2002
Revue d'Histoire Littéraire de la France
Jean-Paul Sartre en classe
Jean -françois louette
[*]
Ajoutons un peu au Dictionnaire des idées reçues : « Jean-Paul Sartre
— Toujours en classe ». De fait, a-t-il jamais quitté l’école ? N’est-il pas
le parangon d’un type de littérateur volontiers déprécié, l’écrivain scolaire ? Ni maudit (Baudelaire), ni dandy (encore Baudelaire), ni mondain
(Proust), ni ultramontain (le cardinal Paulhan), ni médecin (Céline) ni
demi-saint (Bernanos), ni voleur (Genet), ni travailleur (Georges Michel,
horloger dont Sartre fit publier le théâtre). Non, rien de tout cela, mais les
doigts inéluctablement tachés d’encre du bon élève devenu professeur. De
l’influence de l’école, néanmoins, Sartre s’est défendu : par la raillerie
satirique, par la parodie, enfin par une analyse critique de l’institution
pédagogique — allant jusqu’à favoriser, dans Les Temps modernes, après
mai 1968, quelques explosions dirigées contre l’Université. Surtout, il a
constamment voulu « dé-classiciser » la littérature, cherchant à faire souffler dans les classes et les livres le vent violent du présent.
C’est dès le premier succès de Sartre,
La Nausée, que se met en place
un schème de réception de l’œuvre : Sartre a du talent, voire du génie, mais
pour autant qu’il réussit à effacer le professeur en lui. Ainsi, dans
Vendredi,
le 6 mai 1938, Armand Petitjean, tout en saluant « un talent énorme », note
que « les plus mauvais passages de
La Nausée sont, de loin, ceux où Sartre
nous donne l’impression, non point d’un homme qui médite sur son existence, mais d’un professeur qui espère, par la méthode du roman, se délivrer de ses leçons de philosophie ». Et voici André Rousseaux, dans
Le
Figaro du 28 mai : M. Sartre est un écrivain, la chose est rare, et il a « le
sentiment de l’humanité », mais « cela devient sous sa plume une dissertation sur la personnalité », etc.
[1]. Inutile d’insister, l’affaire est jugée, et
Céline prononcera la même sentence, dix ans plus tard, en 1948, sur un ton
bien fâché, dans son pamphlet « A l’agité du bocal », puisque le « Portrait
de l’antisémite » écrit par Sartre, et où il était mis en cause, ne recueille pas
ses suffrages : « Je parcours ce long devoir, jette un œil, ce n’est ni bon
ni mauvais, ce n’est rien du tout, pastiche… […] Toujours au lycée, ce
J.-B.S. ! »
[2]. Et d’attribuer à Sartre la note de… 7/20. (Bien loin de celles
que Céline revendiquait pour son antisémitisme — notes d’infamie, hélas).
Sous la plume de Georges Bataille, lors de la polémique qui l’opposa
à Sartre après la parution de L’Expérience intérieure (1943), on pourrait
trouver des condamnations analogues — d’une philosophie de professeur.
A la différence du héros d’un roman de Bataille, Le Bleu du ciel, héros
qui, lycéen, se donne des coups de porte-plume dans le dos de la main
gauche, faisant ainsi couler, dès ses jeunes années, un sang de gauche forcément révolutionnaire, Sartre n’aurait jamais fait de son porte-plume
qu’un usage conforme aux usages scolaires les plus attendus. Mais comment, au juste ?
La distribution des vies
D’une certaine façon le destin de Jean-Paul Sartre s’est joué vingt ans
avant sa naissance, en 1885. Cette année-là, celui qui sera son oncle,
Georges Schweitzer, reçoit, nous racontent
Les Mots, « à titre de second
prix d’arithmétique » (p. 164
[3] ), un petit livre intitulé
L’Enfance des
hommes illustres. Le livre lui profita-t-il ? A chacun d’en juger : il devint
Polytechnicien. L’ouvrage, ou le conte
[4], étant demeuré dans la famille
Schweitzer, Poulou, l’enfant prodige, y trouva un modèle d’existence : la
distribution d’un prix à son oncle tourna pour lui à la distribution de vie.
Devenant un grand homme à venir, renversant l’ordre du temps et plaçant
dès son commencement les signes de sa gloire future, le jeune Poulou
s’affecte ou s’infecte de ce qu’il nommera l’illusion biographique.
Or cette illusion biographique est aussi républicaine. 1885 : nous
sommes dans l’orbe temporel des lois scolaires de la III
e République.
Sartre fut l’un des parfaits produits de la méritocratie républicaine, mais
aussi la victime des préoccupations idéologiques propres à la République.
Trois facteurs se mêlent ici. Tout d’abord la défaite de 1870, qui engendre
en France, par compensation ou esprit de revanche, un besoin de grands
hommes : Sartre le note dans
Les Mots, « battue, la France fourmillait de
héros imaginaires dont les exploits pansaient son amour-propre » (p. 97).
Il y a, d’autre part, le dessein de forger des pendants laïques aux vies de
saints. Ce n’est point par hasard qu’un Péguy, chantre de Jeanne d’Arc,
mais mélangeant contre toute attente, selon le mot cruel de Lavisse, l’eau
bénite et le pétrole (laïque) de la Commune, ouvrit ses républicains
Cahiers de la quinzaine à des « Vies des hommes illustres » signées de
Romain Rolland : dans la quatrième série (année 1902-1903) des
Cahiers,
le numéro 10 est consacré à « Beethoven », dans la septième série (1905-1906), le numéro 18 aborde la « vie de Michel-Ange » : « I. La lutte ». La
fin (« II. L’abdication ») paraîtra dans la huitième série, année 1906-1907
[5]. Enfin, comme l’a montré Antoine Compagnon en citant un texte de
Gustave Lanson, la Troisième République assigne à la littérature, entre la
religion qui s’exténue et la science qui ne peut (encore) tout résoudre, la
fonction de proposer une éthique par provision, une direction des
consciences appuyée sur l’idée de l’immortalité par la gloire
[6]. N’était-ce
pas (ajouterais-je) déjà l’analyse d’Ernest Renan dans
L’Avenir de la
science, ces « Pensées de 1848 » publiées en 1890, et où la catégorie du
religieux est redéfinie comme « l’aspiration à l’idéal », et donc « la culture intellectuelle et morale » ? Le saint moderne, c’est l’homme cultivé
— comment oublier l’exclamation (trop) confiante de Renan : « Moi qui
suis cultivé, je ne trouve pas de mal en moi », etc.
[7]
Ainsi l’enseignement laïque de la Troisième République fournit à
Sartre le moule où couler sa vie. Tout petit, note-t-il dans
Les Mots, il
savait déjà que la fin de son existence se comparerait à celle de
Beethoven : « plus aveugle encore que Beethoven ne fut sourd, je confectionnerais à tâtons mon dernier ouvrage » (p. 167) — ce qui se produisit
pour
L’Idiot de la famille, inachevé pour cause de cécité. Mais ce sont,
plutôt que Beethoven, Victor Hugo et Émile Zola qui formaient les saints
du jeune Sartre. Il le dira, sur son vieil âge, à Simone de Beauvoir : « Ça
comptait beaucoup les vies de Victor Hugo, de Zola »
[8]. Deux héros de la
Troisième république, deux hommes qui avaient su faire succéder à leurs
succès de plume un engagement éclatant dans le champ politique : Hugo
contre Badinguet, Zola pour Dreyfus. Sartre, les imitant en quelque sorte,
s’en prendra à Hitler et Pétain (le couple Jupiter/Egisthe des
Mouches), à
de Gaulle et à Franco, et il voudra faire du matelot Henri Martin, qui
dénonçait la guerre d’Indochine, son capitaine Dreyfus
[9]. Avantage à
Hugo, cependant, plutôt qu’à Zola : génie polygraphe et abondant, défenseur des laiderons (Gwynplaine, Quasimodo) et théoricien du grotesque, il
avait tout pour séduire Sartre, qui dans
Les Mots réincarne Hugo le
patriarche dans le grand-père Schweitzer, et Hugo l’homme-siècle en lui-même, né alors que ce siècle avait peu d’ans, et désireux de se faire, selon
le célèbre
explicit du livre, « tout un homme, fait de tous les hommes, et
qui les vaut tous, et que vaut n’importe qui ».
