2001
Revue d'Histoire Littéraire de la France
Aragon lecteur de Baudelaire
[1]
Alain Trouvé
[*]
La relation à l’œuvre de Baudelaire est un des enjeux à demi-cachés de l’écriture aragonienne. Les nombreuses affinités démentent la posture distancée souvent adoptée par Aragon
à l’égard de cet auteur. Le relevé de l’intertextualité permet de dresser la carte mouvante de
la référence à son œuvre. S’il faut attendre l’évolution des années quarante pour que s’opère
le retour explicite au poète des Fleurs du mal, héritier de la tradition, la passion critique du
commentateur épargne toujours le poète en prose. Dans les textes romanesques surgit une
dimension nouvelle de la relation, teintée de réversibilité. L’intertexte baudelairien y est associé à un dispositif d’autocritique et d’anamnèse (Henri Matisse, roman) et déjà, dans un
mélange de dérision et d’hommage, à l’émergence du surréalisme, naissant des ruines de
Dada (Les Aventures de Télémaque).
« J’ai toujours eu pour lui des sentiments extrêmes », déclare Aragon
dans l’article d’hommage qu’il consacre à Baudelaire en 1957, à l’occasion du centenaire de la publication des
Fleurs du Mal
[2]. Déjà, en 1950,
évoquant ses « lectures d’enfance », il écrivait : « J’aimais Baudelaire à
treize ans, je n’en voulais plus à quatorze, je lui demandais pardon à
quinze »
[3]. Ce rapport passionnel, parfois conflictuel, n’est pas signalé par
une présence massive de citations ou d’allusions à l’auteur des
Fleurs du
Mal. Les lecteurs familiers de l’œuvre d’Aragon savent que d’autres —
Ducasse, Rimbaud, Hugo, Shakespeare… — sont plus fréquemment cités,
peut-être plus proches de l’auteur. Cette relative discrétion, mise en parallèle avec le côté passionnel, intrigue, en même temps qu’elle laisse pressentir des rapports souterrains entre le texte aragonien et l’œuvre de
Baudelaire.
On mènera l’enquête à partir des deux formes explicites de l’intertextualité : la citation et la référence
[4]. Cette méthode permet de délimiter les
contours les plus visibles d’un objet dont il ne faut pas ignorer les aspects
cachés : allusions, jeux de réécriture, ou rapports complexes avec le répertoire littéraire, si importants dans l’œuvre d’Aragon. Il s’agira donc seulement d’ouvrir un domaine de recherche.
On mesure, au passage, le caractère un peu réducteur de l’intitulé
« Aragon lecteur de Baudelaire ». Car la question ne met pas simplement
en jeu deux sujets, elle fait intervenir une configuration à (au moins)
quatre termes : le répertoire, Baudelaire, Aragon, le lecteur (réfléchissant
sur cette confrontation singulière). Aussi doit-on convenir d’emblée qu’il
n’existe pas, au-delà des relevés, d’image objective du Baudelaire
d’Aragon, seulement une image construite par un tiers, celui qui tente,
après eux, de lire. Loin de toute prétention à l’exhaustivité, on s’attachera
à saisir certains aspects significatifs.
Le recensement d’affinités patentes entre les deux auteurs permettra de
mieux marquer l’intérêt de leur rapprochement; l’observation de l’intertextualité explicite donnera une image globale de leur relation saisie dans sa
diversité et ses fluctuations; elle conduira à s’interroger sur la valeur d’un
motif baudelairien récurrent, celui de L’Invitation au voyage, et à réfléchir
sur un cas singulier : l’insertion, en épigraphe au livre V des Aventures de
Télémaque, d’un des fragments des Journaux intimes de Baudelaire.
AFFINITÉS ET POINTS DE RENCONTRE
La lecture ou relecture de l’œuvre de Baudelaire met en lumière une
série de convergences, plus ou moins problématiques, mais souvent suggestives. On en a retenu huit.
— Les deux œuvres sont le lieu d’échanges intenses entre un héritage
romantique et un renouvellement qui prend le visage de la modernité.
Marcel Raymond, dans son essai célèbre,
De Baudelaire au surréalisme, ne
s’est pas seulement attaché à préciser le rôle du père fondateur de cette
modernité dont les surréalistes seraient les continuateurs ou les amplificateurs. Il montre aussi l’importance de l’héritage : « Baudelaire développe
jusqu’au degré supérieur du tragique le thème romantique de la révolte et de
l’évasion »
[5]. Dans le
Salon de 1846, Baudelaire semble confondre les deux
dimensions en une seule définition : « Qui dit romantisme dit art moderne,
— c’est-à-dire intimité, spiritualité, couleur, aspiration vers l’infini, exprimées par tous les moyens que contiennent les arts »
[6]. Sur le versant aragonien, la révolte dadaïste ou surréaliste retrouve certains accents romantiques
que l’auteur a plusieurs fois commentés
[7]. L’écho de ce nouveau « mal du
siècle » retentit dans une large partie de l’œuvre, du
Cahier noir
[8] à
Aurélien
[9].
— Une image de l’artiste en dandy imparfait pourrait convenir aux
deux auteurs. Baudelaire en donne la définition en traçant dans Le Peintre
de la vie moderne (1863) le portrait de Constantin Guys :
Le dandy implique une quintessence de caractère et une intelligence subtile de
tout le mécanisme moral de ce monde ; mais d’un autre côté le dandy aspire à l’insensibilité, et c’est par là que M. G., qui est dominé, lui, par une passion insatiable
de voir et de sentir, se détache violemment du dandysme (BOC, p. 552).
Le portrait moral de l’autre tient lieu ici d’autoportrait oblique. Cette
« passion insatiable de voir et de sentir » qui empêche Guys d’être un
dandy parfait pourrait s’étendre assez aisément à l’auteur des Fleurs du
Mal et à celui du Paysan de Paris.
— L’intérêt pour les peintres est aussi un trait commun. Les deux
auteurs consacrent une part importante de leur activité d’écriture aux
œuvres picturales. Baudelaire alterne la critique discursive — les
Salons — et l’évocation poétique — « Les Phares ». Aragon récuse le
terme de critique mais emprunte tous les langages pour évoquer la peinture, — commentaire, poésie, roman — et cela donne, au fil du temps, La
Peinture au défi, Henri Matisse, roman ou la Cantate à André Masson.
— Dans le domaine littéraire, Baudelaire contribue, après Aloysius Bertrand et avant Rimbaud, à affranchir la poésie du cadre de la versification,
donnant ses lettres de noblesse au poème en prose. Aragon amplifie cette
recherche qui débouche sur un éclatement des genres. Chez les deux auteurs
la prééminence du mode de pensée poétique paraît liée au rôle central
attribué à l’imagination. Baudelaire déclare ainsi, dans le Salon de 1859 :
L’imagination est la reine du vrai, et le possible est une des provinces du vrai.
Elle est positivement apparentée avec l’infini (BOC, p. 397).
A quoi semble répondre, dans Le Paysan de Paris, le « Discours de l’Imagination » annonçant au monde la naissance de ce vertige supplémentaire :
« le Surréalisme, fils de la frénésie et de l’ombre » (L’OP, III, p. 153).
— Cette Imagination ne tourne pas le dos au réel : elle en fait son
tremplin. Baudelaire note, dans le même Salon : « ce qu’il y a de plus fort
dans les batailles avec l’idéal, c’est une belle imagination disposant d’un
immense magasin d’observations » (BOC, p. 397). Ainsi, les questions du
réalisme et du socialisme sont déjà présentes chez Baudelaire, familier du
groupe de Champfleury, un temps, et ami du peintre Courbet. En 1848,
Baudelaire vante chez le chansonnier canut Pierre Dupont « ce je ne sais
quoi qui s’exhale incessamment de sa poésie, que j’appellerais volontiers
le goût infini de la République ». La forme individuelle du romantisme est
alors récusée au profit du vertige né de la cause révolutionnaire qui transcende l’homme :
Disparaissez donc, ombres fallacieuses de René, d’Obermann et de Werther ;
fuyez dans les brouillards du vide […]. Le génie de l’action ne vous laisse plus de
place parmi nous [10] (Notice sur « Pierre Dupont », BOC, p. 295)
Aragon attribue à Michel, personnage central de
La Défense de l’infini,
avatar du héros romantique qui se suicide dans les marais, le « goût de
l’infini »
[11], puis l’auteur se convertit à son tour à la peinture de la réalité
sociale en changeant sa manière romanesque.
