit, en tout ce qu’on m’apprend, je vois qu’il n’est plus question de littérature et d’art que des lunes mortes ». A propos du
théâtre littéraire, la référence à Musset nous semble inévitable : son théâtre naît « de la rencontre
d’une tradition de théâtre littéraire, celles des
Proverbes, avec les ambitions dramatiques de
l’école romantique » (P. Voltz,
La comédie, op. cit., p. 137).
[38]
J. et Ed. de Goncourt,
Charles Demailly, op. cit., p. 175.
[39]
Personnage de
Charles Demailly qui incarne Barbey d’Aurevilly.
[40]
J. et Ed. de Goncourt,
Charles Demailly, op. cit., p. 175.
[41]
Voir M. Lazard,
Le théâtre en France au XVIe siècle, Paris, PUF, 1980, p. 8. Le ton « spirituel » caractérise tout ce qu’ils ont écrit autour de 1860 :
En 18… (1851) — dans la ligne du récit
excentrique à la Sterne —,
La Lorette (1853),
Les Actrices (1856) — dans la ligne des physiologues —, les articles dramatiques publiés
in L’Éclair et
Le Paris, et recueillis dans le volume
Mystères des théâtres (1853) et dans
Pages retrouvées (1886). L’intention satirique n’est absente
ni dans
Charles Demailly ni dans
Manette Salomon, ni dans
Mme Gervaisais ni dans
Chérie.
[42]
J. et Ed. de Goncourt,
Journal, t. I, p. 197.
[43]
Le titre
Une Voiture de masques — recueil de nouvelles fantaisistes et fantastiques, réédité
en 1876 sous le titre
Quelques créatures de ce temps — fait allusion au spectacle de la « parade »
(à la mode au XV
e siècle et que les Goncourt semblent regretter : « Parades ! — races perdues ! ô
vieux pitres ! tout ce cortège de Momus populaire, les rires larges et les grosses bêtises, les paternelles niaiseries ! Pantalons et Cassandres, vieux faiseurs de gaieté qu’on ressuscitait tout à
l’heure, — ô Lapalisse ! aïeul des naïvetés, — je vous le dis : Bobèche revivait en cet homme »,
« Calinot » in Une voiture de masques, Paris, C. Bourgois, « 10/18 », 1990, p. 100), sorte de
défilé carnavalesque, où les participants, en costume, cachent leur identité derrière un masque à
la manière des acteurs de l’antiquité et de la
Commedia dell’Arte, ou des « sots » et des « farceurs » qui, comme les mimes, avaient l’habitude de s’enfariner le visage.
[44]
J. et Ed. de Goncourt,
Journal, éd. cit., t. I, p. 134.
[45]
R. Ricatte,
La création romanesque chez le Goncourt (1851-1870), Paris, Colin, 1953,
p. 86. Le 24 janvier 1852, ils écrivent un article pour
L’Éclair intitulé « L’Ouverture du cours de
M. Saint-Marc Girardin », où il font l’apologie de la fantaisie maltraitée par Girardin (voir J. et
Ed. de Goncourt,
Une voiture de masques, op. cit., p. 347). Pour les Goncourt, Musset,
Hoffmann, Swift, Heine, Sterne sont les véritables maîtres de la fantaisie. Ils furent de grands
admirateurs d’Alfred de Musset, en particulier du dramaturge, qui, selon P. Voltz (
La comédie,
op. cit., p. 140), « restitue sa place à l’imagination et à la fantaisie poétique dans la comédie ».
Nous rappelons que Musset a écrit pour le « Théâtre de salon », voire un théâtre privé, écrit en
liberté sans la préoccupation du décor. Il s’agit des « proverbes », genre que les Goncourt adoptent avec
A Bas le progrès ! Au sujet d’Hoffmann, les Goncourt écrivent dans le
Journal (t. I,
p. 147) : « Vive les talents non officiels ! Rembrandt, Hoffmann ! A quelle belle corruption du
bon sens on est arrivé depuis l’homme sauvage — à Hoffmann ! » (28 août 1855).
[46]
Ibid., p. 1170. On lit toujours dans le
Journal (t. II, p. 128) : « Tout bien vu, le théâtre doit
être épopée ou fantaisie ».
[47]
J. et Ed. de Goncourt,
Préfaces et manifestes littéraires, op. cit., p. 134.
[51]
E. Zola,
Œuvres complètes, Paris, Cercle du Livre Précieux, 1969, t. XV, p. 299.
[52]
R. Girard,
Cri d’alarme sur la situation de l’art dramatique, Paris, Godet Jeune, 1876.
[53]
É. Zola,
Œuvres complètes, éd. cit., t. X, p. 1349-1350.