Un succès de professeur ?
Geneviève Idt, à qui j’emprunte ce parallèle entre Sartre et Hugo
[10],
ajoutait que Sartre fut, après la deuxième guerre mondiale, comme un
Hugo de l’enseignement secondaire : de même que Hugo aurait trouvé
son public grâce à l’alphabétisation conduite, dans les écoles communales, par la Troisième République, de même Sartre aurait rencontré le
sien grâce à l’accès à la philosophie d’un public de lycéens et d’étudiants
plus large. Hugo, poète pour classes communales, et Sartre/Camus, philosophes pour classes terminales
[11] ?
En effet, si, délaissant la question du moule dans lequel s’est forgé le
schème de la vie de Sartre, on s’interroge sur les raisons de son succès en
1945, on tombe d’abord sur un modèle explicatif qui remet doublement
l’écrivain à l’école.
Ce modèle, construit par une élève de Pierre Bourdieu, Anna
Boschetti, impute le succès de Sartre à trois facteurs : son prophétisme
politique, qui aurait répondu à une demande sociale forte en 1945, l’addition qu’il effectue en sa personne de légitimités diverses, et enfin son
habile stratégie dans le champ littéraire
[12]. Arrêtons-nous sur les deux derniers facteurs. La stratégie : à une époque où se démocratise l’enseignement de la philosophie, Sartre, philosophe moins technique que bien
d’autres (Husserl ou Heidegger, par exemple), offrait le double avantage
d’être lisible et de s’inspirer de la philosophie allemande ; philosophe
mais écrivain et passeur, il aurait même réussi ce tour de force de traduire
en langage philosophique (avec le concept de pour-soi, inquiète non-coïn-cidence avec soi) l’image flatteuse qu’un intellectuel se forme de lui-même. Les témoignages abondent d’anciens élèves — Pontalis, pour n’en
citer qu’un
[13] — qui rapportent, admiratifs, quel merveilleux professeur de
philosophie fut Jean-Paul Sartre — après tout, était-ce à Raymond Aron,
amateur de tennis, qu’on eût pu demander à la fois des cours sur
Heidegger et des leçons de boxe ? Écrivain, philosophe, boxeur amateur :
on a déjà compris que Sartre pratique le cumul d’excellences ; n’est-il pas,
de plus, professeur et créateur, auteur et théoricien, universitaire (l’ENS,
l’agrégation) et pilier de bistrot… De là une aptitude rarissime à un dialogue avec plusieurs publics. Bref : Sartre serait une espèce de super-« bon élève », un caméléon de l’intelligence, le Oudini de l’esprit ou le
khâgneux absolu, apte, selon le mot de Pascal, à « savoir quelque chose de
tout » plutôt que « tout d’une chose ».
Que le succès de Sartre soit en grande partie lié à son accueil par la jeunesse intellectuelle, c’est un point incontestable. Il me semble que Sartre le
savait bien, et qu’il a donné une représentation de cet heureux rapport en
peignant, dans
Les Chemins de la liberté, les relations réussies de Mathieu,
professeur de philosophie, avec le jeune et sympathique Boris. Mais Boris
ne demande à Mathieu nulle leçon… J’ai eu l’occasion de le montrer
ailleurs : ceux que l’existentialisme sartrien a séduits, il est très probable
que ce fut en tant que non dogmatique, en tant que philosophie de l’ambiguïté et de la responsabilité individuelle
[14]. Là-dessus, tous les témoignages
s’accordent, aussi bien de Francis Jeanson (
Le Problème moral et la pensée de Sartre, 1947) que de Maurice Merleau-Ponty (« Un auteur scandaleux », 1947, repris dans
Sens et non-sens), de Gilles Deleuze (
Dialogues,
1977) que de François Maspero (
Les Temps modernes, octobre-décembre
1990) : Sartre apparut non comme un modèle exemplaire mais comme un
« courant d’air » (Deleuze), non comme un prêcheur mais comme un libérateur — bref, un Socrate moderne ou plus exactement un « Socrate du
néant »
[15], qui posait des questions sans les résoudre, renvoyant chacun à
l’exigence de juger selon soi-même (Merleau-Ponty).
Reste que la référence à Socrate ne fait pas sortir Sartre du champ de
la pédagogie : simplement, le prix d’excellence est devenu prix de non-savoir, l’élève hors de pair s’est mué en maître d’exception, celui qui
prend le beau risque d’enseigner le refus des maîtres, comme l’Oreste des
Mouches osait ne pas devenir le chef d’Argos qu’il avait délivrée.
Par ailleurs le non-didactisme de Sartre, en matière de morale, n’a pas
empêché son œuvre de très vite devenir un objet sinon éthique, du moins
didactique. Le signataire de ces lignes est loin de s’en plaindre, qui passa
l’agrégation de lettres alors que le programme, trois ans après la mort de
Sartre, donc en 1983, comportait
Le Diable et le bon Dieu, celle de ses
pièces que Sartre déclarait préférer
[16].
Les Mots figurèrent à leur tour au
programme de divers concours nationaux (écoles d’ingénieurs, ENS …), et
l’on peut espérer qu’un jour
La Nausée ou
Le Mur,
Huis clos ou
Les
Séquestrés d’Altona bénéficieront de l’attention critique qu’impliquent en
France ces inscriptions « au programme ». En ce sens, et si l’on reprend
la fausse étymologie qui relie classique à classe (Furetière dans son
Dictionnaire, en 1690 : les auteurs « qu’on lit dans les classes, les
écoles »), Sartre est très vite devenu un classique.
Plus vite encore, peut-être, aux États-Unis qu’en France. Oreste
Pucciani a retracé la fortune de Sartre, après 1945, dans le Nouveau
Monde
[17]. D’une part, en résumant la chronologie des traductions de
l’œuvre (1947,
L’existentialisme est un humanisme et Huis clos; 1948,
Le
Mur, les
Réflexions sur la question juive,
L’Imaginaire, l’
Esquisse d’une
théorie des émotions; 1949,
La Nausée et
Les Mains sales; 1956,
L’Être
et le Néant). D’autre part, en montrant comment deux centres universitaires ( UCLA, avec Pucciani lui-même, Boulder dans le Colorado, avec
Hazel Barnes, traductrice de
L’Être et le Néant), ont formé des générations de chercheurs à la lecture des textes littéraires, puis — malgré l’opposition de l’
Establishment analytique — philosophiques de Sartre.
Une vie, donc, de professeur à succès, et dont des professeurs firent le
succès… Tout cela reste néanmoins extérieur aux principes mêmes de
l’écriture sartrienne. Mais au fait, d’où viennent-ils, sinon encore de
l’école ?
L’écriture prolonge l’école
Lorsque la vocation d’écrivain du jeune Poulou se déclare, son grand-père lui recommande de choisir un second métier : « le professorat laissait
des loisirs; les préoccupations des universitaires rejoignent celles des littérateurs; je passerais constamment d’un sacerdoce à l’autre; d’un même
mouvement je révélerais leurs ouvrages à mes élèves et j’y puiserais mon
inspiration » (p. 129). Leçon fort bien retenue, à en croire ce que Sartre
dira à Beauvoir à la fin de sa vie : « Je voyais un rapport entre le professeur de Lettres qui se forme un style en étant professeur, en corrigeant
celui de ses élèves et ce même professeur usant du style qu’il avait ainsi
étudié, pour faire un livre qui assurerait son immortalité »
[18]. On apprend
le style en l’enseignant : c’est en professant qu’on se fait écrivain.
Aussi Sartre s’amuse-t-il, dans Les Mots, à représenter cette connexion
intime de l’écriture et de l’école : il se peint en « jeune créateur à son
pupitre d’écolier » (p. 119) ; à ses cahiers de calcul ou d’analyse logique
font pendant ses « cahiers de roman » (p. 170) ; peu doué pour écrire, il
lui reste « la sueur et la peine » du « fort en thème » (p. 134) qui, devenu
le « chantre d’Aurillac » où l’appellent ses fonctions de professeur, écrira
inlassablement pour sauver l’humanité : « les cahiers tombaient sur le parquet l’un après l’autre » (p. 151).