Pourtant Baudelaire, qui participa aux barricades de 1848 et s’opposa
au coup d’État de Napoléon III, se rallia à lui, « dépolitiqué », selon sa
propre expression. Il ne s’agit pas de nier ce qui semblera créer un fossé
entre les deux écrivains, peut-être d’en rectifier l’importance. On sait que
l’évolution de Baudelaire doit beaucoup à la lecture d’Edgar Poe, dont il
introduisit l’œuvre en France à partir de 1852. Or Poe ne propose pas un
art coupé du réel, ni une conception du beau identifiée à l’inutile ; pour lui
« la grande hérésie poétique des temps modernes, […] c’est [seulement]
l’utilité directe » (Edgar Allan Poe, sa vie et ses ouvrages, BOC, p. 325).
On pourrait retrouver chez le dernier Aragon un écho de cette remarque.
Inversement le changement de cap est loin d’être total chez Baudelaire qui
continue à observer le monde et note dans une lettre de 1854 adressée à
Maria Clemm, la belle-mère de Poe : la « haine qu’inspirent à [son] âme
libre les sociétés marchandes » (BOC, p. 318).
— L’un et l’autre sont de fervents admirateurs de la littérature anglosaxonne dont il se font les traducteurs. Aux traductions de Poe et de De
Quincey par Baudelaire répondent celles qu’Aragon donne de Lewis
Carroll, de Shelley ou de Shakespeare.
— Même si Baudelaire a parfois été soupçonné de complaisance
ambiguë envers les drogues, ses Paradis artificiels, guidés par la curiosité
et le souci de comprendre, aboutissent à une démythification des bénéfices spirituels obtenus par les stupéfiants. Certes, la première section du
Poëme du haschisch s’appelle encore « le goût de l’infini », mais on lit un
peu plus loin : « le haschisch ne révèle à l’individu rien que l’individu lui-même » (BOC, p. 583). Aragon accentuera seulement le propos, récusant
dans son Traité du style (1928) une forme paresseuse et pauvre d’évasion.
— Enfin, on trouve dans les deux œuvres une propension particulière
à accueillir le texte d’autrui au sein de son propre texte. La seconde partie
des
Paradis artificiels, déjà citée, réunit sous le titre
Un mangeur d’opium
de larges extraits traduits par Baudelaire du récit autobiographique de
Thomas De Quincey,
Confessions of an English opium eater et des
Suspiria de profundis du même auteur, extraits entrecoupés de commentaires
[12]. Cette pratique hypertextuelle — la traduction relève de la transposition sérieuse — et métatextuelle trouve un écho amplifié chez Aragon.
De manière singulière le poète truffe son
Œuvre poétique de textes
d’autres auteurs accueillis au sein d’un ensemble signé de son nom.
Citons à titre d’exemple cet article de Pierre Unik « La Révolution ne
dévorera pas ses enfants », qui choisit comme emblème de la pureté révolutionnaire un vers de Baudelaire : « Le printemps adorable a perdu son
odeur ». La pratique de l’emprunt, massif et non plus réduit à la citation,
amènerait à s’interroger sur des écritures sans doute orientées vers une
polyphonie et posant le discours d’autrui comme celui d’un alter ego.
On pressent donc de multiples passerelles entre les deux œuvres.
Observons à présent les traces matérielles d’une relation privilégiée dans
le corpus aragonien.
PHÉNOMÉNOLOGIE DE L’INTERTEXTE
[13]
Relativement circonscrit dans l’œuvre romanesque et poétique, l’intertexte baudelairien se révèle plus étendu que prévu dans les articles ou
textes critiques.
L’absence de Baudelaire dans les poèmes antérieurs à 1942 ne vaut, de
manière certaine, que pour l’intertextualité explicite.
La référence à l’auteur des
Fleurs du Mal apparaît seulement dans le
recueil
Les Yeux d’Elsa (
L’OP, IX). Le poème « Lancelot » situe Baudelaire dans la lignée des amants malheureux, remontant jusqu’à Tristan. De
ce compagnonnage qui identifie l’homme et la figure littéraire, on retiendrait la volonté de réinsérer Baudelaire dans une grande tradition française
remontant au roman courtois. Aragon s’en est expliqué, à plusieurs reprises
[14].
Seul Les Yeux et la Mémoire, publié en 1954, contient une mention
critique :
Je chante l’avenir c’est trop simple de plaire
En mettant dans son jeu l’atout des diamants
Le sépulcre et la nuit et le vocabulaire
Me pardonnent Nerval Mallarmé Baudelaire
Et Racine et Ronsard des vieux enchantements
(« L’ombre et le mulet », L’OP, XII, p. 166)
Plaidant pour une poésie tournée vers le futur et la lumière, Aragon y
récuse les sortilèges de la poésie traditionnelle. Si Baudelaire est cité à
titre d’exemple de cette poésie passéiste, encore convient-il de noter qu’il
figure ici en prestigieuse compagnie.
Les Poètes inscrit dans trois textes différents le nom de l’auteur des
Fleurs du Mal : ce recueil de 1960 marque le moment où la référence poétique est le plus nettement affirmée
[15]. Cette affirmation coïncide avec
l’hommage rendu indirectement au poète de la ville, celui des
Tableaux
parisiens. Déjà le poème « Le paysan de Paris chante » (
En français dans
le texte, 1943,
L’OP, 10), prenait à témoin son nom pour évoquer les bouleversements présents :
Un immeuble m’émeut que j’ai vu démoli
Cet homme qui s’en va n’est-ce pas Baudelaire
Ce luxe flambant neuf la rue de Rivoli (p. 82)
Dans Les Poètes, « Quai de Béthune » et « Les Feux de Paris » associent le décor calme et mélancolique de l’île Saint-Louis au souvenir nostalgique de Baudelaire. La liste des citations, dans l’article d’hommage
daté de 1957, confirme cette place privilégiée des Tableaux parisiens dans
l’esprit d’Aragon : cinq poèmes sur seize, mais près des deux tiers des
vers cités, proviennent de cette section du recueil dans laquelle l’imaginaire poétique tire sa substance de l’observation.
« Demeure de Georges Malkine » (L’OP, 15), enfin, offre un exemple
d’évocation en miroir dans laquelle on pourrait déceler une nouvelle
manière. Dans ce poème écrit en hommage au peintre abstrait Georges
Malkine qui « peignait des rêves », Aragon retrace l’évolution de l’artiste
qui « s’était mis / Il faut savoir à voir toute sorte de gens dans le miroir /
D’imaginaires demeures ». Parmi ces maisons peintes à l’image de l’artiste, suivent en exemple celles de Poe et de De Quincey. Rien d’étonnant
alors à voir surgir le nom de Baudelaire, et même si c’est en qualité de traducteur du « Mangeur d’opium » qu’Aragon l’évoque, il est permis aussi
de déceler, dans tout ce jeu poétique étendu de la littérature à la peinture,
une allusion au poète des correspondances, peignant avec des mots pour la
femme aimée un lieu à son image : « le pays qui te ressemble ».
Baudelaire est ici le double à demi caché dans une constellation de cinq
éléments : Poe, De Quincey, Baudelaire, Malkine, Aragon.
On peut donc remarquer que l’auteur des Fleurs du Mal trouve progressivement une place au sein d’une production poétique qui semblait au
départ l’ignorer. Une interprétation partielle de cette absence relative sera
proposée plus loin. Qu’en est-il dans les textes de commentaire ?
Les citations ou références s’étendent des années vingt aux années
soixante et sont souvent élogieuses. Traité du style, féroce avec tant d’auteurs, cite toujours Baudelaire en bonne part. S’il dénonce, ainsi qu’il a
été dit, le mythe des drogues comme sources de révélation, l’auteur prend
bien soin de préciser :
Ainsi l’image Paradis artificiels, que je n’ai pas le grotesque militaire d’aller
attaquer sous la plume de Baudelaire, extraordinaire crypte imaginable (TS, p. 109).
Les derniers articles des Lettres françaises sont placés sous le signe de
l’hommage au poète. On le verra bientôt.
