2002
Revue d'Histoire Littéraire de la France
La littérature française dans les instructions officielles au XIXe siècle
Michel Leroy
[*]
La langue et la littérature françaises, tenues en suspicion dans les collèges et les universités
de l’Ancien Régime, sont pleinement reconnues par les lycées impériaux : seules sont retenues
les œuvres conformes aux canons classiques et comparables aux chefs-d’œuvre de l’Antiquité,
pour servir un enseignement tourné vers l’art du discours. Cependant, la volonté modernisatrice
de la Monarchie de Juillet ainsi que le développement du sentiment national contribuent à
étendre le champ d’une littérature française que redécouvre le romantisme, et à renforcer la
place de la langue maternelle dans l’enseignement. L’organisation du baccalauréat oblige à en
préciser les modalités. L’histoire littéraire prend place aux côtés de la rhétorique, tandis que la
diffusion de morceaux choisis permet d’aborder la littérature moderne. L’enseignement spécial,
créé par Victor Duruy sous le Second Empire, donne sa légitimité à une histoire littéraire qui
commence au Moyen Age pour s’achever au XIXe siècle. La IIIe République entend donner la
primauté aux lettres françaises sur les lettres latines, à l’histoire littéraire, conçue dans une perspective nationale et républicaine, sur la tradition rhétorique. Les instructions officielles préconisent de nouveaux exercices, l’explication et la dissertation françaises.
La littérature française était à peu près ignorée des plans d’études qui
régissaient l’enseignement dans les universités et les collèges, sous
l’Ancien Régime. L’usage même de la langue française était proscrit par
la Ratio studiorum, en vigueur dans les collèges de la Compagnie de
Jésus. Au XVIIIe siècle, les oratoriens témoignent d’un intérêt plus vif pour
l’enseignement de la langue maternelle et pour une lecture, encore prudente, des œuvres françaises. Charles Rollin, recteur de l’université de
Paris, dans son Traité des études (1726-1728), envisage de faire lire aux
jeunes gens quelques auteurs français, des historiens comme Bossuet,
Pellisson ou Fontenelle, des sermonnaires comme Fléchier, des extraits
d’Esther et d’Athalie, des morceaux poétiques de Boileau ou de La
Fontaine. Mais la langue et la littérature enseignées sont d’abord latines,
mises au service de la rhétorique qui couronne l’enseignement.
On ne saurait, sous l’Ancien Régime, parler de textes officiels définissant des programmes, ni de listes d’auteurs consacrés. Les plans d’études
sont appliqués avec plus ou moins de rigueur, selon les collèges et les
régents ; les cahiers de rhétorique
[1] montrent une grande diversité, dans
l’exploitation des œuvres littéraires françaises ; ces cahiers ne reflètent
pas fidèlement l’enseignement dispensé dans les classes : tout porte à
croire, et notamment les témoignages du temps, que l’usage de la langue
française et le recours aux exemples puisés dans la littérature française
augmentent tout au long du XVIII
e siècle, y compris dans les collèges des
jésuites.
A la fin du XVIII
e siècle, la disparition des collèges de la Compagnie de
Jésus, les critiques des Encyclopédistes contre l’enseignement de la rhétorique et la part jugée excessive du latin, convergent pour donner à l’enseignement de la langue et de la littérature françaises une importance nouvelle. La floraison de plans d’études, qui préconisent une éducation
nationale, contribue à la définition d’une littérature elle-même nationale.
Parmi beaucoup d’autres, l’
Essai d’Éducation nationale ou Plan d’études
pour la jeunesse, du procureur général Louis René Caradeuc de La
Chalotais, paru en 1763, entend donner la première place à la langue
maternelle, et « joindre les auteurs français et latins, comme Phèdre et La
Fontaine, Horace et Boileau, Homère et Virgile, avec Le Tasse et la
Henriade, etc. »
[2]. C’est au cours du XVIII
e siècle, à travers la pratique des
collèges et des universités, que se constitue, pour l’essentiel, le corpus des
« classiques »
[3] : il est défini à la fois par sa proximité avec le modèle des
textes latins en usage dans les collèges, et par l’exploitation qui peut en
être faite, au service d’un enseignement tourné vers l’art du discours. Les
auteurs français retenus à des fins pédagogiques appartiennent à la littérature des XVII
e et XVIII
e siècles, conforme aux choix de l’esthétique classique, dans la mesure où ils peuvent illustrer les grandes catégories de la
rhétorique, offrir un réservoir de figures et de « lieux », servir une pédagogie de l’imitation.
Au XIX
e siècle, après que la Révolution eut, en 1792, supprimé les
congrégations, l’enseignement, devenu affaire d’État, est placé sous la responsabilité d’un Grand maître de l’université, sous le Premier Empire,
puis d’un ministre de l’Instruction publique à partir de 1824. Des textes
officiels, lois et règlements, vont tenter d’organiser l’enseignement et d’en
définir les contenus. Les plans d’études se succèdent, en 1809,1821,
1852,1874,1880 et 1902. Ces plans d’études ne visent pas à imposer des
listes obligatoires d’auteurs; ils reflètent bien plutôt les pratiques en
vigueur dans les classes et s’efforcent d’établir une certaine cohérence
dans la progression des élèves
[4]. Ils témoignent, sinon d’une doctrine officielle, au moins d’une certaine idée de la littérature qui évolue, au rythme
des changements politiques, mais surtout de la succession des générations
de professeurs : les textes, qui réaffirment au début du siècle la primauté
du modèle classique et la supériorité des œuvres latines, laissent progressivement place aux auteurs français, d’abord mis en parallèle avec les
anciens, puis ils définissent une littérature nationale qui dépasse les
limites du siècle classique. Le grand tournant est évidemment celui des
années 1880
[5], quand la République fonde l’école sur le sentiment patriotique et la volonté de préparer la revanche, militaire et intellectuelle, sur
l’Allemagne. En même temps, le modèle rhétorique qui gouverne les
choix pédagogiques est critiqué, par une approche positiviste des textes et
sous l’influence d’une histoire littéraire qui met en cause la vision d’une
littérature comme reflet immuable du beau, du bien, du vrai. Au discours
latin, exercice canonique auquel préparaient les classes de grammaire,
d’humanités, de poésie et de rhétorique, en une gradation légitimée par
une longue tradition, se substituent la composition française et l’explication de textes français. La classe de rhétorique disparaît en 1902, et les
listes d’auteurs arrêtées à cette période n’évolueront plus guère pendant la
première moitié du XX
e siècle.
NAISSANCE DES « CLASSIQUES »
Le lycée créé en 1802 par la loi sur l’instruction publique du 11 floréal an X se voit assigner la mission d’enseigner « essentiellement le latin
et les mathématiques ». La littérature française n’est toutefois pas absente
des textes officiels. En effet, par-delà l’expérience des écoles centrales,
sous la Révolution, et de l’influence des Idéologues, dont se défiait
Napoléon, l’enseignement, sous le Consulat et l’Empire, puise à des
sources multiples ; il se réclame de la tradition des collèges jésuites, mais
aussi de l’université de Paris, et des écoles de Port-Royal, qui avaient
donné à la langue française une importance alors inédite. La méthode du
parallélisme, prônée par La Chalotais, pratiquée à l’université de Paris, et
reprise dans les lycées napoléoniens, permet de légitimer le recours à des
œuvres françaises. L’arrêté concernant l’organisation de l’enseignement
dans les lycées (19 frimaire an XI, 10 décembre 1802), prévoit, dans les
quatre dernières classes de latin, d’exercer la mémoire des élèves en leur
faisant apprendre et réciter les auteurs expliqués, « ainsi que les passages
des bons auteurs français qui auront traduit ou imité ces mêmes auteurs »
(article 6).
La volonté d’unifier l’enseignement sous la responsabilité de l’État
justifie la publication d’un corpus officiel, celui des livres dits classiques,
qui comprennent, outre les éditions expurgées d’auteurs grecs, latins et
français, des manuels, des traités de rhétorique, des grammaires. Une
Commission des livres classiques est créée, comprenant le poète Louis de
Fontanes, futur Grand maître de l’université, Jean-François Champagne et
Louis Domairon, ancien novice de la Compagnie de Jésus, qui avait été
professeur de Bonaparte à l’école militaire de Brienne.