[54]
J. et Ed. de Goncourt,
Journal, éd. cit., t. I, p. 882.
[55]
J. et Ed. de Goncourt,
Charles Demailly, op. cit., chap. XXVIII, p. 180 : « Le mensonge
est partout ! […] la blague un euphémisme ! et notre seule comédie de mœurs s’appelle
Les
Saltimbanques » (1851).
[56]
J. et Ed. de Goncourt,
Préfaces et manifestes littéraires, op. cit., p. 137.
[57]
E. Zola, « Préface au Théâtre des Goncourt », in
Œuvres complètes, éd. cit., t. X, p. 78.
[58]
J. et Ed. de Goncourt,
Préfaces et manifestes littéraires, op. cit., p. 112.
[59]
E. Zola,
Nos Auteurs dramatiques, in Œuvres complètes, éd. cit. t. XI, p. 7
[60]
Sur cette position semble s’aligner P. Voltz,
La comédie,
op. cit., p. 156-158.
[61]
J. et Ed. de Goncourt,
Préfaces et manifestes littéraires, op. cit., p. 141 : « […] l’art théâtral, le grand art français du passé, l’art de Corneille, de Racine, de Molière et de Beaumarchais
est destiné, dans une cinquantaine d’années tout au plus, à devenir une grossière distraction,
n’ayant plus rien de commun avec le style, le bel esprit, quelque chose digne de prendre place
entre des exercices de chiens savants et une exhibition de marionnettes à tirades. Dans cinquante
ans le livre aura tué le théâtre ».
[63]
Ibid., p. 112 : « A cette concurrence redoutable faite déjà aujourd’hui par le livre au
théâtre, je ne veux pas répéter les causes particulières et accidentelles qui me font voir, dans un
avenir prochain, sa lamentable déchéance ».
[67]
A. Nicolas,
Edmond et Jules de Goncourt : lettres de jeunesse inédites, Paris, PUF, 1981,
p. 54.
[68]
J. et Ed. de Goncourt,
Préfaces et manifestes littéraires, op. cit., p. 52.
[71]
E. Zola, « Du roman : le sens du réel »,
in Œuvres complètes, éd. cit., t. X, p. 1285-1286 :
« L’imagination n’est plus la qualité maîtresse du romancier. […]. Aujourd’hui, la qualité maîtresse du romancier est le sens du réel ».
[72]
L’expression, cité par M. Sauvage (
Les Goncourt, op. cit., p. 62), serait de Mme Daudet :
« Et pourtant les auteurs ont été implacables ; ils ne nous ont fait grâce d’aucun détail révoltant
ou terrible ; mais leur pensée est montée toujours plus haut à chacun de ses heurts contre les bassesses de l’existence. Est-ce réalisme qu’il faut dire, ou transfiguration ? » Zola, à propos des
Frères Zemganno, parlera d’« analyse déviée » et de « vérité transformée » (E. Zola,
Œuvres
complètes, éd. cit., t. XI, p. 265-273).
[73]
Qualité qui semble manquer à Zola, si l’on tient en considération ce qu’Edmond écrit dans
le
Journal (t. II, p. 934) : « “De la vie vécue”, s’écrie Zola, lui qui en met si peu dans ses livres,
“croyez-vous cela si nécessaire ?… Je sais bien que c’est l’exigence du moment, et dont nous
sommes un peu cause… Mais les livres des autres temps s’en sont bien passés… Non, non, ce n’est
pas si indispensable qu’on veut bien le dire ». Pour A. Daudet, comme pour Goncourt, le théâtre
doit reproduire la « vie vécue ». A ce sujet, il écrit en 1874 : « […] et ce que nous voulons à la
scène comme dans le livre, c’est la vie, entendez-vous, la vie. Quant à ma pièce elle-même elle a
été écrite comme j’écris tout : sur documents. J’ai l’habitude de n’apporter dans mes romans, de
même que dans mes drames, que des morceaux de la vie réelle, de la vie vécue ». Cité par
G.-R. Saylor,
Alphonse Daudet as dramatist, Philadelphie, University of Pennsylvania, 1940, p. 21.
[74]
Voir la préface à
Portraits du XVIIIe siècle, où Ed. de Goncourt parle d’« histoire intime »
(J. et Ed. de Goncourt,
Préfaces et manifestes littéraires, op. cit., p. 163).
[75]
J. et Ed. de Goncourt,
Journal, t. II, p. 742 (31 mai 1877).
[76]
J. et Ed. de Goncourt,
Préfaces et manifestes littéraires, op. cit., p. 109 (Préface à la
II
e édition d’
Henriette Maréchal de 1885).