En revanche, la période 1952-1954 fait apparaître une assez vive
opposition concentrée sur les écrits critiques ou les journaux intimes ainsi
que sur les positions politiques de Baudelaire postérieures à 1851. Dans
La Lumière de Stendhal (1953), Aragon reproche à Baudelaire de s’être
détourné de ce qui fait à ses yeux la grandeur de l’auteur du
Rouge : la
dimension politique de son réalisme. Et il épingle à cette occasion un passage du
Salon de 1859, dans lequel Baudelaire attribuait, avec une pointe
de mauvaise foi, le titre
Rouge et Noir à « un coup de désespoir » ou à un
« caprice sans motif ». Le ton se fait plus vif pour commenter le jugement
dépréciatif appliqué dans
Mon cœur mis à nu au Molière du
Tartuffe,
« coupable de livrer certaines questions graves à la canaille »
[16] :
Il y a une étude intéressante à écrire, à partir de cette phrase, sur Baudelaire lui-même comme Tartufe (LS, p. 66).
Une critique similaire était déjà développée dans L’Exemple de Courbet
(1952), qui, puisant abondamment dans les Salons et les Journaux, met
l’accent sur la figure du Baudelaire réactionnaire, hostile en politique
au progrès et au monde ouvrier, ennemi en art du réalisme dont Courbet
est la figure de proue. La nuance, quand elle intervient, est alors un
moyen de souligner la grandeur de Courbet, ami de Baudelaire, malgré
ses reniements :
Pauvre grand poète malade ! Celui qui retournerait contre Baudelaire ses procédés verbaux, ses tricheries de sophiste, ses réalisations d’hypothèses dégradantes,
celui-là aurait tort. Comme Baudelaire. Je le comprends, ce Courbet qui lui garda
tout de même sa tendresse, à cette ombre maudite et grimaçante, à cet anti-Courbet
qui mettait en jeu tout l’enfer des mauvaises raisons pour arrêter la victoire certaine
du réalisme [17].
Sans doute conviendrait-il de replacer ces textes dans le climat idéologique de l’époque. On en trouve l’écho dans le recueil
Les Yeux et la
Mémoire qui invitera encore en 1954 à rompre avec le passé pour mieux
« chante[r] l’avenir ». Le discours aragonien connaît en cette période de
guerre froide un raidissement qui ne s’atténue qu’après le tournant des
années 1956-1957
[18]. Infléchissement relatif, toutefois : l’hommage de
1957 au poète des
Fleurs du Mal maintient la condamnation de l’auteur
des « carnets intimes, cette caricature du poète ». Et ajoute : « Cet
homme-là est un ennemi » (
L’OP, XIII, p. 20).
C’est pourtant le même article qui propose l’analyse la plus riche et la
plus suggestive du travail de Baudelaire poète. Aragon refuse de réduire le
répertoire de Baudelaire à l’horizon romantique. Il donne à lire, à travers
les nombreux vers cités, l’écho de poètes plus anciens, remontant au XVIIe,
voire au XVIe siècle. Dans quelques vers du « Cygne », du « Crépuscule du
soir », ou des « Petites Vieilles », il fait ainsi entendre la poésie de
Boileau, tour à tour réaliste et mythologique, et il réévalue au passage la
production poétique méconnue du théoricien du classicisme. Dans le
poème « À une mendiante rousse », c’est le souvenir mêlé de Mathurin
Régnier, autre réaliste, et de la Pléiade, qu’il permet d’apercevoir. La trace
de Racine ou de La Fontaine est également mise en évidence dans
d’autres vers. La grandeur de Baudelaire est donc aussi de faire revivre
d’autres voix antérieures.
Contre la libération romantique du vers, Aragon souligne la position
particulière de l’auteur des Fleurs du Mal, qui fait un retour délibéré à une
versification traditionnelle. Il rétablit ainsi une filiation mal aperçue de
Gautier à Baudelaire puis à Mallarmé, filiation placée sous le signe de la
forme impeccable, donc d’un absolu d’ordre textuel.
Il propose enfin de considérer le poème « Soleil » des Tableaux parisiens comme un Art poétique : le beau y est assimilé à la conquête de
domaines nouveaux, loin de tout académisme, et à la transfiguration de la
réalité la plus sordide. Baudelaire fait du soleil l’emblème du poète : « il
descend dans les villes, / Il ennoblit le sort des choses les plus viles ».
De cette pédagogie du Beau se dégagent deux idées fortes : la qualité
de la poésie baudelairienne réside dans l’écho qu’elle donne à l’ensemble
du répertoire et dans sa faculté à conquérir des territoires nouveaux sur le
réel. Quant aux critiques parfois acerbes, elles se concentrent sur les
options politiques de l’auteur, comme si le souci de mettre l’œuvre à
l’abri des reproches avait pour corollaire le soulignement parfois excessif
des positions réactionnaires de l’homme.
Quel que soit l’intérêt de ces articles ou écrits sur l’art, parfois méconnus
[19], ce sont cependant les romans d’Aragon qui apportent peut-être
l’éclairage le plus intéressant sur la relation entre les deux auteurs.
On se contentera pour l’instant d’un rapide constat formel. Quantitativement réduite à six romans, l’intertextualité manifeste prend ici une
valeur qualitative accrue.
En effet, on observe l’emploi de l’épigraphe dans trois œuvres : Les
Aventures de Télémaque, La Défense de l’infini, Henri Matisse, roman. Or
l’épigraphe, « citation par excellence » (A. Compagnon), a valeur de
tatouage — l’auteur épigraphé est exhibé comme élément d’un bagage
culturel —, et de commentaire — l’épigraphe est l’équivalent condensé
d’une préface dans laquelle l’auteur explique ses intentions. A moins qu’il
ne choisisse, déjouant cette attente, d’introduire une plus ou moins grande
part d’ironie dans le rapport entre l’épigraphe et le texte. Une relation
substantielle et non plus ponctuelle avec les œuvres est de toutes façons
à envisager.
Toutefois le rapport à Baudelaire ne devient vraiment crucial que dans
Henri Matisse, roman (1971) qui cumule l’épigraphe et les chapitres centrés sur la référence au poète. Un rapide examen des textes cités fait alors
apparaître la valeur spéciale et récurrente attribuée au poème
« L’Invitation au voyage » dont le souvenir traverse les différentes phases
de la production romanesque.
UN MOTIF LITTÉRAIRE OBSÉDANT
HMR amplifie le jeu pratiqué dans le poème « Demeure de Georges
Malkine » : les langages pictural et poétique y sont convoqués pour un
éclairage réciproque. Le livre tire en effet une grande part de sa substance
du travail effectué par Matisse pour représenter les poètes qu’il affectionnait. « Je l’ai vu hanté littéralement de Baudelaire ou de Ronsard », note
Aragon (I, p. 303). Or Matisse apparaît lui-même dans ce livre comme le
peintre d’élection pour Aragon. Par réfraction, Baudelaire, figure obsédante pour Matisse, prend soudain une place plus importance au sein du
dispositif de création aragonienne. Rappelons que le livre croise de façon
complexe des écrits s’étalant sur une période de trente ans, reprises de
publications anciennes, toujours datées, et commentaires proches de la
date de publication.
Incluant dans sa rêverie les deux figures du poète et du peintre,
Aragon s’attache à comprendre l’une par l’autre. Il réduit l’opposition
superficielle entre le poète du Mal et le peintre de la lumière et de la sérénité. La lumière de Matisse est en effet conquise sur les angoisses nées du
spectacle du monde. En témoigne la présence, sur la page de couverture
dans l’édition originale
[20], du fameux tableau représentant une fenêtre
ouverte sur le noir, tableau dans lequel Aragon lit notamment la prémonition de la guerre de 1914-1918. De même, l’élan baudelairien vers le beau
se développe à partir d’une sensibilité aiguë à la laideur et au désordre, et
le romancier cite le « Vin de l’assassin » (I, p. 350). « Que Baudelaire
aurait adoré Matisse, je dis : adoré, cela crève les yeux », note-t-il aussi
dans le chapitre « Matisse en France » (I, p. 126). Il imagine même
Baudelaire écrivant une strophe supplémentaire des « Phares » pour
Matisse. Dans un mouvement inverse, il détecte ces « résonances baudelairiennes qu’il y a chez Matisse » (I, p. 348).