Le rapport de la Commission, déposé le 15 mai 1803 pour les huit
classes concernées, a l’allure d’un manifeste pour la restauration des
lettres et de l’esthétique classique, proclamant les valeurs éternelles du
bon goût, plaidant pour les règles définies par Aristote et Horace. Les
lettres incarnent la durée inscrite dans des traditions éprouvées, au
contraire des sciences, soumises aux variations du temps. Le principe qui
gouverne les lettres et en garantit l’excellence est celui de l’imitation :
Les principes des belles-lettres ne sont pas sujets aux mêmes révolutions que
ceux des sciences : ils sont dans l’imitation d’un modèle qui ne change point. Ils
peuvent être souvent négligés par la paresse, méconnus par l’ignorance, insultés
par l’orgueil et l’envie, mais la raison les remet en honneur dès qu’elle a le droit de
se faire entendre : en les oubliant, on ne les a pas détruits, en les attaquant, on leur
a préparé de nouveaux triomphes, et leur plus beau privilège même est de se fortifier par leur vieillesse. L’enseignement de ces arts, dont l’essence est invariable, a
donc pu très longtemps être soumis à des règles certaines, tandis que les sciences,
au contraire, sont forcées d’abandonner tous les jours leurs anciens systèmes pour
les observations nouvelles qu’amène le temps ou le hasard.
La langue latine sert de base à l’enseignement : c’est d’elle que sont
nés les « idiomes modernes »; elle est le langage commun des sciences,
mais aussi la « langue universelle » de la religion. Toutefois, le latin s’accommode du français. L’importance des œuvres françaises est solennellement soulignée :
On voit que les écoles modernes ne méritaient pas les reproches faits quelque-fois aux anciennes universités ; on ne dira plus que l’étude du français est sacrifiée
à celle du latin : les chefs-d’œuvre français, dans ce nouveau plan, se trouvent à
chaque instant rapprochés des chefs-d’œuvre antiques, et l’honneur de la langue
maternelle est bien vengé [6].
Les œuvres littéraires françaises, mises en parallèle avec les latines,
sont inscrites parmi les livres classiques, en proportion croissante à
mesure que l’on avance dans le cursus. Dans la cinquième classe, La
Fontaine est rapproché de Phèdre. Dans la quatrième, on étudie des
poèmes d’Ovide, les quatrième et cinquième églogues de Virgile, Cicéron
et, comme textes français, des portraits de La Bruyère, des dialogues de
Fénelon. En troisième, où l’on aborde l’histoire, on compare l’Histoire de
Charles XII de Voltaire à celle d’Alexandre par Quinte Curce ; on lit le
Télémaque de Fénelon, les Géorgiques, Cicéron et les Commentaires de
César. En seconde (« première » et « deuxième » classe), les parallèles
sont plus systématiques : entre Tite-Live et Bossuet (Discours sur l’Histoire universelle), Tite-Live et Vertot (Les Révolutions romaines, Les
Révolutions du Portugal), entre Salluste (La Conjuration de Catilina) et
Saint-Réal (La Conjuration de Venise) qui lui est souvent comparé, les
odes d’Horace et celles de Rousseau « le lyrique », les épîtres et les satires
d’Horace, et celles de Boileau (Épître à Lamoignon, neuvième satire), les
lettres de Pline le Jeune et celles de Mme de Sévigné. En classe de belleslettres, l’Andrienne de Térence est rapprochée du Misanthrope. L’Art poétique d’Horace est confronté à celui de Boileau, Tacite est mis auprès de
Montesquieu (Considérations sur les causes de la grandeur des Romains
et de leur décadence). Le VIe chant de l’Énéide est comparé au VIIe chant
de la Henriade. Les harangues de Cicéron sont rapprochées du Petit Carême
de Massillon et des oraisons funèbres de Bossuet. On étudie les écrits
naturalistes de Pline l’Ancien et ceux de Buffon. Sont également cités des
morceaux choisis de La Bruyère, Esther et Athalie, la Démonstration de
l’existence de Dieu de Fénelon, des Éloges de Fontenelle et de Thomas.
Dans ce palmarès, le siècle classique occupe une place prépondérante,
et les auteurs du XVIIIe siècle inscrits dans le plan d’études étaient déjà étudiés dans les classes avant la Révolution. La Commission ne prétend
d’ailleurs pas innover : elle « ne se flatte point d’apprendre quelque chose
aux professeurs; elle ne fait ici que consacrer leurs exemples ». Les
œuvres citées sont conformes à la classification et à la hiérarchie des
genres reproduites par les cours et les manuels : elles illustrent la poésie
dramatique, l’épopée, la poésie lyrique, l’apologue, l’éloquence, la prose
historique, le genre épistolaire, les descriptions scientifiques. Les belleslettres englobent l’histoire et les sciences naturelles. Elles sont fortement
imprégnées de culture religieuse, à travers l’histoire de Bossuet, l’apologétique de Fénelon, les tragédies sacrées de Racine, les œuvres des
sermonnaires.
La littérature française est ainsi représentée dans les programmes, officialisée par le règlement et légitimée par son rapprochement avec les
modèles antiques. Le corpus des œuvres inscrites aux programmes évolue
peu sous l’Empire; en revanche, la formulation est plus nettement prescriptive, puisqu’on passe de la « Liste des œuvres recommandées » en
1809 à l’« Arrêté relatif aux livres classiques qui doivent être mis à
l’usage des lycées et des collèges » du 17 septembre 1811. Dans ce dernier arrêté, « sont réputés classiques les livres qui auront été prescrits pour
l’enseignement dans les écoles des divers degrés »
[7]. Le « Règlement sur
l’enseignement dans les lycées » du 19 septembre 1809 prévoit que les
deux années de grammaire seront consacrées à l’étude du français et du
latin et, en seconde année, du grec ; pendant les deux années d’humanités,
où l’on étudie « les langues grecque, latine et française », il est précisé
que « les professeurs feront aussi connaître à leurs élèves les meilleurs
auteurs français »
[8].
LES CLASSIQUES AU TEMPS DU ROMANTISME
La Restauration maintient le monopole universitaire. Elle ne modifie
guère les orientations tracées par l’Empire, dans les lycées devenus collèges royaux. La prépondérance des classiques est réaffirmée, dans une
circulaire aux recteurs, le 30 juin 1814 : « Je n’ai presque rien à vous dire
sur l’instruction classique : nous l’avons partout fondée sur ces traditions
anciennes dont le temps prouve tous les jours la vérité. Les chefs-d’œuvre
grecs et romains sont dans les mains de la jeunesse, avec les auteurs du
grand siècle de Louis XIV, nos maîtres éternels dans l’art de penser et
d’écrire »
[9]. Le plan d’études de 1814 renforce l’importance du siècle de
Louis XIV et des œuvres apologétiques : on ajoute le poème de Louis
Racine,
La Religion, en quatrième,
Polyeucte en seconde, les
Pensées de
Pascal en rhétorique. L’enseignement de la religion dans les collèges prévoit de recourir aux odes sacrées de Jean-Baptiste Rousseau, derechef à
La Religion de Louis Racine, au
Discours sur l’Histoire universelle de
Bossuet, déjà étudié en classe de seconde.
Cet immobilisme apparent, dont témoignent les textes officiels, ne doit
pas faire illusion. Sous la Restauration, en effet, se développe une industrie des livres classiques, souvent approuvés par l’université, qui font une
large place à la littérature française : ce sont des manuels de morceaux
choisis, tels qu’il sont présentés par les multiples éditions des
Leçons de
littérature et de morale, de Noël et Delaplace, qui empruntent parfois à
des auteurs ignorés jusqu’alors dans les classes, comme Jean-Jacques
Rousseau ou Chateaubriand; ce sont aussi des manuels de définitions et
de préceptes, dont le
Manuel classique pour l’étude des Tropes, de Pierre
Fontanier (1821), recommandé pour la classe de seconde, nous offre le
modèle
[10] : sa nomenclature puise la plupart de ses exemples chez les
poètes français, du XVII
e siècle et, pour une moindre part, du XVIII
e.
En ces années de la Restauration, l’écart se creuse entre la littérature
française enseignée, dominée par le modèle classique, qui met Voltaire au
premier rang des poètes français, et la littérature nouvelle, quand se succèdent les recueils poétiques de Lamartine, de Vigny, de Hugo. Les travaux de Marie-Joseph Chénier, dans son Tableau historique de l’État et
des progrès de la littérature française depuis 1789, publié en 1819, ceux
de Sainte-Beuve sur la poésie et le théâtre français au XVIe siècle (1828),
les cours de Villemain sur la littérature française au XVIIIe siècle, dispensés
à la Sorbonne à partir de 1827, et son Tableau de la littérature française
au Moyen Age (1840), élargissent le champ de la littérature française dans
une perspective historique.
