2002
Revue d'Histoire Littéraire de la France
Le procès de la rhétorique dans l’enseignement supérieur français à la fin du XIXe siècle
Claire Bompaire-evesque
[*]
Cet article étudie, à partir des revues universitaires de la fin du XIXe siècle et des travaux
actuels sur l’histoire de l’éducation, l’esprit qui a présidé à la réorganisation de l’enseignement supérieur des lettres en France entre 1880 et 1907. Il met en évidence dans le discours
des universitaires réformateurs et de quelques précurseurs, tels Renan, une hostilité méprisante à l’égard de la rhétorique et de la « culture générale », stigmatisées comme adversaires
de la science. Une analyse des réformes de la licence ès lettres et de l’agrégation des lettres
montre la lente évolution qui aboutit en 1904 et 1907 à l’élimination apparente de tout exercice rhétorique traditionnel (suppression de la « composition latine » et spécialisation de la
« composition française » qui devient de fait un commentaire de texte ou une dissertation sur
programme). Un sondage à travers les sujets de composition française proposés à l’examen de
licence permet cependant de constater que si la rhétorique ne fait plus l’objet d’une pratique
consciente et n’est pas encore un objet d’étude critique, les concepts de la rhétorique continuent à faire partie de l’outillage mental des professeurs et étudiants.
Le dernier quart du XIXe siècle a été une époque de profonds bouleversements dans le système d’enseignement français. Outre les lois Jules
Ferry sur l’enseignement primaire, plusieurs réformes de l’enseignement
secondaire se sont succédé, préparant la grande refonte de 1902; enfin
une réorganisation des Facultés a permis la naissance d’un véritable enseignement supérieur, qui n’existait auparavant que de nom. Dans les
Facultés des Lettres comme dans le secondaire, la rénovation s’est faite
aux dépens de la rhétorique
[1]. Un célèbre article de Gérard Genette
[2] a étudié les implications du principal changement qui a alors affecté la pédagogie des lettres : l’abandon du discours, latin ou français, qui a disparu
de la liste des exercices scolaires au profit de la dissertation. C’est la fin
de l’enseignement officiel de la rhétorique dans les lycées et collèges.
G. Genette a relié cette évolution à une modification du statut du texte littéraire : « la littérature a cessé d’être un
modèle, écrit-il, pour devenir un
objet ». Cette conversion pédagogique et épistémologique s’inscrit dans
un contexte politique et idéologique bien précis ; le même groupe de pression, soucieux d’adapter l’enseignement aux besoins d’un pays moderne
et démocratique, a imposé ses vues dans les facultés et les lycées. Si les
transformations de l’enseignement secondaire ont fait l’objet de nombreuses études, celles du supérieur restent encore en grande partie à explorer
[3]. Nous nous proposons donc d’examiner comment le refus de la rhétorique et le rejet de la littérature comme modèle se sont manifestés dans les
réformes des Facultés des Lettres
[4]. Nous nous intéresserons d’abord aux
intentions des réformateurs, pour comprendre dans quel projet s’inscrit
leur volonté d’éliminer la rhétorique. Une étude de la forme des cours et
des épreuves d’examen nous permettra ensuite de préciser la place faite à
la pratique rhétorique dans les facultés réformées. Mais nous nous demanderons si les concepts de la rhétorique restent complètement absents de la
nouvelle vision de la littérature sous-jacente à ces réformes.
L’idée qu’une rénovation de l’enseignement des Facultés des Lettres
était nécessaire a commencé à se faire jour dans les dernières années du
Second Empire quand Victor Duruy était ministre de l’Instruction
publique, comme en témoigne l’article publié en 1864 par Ernest Renan
sur « L’instruction supérieure en France »
[5]. La création de l’École des
Hautes Études symbolise la direction que les esprits novateurs entendent
alors donner aux études supérieures : mettre l’accent sur la recherche
scientifique. Duruy n’a eu ni le temps ni les moyens de réaliser une
réforme plus vaste, mais par delà la chute du Second Empire et la parenthèse de « l’ordre moral », les idées agitées vers 1868 vont s’imposer dans
les années 1880, grâce à un groupe d’hommes actifs et convaincus qui ont
fondé en 1878 la
Société de l’Enseignement supérieur pour discuter des
modifications souhaitables et préparer le terrain aux réformes
[6]. Ce groupe
de pression a été créé à l’initiative d’Émile Boutmy, directeur de l’École
des Sciences politiques, et de Louis Liard, qui sera directeur de l’Enseignement supérieur de 1884 à 1902. Il rassemble à côté des autorités scientifiques de l’époque, les Pasteur, Berthelot, Taine, Boissier, Bréal, Fustel
de Coulanges, des professeurs plus jeunes décidés à faire évoluer les
Facultés françaises d’une façon qui leur permette de rivaliser avec leurs
homologues allemandes : citons les historiens Ernest Lavisse et Gabriel
Monod, tous deux issus de la promotion 1862 de l’École Normale ; et
parmi les « littéraires », leurs camarades Louis Petit de Julleville, normalien de la promotion 1860, et Alfred Croiset, de la promotion 1864.
Le programme des rénovateurs a été défini dès 1874 par Gabriel
Monod
[7] : il faut recréer des Universités en regroupant les diverses facultés dans une unité organique qui soit à l’image de l’unité de la Science,
telle que la concevait la philosophie positiviste. L’enseignement supérieur
renaissant va en effet trouver sa légitimité en se référant à la Science. Les
discours officiels assignent désormais aux facultés la mission de faire
avancer la recherche scientifique. L’article « Enseignement » de
La
Grande Encyclopédie rédigée à la fin du siècle sous la direction de
Marcellin Berthelot résume bien l’idéologie de l’époque : l’enseignement
supérieur y est considéré comme le fondement de tout le système éducatif
dans la mesure où c’est lui qui assure la conservation et surtout la création
des connaissances que les autres degrés d’enseignement sont chargés de
répandre
[8]. Cette conception est nouvelle : avant la réforme de l’enseignement supérieur, seules les Facultés des sciences avaient une activité de
recherche à peu près reconnue, encore que leurs moyens fussent dérisoires ; les Facultés de droit et de médecine étaient plutôt considérées
comme des écoles professionnelles, les Facultés des lettres servaient
d’une part de centres d’examen, leur principal rôle étant de faire passer le
baccalauréat classique, et d’autre part en quelque sorte de conservatoires
de la culture générale. Faisant en 1909 l’histoire de l’Université de Paris,
Louis Liard rappelle les instructions qui accompagnèrent en 1810 la création des chaires de Sorbonne :
Le professeur d’éloquence latine expliquera les traités de Cicéron et de
Quintillien et les plus beaux morceaux d’éloquence des auteurs latins. [...]