[78]
Ed. de Goncourt, « Préface » à
Germinie Lacerteux, Paris, Charpentier, 1888, p. II.
[79]
À propos de la reprise d’
Henriette Maréchal de 1885, Edmond écrit dans le
Journal, t. III,
p. 1139 : « Les critiques n’ont pas l’air de se douter que cette pièce apporte au théâtre la vraie
langue parlée de la vie et le
réalisme, non des situations de l’existence humaine, mais le
réalisme
des sentiments humains dans telle occurrence donnée — au fond, tout ce que le théâtre peut supporter de vérité ».
[80]
Ed. de Goncourt, « Préface » à
La Faustin, La Revue de Paris, n° 14,15 juillet 1910,
p. 225.
[84]
Fort de cette conviction, Edmond avait sollicité Paul Alexis et Henri Méténier, les adaptateurs des
Frères Zemganno (Théâtre-Libre, 25 février 1890), à n’intéresser le public qu’au sentiment fraternel.
[85]
Ed. de Goncourt, « Préface » à
La Faustin, art. cit., p. 226.
[86]
Ibid., p. 226. Aussi Zola précise-t-il que « chaque caractère à sa langue » et que les dialogues, « qui amènent les progrès des décors et des costumes dans la voie naturaliste », doivent
se faire également plus exacts. Tout, en effet, doit contribuer à faire des personnages des « êtres
vivants » : outre les costumes et les
milieux exacts, « la façon de parler et de penser à eux »
(E. Zola,
Le Naturalisme au théâtre, in
Œuvres complètes, éd. cit., t. XI, p. 354-355). En bref,
pour chaque aspect de la représentation, il faut substituer le « naturel » au « conventionnel », opération qui synthétise la bataille entreprise par Zola pour le renouvellement du théâtre. Sur le sujet,
voir B. Menachem, « Le “naturel” et le “conventionnel” dans la critique et le théâtre »,
Littérature (« Logique de la représentation »), n° 57, février 1985, p. 17-30.
[87]
Ed. de Goncourt, « Préface » à
La Faustin, art. cit., p. 226.
[88]
E. Zola,
Les Romanciers naturalistes, in
Œuvres complètes, éd. cit., t. XI, p. 168.
[89]
Voir la préface à
Henriette Maréchal de 1885 et celle à
Germinie Lacerteux de 1888.
[90]
J. et Ed. de Goncourt,
Journal, éd. cit., t. II, p. 1207 (19 décembre 1885).
[91]
Voir le langage plutôt excentrique et argotique de Renée Mauperin, ou bien celui de
Mlle Varandeuil dans
Germinie Lacerteux.
[92]
J. et Ed. de Goncourt,
Journal, éd. cit., t. II, p. 49.
[93]
E. Caramaschi,
Le réalisme romanesque des Goncourt, Pisa, Libreria Goliardica, 1964,
p. 171.
[95]
J. et Ed. de Goncourt, « Préface » à
Chérie, in Préfaces et manifestes littéraires,
op. cit.,
p. 65.
[96]
J. et Ed. de Goncourt,
Journal, éd. cit., t. II, p. 793 : « Ce n’est pas la quantité de temps,
comme le croit Flaubert, qui fait la supériorité d’une œuvre, c’est la qualité de la fièvre qu’on se
donne pour la faire. Qu’est-ce que fait une répétition ou une négligence de syntaxe, si la création
est neuve, si la conception est originale, s’il y a, ici et là, une épithète ou un tour de phrase, qui
vaille à lui seul cent pages d’une prose impeccable, qualité ordinaire ? »
[97]
J. et Ed. de Goncourt, « Préface » à
Chérie, in
Préfaces et manifestes littéraires, op. cit.,
p. 65.
[99]
E. Caramaschi,
Le réalisme romanesque des Goncourt, op. cit., p. 82.
[100]
E. Zola, « Les Frères Zemganno », in
Œuvres complètes, éd. cit., t. X, p. 1323.
