2002
Revue d'Histoire Littéraire de la France
Littérature et enseignement : la réduction polymathique
Sylvain Menant
[*]
Pour introduire un ensemble d’articles consacrés à la place de la littérature dans l’enseignement, l’auteur souligne l’actualité du débat sur cette question, mais aussi son ancienneté,
qui contribue à sa complexité, l’histoire laissant des traces profondes dans la pensée collective et dans les méthodes. Il montre comment au XVIIIe siècle la littérature n’est admise dans
les programmes de formation qu’à condition d’être soumise à une harmonisation et à une
normalisation. Ce traitement crée, à partir du foisonnement des textes, des séries, les séries
pédagogiques ainsi forgées étant d’autant mieux acceptées qu’elles ne constituent qu’un cas
particulier du phénomène sériel qui est un aspect majeur de la littérature d’Ancien Régime.
Ces analyses sont corroborées par l’expérience des écrivains modernes qui se retournent vers
leur passé : si la littérature mérite sa place dans l’enseignement pour de profondes raisons, ce
n’est pas la littérature que sert l’enseignement de la littérature. La polymathie, cette méthode
ancienne d’étude des textes qui en faisait le prétexte d’un enseignement encyclopédique, est
emblématique de l’effet réducteur qu’entraîne tout enseignement de la littérature.
La place que doit occuper la littérature dans l’enseignement est
aujourd’hui l’objet d’un débat complexe. Ce débat oppose les spécialistes
de la littérature du passé, les professionnels de l’éducation des adolescents, les représentants des diverses et nombreuses disciplines qui se trouvent en concurrence dans l’organisation de la formation des enfants, des
adolescents et même des adultes (dans la formation permanente). Il
oppose volontiers langues et littérature, rigueur scientifique et fantaisie littéraire, formation abstraite et formation concrète, compréhension des
textes et création de textes. Les préoccupations des uns et des autres sont
si diverses que l’unité de la problématique est elle-même problématique.
On ne peut se dissimuler en outre que des questions corporatives sont
sous-jacentes aux questions théoriques, épistémologiques et pédagogiques : l’enseignement de la littérature est une profession, à des niveaux
divers. Cet enseignement est étroitement lié à des enjeux économiques,
dans l’édition universitaire et scolaire de façon certaine, pour les éditeurs
de la littérature de façon incertaine mais probable. Le lectorat du roman,
après le lectorat de la poésie, serait-il menacé par une disparition de la littérature des programmes d’enseignement ? Une initiation est-elle indispensable pour entrer dans la lecture littéraire ? Au-delà même, la survie de
la création littéraire est-elle liée à la survie de la littérature dans l’enseignement ? Ces questions ne sont pas sans pertinence, comme le montre un
retour sur le passé, sur le sort qui y a été réservé à la littérature dans l’enseignement, et sur l’analyse que les écrivains ont faite eux-mêmes de leur
expérience scolaire ou universitaire de la littérature.
C’est à un tel retour en arrière qu’invite aujourd’hui la Revue d’Histoire littéraire de la France, en rassemblant les articles qu’elle a demandés à des spécialistes sur des points particulièrement significatifs, susceptibles d’éclairer par l’histoire littéraire la question très actuelle de la place
et du rôle de la littérature dans l’enseignement ; très actuelle, mais non
pas nouvelle. Question plus ou moins aiguë aujourd’hui dans tous les pays
développés, mais spécialement aiguë en France. Chacun y sait que la nouvelle importance des interrogations sur ce sujet est liée à la généralisation
de l’enseignement secondaire. Le large public qui y accède désormais est
un public beaucoup plus mêlé qu’il y a trente ans, de niveau intellectuel et
de goûts très divers. Le choix de proposer à ce public un enseignement
peu diversifié (notamment avec l’existence d’un « collège unique » où
sont réunis tous les enfants de 11 à 15 ans) entraîne des choix globaux
lorsqu’il s’agit de définir les programmes de base. La littérature paraît
alors trop complexe, trop difficile d’accès et d’application pour avoir une
place dans ces programmes de base, tant les urgences élémentaires ou professionnelles paraissent grandes.