Pour accomplir un pas de plus, il faut trouver en quoi l’écriture sartrienne est informée par l’école. On peut soutenir que de son expérience
scolaire Sartre tire un de ses projets d’écrivain; une partie de sa méthode
d’écriture; voire quelques-uns des principes qui guident sa pratique de
critique littéraire.
1) Un projet général d’écrivain : Sartre a nourri et réalisé le désir de se
faire auteur comique, et la critique a repéré depuis longtemps l’importance de la parodie, du grotesque et du carnavalesque dans ses textes narratifs (le Mardi-Gras dans
La Nausée : « J’ai fesssé Maurice Barrès »), ou
théâtraux (
Huis clos ou le carnaval des morts-vivants,
Nekrassov et la
farce, etc.). Or d’où procède ce désir ? Peut-être des enfances sartriennes :
« souffre-douleur pendant deux ans » à La Rochelle, selon le premier des
Carnets de la drôle de guerre
[19], donc en 1917-1919, l’élève Sartre s’en
tire en se faisant bouffon. La découverte de sa risibilité subie l’a conduit
à se défendre par le rire provoqué. Ce renversement sera explicité dans
L’Idiot de la famille, à propos de l’invention par Flaubert de la figure
« hénaurme » du Garçon, en des pages où le passage abrupt au discours
direct libre laisse percer l’aveu autobiographique : « Ce qui était mon vice
de constitution deviendra la source de mon pouvoir ; bouffon, je me libérerai en produisant ce que je subissais »
[20]. Ainsi s’est produite une fixation
« à l’âge de la risibilité » : vu de l’extérieur, sentant qu’on se désolidarise
de lui par le rire et qu’on ne se met pas à sa place, l’enfant en vient à
« éprouver une difficulté croissante à
se mettre à sa propre place »
[21]. Se
dissociant d’elle-même, vouée à cette non-coïncidence avec elle-même
qui définit aussi, on l’a vu, le pour-soi dans
L’Être et le Néant, la personne
cède la place à une
persona risible, un « crétin magnifique », soucieux,
ajoute Sartre, d’« illustrer le nom de son père en le déshonorant »
[22]. Sartre
(
sartor, le tailleur) aurait-il voulu tailler en pièces le nom de son père
(officier, polytechnicien) en se faisant auteur comique ?
2) A côté de ce dessein comique, il existe chez Sartre écrivain une profonde pulsion réaliste. Elle nous conduit vers la question de la méthode
sartrienne d’écriture. En effet cette pulsion est donnée, dans
Les Mots,
comme une production de l’école. Geneviève Idt, avec de bons arguments,
proposait, dans un article important
[23], de lire dans les ordres de Charles
Schweitzer concernant la description, et dans les efforts de Poulou pour
lui obéir, une représentation de l’enseignement littéraire au lycée dans les
années 1915-1917 : « Ah, disait mon grand-père, ce n’est pas tout d’avoir
des yeux, il faut apprendre à s’en servir », et de rappeler comment
Flaubert installait Maupassant devant un arbre et lui donnait « deux heures
pour le décrire » (p. 131). Cette école de l’observation, cette leçon de
choses chère à Jules Ferry, bref cette méthode expérimentale, Sartre la
reprendra, estime G. Idt, dans le célèbre épisode du marronnier de
La
Nausée, où il s’appuie sur le canon de la description et de la narration,
telles que les enseignaient l’école primaire ou le « petit lycée », tout en le
masquant derrière des références culturelles trop modernes pour l’école :
la description phénoménologique à la Husserl à coup sûr, peut-être aussi
l’arbre de M. Taine des
Déracinés.
Et l’Université ? Jacques Deguy, de son côté, a montré ce que le début
de
La Nausée, avec son « avertissement des éditeurs » et ses notes de bas
de page vite abandonnées, devait à une parodie des éditions critiques préconisées par Gustave Lanson
[24]. Il ne manque plus que les grandes classes
du lycée ici : rassurons-nous, les sujets de dissertation que l’on y traite
sont placés,
cum grano salis, dans la bouche de l’Autodidacte. Par
exemple celui-ci : « N’écrit-on pas toujours pour être lu ? » — à quoi
semble répondre par la négative ce fait que le journal de Roquentin est
donné pour trouvé par hasard dans ses papiers.
Ainsi l’écriture romanesque sartrienne dans
La Nausée procéderait,
pour partie, en élaborant (compliquant, voire parodiant) des exercices scolaires. Sartre apparaît comme l’un des premiers écrivains à prendre
conscience de l’influence de l’école sur les manières d’écrire, et à agir en
conséquence, c’est-à-dire avant tout à se défendre par la parodie. C’est ce
que révélerait aussi son théâtre : l’un des objectifs que Sartre s’assigne, je
me contente de le signaler ici, est de déconstruire les
topoi scolaires qui
décrivent le fonctionnement du spectacle. Le
topos de la communion, par
exemple (voir Copeau, Jouvet, ou bien Henri Gouhier dans
L’Essence du
théâtre, en 1943), contre quoi
Huis clos, en 1944, représentation de la
géhenne, propose une dramaturgie de la gêne : la torture par la luxure vue,
la luxure de la torture contemplée, etc.
[25] Ou bien le
topos de la purgation
de et par la terreur et la pitié, contre quoi
Les Séquestrés d’Altona (1959)
met en scène un monstre — Frantz von Gerlach a torturé ses semblables,
si bien qu’il en est devenu à jamais dissemblable —, un monstre qui,
découvert, suscite (par exemple chez sa belle-sœur Johanna) une terreur
sans purgation possible, et point de pitié mais un dégoût absolu; ainsi est
déjouée l’antique catégorie aristotélicienne du
philantropon (
Poétique,
1456 a 21) : le « sentiment d’humanité » ou « ce qui éveille le sens de
l’humain », ou « la sympathie »
[26].
3) Considérons maintenant la critique littéraire telle que Sartre l’a pratiquée, avant tout dans les articles rassemblés dans Situations, I, mais
aussi dans le troisième des Carnets de la drôle de guerre, où est passé au
crible, sans ménagements, le début de L’Éducation sentimentale : on ne
peut manquer d’être frappé par l’importance qu’y prennent des remarques
techniques sur l’emploi des temps, le choix des verbes et des voix verbales, ou la structure des phrases. Là encore, l’influence de l’école se fait
sentir : Sartre appartient à ce que Gilles Philippe, dans un beau livre (à
paraître chez Gallimard, « Bibliothèque des idées », 2002), nomme le
« moment grammatical de la littérature française », qui place, de 1890 à
1940, la grammaire au cœur de tous les débats critiques. Ainsi Gide se
montre-t-il, dans son Journal, obsédé par la difficulté de trouver un équilibre entre purisme et hardiesses, ainsi Proust répondant à Thibaudet dans
La NRF, parle-t-il, en janvier 1920, à propos de Flaubert et de son emploi
de l’imparfait, de la « beauté grammaticale » des grands textes littéraires.
Or Sartre, estime G. Philippe, représente « le sommet absolu » de la
« grammaticalisation de la “critique d’auteur” », et il montre en particulier tout ce que la conception sartrienne du style doit à L’Art de la prose
(1908) de Gustave Lanson, livre que Sartre médite et enrichit, au point de
faire de Situations, I un grand livre de stylistique.
N’allons pas trop loin cependant : Sartre n’est pas dans les meilleurs
termes avec l’école, trois indices nous le suggèrent. D’abord le recours
constant à la parodie de modèles d’écriture scolaires, on l’a dit (encore
qu’on puisse la suspecter d’être elle-même d’essence potache ?). Mais
aussi la mise en scène, dans La Nausée, d’une crise du savoir, à travers la
figure de l’Autodidacte : découvrir son mode de lecture (il dévore dans
l’ordre alphabétique d’auteur les livres de la Bibliothèque de Bouville)
contribue à décourager Roquentin d’écrire sa biographie de Rollebon,
parce qu’un tel mode pose le problème de l’ordre de la connaissance
— comment apprendre en échappant à l’arbitraire ? S’alphabétiser, est-ce
souscrire à la dictature de l’alphabet ? Enfin, dans Les Mots, lorsque pour
Poulou éclate la ressemblance entre « cahier de romans » et « cahier de
devoirs », auteur d’un côté, élève et futur professeur de l’autre, socialisée
ou scolarisée sa plume alors lui tombe de la main (p. 137). Si la littérature
n’est plus qu’une province de l’enseignement, elle cesse d’être désirable.