[101]
Si ce dernier, d’une part, a l’occasion de faire l’éloge du talent de Goncourt, d’autre part,
il révèle ne pas en apprécier les aspects trop « artistes » (
Journal, éd. cit., t. II, p. 731 : « Un mot
de Zola, dit ces temps-ci sur moi : “De Goncourt, il a du talent certainement… Mais il est trop
artiste !” La phrase correspond complètement aux théories destructives qui se sont infiltrées dans
ce talent en train de faire fi du style »). Cela n’est pas sans conséquence sur Edmond qui, à son
tour, accuse son collègue d’être tout à fait dépourvu de style : « Il me semble entrevoir dans le
succès énorme, gigantesque, sans précédent, de Zola, comme la manifestation de la haine de tout
le monde pour le style. Car, aujourd’hui où il y a chez lui une renonciation bien manifeste à
l’écriture, le livre qu’il publie est déclaré un chef-d'œuvre, un mot bien rarement employé par la
critique pour le livre d’un vivant, pour le livre d’un jeune » (
ibid., p. 730). Il s’agit de la publication de l’
Assommoir. L’idée que la notion de « style » soit en discrédit auprès de ses contemporains est exprimée également dans la préface à
Chérie : « Dans la presse, en ces derniers
temps, s’est produite une certaine opinion s’élevant contre l’effort d’écrire, opinion qui a amené
un ébranlement dans quelques convictions mal affermies de notre petit monde » (J. et Ed. de
Goncourt,
Préfaces et manifestes littéraires, op. cit., p. 65.)
[102]
Ed. de Goncourt, « Préface » à
La Faustin, art. cit., p. 226. Sur la difficulté de concilier
« langue parlée » et « style », voir P. Larthomas,
Le Langage dramatique (1972), Paris, PUF,
1980, p. 22
sq.
[103]
J. et Ed. de Goncourt,
Journal, éd. cit., t. III, p. 1030 : « Les gens qui ne possèdent pas
la science équilibrée du style ne se doutent pas que dans les situations dramatiques, il faut que
l’expression soit simple, ne savent pas que la passion emploie toujours l’expression commune et
au grand jamais l’image ». Quelques années plus tard, il dira vouloir libérer le théâtre « de tout
ce faux lyrisme des anciennes écoles » et le remplacer avec la « langue nature de la passion ».
Ibid., p. 1137 (2 mars 1885).
[104]
Ibid., p. 55. On dirait que les Goncourt ont toujours éprouvé un certain malaise dans
l’étude et dans la représentation du « laid », lorsqu’on lit : « Aujourd’hui, je vais à la recherche
du document humain aux alentours de l’École militaire. On ne saura jamais, avec notre timidité
naturelle, notre malaise au milieu de la plèbe, notre horreur de la canaille, combien le vilain et
laid document, avec lequel nous avons construit nos livres, nous a coûté. Ce métier d’agent de
police consciencieux du roman populaire est bien le plus abominable métier que puisse faire un
homme d’essence aristocratique » (
ibid., t. II, p. 658).
[105]
Ibid., p. 1208 (20 décembre 1885).
[106]
Le 3 mars 1885, le nom de Goncourt réapparaît sur les planches avec la reprise
d’
Henriette Maréchal à l’Odéon. Rappelons que, entre 1879 et 1885, outre Henri Becque, dont
Les Corbeaux (1882) est généralement considéré comme le chef-d’œuvre du théâtre naturaliste,
deux personnalités, en particulier, semblent se partager la scène : Émile Zola et Alphonse Daudet.
1879 :
L’Assommoir; 1880 :
Le Nabab; 1881 : (1
er janvier)
Jack, (29 janvier)
Nana; 1883 :
(1
er décembre)
Les Rois en exil, (13 décembre)
Pot-Bouille; 1885 : (4 mai)
L’Arlésienne (reprise
de 1872), (18 novembre)
Sapho.
[107]
Il s’occupe aussi des représentations d’autres écrivains comme A. Daudet, dont il suit la
réalisation des drames de la première lecture aux répétitions générales, en lui donnant aussi des
conseils et des suggestions : « A l’heure où j’ai donné ma démission de littérateur, on ne peut pas
se douter du bon conseil que je suis pour les autres, même dans les choses de théâtre, et de l’influence que j’ai eue sur cette pièce de
Sapho. […]. Ç’a été, sur mon indication, le récit de la mort
de Doré par Déchette, refait tout différemment que dans le livre et avec la surprise de la mort de
Doré rejetée à la fin. Ç’a été l’éteignement de l’éclairage sur le rôle du père, dans le troisième
acte, la seule scène de toute la pièce que je déclarais dangereuse, contrairement au sentiment de
Koning. Ç’a été enfin le cinquième acte, où j’ai fait supprimer à la fin une bête rentrée de l’oncle
Césaire : ce qui fait l’originalité de ce dénouement appréciée par tous les lettrés » (J. et Ed. de
Goncourt,
Journal, éd. cit., t. II, p. 1207,19 décembre 1885). Au sujet de cette collaboration, voir
le
Journal, t. II, p. 883 et 1205.
[108]
En 1890, Edmond écrit dans le
Journal, éd, cit., t. III, p. 403 : « […] les vraies pièces du
théâtre de ce temps seront des pièces semblables à celles que j’ai faites, que je fais tirer de
Sœur
Philomène, des
Frères Zemganno, de la
Fille Elisa, que je ferai peut-être même faire de
Madame
Gervaisais ».