Beaucoup de membres de notre Société d’Histoire littéraire de la
France envisagent cette évolution avec inquiétude. Beaucoup d’entre eux
enseignent la littérature et forment les professeurs de littérature. Mais surtout, ils ont hérité d’une situation intellectuelle et morale particulièrement
brillante, qu’ils ont le sentiment de devoir assumer et prolonger. Depuis
longtemps, la littérature est volontiers investie de missions cruciales. On
attend d’elle qu’elle fasse accéder ceux qui l’étudient à un niveau supérieur d’expression de soi, des idées et des réalités. On attend d’elle qu’elle
initie ceux qui la découvrent à une connaissance intime et fine des
hommes du passé, ou des hommes des ailleurs. On attend d’elle qu’elle
leur suggère des attitudes morales, sociales et politiques de qualité supérieure et de validité universelle. La nature confuse des enjeux, la multiplicité des situations d’âge, de capacités, de projets qu’englobe la réflexion
ou la prise de parti, l’incertitude même de la notion de littérature et de son
contenu ne facilitent pas la clarté des réponses à donner aux réformateurs
partisans d’un effacement de l’étude des œuvres littéraires dans l’enseignement secondaire au profit d’un enseignement plus pratique des techniques
d’expression, ou des partisans d’une préférence pour la linguistique générale dans les universités, aux dépens d’une pratique philologique. Mais
sans doute la difficulté sur ce sujet tient-elle d’abord à l’insuffisante prise
en compte des effets du passé, pourtant inscrit profondément dans les institutions, dans les attentes, dans les esprits des principaux acteurs. Enjeux,
méthodes, conception de ce qu’est la littérature dans une perspective de
formation sont en effet hérités d’une longue tradition, qui a si bien modelé
les esprits qu’il est presque impossible de s’en dégager. Le faut-il ? cette
tradition est admirable à beaucoup d’égards, elle n’a cessé d’initier des
générations successives à la liberté de l’esprit et à la délicatesse du cœur.
Elle a constitué en même temps une voie étroite aux finalités précisément
pensées. Il est devenu impossible de la continuer ou de la transformer sans
une connaissance complète, précise et profonde de ce qu’elle a été, de ce
qu’elle est.
Il est d’abord nécessaire de prendre en compte un phénomène historique qui modifie profondément la nature et le sens des œuvres littéraires
dès qu’elles deviennent objet d’enseignement. Ce phénomène est de nature
sérielle, et c’est au XVIII
e siècle qu’il a accédé à une importance significative
[1]. Dans la France du XVIII
e siècle, comme dans la France d’aujourd’hui,
et comme d’ailleurs dans tous les pays du monde, la littérature ne peut
devenir une composante de l’éducation qu’en subissant une métamorphose.
Cette règle ne concerne pas seulement les petites classes, les premières
années, l’adolescence. Elle s’applique aussi aux études universitaires, ne
relâchant son implacable pouvoir qu’au moment où, pour quelques privilégiés, la formation laisse la place à l’autoformation par la recherche. Quels
que soient les discours qui se tiennent depuis l’Antiquité sur l’utilité et le
caractère irremplaçable des
belles-lettres, des
grands textes, dans la formation des jeunes esprits, nous savons bien qu’ils sont dans l’ensemble inassimilables, inertes ou dangereux. Obscurs, trop longs, ambigus, embrumés
par les siècles, en partie caducs tant les marquent l’actualité et des cultures
oubliées, ils appellent des introductions, des commentaires, des notes, mais
ils appellent encore plus d’être choisis, classés, adaptés au développement
des curiosités et des capacités par une organisation progressive. On rêve
d’une découverte libre et individuelle des œuvres du passé; mais elle ne
conduit qu’à l’ivresse de l’autodidacte; il faut se fier aux maîtres, aux
manuels, comme il faut pour les œuvres du présent, quoi qu’on pense et
quoi qu’on prétende, se fier aux directeurs de collection et aux lecteurs
professionnels des maisons d’édition, puis aux journalistes des suppléments littéraires. Les uns et les autres opèrent par classement et font entrer
toute œuvre, célèbre ou inédite encore, dans une série, un groupe homogène et de préférence en évolution, où elle devient assimilable.