LA PETITE ET LA GRANDE SATIRE : CHAHUT ET RÉVOLUTION
Pourtant, Poulou devint Sartre : sans jamais cesser d’écrire. Qu’est-ce
qui lui rendit la littérature possible ? C’est-à-dire : qu’est-ce qui lui permit
de mettre à distance l’influence scolaire ? Pour Sartre, la question est
aussi celle de l’écart à prendre avec cette « atmosphère universitaire »
dans laquelle il fut élevé
[27], et en particulier avec la figure de son grand-père, Charles ou Karl Schweitzer, professeur d’allemand (comme son fils
l’oncle Émile), et ami du directeur de la
Revue pédagogique, à en croire
Les Mots (p. 77). Sartre va donc se lancer dans le chahut : entreprendre de
chahuter l’école par et dans la littérature. Sous cet angle, le chahut est
exemplaire qui fut organisé contre Lanson, dans une revue de fin d’année
à l’ENS, et où, se rappellera Sartre devant Beauvoir, « je jouais Lanson, le
directeur »
[28].
Ce chahut vivant de mars 1925 s’inscrit entre deux autres que connut
Sartre, mais qu’il textualisa, et qu’on peut dater respectivement de 1917-1922 puis de 1968-1971. En s’appuyant sur une distinction formulée dans
une page de Qu’est-ce que la littérature ?, on les opposera comme la
petite et la grande satire, avant de voir comment dans Les Mots sont
reprises et dépassées ces deux formes.
1917-1922 et la petite satire
Par petite satire Sartre entend « le rire impitoyable d’une bande de
gamins devant les maladresses de leur souffre-douleur »
[29]. C’est, on l’a
rappelé, ce qu’il vécut en 1917-1919 au lycée de La Rochelle : à la fois
comme élève risible, martyr de la sous-humanité, et comme participant
actif du chahut dirigé contre le professeur de lettres. De cette dernière
expérience Sartre donnera une transposition romanesque dans « Jésus la
Chouette, professeur de province », écrit en 1922. Le titre suffit à indiquer
que le sacerdoce professoral va tourner au martyre. Sartre recourt à trois
des procédés les plus classiques de la satire : l’onomastique signifiante, la
catégorisation en types, l’événement diégétique à forte valeur symbolique.
Le nom du professeur chahuté, dans ce roman de jeunesse, parle de lui-même : M. Loosdreck, et Sartre, germaniste, ne pouvait ignorer le sens de
« los » (préfixe qui signifie « lâcher »), ou de « Los » (destin, sort), ou surtout la valeur scatologique de « Dreck » en allemand. Dans une nouvelle,
« L’ange du morbide », écrite peu après « Jésus la Chouette », le personnage principal, encore un professeur, se nommera « Louis Gaillard » : par
antiphrase, puisqu’il n’est ni souverain ni robuste, mais tout juste capable
de feindre de tomber amoureux d’une poitrinaire, qu’il n’arrive même pas
à violenter. — Sartre se plaît à décrire des « types de professeurs »
[30] : pour
tous, l’attente de la retraite et du ruban rouge, mais du raté chahuté on distinguera l’agrégé conteur obsessionnel d’anecdotes, le prof. poète régionaliste (un Alsacien), et la Sévrienne, délicatement dessinée : « une
maigre jeune fille, sans fards ni poudre, avec l’air chaste et sérieux d’une
institutrice »
[31]. — Le récit se termine par le suicide de M. Loosdreck, qui
se jette sur la voie du tramway : la baladeuse lui passe sur les jambes à la
hauteur de la cuisse. Un professeur n’est pas un homme
entier : mais un
raccourci. Même pas un décapité (comme le Troppmann de Bataille, dans
Le Bleu du ciel, dont le patronyme de guillotiné fait un acéphale d’honneur), mais un cul de jatte ou un nabot, une moitié d’homme ou un
homme séparé en deux. Bref, un « pauvre cadavre rompu »
[32], l’exact
opposé de ce « tout un homme » qu’on rencontrera à la fin des
Mots.
Leurs méthodes pédagogiques rachèteraient-elles ces sous-hommes ?
Comment ces professeurs enseignent-ils la littérature ? M. Loosdreck
« nous lisait des vers et nous faisait part de ses impressions personnelles
sur les poèmes »
[33]. On chercherait en vain quoi que ce soit de précis sur
un modèle rhétorique (production de textes), ou un modèle lansonien (histoire littéraire). Ici se dessine ce que confirmeront
Les Mots, et l’on y
reviendra donc : ce n’est pas à l’école que la littérature s’apprend. Sartre
le dira très clairement à Beauvoir : à La Rochelle, reprenant les habitudes
parisiennes de sa grand-mère Louise Schweitzer, il s’abonne à un cabinet
de lecture, emprunte des livres à la Bibliothèque de la mairie, romans
policiers ou d’aventures
[34]. L’accès à la « grande » littérature n’interviendra qu’une fois Sartre revenu à Paris, au lycée Henri IV, à partir de la
première, grâce à Paul Nizan, qui fera découvrir à son ami Proust,
Conrad, Giraudoux (encore Sartre le trouvait-il « crispé »), Morand, les
surréalistes. Adieu à Paul Bourget et à Claude Farrère.
A quoi sert donc une scolarité littéraire, si elle ne fait pas découvrir la
littérature ? Eh bien, Sartre répondrait qu’il y a parfois d’heureuses rencontres, et il évoquerait M. Georgin, cet « excellent professeur » qui fut le
sien en première A
[35]. (Ce qui n’empêcha point Sartre de peindre sous de
moqueuses couleurs le pédagogue des
Mouches, humaniste antique anachroniquement frotté de Gide et de Giraudoux, et qui ne prépare en rien
Oreste à l’action.) Ou bien il soulignerait qu’on peut découvrir la philosophie, par le biais de tel sujet de dissertation sur le temps, qui conduit à
Bergson, et de là aux belles années de l’ENS. Ou enfin il ferait ressortir
que l’école vaut avant tout comme apprentissage de la vie en société. Ce
qu’il aura l’occasion de montrer nettement à propos de Flaubert.
Flaubert au collège ou mai 68 au XIXe siècle
Abordant L’Idiot de la famille, on quitte la petite satire pour la grande,
c’est-à-dire celle qui est de type politique et fut (toujours selon la même
page de Qu’est-ce que la littérature ?) illustrée par Beaumarchais, Paul-Louis Courier, Vallès, Céline.
Gustave Flaubert, tel que l’analyse Sartre, commence par être un
enfant qui se voue à l’imaginaire, un acteur contrarié devenu futur écrivain par compensation, tout occupé à créer un « contre-cosmos avec des
mots »
[36]. Pour lui l’entrée au collège de Rouen vaut comme affrontement
avec le réel. Qu’y rencontre-t-il ? Une double structuration sociale, une
« double appartenance » que Sartre décrit en reprenant un couple de
concepts qu’il a élaboré dans la
Critique de la raison dialectique, parue en
1960 : le groupe et la série. D’un côté, les collégiens s’intègrent à des
groupes, « sur le cailloutis de la cour, au réfectoire, au dortoir », et sont
alors unis par une relation « directe, éthique d’abord, humaine »; mais de
l’autre, comme tout collégien, Flaubert entre dans « l’ensemble sériel des
solitudes atomisées par la concurrence », puisque la valeur de chaque élève
n’est appréciée que par rapport à celle de tous les autres, dans une relation
de dépendance indirecte (passant par les professeurs) et circulaire
[37].
(Remarque : les notions de groupe et de série sont utilisées pour penser l’expérience scolaire de Flaubert, mais Sartre ne les a-t-il pas
construites à partir de sa propre vie d’écolier ? En tout cas, on le verra,
elles apparaissaient déjà pour décrire cette dernière dans Les Mots).
