2001
Revue d'Histoire Littéraire de la France
Comptes rendus
JEAN DORAT, Mythologicum ou interprétation allégorique de
l’Odyssée X-XII et de l’Hymne à Aphrodite. Texte présenté, établi,
traduit et annoté par PHILIP FORD. Genève, Droz, « Travaux d’Humanisme et Renaissance », n° 337,2000. Un vol. 18 × 25 de 171 p. ISBN
2-600-00419-X.
On sait que Ronsard attribue à l’enseignement de Dorat non seulement sa
découverte de la poésie grecque, mais aussi sa fascination pour le « fabuleux manteau » des mythes, propre à déguiser poétiquement « la vérité des choses ». Si on
peut regretter que le savant helléniste n’ait pas pris soin de publier lui-même ses
cours, on s’en consolera en lisant cette remarquable édition du manuscrit A 184 de
la bibliothèque ambrosienne de Milan : il renferme les notes prises par un étudiant
anonyme de Dorat sur son interprétation (interpretatio fabularum) des chants X à
XII de l’Odyssée et du début de l’Hymne à Aphrodite (alors considéré comme une
œuvre de jeunesse d’Homère) et offre ainsi plus qu’un aperçu sur les méthodes
herméneutiques du maître de la Pléiade.
Après un bref rappel des principales traditions d’allégorèse homérique en
vogue à la Renaissance et des grandes étapes de la carrière pédagogique de Dorat,
l’introduction s’attache d’abord à dater le manuscrit, qui s’avère très postérieur à
l’émergence de la Pléiade, puisque le cours (une dizaine de leçons ?) paraît prononcé entre 1569 et 1571. Quant à son contenu, Philip Ford souligne la variété des
méthodes d’exégèse, toutes placées au service d’une interprétation syncrétique de
l’œuvre, lue comme l’allégorie du « périple de l’âme humaine qui retourne à la
patrie céleste » : sans négliger l’autorité des érudits qui l’ont précédé, Dorat
recourt d’abord à l’explication par l’étymologie, la paronomase, l’anagramme ou
la numérologie. S’il dit sa réticence à l’égard d’interprétations morales trop réductrices, il ne néglige ni l’explication historique, ni les allégories physiques, ni les
rapprochements avec la Bible et l’enseignement de saint Paul. Homère apparaît
ainsi sous les traits d’un uates qui révèle aux hommes des vérités cachées, surtout
philosophiques et religieuses. Conscient des enjeux théologiques, Dorat profite de
ses cours pour critiquer vertement l’épicurisme et débattre de la validité de la divination astrologique. Le manuscrit latin est reproduit très soigneusement (jusqu’aux moindres ratures), avec sa traduction française en regard. Il est assorti en
fin de volume de notes abondantes précisant allusions et références. Une bibliographie et un double index achèvent de faire de ce beau volume un instrument de
travail commode, désormais indispensable à tous ceux qui veulent étudier sur des
bases solides la lecture et l’écriture du mythe à la Renaissance.
JEAN VIGNES.
MADELEINE DES ROCHES, CATHERINE DES ROCHES, Les Missives. Édition critique par ANNE R. LARSEN. Genève, Droz, « Textes littéraires
français », n° 515,1999. Un vol. 11,5 × 18 de 450 p. ISBN 2-600-00367-3.
Diligente éditrice des Œuvres de 1578 ( TLF, n° 428,1993) et des Secondes
Œuvres ( TLF, n° 497,1998; voir notre CR in RHLF, 2000, n° 1, p. 134), A. Larsen
achève la publication des œuvres complètes des Dames des Roches avec cette édition critique de leur dernier recueil, Les Missives de Mesdames des Roches de
Poictiers, Mere & Fille : Avec le Ravissement de Proserpine prins du Latin de
Clodian. Et autres Imitations & meslanges poëtiques (Paris, A. L’Angelier, 1586).
Contrairement à ce que peut laisser croire le titre abrégé par l’éditeur moderne, il
ne s’agit donc pas seulement d’une correspondance mais de véritables mélanges,
fondés sur une savante alternance du vers et de la prose. Après trois poèmes liminaires (dont une ode de Scévole de Sainte-Marthe), les œuvres de Madeleine (la
mère) font se succéder une épître en prose à sa fille, un « écho » en alexandrins,
vingt-six « missives » en prose, dix-huit « responses » en vers (dont six sonnets),
trois épitaphes et un cantique. De même, les soixante-dix lettres de Catherine (en
prose) sont suivies de nombreux poèmes dans le goût de la Pléiade : le
Ravissement de Proserpine (paraphrase du De raptu… de Claudien en quelque
1 500 alexandrins), six « Imitations » d’inspiration pastorale, vingt-quatre « responses » en vers, deux épitaphes et une oraison. L’ensemble justifie la réputation
flatteuse d’érudition et d’élégance acquise par les deux bourgeoises poitevines au
lendemain des Grands Jours de 1579, et immortalisée par le recueil collectif La
Puce de Madame des Roches paru chez le même éditeur (L’Angelier, 1582-1583).
L’introduction d’Anne Larsen concentre son attention sur l’art épistolaire des
deux femmes, puis sur la paraphrase de Claudien. Les Missives s’imposent à l’attention comme la première correspondance privée publiée en France par des
femmes écrivains, et ce quelques mois avant les lettres d’Etienne Pasquier.
L’analyse envisage cette démarche éditoriale originale (éclairée par deux lettres de
Catherine à L’Angelier qui font partie du recueil), les conditions matérielles de
circulation du courrier (telles qu’on les devine à la lecture des lettres), et surtout
l’esthétique des missives, plus proche des manuels épistolaires de cour que de la
libre familiarité érasmienne : privée du nom du destinataire et des allusions trop
précises qui permettraient de l’identifier, la missive est conçue comme un exercice
de rhétorique et de civilité laissant peu de place à la confidence personnelle, même
si percent, ici et là, quelques éléments de « l’identité familiale et privée » comme
la mention récurrente de maladies. Les qualités requises de ces « lettres mondaines » semblent la brièveté, la politesse, une oralité « honnête » rappelant l’art
de la conversation, mais surtout une sorte d’éloquence raffinée multipliant
« fleurs » de rhétorique, allusions ou citations littéraires, pointes, jeux de mots et
autres « gentillesses d’esprit » louées par Pasquier. Servant d’autre part un désir de
« positionnement social », les Missives sont replacées dans le débat contemporain
sur le mérite nobiliaire, et paraissent revendiquer pour leurs auteurs l’appartenance
à une sorte de nouvelle aristocratie du cœur et de l’esprit. Enfin, dans le prolongement des travaux de C. Lévi-Strauss sur Les structures élémentaires de la
parenté, A. Larsen montre que les Missives participent d’un système d’échanges
non financiers qui fonde la sociabilité nobiliaire du temps. L’étude du Ravissement
de Proserpine, première adaptation française du De Raptu Proserpinae, est centrée sur trois thèmes privilégiés par Catherine des Roches dans son appropriation
du poème de Claudien : la révolte des Géants, l’imaginaire floral, et l’attachement
mère-fille.
L’établissement de ce texte et des autres pièces en vers laisse hélas à désirer :
aux coquilles de l’édition de référence (improprement appelée dans les notes
le
manuscrit) qu’elle omet parfois de corriger
[1], l’éditrice ajoute ses propres erreurs
de transcription
[2], ou des corrections qui ne s’imposent pas toujours
[3].
En appendice, A. Larsen reproduit deux pièces des dames des Roches omises
dans leurs propres œuvres, et leurs éloges publiés sous l’Ancien Régime par
nombre d’érudits (Sc. de Sainte-Marthe, B. Fulgose, J. Peletier du Mans, G. Le
Fèvre de La Boderie, P. L’Anglois, La Croix du Maine et Du Verdier, E. Pasquier,
L. Le Grand, A. d’Aubigné, A. Mornac, Hilarion de Coste, J. de La Forge,
J. Guillaume, M. de Scudéry, Titon du Tillet, Dreux du Radier, L. de Kéralio). Une
bibliographie, un glossaire (hélas incomplet) et un index terminent le volume.
JEAN VIGNES.
PIERRE LAUDUN D’AIGALIERS, L’art poëtique françois, Édition critique sous la direction de JEAN-CHARLES MONFERRAN. Paris, Société
des Textes Français Modernes, 2000. Un vol. de 243 p.
Nous devons cette édition critique à une équipe d’une dizaine de chercheurs
dirigée par Jean-Charles Monferran. Elle nous donne accès à une œuvre un peu
oubliée de la critique.
La vie de l’auteur, comme le souligne la biographie ouvrant cette édition, reste
mal connue. Sa carrière littéraire se résume à une période parisienne de création
intense, mais fort brève (l595-1597). Originaire du duché d’Uzès, où il est né en
1575, ce provincial, lié à d’autres poètes (François Ménard ou son cousin François
de Rosset), malgré la protection de quelques grands, ne parviendra pas à obtenir le
succès attendu, ni à intégrer la vie de cour. Revenu en Languedoc, il va se consacrer à ses seules fonctions juridiques.
La première partie de l’introduction s’attache à un examen générique. L’art
poétique français de Laudun doit beaucoup au modèle canonique de Thomas
Sébillet et emprunte, parfois par simple collage, à ses devanciers comme Ronsard
ou Peletier du Mans. Si Laudun consulte plus La poétique de Scaliger qu’il ne la
lit, il puise essentiellement chez Viperano pour élaborer le dernier livre consacré
au théâtre, tout en masquant ses sources scolaires (Donat, Diomède). L’Art poétique de Laudun prend le parti du français, réagit contre la pratique poétique néo-latine, et contre les traducteurs. La méthode de son Art poétique est redevable à la
tradition : l’ouvrage est conçu comme un manuel pratique qui condense une large
matière, et conserve une visée encyclopédique. Occasion d’établir un bilan poétique de son siècle et de proposer un classement des auteurs. L’anthologie
moderne actualise alors l’ouvrage et sert aussi de promotion à ses propres écrits.
La deuxième partie analyse la composition de L’Art poétique, et de ses cinq
livres. Une partition est opérée, dans le commentaire, entre les quatre premiers et
le dernier, sur le théâtre, en quoi consiste la véritable originalité de l’œuvre de
Laudun, et qui se démarque par son style élevé. L’entreprise taxinomique de
Laudun oscille entre des tentatives pour associer contenu et forme dans la définition des genres, et un manque de rigueur qui affecte l’ensemble de son plan. Le
premier livre de L’Art poétique, s’il dépasse la seule étude de la versification, ne
parvient pas à proposer une véritable poétique. La réorganisation du plan de
Sébillet s’accompagne d’emprunts à Peletier et Ronsard pour finalement produire
un ensemble plutôt composite. Dans les livres suivants, consacrés aux différents
genres, Laudun ne réussit pas à s’émanciper de Sébillet. Seul le quatrième livre,
inspiré par Peletier, et consacré aux moyens offerts au poète pour réussir dans son
art, dévoile plus de rigueur et d’audace.
Après cet examen attentif, les auteurs dégagent la spécificité de la poétique de
Laudun. Décalque de modèles anciens, cette poétique de la fin du siècle laisse
pourtant percevoir des changements, qui ont de toute manière moins dépendu des
prescriptions théoriques que de la pratique poétique. La posture qu’adopte Laudun
dans son Art poétique est celle d’un « compilateur aimable », qui allègue des
modèles très variés, retrouvant la production antérieure à 1550, tout en promouvant la nouveauté. Le retour à Marot assure d’une veine naturelle à l’opposé de
l’artifice de Ronsard et de la docte assurance de Du Bellay. Mais il ne va pas jusqu’à revendiquer ce modèle marotique (tenu sous silence), qui sera ouvertement
apprécié par Voiture ou La Fontaine. Laudun s’engage également sur la voie d’une
régularité métrique et d’un usage linguistique refoulant les archaïsmes et les régionalismes. Son désir de légiférer ne fait pourtant qu’annoncer Malherbe, dont il se
distingue pour toujours dépendre de la poétique de la Pléiade et s’attacher à la
liberté du poète.
Son originalité tiendrait-elle alors à sa poétique théâtrale ? L’étude se clôt sur
cette interrogation. La volonté affichée par Laudun ne génère toutefois aucun discours théorique original sur la poésie dramatique, qui n’a pas encore trouvé, à
l’époque, les moyens de s’énoncer. C’est bien plus une pratique dramatique, soutenue par sa propre expérience, qui révèle un modèle tragique nouveau. Laudun
met à l’œuvre une action dramatique plus riche en événements, débordant l’unité
de jour, plus spectaculaire avec la multiplication des personnages et la violence
qu’elle expose, et plus soucieuse d’un public auquel il faut plaire. Le modèle
humaniste est contesté, et l’on se rapproche de Hardy. Mais Laudun semble puiser
encore dans le spectacle médiéval. Cette orientation est confirmée par son discours
sur la comédie : la référence à Plaute ramène au modèle de la farce. Laudun, en
préférant le divertissement, semble retrouver la continuité entre l’Antiquité et le
Moyen Age que les humanistes s’étaient employés à rompre.