[109]
Pour l’histoire de la pièce, voir H. Céard,
« Renée Mauperin »,
La Revue théâtrale, 1909,
p. 230-248. Pour la première fois, cette pièce a été publiée par Ph. Baron, «
Renée Mauperin de
Henri Céard adaptée d’après le roman des Goncourt »,
Cahiers Jules et Edmond de Goncourt,
n° 5,1997, p. 82-10.
[110]
J. et Ed. de Goncourt,
Journal, éd. cit., t. II, p. 1280. Une lettre (datée de Paris, 19 novembre [18]86) de J.-H. Rosny nous renseigne sur les impressions du public : « Maître, Un nouveau
dialogue, l’étonnant[e] tram[e] vitale, la force, la modernité des Goncourt… oui, c’est une des
grandes batailles théâtrales de ce siècle, et si je n’en ose pas dire davantage c’est que j’ai à la fois
la crainte de ma jeunesse et des [formules]. Voici quelques mots cueillis au vol, à la [sortie] :
Pourquoi aimez-vous l’opéra comique ?… Mon cher, il y a comme ça une douzaine de mots très
amusants… — Pour moi, c’est charmant… ce premier acte surtout… des choses, des choses… on
n’en fait pas comme ça ! — Ça ne tient pas ensemble… dis, toi qui étais à la répétition… on a supprimé une scène avec la mère qui expliquait du moins… — Le Goncourt m[o]nte joliment !… —
Oh ! Quel succès on devrait faire à une pièce comme ça ! — C’est du vrai… et c’est amusant ! —
Pas mal, je suis de ton avis… mais pas bien neuf… un faux [-air] de naturalisme… — L’actrice
surtout… — Pas mal ce Denoisel, Oui ? — Oui, oui, oui, oui… mais la petite… — Je n’aurais
pas cru que ce serait aussi bien… j’en reste étonné !… — Beaucoup de concession au gros
public… — Oui, mais c’était forcé… c’est égal, c’est du neuf, du vrai neuf !… » R. De Felici,
« Lettere dei fratelli Rosny a Ed. de Goncourt »,
Micromégas (Roma, Bulzoni), n° 69, genmaiogiugno 1999, p. 111-124.
[111]
J. et Ed. de Goncourt,
Journal, éd. cit., t. I, p. 1227.
[112]
Bien avant que la pièce ne vienne à être représentée, Edmond ne pense pas que Céard
soit capable d’adapter
Renée Mauperin et, d’après ce qu’il écrit dans le
Journal (t. II, p. 1165),
on dirait qu’il regrette de ne pas avoir trouvé quelqu’un comme Busnach : « La malchance ! […]
Pour mes romans, j’aurais pu tomber sur un Busnach, qui aurait découpé dedans des pièces
jouables et jouées ; il n’y a eu que Céard, qui s’est risqué à faire de
Renée Mauperin une pièce
refusée partout. » (22 juin 1885).
[113]
Ibid., p. 1282 (21 novembre 1886).
[114]
De mars à septembre 1880, Zola travaille à l’adaptation de
Nana, représenté à l’Ambigu
le 29 janvier 1881. Puis il prépare
Pot-Bouille (Ambigu, 13 décembre 1883) et
Le Ventre de Paris
(Théâtre de Paris, 18 février 1887).
[115]
Au sujet de cette collaboration, Ed. de Goncourt écrit dans le
Journal, éd. cit., t. II,
p. 1281 : « Zola, un malin ! Il s’est bien gardé de prendre pour collaborateur un de ses bons
jeunes gens de Médan ; il a cueilli Busnach, qui ne fait rien dans ses pièces, mais qui, en qualité
d’auteur dramatique, est le paratonnerre qui écarte les foudres de la presse de la tête du romancier. L’amusant, c’est que Zola est né malin, mais pas inventeur en quoi que ce soit et que l’idée
de prendre Busnach lui a été donnée par la collaboration de Belot avec Daudet. Lors de la représentation de
Risler et Fromont, comme il disait à Daudet : « Pourquoi prenez-vous un homme
sans talent comme ça ? » Daudet lui répondait : « Parce qu’on va dire que je ne suis pas du
théâtre, que je ne sais pas en faire et qu’avec Belot… La réponse de Daudet ne tomba pas dans
l’oreille d’un sourd, et Busnach devint le Belot à tout jamais de Zola ! » (19 novembre 1886).