Deux déterminations sociales sont à l’œuvre ici : d’une part, la bourgeoisie lutte contre les restes de la féodalité en introduisant dans l’enseignement le principe de l’égalitarisme — se tournant vers un enfant, le
professeur, dans son souci de neutre équité, ne vise en lui qu’un je formel,
« l’universalité abstraite du “Je pense” kantien »
[38]; de plus, toute la structuration réglée et quantifiée du temps scolaire impose le même rythme
unifiant, quelles que soient les temporalités idiosyncrasiques de chacun
(les rêveurs et les vifs, etc.). D’autre part, s’il y a « sérialisation compétitive », c’est parce que « le système scolaire est intentionnellement structuré à l’image de la société de compétition » qu’est la France de 1830
[39].
Chaque collégien est « jeté dans une circularité sérielle que l’appareil
d’État a conçue expressément pour introduire aux compétitions sélectives
des adultes sur le marché »
[40]. S’inspirant de la célèbre analyse marxiste de
la réification de la marchandise, Sartre conclut à une triple «
Verdinglichung » qui s’opère au collège : de l’écolier (identifié à ses notes), des
relations humaines (sérialisation, hiérarchisation, élimination), du contenu
du savoir (homogénéisé pour fournir matière à l’évaluation des élèves).
Encore convient-il de replacer soigneusement ce système dans
l’Histoire. Entre 1830 et 1880, estime Sartre, le dispositif ne produit que
des éliminations virtuelles : les jeunes bourgeois font « leurs humanités »,
mais se savent « casés d’avance », le lycée n’est guère ouvert aux enfants
des couches défavorisées. En revanche, à partir de 1880, lorsque, avec la
promotion sociale de la petite bourgeoisie radicale, le nombre augmente
des « candidats à la culture », le baccalauréat devient plus sélectif, le dispositif d’éviction joue à plein, et engendre deux types de monstres, les
cancres et les prodiges (on verra que Sartre se targue d’avoir été les deux
à la fois). Enfin, « dans ces dernières années », c’est-à-dire vers mai 1968,
le nombre croissant d’élèves dans le secondaire rend manifeste à ceux qui
veulent entrer à l’Université « l’absurdité criminelle du système »
[41]. On
comprend pourquoi Sartre citait, en ouverture de son étude de la scolarité
de Flaubert, cette inscription relevée sur les murs de mai : « Celui qui
dépose un chiffre sur une copie est un con ».
Mai 68, ce serait donc, selon les termes de cette analyse, la revanche
du groupe sur la série, la victoire d’une sociabilité juvénile sur la socialisation imposée par les adultes, une espèce de vaste chahut révolutionnaire.
Or le collège de Rouen a connu lui aussi, son mai 68 : au printemps 1831,
l’élève Clouet et quelques camarades refusent de se confesser ; affrontement avec l’aumônier et le proviseur, « le collège s’insurge par solidarité
avec Clouet », ose « grève sur le tas, occupation des locaux », les enfants
se rêvent au pouvoir, « les grévistes […] sont en train de changer la
vie »
[42]. Hélas, Flaubert n’entre au collège, selon Sartre, qu’en octobre
1831 ou dans les premiers jours de 1832 : trop tard… Cette insurrection
est devenue mythique, et le renvoi de Gustave, en décembre 1839, pour
avoir chahuté un suppléant, n’a pas la même grandeur.
Ainsi Sartre pense-t-il le système scolaire que connut Flaubert en
fonction ou tout au moins au regard des événements de mai. Autre signe
de leur impact sur lui, il ouvrira largement sa revue à la critique de
l’Université (au prix de la démission de Bernard Pingaud et J.-B. Pontalis) :
contentons-nous de rappeler deux textes importants, parus à dix ans de
distance
[43]. La livraison d’avril 1970 des
Temps modernes s’ouvre par un
article ravageur d’André Gorz, intitulé « Détruire l’Université ». Pour
radicale qu’elle soit, l’analyse ne manque pas d’intérêt : dans la mesure,
explique Gorz, où la majorité des bacheliers tend à entrer en Faculté, « le
droit aux études et le droit à la promotion sociale ne peuvent plus aller de
pair ». Dès lors, « l’accès aux études est libre, mais les études ne mènent
à rien », ne débouchant pas automatiquement sur une (belle) carrière.
Comment sortir de cette contradiction ? Gorz concluait que l’Université
ne sert à rien, ne dispensant ni une culture utile (adaptée aux demandes de
l’économie capitaliste), ni une culture rebelle (révolutionnaire). Irrécupérable, donc à détruire. L’ironie de l’Histoire a fait que les prémisses de ce
raisonnement ont été reprises quasiment à l’identique par les hérauts de la
pensée libérale, qui concluent cependant à la nécessité non de supprimer
l’Université, mais de l’adapter du mieux possible à la demande économique — de la « professionnaliser », comme disent les capitaines d’industrie,
leurs petits soldats et leurs ministres intègres, serviteurs du « marché ».
Dans le numéro d’avril 1980, le mois même de la mort de Sartre, c’est
Gérard Granel qui lance un « Appel à ceux qui ont affaire avec l’Université en vue d’en préparer une autre ». J’en retiens une définition et un
vœu. La définition est celle de l’Université, « dans ses grands moments »,
comme « tourbillon poético-politico-philosophique dans lequel l’existence historique des peuples travaille au savoir de lui-même ». Voilà qui
nous honore, nous autres universitaires, ainsi allégés de devenir, idéalement, tourbillonnants : « un scandale public, un espoir général, une
matrice pour les formes d’un monde à venir ». Que reste-t-il à souhaiter ?
Que l’Université, à côté des écoles et instituts articulés sur les besoins
sociaux (de la production), se dote d’un Centre critique, « qui ne doit
obéir à rien et n’être utile à rien », ni un pouvoir ni un organisme de collation de grades, mais un espace de « scholè », c’est-à-dire de loisir, voué
à agiter la question des principes qui fondent les sciences. On croirait que
Gérard Granel parle du Collège de France… Ou bien dessine-t-il ce qui
sera le Collège de philosophie ?
Est-on proche, avec tout cela, de la la réforme de l’enseignement supérieur incluse dans le projet, hélas perdu, de Constitution que Sartre avait
rédigé, au printemps 1941, pour le groupe de résistance intellectuelle
« Socialisme et liberté »
[44] ? En tout cas, on est loin des perspectives auxquelles
Les Mots vouaient le chantre d’Aurillac : « j’exposerais des idées
modestes et toutes raisonnables sur la pédagogie » (p. 154). Prêtons pourtant attention à cette dernière phrase : ne peut-on soupçonner que son
envers exact nous indique ce que Sartre fait dans
Les Mots ?
Les Mots ou la satire par l’absence
Qu’est-ce à dire ? Ceci : dans Les Mots, Sartre raconte, avec une
pointe d’orgueil assumé, à quel point son enfance de jeune génie fut détachée de l’école. Ou pour mieux dire : si l’école transmit quelque chose à
Poulou, ce fut un avant-goût de la politique, mais fort peu de culture. En
ce sens, la satire de l’institution scolaire, à la fois « petite » et « grande »
aux sens définis plus haut, revêt encore une nouvelle forme, plus humiliante peut-être : celle qui montre dans l’école une radicale inefficacité à
engendrer le génie. Etrange, étrange absence : Poulou, voué à devenir le
plus haut produit de la culture française, se décrit comme un « lapen
çovache » (p. 65) ; « lapin sauvage », donc écolier malhabile et d’essence
buissonnière.
L’idée-maîtresse sur laquelle reposent
Les Mots ressortit à la grande
satire : si Sartre fut « préparé de bonne heure à traiter le professorat
comme un sacerdoce et la littérature comme une passion » (p. 39), c’est
parce qu’au terme d’un processus de déchristianisation de la société française le sacré, à partir des années 1880, passe dans la culture, en un coupable prolongement de religiosité qui fonde l’illusion du Salut par la littérature. Par ailleurs, on l’a souvent remarqué
[45], Sartre projette sur son
enfance (à moins qu’il ne les en tire) les concepts qu’il a forgés dans la
Critique de la raison dialectique : aussi est-ce de l’école que procède la
première expérience politique du jeune Poulou, qui sent confusément
comment se distinguent soit le traitement de faveur féodal que peut lui
réserver tel ou tel professeur gagné par sa famille, soit la démocratie abstraite de l’égalitarisme, soit la fusion dans un groupe heureux et solidaire
qui joue au football, devant le lycée Henri IV, « entre l’hôtel des Grands
Hommes et la statue de Jean-Jacques Rousseau » (p. 181).