Ce ne sont pas ces travaux ni les créations romantiques qui justifient
l’intérêt des textes officiels pour la littérature française, mais la nécessité
d’unifier l’enseignement, quand le baccalauréat s’organise et se développe, quand sont rouverts les concours de recrutement, avec l’agrégation,
à partir de 1821. Il faut encore souligner l’enjeu politique que revêt l’enseignement de la langue française, sous la Monarchie de Juillet, en ces
années de ferveur nationaliste, et son enjeu économique, pour former des
élites nouvelles, pour créer les compétences indispensables à la révolution
industrielle. Le personnel politique de la Monarchie de Juillet se montre
plus sensible à ces préoccupations, et notamment les universitaires qui se
succèdent au ministère de l’Instruction publique, Guizot, Cousin,
Villemain. Victor Cousin, en particulier, avait été séduit par le modèle
d’enseignement germanique qui faisait une plus large place à l’histoire,
aux langues et aux littératures modernes.
Sans doute, les plans d’étude évoluent peu, de la Restauration à la
Monarchie de Juillet : Boileau, Bossuet, Corneille, Jean et Louis Racine,
La Fontaine, Pascal, Massillon, Fléchier, J.-B Rousseau, Fénelon, Buffon,
l’historien Vertot, Voltaire pour ses œuvres historiques et ses tragédies,
continuent d’être cités parmi les auteurs français qu’il faut étudier. Une
importance majeure est donnée aux œuvres historiques, car les belleslettres incluent l’histoire, aux œuvres critiques. qui apprennent les règles
du bien dire et du bien écrire, aux morceaux oratoires, dans le théâtre ou
les oraisons, aux morceaux descriptifs qui contribuent à la formation rhétorique ; la visée morale et religieuse demeure constante, à travers les
œuvres apologétiques. C’est dans les épreuves du baccalauréat surtout
que Cousin veut introduire plus nettement la langue et la littérature françaises. Il veut donner plus d’unité à cet examen, qui était organisé au gré
des académies.
Dans une première circulaire adressée aux recteurs, le 8 mai 1840,
Cousin recommande d’introduire, dans l’épreuve orale de l’explication,
« un certain nombre de textes des classiques français, en prose et en vers,
qui pourraient être analysés sous le rapport littéraire et même grammatical : car la langue nationale doit être étudiée avec autant de soin que les
langues classiques de l’antiquité ». Enfin, s’agissant des questions littéraires, sur lesquelles les candidats sont interrogés, le ministre se réclame
d’« excellents esprits » qui ne veulent plus les réduire à l’art oratoire
d’Aristote et de Quintilien : « la rhétorique actuelle doit être un cours de
littérature générale, où la rhétorique des anciens trouve place comme
question d’histoire littéraire, mais qui comprend aussi tous les autres
genres, toutes les questions de goût et de style »
[11]. Ainsi, la rhétorique ne
serait plus qu’une province de la littérature, et les préceptes des anciens
rhéteurs, un chapitre de l’histoire littéraire : coup de force pour donner au
français, sa langue et sa littérature, la place qui lui revient dans un enseignement modernisé, jugé mieux adapté aux besoins de la société, mais
qui laisse à la rhétorique une place importante, et aux langues anciennes
la primauté.
Le règlement du 17 juillet 1840, pour les épreuves orales du baccalauréat, fait appel à la littérature française, dans l’explication d’auteurs et
dans la liste des cent cinquante questions qui, dans les diverses disciplines, peuvent être tirées au sort et posées aux candidats. Le ministre s’en
justifie, de manière à concilier la place éminente des langues anciennes et
celle, nécessaire, de la langue nationale, la tradition de la rhétorique et
l’étude des auteurs français. La langue française est garante de mesure et
de justesse :
Puisqu’au collège on étudie les grands maîtres de la littérature française, il
convient que cette étude soit représentée au baccalauréat. On y considérera les
chefs-d’œuvre de notre langue sous un point de vue littéraire et même philologique
comme on le fait pour les chefs-d’œuvre de l’antiquité. Je compte sur cette mesure
pour affermir et accroître dans nos Écoles la connaissance et le respect de la langue
nationale, de cette langue qui se prête à l’expression de toutes les pensées, quand
elles sont justes et vraies, et qui ne repousse que l’exagération et le faux dans les
sentiments et les idées.
Le programme établit un compromis entre l’enseignement de la rhétorique et celui des littératures grecque, latine et française, classées selon un
principe chronologique et un principe générique. La littérature que le
ministre veut introduire dans l’enseignement ressemble fort à la rhétorique réduite à l’élocution enseignée depuis le XVIIIe siècle, même si l’histoire littéraire y trouve une place, juxtaposée plus qu’intégrée et d’ailleurs
circonscrite. Quand le nouveau régime, issu de la Révolution de Juillet,
laisse plus de place au suffrage et à la représentation des capacités, peut-on négliger l’éloquence ? V. Cousin veut mettre les anciens préceptes de
la rhétorique au service d’une éloquence conforme aux besoins de la
monarchie parlementaire :
Les cours de rhétorique du XIXe siècle doivent être de véritables cours de littérature; ils ne peuvent avoir pour unique objet de former la jeunesse à l’éloquence
antique, par la rhétorique telle qu’elle se trouve dans Aristote, Cicéron, Quintilien.
D’autres temps, d’autres besoins. Nos cours d’humanités, pour être dignes de ce
nom, doivent initier nos jeunes gens aux préceptes du goût, à l’art d’écrire en général, aux règles, et, jusqu’à un certain point, à l’histoire de la littérature. D’un autre
côté, dans notre forme de gouvernement et dans le développement de notre barreau, des études oratoires conviennent à une classe assez nombreuse de citoyens ;
et il y a dans la rhétorique ancienne une foule de préceptes qui n’ont pas vieilli.
Vous trouverez donc aussi, dans le programme que je vous adresse, des questions
tirées des grands maîtres de l’art oratoire dans l’antiquité.
Les œuvres proposées aux candidats pour l’épreuve de l’explication au
baccalauréat recoupent celles qui sont inscrites dans les plans d’études :
les morceaux à expliquer sont précisément indiqués. Treize auteurs sont
cités, rangés désormais au nombre des classiques : Corneille (Le Cid,
Polyeucte), Racine (Britannicus, Esther, Athalie), Molière (Le Misanthrope), La Fontaine, avec les Fables et Philémon et Baucis, Boileau (les
Épîtres et l’Art poétique), Pascal (les deux premières lettres des Provinciales), Bossuet (l’Oraison funèbre de la reine d’Angleterre et celle du
prince de Condé ; la troisième partie du Discours sur l’Histoire universelle), Fénelon (les Dialogues sur l’éloquence, et quelques extraits du
Télémaque), La Bruyère (« Des ouvrages de l’esprit »), Massillon (Le
Petit Carême), Montesquieu (Grandeur et décadence des Romains),
Buffon (Discours sur le style), Voltaire (Le Siècle de Louis XIV). Parmi les
exclus, Fléchier, Vertot, J.-B. Rousseau.
Certains remaniements ne passent pas inaperçus. Cousin a voulu
mettre au programme du baccalauréat, non pas les « pensées diverses de
littérature et de philosophie », de Pascal, inscrites au programme de rhétorique, mais les deux premières Lettres provinciales, mises à l’index.
Cette initiative soulève une violente polémique, au moment où retentit la
controverse entre les défenseurs du monopole de l’université et les partisans de la liberté de l’enseignement, vite taxés de jésuitisme. Retirées du
programme, les Provinciales y seront brièvement réintroduites après la
Révolution de 1848,
Le baccalauréat n’est pas encore devenu l’examen qui détermine les
contenus d’enseignement ; il fait pâle figure, auprès du concours général,
auquel on prépare fiévreusement les élèves des lycées parisiens, pour les
épreuves de discours latin et de vers latins
[12]. Ces réformes n’influent que
modérément sur l’enseignement, qui reste dominé par le modèle rhétorique et la primauté des langues anciennes. Or, les élèves maîtrisent mal
leur langue maternelle, comme l’observe Salvandy, devenu ministre de
l’Instruction publique en 1845 : aussi veut-il instaurer un « enseignement
spécial », comprenant un enseignement de la littérature française et de la
rhétorique française, ainsi que des exercices de composition française :
« d’après les rapports qui m’ont été adressés sur l’état de l’instruction
dans les collèges, l’enseignement de la langue française n’occuperait pas
partout le rang que lui assigne son importance, et, dans la plupart des
classes, même les plus élevées, les écoliers commettraient des fautes qui
dénoteraient l’ignorance ou l’oubli des règles de l’orthographe »
[13]. La
Révolution de 1848 empêche la réalisation de ce projet, repris par Victor
Duruy sous le Second Empire.