Le distique refrain de « L’Invitation au voyage » constitue le leitmotiv
de la confrontation entre les deux artistes :
Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.
On sait que le second vers servit aussi de titre à l’une des premières toiles
de Matisse (1909). Le chapitre « Apologie du luxe » s’attache à définir cette
notion de luxe selon Matisse, la distinguant de son sens matériel vulgaire :
« le luxe inaccessible aux accapareurs, le luxe véritable […] est le chant de
deux tons, l’accord d’un bras, d’une jambe, d’un fauteuil » (I, p.284).
Autrement dit, le luxe est la beauté en art. On touche ici à l’origine, selon
Aragon, des malentendus, voire des contresens sur l’œuvre de Baudelaire.
Certains lecteurs ne retiennent des
Fleurs du Mal que l’exotisme ou
ses différents avatars. Un passage des
Fragments Nancy Cunard, récemment adjoints au corpus de
La Défense de l’infini
[21], raille cette poésie de
pacotille à laquelle les esprits superficiels ramènent l’œuvre de Baudelaire :
Arsène aime Baudelaire pour les pires raisons. Elles se reflètent dans les bibelots qu’il achète. Il récite des vers au café à des filles paisibles et molles, dont les
yeux dansent poliment dans la fumée (DI, p. 201).
L’Idéal poétique ne serait alors que la forme à peine renouvelée de la soif
romantique d’évasion. Le thème éculé du voyage facilite la confusion.
Pierre Mercadier, évoquant dans une conversation avec son beau-frère
Blaise Ambérieux les illusions liées au voyage, identifié à une rupture
avec son milieu social, déclare :
Ça fait Baudelaire ce que vous me racontez là : Mais les vrais voyageurs sont
ceux-là seuls qui partent… Je ne suis pas voyageur, je suis un type qui ne veut pas
faire semblant de penser blanc quand il a la tête au noir (Les Voyageurs de
l’Impériale, ORC, tome 15, I, 55, p. 303).
De même, dans Aurélien on retrouve, associé au personnage de Rose
Melrose, le fameux début de L’Invitation, récité mentalement par l’actrice
après une conversation amoureuse décevante :
Aurélien était parti. Elle rêvait. […] Finir en beauté.
Mon enfant, ma sœur,
Songe à la douceur… (ORC, 20, LIX, p. 126).
Au chapitre précédent Rose Melrose s’est produite au théâtre devant le
Tout-Paris qui s’est mis à scander « Vive Baudelaire ». Paul Denis, discutant avant le spectacle avec le docteur Decœur, lui a déclaré :
Je suis amoureux […]. Amoureux pour de vrai. […] Nous allons filer
ensemble… Anywhere out of the world [22] (p. 119).
Continuité d’une lecture bourgeoise et superficielle de Baudelaire dont on
ne sera pas étonné de retrouver la discrète satire dans le cycle du Monde
réel. Mais il existe une autre lecture de ce texte, à laquelle la méditation
sur Matisse donne tout son sens.
Le refrain « Là, tout n’est qu’ordre et beauté, / Luxe, calme et
volupté » ne peut plus en effet s’interpréter de manière littérale dès qu’il
se trouve placé dans la lumière de Matisse. Ce lieu — « là » — où le
« luxe » est rendu présent apparaît alors être l’œuvre elle-même, tableau
ou texte, fondant un nouvel espace où se dépassent les contradictions, où
se transcende la souffrance. Dans un autre chapitre, Aragon note encore :
De Baudelaire, il semblait que les cadences de L’Invitation au voyage (« Luxe,
calme et volupté ») eussent pour lui aboli tout ce qui est tourment (« Ronsard ou le
quatre-vingtième printemps », II, p. 613).
Cette souffrance, que le refrain semble ignorer, n’est pas pour autant effacée de la mémoire. Au début du livre II d’Henri Matisse, Aragon évoque
le « troubadour Guillaume de la Tour » qu’il se plaît à « imaginer […]
comme un prédécesseur occitanien de Baudelaire » (II, p. 425). Il cite et
traduit quelques vers du poète médiéval : « Car plus désire — Vous voir
souffrir — Que je ne fais d’autre jouissement… ». La violence sadomasochiste de l’amour courtois est ici dévoilée. Or, au paragraphe suivant,
Aragon rapproche expressément ces dames pour qui écrivait Guillaume de
la Tour des inspiratrices de Baudelaire et cite, à titre d’exemples, « [Les]
Yeux de Berthe, […] L’Invitation au voyage, […] Mœsta et Errabunda »
(II, p. 427). Il n’est alors, pour se convaincre du caractère non fortuit du
rapprochement, que de relire plus attentivement la première strophe de
« L’Invitation » :
Les soleils mouillés De ces ciels brouillés / Pour mon esprit ont les charmes /
Si mystérieux / De tes traîtres yeux / Brillant à travers leurs larmes.
En vérité, le poème n’est pas l’expression d’un monde sans contradiction,
mais l’élan vers un dépassement dont participe la musique du vers. Il est
aussi par le moyen des correspondances, dévoilement de la cruauté, dont
le souvenir n’est pas complètement effacé. Le texte conjugue une mise à
nu et une mise en ordre. Mais tout n’est pas devenu simple pour autant.
Dans les dessins du peintre, Aragon va chercher le visage authentique
du poète : « Le Baudelaire de Matisse, c’est nécessairement, non celui des
contemporains, mais celui de la postérité » (II, p. 444). On est ici dans le
second grand chapitre consacré à la relation entre les deux artistes :
« Matisse ou les semblances fixées », dont la rédaction date de 1945-1946, celui qui s’ouvre sur l’évocation de Guillaume de la Tour. Il y est
question des portraits du poète réalisés par le peintre : « Or, il est arrivé
qu’Henri Matisse, rêvant sur les poèmes de Baudelaire, a été entraîné,
[…] à ne chercher l’accord texte-image qu’avec la seule ressource du
visage humain » (II, p. 435). Matisse utilisa les photos de Nadar, mais en
se détachant progressivement de la copie : « Est-ce dans la ressemblance
qu’est la beauté ? Non, non. […] Il ne s’agit de rien d’autre, pour Matisse
et pour l’homme : aller plus loin. Plus loin que les semblances fixées » (II,
p. 448). L’homme désigne ici le double de Baudelaire, dont la figure
illustre le poème « La Vie antérieure » : Aragon l’imagine en fonctionnaire colonial, il est « celui qui se vante d’avoir longtemps, en quelque
Indonésie, habité, grâce à l’administration coloniale, sous de vastes portiques »
[23] (II, p. 447). La réécriture du poème se fait doucement corrosive,
mais il ne s’agit plus d’aiguiser les oppositions, plutôt de dépasser, grâce
au regard de Matisse une contradiction qui traverse l’œuvre du poète :
Comparez ces deux portraits — [celui de Baudelaire et celui du fonctionnaire
colonial]. […] La variation n’est pas grande. […] La variation n’est pas grande
d’un homme à l’autre (p. 447).
Dans le chapitre suivant, « Matisse et Baudelaire », daté également de
1946, Aragon reprend sa rêverie sur les dessins choisis par Matisse pour
illustrer Les Fleurs du Mal. Or voici que les choses se compliquent dès lors
que le lecteur, suivant les indications chronologiques de l’auteur, se met à
faire dialoguer le texte de 1946 avec l’Avant-dire et l’Après-dire de 1967.
Dans l’Avant-dire de 1967, Aragon revient sur les pages de 1946,
d’abord publiées séparément, comme présentation des Vingt-trois lithographies de Matisse consacrées à Baudelaire. Il commente alors l’erreur
faite dans le texte ancien : le poème « Les Plaintes d’un Icare » était
devenu sous sa plume « La Chute d’un Icare ». La « faute » s’explique,
nous dit l’auteur : un incident a en effet conduit Matisse à réaliser deux
illustrations successives des Fleurs du Mal. Après une première série de
lithographies rendues inutilisables, mais conservées par des photographies, le peintre a essayé de refaire son travail, mais a finalement retenu
pour son édition illustrée des Fleurs du Mal la première version photographiée, plus satisfaisante à ses yeux. Il a néanmoins conservé la seconde
version dans les Vingt-trois lithographies publiées à part, avec le texte
d’Aragon. Or parmi ces dessins figurait la représentation d’Icare, ce
double mythique de l’artiste. Comparant en 1967 la litho-photo (1re version) et la litho de la plaquette, à l’origine de son erreur, Aragon note :
l’une ressemble à « un androgyne calme », l’autre montre « une beauté
qui a le caractère de Melmoth » (II, p. 458).