Comme d’habitude, Edmond ne reconnaît à Zola aucune note d’originalité et définit son répertoire théâtral comme des « busnachades » (
ibid., p. 1207,19 décembre 1885). Toujours à propos
de la collaboration de Zola et Busnach, on lit dans le
Journal (t. II, p. 1034,13 décembre 1883) :
« […] je ne puis me tenir de dire […] qu’il ferme le théâtre aux
jeunes en faisant du théâtre avec
la collaboration d’un Busnach, et toutes les grosses ficelles du Boulevard, du théâtre où il n’apporte rien de neuf, de révolutionnaire, de batailleur, du théâtre plus ineptement bourgeois que le
théâtre du dernier des vaudevillistes ». Pour Goncourt, si
Pot-Bouille est une « basse œuvre »
(
ibid.),
Nana est encore trop conventionnelle, son unique trait naturaliste consisterait dans le seul
détail « vrai » (l’eau du ruisseau) de la mise en scène du IV
e tableau : « C’est toujours du
Busnach, en dépit d’une collaboration assez sérieuse de Zola. Le théâtre naturaliste n’a trouvé
encore dans cette pièce, en fait de naturalisme, que de la véritable eau dans un ruisseau de zinc
et un chant de rossignol sortant d’une boîte à musique de 400 francs. » (
ibid., p. 884,29 décembre 1881).
[117]
Ed. de Goncourt, « Préface » à
Germinie Lacerteux, op. cit., p. II.
[119]
L. Bernard-Denosré, «
Germinie Lacerteux »,
Gil Blas, 21 décembre 1888, p. 2.
[120]
Ed. de Goncourt, « Préface » à
Germinie Lacerteux, op. cit., p. III.
[124]
Cette idée est aussi partagée par la critique dramatique de l’époque, qui ne croit pas que
tout texte romanesque puisse être porteur de théâtre. Pour cela, elle n’hésite pas à érentier la
pièce adaptée
en faveur du roman : l’un des
topoï des critiques consistait à opposer « le livre
admirable » à la
pièce « qui n’est pas une pièce ». Voir
Les Annales, « Germinie Lacerteux »,
1883, p. 133.
[125]
Ed. de Goncourt, « Préface » à
Germinie Lacerteux, op. cit., p. IV.
[126]
B. Dort, « Introduction » à E. Zola,
Le Naturalisme au théâtre, in
Œuvres complètes, éd.
cit., t. XI, p. 265-273.
[127]
J. et Ed. de Goncourt,
Journal, éd. cit., t. II, p. 907 (11 octobre 1881).
[128]
Ibid., p. 1205 (12 décembre 1885).
[129]
Ibid., t. II, p. 212 (7 janvier 1889).
[130]
M. Bakhtine,
Esthétique et Théorie du Roman, Paris, Gallimard, « Tel », 1989, p. 472.
Voir aussi P. Szondi,
Théorie du drame moderne : 1880-1950, Lausanne, L’Âge d’homme, 1983.
[131]
Voir J. Du Tillet, «
Théâtres : Charles Demailly », La Revue Bleue, 24 décembre 1892,
p. 827 : « […] la meilleure pièce, pour lui, est celle qui, le plus, “suit pas à pas” le roman ».
[132]
Ibid., p. 828 : « On y voyait en plein […] cette conviction que la chose écrite est en soi-même sacro-sainte, et ce respect agenouillé devant la phrase, qui nous ont valu les cinq volumes
du “Journal” ».
[133]
Ed. de Goncourt, « Préface » à
Germinie Lacerteux, op. cit., p. IV.
[134]
P. Pavis,
Dictionnaire du théâtre, Paris, Messidor/Éditions Sociales, 1987, p. 381-382 :
« Unité de la pièce du point de vue des grands changements de lieu, d’ambiance ou d’époque. A
chaque tableau correspond, la plupart du temps, un décor particulier ».
[135]
A ce propos, voir J. Godenne, « Le tableau chez Zola : une forme, un microcosme »,
Cahiers Naturalistes, n° 40,1970, p. 135-143 ; B. Valdin, « Intrigue et tableau »,
Littérature,
n° 9,1972, p. 47-55. D’inspiration shakespearienne, la notion de tableau est récupérée et modifiée, au XVIII
e siècle, par Diderot avec son idée des
Tableaux Vivants, que P. Pavis définit ainsi :
« Mise en scène d’un ou plusieurs acteurs immobiles et figés dans une pose expressive suggérant
une statue ou une peinture. On trouve déjà cette technique au Moyen Age et à la Renaissance,
mais la mode et la théorisation remontent surtout au XVIII
e siècle (C. Bertinazzi est considéré
comme l’un des inventeurs de cette pratique scénique : il composa un tableau reconstituant la
peinture de Greuze,
L’Accordée du village). Cette technique devint un genre dont Diderot, dans
De la poésie dramatique, s’est fait l’avocat […]. Le Tableau Vivant inaugure une dramaturgie
décrivant des milieux, saisissant la vie dans sa réalité quotidienne et donnant de l’homme en
ensemble d’images pathétiques à l’aide de tableaux de genre. […]. Le Tableau Vivant se prête à
l’évocation de situations et de conditions plutôt qu’à celle d’actions et de caractères ». P. Pavis,
Dictionnaire du théâtre, op. cit., p. 382. Voir aussi P. Szondi, « Tableau et coup de théâtre »,
Poétique, n° 9,1972, p. 1-14. Voir
La Curée de Zola.