Sartre sacrifie aussi, ici ou là, à la petite satire : la représentation du
personnel enseignant dans Les Mots n’a rien de tendre — M. Liévin, instituteur parisien, est suspecté par Karl Schweitzer d’être franc-maçon et
pédéraste, M. Barrault, à Arcachon, dégoûte Poulou par son haleine forte,
Mlle Marie-Louise est une jeune vieille fille, une vieille jeune fille…
Autant de corps gênants, et non de belles âmes qui conduiraient vers les
hauteurs de l’esprit. Réapparaît donc la veine satirique déjà à l’œuvre
dans « Jésus la Chouette ».
Mais l’essentiel n’est pas là. Car l’essentiel se passe hors de l’école,
quand Poulou n’est pas en classe. Sartre montre en effet dans Les Mots :
1) qu’il a appris à lire tout seul ; 2) qu’il n’a pas découvert la littérature
par l’école ; 3) que sa scolarité, certes inéluctable, fut du moins régressive, et dominée par l’influence de sa mère.
- Le paragraphe qui raconte l’apprentissage de la lecture par Poulou
propose une construction significative. Pour imiter sa mère qui lui lisait
des contes l’enfant commence par faire semblant de lire : « On me surprit
— ou je me fis surprendre —, on se récria, on décida qu’il était temps de
m’enseigner l’alphabet » (p. 42). Zélé, Poulou se donne des leçons particulières : il s’empare de Sans famille, le déchiffre ou se le récite : « je
savais lire ». Ainsi l’intervention d’autrui, encadrée par deux tentatives
autonomes, est-elle minimisée ; c’est le temps faible entre deux temps
forts, et affaibli encore par l’incise « ou je me fis surprendre » : si autrui
apparaît, ce n’est jamais que sollicité, manipulé par le désir de l’enfant.
Tous les détails signifient le superbe isolement de Poulou pour cet apprentissage inaugural : le titre du premier ouvrage abordé (Tribulations d’un
Chinois en Chine), qui indique la radicale transformation induite par la
lecture (l’imaginaire conduit à l’ailleurs) ; l’endroit où il est lu (« un cabinet de débarras » et un « lit-cage ») ; la métaphore du perchoir (« perché
sur un lit-cage ») ; le thème de l’auto-leçon particulière (Poulou est son
propre maître); le titre du second livre, Sans famille (Poulou est le fils de
ses œuvres, il ne se tient que de soi) ; le rôle du « par cœur » (Poulou
n’apprend rien qu’il ne sache déjà). — Seul élément extérieur, la mère,
modèle à imiter, à surpasser : on y reviendra, mais on comprend déjà
qu’accéder à la Culture, pour Poulou, c’est prolonger l’heure du bain où
sa mère lui racontait des contes, c’est-à-dire perpétuer à la fois un bain de
culture et aussi bien ce qui dans L’Idiot de la famille sera nommé la
« scène primitive », celle du contact charnel entre la mère et le poupon,
celle de la dyade originelle
[46].
- En ce qui concerne la littérature, Les Mots distinguent entre « le
temple » et « le bordel » (p. 64). Le temple, c’est la littérature de haut
rang (Corneille, etc.) : Poulou s’y initie dans la bibliothèque de son grand-père, hors de l’école. Hors de l’école aussi le bordel, c’est-à-dire les lectures qui viennent par les femmes, Anne-Marie ou Louise Schweitzer :
lectures pour enfants (Cri-cri, L’Épatant, etc.), mais aussi livres empruntés par la grand-mère, d’auteurs qui pour une part sont cités dans Les Mots
(Gyp, par exemple), pour une part demeurent innommés, mais dont l’influence fut capitale : ainsi de Stendhal, découvert grâce à Louise
[47]. Bref :
c’est la famille qui transmet la littérature, l’école n’y ajoute rien, sinon par
les amis (et leurs lectures) qu’elle permet de rencontrer.
- Enfin, Poulou va en classe aussi peu, aussi tard que possible — et
régressivement. Qu’on examine un peu les faits : la scolarisation de l’enfant Sartre s’opère en quatre temps.
Le voici tout d’abord, à l’automne 1913, âgé de huit ans, qui fait un
passage éclair « au Lycée Montaigne » (p. 65). Tout désigne une entrée
dans le monde viril : c’est une décision du grand-père, c’est lui qui
emmène l’enfant chez le proviseur, c’est lui qui le retire du lycée après une
dictée catastrophique. Aussi bien le nom de Montaigne évoque-t-il une
éducation d’homme (on songe au rôle du père de Montaigne, à son précepteur de latin, etc.). Du coup, la défaillance de Poulou en matière d’orthographe fait sens : l’enfant refuse la Loi du père (la langue de nos aïeux)
et de ses pairs (la même langue pour tous). La coupable phrase citée dans
Les Mots — « le lapen çovache ême le ten » — révèle… l’accent alsacien :
elle renvoie l’enfant du côté de sa mère (les Schweitzer), loin du côté
Sartre (le Périgord). D’ailleurs la mère rit, avec indulgence, de cet échec.
Deuxième tentative, après l’intermède des leçons prises avec
M. Liévin : l’école communale d’Arcachon (1914). Là encore, c’est le
grand-père qui recommande son Poulou à l’instituteur, mais alors que
celui-ci est reçu à la villa, donc par les dames Schweitzer, Louise et Anne-Marie. Ce n’est plus le même degré de virilisation forcée. De plus,
M. Barrault réserve à Poulou un « traitement de faveur » : loin de le faire
accéder à la rudesse de la démocratie égalitaire, il le maintient dans un
régime féodal, celui-là même que Poulou connaît chez lui (n’est-il pas
pour son grand-père, roi de France d’honneur puisque prénommé Charles,
et frère d’Auguste et de Louis, un « fief du soleil » — p. 22 —, ne se
rêve-t-il pas en chevalier servant de sa mère, etc.). Ainsi l’école communale ne serait point pour Poulou l’école de la communauté ? Non, assurément, et il ne se sent pas de la même race que les « fils du peuple »
[48]
— Sartre joue (p. 66) sur le titre de l’autobiographie du leader communiste Maurice Thorez, parue en 1949 aux Éditions sociales. S’il y a sentiment de la communauté, c’est de manière négative; la scolarisation fait
apercevoir à Poulou la négation de sa singularité, il la vit comme une prison, ce que suffisent à suggérer plusieurs indices : le nom de son instituteur (« M. Barrault »), la claustration durant les récréations (c’est l’ironie
du « traitement de faveur », alors que les autres s’amusent « aux barres »),
les « gênes exquises » infligées à Poulou par le souffle de M. Barrault, qui
porte un « col de celluloïd ». Continuant à jouer sur l’adjectif, Sartre fait
de l’école communale une école du commun, c’est-à-dire aussi bien de la
saleté (l’haleine forte, le mot sale — « con » — inscrit sur un mur) que du
bas peuple : lire « Le père Barrault est un con », c’est découvrir qu’un instituteur peut être rangé aux côtés des « vieux pauvres » (p. 68). Ce qui ne
laisse pas de menacer le statut du grand-père Schweitzer, double supérieur
de M. Barrault. L’inscription est donc multiplement transgressive : comme
dégradation d’un bien public, comme insulte, comme marque d’un mépris
social, voire comme collision de sexualités (la barre et le con) qui diminue
la virilité du maître, ou comme « publication » brutale de l’écriture, que
Poulou conçoit comme activité privée…
Troisième étape : à l’automne 1914, c’est Anne-Marie qui conduit
Poulou à « l’Institution Poupon ». Exeunt toutes les figures masculines,
Montaigne, le grand-père, M. Liévin, le père Barrault : l’école est enfin
redevenue ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être — un univers exclusivement féminin. Pour directrices, « les demoiselles Poupon »; pour professeurs, « de pauvres filles »; pour spectateurs, au fond de la classe, « les
mères ». Mais ce n’est pas encore assez : Jean-Baptiste Sartre s’était en
son temps « empar[é] » d’Anne-Marie pour lui faire « un enfant au
galop » (p. 16), voici qu’assumant les manières du père défunt c’est
encore « au galop » que chaque soir Anne-Marie « s’empar[e] » de Poulou
(p. 69) pour le ramener à la maison; puis, se substituant au grand-père qui
avait retiré Poulou du lycée Montaigne, Anne-Marie retire Poulou du
cours Poupon et le confie non plus à un quelconque M. Liévin, mais à
Mlle Marie-Louise — c’est-à-dire qu’elle se restitue son enfant par humble vierge interposée, puisque Anne-Marie, jeune veuve admirée et qui se
remariera, a clairement pour double dégradé cette Marie-Louise, si lasse
de n’être pas mariée.