Au total, une œuvre de transition, dont les maladresses n’oblitèrent pas l’intérêt : une connaissance accrue de ce moment charnière, à la fin du XVIe siècle, où
se dessinent « les mutations de la poésie et de la langue ».
Le texte de L’Art poëtique françois nous est donné dans une édition soignée,
copieusement annotée, et suivie d’un glossaire, puis d’un index nominum. Un
léger regret : que la bibliographie ne récapitule pas les ouvrages critiques cités
en notes.
ALAIN RIFFAUD.
NATHALIE DAUVOIS, Le sujet lyrique à la Renaissance, Paris, PUF,
« Études littéraires. Recto-verso », 2000. Un vol. de 128 p. ISBN 2-13-050925-8.
Mis à part des manuels d’histoire littéraire et quelques anthologies, qui adoptent généralement une démarche diachronique, rares sont les travaux qui proposent
une vue d’ensemble sur l’abondante moisson poétique de la Renaissance ; plus
rares encore les études en format de poche, à la fois accessibles et abordables par
les étudiants. On se réjouit de voir ces conditions réunies dans un ouvrage qui
pose un regard synchronique sur la poésie du XVIe siècle, et dont la problématique,
sans être réellement neuve, n’avait jamais fait l’objet, pour cette période, de véritable synthèse.
Posant l’hypothèse d’une « spécificité » de la subjectivité lyrique à la
Renaissance, Nathalie Dauvois tente de la définir en articulant, conformément au
principe de la collection, « approches littéraires » et « approches linguistiques ».
Le lyrisme renaissant est d’abord situé par rapport aux principales traditions dont
il hérite : formes médiévales pérennisées par les Rhétoriqueurs jusqu’à Marot,
modèles antiques de l’ode et de l’hymne, théorie rhétorique de l’éloquence pathétique, sans oublier les Psaumes revisités par Marot, où l’auteur voit « le modèle
absolu, à partir duquel se renouvelle toute la conception du lyrisme à la
Renaissance ». Suit une analyse plus formelle opposant clôture et ouverture, circularité et linéarité, pour souligner la libération du poème lyrique favorisant l’expression de la subjectivité, notamment dans l’épigramme ou l’élégie. Cette sub-jectivité se manifeste aussi dans la composition des recueils, dont N. Dauvois
esquisse la typologie à partir de quelques exemples, distinguant principalement
« le modèle linéaire, autobiographique et spirituel, le modèle de la variété, du
coup d’essai, du jardin, et le modèle architectural ». Un troisième chapitre aborde
enfin « L’expression lyrique et sa spécificité », perçue d’abord en termes de
variété, de liberté et d’ouverture stylistique : « du beau style bas au haut style
pétrarquien » ou pindarique, « la subjectivité lyrique se définit, selon N. Dauvois,
à la frontière des styles ». S’interrogeant par ailleurs sur l’identité problématique
du je lyrique, elle souligne le passage « d’une poésie de la fureur à une poésie de
la mélancolie », vouée à représenter la passion; le lyrisme est enfin défini comme
genre dialogique, fondé sur la polyphonie, la « multiplicité des sujets lyriques » au
sein d’un même recueil, voire d’un même poème.
Après une anthologie à nos yeux trop brève et fragmentaire pour être réellement utile et même utilisable (six extraits tronqués de Marot, Du Bellay, Ronsard
et Sponde), la partie linguistique envisage le lexique et les figures où se révèle la
subjectivité (lexique affectif et évaluatif, antithèses et comparaisons, personnification, allégorie), puis rappelle les marques et les modalités de l’énonciation, souvent soulignée par des énoncés performatifs, des injonctions ou des verbes de volition. On revient ensuite aux formes poétiques, analysées cette fois en termes de
rythme, la variété formelle étant alors perçue comme favorisant « l’expression
d’une subjectivité diverse ».
Après une brève et dense conclusion, une bibliographie, un « index terminologique » (servant aussi de glossaire), le « Répertoire des auteurs et des œuvres cités »
fait regretter un véritable index. Son absence n’enlève rien à l’intérêt de cette étude
souvent originale qui pourra stimuler la réflexion des étudiants et constituer pour
leurs professeurs une mine de sujets de dissertations !
JEAN VIGNES.
Perspectives de la recherche sur le genre narratif français du dix-septième siècle. Pisa-Genève, ETS Edizioni-Editions Slatkine,
« Quaderni del Seminario di filologia francese », n° 8,2000. Un vol.
14 × 21 de 306 p. ISBN 89-467-0221-2.
Ce volume rassemble les actes d’un colloque international organisé par le
Séminaire de philologie française de l’Université de Pavie en octobre 1998, colloque qui avait rassemblé de nombreux spécialistes autour de la question actuellement particulièrement débattue de l’écriture du roman au XVIIe siècle. E. Bury
ouvre le débat en expliquant la position inconfortable des poéticiens vis-à-vis de
ce genre qui se dérobe à la définition, et G. Giorgi rappelle le contexte des poétiques italienne et française du roman au XVIe et au XVIIe siècles. Puis suivent un
certain nombre d’analyses d’auteurs particuliers : Béroalde de Verville (D. Mauri),
Honoré d’Urfé (S. Poli), Jean-Pierre Camus (A. L. Franchetti), Scarron
(J.Serroy), Cyrano de Bergerac (M. Botto), Madeleine de Scudéry (C. Morlet-Chantalat), Marie-Madeleine de Lafayette (R. Francillon). Enfin d’autres analyses
s’attachent à différents types de l’écriture de la fiction en prose : B. Bray montre
comment le roman par lettres sait dénoncer la fiction qui le constitue ; G. Berger
réfléchit au problème générique posé par les pseudo-mémoires ; D. Dalla Valle
propose de lire certaines œuvres comme des romans de formation; et F. Piva s’interroge sur la crise du roman sur laquelle s’est achevé le XVIIe siècle, crise non
pour la production ou le lectorat, mais crise de croissance d’un genre en mutation,
appelé au brillant avenir dont le XVIIe siècle a si magnifiquement jeté les bases.
NATHALIE GRANDE.
Littératures Classiques, n° 41, hiver 2001. Charles Sorel, Histoire
comique de Francion. Sous la direction de JEAN SERROY. Un vol. 16
× 24 de 301 p. ISSN 0992-5279.
Comme Jean Serroy le rappelle dans sa présentation des treize articles qu’il a
rassemblés, c’est la première fois en 2001 que le roman de Sorel figure au programme de l’agrégation. Le volume proposé à cette occasion se compose de trois
grandes parties. La première est consacrée à « l’écriture libertine » : J. Morgante
explique les techniques d’écriture libertine dans la réécriture de la première partie
de Francion; A. Suozzo se livre à une réflexion générale sur le libertinage;
Y. Giraud met en évidence le double jeu de Francion, entre franchise et tromperie ;
M. Debaisieux présente la thématique du vol et de la fraude et P. Ronzeaud montre
le rôle joué par l’imagination. La seconde partie rassemble les études thématiques
(F. Assaf étudie le carnavalesque ; C. Mazouer montre la présence du théâtre dans
le roman; G. Verdier interroge la question de la représentation de la femme, entre
femme-objet et femme de tête) et textuelles (l’histoire de la vieille est commentée
par J. Serroy et le songe de Francion par F. Dumora-Mabille). Enfin la troisième
partie s’intéresse aux mots dans Francion : le rapport entre les mots et les choses
pour C. Zonza; les représentations du langage pour E. Desiles ; la variation linguistique et le travail métalinguistique auxquels se livre Sorel pour N.Fournier.
J. Serroy a complété le volume par une bibliographie sélective, particulièrement
recommandée dans la perspective forcément utilitariste qui est celle de la préparation à un concours.
Par ailleurs c’est à la fin de ce numéro que l’on trouvera les tables décennales
de la revue pour la période 1989-2000 : table des titres, table des sommaires, index
des auteurs, index nominum, index des œuvres, index rerum.
NATHALIE GRANDE.
TRISTAN L’HERMITE, Œuvres complètes. Tome I - Prose. Publié sous
la direction de J. SERROY, avec la collaboration de B. BRAY, A. CARRIAT
et M. FUMAROLI. Paris, Honoré Champion, « Sources classiques »,
n° 20,1999. Un vol. 14 × 22,5 de 448 p. ISBN 2-7453-0154-3.
Le renouvellement actuel des approches esthétiques et critiques sur le XVIIe
siècle permet à Tristan de sortir progressivement du temps où ses livres dormaient
sur le second rayon : la dernière décennie a vu la publication du Page disgracié en
poche (Folio, Gallimard, 1994) et en Pléiade (in Libertins du XVIIe siècle I,
Gallimard, 1998), et voici que la collection « Sources classiques » édite pour la
première fois les Œuvres complètes de cet écrivain aux multiples talents. Après
que J. Serroy a retracé la vie de Tristan, un texte de M. Fumaroli situe le poète
gentilhomme dans le contexte littéraire général, et rappelle particulièrement la
place qu’il occupait dans le cœur et l’inspiration de La Fontaine. A. Carriat complète cette présentation par une étude de la fortune de l’écrivain au fil des siècles.
Le premier tome rassemble ensuite les textes en prose : les Lettres mêlées (1642)
sont présentées et annotées par B. Bray, et Le Page disgracié (1643) et Le
Discours de réception à l’Académie française (1649) par J. Serroy.
NATHALIE GRANDE.
Richard E. Goodkin, Birth Marks. The Tragedy of Primogeniture
in Pierre Corneille, Thomas Corneille, and Jean Racine. Philadelphia, University of Pennsylvania Press, 2000. Un vol. de 281 p.
Dans sa Préface, R.Goodkin situe d’emblée son propos dans la filiation de
l’ouvrage de Barthes, désireux de faire une lecture des tragédies selon ce qu’elles
ont à dire à un lecteur d’aujourd’hui. La grille de lecture proposée est issue de la
psychologie, en particulier des théories provenant de disciples de Freud, qui, au
contraire du père de la psychanalyse, ont insisté sur la rivalité entre les frères et
sœurs comme facteur prépondérant de la constitution de la personnalité. Á ce
point de vue psychologique, l’auteur joint une réflexion sociologique : d’un côté
l’aîné, héritier selon le lignage, représente l’idéologie féodale, de l’autre, le cadet,
en tant qu’il doit conquérir le pouvoir selon son mérite et non pas selon des qualités innées, symbolise l’idéologie capitaliste qui se met en place au dix-septième
siècle. Étant donné l’importance aujourd’hui de la méritocratie comme fondement
des systèmes économiques et juridiques, on perçoit l'intérêt d’une enquête qui
remonte à la source du système.
L’enjeu de l’étude se situe dans la lecture structurale présupposée par la théorie ; au niveau de l’histoire littéraire, l’auteur ne présente donc pas de nouvelle
hypothèse, mais il reprend la distinction lansonienne des deux générations classiques pour poser la thèse suivante : la première génération classique, qui regroupe
les premières tragédies de Corneille, et qui est illustrée dans l’ouvrage par des
études consacrées à Médée, Horace et La Mort de Pompée, consacre les valeurs
féodales et l’idéologie de la primogéniture; les tragédies de la période intermédiaire, qui rassemblent des pièces des deux frères Corneille ainsi que la Thébaïde
de Racine, remettent en cause le système, ce qui est particulièrement visible dans
les pièces de Thomas Corneille (Persée et Démétrius ainsi que La Mort
d’Annibal); les tragédies de la seconde génération, dont Racine est l’auteur principal, réservent une place de choix au cadet dans Britannicus, Bajazet et
Mithridate. L’auteur fait tout de même une place au vieux Corneille et montre
comment dans Tite et Bérénice, Domitian représente les valeurs de l’économie de
marché : « Domitian’s values are market values » (p. 200). L’auteur n’applique
toutefois pas une lecture mécanique et considère plutôt les tragédies, selon une
idée reprise à Hegel, comme un processus dialectique impliquant la confrontation
de deux systèmes. Ainsi, dans Tite et Bérénice, Bérénice représente les valeurs de
la première génération. R. Goodkin ne cède pas non plus à la facilité de relire le
parallèle entre Corneille et Racine comme une expression de la rivalité entre deux
frères, comme la comparaison entre les deux Bérénice aurait pu l’y porter.