Cette situation universelle de la littérature dans l’éducation attire évidemment l’attention sur la justification douteuse de sa présence dans les
programmes. Ce n’est pas en effet la littérature elle-même qui y pénètre,
mais un sous-produit de la littérature : selon les époques et les niveaux,
selon les dogmes du moment, ce sera une description historique de la production littéraire qui en donne une connaissance indirecte (ou « histoire de
la littérature »), ou bien un choix d’œuvres très restreint, choisies pour
leur caractère édifiant ou instructif, ou bien un choix d’œuvres plus large,
mais d’œuvres habilement modifiées pour ne pas introduire de connaissances prématurées dans une éducation programmée (ce sont les éditions
« ad usum delphini » et autres produits de la censure pédagogique), ou
encore un choix de passages (les « morceaux choisis ») sélectionnés selon
le cas pour des raisons grammaticales (exemples de procédés rhétoriques,
de niveaux de style), ou parce qu’il paraissent représentatifs de l’originalité d’un auteur ou des spécificités d’une époque. La difficulté du choix
dans la littérature existante, passée ou présente, parce qu’elle paraît déses-pérément inadaptée aux besoins de l’éducation, peut même conduire à la
création d’une littérature spéciale, qui entretient avec la littérature réelle
des relations d’imitation, tout en refusant ce qui fait probablement la
nature de la littérature, sa différence avec les moyens ordinaires de communication : la provocation, la transgression, l’exhibition du tabou.
Attirer l’attention sur la transformation qu’impose tout projet éducatif
à toute littérature, ce n’est pas dénoncer des pratiques révoltantes ou,
comme ont pu le dire ceux qui stigmatisent les morceaux choisis et autres
manuels de littérature, des pratiques contre-nature, contre la nature de la
littérature. De la pratique du découpage des chefs-d’œuvre en morceaux
choisis à l’organisation de programmes de lectures de livres complets, il
n’y a qu’une différence de degré, non une différence de nature. De toute
façon, l’éducateur procède à une réorganisation de la littérature qui s’inspire de considérations étrangères aux créateurs, aux éditeurs, aux premiers
lecteurs. Mais surtout, la recherche sur les réalités historiques fait apparaître que la littérature, en tout cas celle du XVIIIe siècle français, qui offre,
comme époque charnière, un terrain d’observation privilégié, ne peut exister que dans l’entrelacement de séries dont certaines sont explicites et
voulues par les auteurs, mais dont d’autres relèvent d’un projet commercial souvent, idéologique ou édifiant parfois. La série éducative, celle que
combine l’éducateur en créant un programme ou un recueil, n’est qu’une
série parmi d’autres, et la série éducative est un mode d’existence pour la
littérature comme l’est la collection (« Bibliothèque de la Pléiade »,
« Bibliothèque verte », « Classiques du peuple », « Petits classiques
Larousse ») et, au XVIIIe siècle, le recueil de copies manuscrites ou l’anthologie retenue de mémoire, les « ornements de la mémoire ».
Série parmi les séries, l’organisation qui préside à la présentation des
textes littéraires dans la pratique scolaire a peut-être toutefois la particularité d’être la matrice de toutes les autres séries, et elle permet de comprendre comment la mise en série, qu’opèrent l’auteur, le libraire, le critique, le lecteur, constitue un élément déterminant, l’élément décisif sans
doute dans bien des cas, de la signification que prend l’œuvre littéraire et
à l’intérieur de l’œuvre chacun de ses éléments. Il faut comprendre comment la littérature, spécialement la littérature française (car au XVIII
e siècle
la question se pose plus encore pour la littérature latine qui est le principal matériau des pédagogues), a pu trouver une place dans les programmes et la pratique des collèges : les obstacles étaient nombreux et
essentiels. Pour résumer
[2], la littérature, dont les dangers pour l’éducation
sont si évidents, a pu être intégrée dans les programmes et la pratique éducative grâce à une transformation qui procède par
harmonisation et par
normalisation : dans les deux processus, il s’agit de substituer aux séries
données, historiques, qui lient les œuvres, des séries à finalité éducative,
qui ne retiennent des œuvres que les éléments susceptibles d’entrer dans
une progression formatrice. L’aboutissement de cette vaste entreprise se
réalise dans la constitution, à la fin du XVIII
e siècle, de recueils de morceaux choisis classés et commentés. Mais la métamorphose sérielle, à des
fins éducatives, de la littérature commence bien plus tôt, et sous des
formes diverses. On ne peut pas comprendre cette vaste entreprise, entreprise de longue haleine, sans mesurer à quel formidable conflit idéologique elle vient apporter une solution. C’est ce conflit, fondateur du débat
sur la place de la littérature dans l’enseignement au moins depuis le
Concile de Trente, qu’il faut d’abord rappeler.