L’acte manqué de 1946 trouve ainsi son origine dans le dessin réservé
par le peintre à une édition restreinte. Dès cette époque, Aragon apparente
ce choix de Matisse à une sorte d’autocensure, commentant
ce sentiment qui naît à voir après les photos-lithos des Fleurs du Mal, ces dessins
écartés, qui sont à l’illustration des Fleurs du Mal autant de Pièces condamnées
(p. 461).
Le refoulé, signalé par l’acte manqué de l’écrivain, et par la publication
marginale du dessin à caractère luciférien, se trouve déplié par le commentaire tardif.
D’une époque à l’autre, on peut discerner un infléchissement de la
conception de l’art qui se cristallise autour de la figure de Baudelaire. Le
texte des « Semblances fixées » invitait, en effet, à chercher le véritable
Baudelaire dans les dessins épurés de Matisse, alors que Nadar, immortalisant pour la postérité les traits tourmentés du poète, n’en aurait saisi que
les « semblances ». Aragon revient ainsi sur une lecture datée de
Baudelaire et sur une vision de l’art risquant de faire glisser la résolution
des contradictions vers leur escamotage. Dans l’Après dire, il ajoute :
Comme je ne puis écarter le sentiment que le caractère luciférien du second Icare
des Fleurs du Mal n’associe à la chute d’Icare celle du Démon, ne souligne le côté
luciférien de l’art lui-même. Arrêtez-moi sur ce chemin, détournez-m’en (II, p. 470).
Cette inflexion, lisible dans l’entrelacement des strates temporelles du
livre, participe de sa dimension romanesque en tant qu’il est aussi
— comme Le Paysan de Paris — le roman d’une aventure spirituelle,
celle de son auteur.
Elle souligne encore une certaine ambiguïté présente dans le thème de
la réécriture au Bien. Rêvant en 1946 sur la « lumière noire » de ces
« pièces condamnées », Aragon proposait d’opérer sur elles un retournement ducassien :
Je pense à cette proposition, jusqu’ici traitée en paradoxe, d’Isidore Ducasse,
comte de Lautréamont, qui voulait qu’on récrivît au bien les œuvres écrites au mal
des Romantiques : je me risque à croire, qu’éteinte la lumière noire, voici Les
Fleurs du Bien (II, p. 461).
Aragon théorisa cette notion de réécriture à partir de 1930 dans sa
Contribution à l’avortement des études maldororiennes
[24], dont le titre comporte
un hommage en forme de pastiche à la dialectique matérialiste illustrée
par Engels
[25]. C’est aussi le moment où s’affirme un certain regard sur
Baudelaire.
La Contribution est, en effet, contemporaine de la Préface aux Onze
Mille Verges d’Apollinaire. Dans ce texte, Aragon rend hommage à une
autre Préface, celle qu’Apollinaire écrivit en 1917 pour Les Fleurs du Mal
à l’occasion de l’entrée de Baudelaire dans le domaine public. Réunir les
deux écrivains victimes du préjugé de la censure était en quelque sorte
naturel. Au-delà, Aragon désigne Apollinaire comme une des sources possibles de sa propre lecture de Baudelaire :
C’est peut-être lui […] qui aura fixé le portrait de l’amant de Jeanne Duval qui
sera le seul que reconnaîtra l’avenir [26].
Or l’hommage d’Apollinaire est lui-même ambigu : « Baudelaire est […]
le fils de Laclos et d’Edgar Poe, mais leur fils aveugle et fou ». Après
avoir longuement souligné le courage du poète censuré et son apport à la
modernité, Apollinaire ajoutait :
Son influence cesse à présent, ce n’est pas un mal. […] Baudelaire regardait la
vie avec une passion dégoûtée qui visait à transformer arbres, fleurs, femmes,
l’univers tout entier et l’art même, en quelque chose de pernicieux.
C’était sa marotte et non la saine réalité [27].
La rêverie de 1946 sur Les Fleurs du Bien trouve donc peut-être en partie
son origine dans la lecture proposée par Apollinaire. Encore faut-il noter
la subtilité d’un texte qui avance cette image avec force précautions
— « je me risque à croire » — et comme un rêve un instant entrevu par la
médiation du peintre.
Peut-être l’ambiguïté de l’expression « réécriture au bien » vient-elle de
l’inflexion donnée à son sens, selon le contexte historique. Certes, on peut
englober sous cette formule, comme le notait l’auteur, une critique du
romantisme sacralisant le mal et une invitation à penser la morale en termes
dialectiques. Mais le thème de la « réécriture au bien », mis en avant à partir de 1930, a dès lors partie liée avec le socle marxiste de la pensée aragonienne et sa vision du devenir historique. Ce faisant, la représentation qui en
est ponctuellement donnée peut facilement glisser vers l’utopie et ses illusions. D’où la méditation de 1967 sur le personnage d’Icare, anticipée dès
1946 par le lapsus transformant ses « plaintes » en « chute ».
L’histoire, mais aussi la fréquentation des œuvres des artistes, participent de cette autocritique. Il est possible alors de penser que la poésie de
Baudelaire continue de travailler l’écriture d’Aragon. Car la dialectique
du Spleen et de l’Idéal opère à l’intérieur des
Fleurs du Mal, comme
semble l’oublier un peu l’approche apollinarienne
[28] de 1930 et peut-être
encore celle de 1946, mais comme le souligne déjà nettement l’article de
1957. Aragon écrit alors :
Personne ne s’est avisé qu’il n’y avait pas besoin des Fleurs du bien pour cette
raison qu’elles étaient comme le génie de Baudelaire, cachées dans celles du mal
(L’OP, XIII, p. 27).
Si cet énoncé n’infirme pas totalement celui de 1946, on note tout de
même un déplacement d’accent.
Une dernière trace de cette anticipation sur la reconnaissance ultérieure, peut être décelée dans le choix de l’épigraphe : « Mais ne suffit-il
pas que tu sois l’apparence… ». Le vers est placé en tête de l’article
« Matisse ou les semblances fixées » par quoi débute le Livre II. Son
application au texte ne laisse pas d’être ambiguë. Pris isolément, il semble
un plaidoyer pour les apparences. Il contredirait donc le chapitre qui
célèbre le travail du peintre Matisse, capable par son dessein d’aller chercher au-delà des apparences, la vérité du poète, au-delà des photos de
Nadar par exemple. Mais tout change si l’on rend le vers à son contexte.
Le poème d’où il est extrait est en effet un des Tableaux parisiens intitulé
« L’Amour du mensonge ». Célébrant la beauté de son inspiratrice du
moment, Baudelaire suggère avec insistance le caractère trompeur de cette
apparence séduisante : « Qu’importe ta bêtise ou ton indifférence ? /
Masque ou décor, salut ! J’adore ta beauté. » Le titre accentue le caractère
masochiste et la dimension tragique de cet amour finalement dépouillé de
toute illusion. L’inquiétude qu’exprimait déjà, sous forme de dénégation,
l’interrogation « Mais ne suffit-il pas ? », rejoint d’une certaine manière le
plaidoyer pour un dépassement des apparences qui constitue le cœur du
texte. Il est néanmoins permis au lecteur de rêver à son tour en mettant en
correspondance le titre, désigné et occulté dès 1946, « L’Amour du mensonge », et ces « Fleurs du Bien », rencontrées un peu plus loin.
Par la médiation du livre sur Matisse, la rêverie sur l’œuvre de
Baudelaire apparaît ainsi étroitement liée, mais de façon complexe, à
l’aventure poétique d’Aragon lui-même. On trouverait confirmation de
cette affirmation dans l’étonnant jeu épigraphique de 1922.
L’ÉPIGRAPHE DES « AVENTURES DE TÉLÉMAQUE »
OU L’ART DU DÉRAPAGE CONTRÔLÉ
LIVRE V : « Minette, minoute, minouille, mon chat, mon loup, mon petit singe,
grand serpent, mon petit singe mélancolique » (Charles Baudelaire. — Journaux
intimes).