La lecture de la Bérénice de Racine qu’il propose renoue avec la lecture de
Barthes. On est un peu surpris de retrouver sous une autre forme le préjugé barthien,
qu’on aurait pu croire définitivement rejeté par la critique actuelle, selon lequel Titus
n’aime plus Bérénice. R. Goodkin propose la modalisation suivante : Bérénice aime
Titus par admiration et non par inclination, inclination qu’elle réserverait à
Antiochus. Cette lecture, pour intéressante qu’elle soit, nous paraît dépendre en priorité du point de vue critique et de la nécessité qui en découle de faire d’Antiochus
une figure du petit frère de Titus. L’application systématique du schéma de la rivalité fraternelle pose d’ailleurs des problèmes dans d’autres analyses. Ainsi, dans La
Mort de Pompée, R. Goodkin fait de Cléopâtre la grande sœur de Ptolémée, l’héritière légitime selon le lignage, nuançant seulement cette idée en tenant compte du
testament qui aurait exigé que le frère et la sœur soient couronnés conjointement.
L’interprétation nous semble problématique, étant donné que la primogéniture,
dans le cas de la succession royale, repose sur la loi salique (Cléopâtre n’aurait
aucun droit); d’autre part, nul roi ne peut infléchir la loi de succession par testament et celui-ci ne peut pas jouer le rôle de garant de la légitimité. On retrouve ici
un problème qui a suscité bien des polémiques : peut-on lire les tragédies avec nos
configurations mentales, indépendamment des codes (les bienséances en particulier) qui ont contribué à l’écriture de ces pièces ? Ainsi la lecture de Rodogune qui
veut à tout prix faire de Séleucus l’aîné et qui donne trop d’importance à la galanterie dont l’usage est d’abord conventionnel paraît peu convaincante.
Cette réserve étant faite, on peut souligner l’apport d’une lecture offrant un
nouveau point de vue. L’analyse de Médée est particulièrement stimulante.
L’auteur ancre son analyse sur le texte et la langue : R. Goodkin insiste sur des
associations de mots « m’aidez » et « Médée » pour construire le portrait d’une
héroïne symbolisant l’esprit d’entreprise. Dans le prolongement, la « robe »
devient une métaphore sociale qui représenterait la montée de la bourgeoisie. Dans
sa lecture de La Thébaïde (il s’agit véritablement d’une tragédie de la rivalité fraternelle de sorte qu’il n’est pas surprenant que cette analyse soit une des plus
convaincantes), l’auteur montre comment la pièce pervertit la logique de lignage.
Il reprend les mots de l’oracle « le dernier du sang royal » en faisant jouer l’ambiguïté du terme « dernier » et en insistant sur la signification « le plus jeune »
qu’on peut lui donner.
Enfin, terminons notre lecture de l’ouvrage par la subtile comparaison entre
l’Ariane de Thomas Corneille et la Phèdre de Racine. L’interprétation qui rapproche notamment la figure d’Aricie de la grande sœur par la médiation de la lecture intertextuelle (le nom d’« Aricie » n’est pas sans rappeler celui d’« Ariane »)
est une manière de reprendre l’hypothèse de l’ouvrage d’une manière poétique (le
problème est d’ailleurs déplacé ici sur des protagonistes féminins) qui fait office
de conclusion ouverte.
GILLES REVAZ.
Approaches to teaching Lafayette’s The Princess of Clèves. Édité
par F. E. BEASLEY et K. A. JENSEN. New York, The Modern Language
Association of America, « Approaches to teaching world literature »,
n° 61,1998. Un vol. 15 × 22,5 de 211 p. ISBN 0-87352-756-1.
Contrairement à ce qu’annonce la trop modeste introduction de cet ouvrage, ce
volume ne se contente pas de mettre à la disposition des enseignants anglophones
les matériaux critiques pour construire un cours sur un roman aussi « inimitable »
que son héroïne éponyme. Il s’agit aussi d’un véritable témoignage par des enseignants sur leur pratique pédagogique de La Princesse de Clèves et sur les nouvelles lectures produites par les universitaires américain(e)s au cours des dernières
décennies, lectures particulièrement nombreuses puisque le roman de Mme de
Lafayette a suscité outre-Atlantique un engouement dépassant largement le cadre
traditionnel des facultés de lettres françaises. Après une première partie consacrée
à une mise au point bibliographique (éditions, traductions, critiques), le roman est
replacé dans son contexte : E. C. Goldsmith rappelle la querelle littéraire qui a
suivi sa publication; L. MacKenzie met en évidence ses résonances jansénistes ;
H. Stone présente la société de cour ; M.-P. Laden s’intéresse aux notions de vertu
et de civilité ; L. C. Seifert réfléchit à la représentation de la masculinité dans le
roman et K. A. Jensen interroge le sens du dénouement. Dans un troisième temps,
thèmes et structures sont abordés : la relation mère-fille (M. Longino) ; le conflit
des émotions (I. Crosman Wimmers) ; les narrations insérées (R. B. Gordon) ; la
représentation de l’espace (E. Posfay) ; les codes visuels (J. V. Douthwaite) ; la
répétition (L. K. Horowitz). Enfin la dernière partie se concentre sur quelques
questions didactiques : le travail avec une traduction (F. E. Beasley), dans le cadre
d’une anthologie (J. F. Gaimes), en parallèle avec L’Heptaméron (J. D. Lyons), le
rapport entre « romance » et « novel » (K. Wine), le rôle de médiation du désir
(A.Callahan), l’enseignement du roman dans le cadre d’un cours de « Women
Studies » (E. J. MacArthur). Une liste des travaux cités et quelques annexes (des
extraits de Valincour et de Charnes, un guide d’étude) complètent cette utile synthèse, témoin d’une vitalité pédagogique qui ne peut que susciter l’admiration des
enseignants français.
NATHALIE GRANDE.
SHIRLEY JONES DAY, The search for Lyonnesse : Women’s fiction in
France 1670-1703. Bern, Berlin, Bruxelles, Frankfurt, New York, Wien,
Peter Lang, 1999. Un vol. 15 × 22,5 de 340 p. ISBN 3-906762-64-5.
L’étude de S. Jones Day veut montrer comment les romans de Mme de
Lafayette et de Mme de Villedieu ont contribué à l’émergence d’une nouvelle écriture féminine du roman durant une période (la fin du XVIIe siècle) où les romans de
femmes ont été particulièrement nombreux. Le premier chapitre traite donc de ce
double modèle laissé en héritage. Puis viennent trois parties qui cherchent chacune
à définir l’apport d’une romancière à l’écriture de la fiction narrative : d’abord
Mademoiselle Bernard, puis Madame d’Aulnoy, puis Mademoiselle de La Force.
Le dernier chapitre conclut sur les rapports entre roman et conte de fées, le nouveau genre féminin qui se développe à partir des années 1690, et appelle à revisiter l’histoire du roman au XVIIIe siècle en fonction de cet héritage féminin.
Bibliographie et index complètent une analyse tout à fait suggestive, et qui a le
grand mérite de mettre en lumière des auteurs trop peu étudiés.
NATHALIE GRANDE.
LA DREVETIÈRE DELISLE (Louis-François DE ), Arlequin sauvage,
Timon le misanthrope, Les Caprices du cœur et de l’esprit. Édition
établie, présentée et annotée par OLA FORSANS. Paris, Société des
Textes Français Modernes, 2000. Un vol. 12 × 18 de 286 p.
Seule la comédie en trois actes d’
Arlequin sauvage (1721) était jusqu’ici facilement accessible
[1] : son intérêt, sa vivacité, sa place dans l’histoire des premières
années de la nouvelle troupe italienne à Paris méritaient bien cette notoriété. On
apprécie de trouver ici l’autre réussite de Delisle, ce
Timon de 1722, ingénieux,
agrémenté de couplets et de danses, et réellement comique
[2]. Ces deux pièces, restées au répertoire jusqu’à la fin des années 1770, avec un succès constant, consacrent Delisle comme l’un des meilleurs auteurs ayant participé au renouveau théâtral de la Régence. Son inspiration semble s’épuiser par la suite ; la troisième
comédie retenue par Ola Forsans (1739) a un intérêt documentaire. L’intrigue est
une petite mécanique régulière et bien ordonnée : quatre jeunes gens destinés au
mariage, mal assortis par un père et oncle débonnaire, procèdent en trois actes à
un échange sentimental plus conforme à leurs goûts ; ces « caprices » n’offrent au
spectateur ni le plaisir de la surprise, ni celui de l’incertitude, cause probable de
l’échec d’un ouvrage qui ne fut pas même imprimé.
L’introduction d’Ola Forsans (p. 7-76) est une substantielle mise au point historique et dramaturgique, sur un auteur qui eut le mérite de donner à Riccoboni et
ses compagnons l’occasion de mettre en évidence les qualités que d’autres exploitèrent avec plus de génie.
CATHERINE BONFILS.
JEAN-CLAUDE GAUSSENT, Mémoires de Paul Rabaut, ministre de la
religion réformée en Languedoc. Paris, Honoré Champion, 2000. Un
vol. 15 × 22 de 105 p. ISBN 2-7453-0248-5.
Ce journal présumé du pasteur Paul Rabaut (1718-1794), qui devint un des chefs
des Églises réformées clandestines « du Désert », se situe autour des années 1750-1755, période clé pendant laquelle l’État essaie de réprimer, une fois pour toutes, le
protestantisme languedocien. Tout en imitant avec aplomb les lourdeurs du style
huguenot et pastoral de l’époque, l’auteur tombe dans un sentimentalisme pieux,
comme dans sa description de la visite imaginée du pasteur Antoine Court (1695-1760) dans la famille Rabaut où il aurait prédit la vocation du jeune Rabaut (p. 20-21). On ne comprend pas pourquoi le récit s’arrête en 1755 lorsque Rabaut entre en
relations avec le prince de Conti — intrigue réelle qui aurait fourni maints rebondissements romanesques. Il est vrai que le lecteur obtient un précis du fonctionnement des Églises du Désert et des mesures répressives commandées par la cour
contre le protestantisme. Mais au lieu de faire un ouvrage de fiction historique dont
les qualités littéraires sont plus que douteuses, il aurait été préférable de présenter
cette matière à travers une étude scientifique ou une nouvelle édition du vrai journal
de Rabaut (Bulletin de la Société de l’histoire du protestantisme français, 27 (1878),
p.113-124), accompagné d’une sélection de sa correspondance et de documents
officiels. Sans bibliographie, index ou annotation cohérente, cet ouvrage rappelle
certains travaux hagiographiques du dix-neuvième siècle et fait peu pour avancer
l’étude approfondie de Paul Rabaut et du Désert.
OTTO H. SELLES.
Maurice de Guérin et le Romantisme. Textes réunis et présentés par
MARIE-CATHERINE HUET-BRICHARD. Toulouse, Presses Universitaires
du Mirail, 2000. Un vol. 13,5 × 22 de 221 p.
On a coutume de placer Maurice de Guérin dans la tendance mineure du
Romantisme, à l’écart des chapelles littéraires traditionnelles. Mais on ne saurait
oublier que celui que Barbey d’Aurevilly appelait « l’André Chénier du panthéisme » a su éclairer, autant que d’autres, une génération, en réalisant dans son
œuvre le brassage d’éléments divers : réminiscences antiques, préfigurations symboliques. Ses textes sont un lieu de rencontre, et échappent à une signification
unique. On y lit les lieux communs de la pensée romantique revigorés par une exigence d’analyse intime de premier ordre. Mais cette orientation est très mobile et
s’abandonne au mal du siècle de René (« cette lecture a détrempé mon âme
comme une pluie d’orage ») ou de Sénancour. On peut en juger dans le Cahier
vert en 1832, cahier d’impressions au jour le jour.
Les communications de ce colloque, dans leur diversité, vont au cœur du problème. On y trouve l’importance des images, qui traduisent le cheminement d’un
poète à la recherche de lui-même. On aime le culte du paysage qui, s’appuyant sur
le langage technique des peintres, engage une philosophie de la vie, et suscite les
émotions les plus fortes avec des glissements imprévus. En 1836 Le Centaure,
depuis le Mont Olympe, où il s’attarde, permet de méditer sur la complexité d’une
vie humaine et animale à la fois, qui creuse son sillon dans la puissance et la vigilance de l’être, comme les nuages sauvages et inquiets. De même La Bacchante,
qui aspire au souffle de Bacchus, propose un itinéraire de fuite en désordre et de
convergence vers une tranquille et langoureuse flamme. On apprécie le poids et le
prestige de cette prose poétique, et ces superbes et mystérieuses pages, animées
d’un tremblement romantique qui plonge dans l’immensité. Ainsi, derrière l’appareil mythique, on sent monter l’histoire d’une âme et une sorte de testament spirituel. C’est une création littéraire profane d’inspiration chrétienne, avec les
contours subtils d’un catholicisme où se rattachent les habitudes pieuses de Saint
Augustin et la dure discipline de la Chênaie. Exploration sensible et riche,
démarche hésitante et modeste, scrupuleuse et pleine d’attrait.
Ces quelques lignes ne sont qu’une invitation à la lecture de cet ouvrage très
dense, d’une fine sensibilité littéraire, où sont fixées les grandes lignes d’une
découverte de Maurice de Guérin, partagé entre la ferveur et l’inquiétude.