[136]
Ed. de Goncourt, « Préface » à
Germinie Lacerteux,
op. cit., p. IV.
[143]
Pour la mise en scène de
Germinal, Zola essaie de reproduire les moindres détails et les
accessoires avec une exactitude rigoureuse. Bien qu’elle fût, selon l’expression de M. Kanes, « a
sensation of
décor » (« Zola and Busnach : the Temptation of the Stage »,
PMLA, vol. 77, mars
1962, p. 109-115), la pièce de
Germinal était construite à partir d’« un choix judicieux d’épisodes signifiants, marquants » (Fernard Bourgeat,
Le Gil Blas, 23 avril 1888) qui défilent, comme
dans un album, l’un après l’autre. Cet effet d’actions séparées, à la fois autonomes et parties d’un
seul système, c’était le tableau qui l’avait rendu possible.
[144]
Ed. de Goncourt, « Préface » à
Germinie Lacerteux,
op. cit., p. IV.
[145]
P. Pavis,
Dictionnaire du théâtre,
op. cit., p. 382.
[146]
P. Charvet
et al.,
Pour pratiquer les textes de théâtre, Paris, De Boeck-Duculot, 1989,
p. 10-11.
[147]
J. Jullien,
Le théâtre vivant, Paris, Charpentier, 1892, p. 129.
[148]
J. et Ed. de Goncourt,
Journal, éd. cit, t. II, p. 823 : « Combien y a-t-il de pièces de
théâtre dont le dénouement ne soit pas amené par l’interception d’une lettre ou la surprise d’une
conversation derrière un rideau ? Toute l’imagination du théâtre moderne consiste à convertir la
lettre en télégramme et à remplacer le rideau par quelque chose comme la porte d’un cabinet
d’aisance. C’est bien borné, et le théâtre me semble, pour un esprit, le travail fatigant d’un écureuil dans une cage » (21 mai 1879).
[149]
Ibid., t. III, p. 7 (18 janvier 1887).
[150]
Ed. de Goncourt, « Préface » à
Germinie Lacerteux,
op. cit., p. V. Voir aussi E. M. Laumann,
La machinerie au théâtre depuis les Grecs jusqu’à nos jours, Paris, Charpentier, 1897.
[151]
Ed. de Goncourt, « Préface » à
Germinie Lacerteux,
op. cit., p. V. Contre les « cafétiers
du Quartier latin » peu favorables à la réduction des cinq entractes, Edmond écrit dans le
Journal,
éd. cit., t. III, p. 188 : « […] Oui, les cafétiers de l’endroit sont furieux de ce seul entracte, que
je veux introduire au théâtre et qui réduit à un bock les cinq qu’on buvait avec les cinq actes et
les cinq entractes » (4 décembre 1888).
[152]
Ed. de Goncourt, « Préface » à
Germinie Lacerteux,
op. cit., p. V.
[154]
Pour l’influence de Wagner sur le théâtre de cette époque voir A. Ernest,
Richard Wagner
et le drame contemporain, Paris, Librairie Moderne, 1887.
[155]
Dans l’automne 1886, Porel va à Londres pour étudier « la
machination, qui est en
enfance chez nous et qui est exécutée par des
loupeurs et des
blagueurs, mais non par des machinistes travailleurs comme ceux de là-bas » (J. et Ed. de Goncourt,
Journal, éd. cit., t. II, p. 1268,
19 septembre 1886).
[156]
Ibid., t. III, p. 154 : « J’ai été le premier qui ai eu l’idée, dans
Germinie Lacerteux, de
couper une pièce en tableaux par un entracte d’une demi-heure. Aujourd’hui, je vois, dans une
annonce de Porel, qu’il se donne les gants de cette idée et qu’il l’applique à la pièce de
Crime et
Châtiment, tirée par Hugues Leroux et Ginisty du roman de Dostoïevski. Après la représentation
de ma pièce, ça m’aurait été égal, mais avant, je trouve ça peu délicat… Je maintiendrai ma priorité dans la préface, priorité du reste établie par des interviews qui remontent à plus de deux ans »
(8 septembre 1888).