C’est peut-être la perfection de la forme, comme élément caractéristique de la poétique baudelairienne, qui est ici mise en question. La citation est quelque peu altérée
[29], et le phénomène est singulier, au moins
pour ce qui concerne l’intertexte baudelairien. Inadvertance exceptionnelle ou négligence délibérée ? Le seul Baudelaire qu’Aragon trouve à
citer dans ce livre est celui qu’il rejettera plus tard : celui des journaux
intimes, déclaré alors « anti-poétique ».
Aragon s’y adonne aussi au jeu du collage et de l’auto-collage, dont il
révèle plus tard l’étendue lorsque sont publiées en 1974 les
Notes pour un
collectionneur
[30]. La distinction, établie par Henri Béhar dans
Littéruptures,
entre le collage, pratique subversive et anarchisante, et la citation, pratique
d’allégeance aux grands auteurs
[31], semble déjouée par le texte. Car c’est
précisément ce texte du collage qui fait le plus grand usage de l’épigraphe, tandis que le procédé disparaît des textes postérieurs à 1930. Mais
les épigraphes sont ici détournées de leur emploi classique et perdent la
valeur d’un commentaire transparent. On peut, dans cet esprit, envisager
une application humoristique, à la fois ironique et sérieuse, de l’épigraphe. Où l’on retrouverait un certain Isidore Ducasse.
Sans doute conviendrait-il de replacer ce jeu dans le cadre global du
roman, qui réalise, sous le masque de Mentor, la transposition littéraire et
distanciée de l’expérience dadaïste à laquelle Aragon participa activement.
L’interrogation sur les limites d’une certaine forme d’absurde
[32] y côtoie la
rêverie sur les pouvoirs du langage. On se contentera de décrire la façon
dont l’intertexte baudelairien alimente peut-être cette rêverie.
Le balancement humoristique pourrait déjà s’inscrire dans la forme
matérielle de la citation. En principe, les guillemets marquent la distance,
ce dont le sujet se désiste ; les italiques, la surenchère, la revendication :
je souligne
[33].
Or ici, la citation se présente entre guillemets avec italiques !
Du côté des significations, une lecture ironique est possible, fondée
sur un emploi à contresens de l’épigraphe. Le bestiaire — chat, loup,
singe, serpent, [âne] — témoigne chez Baudelaire d’une dimension satanique de l’amour. Mais Aragon, athée, ne croit ni à Dieu ni au Diable. Les
Dieux de la mythologie sont traités avec un humour irrespectueux.
Mentor, antithèse de la sagesse, incarne Minerve. S’entretenant avec la
nymphe Calypso, au livre III, il plaide pour une raison délirante :
La raison, pareille à l’enfant ravi par un aigle, s’égare parmi les nuages de
la vie [34].
Ce retournement des valeurs trouve une confirmation à la fin du roman.
L’épigraphe du Livre VII (tirée du psaume 113), évoquant le passage de la
mer Rouge et du Jourdain
[35], prend en effet une valeur parodique. La mort
des deux héros tourne en dérision la Providence, ce que souligne l’éclat de
rire du Seigneur Dieu à la dernière phrase du récit :
Les marteaux-pilons se promenèrent gentiment dans les squares et tandis que
les métaux se caressaient en hurlant dans les plaines de plaisir, sur ses chevaux de
tendresse le Seigneur Dieu éclata de rire comme un fou.
Ce rire rappelle encore l’image de la divinité donnée dans Les Chants de
Maldoror. Le créateur y est dépeint comme l’objet et la source du grotesque. On lit ainsi, au quatrième Chant que :
le Tout-puissant, dans un rare moment de bouffonnerie excellente, qui, certainement, ne dépasse pas les lois générales du grotesque, prit, un jour, le mirifique
plaisir de faire habiter une planète par des êtres singuliers et microscopiques, qu’on
appelle humains […].
Or l’attribution du rire à la divinité renverse la conception de Baudelaire
qui en définit la nature comme satanique. Dans De l’essence du rire, en
1855, ce dernier écrivait ainsi : « le rire est satanique, il est donc profondément humain » (BOC, p. 373). On trouve donc dans Télémaque, en
parallèle à l’intertexte, une réécriture de Baudelaire à la manière de
Lautréamont-Ducasse. Ce qui n’exclut pas, bien au contraire, toute application sérieuse.
Il est en effet tout à fait possible d’envisager le rapport du texte à la
citation sous l’angle de l’hommage. La phrase baudelairienne serait alors
saisie comme l’emblème d’un jeu essentiel : celui de la dérive langagière,
dans laquelle le signifiant prime sur le signifié. Le livre V porte à son
paroxysme le procédé en répétant quatre cent deux fois, comme une
incantation, le prénom d’Eucharis
[36].
Dans la section de
Mon cœur mis à nu où figure la citation épigraphée,
Baudelaire évoque « deux qualités littéraires fondamentales : surnaturalisme et ironie ». Et il traite « de la langue et de l’écriture, prises comme
opérations magiques, et sorcellerie évocatoire » (
BOC, p. 627). Cette
magie, cette sorcellerie suggèrent une dépossession partielle du créateur
dont l’écriture surréaliste serait l’aboutissement : il est même permis de lire
dans « surréalisme » la forme contractée de « surnaturalisme ». Aragon le
fit expressément, à la suite de Jean Prévost, dans l’article déjà cité
[37]. Ce
n’est donc pas par hasard qu’il exhume ce texte et l’inscrit en épigraphe
dans un livre où se dessine déjà l’ambition de la quête surréaliste.
Répétition et paronomase régissent en effet la citation elle-même :
Minette, minoutte, minouille, mon chat, mon loup, mon petit singe, grand
singe, grand serpent, mon petit [singe] mélancolique.
L’erreur de transcription d’Aragon, qui substitue « singe » à « âne »,
accentue le côté répétitif de la phrase, en prélude à la litanie des Eucharis.
Elle pourrait être lue comme l’expression, par la surenchère, du goût pour
un certain Baudelaire sous le patronage duquel se place le texte, celui de
la forme imparfaite comme structure ouverte. Avec ce Baudelaire dérangeant et finalement très moderne, on se situe loin de la filière
Gautier/Mallarmé, celle de la perfection maîtrisée par le créateur, qui
maintient un certain idéalisme poétique.
On aura donc essayé d’entrevoir la complexité et la diversité des relations qui unissent les deux créateurs. D’autres influences, d’autres filiations sont plus nettement affirmées. Mais l’œuvre de Baudelaire apparaît
comme un pôle de confrontation auquel revient périodiquement, et sous
des formes diverses, l’écriture aragonienne. Dans la poésie de Baudelaire
et à partir d’elle, comme dans celle d’Aragon, s’observent sous une forme
aiguë une réfraction et une diffraction du répertoire. Peut-être est-ce
encore une des affinités secrètes entre les deux auteurs.
Multiple et circonstanciel, le regard d’Aragon sur Baudelaire est marqué par le mélange de la variation et de la continuité. Si la critique idéologique prend de l’importance dans les années 1946-1954, elle épargne
toujours l’œuvre poétique. Opposant une image de Baudelaire à une autre,
Aragon rejette la responsabilité principale de ses réticences sur les lecteurs eux-mêmes, attachés aux oripeaux romantiques du discours poétique
baudelairien. Contre cette lecture insuffisante, sinon erronée, il reconstruit
sans cesse l’image du poète qu’il affectionne, celui qui fait entrer le réel
social dans la sphère poétique et ouvre à l’imagination des territoires
nouveaux.
Ceci n’empêche pas une certaine inflexion de la relation scripturale.
Au besoin de rupture, exprimé par les traces de réécriture ironique, on
verrait ainsi progressivement se substituer un dialogue à distance appelant
la médiation d’autres créateurs, écrivains ou peintres. La fascination pour
Baudelaire, manifeste dans Henri Matisse, roman, coïncide alors avec le
processus romanesque d’autocritique.
Dans ce dialogue avec l’auteur des
Fleurs du Mal, on discerne enfin
l’hésitation entre la forme achevée et la forme imparfaite, en quête de son
propre dépassement, qui semble constituer un des traits importants de
l’écriture aragonienne. Ce balancement n’est pas sans rappeler « l’aventure du sens ou du non-sens »
[38], par quoi l’auteur exprime encore en 1974
sa conception de la poésie.