On voit bien en quoi une telle scolarisation, qui ramène dans les jupes
féminines, est régressive : alors même que Sartre respecte la chronologie,
l’ordre de succession des noms propres (Montaigne, Arcachon, Poupon)
donne le sentiment d’un parcours à rebours, vers les vacances et l’enfance,
la mer et la mère. Poulou, ou comment aller en classe sans quitter maman.
Et puis on en viendrait presque à croire, lisant Les Mots, que la condition
du génie d’un écrivain est la scolarisation la plus mince et la plus tardive
possible…
Reste, néanmoins, cette redoutable entrée au petit lycée Henri IV (en
sixième, octobre 1915). Elle semble devoir répéter l’inscription au lycée
Montaigne : initiative du grand-père, « copies exécrables » de l’enfant
(p.179)… Anne-Marie, alors, intervient comme médiatrice. Elle apprivoise le professeur principal de Poulou, M. Ollivier. Sartre écrit là une
scène triangulaire (Anne-Marie et Poulou rendent visite à M. Ollivier
« dans son appartement de célibataire ») qui inverse celle de la page précédente des
Mots, où l’on voyait un gros Monsieur, sur les quais, désirant
Anne-Marie dont Poulou, bon chevalier ou bon époux, tenait la main. Ici,
Anne-Marie n’est plus effarouchée par un gros homme qui la suit, mais
obtient d’un homme maigre qu’il « suive » avec une attention toute particulière l’élève Poulou. Lequel, du coup, croit échapper à « l’anonymat de
la circularité sérielle » comme dira
L’Idiot de la famille, par l’illusion
d’un lien privilégié, qui le fait (bien) travailler : aux enfants inquiets, « la
féodalisation de la concurrence […] rend supportable la concurrence purement bourgeoise ; j’en sais à qui il n’a pas fallu davantage pour qu’ils
s’élèvent d’un coup à la place que Gustave brigue en vain », avoue Sartre
dans
L’Idiot
[49].
La boucle est bouclée :Anne-Marie fut la première lectrice, elle ouvrit
à l’enfant le monde de la culture; lorsqu’il lui faut bien passer la main,
c’est elle qui adoucit la transition vers le monde des hommes. Comme si
elle ne pouvait, ne devait, à aucun moment, être étrangère au processus
d’acculturation. Par quoi, pieusement ou affectueusement, Sartre révèle et
inverse la vérité. Il la révèle, suggérant qu’il a toujours écrit pour sa mère,
dans le désir de retrouver par la communication littéraire cette transparence des cœurs qu’il avait connue avec elle. Il l’inverse, excluant du
champ temporel des Mots le sentiment d’abandon qu’il éprouva lorsque,
suivant à La Rochelle sa mère qui venait de se remarier, il fut expédié au
milieu du commun, pour devenir souffre-douleur.
A coup sûr, il eût préféré, plutôt que de rencontrer ces fauves, des
élèves de quatrième et de troisième, rester un lapin sauvage, sautillant sur
le vert tapis de la bibliothèque de son grand-père, ou dans le doux giron
de sa mère : un adepte de la culture buissonnière. Mais n’est-ce pas celle
précisément qu’il s’emploiera à produire en tentant de « dé-classiciser » la
littérature ?
« LE LAPEN ÇOVACHE EME LE TEN »
Dans Les Mots, la phrase qui illustre la difficile découverte de la dictée par Poulou ne renvoie pas seulement à l’hérédité alsacienne. On peut
la mettre en rapport avec trois déterminations de l’écrivain tel que le
conçoit Sartre : un écrivain, c’est, paradoxalement, un élève attardé, voire
un élève bouché ; c’est aussi un élève violemment présent… à son temps
plus qu’à la tradition.
Le lapin est en retard
Lapin sauvage, Poulou prend le départ de la course à l’acculturation
avec un peu de retard. Les bons élèves ont toujours quelque chose de la
tortue de la fable : ils se torturent tôt, et obstinément. Lapin qui aime le
thym, cousin du lièvre, Poulou a commencé par baguenauder. Deux autres
passages des
Mots explicitent ce thème du décalage : M. Liévin tient
Poulou « non sans raison pour un enfant retardé » (p. 66) ; de fait, « Je
prenais le départ avec un handicap de quatre-vingts ans », puisque le
grand-père, « un homme du XIX
e siècle », imposait à son petit-fils « les
idées en cours sous Louis-Philippe » (p. 54). Poulou, selon le terme proposé en 1957 dans
Questions de méthode, souffre d’
hystérésis
[50] : il n’appartient pas entièrement à son temps, ce qui vaut dans l’esprit de Sartre
philosophe contre l’analyse marxiste du plein conditionnement de
l’homme par son époque. Mais ce qui permet de dépasser le cas de
Poulou, et peut-être de faire du retard un trait constitutif de l’écrivain,
c’est que cette
hystérésis caractérise également Flaubert : son succès viendrait de ce qu’il offre à la génération désespérée par l’échec de la
Révolution de 1848 un désespoir post-romantique qu’il s’est lui-même
forgé entre 1830 et 1845. Comme quoi, pour en revenir aux
Mots, « dans
nos sociétés en mouvement les retards donnent quelquefois de l’avance »
(p. 54). Et le succès de Sartre, alors ? Pour Geneviève Idt, dans la préface
qu’elle a donnée aux
Œuvres romanesques, l’
hystérésis de Sartre l’aurait
conduit à se tourner vers deux modèles privilégiés d’écriture, le roman
réaliste à la Flaubert et l’épopée à la Hugo, donc le grotesque, triste ou
sublime. C’est à mon sens orienter toute l’écriture de Sartre en fonction de
l’héritage légué par son grand-père, et j’ai tenté de corriger cette vision,
juste mais trop partielle, dans un portrait littéraire qui rapportait les différents aspects de l’œuvre sartrienne à chacune des figures familiales
peintes dans
Les Mots
[51]. Il reste que le décalage par rapport à son temps
semble pour Sartre faire partie des conditions d’accès à la littérature. Non
sans contradiction, on va le voir, avec le motif de la pleine présence à son
temps.
Le lapin sauvage est idiot
Soyons, cependant, plus précis : le retard du jeune Poulou se manifeste
par son insuffisante maîtrise de l’orthographe. Cette difficulté apparaît
symétrique de celle que Sartre prête à Flaubert : une « alphabétisation difficile »
[52]. On sait les conclusions qu’en tire
L’Idiot de la famille : si
Flaubert peine à apprendre à lire, c’est qu’il ne considère pas les mots
comme des signes (à traverser vers un sens), mais comme des choses ou
comme les images des choses ; la « fonction sémantique » du langage est
parasitée par sa « fonction imageante »
[53]. Flaubert passe pour l’idiot de la
famille alors qu’il est un mimologue précoce : un écrivain en herbe,
puisque tout écrivain, aux yeux de Sartre, prend de façon ou d’autre le
langage pour le monde, Florence pour une ville et une femme et une fleur.
En tout cas c’est ce que fit Poulou, à qui « les phrases […] résistaient à la
manière des choses » (p. 43). Résumons : pas d’écrivain qui n’ait commencé par se fasciner devant la riche opacité des mots. Peu importe alors
qu’il lise mal, ou écrive sans correction : c’est le signe de son génie futur.
Inutile d’objecter à ce point que tous les cancres ne deviennent pas des
prodiges de la plume : Sartre a déjà répondu, notant dans
Questions de
méthode que « Valéry est un intellectuel petit-bourgeois, cela ne fait pas
de doute. Mais tout intellectuel petit-bourgeois n’est pas Valéry »
[54]. Il se
peut donc que tout grand écrivain ait été cancre à son heure; cela n’est
pas une condition suffisante pour devenir un grand écrivain. Faut-il le
regretter ? L’important, c’est de bien comprendre que l’écriture littéraire
selon Sartre suppose un peu de sauvagerie — c’était, après tout, le mot
que Merleau-Ponty appliquait à
La Nausée, dans laquelle Sartre avait
enfin réussi, lui rappelait Simone de Beauvoir, à rompre grâce à la lecture
de Céline avec un style guindé, de professeur
[55].