LITTÉRATURE FRANÇAISE ET MODERNITÉ
Sous le Second Empire, influencé par les idées saint-simoniennes, les
ministres de l’Instruction publique, Fortoul, Rouland, Duruy, souhaitent
créer un enseignement qui donne le premier rang aux sciences, aux
langues étrangères, au français, à côté de l’enseignement classique : c’est
la « bifurcation » de Fortoul, en 1852, « l’enseignement secondaire spécial » de Duruy, à partir de 1865. Toutefois, cet enseignement moderne
acquiert difficilement sa légitimité. Au sein de l’enseignement classique
des lycées, qui remplacent les collèges royaux en 1848, les langues
anciennes gardent leur prééminence. Les œuvres inscrites dans les programmes et celles mises à l’épreuve du baccalauréat changent peu, en
dépit de quelques inflexions qui traduisent les préoccupations religieuses
et morales de l’Empire. Plus que jamais, l’université demeure régie par les
valeurs de l’esthétique classique.
Pourtant, les textes officiels manifestent la volonté, affichée par tous
les ministres, d’enseigner aussi la langue française, d’élargir la vision de
la littérature à des périodes nouvelles. Cette volonté rejoint l’ambition
moderniste du régime impérial, soucieux de faire participer la France à la
révolution industrielle et de l’ouvrir au monde ; désireux de contribuer à
la grandeur et au prestige de l’Empire, en célébrant le passé glorieux de la
nation. Il est significatif que, rompant avec une tradition d’ignorance et de
mépris pour la littérature préclassique, Fortoul recommande la publication
d’un recueil des anciens poètes français, destiné à illustrer la précocité et
la supériorité du génie français, qui a guidé les autres nations :
Les travaux qui, de nos jours, ont mis en lumière les origines longtemps négligées des littératures modernes ont montré le puissant essor du génie de notre
nation, à son berceau, et l’ancienneté de sa suprématie. Tandis que les autres pays
commencent à peine à sortir de la barbarie, la France du nord, comme la France du
midi, possédait une langue assez cultivée pour se prêter à l’expression des nuances
les plus délicates du sentiment ; d’innombrables poèmes y avaient pris naissance,
vastes épopées historiques, gracieuses fictions, ingénieux récits qui, destinés à servir plus tard de modèles aux poètes de l’Italie, aux romanciers de l’Angleterre et de
l’Allemagne, préludaient aux immortels chefs-d’œuvre que l’esprit français a marqués du signe le plus éclatant de sa grandeur [14].
Le plan d’études de 1852 fait la part belle aux langues anciennes. Dix
minutes par jour sont consacrées à l’explication des auteurs français, et
quarante-cinq minutes aux auteurs latins. L’enseignement du français, aux
différents niveaux, est très précisément décrit, dans une Instruction de
1854 destinée à uniformiser, mais aussi à moderniser : elle traite longuement de l’explication des auteurs français. A la littérature est confié le
soin de former aux plus hautes valeurs, de donner « le sentiment du vrai,
du beau et du bien », de favoriser « les aspirations de la vertu, les élans du
patriotisme et les merveilles élégantes de la civilisation ». Son efficacité
est politique autant qu’esthétique : la règle civilise, harmonise, universalise. La littérature est aussi un motif d’orgueil national, tant la France a
célébré les lettres, marqué de son génie, par une longue succession d’écrivains et de savants, le monde de l’esprit. Les exemples cités par l’Instruction renvoient aux créateurs d’épopée (Moïse, Homère et Virgile), aux
savants et aux philosophes (Pline, Pascal, Buffon et Laplace), à ceux qui
ont illustré l’héroïsme par leur œuvre (Corneille) ou leurs actions
(Napoléon), sans omettre Bossuet, orateur sacré et historien de la divine
providence. Ces noms emblématiques, de Moïse à Napoléon, s’enracinent
dans l’Antiquité pour ouvrir sur la modernité, littéraire et politique. Dans
ce vibrant manifeste en faveur de la littérature classique, le domaine littéraire s’élargit à la sphère des sciences, aux naturalistes et aux géomètres,
voire aux jurisconsultes : ce retour apparent à l’ancienne res literaria
entend redonner de l’éclat à l’enseignement scientifique, mais aussi libérer l’enseignement des lettres d’une rhétorique réduite à des préceptes de
composition et de style ; il constitue un plaidoyer pour un enseignement
littéraire dont on commençait à contester les vertus :
Ce n’est donc pas simplement à titre d’ingénieux et libéral délassement que les
lettres seront proposées à l’amour et au culte de la jeunesse […]. Nos élèves
apprendront ainsi à entourer d’une admiration toujours respectueuse et plus
convaincue ces irrésistibles génies qui, marquant les grandes époques de l’esprit
humain, ont eu le glorieux privilège de parler pour tous et au nom de tous, poètes,
historiens, philosophes, orateurs, naturalistes, géomètres. Ces études les ramèneront sans cesse à nos propres annales, ils seront fiers d’appartenir à la nation la plus
littéraire des temps modernes, à celle par conséquent dont l’influence civilisatrice
n’a jamais connu et ne doit jamais connaître de rivale [15].
L’Instruction justifie l’explication des auteurs français, rendue nécessaire par la mauvaise compréhension des textes classiques : « on avait
paru supposer jusqu’alors que les auteurs français n’avaient pas besoin
d’être expliqués et que, écrits dans la langue maternelle, ils étaient suffisamment compris de tout l’auditoire. Les examens du baccalauréat ès
lettres démontrent tous les jours qu’il n’en est pas ainsi, et que c’est sur
cette partie du programme que les réponses des candidats sont le moins
satisfaisantes ». Cet exercice s’inspire de la traditionnelle explication des
auteurs anciens, en appliquant les canons de la rhétorique : le professeur
doit déterminer la valeur et la propriété des termes, leurs rapports, leurs
acceptions, la liaison entre les idées ; distinguer les idées principales et les
idées accessoires, montrer comment elles sont disposées, quels sentiments
elles éveillent; s’attacher à caractériser le style, « quelle physionomie leur
prête le génie particulier de l’écrivain ». L’intérêt pour ce « génie » propre
à chaque écrivain renverse subrepticement l’ordre des valeurs posé par la
rhétorique : il permet d’envisager, par rapport à la règle, un écart qui ne
serait pas une entorse ; il pose le je de l’écrivain comme instance légitime,
face au nous oratoire.
La rhétorique, pourtant, ne perd pas ses droits. Le ministre se défend
de toute innovation dans la classe de rhétorique. L’université, dit-il, reste
fidèle aux traditions, à l’étude des chefs-d’œuvre, non moins éternels que
les règles de la rhétorique, dont elles sont d’ailleurs issues. Sa vocation est
de résister aux formes nouvelles de la barbarie. Le sentiment d’une
menace inspire ce texte :
Le nouveau programme n’a introduit aucun changement notable dans l’esprit et
dans les méthodes de l’enseignement de la classe de rhétorique. L’Université n’a
jamais cessé de puiser cet enseignement aux sources les plus pures. Son culte pour
les chefs-d’œuvre des grands siècles littéraires reste la plus forte barrière qu’ait
rencontrée l’invasion du mauvais goût ; elle n’abandonnera pas des traditions qui
font sa gloire.
En effet, la liste des « chefs-d’œuvre » classiques évolue peu. C’est
tout juste si un auteur ou une œuvre passe d’un niveau à l’autre, si l’on
étudie tantôt l’une, tantôt l’autre des tragédies de Racine ou de Corneille.
Les morceaux choisis de prose et de vers apportent un peu d’ouverture et
de variété. La littérature commence toujours à Corneille pour s’achever
avec Voltaire et Buffon. Le XVIIe siècle est le plus représenté, avec La
Fontaine de la sixième à la rhétorique, le théâtre classique (on étudie
Racine, Esther en cinquième ou en quatrième, Athalie en quatrième ;
Corneille à partir de la seconde et, de Molière, seul le Misanthrope est
systématiquement étudié, en rhétorique), Boileau, les Caractères de La
Bruyère, des lettres de Mme de Sévigné, les Pensées de Pascal en rhétorique, les orateurs sacrés à partir de la troisième et surtout en rhétorique,
Bossuet, Fléchier, Massillon, le Télémaque (en cinquième et quatrième),
les Dialogues et les Lettres de Fénelon, des odes de J.-B. Rousseau, qui
disparaît toutefois assez vite des programmes. Pour le XVIIIe siècle, on
trouve aussi les Considérations et les Dialogues de Sylla et d’Eucrate, de
Montesquieu, l’Histoire de Charles XII (en troisième ou en seconde) et le
Siècle de Louis XIV, qui revient en 1865 dans la classe de rhétorique, alors
que s’effacent les tragédies de Voltaire, encore présentes en 1849, et la
Henriade; mais on les retrouve à ce moment dans les programmes de
l’enseignement secondaire spécial.