Le professeur de poésie latine développera les beautés des grands poètes du
siècle d’Auguste. [...]
Le professeur d’éloquence française donnera les préceptes de tous les genres
d’éloquence. Il en choisira les modèles dans les plus célèbres écrivains français [9].
Devant ce programme restrictif et normatif, Liard s’indigne :
[...] où sont la critique et la science, ces deux marques de l’enseignement supérieur des lettres ? N’est-ce pas encore l’esprit formel des Jésuites et de l’ancienne
Université [10] ?
La réforme des études supérieures de Lettres est donc une réaction contre
le tour jugé superficiel et oratoire des enseignements de l’ancienne
Sorbonne, travers qu’à la suite de Michelet, on impute à l’influence des
Jésuites
[11]. L’opposition entre science et éloquence apparaît comme un des
leitmotive du discours des réformateurs. Voici par exemple comment
Gabriel Monod définit l’esprit scientifique : « C’est l’amour et la
recherche du vrai, du réel en toutes choses, la haine du préjugé, de la routine et de la phrase [...] »
[12].
Le souci de donner le pas à la Science sur la rhétorique va se traduire
de façon symbolique par la remise en cause des cours publics. Ceux-ci
représentaient jusqu’aux réformes de la Troisième République l’essentiel
de l’activité des professeurs des Facultés des Lettres. Avant la création des
bourses de licence, en 1877, et d’agrégation, en 1880, il n’y avait pas
d’étudiants de Lettres ; les candidats à la licence, généralement des
maîtres d’études, étaient quasiment tous dispensés d’assiduité ; les cours
s’adressaient en fait au grand public qui y avait un libre accès. Les adversaires des cours publics n’ont pas de termes assez méprisants pour fustiger cet auditoire d’oisifs et de mondains qui selon eux dénaturent l’enseignement supérieur.
Que seront les cours supérieurs ainsi entendus ? demande Ernest Renan. De
brillantes expositions, des « récitations » à la manière des déclamateurs de la décadence romaine. Qu’en sortira-t-il ? Des hommes véritablement instruits, des
savants capables de faire avancer la science leur tour ? Il en sort des gens amusés
durant une heure, d’une manière distinguée, il est vrai, mais dont l’esprit n’a puisé
dans cet enseignement aucune connaissance nouvelle [13].
Pour retenir un public de non-spécialistes qui est libre à tout moment de
quitter l’amphithéâtre, le professeur passe ses veilles à polir ses phrases et
à préparer ses effets, au lieu de se consacrer à la recherche. Cet « idéal du
professeur français de Faculté » s’est formé selon Louis Liard sous la
Restauration et serait une conséquence négative du succès des cours de
Cousin, Guizot ou Villemain
[14]. Mais à partir de 1877-1880 la création de
bourses de licence et d’agrégation va donner aux Facultés un public d’étudiants réguliers qu’il faut préparer aux examens et concours; des cours
fermés leur sont désormais réservés ainsi que des séances de travail, dirigées par le nouveau corps des maîtres de conférences.
Cette innovation a provoqué des remous au sein du monde universitaire au point qu’une véritable querelle des cours publics a éclaté en 1884.
Les arguments échangés à cette occasion permettent de préciser la position des professeurs au sujet de la valeur de la rhétorique. Parmi les défenseurs de l’éloquence universitaire, Léon Crouslé, titulaire de la chaire
d’Éloquence française à la Sorbonne, soutient que seul le cours public instaure une communion entre le maître et l’auditoire; il le conçoit comme
une sorte de prédication où le professeur livre le meilleur de ses méditations et soulève le public par l’enthousiasme du beau. À cette vision il
oppose la sécheresse des cours fermés qui ne sollicitent que la mémoire
des étudiants et se proposent d’en faire des manœuvres de la science
[15]. Un
autre défenseur des cours publics, Paul Stapfer, professeur à la Faculté des
Lettres de Bordeaux, insiste moins sur les droits du cœur que sur les
limites de l’étude littéraire. S’il reconnaît que « la science pure n’a point
lieu d’être éloquente », il nie qu’on puisse atteindre dans les études littéraires la certitude scientifique ; relevant de l’opinion, les jugements littéraires auront toujours besoin des « ressources variées de la persuasion »;
c’est pourquoi il faut que le professeur de littérature « fasse lui-même
œuvre d’écrivain »
[16]. Quelque intéressante qu’elle soit, cette défense de la
rhétorique constitue dans l’Université de 1884 un combat d’arrièregarde
[17]. Le ton victorieux sur lequel Antoine Benoist, professeur de littérature française à la Faculté de Toulouse, réplique au discours de Stapfer
suffirait à le prouver. Benoist reprend tous les poncifs qui constituent alors
l’arsenal des adversaires de la rhétorique : il accuse les cours publics de se
complaire dans « les allusions faciles », « les généralités vagues », et de
« chercher des traits en guise de pensée »
[18].
À ce cours public si décrié les réformateurs opposent la conférence, au
sens étymologique, l’entretien scientifique entre le maître et ses disciples.
Monod comme Lavisse rêvent de séminaires où le professeur viendrait
sans apparat exposer la marche de ses recherches.
Il voudra, déclare Monod, donner à ses élèves, non le résultat de son travail seulement, mais ses recherches elles-mêmes, dans leur minutieuse variété ; il voudra
leur montrer, leur enseigner sa méthode, ses procédés de critique pour les exercer à
travailler à leur tour [19].
Certes Lavisse et Monod sont des historiens, mais l’idéal qu’ils proposent
va en fait s’imposer pour toutes les disciplines enseignées dans les
Facultés des Lettres. Au lieu de s’adresser à des auditeurs passifs, les
maîtres gagnés aux idées nouvelles veulent former des « travailleurs »,
capables de faire avancer la science. Si l’autorité et le prestige de la parole
magistrale sont rejetés comme nuisibles à de saines études, le maître reste
cependant plus que jamais un modèle à imiter, en tant que détenteur de la
méthode.
La Grande Encyclopédie dans son article « Enseignement »
définit le rôle du professeur de Faculté comme celui d’un « guide » et
d’un « exemple »
[20] qui initie les étudiants aux procédures de la recherche.
Au modèle textuel s’est substitué un modèle méthodologique
[21].
En même temps que la forme des cours, l’organisation des examens va
changer. À quoi bon en effet chasser la rhétorique de l’enseignement et y
introduire un véritable contenu scientifique, si les épreuves de la licence
n’évoluent pas ? Avant la réforme de 1880, la licence n’est, selon le mot
méprisant de Liard, qu’un « baccalauréat supérieur »
[22]. L’examen est le
même pour tous les candidats, qu’ils se destinent à enseigner les lettres,
l’histoire ou la philosophie. Il comporte une composition latine sur un sujet
littéraire, une composition française sur un sujet généralement littéraire,
sans que les questions de morale soient formellement exclues, un exercice
de vers latins et un thème grec; à l’oral dominent les explications de textes
grecs, latins et français, complétées par des interrogations qui peuvent
éventuellement sonder les connaissances historiques et philosophiques
[23].