DOCUMENT ANNEXE : TITRES ET CITATIONS DE BAUDELAIRE DANS L’ŒUVRE D’ARAGON
Abréviations complémentaires :
— PBT : Chroniques de la pluie et du beau temps, [1re publication, Europe,
décembre 1935, novembre 1936, avril 1947 - décembre 1948], Editeurs
Français Réunis, 1979.
— BC : Chroniques du bel canto, [1re publication, Europe, janvier 1946 - janvier
1947], Skira, 1947.
— EC : L’Exemple de Courbet, Cercle d’art, 1952.
— HC1, HC2 : L’Homme communiste, I et II, Gallimard, 1946,1953.
Les Fleurs du Mal :
— Dédicace des Fleurs du Mal : LF du 17 mars 1957, « Des plaisirs plus aigus que
la glace ou le fer », L’OP, XIII, p. 17-28.
— « Au lecteur » : LF du 17 mars 1957.
— « Bénédiction » : LF du 17 mars 1957.
— « L’Albatros » : LF du 17 mars 1957.
— « La Vie antérieure » : Les Voyageurs de l’Impériale, 1942, ORC, tome 16, II,
3, p. 21 ; HMR, p. 435,447.
— « La Géante » : HMR, p. 233.
— « Les Bijoux » : Les Beaux quartiers, 1936, ORC, tome 12, II, 15, p. 27-28; III,
5, p. 174.
— « La Chevelure » : HMR, p. 435,562-568,817,820.
— « Je t’adore à l’égal de la voûte nocturne » : La Chambre d’Elsa in Elsa, 1959,
L’OP, XIII, p. 95.
— « Le Serpent qui danse » : HMR, p. 435.
— « L’Aube spirituelle » : LF du 17 mars 1957.
— « Ciel brouillé » : LF du 17 mars 1957.
— « L’Invitation au Voyage » : Aurélien, 1944, ORC, tome 20, LIX, p. 126 ; HMR,
p. 348-350,427,461,613,656.
— « Les Yeux de Berthe » : HMR, p. 427.
— « Mœsta et errabunda » : HMR, p. 427; LF du 17 mars 1957; Préface de Une
nuit avec Hamlet, par V. Holan, 1968, rééd. NRF, Gallimard, 2000, p. 29.
— « Le Mort joyeux » : LF du 17 mars 1957.
— « Les Plaintes d’un Icare » : HMR, p. 457,458,468,470.
— « Spleen » : « J’ai plus de souvenirs que si j’avais mille ans » : HMR, p. 447.
— « Le Goût du néant » : Pierre Unik, « La Révolution ne dévorera pas ses
enfants », Commune, n° 56, avril 1938, L’OP, VIII, p. 128; LF du 17 mars
1957.
— « L’Héautontimorouménos » : Les Poètes, 1960, « O tintamarre… », L’OP,
XIII, p. 316.
— « Le Soleil » : LF du 17 mars 1957.
— « A une mendiante rousse » : LF du 17 mars 1957.
— « Le Cygne » : LF du 17 mars 1957.
— « Les Petites Vieilles » : LF du 17 mars 1957.
— « Recueillement » : Europe, n° 12, décembre 1946, p. 229 ; LF du 28 juillet
1960.
— « Le Crépuscule du soir » : LF du 17 mars 1957.
— « L’Amour du mensonge » : HMR, p. 424.
— « Le Crépuscule du matin » : LF du 28 juillet 1960, « Jean Prévost, Baudelaire
et nous », L’OP2, p. 17-30.
— « Le Vin de l’assassin » : HMR, p. 350.
— « Le Vin des amants », TS, p. 140.
— « Lesbos » : La Machine à tuer le temps, in Le Mentir-vrai, p. 542.
— « La Béatrice » : LF du 17 mars 1957.
— « Un voyage à Cythère » : LF du 17 mars 1957.
— « Le Reniement de saint-Pierre » : LF du 17 mars 1957.
— « Les Litanies de Satan » : TS, p. 102.
— « La Mort des Amants » : HMR, p. 126.
— « Le Voyage » : Les Voyageurs de l’Impériale, 1942, ORC, tome 15, I, 55,
p. 303.
— « Lola de Valence » : TS, p. 51; HMR, p. 126; Europe, n° 42, novembre 1936,
repris dans nos 533-534, septembre-octobre 1973, PBT, p. 259.
Petits Poèmes en Prose :
— Titre : L’OP, VII, « De la prose et des vers », Parenthèse [1974], p. 326.
— Lettre à Arsène Houssaye (Présentation des Petits poèmes en prose) : Europe,
n° 10, octobre 1946, BC, p. 177-178.
— « L’Étranger » : Europe, n° 10, octobre 1946, BC, p. 181.
— « Any where out of the world » : Aurélien, 1944, ORC, tome 20, LVIII, p. 119.
Les Paradis artificiels :
— Titre du livre : TS, p. 109.
TEXTES CRITIQUES ET JOURNAUX INTIMES
— Salon de 1846, « Des Écoles et des Ouvriers » : EC, p. 24.
— [Notice sur] Pierre Dupont (« Disparaissez donc, ombres fallacieuses de
René… »), 1848 : Europe, n° 31, juillet 1948, PBT, p. 222 ; HC2, p. 180-181 ;
EC, p. 19 ; LF du 27 avril 1961, « La leçon d’une nuit », L’OP, XIII, p. 377.
— Exposition universelle de 1855, « Ingres » : EC, p. 25.
— L’Art philosophique, 1857 : EC, p. 19.
— Notes nouvelles sur E. Poe, 1859 : DI, Le Mauvais Plaisant / Titus I, p. 395.
— Salon de 1859 : EC, p. 27-28 ; LS, p. 65.
— Peintres et aquafortistes, 1862 : EC, p. 26 (note).
— Pauvre Belgique, 24, « Beaux-Arts », 1864-1866 : EC, p. 26.
— Réflexions sur quelques-uns de mes contemporains, « Pierre Dupont », 1868 :
EC, p. 19.
— [Fusées], in Mon cœur mis à nu, 1864-1867,11, BOC, p. 627 : Les Aventures de
Télémaque, 1922, Livre V, L’OP, I, p. 293.
— Mon cœur mis à nu, 21,22,24,28,30,41,52, BOC, p. 631,632,633,635,
638 : EC, p. 20,21,22,33,86.
— Mon cœur mis à nu, 52 : LS, p. 66.
[*]
Université de Reims.
[1]
On trouvera à la fin de cette étude un relevé assez complet sinon exhaustif des citations de
Baudelaire dans l’œuvre d’Aragon. Les abréviations utilisées sont les suivantes :
ORC :
Œuvres romanesques croisées, 42 tomes, Robert Laffont, 1964-1974 ;
L’OP :
L’Œuvre
poétique, 15 volumes, Livre Club Diderot, 1974-1981 ;
L’OP2, 7 volumes, LCD, 1989-1990 ;
BOC : Baudelaire,
Œuvres complètes, Le Seuil, « L’Intégrale », 1968 ;
DI :
La Défense de l’infini, [1923-1930], Gallimard, Les Cahiers de la
NRF, 1997 ;
TS :
Traité du style, Gallimard,
1928, rééd. « L’Imaginaire », 1983 ;
LS :
La Lumière de Stendhal, Denoël, 1953 ;
HMR :
Henri
Matisse, roman, 2 volumes, Livre Club Diderot, 1971, rééd. Gallimard, « Quarto », 1998 ;
LF :
Les Lettres françaises.
[2]
« Des plaisirs plus aigus que la glace ou le fer », article des
LF publié pour le centenaire
des
Fleurs du Mal, le 17 mars 1957,
L’OP, XIII, p. 17-28.
[3]
« Lectures d’enfance »,
LF du 6 juillet 1950,
L’OP, XI, p. 307-310.
[4]
Gérard Genette recense trois formes d’intertextualité : la citation, le plagiat et l’allusion
(
Palimpsestes, Seuil, « Poétique », 1982, p. 8 et 14). Annick Bouillaguet en ajoute une quatrième : la référence. Les quatre fonctions se répartissent alors selon un tableau à double entrée
opposant l’explicite et l’implicite, le littéral et le non littéral :
Intertextualité explicite implicite
Littérale citation plagiat
Non littérale référence allusion
(« Une typologie de l’emprunt »,
Poétique, n° 80, novembre 1989, p. 489-497).