[157]
Ibid., p. 196 (19 décembre 1888).
[158]
Ibid., p. 164 : « Peut-être, dans deux ou trois jours, cette foucade théâtrale sera-t-elle
passée ; mais aujourd’hui, je suis mordu, mordu par le désir d’écrire ces pièces » (9 octobre
1888). Dans une lettre à la Princesse Mathilde, il souligne que 1888, « c’est pour [lui] une année
de bataille, [s]a dernière année ». En effet, il envisage de conclure son activité de dramaturge
avec la représentation de
Germinie Lacerteux ainsi que
Chérie avait conclu celle de romancier.
[159]
Ibid. En réalité, il s’agira de
Germinie Lacerteux,
La Faustin et
Manette Salomon.
[160]
Adaptée par Jean Ajalbert et représentée le 26 décembre 1890 au Théâtre-Libre.
[161]
E. Seillière,
Les Goncourt moralistes, Paris, La Nouvelle Revue Critique, 1927, p. 156.
[162]
J. et Ed. de Goncourt,
Journal, éd. cit., p. 31 (16 avril 1887) : « Hier, la première de
Renée. Pas une scène où se sente de la vie vécue et tout le temps, la tirade
clichée du théâtre
vieux jeu. Enfin, puisque naturalisme il y a, disons-le, il n’est pas une pièce de Dumas ou
d’Augier qui ne soit cent fois plus naturaliste que ce drame, ressemblant à du Becque première
manière ». En 1887, Zola adapte — d’après
La Curée —
Renée (représenté au Vaudeville, avec
38 reprises, entre avril-mai 1887) et en 1888
Germinal (Châtelet, 21 avril 1888), avec la ferme
intention d’offrir au public des pièces plus proches de son programme dramaturgique. Voir sa
« Préface » à
Renée,
in E. Zola,
Œuvres Complètes, éd. cit., t. XV, p. 428.
[163]
J. et Ed. de Goncourt,
Journal, éd. cit., t. III, p. 55 : « […] Oui, il prétend être le seul,
l’unique rénovateur du théâtre ! Saperlotte, il lui faudra pour cela une autre langue que celle de
Michel Pauper » (29 août 1887). Dans un article du 13 octobre 1888, intitulé
A propos du
Théâtre-Libre, apparu dans
Le Figaro (Supplément littéraire), H. Becque dénonce la stérilité du
naturalisme au théâtre et définit
Henriette Maréchal comme « une panade ». Vexé, Edmond (qui
n’a vu que
Michel Pauper), écrit dans le
Journal (t. III, p. 165-166) : « […] et je ne connais pas
de pièce plus vieux jeu, plus
mélo du Boulevard et avec des caractères plus faux et des tirades
plus imbéciles. Cela me suffit, et je déclare que l’homme qui a commis cette pièce et qui, au lieu
de la laisser oublier, l’a fait reprendre, ne peut jamais devenir un auteur d’une valeur quelconque.
[…] je ne doute pas qu’il soit pris pour ce qu’il est, un simple
puffiste… Et voyez-vous le monsieur que peut être l’auteur dramatique qui éreinte tous ses confrères et proclame qu’il n’y a
qu’une bonne maison de pièces sur le quai : la sienne ! Oh, le cuistre ! et qu’il est bien digne
d’être l’amuseur, le fou hilare, le pitre du salon de la grosse Mme Aubernon » (13 octobre 1887).
[164]
Opinion partagée aussi par d’autres naturalistes, comme Paul Alexis qui reprocha à son
ami Zola d’avoir fait encore trop de concessions au
vieux jeu : «
Germinal c’est encore beaucoup
trop du théâtre […] une trop merveilleuse habileté » (« Le cri du peuple », 24 avril 1888). Zola,
en effet, ne réussit pas à se libérer, avec
Germinal non plus, du schéma mélodramatique.
[165]
J. et Ed. de Goncourt,
Journal, éd. cit., t. III, p. 73 (25 octobre 1887).
[166]
Ibid., t. II, p. 1056 : « […] des
jeunes […] se font à tout moment présenter à moi et
saluent dans le vieux Goncourt
le grand littérateur indépendant » (22 mars 1884).
[167]
Ibid., t. II, p. 74 : « […] peindre les hommes et les choses de leur temps […] être peintre
de la contemporanéité » (1
er novembre 1887). Toujours sur l’importance du thème de la contemporanéité chez Goncourt, on lit dans le
Journal (t. II, p. 1203) : « […] il me vient presqu’un
regret de ma résolution de ne plus travailler […] à de l’à présent, à du contemporain, à des choses
de la vie vivante » (14 décembre 1885).