JOSEPH-MARC BAILBÉ.
CHARLES NODIER, Contes satiriques. Édition de CHRISTINE MARCANDIER -
COLARD. Jaignes, La Chasse au Snark, 2001. Un vol. 13 × 17 de 164 p.
On aimerait, à propos de cet élégant petit volume, n’avoir à décerner que des
éloges. Christine Marcandier-Colard a repris sous le titre de
Contes satiriques, qui
n’est pas de Nodier, les quatre textes jadis rassemblés par P.-G. Castex
[1] sous la
bannière du « dériseur sensé », soit
Hurlubleu, Léviathan le Long, Zérothoctro-Schah et le
Voyage pittoresque et industriel dans le Paraguay-Roux. Elle les a
accompagnés d’une préface pleine d’intérêt, de notes substantielles
[2] et d’annexes
bienvenues.
Écrites entre 1833 et 1836, strictement contemporaines de contes beaucoup
plus fameux comme
Trésor des Fèves ou
La Combe de l’homme mort, ces pages
s’inscrivent dans une sorte de marge : elles illustrent en effet une thématique satiricolibertine, secrètement présente depuis l’origine de l’œuvre fictionnelle (
Le
prince Bibi;
Moi-même, 1799-1800;
La plus petite des pantoufles, 1805), qui
acquiert une résonance nouvelle vers la fin des années 1820 et dont l
’Histoire du
Roi de Bohême (1830) fut la première manifestation publique. À travers les extravagantes aventures de Berniquet et de Breloque
[1], Nodier attaque avec verve la
doctrine du progrès social, ou de la
perfectibilité indéfinie. Comme l’a bien senti
C. Marcandier-Colard, c’est dans un sourire désespéré que l’écrivain prophétise la
fin d’un monde fondé sur la technique, et la venue de l’
être compréhensif destiné
à succéder à l’homme.
Mais quelques qualités qu’on reconnaisse au commentaire, celui-ci ne vaut
qu’accolé à un texte ; et l’établissement de ce texte n’a pas fait l’objet de la
moindre réflexion, comme si l’éditeur scientifique avait tenu pour fixée la vulgate
des contes. On s’est donc contenté de reproduire sans contrôle — et sans le dire
— la leçon procurée par Castex, il y a quarante ans de cela.
L’édition Castex, pour laquelle ce dernier ne disposa pas des commodités de
reproduction actuelles, marqua assurément une étape importante dans la redécouverte de Nodier ; mais ce n’est pas faire injure à la mémoire du maître très respecté que de reconnaître qu’elle est néanmoins, au point de vue textuel, souvent
fautive : rares sont les contes que ne défigurent pas les fautes les plus grossières,
coquilles, coupures, etc. Or ce qu’on pardonne aisément à un pionnier devient
inacceptable chez ses épigones, et la mise à disposition de cette édition sur le serveur Gallica risque fort de susciter une véritable tradition textuelle erronée.
Hurlubleu et
Léviathan le Long parurent, respectivement les 18 août et
3 novembre 1833, dans la
Revue de Paris, et ne furent pas recueillis du vivant de
l’auteur. Sauf recours au manuscrit, le seul texte acceptable est donc celui du
périodique : quelques inadvertances mises à part
[2], la leçon Castex (et par suite
celle de Mme Marcandier-Colard) est pour ces deux contes assez correcte.
Zérothoctro-Schah, inachevé et inédit jusqu’en 1961, fut établi par P.-G.
Castex sur le manuscrit de la collection Mennessier-Nodier. Les erreurs de transcription, encore que peu nombreuses et souvent d’importance réduite
[3], ont bien
sûr passé intactes dans la nouvelle édition, qui ampute de dix bonnes lignes la section
Oramie, et omet soigneusement d’indiquer l’origine du texte.
Quant au Voyage pittoresque et industriel, il fut publié dans la Revue de Paris
du 28 février 1836, puis repris en novembre de la même année au tome XI des
Œuvres complètes Renduel, Contes en prose et en vers. De toute évidence, le texte
Renduel, qui comporte de notables variantes, eût dû être préféré ; sans s’en expliquer, P.-G. Castex dérogea dans ce cas unique au principe du dernier texte revu par
l’auteur, et opta pour celui de la Revue de Paris, cette fois agrémenté d’une
impressionnante collection de fautes, qui rendent certaines phrases absurdes ou
incompréhensibles. Mme Marcandier-Colard reproduit cette leçon défectueuse.
Parmi plus de trente bévues relevées (sur un texte de 23 pages), en voici quelques-unes : p. 119, « mornes » pour « suaves »; p. 123, « ciel de sud-est-nord-ouest »
pour « vent »; « voguer » pour « vaquer »; p. 124, « et d’expliquer les choses
inexplicables », coupé ; p. 127, « mouvements de la lune » pour « monuments »;
p. 128, « devoir impérieux » pour « droit impérieux »; p. 129, « minime locomotive » pour « machine locomotive »; « philosophie australe » pour « philanthropie »; p. 132, « gonfler » pour « ronfler »; « déforme » pour « détourne »;
p. 134, « les bois » pour « les poids »; p. 135, « autour de sa chaîne » pour « au
bout »; p. 137, « qui ne laisse » pour « qui ne se lasse »; p. 138, « avait chez des
modèles » pour « avait chez nous des modèles »… Sont-ce là des vétilles ?
L’annotation du
Voyage pittoresque et industriel par Mme Marcandier-Colard
pâtit par ailleurs de son interprétation plagiariste : bien que P.-G. Castex l’eût tenu
pour un texte original, nous croyons avoir montré que le
Voyage de Nodier était,
non un plagiat, mais une recension de l’ouvrage d’Henri Delmotte
[1], à laquelle l’auteur permit facétieusement dans un second temps de couper les ponts avec l’écrit
dont elle rend compte, afin de se donner à lire pour elle-même
[2]. Mais quoi qu’il en
fùt, l’occasion était belle de préciser, à la lumière du
Voyage de Delmotte, ce qui
revenait à l’un ou à l’autre : occasion perdue, puisque le
Voyage de Delmotte ne
semble pas même avoir été consulté. De nombreux clins d’œil à l’actualité journalistique du temps ne sont en outre qu’imparfaitement explicités, et le lecteur refermera le livre en ignorant que le
Paraguay-Roux était un odontalgique fameux, dont
la publicité s’étalait presque chaque jour en dernière page des quotidiens.
Cette publication n’est pas plus fautive que bien d’autres et offre du moins certaines qualités d’érudition. Mais il importe que les exégètes découvrent enfin que
l’œuvre de Nodier, comme celle de tout écrivain, demande d’abord une édition
sûre : fidèle, sinon critique. C’est bien le moins que mérite l’homme du livre !
JACQUES-REMI DAHAN.
GEORGE SAND, Spiridion, texte de 1842. Avant-propos de OSCAR
A. HAAC, introduction de MICHÈLE HECQUET. Genève, Slatkine
Reprints, 2000. Un vol. 15 × 22 de 320 p. ISBN 2-05-101706-09.
Les Éditions Slatkine Reprints viennent de rééditer Spiridion de George Sand,
ouvrage diffusé par Honoré Champion (version de 1842). Ce texte, devenu réellement « introuvable » comme l’indiquait le nom de la collection des Éditions
d’Aujourd’hui où il reparut en 1976, fut pourtant l’une des œuvres clés de « l’humanitarisme » français et de « l’hérésie romantique » selon les termes de Georges
Gusdorf ou de Paul Bénichou. Il constitua une révélation décisive pour des auteurs
tels que Dostoïevski, Emerson ou Renan.
Il s’agit là d’un travail savant extrêmement documenté. Oscar A. Haac, dixneuviémiste éminent et grand spécialiste du romantisme, situe, dans son avantpropos, le roman dans la vie et la production de George Sand en opérant de nombreux rapprochements, par exemple avec Michelet. Il insiste, et c’est l’un des
apports essentiels de son étude, sur la dialectique des influences de Félicité de
Lamennais et de Pierre Leroux qui se révèlent déterminantes. Il met également en
lumière les lectures opérées par Matthew Arnold, Ernest Renan ou Dostoïevski.
Michèle Hecquet, sandienne bien connue, retrace, dans son introduction, la genèse
de l’œuvre dans l’évolution spirituelle et esthétique de l’auteur. Elle évoque ses
souvenirs personnels et réminiscences littéraires et situe le livre comme une étape
intellectuelle et politique de la romancière en le confrontant aux Sept cordes de la
lyre, à Lélia ou à Consuelo.
Nous disposons, au total, d’un appareil critique très complet avec une étude sur
les manuscrits, les éditions et une table de référence pour les variantes de 1839 par
rapport au texte de 1842. Cette réédition, placée sous le patronage de Georges
Lubin, vient combler une immense lacune et s’avère donc indispensable pour les
chercheurs et les passionnés de George Sand.
GÉRARD CHALAYE.
ANNE LE FEUVRE, Une Poétique de la récitation; Villiers de l’Isle-Adam. Paris, Honoré Champion, « Romantisme et modernités »,
1999. Un vol. 16 × 23,5 de 422 p.
Ce livre est fondé sur l’idée très juste et même centrale, que, pour Villiers, le
langage humain, en tant que « parole déchue », consiste essentiellement en répétitions, ou récitations. Les ramifications philosophiques, stylistiques, religieuses et
psychologiques de cette perception sont soumises à une analyse approfondie et
détaillée. Les commentaires sont subtils et ingénieux (parfois peut-être à l’excès)
et ouvrent des perspectives éclairantes et originales.
Cependant, malgré ces qualités, à y regarder de plus près, on constate que la
lecture de certains textes de Villiers est contestable ou même carrément erronée, et
que l’auteur traite des faits incontestables avec une désinvolture surprenante.
Villiers n’a jamais écrit un conte intitulé L’Amant sublime (p. 34), pas plus qu’il
n’a publié un recueil sous le titre Légende et Histoire (p.367). Si, dans Isis,
Villiers compare Tullia Fabriana à Sergius (p. 93), il ne s’agit nullement du héros
du Prétendant, mais d’un des Sergius ducs ou princes de Naples au Moyen Age.
Le morceau sur lequel se clôt Chez les Passants n’est point L’Annonciateur mais
L’Avertissement (p. 379).
L’interprétation de certains contes est également arbitraire. Loin d’être « chargée d’espionner et de prendre en flagrant délit d’adultère les épouses infidèles »
(p. 45), L’Agence du Chandelier d’or a pour fonction de mettre en scène des adultères fictifs afin de tourner la loi sur le divorce. Le personnage principal de Maison
à louer n’est nullement « confronté à des êtres d’outre-tombe » (p. 94) ; il croit
l’être et en meurt de frayeur, mais l’ironie du récit réside dans le fait qu’il s’est
trompé. Akëdysséril n’est point « une œuvre de commande » (p. 266) ; Villiers l’a
composée spontanément pour La Revue contemporaine. Et il est aberrant de prétendre, sous prétexte du prénom Tristan, que Le Traitement du docteur Tristan est
« une véritable charge » contre Wagner (p. 244). Anne Le Feuvre a l’esprit tellement obnubilé par cette fantaisie qu’elle va jusqu’à appeler le sinistre praticien
« le compositeur ». On pourrait allonger la liste des erreurs de ce genre, qu’une
lecture plus attentive des Œuvres complètes de Villiers dans la Bibliothèque de la
Pléiade (1986) aurait permis d’éviter.
Mais il y a plus grave encore. Inévitablement, il est beaucoup question de
L’Eve future. Malheureusement, Anne Le Feuvre a compris de travers l’épisode
culminant du roman, la dernière conversation entre Hadaly et Lord Ewald. Pour
elle, l’Andréide ne fait que débiter les phrases inscrites par Edison sur les
cylindres d’or : elle affirme que Hadaly répète cette scène avant de la jouer
(p. 181), que la scène est « minutieusement répétée » auparavant (p. 184), et
qu’Edison surveille « le bon déroulement de la représentation » (p. 234). Elle n’a
donc pas vu que, ayant échappé au contrôle d’Edison après avoir quitté le corps de
Mrs. Anderson, c’est Sowana qui prend la parole et que, loin d’être une « banalité », ses paroles sont de véritables révélations sur l’au-delà. Cette incroyable
méprise fausse complètement le sens du roman.
En outre, la thèse qui sous-tend une bonne partie de la démonstration est qu’à
partir de 1883 Villiers a abandonné le théâtre pour la prose narrative. Certes,
Villiers a déclaré qu’Axël n’était pas destiné à la scène, mais il est certain qu’en
réalité sa position était bien plus nuancée (voir la section « Axël et le théâtre »
dans les Œuvres complètes, t. II, p. 1536-1541). Mais ici on tient tellement à détacher Axël du théâtre qu’on affirme (p. 270) que, dans sa conférence sur le drame,
Villiers « n’a pas lu un seul extrait de sa pièce », ce qui est totalement faux, ainsi
que le révèle le moindre coup d’œil sur le texte de la conférence, où l’écrivain n’a
simplement pas pris la peine de transcrire les passages qu’il comptait lire.