Le régime de 1852 concernant les épreuves orales du baccalauréat
reprend en la restreignant la liste des auteurs consacrés. Outre le théâtre
classique, sont inscrits au programme Boileau et les fables de La Fontaine, Bossuet (Discours sur l’Histoire universelle et oraisons funèbres),
Fénelon (Lettres à l’Académie et Dialogues sur l’éloquence), Massillon
(le Petit Carême), Montesquieu (les Considérations), Voltaire (La Vie de
Charles XII et le Siècle de Louis XIV). Les Provinciales sont supprimées.
L’édition du Siècle de Louis XIV parue chez Delagrave, « conforme au
texte officiel adopté par le Conseil impérial », élude les chapitres litigieux,
où sont abordées les affaires ecclésiastiques, les libertés de l’Église gallicane, la révocation de l’Édit de Nantes, les controverses avec les jansénistes, les missions des jésuites en Chine; sont également supprimés les
passages sur Galilée et ceux consacrés à Pascal.
L’HISTOIRE LITTÉRAIRE DANS L’ENSEIGNEMENT SPÉCIAL
La littérature française, qui peine à trouver place dans l’enseignement
classique des lycées, trouve sa pleine légitimité dans l’enseignement spécial, que crée Victor Duruy par la loi du 21 juin 1865. Son ambition est de
préparer aux métiers de l’industrie et du commerce, par l’enseignement
des sciences appliquées, de l’histoire, de la morale et de la littérature :
Les lettres qu’on enseigne ici ne sont plus ni grecques ni latines : elles sont
françaises, elles sont étrangères, mais modernes. La langue et la littérature nationales marchent au premier rang. Une sage gradation conduit l’enfant depuis les
plus simples exercices jusqu’aux genres de composition les plus sérieux, aux lettres
d’affaires, aux mémoires, aux comptes rendus, aux rapports administratifs [16].
Cet enseignement se déroule sur quatre années. En troisième année, un
cours d’histoire de la littérature française, en vingt-neuf leçons, embrasse
une large étendue et une très longue durée. La première séance porte sur
l’origine de la langue française, les débuts de la poésie, avec les troubadours et les trouvères, et les commencements de la prose française, illustrés par les chroniqueurs, Joinville, Froissart et Commynes ; la dernière
séance aborde les « grands noms des littératures étrangères », de Dante à
Byron; l’avant-dernière évoque les « poètes et prosateurs depuis 1815 ».
Sur les quarante-huit noms d’auteurs cités dans le programme, dix-sept
appartiennent au siècle de Louis XIV, cinq à la période du XVIIIe siècle
précédant la Révolution, cinq ont marqué de leur empreinte la littérature
de la Révolution et de l’Empire, douze ont publié l’essentiel de leur œuvre
depuis 1815. Le temps prescrit pour chacune de ces périodes consacre
l’importance du XVIIe siècle : le professeur dispose de dix-huit séances,
pour traiter les auteurs dramatiques (deux séances pour chacun d’eux,
Corneille, Racine, Molière), Boileau (deux séances), La Fontaine (deux
séances, pour les fables), Descartes (Discours de la méthode) et Pascal
(Pensées), les orateurs sacrés (deux séances pour Bossuet, ses oraisons
funèbres et son Discours sur l’Histoire universelle), Mme de Sévigné, La
Bruyère, Fénelon, le cardinal de Retz et Saint-Simon. Le XVIIIe siècle est
représenté par Voltaire, pour sa Henriade et ses tragédies, Zaïre, Alzire et
Mérope (une séance) et ses ouvrages historiques (une séance), par
Montesquieu et Buffon (une séance chacun), par J.-J. Rousseau et
Bernardin de Saint-Pierre, dans la même séance. Pour la littérature de la
Révolution et de l’Empire (une seule séance), le professeur doit faire lire
Mirabeau (péroraison du discours contre la banqueroute), André Chénier
(la Jeune Captive), Napoléon (proclamations à l’armée), Chateaubriand
(descriptions tirées du Génie du christianisme, et de l’Itinéraire), Mme de
Staël (des extraits de De l’Allemagne, des descriptions tirées de Corinne).
Les contemporains inscrits au programme (une séance) font une modeste
part à l’école romantique, dont les extraits choisis ont une fonction d’édification morale, politique ou religieuse : de Lamartine, « L’Homme »,
dans les Harmonies, et « Le Crucifix », dans les Nouvelles Méditations;
« l’Espoir en Dieu », de Musset; de V. Hugo, « Lui », dans les Orientales,
et « la Prière pour tous », dans les Feuilles d’automne; l’auteur des
Châtiments n’est ici connu que pour avoir célébré la légende impériale et
les vertus de l’oraison. L’école classique est représentée par un extrait du
Louis XI de Casimir Delavigne, et des poèmes de Béranger, qui chante la
gloire impériale. Parmi les prosateurs, les historiens sont les plus nombreux : Augustin Thierry, Guizot, Thiers, Mignet, auxquels s’ajoutent
Villemain, pour son Cours de littérature, Cousin (Leçons sur l’art),
Jouffroy (sur la loi morale et sur les études historiques).
Les œuvres sont toujours étudiées en morceaux choisis, « extraits de
nos meilleurs écrivains », qui servent de support à la lecture, de sujet pour
l’analyse, et de modèle pour l’écriture, narrations, lettres, rapports ou dissertations. Cet objectif pédagogique explique la sélection de textes parfois
peu représentatifs d’une œuvre ou d’un écrivain. Le choix des genres et
des types de textes continue de donner une grande importance au discours, dans la Satyre Ménippée, dans les tragédies, les oraisons funèbres,
les proclamations (Napoléon) ou l’éloquence de la tribune (Mirabeau) ;
les récits sont aussi très nombreux, comme le montre la liste des historiens
inscrits au programme, depuis les chroniqueurs, Bossuet, les mémorialistes, jusqu’aux historiens du XIXe siècle, mais aussi les récits tragiques,
les lettres de Mme de Sévigné, les récits du Télémaque ou ceux de la
Henriade : les XVIIIe et XIXe siècles apparaissent, dans le choix des auteurs,
voués surtout à l’écriture de l’histoire. Les descriptions sont offertes par
La Fontaine, Buffon, J.-J. Rousseau, Bernardin de Saint-Pierre, Chateaubriand. Enfin, la littérature critique est représentée par Boileau, La
Bruyère (le chapitre « Des ouvrages de l’esprit »), Fénelon (Lettre à
l’Académie), Mme de Staël, Villemain (les leçons sur Buffon et les deux
Chénier). Le programme donne place à des auteurs et à des œuvres philosophiques : Montaigne, sur l’amitié, Descartes, Pascal, Jouffroy. On
remarquera l’absence persistante du roman et la faible part de la comédie,
représentée par le seul Molière. La poésie lyrique n’est pas davantage présente : Jean-Baptiste Rousseau est remplacé par Jean-Jacques.
Strictement encadré, le déroulement de la séance consacrée au cours
d’histoire de la littérature française ne permet pas une étude approfondie
des écrivains et des œuvres. Un moment est prévu pour un exposé du professeur sur la biographie de l’écrivain, pour l’analyse de ses principaux
ouvrages, puis pour la lecture à haute voix, par les élèves, qui donne lieu
à des interrogations sur les caractéristiques, les beautés et les défauts du
passage lu en classe. Le devoir porte sur l’analyse critique du morceau lu
et analysé au début de la classe. Le professeur « commence chaque séance
par une
notice biographique destinée à faire connaître l’écrivain et à fournir aux élèves l’explication des allusions auxquelles les événements de sa
vie donnent lieu, dans les écrits ou dans la conversation. Il analyse ses
principaux ouvrages, il s’attache à montrer la méthode de composition
suivie par l’auteur, l’idée principale, les idées accessoires, les arguments
et les passions, s’il s’agit d’un discours; les caractères et les intrigues, mis
en scène, s’il s’agit d’une tragédie ou d’une comédie ; enfin il fait ressortir l’ordre suivi par l’auteur dans le développement de son sujet »
[17].