Au XVII
e siècle, la tradition humaniste n’est pas oubliée : ce sont les
belles-lettres qui sont capables de nourrir un enfant noble. Mais cette tradition est réinterprétée dans la perspective de la Contre-Réforme, au
moins dans un pays comme la France où le catholicisme est religion
d’État, et où l’ensemble de l’enseignement est assuré par le clergé. Or,
dans l’esprit post-tridentin, tout est réorganisé, ou doit l’être, en fonction
d’un projet essentiellement religieux : préparer les jeunes gens à une vie
de chrétiens et au salut éternel. Quelle peut être la place, dans un tel projet, de l’initiation à la littérature française ? La question se décompose en
deux : quelle place pour l’initiation à la littérature ? quelle place pour la
littérature française ? Car ce sont les auteurs latins qui occupent la pensée
des éducateurs. Le débat sur la place des lettres en général n’est jamais
complètement clos, du Concile de Trente à la Révolution française. Il
oppose déjà, en 1547, St Ignace de Loyola et le P. Ribadeneira : St Ignace
tient bon en faveur de la littérature, créant la tradition de fortes études littéraires dans la Compagnie de Jésus. En 1752, le P. général Ignace
Visconti rappelle encore dans un circulaire du 17 juillet que les professeurs de belles-lettres doivent dans la Compagnie être excellents et aussi
honorés que les autres
[3]. Mais le débat a été renouvelé à la fin du XVII
e siècle par les fameux échanges entre Rancé, le réformateur de la Trappe, le
P. Louis Thomassin, un oratorien, qui défend l’idée que la formation littéraire peut être utile même à de futurs religieux et le P. Mabillon
[4] : Rancé
reconnaît que sa position rigide n’est guère tenable
[5]. Rollin, le bon Rollin,
dont le
Traité des études paraît en 1726-1728, est lui-même un janséniste
intransigeant, pour qui le but de l’enseignement est d’abord religieux : il
condamne la littérature païenne, et n’en organise l’enseignement que par
une concession aux nécessités du siècle. Rollin analyse très finement le
profit psychologique et moral qu’apporte la lecture de chefs-d’œuvre
[6] :
mais on ne peut oublier ses réticences et c’est sur ce fond réticent qu’il
faut relire ses conseils de méthode et ses propositions de programmes.
Ces réticences, autant que la qualité des œuvres, expliquent la préférence donnée à la littérature latine. Le latin, même bien connu des élèves,
exige un effort qui évite la passivité, l’abandon à l’imagination. Pas de
« roses sans épines », selon son expression
[7]. Encore faut-il choisir : autant
Rollin que le P. de Jouvency, qui décrit les programmes des collèges de la
Compagnie de Jésus, insistent sur les œuvres à éviter, sur l’ordre à suivre
dans leur étude, sur la nécessaire censure qui doit s’exercer sur des textes
souvent « impurs ». Comme l’écrit Rollin, « nous prendrons dans les
auteurs profanes ce qu’il y a d’utile sans toucher à ce qu’ils peuvent avoir
de pernicieux »
[8]. Le P. de Jouvency précise même dans son commentaire
de la Ratio (1703) quelles éditions expurgées doivent être utilisées. Elles
forment, dès le début du XVIII
e siècle, des collections cohérentes, « ad
usum delphini »
[9].
Mais comment résister à l’attrait qu’exercent sur de jeunes esprits,
comme sur la société entière, les œuvres de la littérature nationale ? La
plus grande partie d’entre elles est pourtant inacceptable. Un jésuite
réputé, le P. Croiset, s’adresse ainsi à ses élèves, dans ses
Règlements
pour MM. les pensionnaires des pères jésuites
[10] : « Regardez tout ce
qu’on appelle romans, historiettes, lettres, poésies galantes, aventures
d’amour, comme l’écueil des bonnes mœurs. Il n’est pas un de ces
ouvrages qui ne soit l’ouvrage du démon, nul qui ne soit un piège [...] Ne
vous laissez pas prendre à ce faux éclat ». Mais le même P. Croiset reconnaît que « le théâtre français a des grâces qui ne laissent rien regretter de
celui des Anciens, tout y est élevé, tout y est brillant, tout y est noble [...]
la poésie française est arrivée à une perfection qui semble le disputer à
celle du temps d’Auguste ». La conclusion est qu’ « à la vérité il faut du
choix »
[11]. Cette idée de choix est aussi celle qui guide Rollin, absolument
convaincu qu’on ne peut laisser la littérature française à l’écart : elle est
écrite dans la langue maternelle des élèves. Mais il préfère qu’on insiste
sur l’histoire, en lisant le
Discours sur l’histoire universelle de Bossuet, ou
sur l’histoire des Académies, telle que l’ont écrite Pellisson (1653),
Fontenelle (1715), Gros de Boze (pour l’Académie des Inscriptions, 1740).