Il est dommage qu’un livre qui contient beaucoup de remarques intelligentes
soit défiguré par des bévues aussi flagrantes : sa valeur s’en trouve sensiblement
diminuée.
ALAN RAITT.
JACQUES COPEAU, Registres VI. L’École de Vieux-Colombier. Textes
établis, présentés et annotés par CLAUDE SICARD. Paris, Gallimard,
« Pratique du théâtre », 2000. Un vol. de 460 p.
Poursuivant l’œuvre souhaitée par Jacques Copeau et entreprise par sa fille
Marie-Hélène Dasté et sa nièce Suzanne Maistre Saint-Denis, Claude Sicard vient
de couronner l’édifice des Registres, qui relatent les combats de Copeau pour la
défense du Théâtre et son rôle dans la rénovation dramatique du début du XXe
siècle, en publiant le sixième tome consacré à l’École du Vieux-Colombier.
Sur le modèle des tomes précédents, C.Sicard a laissé parler des textes d’une
grande richesse et d’une grande diversité (extraits de journaux intimes, de correspondances, notes, conférences, articles critiques, livre de bord de l’École, témoignages écrits et oraux), n’intervenant que dans des notes d’une précision et d’une
rigueur remarquables, dont la présentation en bas de page, et non en fin de volume,
rend la lecture d’autant plus agréable. Ces commentaires, on l’aura vite reconnu,
viennent d’un grand spécialiste des pères fondateurs de la NRF, dont il a publié de
nombreuses correspondances. Rappelons que C. Sicard se vit en outre confier la responsabilité de la publication du Journal de Copeau et de celui de Martin du Gard.
Empruntant sa terminologie au théâtre, l’auteur présente l’ouvrage en cinq
actes, avec prologue et épilogue. Le premier acte, consacré à ceux qu’il nomme
« les intercesseurs », rappelle les rencontres fécondes de Copeau avec Gordon
Craig, Émile Jaques-Dalcroze et Adolphe Appia en 1915; le deuxième témoigne
des premiers essais de l’École dès cette date ; le troisième évoque sa mise en place
encore modeste par Suzanne Bing à la réouverture du Théâtre du Vieux-Colombier
en 1920; le quatrième, la véritable création de l’École et son fonctionnement de
1921 à 1923; enfin le dernier acte montre sa survivance en 1924, avant et après la
fermeture du Théâtre.
À travers l’évolution et les perfectionnements apportés chaque année à la
conception et au fonctionnement de l’École, surgit une vision d’ensemble qui en
révèle l’esprit : le Théâtre et l’École du Vieux-Colombier ne constituent aux yeux
de Copeau qu’une seule et même entreprise. Si le théâtre est un laboratoire pour
le renouvellement de l’art dramatique, l’École est chargée de préparer l’avènement
d’une génération nouvelle qui doit fournir des acteurs eux aussi rénovés. Le but
est de former une confrérie d’artistes susceptibles d’acquérir et de conserver un
esprit de simplicité (les éloignant du cabotinage de l’époque), d’honnêteté (refusant les recettes faciles) et de camaraderie (les préservant du vedettariat). L’accent
est mis sur l’acquisition d’une culture complète, fondée sur l’amour de l’art, de la
beauté, du travail bien fait.
Le livre révèle tous les détails passionnants de cette formation à la fois technique (diction, gymnastique rythmique, danse, chant, jeux d’improvisation, fabrication des masques, des costumes), intellectuelle (cours d’histoire de l’art et de la
littérature, lecture et explication de textes), et morale (sens du travail en équipe, de
la discipline, culte de l’art et respect du métier). Enfin C. Sicard attire notre attention sur l’aide précieuse apportée à Copeau par Suzanne Bing, sur son dévouement
et son désintéressement exemplaires.
Cet ouvrage passionnera non seulement ceux qui s’intéressent à Copeau et au
Vieux-Colombier, mais aussi tous les professionnels et les amateurs de théâtre qui
y trouveront un véritable manuel de pédagogie théâtrale.
JACQUELINE LEVAILLANT.
DOMINIQUE MILLET-GÉRARD, Claudel, la Beauté et l’Arrière-Beauté.
Paris, Sedes, « Questions de littérature », 2000. Un vol. 16 × 24 de
126 p. ISBN 2-7181-9029-9.
Dominique Millet-Gérard présente, dans ce court ouvrage, une synthèse pertinente de l’esthétique claudélienne. Le poète dramaturge s’est toujours montré très
méfiant à l’égard du terme d’« esthétique », trop étriqué, emprunté à la philosophie
allemande. Néanmoins, dans son premier chapitre, l’auteur montre comment
Claudel n’a malgré tout cessé de s’interroger sur le fonctionnement et le sens de sa
propre activité artistique, tout en jugeant avec une jubilation dévastatrice ses
confrères littérateurs : le converti Paul Claudel ne saurait en effet examiner une
œuvre en dehors d’une esthétique qui ne peut être que théologique, organisant tout
l’univers à l’aune de son Dieu créateur; comme Claudel le dit dans son Journal,
« L’homme est fait pour autre chose que la Beauté : mais pour la cause de la
Beauté » (cité p. 20). Dès lors, c’est une « esthétique de la cause finale » qui fonde
le point de vue claudélien. Le second chapitre aborde Claudel dans son activité de
critique d’arts, la peinture essentiellement, mais aussi la sculpture, l’architecture, la
musique — succinctement abordée (pourquoi n’est-il pas question de la conférence
« Le Drame et la musique » qui pose le principe d’une nouvelle esthétique du
drame musical en réponse à Wagner ?) —, la danse et les arts décoratifs. Ainsi se
dessine une vision artisanale de l’artiste, proche de celle développée par Maritain
dans Art et scolastique, par opposition à « l’idolâtrie moderne de l’art » (p. 42).
Puis l’ouvrage examine successivement chacun des grands volets de l’œuvre
claudélienne. Le théâtre, genre privilégié par Claudel, est abordé à travers une
« esthétique dramatique » (chap. III) qui rappelle les sources littéraires avant de
dessiner un panorama très clair des différentes pièces. L’œuvre poétique est associée avec l’œuvre en prose dans une étude du « rythme claudélien » (chap. IV).
Enfin, le dernier chapitre examine l’œuvre exégétique à la redécouverte de
laquelle D. Millet-Gérard a largement contribué ; elle excelle à mettre en perspective Claudel avec les sources qui l’ont influencé au début de sa carrière littéraire
— le symbolisme, Mallarmé, Huysmans — pour montrer leur plein épanouissement dans ce dernier volet qui couronne l’œuvre claudélienne.
D.Millet-Gérard maîtrise totalement son sujet. L’originalité de l’ouvrage est
surtout à rechercher dans la perspective théologique choisie qui permet d’embrasser toute l’œuvre claudélienne en lui donnant sens grâce à un fil directeur jamais
perdu. Face à une critique qui a trop tendance à morceler Claudel du fait de sa
diversité, D. Millet-Gérard lui redonne sa cohérence tout en soulignant son indéniable originalité. Une bibliographie particulièrement claire et un index des noms
de personnes complètent le livre.
PASCAL LÉCROART.
Fernand Crommelynck. Revue Textyles, n° 16. Bruxelles, Éditions
Le Cri, 1999. Un vol. 15,5 × 24 de 142 p.
Le dossier que la Revue des lettres belges de langue française consacre à
Crommelynck (1886-1970), sous la direction de Pierre Piret, est un véritable
ouvrage de travail. A une vive présentation d’ensemble de Jean Duvignaud succède
le très remarquable article de fond de Jacqueline Blancart sur le genre encore
méconnu de la farce tragique. Crommelynck en est une bonne illustration mais, à
partir de lui, c’est toute une réflexion qui est ainsi conduite sur une des réalités les
plus importantes du théâtre contemporain. Chacune des grandes pièces de l’auteur
donne lieu à une analyse approfondie. Paul Aron découvre de nouvelles sources au
Cocu magnifique tandis que Jacques Detemmerman présente la transposition
lyrique de cette même pièce par Berthold Goldschmidt et que Victor Rénier met, de
façon très fructueuse la pièce en parallèle avec
L’Ouragan, conte peu connu de
l’auteur, naguère publié par Jeanine Moulin
[1]. La Froumence de
Tripes d’or à Cécile
Hayez, la Carine de
La Jeune fille folle de son âme à Michèle Fabien, la Balbine
d’
Une femme qu’a le cœur trop petit à Pierre Piret, Alix et Léona de
Chaud et froid
à Xavier Garnier inspirent des développements et des réflexions dramaturgiques
d’une grande précision. Vers la fin de sa vie, plus de trente ans après
Le Cocu
magnifique, Crommelynck a composé
Le Chevalier de la lune ou Sir John Falstaff
à partir de scènes tirées des deux
Henri IV et des
Joyeuses commères de Windsor :
adaptation assez fidèle mais injouable à cause de sa longueur, dont Alain Piette fait
une présentation critique réjouissante et très neuve. Illustrées par un cahier de photographies de scène très éloquentes, les représentations de ce théâtre ne sont pas
oubliées : au premier plan celles de Lugné-Poe et surtout de Meyerhold dont rendent compte respectivement Isabelle Auquier et Béatrice Picon-Vallin. L’aspect institutionnel de la progressive reconnaissance de Crommelynck en Belgique fait l’objet d’une étude de Cécile Michel qui éclaire notamment les vicissitudes de la
période de l’Occupation. Martine Gilmont et Fabrice van de Kerckhove donnent
pour finir toutes les indications utiles sur les documents concernant l’auteur conservés aux Archives et Musée de la Littérature. Manifestement les critiques font bien
leur travail. On attend les metteurs en scène.
MICHEL AUTRAND.
Pierre PIRET, Fernand Crommelynck. Une dramaturgie de l’inauthentique. Bruxelles, Éditions Labor, 1999. Un vol. 15 × 21,5 de
357 p.
Dans la suite des travaux de Jeanine Moulin, de ses études biographiques et de
ses éditions de textes, Pierre Piret se consacre, lui, entièrement à l’interprétation
de l’œuvre de Crommelynck. Pour mieux caractériser sa manière, il choisit de ne
s’intéresser qu’aux grandes pièces de la maturité. Il propose ainsi du
Cocu magnifique, de
Tripes d’or, de
Carine, d’
Une femme qui a le cœur trop petit et de
Chaud
et froid, des analyses très fouillées qui s’appuient tour à tour sur les thèmes privilégiés du corps, du regard, du masque et de la parole. Analyses toutefois plus marquées par la psychologie et la psychanalyse que par la dramaturgie annoncée dans
le titre de l’ouvrage. Les catégories que P. Piret met en œuvre — et qu’il présente
peut-être un peu trop longuement — « l’authentique », « l’inauthentique » et « la
duplicité », permettent sans doute de comprendre mieux de l’intérieur les personnages souvent déroutants de ce théâtre
[2], mais, pour ce qui est de la dramaturgie
comme, en fin de volume, du rapport avec l’Histoire, elles se bornent le plus souvent à confirmer des particularités déjà connues ou à présenter des approximations
suggestives. Même si la théorie se révèle envahissante, l’avancée dans la compréhension intime des pièces reste indéniable. On attendrait un prolongement dans
l’étude de leur structure, de leur interprétation initiale et du public auquel elles
étaient destinées. car là est l’énigme centrale qu’on aimerait voir résoudre : pourquoi un théâtre si vigoureux, si riche de modernité, et même, dans certains
domaines, d’actualité, demeure-t-il encore si peu connu et si peu joué ? Les actes,
toujours attendus, du colloque de 1986 sur la fortune scénique de Crommelynck
viendront-ils enfin fournir quelques éléments de réponse ?
MICHEL AUTRAND.
MICHAEL DONLEY, Céline musicien, La vraie grandeur de sa
« petite musique ». Saint-Genouph, Librairie Nizet, 2000. Un vol. 15
× 22 de 336 p. ISBN 2-7078-1251-X.
Sous le titre « Céline musicien », Michael Donley ne se livre pas à une étude
des réalisations musicales du romancier, qu’il s’agisse de ses scénarios de ballets,
ou des chansons que Céline a composées et enregistrées. De même, il n’est qu’indirectement question de la musicalité que prend la subtile alchimie verbale du
romancier. Le projet de M. Donley est beaucoup plus général et essentiel : voir
comment la musique est la « matrice » de toute l’œuvre célinienne, à la fois dans
sa forme et son contenu.