La réforme de 1880 va instituer des options et introduire des épreuves
spéciales : un thème grec et des questions de grammaire et de métrique
pour la licence « option lettres », deux compositions d’histoire et une
question de géographie pour la licence ès lettres « option histoire », une
composition de philosophie et une d’histoire de la philosophie pour la
licence ès lettres « option philosophie »
[24]. Une quatrième option sera
introduite en 1885 pour les langues vivantes. Mais le poids des épreuves
communes (compositions latine et française, explications de textes grecs,
latins et français) et l’esprit de celles-ci reste tel qu’on peut encore reprocher à la licence réformée d’être un examen d’enseignement secondaire
qu’un bon rhétoricien peut réussir sans avoir suivi de cours en faculté
[25].
La composition en français doit porter sur « un sujet de morale, de critique ou d’histoire de la littérature française » et celle de latin « sur une
question empruntée à l’histoire de la littérature grecque ou de la littérature
latine ». Les instructions complémentaires données par une circulaire
d’août 1881 au sujet des examens de licence soulignent l’importance
accordée à la culture générale et au bien-dire :
Pour l’épreuve de composition française, il ne s’agit pas de poser aux candidats
une question spéciale de morale philosophique, un problème obscur d’histoire ou
de critique littéraire, mais une de ces questions générales qui sont à la portée de
tout esprit instruit et cultivé [26].
Le but de l’exercice est de fournir aux candidats « l’occasion d’exprimer et
de montrer leurs connaissances acquises et leurs facultés naturelles dans un
travail de courte étendue, où l’art d’écrire s’allie à l’art de composer »
[27].
La réforme de 1894
[28] ne diminue guère l’importance de ces épreuves
communes qui mettent l’accent sur les qualités rhétoriques et la culture
littéraire générale : le seul allégement est la possibilité pour les candidats
qui ne présentent pas l’option « lettres » de remplacer la dissertation latine
par un thème. Cette réforme a cependant le mérite d’introduire dans l’examen une souplesse qui lui permet de mieux coller aux diverses recherches
menées dans chaque faculté. La liste des auteurs au programme n’est plus
fixée à l’échelon national et une partie des épreuves de spécialité est choisie librement parmi les enseignements propres à la faculté. L’une des
compositions écrites spéciales peut même être remplacée par un petit
mémoire. Ces innovations répondent à un vieux rêve formulé à maintes
reprises par Lavisse : affranchir maîtres et étudiants de la sujétion à l’examen pour créer une véritable communauté de travail. La volonté d’initier
les étudiants à la recherche va se traduire quelques années plus tard par la
création du diplôme d’études supérieures
[29] et la spécialisation de la
licence s’achèvera en 1907 avec la disparition des épreuves communes
[30].
Le dernier vestige de l’ancienne licence est en 1907 le maintien d’une version latine éliminatoire dans toutes les séries mais le texte de la version
doit être désormais choisi en liaison avec les études suivies : un extrait
d’une œuvre historique pour les candidats de la série histoire, une page de
Lucrèce, Sénèque ou Cicéron, etc., pour les philosophes. La composition
de littérature française ne subsiste que dans les séries « langues et littératures classiques » et « langues et littératures étrangères vivantes » et elle
doit porter sur un texte précis, soit qu’elle pose une question sur un des
ouvrages du programme, soit qu’elle consiste dans le commentaire d’un
passage mis sous les yeux du candidat. La circulaire qui commente le
décret souligne qu’ « on a voulu par là proscrire les lieux communs de
mauvaise rhétorique ou les considérations banales d’histoire littéraire »
[31].
Il est plaisant de voir rhétorique et histoire littéraire renvoyées dos à dos.
Pour la composition française de la série « langues vivantes », la circulaire
renchérit :
Ce qu’on veut éviter, c’est le type ancien de composition française, de caractère
trop général : développement d’une pensée morale, d’une maxime philosophique,
d’un jugement littéraire, etc.
On peut dire que la nouvelle licence est la création des Facultés
des Lettres rénovées
[32]. L’évolution du concours d’agrégation est plus
complexe étant donné qu’elle résulte d’une transaction entre les exigences
de l’enseignement secondaire, dont l’agrégation sélectionne les futurs
enseignants, et celles du supérieur
[33]. Elle intéresse cependant les Facultés
dans la mesure où la nécessité de préparer au concours conditionne leur
travail et où les réformes ont souvent été demandées par le lobby universitaire déjà mentionné. Dans la période qui va de 1880 à 1914, l’agrégation des lettres a connu successivement deux transformations en sens
opposé : introduction d’épreuves scientifiques en 1885 et suppression
de celles-ci en 1904; parallèlement la rhétorique traditionnelle encore
présente en 1885 à travers la composition latine, disparaît du concours
en 1904.
Le statut de 1885 maintient les compositions française et latine mais
supprime la composition en vers latins
[34]; il accroît surtout le caractère
scientifique et universitaire du concours par l’introduction d’une composition de grammaire, métrique et prosodie à l’écrit et d’un commentaire littéraire et philologique d’un auteur ancien, préparé en vingt-quatre heures,
à l’oral
[35]. Dans cette dernière épreuve, les candidats doivent montrer leur
aptitude à la critique des textes en comparant intelligemment les leçons des
divers manuscrits. L’helléniste Alfred Croiset déclare à ce propos : « il est
nécessaire que l’agrégation, sous peine de n’être que l’examen final d’une
sorte de rhétorique à l’usage des hommes faits, ne reste pas étrangère à ces
problèmes de critique »
[36]. Certains auraient même souhaité introduire dans
la préparation à l’agrégation la rédaction d’une petite thèse, qui donnerait
lieu à une interrogation à l’oral du concours, à l’instar de ce qui se pratiquait chez les historiens et les philosophes
[37]. Mais la commission chargée
d’examiner le nouveau statut se montre assez sceptique sur ces innovations : « Personne, lit-on dans le rapport, n’a pu se former une idée exacte
de ce que serait cette explication critique, faite à l’aide d’une édition critique » et elle réaffirme la primauté de la sensibilité littéraire :
La véritable épreuve d’un candidat à l’agrégation des lettres sera toujours
l’explication sincère, sobre et pénétrante qu’il devra tirer du texte lui-même, et non
pas de ses alentours ou des critiques qui en ont parlé [38].