Pour les Belles-Lettres proprement dites, le choix de Rollin à l’intention
des rhétoriciens est des plus restrictifs : « Les deux tragédies de M. Racine,
intitulées Esther et Athalie, et différentes pièces de vers de M. Despréaux
pourront suffire pour leur donner quelque idée de notre poésie »
[12].
Comment, avec un échantillonnage aussi réduit, présenter un enseignement cohérent ? Les cahiers d’élèves qui ont été conservés, par
exemple à Nantes ou à Tours
[13], permettent de répondre à cette question.
Les cahiers contiennent des cours dictés de rhétorique et de versification
française, entre autres choses. Or nous y voyons que les auteurs français,
surtout Boileau et Racine, sont cités pour fournir des exemples aux règles
qui sont indiquées par le professeur. En appendice, une sorte d’anthologie
où les textes sont classés par genre. La réorganisation de la littérature
s’opère ainsi non selon son histoire ou le projet d’ensemble des écrivains,
mais selon une norme systématique qui est d’origine et d’utilité scolaires.
Même constatation dans le traité manuscrit du P. Houbigant, de l’Oratoire,
intitulé
Manière d’étudier et d’enseigner les humanités
[14] : les textes et les
auteurs cités le sont dans le but d’illustrer les règles de la rhétorique et de
la poétique, et fournissent un terrain d’observation et de discussion. Chez
les uns comme chez les autres, les textes prennent place dans la série que
forment les règles elles-mêmes classées de façon rationnelle et progressive :
harmonisation puisque les textes apparaissent comme conformes
aux règles rationnelles,
normalisation puisqu’ils sont classés selon une
norme antérieure à leur inspiration. On trouverait aisément la justification
d’une telle remise en ordre dans les réflexions de Rollin : c’est la langue
maternelle qu’il faut avant tout faire maîtriser aux adolescents, non leur
littérature nationale — celle-ci est mise au service de celle-là. Ce principe
se retrouve dans le premier grand recueil de morceaux choisis destiné aux
classes, celui de Noël et Place, où les textes français sont sélectionnés et
classés en fonction des catégories de la rhétorique, et selon les divers
aspects de l’art d’écrire
[15].
La connaissance que les élèves pouvaient tirer de cette présentation
fragmentaire et biaisée de la littérature nationale était évidemment très
partielle. La culture littéraire française, cette familiarité avec l’ensemble
des œuvres et leur contexte, était une entreprise personnelle et tardive,
extrascolaire. Nous en avons une idée en suivant, comme l’a fait récemment France Marchal dans une thèse remarquable sur
La Culture de
Diderot
[16], les lectures massives de l’étudiant Diderot, ou en analysant les
carnets de Rivarol, comme je l’ai fait moi-même
[17]. D’une génération à
l’autre, les besoins de compléter le bagage littéraire du collège n’avait pas
changé pour ces brillants élèves. Sans s’attarder sur
Émile, qui n’est qu’un
projet, il faut souligner que Jean-Jacques Rousseau n’imagine pas une
démarche différente pour son élève. Longtemps réduit à des expériences
littéraires en langue moderne très limitées —
Robinson Crusoe —, il est
tenu à l’écart de la littérature française, La Fontaine même rejeté, et les
œuvres antiques lui sont préférées.
Émile n’aborde l’ensemble de la littérature moderne que très tard, pour pouvoir faire figure dans le monde. Les
réticences de la pédagogie du XVIII
e siècle se retrouvent, autrement
habillées, chez le réformateur.
Que les livres écrits dans leur langue maternelle soient troublants et
déconcertants pour des lecteurs jeunes et inexpérimentés, un accord général s’est fait en somme sur ce point ; qu’il faille pourtant que les élèves
adolescents entrent peu à peu en contact avec la littérature de leur pays et
de leur époque, tous les maîtres s’y résignent, au moins quand ils ont
affaire aux privilégiés destinés à former l’élite. La synthèse de ces deux
évidences s’opère dans la construction d’ensembles de présentation auxquels se pliera la littérature. Chacun de ces ensembles forme une série,
c’est-à-dire que chacun des textes qu’il réunit ne prend son sens que dans
le rapport qu’il y entretient avec tous les autres. Tantôt il s’agira d’intégrer
des œuvres diverses dans une bibliothèque raisonnée, équilibrée. Tantôt il
s’agira d’extraire des œuvres des fragments de taille équivalente, qui
seront classés selon les enseignements qu’ils fournissent. Harmoniser,
normaliser, le travail des professeurs est bien celui de ces « chiens de
garde » dont parlait Paul Nizan.