On sait combien toute analyse jouant sur les rapports entre les arts est complexe à mettre en place, risquant, le plus souvent, de tomber dans l’emploi abusif
et vague de belles métaphores musicales plaquées sur un domaine littéraire inadéquat. M. Donley évite ce travers et pose très clairement, dans sa première partie,
sa perspective méthodologique. Il appuie sa réflexion sur les grands analystes de
la perception musicale dont Céline a eu ou pu avoir connaissance (Rousseau,
E. Hanslick, Théodule Ribot, Susanne Langer), définissant la sémantique musicale
au-delà des mots plus qu’en deçà ; dès lors, il n’a pas de mal à faire le lien avec le
langage célinien, méfiant à l’égard de toute conceptualisation, et dessinant une
forme propre à accueillir le — ou plutôt les — sens. Céline, comme le musicien,
conçoit un langage propre à s’adresser directement au système nerveux de son lecteurauditeur, afin de l’émouvoir, non sentimentalement, mais psychologiquement
et physiquement. Le critique fait notamment le lien avec le travail d’Emile Jaques-Dalcroze dont Céline a dû avoir connaissance lors de son séjour à Genève dans les
années vingt.
Dans chacune des parties suivantes, M. Donley analyse une des composantes
musicales réinvesties par Céline : l’attrait pour le mouvant, la mobilité, la danse,
expression d’une vie débridée proche de l’univers du cirque et du « guignol »;
l’importance du rythme, souvent vécu dans l’oscillation et marqué par une certaine jubilation dont témoignent les multiples scènes de bagarres et de disputes ; la
« tension transposée musicale », citée dans une lettre à Paraz, qui s’investit dans
le paradoxe et le grotesque. Les deux dernières parties prennent un tour plus synthétique et global ; M. Donley insiste tout d’abord sur la valeur positive de la
musique dans l’écriture célinienne, apportant équilibre, sincérité et guérison;
enfin, le critique montre le lien privilégié qui se développe entre l’écriture de
Couperin et celle de Céline.
M. Donley a le mérite de présenter l’écrivain sous un jour nouveau. Il relativise la place du Voyage au bout de la nuit, « le moins aventureux de tous [ses
livres] d’un point de vue stylistique », pour valoriser au contraire Guignol’s band,
« qui est peut-être son meilleur livre » (p. 87) ou les deux volumes de Féerie pour
une autre fois. Surtout, il renouvelle la vision traditionnelle de l’écrivain pessimiste et maudit marqué par le goût du néant ; analysant avec une grande précision
et une grande rigueur le texte célinien, il remet fréquemment en cause telle interprétation trop caricaturale de Julia Kristeva ou Henri Godard. Au-delà de l’écrivain aigri, cynique et désabusé, le Céline qu’il redessine apparaît comme un
romancier provocateur et clownesque, lucide mais drôle et énergique, anticléricale
mais préoccupé de spiritualité, son œuvre étant, « au niveau le plus profond, un
pamphlet qui célèbre la vie » (p. 317). M. Donley, qui avait déjà consacré une
thèse à Céline il y a presque quarante ans, témoigne d’une véritable compréhension par l’intérieur de l’œuvre du romancier ; on pourra certes le trouver bien
indulgent avec les pamphlets céliniens, expliquant simplement que « la xénophobie et l’antisémitisme […] étaient une chose courante dans la France de l’entre-deux-guerres » (p. 265), ou un peu trop complaisant avec une virtuosité stylistique
dont la légèreté et la délicatesse, vantées dans la dernière partie, sont plus une
visée rêvée qu’une réalité constante, mais il a le mérite de dessiner une poétique
célinienne, originale et forte, cohérente malgré sa complexité et ses contradictions.
L’ouvrage présente, en annexe, deux lettres inédites de Céline à Théophile
Briant, ainsi qu’une étude d’échos céliniens dans les films de Leos Carax. On
regrette l’absence d’index.
PASCAL LÉCROART.
HENRI GODARD, L’amitié André Malraux. Paris, Gallimard, 2001.
Un vol. 12 × 18,5 de 149 p. ISBN 2-07-076160-6.
Henri Godard nous propose avec ce nouveau livre un recueil de souvenirs et de
témoignages sur André Malraux (à qui il consacra naguère un pénétrant essai,
L’autre face de la littérature
[1] ). Dans
L’amitié André Malraux, il a réuni des
textes écrits par des hommes (et une femme) venus d’horizons géographiques et
politiques très divers, mais qui témoignent tous de l’importance de l’amitié dans
la vie de Malraux. « Ceux qui s’expriment ici ont fait leur compte — écrit
H. Godard —, et trouvé que l’amitié avec Malraux valait que l’on dépasse irritations ou désapprobation dans tel ou tel domaine particulier ». Écrivains et philosophes, compagnons rencontrés pendant la guerre d’Espagne ou dans la captivité
en 1940, son premier traducteur japonais ou l’aumônier de la Brigade Alsace-Lorraine, chacun de ces témoins éclaire ou révèle une facette de la personnalité de
Malraux. Le bibliophile des années vingt est évoqué par Pascal Pia ; l’ami fidèle,
par Louis Guilloux et Kiyoshi Komatsu; le causeur éblouissant, par Maria Van
Rysselberghe, Romain Gary et Raymond Aron qui se souvient aussi de la gentillesse et de l’humour du Malraux des années trente. Enfin, dans un texte inédit
qui sert de conclusion au recueil, Jean Grosjean écrit de l’homme qu’il fréquenta
pendant près de quarante ans : « Il empêchait de s’endormir. Le jour présent était
avec lui vraiment présent et presque un lendemain. [...] Il pensait que chaque
humain a un rôle supérieur au reste de l’univers. Et il déguisait mal la simplicité
avec laquelle il tentait de remplir le sien ».
FRANÇOIS DE SAINT-CHÉRON.
HECTOR MC GILLIVRAY, Malraux et la révolte irrationnelle. Politique, histoire et culture. Lettres modernes Minard, 2000. Un vol.
13,5 × 19 de 120 p.
Cet ouvrage est composé de deux études distinctes, portant l’une sur l’évolution politique de Malraux, l’autre sur sa conception de la culture dans son rapport
avec la société. Que l’esprit de Malraux ait été la révolte et comment elle a pu se
concilier avec sa fidélité inconditionnelle au général de Gaulle, Hector McGillivray l’explique assez facilement par la vision anti-marxiste d’une Histoire-Destin
irrationnelle. Quant à sa politique culturelle dont il rappelle les principales lignes
de force, elle semblerait avoir été au moins partiellement remise en question par le
démenti de mai 68. Le fondement de Malraux jusqu’au bout aura été le désir de
révolte et l’irrationalité son paradoxal point d’appui. N’est-ce pas ce qu’il aurait
voulu faire entendre en ressuscitant la notion de « farfelu » ?
MICHEL AUTRAND.
FRANK WILHELM, Dictionnaire de la Francophonie luxembourgeoise, « Cahiers francophones d’Europe Centrale-Orientale », hors
série, 1999. Un vol. 15 × 22,5 de 414 p. ISBN 963-037-490-0.
La littérature luxembourgeoise de langue française est la mal-aimée de la
famille francophone. Plus d’un lecteur sera surpris de découvrir autant d’écrivains
inconnus dans le gros volume que Frank Wilhelm, orfèvre en la matière, consacre
aux divers aspects de la vie culturelle luxembourgeoise. Son projet vise à l’exhaustivité et tient de l’encyclopédie. Outre la littérature, il prend en considération
de nombreux paramètres, tenant à l’histoire du Luxembourg, à sa vie intellectuelle, à sa sociologie et même, surprise !, à des visiteurs étrangers (François Ier,
Louis XIV, Hugo, etc.). Peut-être eût-il fallu ordonner davantage, voire hiérarchiser, les informations qui se succèdent alphabétiquement, l’énumération l’emportant souvent sur la synthèse attendue. Il est vrai que la longueur des notices suffit
à mettre en évidence la différence entre des écrivains majeurs et de trop nombreux
minores, auteurs qui, d’une conférence, qui, d’une unique plaquette, qui, d’un
manuel scolaire… Dans le meilleur des cas, aux informations biographiques et
éditoriales s’ajoutent un résumé des principales œuvres et une bibliographie. On
appréciera aussi les incursions dans la sociologie culturelle, sous forme de notices
synthétiques, consacrées à la vie politique, à l’usage du français, aux revues, aux
maisons d’édition, à la vie religieuse, voire aux hauts lieux de la vie littéraire, bref
un parcours panoramique qui, à travers une masse considérable de détails introuvables ailleurs, illustre les difficultés culturelles de ce pays trilingue et la signification affective que revêt l’usage du français pour une minorité de francophones.
La brève anthologie (45 pages) sur laquelle s’achève le livre est malheureusement
limitée à quelques textes d’écrivains immédiatement contemporains, d’intérêt
inégal. On attend de M. Wilhelm, dans un second temps, une anthologie plus
ample, qui donnerait aussi la parole à des écrivains tels que Dune, Rosemarie
Kieffer, Leydenbach, Noppeney, Palgen, Sorrente, Thyès et bien d’autres encore.
Ils méritent assurément d’être mieux connus.
ROBERT JOUANNY.
Revue d’Études Françaises, Revue annuelle publiée par le département d’Études Françaises et le Centre Interuniversitaire d’Études
Françaises de l’Université Eötvös Loránd de Budapest, avec le
concours du Service culturel de l’Ambassade de France en Hongrie.
Directeur : IMRE SZABICS. Budapest, Balassi Kiadó, 1996-1999.
Quatre vol. 16,5 × 23,5 de 348 p. (1996), 361 p. (1997), 266 p. (1998),
279 p. (1999). ISBN 1416-6399.
Jusqu’en 1996, il n’y avait en Hongrie qu’une seule publication annuelle réservée essentiellement aux études françaises : celle éditée à l’Université de Debrecen
sous le titre de Studia Romanica, rebaptisé Studia Romanica de Debrecen il y a
une dizaine d’années. La création de la Revue d’Études Françaises fera donc date
dans l’histoire de nos disciplines qui disposent désormais de cette nouvelle tribune, ouverte à l’ensemble des enseignants-chercheurs du pays dans ce domaine
particulier de la recherche. Dans son adresse « au lecteur bénévole », Imre Szabics
écrivait : « Une naissance, ne serait-ce que celle d’un modeste périodique, est toujours un moment quelque peu solennel. Pour marquer l’événement, nous n’aurions
pu trouver mieux que de publier, dans ce premier numéro, les actes des “Journées
d’Études Françaises”, organisées du 25 au 27 janvier 1996 à Budapest »… Ces
journées d’études ont permis, en effet, de faire le point sur la situation du français
et des études françaises en Hongrie, en même temps qu’elles ont donné à un certain nombre de spécialistes en linguistique et en littérature françaises l’occasion de
parler de leurs travaux de recherche en cours.
Le numéro de 1997 aura en fait le même caractère varié, avec une nette prédominance d’articles consacrés à des sujets littéraires allant du Moyen Age
(Katalin Halász, « Quelques cas de dédoublement de personnage dans le Lancelot
en prose », p. 71-83) jusqu’à nos jours (avec une intéressante analyse, par Miléna
Horváth, des « Voix écrites dans L’Amour, la fantasia d’Assia Djebar »). C’était
aussi le premier numéro à accorder une place remarquée à des auteurs extérieurs,
tels que le médiéviste Gérard Jaquin (« La justification d’Yseut », p. 83-95), ou
Marie-Madeleine Fragonard (sur les Antiquitez de Rome de Du Bellay, p.153-165) ; et même au poète Suzanne Allen dont des textes en prose et en vers ont été
présentés par Patrick Quillier sous le titre de « Défense et illustration d’une voix
réfractaire » (p. 49 sq.).
Avec le numéro 3, la Revue a inauguré son premier numéro spécial, en
publiant les Actes des Rencontres en l’honneur d’Iván Fónagy, colloque organisé
du 7 au 9 mai 1997 à Budapest avec la participation de contributeurs appartenant
non seulement à l’Université, mais aussi à l’Académie des Sciences de Hongrie et
à l’Institut italien de Budapest, autour d’une thématique ainsi définie :
« Linguistiques, poétiques, musiques ». La richesse de ce numéro, impossible à
résumer en quelques lignes, ne nous permet que d’en recommander la lecture à
tous ceux qui s’intéressent à la linguistique générale, la psycholinguistique, la
poétique, la musique, la traductologie… autant d’aspects des recherches entreprises par lván Fónagy.
Enfin le numéro 4, à côté d’un impressionnant ensemble d’articles de linguistique et de littérature, a ouvert une nouvelle rubrique intitulée Hungarica, consacrée à l’étude de faits littéraires ou historiques provenant de l’étranger et concernant la Hongrie, rubrique créée à l’initiative de la regrettée Klára Csürös, disparue
cette même année, auteur de Variétés et vicissitudes du genre épique de Ronsard à
Voltaire (« Bibliothèque de littérature générale et comparé », n° 21, Paris,
Champion, 529 p.). On peut lire dans cette rubrique : « Dame Magdaleine de
France et Lancelot, roy de Hongrie » (p.239-254), par Péter Horváthy; « Un
voyage en Hongrie au XVIIe siècle : une source redécouverte » (p. 254-258), par
Gábor Gellért, et « Le capitaine Brideron à la guerre de Hongrie » (p. 258-263),
par Imre Vörös.