La gêne des littéraires devant la nouvelle forme de l’agrégation des
lettres va s’accentuer au fil des ans et aboutir en 1895 à une polémique
dont le principal acteur est Gustave Lanson. Celui qui se verra reprocher
dix ans plus tard de sacrifier la littérature à l’érudition se pose en 1895 en
défenseur des humanités
[39]; il plaide pour une « restauration » de l’agrégation des lettres que la grammaire a envahie aux dépens de la littérature :
« goût littéraire, sentiment esthétique, sens historique, esprit philosophique » n’interviennent selon lui que pour un quart dans le total des coefficients, le reste étant attribué à la philologie. Or, ajoute Lanson, « la philologie est une science spéciale qui doit se cantonner dans l’enseignement
supérieur : transportée dans les lycées indiscrètement, elle n’y peut que se
puériliser ». Cette méfiance à l’égard des sciences nouvelles est partagée
par le président du jury de l’agrégation de grammaire, le recteur Couat,
qui, dans son rapport sur le concours de 1894, met les candidats en garde
contre l’étalage de « fausse science » et l’abus de termes techniques mal
assimilés
[40]. Ferdinand Brunot au contraire voudrait renforcer le caractère
scientifique de l’agrégation de grammaire en supprimant la composition
française qui lui paraît un exercice purement rhétorique :
Toutefois, concède-t-il ironiquement, le talent de disserter sur tout ce qu’on sait
ou non, étant encore considéré comme un des principaux résultats à atteindre après
des études classiques, il paraît naturel d’exiger des maîtres cet art que d’aucuns
qualifient de sophistique, auquel ils auront à former leurs élèves [41].
Le statut de 1904, légèrement modifié en 1907, donnera satisfaction à
tout le monde en séparant les épreuves scientifiques et celles de culture
littéraire
[42]. Les premières font désormais l’objet du diplôme d’études
supérieures passé devant les Facultés et dont la possession devient obligatoire pour les candidats à l’agrégation. Le concours de l’agrégation de
lettres peut ainsi se délester des épreuves scientifiques (composition de
grammaire et explication critique) mais le statut de 1904 marque aussi la
fin d’une certaine rhétorique : l’épreuve de composition latine est supprimée et la composition française devient officiellement une épreuve se rapportant à « un programme d’auteurs indiqué à l’avance », ce qu’elle était
déjà dans les faits, puisque l’usage s’était établi depuis 1874 de proposer
un sujet de dissertation se rapportant aux auteurs figurant au programme
de la leçon orale
[43].
Ainsi la pratique consciente et reconnue de la rhétorique disparaît progressivement des Facultés des Lettres. Cette transformation des cours et
des examens n’est pas un phénomène superficiel, elle correspond à une
double évolution, dans la façon de penser le style et de se référer à la littérature. Les réformateurs n’ont pas, comme on les en a souvent accusés,
le mépris de la forme ; au contraire, ils exhortent chaque année les étudiants à soigner la langue et la composition de leurs travaux
[44]. Mais ils
semblent croire qu’il n’y a pas d’art d’écrire autonome et qu’il suffit
d’avoir quelque chose de vrai et de solide à dire pour que l’expression en
découle naturellement
[45]. Le postulat sous-jacent à ces transformations de
l’enseignement et des examens, c’est que pour bien écrire il est moins
besoin de modèles formels que de connaissances et de schémas intellectuels. Tous les réformateurs ne partagent cependant pas cette illusion au
même degré ; ainsi Petit de Julleville demeure conscient que les idées
n’ont d’existence que par leur formulation : « c’est un incomparable
moyen de juger ses idées que de les forcer à comparaître sur le papier »
[46],
dit-il pour inciter les étudiants à composer des dissertations.
La réorientation de la pratique universitaire va de pair avec un changement du rapport à la littérature elle-même, c’est-à-dire qu’elle s’inscrit
dans une nouvelle conception de la critique et de la culture. Dans la tradition universitaire que les réformateurs rejettent, les textes classiques, soigneusement sélectionnés, étaient un réservoir de figures de style et de
nobles pensées que le discours des maîtres et des étudiants avait pour
fonction d’imiter, d’amplifier et de célébrer
[47]. Un enseignement littéraire
fondé sur la rhétorique était doublement dogmatique par ses parti pris
esthétiques et par les lieux communs qui sont la base de toute éloquence.
Mais le relativisme historique, qui s’est insinué peu à peu au cours du
XIX
e siècle dans la vision que l’Université entend donner de la littérature
[48],
domine l’idéologie des réformateurs de 1880. Les textes ne sont plus pour
eux des modèles intemporels du bien-dire, mais les témoins d’une façon
de sentir historiquement datée.
Aujourd’hui, écrit Croiset à propos du livre d’Émile Egger sur L’Hellénisme en
France, ce n’est plus comme vers des maîtres que nous revenons aux anciens [...].
C’est dans un esprit de liberté complète, mais aussi de sympathie largement
humaine pour ces aînés de notre race, que notre siècle très historien et très artiste
relit leurs œuvres [49].
Selon Croiset les textes sont des documents qui permettent de constituer
« la psychologie comparée de l’humanité »
[50]. Ainsi se dessine un nouvel
humanisme fondé sur le sentiment historique et non plus sur la maîtrise du
discours. Le textes littéraires ne peuvent devenir les instruments d’une culture personnelle qu’après avoir fait l’objet d’une enquête philologique, historique et linguistique qui s’efforce de les replacer dans leurs temps et lieu.
La perspective historique n’est cependant pas incompatible avec une
évaluation normative des œuvres. Quand Ferdinand Brunetière propose la
création d’une chaire d’histoire littéraire, il ajoute que l’histoire littéraire
garderait sa spécificité par rapport à l’histoire des mœurs en plaçant au
centre de ses préoccupations uniquement les œuvres « d’une valeur littéraire consacrée »
[51]. Ainsi va s’établir un compromis, une vision « esthéticohistorique »
[52], qui réintroduit la notion de modèle, en affirmant qu’un
point de perfection a été atteint historiquement par la littérature des siècles
classiques, ceux de Périclès, d’Auguste et de Louis XIV
[53], et qui évalue
les productions antérieures et postérieures selon qu’elles « annoncent » ce
modèle ou « dégénèrent » plus ou moins par rapport à lui.
Cette évolution dans la conception de la culture littéraire peut être
observée à partir des sujets d’examen mais une telle étude révèle aussi
que les cadres de la rhétorique continuent à faire partie de l’outillage mental mis en œuvre dans les études littéraires.