Dans les débats qui ont préparé et accompagné l’élaboration de ce
qu’on pourrait appeler le modèle classique de la littérature éducative, tous
les arguments envisageables ont été échangés, et souvent de façon plus
claire qu’aujourd’hui. Six objectifs, en somme, peuvent être retenus pour
justifier l’introduction ou le maintien de la littérature dans l’enseignement,
du plus noble au plus terre à terre.
- Par l’affinement de la sensibilité morale, elle joue un rôle dans la
conversion et dans le salut individuel. Ce projet se retrouve dans l’idée
moderne de l’accès par l’initiation littéraire à une vision poétique du
monde.
- Elle favorise la découverte des talents de chacun et la création individuelle, publique ou privée, qui est un élément majeur de l’épanouissement personnel.
- Elle permet la découverte et l’assimilation d’une vaste culture générale, le commentaire du professeur s’accrochant à mille détails du texte
pour introduire un savoir multiple (historique, psychologique, moral, géographique, grammatical…) : c’est la polymathie, qui confère au professeur de belles-lettres un rôle central, à peu près universel, dans l’enseignement et même dans l’éducation.
- Elle prépare progressivement l’élève à devenir à son tour un
« conservateur du musée littéraire », l’un de ceux qui permettent à un trésor séculaire de ne pas mourir ou devenir stérile.
- Elle adapte l’élève à une pratique sociale, en l’initiant à un système
de références et d’allusions qui permet des échanges subtils et complexes.
- Elle assure l’apprentissage de ceux qui doivent écrire et parler à des
fins professionnelles, en fournissant des exemples de toutes les ressources
de la rhétorique.
Ces six justifications de l’étude des textes littéraires (ou plutôt de certains d’entre eux, ou de certaines parties d’entre eux) ont formé depuis le
XVIIIe siècle, tout au long des XIXe et XXe siècles, et encore aujourd’hui, le
fond de la pensée des partisans de la littérature à l’école. Mais elles sont
loin de faire l’unanimité parmi les écrivains eux-mêmes. On lira plus bas
les réactions de Gide ou de Sartre devant le second argument : pour eux,
l’apprentissage de la création littéraire authentique se fait hors des classes
et des amphithéâtres, car la présentation de la littérature par les professeurs ne peut qu’engendrer le conformisme ou entraîner la stérilisation
des talents. C’était déjà le point de vue de Marivaux qui oppose dans le
Spectateur français le naturel du véritable écrivain et les laborieux artifices de celui qui écrit en suivant les modèles et les règles qu’on en tire.
Aujourd’hui comme au XVIIIe siècle, la littérature qui est présentée dans
l’enseignement, même et peut-être surtout le plus élevé et le plus savant,
est fort éloignée de celle dont parlent les journaux et que promeut l’édition contemporaine : il faut du recul pour entourer les textes de tout l’appareil qu’ils appellent pour devenir propres à l’enseignement, pour les
transformer, les classer, les harmoniser. Si la littérature nouvelle est faite
d’abord de la littérature qui l’a précédée, elle suppose aussi refus, invention, liberté, et cet étrange mélange de soumission et de révolte d’où naît
l’œuvre forte n’exige sans doute pas la présence, dans l’enseignement, de
la littérature, mais s’accommode mieux des vagabondages et découvertes
solitaires, tels que les ménage cette « autre école » dont parle ci-dessous
Éric Marty à propos de Gide. Dans la république déchristianisée, la littérature peut apparaître comme le refuge d’un sacré de tous côtés pourchassé, si l’on suit les analyses de Jean-François Louette sur le cas de
Sartre : cette confiance dans les pouvoirs supérieurs de la littérature rappelle l’argument premier des défenseurs chrétiens de la littérature au collège. Mais devenue d’essence scolaire la littérature cesse d’être désirable ;
l’école dans une large mesure ne profane-t-elle pas ce sacré de la littérature, en l’entourant de commentaires qui en font le moyen d’un savoir
extra-littéraire, comme dans la polymathie ? Les savantes contributions de
Michel Leroy et de Claire Bompaire-Evesque montrent comment une
lente évolution a transformé la doctrine officielle et les orientations de
l’enseignement de la littérature. Il n’en reste pas moins que jamais l’enseignement, même le plus savant, ne se met en réalité au service de la littérature, quoi qu’on dise. Il l’utilise, en la réduisant. La polymathie est
sans doute le démon emblématique de l’enseignement de la littérature. Ce
soupçon ne suffit pourtant pas à refuser une place à la littérature dans l’enseignement. Simplement, il ne faut pas réclamer cette place au nom de la
littérature, qui n’en a cure.