Cet enseignement de l’histoire littéraire, qui entre dans les programmes à la faveur de l’enseignement secondaire spécial, garde une forte
empreinte rhétorique, par l’attention donnée à la composition et à l’élocution, par le primat du discours dans le choix des textes. Les œuvres et les
extraits sélectionnés n’ont d’ailleurs pas pour fonction d’illustrer le style
ou la pensée d’un écrivain. L’approche est plus chronologique qu’historique : nulle mention de sources ou d’influences, ni de mouvements littéraires ou esthétiques. Les concepts qui permettent de classer et d’ordonner
les œuvres, notamment dans une perspective historique, sont loin d’être
établis. Si l’on excepte la référence à la Renaissance, la périodisation est
indiquée par la succession de régimes politiques (« Littérature de la Révolution française et de l’Empire ») ou par une date (« Poètes et prosateurs
depuis 1815 », formule neutre pour marquer la Restauration). L’information biographique, qui reprend la pratique des manuels, n’est jugée utile
que pour décrypter les allusions dans les écrits et la conversation. Le
savoir biographique est moins un thème d’étude, qui serait utilisé pour
l’analyse des textes, qu’un signe de distinction; il contribue sans doute
aussi à la formation de l’esprit national, en magnifiant les gloires littéraires de la France; il sert également à la formation morale de l’élève, en
démontrant la liaison nécessaire entre le grand homme et la grande œuvre.
Le sacre de l’écrivain touche aussi le panthéon des auteurs enseignés.
UNE LITTÉRATURE NATIONALE ET RÉPUBLICAINE
Les réformes introduites par Jules Ferry constituent moins une rupture
qu’un approfondissement des orientations dessinées et appliquées avec un
succès inégal, par ses prédécesseurs, dans l’enseignement des lettres au
lycée. Critique de la rhétorique, élargissement du corpus inscrit dans une
histoire littéraire, priorité donnée à la littérature française sur les littératures anciennes : rien de tout cela n’est nouveau. Mais, cette fois, les
ministres républicains disposent de la durée et de l’appui du corps professoral, plus ouvert, désormais, à ces réformes, moins attaché à une conception rigide de l’esthétique classique, telle que Désiré Nisard l’avait illustrée jusqu’à la caricature.
L’offensive contre la rhétorique et en faveur de la littérature nationale
est d’abord conduite par le philosophe Jules Simon, le premier ministre de
l’Instruction publique de la IIIe République, et par ses collaborateurs, le
linguiste Michel Bréal, le philosophe Ernest Bersot, le poète Eugène
Manuel. Dans sa circulaire adressée aux proviseurs le 27 septembre 1872,
J. Simon prône l’utilité des langues anciennes, qui sont la source de toute
instruction libérale, mais qu’il faudra étudier moins longtemps et autrement. Le latin est une langue morte, qu’il faut apprendre, non pour la parler mais pour la comprendre. Les exercices de langue française doivent
être commencés plus tôt, sans qu’il soient réduits à la version et à la composition d’histoire. Ils ne se limiteront pas au discours, mais pourront
adopter des formes variées, plus proches de la vie réelle. L’histoire littéraire sera enseignée, sans qu’elle se limite au siècle classique :
A l’introduction d’exercices et de compositions en français dans toutes les
classes, se rattachera utilement l’étude sommaire de la langue et de la littérature
françaises, dans leur origine et leurs développements. Nos élèves sont trop étrangers à l’histoire littéraire. Là aussi, le latin a empiété sur ce qui est nécessaire; et
le dix-septième siècle, si admirable qu’il soit, a un peu usurpé [18].
La réforme voulue par Jules Simon, qui démissionne en 1873, n’aboutit pas. En 1875, le ministre Henri Wallon juge bon de rappeler dans une
circulaire officielle l’importance des œuvres classiques, de l’Antiquité et
de « la grande littérature française ». Ces ouvrages, dit-il, sont imparfaitement connus, selon le témoignage des commissions d’examen. Il est sans
doute légitime de procéder à « des lectures discrètes, propres à initier les
élèves aux beautés les plus pures de notre littérature du dix-neuvième
siècle ». Mais une grande réserve s’impose pour que l’attrait plus vif des
œuvres contemporaines ne détourne pas les élèves d’étudier les œuvres
classiques, « qui sont la base de tout enseignement littéraire ». Ces lectures doivent être irréprochables, respectant le goût et la morale. Il faut en
particulier se défier des romans, lecture souvent inutile, parfois dangereuse, futile parce que facile
[19].
Il revient à Jules Ferry d’accomplir le dessein de Jules Simon. L’arrêté
du 2 août 1880 définit horaires, programmes et méthodes. Le français est
enseigné trois heures par semaine de la sixième à la troisième, quatre
heures en seconde et cinq heures en rhétorique. Si le latin garde sa prépondérance (dix heures en sixième et en cinquième, six heures en quatrième, cinq heures en troisième, et quatre heures en seconde et en rhétorique), il est désormais commencé en sixième et le grec en quatrième. De
plus, le discours latin est remplacé au baccalauréat par une composition
française, portant sur un sujet de littérature ou d’histoire.
Les instructions qui préconisent de nouvelles méthodes recommandent
de réduire à l’indispensable l’étude des règles grammaticales, de pratiquer
davantage d’exercices oraux, de recourir aux lectures expliquées et commentées, en évitant l’abus des analyses grammaticales et des devoirs
écrits. Les compositions françaises, c’est-à-dire en français, seront distribuées et graduées dans les diverses classes, et la gamme des exercices
qu’elle recouvre devra être élargie : elles « ne seront plus uniquement des
narrations, des discours ou des lettres. Tous les sujets propres à entretenir
l’habitude de la réflexion, à former le goût, à fortifier le jugement, seront
utilement employés aux exercices de la classe. Ils seront surtout littéraires
en rhétorique »
[20]. Il convient aussi d’éviter l’abus des matières, c’est-à-dire des canevas dictés aux élèves, qui favorisent les « amplifications stériles », et d’habituer les élèves à trouver eux-mêmes les idées de leurs
compositions. Une grande place doit être donnée à l’explication des
textes, français, latins ou grecs. L’oral du baccalauréat consiste en explications d’auteurs et en interrogations portant sur les textes français, latins,
grecs étudiés de la troisième à la rhétorique, mais également sur les textes
étudiés pour l’enseignement des langues étrangères.
La liste des auteurs inscrits au programme n’indique pas de bouleversements. Dix-septième et dix-huitième siècles en occupent la plus grande
part, mais les références, plus nombreuses qu’en 1874, s’étendent au
Moyen Age et au XVIe siècle. Les élèves de seconde sont conviés à étudier
la Chanson de Roland, l’Histoire de saint Louis de Joinville et des extraits
de Montaigne, sur l’éducation. Le XVIe et le XIXe siècles sont également présents sous forme de morceaux choisis, de poètes et de prosateurs. Ces
extraits permettent d’évoquer pour le XVIe siècle Marot et son école,
Ronsard et la Pléiade, la Satyre Ménippée, Agrippa d’Aubigné. Le siècle
classique est toujours le plus largement représenté avec Boileau (épisodes
du Lutrin et satires, en cinquième et en quatrième, l’Art poétique en rhétorique), les, tragédies (Esther en cinquième, Athalie en quatrième, Andromaque, Horace et Cinna en troisième, Iphigénie, le Cid et Nicomède en
seconde, le théâtre de Corneille et de Racine en rhétorique), les comédies
(les Plaideurs en troisième, l’Avare et les Femmes savantes en seconde, le
Misanthrope et Tartuffe, en rhétorique), La Fontaine (en seconde et en rhétorique), Fénelon (Télémaque en cinquième, la Lettre à l’Académie en
rhétorique), Bossuet (la troisième partie du Discours sur l’Histoire universelle en troisième, des oraisons funèbres en seconde, et des sermons
choisis en rhétorique), des lettres de Mme de Sévigné en quatrième, La
Bruyère en seconde et en rhétorique, les Pensées de Pascal et des extraits
des Provinciales en rhétorique. Le XVIIIe est plus modestement illustré,
comme dans le programme de 1874 : par Voltaire (l’Histoire de Charles XII
en quatrième, le Siècle de Louis XIV et des lettres choisies en rhétorique),
Montesquieu (Considérations, en troisième), Buffon (Discours sur le style
en rhétorique). Le XVIIIe siècle conserve l’image d’un siècle historien.