Si l’on fait un sondage parmi les sujets de composition française proposés pour l’examen de licence à Paris et dans quelques facultés de province dans la période 1880-1900
[54], on remarque que les formes rhétoriques traditionnelles (discours, lettres) ont quasiment disparu au profit de
la dissertation. Seule la tradition du parallèle se maintient, du moins dans
la première décennie de la période, dans des exercices de comparaison
entre deux écrivains, Corneille et Racine, Molière et La Fontaine. La plupart du temps les candidats sont désormais invités à développer et à discuter une pensée, ou à traiter une question
[55]. Cependant les sujets restent
très généraux, et sont par là même propices aux développements rhétoriques. Conformément au libellé officiel de l’épreuve
[56], il n’est pas rare
que soit demandé au candidat d’examiner une pensée morale, de la
Rochefoucauld, Vauvenargues ou quelque autre moraliste
[57]. Le plus souvent le sujet est une réflexion générale sur l’art, la lecture, la critique. À
Paris, ce genre de dissertation constitue le groupe le plus important. Poser
une question d’histoire littéraire n’est pas forcément le moyen d’éviter les
développements vagues, comme le remarquera la circulaire accompagnant
la réforme de 1907
[58], car le champ d’études proposé est parfois très
vaste
[59]. Les sujets portant sur un auteur répondent davantage à l’exigence
de précision qui est celle des facultés d’après 1880, soit qu’ils demandent
à l’étudiant de commenter un jugement sur l’écrivain, soit qu’ils l’invitent
à étudier un aspect particulier de sa technique ou de son talent
[60]. En fait
aucun type de libellé ne garantit que l’étudiant ne s’abandonnera pas à ce
démon rhétorique que l’on voudrait chasser des études supérieures, mais
les questions qui renvoient à une période définie de l’histoire littéraire ou
à un auteur particulier, autre que les classiques du XVII
e siècle, ne peuvent
du moins pas être traitées si le candidat n’a pas suivi les cours de la
Faculté. Cette volonté d’obliger l’étudiant à s’appuyer sur un savoir précis
est à l’origine d’une pratique qui, comme le note André Chervel
[61], se
généralise : faire disserter les candidats sur les œuvres figurant au programme de l’oral, conformément aux recommandations d’une circulaire
de 1880
[62]. Cet usage, nous l’avons vu, deviendra la règle lors de la
réforme de 1907. Le combat contre la rhétorique s’accompagne en effet
d’une remise en cause du concept de « culture générale », qui suppose un
fonds d’œuvres classiques connues de tous les étudiants
[63]. Le bilan de
cette rapide étude des sujets d’examen est donc en demi-teinte : si dès
1880 le genre de la dissertation l’emporte, les universités ne se sont orientées que lentement vers des sujets que l’étudiant puisse traiter avec précision à partir des textes étudiés dans l’année.
Reste à se demander si cette nouvelle forme de composition française implique la mort de la rhétorique, comme l’espéraient les réformateurs de l’Université ? Gérard Genette a montré que dans la dissertation sur un sujet littéraire, une rhétorique de la
disposition, qui sacralise
le plan, se substitue à une rhétorique de l’
élocution centrée sur le style
[64].
Les nouvelles normes de ce discours sur les textes sont mises en place
progressivement, en particulier par les rapports des jurys de l’agrégation des lettres
[65]. En outre la rhétorique continue à fournir un cadre
méthodologique à l’analyse des textes. Ainsi quand Ferdinand Brunot
expose dans
La Revue universitaire ce que doit être l’explication de
texte en faculté, il conseille d’examiner successivement l’
invention, la
disposition et l’
élocution et il fait expressément l’éloge des catégories de la
rhétorique :
La vieille rhétorique nous fournit un cadre tout fait, simple, clair, méthodiquement disposé, divisé, subdivisé. À quoi bon en imaginer un autre, puisque celui-là
est parfait, sinon pour l’exposition, du moins pour la recherche [66].
En fait les concepts de la tradition rhétorique restent présents dans l’esprit
des professeurs qui élaborent les sujets. S’ils évitent généralement de s’y
référer explicitement, bien des sujets renvoient implicitement aux définitions d’Aristote et de la rhétorique antique.
Les questions portant ouvertement sur la rhétorique ne sont présentes
désormais qu’à la dissertation latine de licence ou d’agrégation ou à la
leçon d’agrégation
[67]. À peine note-t-on à la Faculté de Bordeaux en 1886
un sujet de composition française invitant les étudiants à résumer les idées
de Pascal sur la rhétorique, et en 1897 une question concernant le concept
rhétorique de
probité, mais dans ce dernier cas le libellé du sujet révèle que
le vocabulaire spécialisé de la rhétorique n’est plus compris de l’étudiant :
Pourquoi la principale partie de l’orateur est-elle la probité comme La Bruyère
le répète d’après les anciens et que faut-il entendre par ce mot ?
Si la rhétorique en tant que telle disparaît effectivement de la problématique des études supérieures de littérature française, les questions sur
l’éloquence restent fréquentes, qu’elles concernent l’éloquence de la
chaire au XVII
e siècle
[68] ou invitent à une réflexion générale
[69]. Il est vraisemblable qu’elles étaient traitées avec le vocabulaire de l’analyse rhétorique. Nombreux sont d’autre part les sujets de leçons d’agrégation ou de
composition française de licence qui consistent à définir le style d’un
écrivain
[70], ce qui suppose chez le candidat une grille de classification qu’il
a toutes chances d’avoir empruntée aux manuels de rhétorique utilisés
dans l’enseignement secondaire. L’éclipse de la rhétorique ne doit
d’ailleurs pas occulter le fait que les concepts de la
Poétique d’Aristote
sont à la base d’innombrables sujets concernant la technique dramatique
[71].
La rhétorique et la poétique antiques restent donc présentes à l’arrièreplan de nombreuses problématiques.
Quant au dogmatisme, qui devait mourir avec l’avènement de la
science, il est loin d’avoir disparu, les sujets de dissertation française renvoyant bien souvent à un code esthétique implicite, même s’ils invitent à
en élargir les critères. En juillet 1897, la Faculté de Bordeaux voile à
peine ses préventions à l’égard du style de Hugo :
Victor Hugo appelle le poète « une âme d’ombre / (...) Une fleur de nuit qui
s’ouvre après le jour / Et s’épanouit aux étoiles ». Y a-t-il dans ces vers un sens
intelligible et intéressant, qui puisse être développé en prose ?
Quant à la Faculté de Grenoble, à la session de juillet 1898, elle fait
passer à Flaubert un examen d’admission dans le panthéon des classiques :
Par quelles qualités de son art et de son style, G. Flaubert mérite-t-il d’être étudié comme un écrivain vraiment classique [72] ?