[5]
Marcel Raymond,
De Baudelaire au surréalisme, José Corti, 1940, p. 19.
[6]
Salon de 1846,
BOC, p. 230.
[7]
Aragon déclare ainsi dans Europe en mars 1948 : « Il y a moins loin qu’on ne croit de la
rêverie romantique dans la forêt de Fontainebleau aux textes automatiques du surréalisme, qui
ramènent l’homme à ses rêves » (p. 94).
[8]
Une des pièces majeures de
La Défense de l’infini.
[9]
Voir à ce sujet notamment Carine Trévisan :
« Aurélien » d’Aragon / Un nouveau mal du
siècle, Annales littéraires de l’Université de Franche-Comté, n° 611, Diffusion : Les Belles-Lettres, Paris, 1996.
[10]
Cette phrase apparaît aux yeux d’Aragon comme une pièce essentielle du discours baudelairien : il la reprend, fait exceptionnel, dans quatre textes différents. Voir à ce sujet le relevé en
annexe.
[11]
Le Projet de 1926,
DI, p. 91 : « J’avais dans la bouche le goût de l’infini ».
[12]
A noter que De Quincey propose, avant Genette, de penser le fait littéraire selon la métaphore du palimpseste, avec cette particularité que le palimpseste représente pour lui l’esprit du
lecteur : « Mon cerveau est un palimpseste et le vôtre aussi, lecteur » (
BOC, p. 611). Chez De
Quincey, et par extension dans
Les Paradis artificiels se trouve également mis en avant le principe de digression dans l’écriture, symbolisé par l’image du thyrse (voir à ce sujet, Michel
Charles,
Introduction à l’étude des textes, p. 296-311 ; lire aussi dans les
Petits Poèmes en Prose
« le thyrse », dédié à Franz Liszt). Aragon, dans
Henri Matisse, roman mettra de façon similaire
la parenthèse au cœur de son esthétique romanesque.
[13]
L’enquête a été menée systématiquement dans les domaines de la poésie et du discours
critique. En ce qui concerne les œuvres romanesques, elle se limite, pour l’essentiel, au recensement des citations effectué par Nathalie Piégay-Gros (« Les citations dans les romans d’Aragon »,
Recherches Croisées Aragon/Elsa Triolet (RCAET), Annales Littéraires de l’Université de
Franche-Comté, Les Belles-Lettres, n° 6, p. 241-278).
[14]
Par exemple, dans « Jean Prévost, Baudelaire et nous », il écrit : « en ce temps-là, écrire
de Baudelaire ne m’apparaissait aucunement légèreté ou bizarrerie. C’était à mes yeux une
démarche qui faisait partie de la reconquête de la France » (
LF du 28 juillet 1960,
L’OP 2, p. 20).
[15]
Suzanne Ravis a souligné que l’intertextualité explicite côtoie ici l’intertextualité par allusion. Un vers des « Feux de Paris » : « Baudelaire je pense à vous » renvoie, par l’intermédiaire
de Desnos — « La Complainte de Robert le Diable » — à un autre poème des
Fleurs du Mal,
« Le Cygne » et au vers : « Andromaque, je pense à vous ! » (S. Ravis : « Des poèmes au
Poème », in
Qui vraiment parle et
d’où vient la chanson « Les Poètes » d’Aragon, publication de
l’Université de Provence, 1999, p. 7-12). Commentant le matérialisme implicite de cette phrase
et l’opposant à un certain idéalisme mallarméen, Yves Bonnefoy, observait : « Baudelaire ne crée
pas cette Andromaque, il “pense” à elle, et cela signifie qu’il y a de l’être hors de la conscience
et que ce simple fait vaut bien plus, dans sa donnée hasardeuse, que la demeure d’esprit »
(Y. Bonnefoy : « L’acte et le lieu de la poésie »,
Les Lettres nouvelles, n° 1 et n° 2,4 et 11 mars
1959, repris dans
L’Improbable et autres essais, Gallimard, « Folio essais », p. 115). La remarque
de Bonnefoy pourrait bien s’appliquer à Aragon.
[16]
La citation sera reprise dans
L’Exemple de Courbet, Cercle d’art, 1952, p. 23.
[17]
L’Exemple de Courbet, p. 29.
[18]
Voir à ce sujet Corinne Grenouillet : «
Aragon, historien de la littérature : Les Lettres françaises, 1953-1972 », Actes du colloque
Lire Aragon, Université de Paris VII, 3-4-5 décembre 1997.
[19]
L’Exemple de Courbet mériterait ainsi une étude spécifique : « les procédés verbaux » de
« ce pauvre grand poète malade » sont analysés avec une grande précision, mais mis au service
du montage idéologique de circonstance, au point qu’on se prend à rêver d’un double sens, donnant à ces expressions valeur d’autoportrait semi-volontaire.
[20]
Henri Matisse, roman, 2 volumes, « Le Livre club Diderot », 1971.
[21]
À lire dans
La Défense de l’infini, Cahiers de la
NRF, édition renouvelée et augmentée par
Lionel Follet, Gallimard, 1997.
[22]
Titre d’un des
Petits poèmes en prose de Baudelaire (
BOC, p. 182).
[23]
On retrouve cette association du poème « La Vie antérieure » et du thème colonial dans la
seconde citation des
Voyageurs de l’Impériale.
[24]
Texte paru dans le n° 2 du
SASDLR, octobre 1930,
L’OP, 5, p. 129-137.
[25]
Edouard Béguin a fait observer qu’il « constitue une citation implicite et partielle » de
cette célèbre phrase d’Engels dans l’Anti-Dühring : « Le système de Hegel fut en lui-même un
avortement colossal — le dernier de son genre » : voir à ce sujet son article « La notion de réécriture critique chez Aragon »,
RCAET, n ° 4,1992, p. 119-146.
[26]
Aragon,
Chroniques I, édition établie par B. Leuilliot, Stock, 1998, p. 358.
[27]
Apollinaire, « Les Fleurs du Mal », in
Les Diables amoureux,
Œuvres complètes en prose,
Paris, Gallimard, « Bibliothèque de La Pléiade », t. III, p. 874-875.
[28]
Apollinaire se défend d’une telle interprétation de sa préface dans une lettre à Louis
Chadourne : « Le titre seul de son ouvrage contient sa morale et quand je parle de “saine réalité”,
ce n’est pas du tout pour exiger que le poète s’attache à ne chanter désormais que le bon, le beau
et le vrai officiels et académiques mais pour condamner un parti pris qui ne voulait voir en toute
chose que son apparence épouvantable »,
OC, III, p. 877. Les données du débat sur la réécriture
se trouvent toutefois en germe dans cette réponse.
[29]
La phrase exacte de Baudelaire se termine par « mon petit âne mélancolique » : l’épigraphe a donc réduit le bestiaire, remplaçant l’âne par le singe, déjà cité.
[30]
Les Aventures de Télémaque,
NRF, Gallimard, 1922, rééd. 1966, p. 105-128. Le discours
prêté à Mentor au chapitre II est identifié comme « l’un des 23
manifestes du mouvement Dada
publiés dans le numéro 13 de la revue
Littérature » (p. 109).
[31]
Henri Béhar,
Littéruptures, « L’Âge d’Homme », 1988, p. 184-187.
[32]
Mentor n’est plus que la parodie du maître selon Fénelon. Ses professions de foi
« dadaïstes » sont contredites par le déroulement du récit : « Comme il achevait ces mots un
rocher branlant se détacha de la côte et vint écraser, comme un simple mortel, la déesse Minerve
qui, par jeu, avait pris la forme d’un vieillard… », p. 100.
[33]
Antoine Compagnon,
La Seconde main ou le travail de la citation, Le Seuil, 1979, p. 41.
[34]
Les Aventures de Télémaque, p. 46.
[35]
Montes exultaverunt ut arietes, et colles sicut agni ovium [= les montagnes bondirent
comme des béliers, les collines comme des agneaux] (Psaume 113).
[36]
Le procédé rappelle aussi le fameux poème « Persiennes », écrit à la même époque et
publié dans le recueil
Le Mouvement perpétuel I.
[37]
« Jean Prévost, Baudelaire et nous », p. 26.
[38]
J’appelle poésie cet envers du temps,
L’OP, IV, p. 15.