A ce programme d’auteurs vont s’ajouter, en classe de troisième, des
« notions sommaires d’histoire littéraire à l’occasion des textes expliqués
ou dictés », en seconde une « histoire sommaire de la littérature française
jusqu’à la mort de Henri IV », en quinze leçons, puis, en rhétorique, une
« histoire de la littérature française depuis l’avènement de Louis XIII »,
également en quinze leçons. Ce programme, élargi en amont et en aval,
rappelle celui que l’enseignement spécial avait mis en vigueur, autant par
son ampleur que par sa mise en perspective chronologique, articulant
auteurs, principaux mouvements esthétiques, genres littéraires. Il débute
aux origines de la langue et de la littérature françaises, pour s’achever sur
l’évocation des auteurs et des courants littéraires modernes.
Le choix des œuvres est largement commandé par leur appartenance
générique. Le discours continue d’exercer son empire sur l’enseignement,
par la classe de rhétorique : les œuvres tragiques sont encore étudiées
pour les discours qu’elles peuvent offrir ; la pérennité de Bossuet s’explique par le souci de ne pas heurter les familles qui recourent, de plus en
plus souvent, à l’enseignement confessionnel, mais aussi parce qu’il présente des modèles de discours. Ce choix tient également à des préoccupations éthiques et politiques. Les textes et les biographies d’écrivains donnent l’occasion de prôner une morale civique, une sagesse faite de bon
sens et de mesure, qui sera illustrée par Montaigne, La Fontaine ou
Molière, de dénoncer le fanatisme et de prêcher la tolérance, avec les
accents de Molière et de Voltaire; d’évoquer les heures glorieuses de la
patrie et d’en déplorer les malheurs, en écho aux événements du temps ;
de créer un patrimoine de textes connus et étudiés par tous pour, selon les
instructions de 1890, « établir une sorte de concert entre tous les enfants
de la même patrie », et concourir à « l’unité de l’esprit national »
[21]. Cette
volonté d’affermir le sentiment national, pour contribuer au redressement
moral et préparer la revanche, justifie que l’enseignement des lettres en
rappelle l’éclat, comme si la France, vaincue par la force, devait pouvoir
compter sur les ressources de l’intelligence, et se consoler de son malheur
présent par le souvenir d’un passé brillant.
Les classiques sont des modèles, pour vivre plus que pour écrire. La
littérature offre des illustrations du beau, mais surtout des exemples du
bien. L’enseignement des lettres, expliquent les textes officiels, doit devenir « une véritable leçon de choses morales professées par des écrivains de
génie […] comme une conversation avec les plus honnêtes gens des
siècles passés, où se formeront tout à la fois le jugement, le sentiment et
le caractère »
[22]. Parmi ces maîtres de vie, sont cités Montaigne, le chantre
de l’amitié, compagnon de La Boétie ; mais aussi l’auteur de « l’Institution des enfants ». L’école républicaine est tentée de voir en lui un précurseur, le premier interprète, avec Rabelais, de ses principes éducatifs. La
littérature enseignée est moins un instrument de formation du goût qu’une
institution civique. Elle n’est plus assise sur le modèle indépassable du
Grand Siècle, inspiré par l’Antiquité. Elle est la manifestation, à travers
les siècles, d’un génie national qui émerge de la nuit des temps pour arriver à son plus vif éclat. Elle n’est plus un apprentissage des formes. Elle
est une école de valeurs. Cette conception ne va pas sans contradictions,
que tente de résoudre une vision positiviste, évolutionniste de l’histoire,
elle-même productrice de valeurs, porteuse de progrès, étrangère à une
approche scientifique de l’activité historienne. L’histoire littéraire
n’échappera pas à ce débat, entre science et valeurs.
Les programmes qui se succèdent, en cette fin du XIX
e siècle, modifient peu le socle des auteurs qualifiés de « classiques » depuis le début du
siècle ; en revanche, à ce noyau stable s’ajoutent des auteurs des siècles
antérieurs, le XVIII
e siècle s’étoffe un peu, le XIX
e est admis dans le cercle
des études de ce qu’on appelle désormais le français. L’appellation de
classique reçoit une acception élargie. A propos des « morceaux choisis
de prose et de vers des classiques français » qui sont mis au programme
des classes, la Commission dite des auteurs classiques a décidé en 1890
que, « par le mot “classiques”, il ne fallait pas entendre seulement les
auteurs du XVII
e siècle mais aussi les grands écrivains du XVIII
e et du
XIX
e siècles. Toutefois, les professeurs ne devront les admettre qu’avec la
plus grande prudence »
[23]. C’est en effet par les morceaux choisis qu’est
introduite l’étude d’auteurs nouveaux, reconnus en qualité de classiques.
Les auteurs qui précèdent le XVII
e siècle sont exclus par cette définition,
alors qu’ils sont étudiés dans les classes. Le critère est celui de la langue.
Les textes officiels de l895
[24], qui justifient la présence du Moyen Age
dans les programmes, expliquent en effet qu’ « il s’agit moins d’œuvres
qui s’imposent par leur perfection, et d’une tradition de pensée et de
forme en étroite parenté avec l’esprit moderne, que de l’intérêt historique
et patriotique qu’éveille la recherche de nos origines littéraires et nationales ». Le XVI
e siècle se voit reconnu comme « le créateur de l’esprit
classique ». Quant à Montaigne, il permet d’adapter à la vie moderne « la
substance morale des anciens », et sa lecture offre « comme une introduction à celle de notre littérature classique ». Est donc classique l’auteur
dont la langue présente un modèle de perfection, entretenant avec la
langue parlée un rapport de distance, de même nature que le latin avec le
français. La définition a une valeur plus axiologique que chronologique,
en fonction des critères de bon goût formulés par les théoriciens classiques et néoclassiques.
Les textes du XVIII
e siècle figuraient depuis longtemps aux programmes, mais dans la continuité du siècle de Louis XIV, préférant
Voltaire à J.-J. Rousseau, Buffon à Diderot. C’est envers les auteurs de la
fin du XVIII
e siècle et du XIX
e surtout que la Commission, dès 1885, recommandait la prudence. Cette consigne est levée dans un texte de 1890
[25] :
« La recommandation a été jugée superflue ». Superflue, parce que la prudence va de soi. La nécessaire adaptation de l’enseignement au monde
moderne exige de ne pas céder aux séductions d’une certaine littérature
moderne. La notion de
classique introduit une nouvelle distinction, entre
une littérature enseignée, capable de contribuer à la formation intellectuelle, morale et civique des jeunes gens, et une littérature contemporaine
suspecte de céder au formalisme et au scepticisme :
Les maîtres en effet non seulement devront s’inspirer dans leur choix des règles
éternelles du bon sens et du bon goût, mais dans l’enseignement littéraire comme
dans l’enseignement historique ils voudront orienter leurs élèves vers le monde
moderne et tenir compte des nécessités du temps présent. Or jamais il ne fut plus
urgent de former des générations saines, vigoureuses, toujours prêtes à l’action et
même au sacrifice. Ils banniront donc sévèrement de leur classe tout ce qui dans les
œuvres contemporaines sent la recherche, le sophisme, la prétention impuissante et
maladive; ils proscriront surtout, quel que soit le nom de leurs auteurs, les livres
capables d’incliner les jeunes gens vers l’ironie ou le scepticisme.
Au moment où sont publiés les romans et les manifestes naturalistes,
où naît l’esprit décadent, où apparaît le Symbolisme, en quête du Beau et
de l’Idéal, ces lignes tracent une frontière entre la littérature des professeurs et celle des écrivains, celle qu’on peut enseigner et celle dont la
valeur formatrice est déniée. Pour se garder des risques de « l’ironie » et
du « scepticisme », les textes officiels de 1890 se fient à « la vertu même
des grands écrivains classiques dont l’étude domine tout l’enseignement
du français ». Un texte de 1895, sous la plume du rapporteur de la
Commission, Henri Bernès, mentionne le risque de « paraître inviter professeurs et élèves à de trop séduisants vagabondages loin de ces siècles
classiques qui restent comme la citadelle et le sanctuaire des fortes études
de lettres françaises ». La Commission ne juge pas inutile de rappeler que
l’« on entend bien maintenir à sa place et dans sa valeur, comme base permanente et principal instrument de la culture classique, le XVIIe siècle
représenté par les chefs-d’œuvre de ses grands prosateurs et de ses grands
poètes : Pascal, Bossuet, Fénelon, La Bruyère, Corneille, Racine, Molière,
La Fontaine, Boileau ». La littérature plus récente, de la fin du XVIIIe et du
XIXe siècles, semble appartenir à un monde séduisant et périlleux, comparé
aux « beautés un peu austères » des œuvres classiques.