Le mirage de la science, la lassitude éprouvée par d’excellents produits du système scolaire devant les discours qu’ils ont dû rédiger quotidiennement pendant plusieurs années ont conduit la génération d’universitaires qui a fréquenté l’École normale entre 1860 et 1870 à bouleverser
l’enseignement des Facultés en en extirpant tout ce qui pouvait ressembler
à de la rhétorique : cours public, discours latin ou français, et même, à
partir de 1907, dissertation sur un sujet général. Mais l’enseignement,
même supérieur, peut difficilement faire l’économie de la notion de
modèle : si les textes cessent d’être proposés à l’imitation des étudiants,
ceux-ci sont appelés en revanche à reproduire la démarche scientifique du
maître; et bien que l’étude des textes se veuille objective et scientifique,
elle reste secrètement animée par l’intention de justifier l’objet qu’elle
s’est donné. Des centres d’intérêt nouveaux ont pu apparaître, des chronologies, des attributions ont pu être rectifiées, le discours universitaire
sur la littérature est resté une série de variations sur un thème connu,
c’est-à-dire un exercice éminemment rhétorique.
[*]
Université de Paris-Sorbonne (Paris IV).
[1]
Sur la place de la rhétorique en France au XIX
e siècle, voir Françoise Douay-Soublin, « La
rhétorique en France au XIX
e siècle, à travers ses pratiques et ses institutions : restauration, renaissance, remise en cause », et A. Compagnon, « La rhétorique à la fin du XIX
e siècle (1875-1900) »,
dans Marc Fumaroli,
Histoire de la rhétorique dans l’Europe moderne (1450-1950), PUF, 1999,
p. 1071-1214 et 1215-1250.
[2]
Gérard Genette, « Enseignement et rhétorique au XX
e siècle », in
Annales, Économies,
Sociétés, Civilisations, 21
e année, n° 1, mars-avril 1966, p. 292-305.
[3]
Sur certains aspects de cette mutation, voir Antoine Compagnon,
La Troisième République
des lettres, de Flaubert à Proust, Paris, Seuil, 1983 ; et C. Bompaire-Evesque,
Un débat sur
l’Université sous la Troisième République : la lutte contre la « Nouvelle Sorbonne », 1910-1914,
Paris, Aux Amateurs de livres - Klincksieck, 1988.
[4]
L’origine de cet article est une communication prononcée en 1991 dans un colloque sur
« la notion de modèle au XIX
e siècle » organisé par la Société d’Études romantiques et dixneuviémistes.
[5]
Ernest Renan, « L’instruction supérieure en France »,
Revue des deux mondes, 1
er mai 1864,
repris dans
Questions contemporaines, O.C., t. 1, Calmann-Lévy, 1947, p. 69-97.
[6]
Sur les origines de cette Société et ses liens avec la haute banque protestante, voir George
Weisz,
The Emergence of modern Universities in France (1863-1914), Princeton, Princeton
University Press, 1983, p. 66-68. Le bulletin édité par cette Société devient à partir de 1881 la
Revue internationale de l’Enseignement (RIE), qui a été une de nos principales sources.
[7]
Gabriel Monod,
De la possibilité d’une réforme de l’enseignement supérieur, Paris, Ernest
Leroux (éd. de la
Revue critique), 1876. Cet opuscule reprend avec quelques modifications le
texte d’une conférence prononcée à l’École des Sciences Politiques en 1874.
[8]
La Grande Encyclopédie, t. 15, Paris, Lamirault, s.d., p. 1156-1157. Cette partie de l’article
a été rédigée par Henri Marion, qui a occupé une chaire de Science de l’éducation à la Sorbonne
à partir de 1887.
[9]
Louis Liard,
L’Université de Paris, Paris, Renouard et Laurens, 1909, t. II, p. 96.
[11]
Jules Michelet,
L’Étudiant, éd. préfacée par Ernest Lavisse, Calmann-Lévy, 1899, p. 37.
Ce livre rassemble des conférences prononcées en 1847-1848.
[12]
Gabriel Monod,
op. cit., p. 15 (voir note 7,
supra).
[13]
Ernest Renan,
op. cit., p. 81 (voir note 5,
supra).
[14]
Louis Liard,
op. cit., t. II, p. 99 (voir note 9,
supra).
[15]
Léon Crouslé,
La Revue générale, littéraire, politique et artistique, 2
e année, n° 6,15 mars
1884, p. 121-127.
[16]
Paul Stapfer, « La réforme de l’enseignement supérieur et les chaires de littérature »,
RIE,
janvier-juin 1884, t. VII, p. 170 et 164.
[17]
Ferdinand Brunetière, qui a défendu et justifié la rhétorique dans la
Revue des deux
mondes (voir A. Compagnon, « Éclipse de la rhétorique », p. 1237-1239), lui fait une place dans
l’enseignement supérieur comme objet d’étude et non comme modèle. Dans le programme idéal
d’enseignement supérieur de la littérature qu’il propose en 1881, la rhétorique « considérée
comme l’art d’interpréter les textes avec sûreté tout autant que comme l’art d’écrire à peu près
correctement » figure en tant que branche de l’histoire de la langue (F. Brunetière, « L’enseignement de la littérature française dans les Facultés des Lettres »,
RIE, janvier-juin 1881, t. 1,
p. 554-555 et 557).
[18]
Antoine Benoist, « La réforme de l’enseignement supérieur, à propos du discours de
M. Stapfer »,
RIE, janvier-juin 1884, t. VII, p. 282 et 289 ; voir dans le même sens Achille
Luchaire, « Les enseignements d’intérêt local dans les Facultés de province »,
RIE, janvier-juin
1892, t. XXIII, p. 522 (Luchaire est un historien, titulaire de la chaire d’histoire du Moyen Âge
en Sorbonne à partir de 1889).
[19]
Gabriel Monod,
op. cit., p. 32 (voir note 7,
supra).
[20]
La Grande Encyclopédie, t. 15, p. 1156-1157.
[21]
Cette sacralisation de la méthode s’est manifestée par la publication en 1898 de
l’
Introduction aux études historiques de Langlois et Seignobos, qui deviendra le manuel de base
des études supérieures d’histoire.
[22]
« M. Liard et la réforme de la licence ès lettres »,
RIE, janvier-juin 1895, t. XXIX, p. 189.
[23]
Voir Pierre Albertini, « Le cursus studiorum des professeurs de lettres au XIX
e siècle »,
Histoire de l’éducation, janvier 1990, n° 45, p. 50-52.
[24]
Décret du 25 décembre 1880 (
RIE, janvier-juin 1881, t. I, p. 222-225).
[25]
Voir les critiques de Charles-Victor Langlois, chargé d’un cours complémentaire de
« sciences auxiliaires de l’histoire » à la Sorbonne à partir de 1890, dans « La licence ès lettres »,
RIE, janvier-juin 1893, t. XXV, p. 133-135.