[*]
Directeur de la
Revue d’Histoire littéraire de la France et professeur à l’Université de Paris-Sorbonne (Paris IV).
[1]
Il a fait l’objet de travaux du groupe d’approche sérielle de la littérature du XVIII
e siècle du
Centre d’étude de la langue et de la littérature des XVII
e et XVIII
e siècles ( UMR 8599, Université
Paris-IV et CNRS ), publiés sous le titre de
La Variation, II,
La littérature dans l’éducation, sous la
direction de Sylvain Menant, actes édités par Sylvain Menant et Marie-Emmanuelle Plagnol,
Paris, PUPS, 2002 (sous presse). J’ai proposé de nommer
série les ensembles de textes dont chacun ne trouve tout son sens que dans sa relation aux autres, également connus du lecteur.
[2]
C’est l’hypothèse qui sous-tend l’ensemble de nos travaux, dans le recueil cité ci-dessus.
[3]
Voir Fr. Charmot,
La Pédagogie des Jésuites, Paris, p. 100-101.
[4]
Voir A. Pizzorusso,
Teorie letterarie in Francia, Pisa, 1968, p. 156, L. Thomassin,
La
Méthode d’étudier et d’enseigner chrétiennement et solidement les lettres humaines, Paris, 1681
et Mabillon,
Traité des études monastiques, Paris, 1691.
[5]
Voir Rancé,
Correspondance, éd. A. J. Krailsheimer, Cîteaux, 1961, IV, 169 et IV 174, et
Réponse au Traité des études monastiques, Paris, 1692 et Mabillon,
Réflexions sur la réponse de
M. l’abbé de la Trappe au traité des études monastiques, Paris, 1692.
[6]
Ch. Rollin,
De la Manière d’enseigner et d’étudier les belles-lettres par rapport à l’esprit
et au cœur, Paris, 1726 (première partie du
Traité des études), p. 215-236.
[7]
Ibid., p. 320.
[8]
Ibid., p. 243.
[9]
Voir en dernier lieu sur cette question
Les Éditions ad usum Delphini, études rassemblées
par Catherine Volpilhac-Auger, Champion, 2000.
[10]
Lyon, 1741, p. 47.
[12]
Ch. Rollin,
De la Manière…, p. 54.
[13]
Nantes, Bibliothèque municipale, ms 103,104,108 ; Tours, Bibliothèque municipale,
ms 968.
[14]
Archives de l’Oratoire, ms 103 (texte de 1720), ms 104 (texte de 1736), Bibliothèque de
la Sorbonne, ms 401 (texte de 1736). Voir Agnès Cornevin, « La Ratio studiorum du P. Houbigant », dans
Le Collège de Riom et l’enseignement oratorien en France au XVIIIe siècle, Paris et
Oxford, 1993. On trouvera dans le même volume une édition, par Peter France, du cours dicté du
P. Pasquet sur le sublime (1790) : Corneille et Racine sont utilisés pour fournir des exemples des
sortes de sublime.
[15]
Voir en dernier lieu sur le recueil de Noël et Place l’article de N. Savariau dans la
Revue
d’Histoire littéraire de la France, « La littérature française, discipline scolaire au temps des premiers lycées »,
RHLF, 1995, p. 709-733.
[16]
Paris, Champion, 2000.
[17]
Sylvain Menant, « Rivarol au travail », dans
Langue, littérature du XVIIe et XVIIIe siècles.
Mélanges offerts à Frédéric Deloffre, Paris, Klincksieck, 1990 ; et « Vu de Londres, vu de
Hambourg : le Voltaire de Rivarol », dans
Voltaire en Europe, Hommage à Christiane Mervaud,
Oxford, 2000.