L’innovation de 1895 consiste à donner une part un peu plus grande à
Rousseau, déjà admis dans les programmes antérieurs, sous forme de
morceaux choisis en seconde, et en y ajoutant la
Lettre à d’Alembert sur
les spectacles en rhétorique, à Chateaubriand (Récits, scènes et paysages,
en troisième) « si proche parfois, malgré un certain apprêt, de la beauté
classique »; à Michelet, « si grand aussi, mais restreint à la partie de son
œuvre la moins contestable au double point de vue de la science et du
goût » (Extraits tirés de l’histoire du moyen âge, en quatrième et troisième)
[26]. Des extraits de Diderot sont préconisés en rhétorique, ainsi que
les « chefs-d’œuvre poétiques de Lamartine et de Victor Hugo », également étudiés en seconde. Voltaire est aussi étudié en rhétorique, avec des
« extraits de ses œuvres historiques et de ses autres ouvrages en prose »,
mais son œuvre poétique est délaissée ; ses contes sont aussi étudiés en
cinquième, et son
Histoire de Charles XII en quatrième. Désormais les
historiens appartiennent plutôt au XIX
e siècle, avec Michelet, ou dans un
« Choix des principaux historiens », en rhétorique. Les morceaux choisis,
supports de l’explication française, élargissent le corpus des écrivains
cités dans le programme ; les leçons d’histoire littéraire permettent de
relier les textes entre eux, de les inscrire dans un contexte et une continuité historiques. En 1896, il est rappelé aux professeurs que les « grands
classiques doivent demeurer l’élément commun et permanent des programmes », tandis que « les textes moins consacrés par nos traditions scolaires » fourniront la partie mobile, variant selon les années et les maîtres,
ce qui suppose une entente entre les professeurs sur les œuvres étudiées
par une même génération d’élèves
[27].
Ces changements suscitent de vifs débats — donnée permanente de
notre histoire éducative. L’enseignement de l’histoire littéraire est jugé
trop ambitieux, notamment par Lanson, qui le qualifie de « fléau »
[28].
L’abandon de la rhétorique est déploré par de bons esprits, parmi lesquels
Brunetière. La dissertation, qui tend à remplacer le discours, succombe au
formalisme qu’on reprochait à ce dernier. L’explication de textes français
suscite de nombreuses interrogations, auxquelles s’efforce de répondre
Lanson. Le corpus des « classiques » est naturellement critiqué : on lui
reproche de consacrer des auteurs discutables, et d’ignorer d’authentiques
écrivains
[29]. Le XX
e siècle s’ouvre sur ce qu’on appelle « la crise du français »
[30], alors que la littérature française vient à peine d’obtenir droit de
cité dans l’enseignement. De cette « crise », rien ne permet de penser que
nous soyons aujourd’hui sortis.
[*]
Inspection générale de l’Éducation nationale, Paris.
[1]
Dans sa thèse sur
L’enseignement de la rhétorique dans les collèges français (1660-1760),
Université de Lille III, s.d., Paul Griscelli cite un grand nombre de ces cahiers.
[2]
Louis-René Caradeuc de La Chalotais,
Essai d’éducation nationale ou Plan d’études pour
la jeunesse, 1763, Édition ALREA, 1985, fac-similé, p. 77.
[3]
Dumarsais, dans l’
Encyclopédie, écrit que « ce mot ne se dit que des auteurs que l’on
explique dans les collèges », et il l’applique plus particulièrement « aux bons auteurs du siècle de
Louis XIV et de celui-ci ». Sur l’histoire de la notion, on se reportera notamment au numéro spécial de
Littératures classiques, n° 19, automne 1993.
[4]
Concernant les listes d’auteurs étudiés, voir l’étude irremplaçable d’André Chervel,
Les
auteurs français, latins et grecs au programme de l’enseignement secondaire, de 1800 à nos
jours, INRP, 1986.
[5]
Particulièrement pour la période postérieure à 1880, on consultera notamment : Antoine
Compagnon,
La Troisième République des lettres, Seuil, 1983 ; Violaine Houdart-Mérot,
La culture littéraire au lycée depuis 1880, Presses universitaires de Rennes/ ADAPT Éditions, 1998 ;
Martine Jey,
La Littérature au lycée : invention d’une discipline (1880-1925), Université de
Metz, 1998. Pour la période antérieure, et jusqu’au début du XX
e siècle, on peut se reporter à notre
étude,
Peut-on enseigner la littérature française ? ( PUF, « Perspectives littéraires », 2001), dont
cet article s’inspire.
[6]
« Rapport de la commission pour le choix des livres classiques des lycées, dans les classes
de latin et de belles-lettres », 25 floréal, an XI,
Recueil des lois et règlemens concernant l’instruction publique, t. II, p. 378.
[7]
« Arrêté relatif aux livres classiques qui doivent être mis à l’usage des lycées et des collèges »,
Recueil des lois et règlemens, t. V, p. 283-288.
[8]
Ibid., p. 30.
[9]
« Circulaire relative à l’ordonnance royale du 22 juin 1814 »,
Recueil des lois et règlemens
concernant l’instruction publique, t. V, p. 487.
[10]
Sur le contexte scientifique et pédagogique du manuel de Fontanier, on se reportera à
l’édition présentée par G. Genette,
Les figures du discours, Champs-Flammarion, 1977, et à la
contribution de Françoise Douay-Soublin, « La rhétorique en Europe à travers son enseignement », in
Histoire des idées linguistiques, sous la direction de Sylvain Auroux, Mardaga, 1992,
t. II, p. 467-507.
[11]
« Circulaire de M. le ministre de l’Instruction publique relative aux examens du baccalauréat ès-lettres », 8 mai 1840,
Bulletin universitaire contenant les ordonnances, règlements et
arrêtés concernant l’instruction publique, t. IX, année 1840, p. 53-55.
[12]
Jules Vallès, dans
L’Enfant, a laissé le témoignage de l’importance donnée au « grand
concours », auquel on prépare vigoureusement, mais en vain, Jacques Vingtras.
[13]
« Circulaire relative à l’enseignement de la langue française dans les collèges », 10 décembre 1847,
Circulaires et instructions officielles relatives à l’instruction publique, t. III, p. 372.
[14]
« Rapport à l’Empereur et décret pour la publication d’un recueil des anciens poètes français », 12 février 1856,
Circulaires et instructions officielles relatives à l’instruction publique.
[15]
Ibid., « Instruction relative à la mise à exécution du plan d’étude des lycées », 15 novembre 1854.
[16]
Bulletin administratif, n° 104,6 avril 1866.
[17]
Bulletin administratif, n° 104, avril 1866, p. 624.
[18]
« Circulaire à MM. les Proviseurs sur l’enseignement secondaire »,
Bulletin administratif,
1872, p. 583-587.
[19]
« Circulaire rappelant les prescriptions relatives au mode d’enseignement littéraire dans
les lycées et les collèges », 8 novembre 1875.
[20]
Bulletin administratif, 1880, p. 974-978.
[21]
Ibid., 1890, p. 460.
[22]
Bulletin administratif, 1890, p. 451.
[23]
« Arrêté du 28 janvier 1890 relatif aux programmes de l’enseignement secondaire classique »,
Bulletin administratif, t. 47, p. 99, note 3.
[24]
Bulletin administratif, 17 août 1895.
[25]
Bulletin administratif, supplément au n° 922,13 septembre 1890, t. 48, p. 459.
[26]
La circulaire du 10 juin 1898, relative à la célébration du centenaire de Michelet, trace la
figure de l’écrivain patriote et républicain : « Michelet n’a pas été seulement un grand écrivain et
un grand historien ; il a vécu de la vie de cette France dont il a retracé les destinées ; il a partagé
tour à tour toutes les tristesses, toutes les joies, toutes les espérances des générations qui se sont
succédé sur notre sol ».
[27]
« Circulaire relative aux auteurs adoptés pour l’enseignement secondaire classique »,
10 juillet 1896. Extrait du rapport de la Commission des auteurs classiques.
[28]
« L’étude des littératures se fera par les textes.
L’histoire littéraire, chose d’enseignement
supérieur, est, dans l’enseignement secondaire, un fléau » (
L’Université et la société moderne,
Armand Colin, 1902, p. 111).
[29]
C’est le thème des articles de Fernand Vandérem, « Les lettres et la vie »,
Revue de
France, 15 août, 15 septembre et 1
er octobre 1922.
[30]
Voir notamment les articles d’Émile Faguet, « La crise du français et l’enseignement littéraire à la Sorbonne »,
Revue des Deux Mondes, 15 septembre 1910, p. 289-301, « L’esprit de la
nouvelle Sorbonne »,
ibid., 1
er avril 1911, p. 517-533.