[26]
Instructions du 5 août 1881 (
RIE, juillet-décembre 1881, t. II, p. 369-370).
[28]
Décret du 31 décembre 1894 (
RIE, janvier-juin 1895, t. XXIX, p. 102-104).
[29]
Créé en 1894 pour les historiens et les géographes, le diplôme d’études supérieures a été
étendu en 1904 à toutes les disciplines des Facultés des lettres.
[30]
Décret du 8 juillet 1907 (voir
RIE, juillet-décembre 1907, t. LIV, p. 230-235).
[31]
Circulaire relative à la licence ès lettres (décret du 8 juillet 1907), voir
RIE, juillletdécembre 1907, t. LIV, p. 439.
[32]
Nous n’examinons pas dans le cadre de cette étude l’évolution du doctorat, travail individuel qui n’est pas préparé dans le cadre d’un cours. Nous renvoyons à l’étude de Claude Jolly,
qui montre le passage d’un exercice oral purement rhétorique à un travail écrit ayant une ambition scientifique (« La thèse de lettres aux XIX
e et XX
e siècles : les principaux textes législatifs et
réglementaires » dans
Éléments pour une histoire de la thèse, textes réunis par Claude Jolly et
Bruno Neveu, Aux Amateurs de livres - Klincksieck, coll. des Mélanges de la bibliothèque de la
Sorbonne, 12,1993, p. 113-175). A. Compagnon a souligné d’autre part que dans le dernier tiers
du XIX
e siècle et la première moitié du XX
e, un très petit nombre de thèses de littérature ancienne
ou française prennent pour sujet la rhétorique (« La rhétorique à la fin du XIX
e siècle (1875-1900) », p. 1220-1222 et 1245-1247).
[33]
Voir la synthèse d’André Chervel,
Histoire de l’agrégation. Contribution à l’histoire de la
culture scolaire, édité par l’INRP, éd. Kimé, 1993.
[34]
Sur la rhétorique propre aux épreuves de composition latine et de vers latins, voir Pascale
Hummel,
Humanités normaliennes. L’enseignement classique et l’érudition philologique dans
l’École normale supérieure du XIXe siècle, Paris, Les Belles Lettres, 1995, p. 33-37 (à propos des
épreuves du concours d’entrée) et p. 105-109 (à propos des exercices pratiqués à l’École). Voir
aussi Éric Fauquet, « Des rapports entre l’étude de la rhétorique et les études latines au XIX
e
siècle », dans
La Réception du latin du XIXe siècle à nos jours, textes réunis par Georges Cesbron
et Laurence Richer, Actes du Colloque d’Angers septembre 1994, Presses de l’Université
d’Angers, 1996, p. 155-161.
[35]
Statut pour les concours d’agrégation de l’enseignement secondaire (arrêté du 29 juillet
1885), voir
RIE, juillet-décembre 1885, t. X, p. 324-325. L’arrêté officiel prévoit une composition
de grammaire écrite et une autre épreuve intitulée « exercices écrits de prosodie et de métrique
élémentaire » ; dans la pratique ces deux épreuves ont été réunies.
[36]
Alfred Croiset, « Discours prononcé lors de l’ouverture des conférences à la Faculté des
Lettres de Paris, le 3 novembre 1885 »,
RIE, juillet-décembre 1885, t. X, p. 343.
[37]
C’est par exemple l’opinion de Louis Petit de Julleville, dans le discours qu’il prononce
lors de l’ouverture des conférences de la Faculté des Lettres de Paris le 4 novembre 1889 (
RIE,
juillet-décembre 1889, t. XVIII, p. 465) ; Jules Girard, président du jury de l’agrégation des
lettres, dans son rapport sur le concours de 1894, s’oppose à cette idée (
Revue universitaire,
1894-2, p. 423-424). Voir le libellé de l’épreuve pratiquée à l’agrégation d’histoire et de géographie dans
RIE, juillet-décembre 1885, t. X, p. 325-326 : « Pour la troisième épreuve définitive,
les candidats choisissent une question à traiter dans une liste étendue, publiée chaque année par
le ministre avant le 1er octobre. Cette question donne lieu à une exposition orale d’une durée
d’une heure environ, précédée d’une préparation de quatre heures. L’exposition porte sur les
points spécialement déterminés par le jury. Chaque candidat indique, en se faisant inscrire, la
question choisie par lui ».
[38]
Alfred de Beauchamp,
Recueil des lois et règlements sur l’enseignement supérieur, 1789-1914, Paris, Imprimerie nationale, puis Delalain, 1880-1915, t. IV, p. 123-125 (note).
[39]
Gustave Lanson, « Sur une restauration de l’agrégation des lettres »,
Revue universitaire,
1895-2, p. 336-344 ; voir la réponse d’Henri Goelzer, « Courte réponse à M. Lanson »,
Revue
universitaire, 1895-2, p. 436-439 ; et la réplique de Lanson, « Encore l’agrégation des lettres »,
Revue universitaire, 1896-1, p. 30.
[40]
Auguste Couat, « Agrégation de grammaire. Rapport sur le concours 1894 »,
Revue universitaire, 1894-2, p. 318-320.
[41]
Ferdinand Brunot, « Projet de réforme de l’agrégation de grammaire »,
Revue universitaire, 1896-1, p. 18.
[42]
Alfred de Beauchamp,
op. cit., t. VI, p. 618-619 (voir note 38,
supra).
[43]
Sur l’évolution de l’épreuve de composition française à l’agrégation des lettres, voir
André Chervel,
La Composition française au XIXe siècle dans les principaux concours et examens de l’agrégation au baccalauréat, INRP-Vuibert, 1999, p. 25.
[44]
Voir par exemple Ernest Lavisse, « Allocution adressée aux étudiants en histoire de la
Faculté des Lettres de Paris, le 31 octobre 1882 », dans
Questions d’enseignement national,
Paris, Armand Colin, 1885, p. 83.
[45]
Selon Daniel Grojnowski (« Pouvoirs de la rhétorique. Théories de l’écrit dans la tradition
scolaire »,
Littérature (Paris), mai 1985, p. 107-124), cet idéal d’un style « transparent », faisant
de la phrase une sorte de calque de la nature, est sous-jacent à toute la tradition scolaire de Rollin
aux années 1960, et constitue l’une des apories d’un apprentissage de l’écriture qui reste fondé
aussi sur l’imitation des maîtres.
[46]
Louis Petit de Julleville, « Allocution prononcée lors de l’ouverture des conférences de la
Faculté des Lettres de Paris, le 4 novembre 1886 »,
RIE, juillet-décembre 1886, t. XII, p. 397.