Le numéro de l’an 2000 est sous presses. Souhaitons à la Revue la longévité
qu’elle mérite et dont on voudrait espérer qu’elle ne sera pas menacée par des problèmes de financement, cet éternel écueil de toute publication scientifique.
TIVADAR GORILOVICS.
PAUL RICOEUR, Válogatott irodalomelméleti tanulmányok [Choix
d’études de théorie littéraire]. Choix de textes établi et présenté par
MIHALY SZEGEDY-MASZAK, trad. par GERGELY ANGYALOSI et alt.
Budapest, Éd. Osiris, « Irodalomelmélet » [Théorie littéraire], 1999.
Un vol. 12,5 × 19,5 de 427 p. ISBN 963-379-334-3.
Abstraction faite de quelques études de Paul Ricoeur publiées en revues ou
dans quelque recueil thématique, c’est la première fois qu’un choix de textes aussi
important est réuni en volume en Hongrie où, au cours du dernier demi-siècle, les
retards se sont sensiblement accumulés dans le domaine de la traduction d’ouvrages de théorie littéraire. Sans entrer ici dans la discussion des raisons de cette
carence, il convient néanmoins de noter qu’elle n’est pas, quoi qu’on en puisse
penser, le signe d’un isolement de la pensée critique, puisque la plupart des chercheurs hongrois ont lu (ont pu lire) ces ouvrages à leur parution (ou presque) dans
le texte ou, tout au moins, en traduction (anglaise, française, allemande ou italienne par exemple). Il n’empêche que l’absence de traductions constitue un handicap réel pour une fraction importante du public que ces problèmes intéressent à
quelque titre que ce soit, car, d’une part, rares sont ceux qui maîtrisent suffisamment les principales langues qui servent de moule à la pensée théorique contemporaine, et d’autre part, tout ce qui se produit de remarquable sur le plan international dans ce domaine, n’est pas forcément traduit dans la ou les langues
étrangères qu’un chercheur, pour sa part, maîtrise le mieux. Last but not least,
dans le cas du hongrois, langue finno-ougrienne qui ne saurait profiter, par conséquent, des avantages d’une appartenance commune à la grande famille indoeuropéenne, la traduction, depuis au moins la fin du XVIIIe siècle, doit se mettre aussi
au service du développement à la fois de l’idiome national et de la culture littéraire et scientifique, en se donnant la mission de « transplanter » (comme on dit)
ce que l’Europe et, depuis un siècle surtout, l’Amérique produisent de nouveau
dans les différentes sphères de la connaissance ou de la création artistique, en s’efforçant, en ce qui concerne la production scientifique spécialisée, d’acclimater des
terminologies et des phraséologies dont la transmission et, ce qui est autrement
difficile, l’assimilation organique pose bien des problèmes. Le présentateur du
recueil attache à cet aspect de la réception une importance toute particulière, en
allant jusqu’à dire (p. 422) que « l’appréciation de l’œuvre de Ricoeur dépend fortement de la traductibilité de son langage technique », et cela d’autant plus que le
français n’est pas toujours à la base de sa terminologie, et qu’il lui est arrivé de
rédiger des textes en anglais. « Il n’est pas du tout absurde d’avancer l’idée que le
jugement porté sur ses œuvres risque d’être différent, suivant que l’on pense en
français, en anglais ou en allemand » (p. 423).
Les traducteurs des textes sélectionnés ont adopté une méthode qui se voulait,
philologiquement parlant, rigoureuse mais dont certaines pratiques nuisent considérablement à l’exigence de lisibilité. Un seul exemple : alors même qu’un
lexique spécial (incomplet par ailleurs) est placé en appendice de manière qu’on
puisse le consulter à tout moment, les traductions elles-mêmes renvoient à leur
tour systématiquement aux termes français ou étrangers, en les mettant entre
parenthèses dans le texte, et ce qui est plus gênant encore, en appliquant cette
méthode à chaque occurrence, parfois plusieurs fois à la même page. Ce qui
donne, par exemple, cinq occurrences du mot discours après son équivalent hongrois sur la seule page 164.
Le recueil, qui accorde un sens large à la notion de théorie littéraire, s’ouvre
sur Qu’est-ce qu’un texte ? et Structure et herméneutique pour ménager ensuite
une place à la section intitulée par le rédacteur du volume Christianisme et
morale, comprenant notamment La signification du péché originel, un article de
Labor et Fides sur le problème du Mal, enfin l’étude publiée en anglais en 1981
sur l’herméneutique de l’idée de Révélation. La troisième et dernière partie puise
essentiellement dans deux ouvrages de Paul Ricoeur : La métaphore vive et, bien
entendu, Temps et récit. De ce dernier le rédacteur du recueil a sélectionné La
triple mimésis, Monde du texte et monde du lecteur, enfin L’entrecroisement de
l’histoire et de la fiction.
La présentation à la fois précise et dense de l’œuvre de Paul Ricoeur, sous
forme de postface, est introduite de façon très classique par une substantielle
esquisse biographique et nuancée — malgré l’admiration pour la richesse et la
nouveauté de cette œuvre — par quelques observations critiques, notamment en ce
qui concerne des lacunes d’information bibliographique dans tel ou tel domaine
particulier, ou encore un certain éclectisme qui caractériserait les œuvres antérieures à la publication de Temps et récit. L’auteur, qui ne manque pas du reste de
souligner l’importance des révisions successives auxquelles Ricoeur lui-même
soumet sa propre recherche, tient à éclairer les rapports internes et dialectiques qui
sous-tendent la pensée du philosophe et du théoricien littéraire, tout en mettant
l’accent sur l’œuvre de ce dernier. Dans sa conclusion, M. Szegedy-Maszák s’exprime en ces termes (c’est moi qui traduis) : « Il est probable que dans tel ou tel
domaine auquel touchent les études ici réunies, on pourrait trouver des auteurs
pouvant prétendre, plus que Paul Ricoeur, à l’originalité, mais on n’en constatera
pas moins que notre époque ne connaît pas de penseur dont l’horizon scientifique
soit aussi vaste que le sien. A la fin du XXe siècle, personne n’a compris avec
autant de force que cet excellent connaisseur des traditions françaises, allemandes
et anglo-saxonnes, que la théorie littéraire se doit de solliciter l’apport d’autres
spécialités. […] L’idée maîtresse de son œuvre, à savoir que la science ne saurait
aller de l’avant qu’en profitant de la concurrence des différents modes d’interprétation, pourrait exercer un effet stimulant sur les générations à venir ».
TIVADAR GORILOVICS.
JEAN-PIERRE RICHARD, Essais de critique buissonnière. Paris,
Gallimard, 1999. Un vol.
Essais de critique buissonnière : beau titre où chaque mot compte avec sa
charge d’ambiguïté (essai : est-ce simple « tentative » ou désignation générique
d’un « ouvrage en prose de facture très libre traitant d’un sujet qu’il n’épuise
pas » ?), où affleure le paradoxe (la critique n’est-elle pas toujours, si peu que ce
soit, pédagogique et donc du côté de l’école, pas buissonnière du tout ?). Titre où
se lit, entre modestie et humour, la foncière liberté d’une démarche singulière.
Sans doute Jean-Pierre Richard a donné toutes les preuves extérieures d’allégeance à l’école : faire d’innombrables fiches, théoriser une méthode, écrire des
sommes sur Mallarmé, Proust, Chateaubriand. Mais même par temps d’équations
structuralistes, il avait élu domicile de recherches dans le sensible, le sensuel, la
chair du monde (en compagnie de Merleau-Ponty déjà). Et il s’obstinait à prétendre, comme Bachelard, ici encore et toujours son plus proche complice, et avec
la même gourmandise, que les livres sont d’abord affaire de plaisir, y compris les
livres de souffrance, y compris les livres de critique.
Il a depuis longtemps remisé les études exhaustives du côté de l’école pour
se livrer aux petits bonheurs des brèves Microlectures (1979,1984) qui semblent
le fruit de rencontres de hasard, de rêveries imprévues, au fil des jours et des
(re)lectures.
Depuis L’État des choses en 1990, jusqu’à son dernier livre, ces Essais de critique buissonnière, en passant par Terrains de lecture (1996), depuis qu’il a quitté
Le Seuil pour Gallimard, il a choisi, sans négliger pour cela les fourrés de ses
anciens domaines, d’effectuer des incursions en nouveaux territoires jusque là
réservés aux plumes rapides des journalistes, les œuvres en cours d’écrivains tout
à fait contemporains, souvent peu ou mal connus.
Il traite ceux-ci, Robert André, Marie Desplechin, Dominique Meens à égalité
avec ceux-là, Hugo, Michelet, Musset, Claudel ou Proust, Ponge ou Giono. Car il
cherche chez tous à éventer le même secret, celui, toujours unique, d’une « communication vive » avec le monde d’où a procédé, d’où procède l’œuvre, le mouvement même d’écrire une œuvre.
Pénétrant par tranquille effraction, avec impudence et liberté, dans le domaine
des autres, il livre ses trouvailles : pour chacun un motif pressenti comme fondamental, pour tous ceux qui voisinent ici la communauté, approximative, d’un
motif emprunté à la nature, bestiaire marin de Michelet, papillon et prairie d’Anne
Serre (si différente de l’herbe selon Jacques Réda précédemment explorée), poisson de Marie Desplechin. A partir de là, il pourrait déployer tout le volume de
l’œuvre en thématicien — la lecture, on le voit bien, est toujours aussi méticuleuse, puisqu’il s’agit toujours d’explorer son plaisir —, mais à d’autres les
devoirs, à lui les petites baies si succulentes des buissons. Il s’attarde à définir le
grain d’une écriture, s’arrête à une page, joue avec un mot (Boston ou tapioca), il
déplie les mille nuances d’une sensation, il esquisse des pistes en étoile, suggère
des liaisons, des parentés, aperçoit des équilibres éphémères, un bonheur à portée
de main, et passe.
Ici, comme toujours, on trouvera deux livres en un : des pages où il nous
entraîne à sa manière, entre séduction et autorité, à pénétrer dans les œuvres des
autres, et un autre livre, secret, le sien, sa Recherche, sa façon à lui de retenir le
temps. Des pages anciennes sur le brouillard de Londres (chez Mallarmé, à première vue) à ces pages récentes sur la pétanque (sous couvert de deux livres de
P. Sansot et Ph. Delerm, mais nous avions déjà lu « Pierre écrite » dans Pages
Paysages) et en vérité partout, on le devine, à travers cette écriture constante,
dense et subtile, alerte et attentive, enveloppante, qui n’appartient qu’à lui.
Critique buissonnier qui décline à sa façon l’éloge du monde, des livres et des
mots, Jean-Pierre Richard est aussi un écrivain clandestin.
MIREILLE SACOTTE.
Nourritures et Écriture. Tome I. Littératures étrangères, littérature comparée et arts. Tome II : Littératures d’expression française. Publié par MARIE-HÉLÈNE COTONI. Nice, Publications de la
Faculté des lettres, arts et sciences humaines de Nice, nouvelle série
nos 57 et 62), 1999-2000. Deux vol. 16 × 24 de 296 et 333 p.
Ces deux tomes nous convient à un repas aussi savoureux que roboratif et soulignent — si besoin est — combien sont variés et insoupçonnés les investissements d’une lecture alimentaire. Comme le remarque M.-H. Cotoni dans la belle
synthèse qui figure en avant-propos, le thème alimentaire fait émerger des discours
latents et constitue un vecteur de sens privilégié. Dans son « Lire la nourriture »
au tome II, V. Jouve estime que les passages qui renvoient à ce thème ne se lisent
pas comme les autres — référent particulièrement efficace d’une part, sujette au
surinvestissement symbolique de l’autre, la nourriture poursuit vigoureusement sa
double lancée. Il ne s’agit pas pour autant que de démontages littéraires.
L’ensemble des vingt-six essais recouvre un champ allant du XVIe au XXe siècle.
Certains d’entre eux traitent d’histoire, de correspondance ou de modes d’expression non linguistiques (peinture, musique), donnant ainsi au titre de cet ouvrage
pluridisciplinaire son sens le plus large. Vu les nombreux avatars du nutritif, la
gamme des représentations s’étend du charnel au spirituel, de l’abondance utopique à la dévoration maléfique, des confins de la nature brute aux raffinements
subtils de la civilité.
Le tome I, où il est surtout question d’auteurs du XXe siècle, nous offre un
menu de littératures allemande, américaine, espagnole, latino-américaine, italienne et… nissarde, sans oublier la comparée. S’y ajoutent la vision comestible
du monde de Dali (ludiquement intitulée « repas de gala »), ainsi qu’un survol des
« meilleures tables de la peinture ». Le plus étonnant du groupe est la fort savante
étude d’une scène du Wozzeck d’Alban Berg qui tourne en ivresse, Nous sommes
loin des schémas simplistes du père Polycarpe Poncelet et sa gamme des saveurs
(1755) ! Les quinze essais du tome II se limitent aux auteurs d’expression française avec, en tête, la pénétrante analyse de V. Jouve qui, au moyen de passages
renvoyant à l’alimentaire et en s’appuyant sur des textes critiques montre comment « la nourriture apparaît comme un carrefour normatif ». B. Périgot nous rappelle que chez Rabelais l’estomac est tout autant le noyau d’un bas corporel qu’un
lieu divinisé, tandis que J. Pieu, ciblant la représentation de l’Eucharistie, se
concentre sur la nourriture spirituelle que renferment les poèmes de Sponde. Ce
qui nourrit l’esprit peut toutefois signaler une parodie littéraire. C’est ainsi, selon
H. Baby, qu’il faut lire Le Page disgracié de Tristan (1643). Mieux connues et plus
exploitées, les Fables de La Fontaine forment un creuset, nous dit A. Jaubert, où
s’équilibrent ordre symbolique qui épure et reconnaissance du naturel. Suivant en
cela les traces de L. Marin, L. Viglieno traite de l’oralité et du statut de l’ogre dans
les Contes de Perrault. Malgré son régime aberrant, l’ogre appartient au monde de
la culture puisqu’il aime le cuit. M.-C. Grassi donne un texte richement documenté sur le protocole de table au XVIIe siècle dont l’évolution mène à la mise en
place d’une esthétique classique comme d’une diététique qui préfigure la gastronomie. Ch. Mervaud nous ramène, après son beau livre, à la table de Voltaire, chez
qui « l’aliment baigne dans l’idéologie ». M.-H. Cotoni signale à travers la correspondance de Frédéric II un roi soucieux de l’alimentation de ses sujets, poursuivant une politique agricole éclairée, et mangeant sobrement tout en étant fin gourmet, tandis que J. Domenech fait ressortir le modernisme de Tissot qui préconise
un régime salubre et une bonne dose d’exercices corporels pour « gens de
lettres ». Lorsque C.-P. Pérez étudie la « cuisine de sorcière » de Lautréamont, le
discours alimentaire passe du sain au malsain, ce à quoi J.-M. Seillan fait écho. Se
penchant sur Huysmans, il constate qu’aux mangeurs romanesques se surajoutent
gastralgiques, dyspeptiques, dysentériques et diarrhéiques. Vision semblable chez
Giono d’après B. Bonhomme, où la nourriture tourne en « banquet de la mort ».
Restent deux essais qui se distinguent du reste. L’un, dû à M. Biagioli-Bilous, analyse l’ensemble des discours culinaires dans l’œuvre de Barthes (à notre connaissance, une première) et rappelle que la cuisine est l’unique pratique de signes non
langagière à laquelle l’écrivain se soit intéressé. L’autre, qui clôt le volume en
beauté et l’assaisonne d’exotisme, est le seul qui soit consacré à l’écriture francophone. A. Chemain y constate que le cannibalisme symbolique devient le « noyau
irradiant » de certains types d’écriture francophone (entendons, africaine).
Groupe d’essais qui illustre fort habilement le sérieux et les possibilités d’une
approche qui a le vent en poupe mais où, chez d’autres, la facilité est trop souvent
de mise.
BÉATRICE FINK.
Rire des Dieux. Études rassemblées par DOMINIQUE BERTRAND et
VÉRONIQUE GELY-GHEDIRA. Clermont-Ferrand, Presses Universitaires
Blaise Pascal, Publications du CRLMC, 2000. Un vol. 14,5 × 21 de
429 p.
Le rire est si rarement pris au sérieux qu’il y a de quoi se réjouir d’un colloque
qui nous en vaut une si ample approche pluridisciplinaire et comparatiste. Plus de
trente communications
[1] vont de la Bible et de l’antiquité grecque jusqu’au
XIX
e siècle et donnent pour chaque moment historique important, sur un grand
auteur ou un auteur de second plan, des analyses d’une remarquable précision,
assorties la plupart du temps d’une efficace bibliographie. La littérature française
n’est pas seule sollicitée, mais également, à partir de textes souvent très peu
connus, les littératures russe (Tatiana Smoliarova et Marc Pradoux), tchèque
(Alain Montandon), anglaise (Thomas Stauder
[1] ), espagnole (Didier Souiller), italienne (Véronique Gély-Ghedira et Patricia Eichel-Lojkine) — et encore les arts
picturaux avec la peinture de Rubens
[2] (Stephane Lojkine) et celle des dieux à la
fin de l’âge classique (Aurélia Gaillard) ainsi que les pages auxquelles on revient
toujours de Baudelaire sur
L’Essence du rire (Vérane Partensky). A côté des
articles généraux d’introduction ou de synthèse (Jean-Claude Ranger, Bernard
Sarrazin, Dominique Bertrand), on notera tout particulièrement les apports de
Charles Mazouer sur la dérision dans les mystères du Moyen Age, de Guillaume
Peureux sur la poétique de la gaieté chez Saint-Amant, de Jacques Wagner sur le
rire joyeux de La Mettrie, de Dominique Quéro sur les dieux à la foire. Presque
toutes ces études — et celles aussi que la place me manque de nommer — posent
avec netteté, et souvent de très curieuses nuances, le problème majeur, celui du
sens du rire. Le rire contre les dieux ne peut passer sous silence un rire avec les
dieux, comme celui des dieux, fou rire et rire fou dans lequel une essence divine
est retrouvée. Diabolique ou divin, rire du non ou rire du oui, entre ces deux
extrêmes trouve sa place la riche variété des études présentes.
MICHEL AUTRAND.
[1]
J’indiquerai en romain la leçon de l’édition originale retenue par A. Larsen et en italique la
correction que je propose : p. 133, vous leveront mieux /
vous [é]leveront mieux — p. 144, corps
bien impollu /
corps impollu — p. 225, v. 230, de Geans /
des Geans — p. 236, v. 23, amour /
Amour — p. 242, v. 158, ensemencent /
ensemence — p. 251, v. 331 Quay-je […] portay /
Qu’ay-je […] porté — p. 272, v. 263 et p. 275, v. 338, avec /
avecque — p. 277, v. 381, estant /
est tant
— p. 308, voilans /
violans — p. 320, jusque aux /
jusques aux.
[2]
La leçon erronée, en romain, est suivie de la leçon originale en italique : p. 124, agreeable /
agreable — p. 127, bonnesteté /
honnesteté — p. 132, les champs /
les doux champs — p. 141
estre aymé /
estre tant aymé — p. 227, v. 270, amie; /
amie, — p. 229, v. 322, Blanche /
blanche
— p. 230, v. 333, Venus, obeissant /
Venus obeissant — p. 234, v. 413, feel /
seel — p. 239, v. 76,
s’en va un pied /
s’en va d’un pied — p. 244, v. 183 Natif /
natif — p. 245, v. 205, et p. 305, v. 12,
enterpris /
entrepris — p. 248, v. 262, son /
sont — p. 253, v. 380, muse /
musc — p. 265, v. 109,
avec trois /
avec les trois — p. 275, v. 328 et p. 286, v. 571, pitieux /
piteux — p. 279, v. 415, point
omis en fin de vers — p. 305, En fertile argument telle abondance /
En sterile argument trouvant
telle abondance — p. 323, Castor voit /
Castor s’y voit.
[3]
Page 224, la ponctuation des vers 209-210 n’est conforme ni à l’usage moderne, ni à l’originale : il faudrait
Clare : et
rare, — p. 248, v. 278, l’originale porte :
Celuy a dit Pallas;
A. Larsen corrige sans mentionner sa correction :
Celuy, a dit Pallas; il faudrait :
Ce luy a dit
Pallas. — p. 258, v. 472, l’ajout non signalé d’un virgule n’est pas justifié. — p. 263, v. 79, l’originale porte :
Ce dit il esbranla; A. Larsen corrige sans mentionner sa correction :
Ce dit-il,
esbranla; il faudrait :
Ce dit [,] il esbranla. - p. 291,
prée, pourtant bien attesté dans toute la poésie de la Pléiade, est remplacé par
prairie qui fait un vers faux !
[1]
Grâce à Jacques Truchet, in
Théâtre du XVIIIe siècle, Paris, Gallimard, « Bibl. de la
Pléiade », t. I, 1972, p. 449-490.
[2]
D. Trott, dans une édition récente (Montpellier, Éditions espaces 34,1996) joint à
Arlequin
sauvage, Le Faucon et les oies de Boccace (1725). Le talent dramatique de Delisle s’est exercé
dans des tonalités différentes, mais ses deux premières pièces seules ont plu sans réserve au public
des Italiens.
[1]
Charles Nodier,
Contes, avec des textes et des documents inédits, éd. P.-G. Castex, Paris,
Garnier, 1961, p. 391-462.
[2]
Quelques erreurs et omissions de détail : p. 42, l’allusion à Christophe Morin vise, par une
étrange distraction de l’auteur,
Michel Morin, dont le
funestissimus trepassus en vers macaroniques fut un des grands succès de la
Bibliothèque bleue; p. 49, il n’est nullement question du
chevalier de Saint-Georges, mais bien… du chevalier célestiel saint Georges, terrassant le dragon;
p. 93, Nodier n’est pas l’auteur « d’une
Bibliographie entomologique et d’un
Catalogue raisonné
des ouvrages relatifs à l’entomologie et aux insectes », mais d’une
Bibliographie entomologique
ou Catalogue raisonné…; p. 111, Xénomane n’est pas un « néologisme formé par Nodier », mais
un personnage emprunté à Rabelais
(Tiers Livre & Quart livre), compagnon de Pantagruel,
« grand voyagier & traverseur des voyes périlleuses ».
[1]
Breloque est un personnage récurrent : « fou bizarre et capricieux », il figurait déjà dans
l’
Histoire du Roi de Bohême une des trois modalités du narrateur, et réapparaît en 1842 dans « Un
renard pris au piège », des
Scènes de la vie privée et publique des animaux.
[2]
Dans
Hurlubleu, « capricante » pour « caprizante », « oranges » pour « orangers » (corrigé
dans la nouvelle édition); dans
Léviathan le Long, « justement » pour « prestement »; accord
malencontreux, « procurée » pour « procurés »; « figurez-vous » pour « imaginez-vous »; « héritier » pour « héréditaire »; « respective » pour « relative »…
[3]
Signalons cependant : « mœurs » pour « erreurs », « habituer » pour « exercer », « feux
nombreux » pour « faux nombreuses », « Chimborago » pour « Chimboraço », « tourner les
cendres » pour « détourner », « manchettes » pour « mouchettes », « plein d’assurance » pour
« avec plus d’assurance », etc.
[1]
Voyage pittoresque et industriel dans le Paraguay-Roux et la Palingénésie australe, par
Tridace Nafé Théobrôme de Kaout t'chouk, gentilhomme breton, sous-aide à l'établissement des
clysopompes, etc. Au Meschacébé [Mons], chez Ilered-Sioyoh [Hoyois-Derely], 1835, in-8°, 30 p.
— Delmotte, qui était en relation épistolaire avec Nodier depuis 1831 et collabora épisodiquement
au
Bulletin du Bibliophile, adressa sa plaquette au bibliothécaire de l'Arsenal le 13 janvier 1836 :
« C'est un essai, dans un genre de facétie dont je n'ai jamais rencontré d'autre exemple ».
[2]
Voir notre mise au point,
Histoires littéraires, n° 2, avril-juin 2000, p. 156-158.
[1]
In
Fernand Crommelynck. Textes inconnus et peu connus, Bruxelles, Palais des Académies,
1974, p. 291-295.
[1]
Notamment
Fernand Crommelynck ou le théâtre du paroxysme, Bruxelles, Palais des
Académies, 1978, et
Fernand Crommelynck. Textes inconnus et peu connus. Étude critique et littéraire, Bruxelles, Palais des Académies, 1974.
[2]
Pour la compréhension de ce théâtre, des rapprochements avec Pirandello, Anouilh ou même
Audiberti auraient pu aider au moins autant que Lacan ou Derrida.
[1]
Gallimard, 1990.
[1]
Ne pourrait-on, ne serait-ce qu’en une ligne, situer chaque participant ?
[1]
L’essentiel de l’article en question échappe au lecteur qui ne connaît pas l’anglais. Il
conviendrait de faire l’effort supplémentaire de traduire les citations présentées.
[2]
L’ouvrage comporte en outre une iconographie très heureuse, en particulier pour Rubens. La
psychanalyse en revanche, utilisée à plusieurs reprises, n’apparaît pas d’une utilité convaincante.