[47]
Voir par exemple le discours prononcé par Louis Petit de Julleville lors de l’ouverture des
conférences de la Faculté des Lettres de Paris, le 4 novembre 1889,
RIE, juillet-décembre 1889,
t. XVIII, p. 461, où l’ancienne Faculté des Lettres est évoquée comme « une sorte de rhétorique
supérieure et définitive où la jeunesse, avant d’entrer dans la vie, devait entendre une dernière fois
promulguer d’une voix plus éclatante les saines traditions littéraires établies dogmatiquement ».
[48]
Sur l’apparition du sentiment de l’évolution historique dans les sujets d’examen et de
concours, voir Pierre Albertini, « Le cursus studiorum des professeurs de lettres au XIX
e siècle »,
Histoire de l’éducation, janvier 1990, p. 61-64. A. Compagnon rappelle que dès 1844, Ernest
Havet avait dû composer pour l’éphémère concours de l’agrégation des Facultés sur la validité
des approches traditionnelles de la littérature face à l’étude historique : (« La rhétorique à la fin
du XIX
e siècle (1875-1900) », p. 1220).
[49]
Alfred Croiset, « Discours prononcé lors de l’ouverture des conférences de la Faculté des
Lettres de Paris, le 3 novembre 1885 »,
RIE, juillet-décembre 1885, t. X, p. 439.
[50]
Alfred Croiset, « Discours prononcé lors de l’ouverture des conférences de la Faculté des
Lettres de Paris, le 8 novembre 1883 »,
RIE, juillet-décembre 1883, t. VI, p. 1132.
[51]
F. Brunetière, « L’enseignement de la littérature française dans les Facultés des Lettres »,
RIE, janvier-juin 1881, t. 1, p. 560.
[52]
Nous empruntons cette expression à Pierre Albertini, qui associe le triomphe de la critique
esthético-littéraire dans l’enseignement secondaire des années 1920-1940 à un certain conservatisme du corps professoral des lycées (« L’histoire littéraire au lycée »,
Histoire de l’éducation,
n° 33, janvier 1987, p. 42-43).
[53]
Le culte des auteurs du XVII
e siècle apparaît en particulier dans les programmes d’auteurs
français de l’agrégation de lettres entre 1890 et 1914, étudiés par Anne-Marie Thiesse et Hélène
Mathieu (« Déclin de l’âge classique et naissance des classiques. L’évolution des programmes littéraires de l’agrégation depuis 1890 »,
Littérature (Paris), mai 1981, n° 42, p. 89-108).
[54]
Une liste, aussi exhaustive que possible, des sujets de composition française proposés à
l’examen de licence dans les diverses facultés françaises au XIX
e siècle, a été établie par André
Chervel (
La Composition française au XIXe siècle dans les principaux concours et examens de
l’agrégation au baccalauréat, INRP-Vuibert, 1999, p. 49-113). Nous donnerons des exemples pris
dans ce livre en mentionnant seulement le nom de la Faculté et la session.
[55]
L’un des sujets donnés en avril 1895 à Paris cependant invite le candidat à répondre à une
tirade de Dorante tirée de
La Critique de l’École des femmes « dans le cadre et la forme qu’il
[lui] plaira de choisir ». La Faculté de Bordeaux propose encore en juillet 1887 la rédaction d’une
lettre de Voltaire sur la forme d’esprit de La Fontaine.
[56]
Voir la liste des épreuves de licence et son évolution,
supra, p. 394-395.
[57]
Voir par exemple les sujets suivants :
— expliquer ce mot : « Nous sommes des enfants qui avons besoin d’un tuteur sévère, la difficulté ou la crainte » (Bossuet,
Sermon sur l’ambition) (Paris, juillet 1896) ;
— appréciez cette pensée de Montaigne : « L’obstination et ardeur d’opinion est la plus sûre
preuve de bestise, Est-il rien certain, résolu, dédaigneux, contemplatif, grave, sérieux comme
l’asne ? » (Bordeaux, novembre 1897).
[58]
Voir
supra, p. 396, n. 31.
[59]
Voir par exemple le sujet donné à Paris à la session d’avril 1882 : Comparer la prose française du XVIII
e siècle avec celle du XVII
e.
[60]
Voir comme exemple de ce type de question, l’un des trois sujets donnés à Paris en juillet
1897 : De l’usage que Racine fait dans ses tragédies des coups de théâtre.
[61]
André Chervel,
La Composition française au XIXe siècle dans les principaux concours et
examens de l’agrégation au baccalauréat, INRP - Vuibert, 1999, p. 53.
[62]
Voir
Bulletin de la Société pour l’étude des questions de l’enseignement supérieur, juillet
1880, p. 505.
[63]
La réforme de 1907 consacre l’arrivée à l’Université des générations de lycéens formés
après les grandes réformes de l’enseignement secondaire qui ont eu pour résultat d’élargir et de
diversifier la culture littéraire secondaire.
[64]
Gérard Genette, art. cit., p. 298-301 (voir
supra, note 2).
[65]
Voir André Chervel,
Histoire de l’agrégation, p. 223-227.
[66]
Ferdinand Brunot, « Explications françaises. Observations générales »,
Revue universitaire, 1895-1, p. 125.
[67]
La référence aux concepts de la rhétorique antique est inévitable dans les compositions
latines à partir du moment où les consignes officielles concernant la composition latine de licence
recommandent de ne pas proposer de sujet que les anciens n’auraient pu traiter (voir les
Instructions relatives à la licence ès lettres, du 5 août 1881, dans A. de Beauchamp,
op. cit., t. III,
p. 577-578).
[68]
Voir les sujets donnés à Grenoble en avril 1887, à Lyon en novembre 1889 ou à Paris en
juillet 1894.
[69]
La phrase de Pascal « La vraie éloquence se moque de l’éloquence » est donnée à Lyon
en avril 1887 ; une réflexion semblable de La Bruyère est proposée à l’examen de Sorbonne en
1871 et à celui de Bordeaux en juillet 1888.
[70]
Voir par exemple les sujets de leçons donnés au concours de l’agrégation des lettres en
1896 (
Revue universitaire, 1896-2, p. 501 et 1897-1, p. 79).
[71]
Voir la copie « bien placée », présentée comme modèle sur le sujet proposé au concours
de l’agrégation des lettres de 1891, « De l’invention personnelle et de l’originalité de Racine dans
Andromaque » (
Revue universitaire, 1892-1, p. 332-338) : le candidat divise son exposé en deux
parties consacrées l’une à l’action, l’autre aux caractères et aux passions.
[72]
Revue universitaire, 1899-2, p. 92. Ce sujet n’est pas repris dans la liste de Chervel.