Sauvagerie, transgression de l’orthographe, torsion singulière imprimée à la langue… Cette façon de caractériser la valeur d’une écriture,
comme subversion, somme toute, n’a rien de très original. Aussi, plutôt
que de lui faire un sort sur un plan théorique
[56], relisons rapidement une
page de
La Nausée, qui nous montre comment Roquentin, malgré son
amour des vieux papiers, s’avère incapable de ramasser « une page réglée,
arrachée sans doute à un cahier d’école », sur laquelle il ne lit que
« Dictée : le hibou blanc »
[57]. N’est-ce pas suggérer que la progression vers
l’illumination de la contingence découverte suppose le renoncement à une
triple dictée : de l’inspiration (en fait les Dieux ne donnent rien, la première page est toujours vierge de dons), de la sagesse (la chouette
d’Athéna), de l’école enfin ?
Le lapin sauvage aime le temps
D’où tirer alors son inspiration d’écrivain ? Si les modèles romantiques et scolaires sont répudiés, que reste-t-il ? Revenons à l’incorrecte
phrase : « le lapen çovache ême le ten ». Ne peut-on y lire que le lapin
sauvage aime le temps ? Le temps, cet envers mobile de l’éternité. On
touche alors à la question du rejet par Sartre du classicisme.
C’est sous le choc de la guerre que Sartre théorise ce rejet, dans quatre
textes.
- Une lettre à Beauvoir, de juillet 1939. Un classique, écrit Sartre,
« c’est un type qui relit. […] c’est-à-dire qu’il n’a pas une perpétuelle
envie d’aller plus loin et de voir autre chose, mais un bout de terrain, une
page de livre lui suffit : c’est une chose en face de lui qui vaut comme un
thème inépuisable et rigoureux », situé « nettement par-delà le règne
humain et présent »
[58]. Un objet nécessaire, immuable : les colonnes d’un
temple, par exemple ? Sartre songe-t-il au « Cantique des colonnes » de
Valéry ?
- Encore une lettre à Beauvoir, en date du 22 octobre 1939. Sartre
distingue entre deux types d’effet d’un texte sur le lecteur : le classique
(Gide, dit Sartre) écrit pour que l’effet se produise à la relecture, la
deuxième ou la troisième ; « pour l’ex- ou l’im-pressionniste — et nous
en sommes — », c’est la première lecture qui compte, « parce que nous
voulons que les mots se brûlent »
[59]. Pyromanie de Sartre écrivain ?
Roquentin déjà aimait à mettre le feu à de vieux papiers.
- Le dimanche 3 décembre 1939, dans un passage du troisième des
Carnets de la drôle de guerre, à propos du Journal de Gide, retour à la
question du classicisme, qui assignerait un « rôle magique » à l’écriture :
« fixer, graver les formules et les dates, les protéger contre l’oubli, leur
donner une sorte de pompe ». Le classique (Gide, donc) « grave une
maxime sur le mur, il l’enfonce dans la matière et puis il se plante devant
et médite. Le classicisme c’est l’art des méditations dirigées »
[60]. La plume
du classique, c’est le burin du graveur ; celle de Sartre, l’allumette du
pyromane.
- Enfin, dans Qu’est-ce que la littérature ?, publié en 1948, Sartre
définit trois conditions du classicisme
[61]. Une condition temporelle : il faut
qu’une société stable, confondant son présent avec l’éternel, se juge
pérenne. Une condition sociologique, qui touche au public : il faut qu’il y
ait confusion du public virtuel et du public réel, dans l’unique catégorie
des honnêtes gens. Une condition idéologique : il faut un accord sur des
lieux communs que l’écrivain met en forme et que le lecteur reconnaît.
- Sous ces trois chefs Sartre se voudra un écrivain non classique.
Reprenons-les à rebours.
Il ne s’agira plus, selon Sartre, d’écrire pour graver et méditer, pour
favoriser les méditations devant gravures de lieux communs. Mais d’écrire
pour inquiéter, contester, critiquer les lecteurs, « l’idéologie de l’élite »,
dit la même page de Qu’est-ce que la littérature ? — dissoudre, par
exemple, les derniers mythes catholiques (Huis clos : l’enfer, la communion) ou protestants (Les Séquestrés d’Altona : la responsabilité directe
face à Dieu), ou les deux à la fois (Le Diable et le bon Dieu : prophètes à
la Luther et monologues à la Jean de la Croix).
Il ne s’agira plus de s’appuyer sur un public unifié, mais d’affronter le
déchirement entre deux publics, l’un réel mais détestable (la bourgeoisie),
l’autre souhaitable mais peut-être hors d’atteinte (les ouvriers).
Enfin, à l’obsession classique de l’éternité (immobilité, répétition,
méditation), Sartre opposera une conscience aiguë de l’historicité, tant de
la société que de l’œuvre. La littérature qu’il souhaite doit être mobile et
impatiente : « nous ne voulons rien manquer de notre temps », lit-on dans
la « Présentation des
Temps modernes »
[62]. Une littérature au présent — ni
document, ni monument, mais aliment, donc périssable : c’est la célèbre
comparaison des ouvrages de l’esprit avec les bananes
[63], par quoi Sartre
retrouve le titre du deuxième roman du jeune Poulou,
Le Marchand de
bananes. On peut relire en ce sens l’incipit des
Mots : cet « instituteur
accablé d’enfants » qui « consentit à se faire épicier », c’est certes un
arrière-grand-père maternel de Sartre, mais aussi l’intellectuel accablé par
le sort du prolétariat qui consent à s’initier à l’économie (les longues lectures de Marx, etc., que fit Sartre), et à écrire des bananes, vendues pour
nourrir l’esprit du peuple.
Trois conséquences, entre bien d’autres, pour la littérature. Tout
d’abord elle devient un métier. Non point seulement en ce qu’elle touche
au professorat au lieu de procéder de l’inspiration; mais surtout en ce
qu’elle devrait, redéfinie, suivre le modèle américain, que Sartre présente,
avec un peu de naïveté peut-être, dans
Qu’est-ce que la littérature ? :
« L’Américain, avant de faire des livres, a souvent exercé des métiers
manuels, il y revient ; entre deux romans, sa vocation lui apparaît au
ranch, à l’atelier, dans les rues de la ville »
[64] — et non pas dans les cercles
étroits du milieu littéraire français. Il y a chez Sartre le fantasme d’être un
Gary Cooper de la plume — en tout cas c’est sous les traits de cet acteur
qu’il se rêve, selon un des
Carnets de la drôle de guerre, en « ouvrier et
vagabond dans l’Est américain »
[65].
D’autre part, Sartre conçoit la littérature non comme un temple admiré
mais comme un temple incendié. D’où son intérêt pour la figure
d’Erostrate (voir la nouvelle qui porte ce titre dans
Le Mur), d’où sa pratique de la parodie qui fait flamber les modèles classiques, d’où sa fascination pour ce qu’il nomme « l’incendie des mots » en poésie — il cite
ainsi à plusieurs reprises l’oxymore « cheval de beurre » chez Bataille
[66].
Si elle est écrite pour son époque, la littérature doit être vécue « comme
une émeute, comme une famine »
[67], voire comme un incendie — pas
comme une leçon venue du fond des âges.
Enfin, contre la gravité qu’il prête aux classiques, Sartre redéfinit la
littérature comme un jeu — le jeu, seul projet qui dans L’Être et le Néant
forme alternative à celui d’être Dieu. Exemplaire sous cet angle, naturellement, le petit match de football que racontent Les Mots, joué sur la place
du Panthéon, devant le lycée Henri IV. N’est-ce pas dire que le but n’est
plus la gloire — mais qu’il est à marquer dans la partie présente de la littérature qui se fait, se dispute, se joue ?
Pour conclure, deux nuances. D’une part, notons que sur le tard Sartre
en reviendra un peu, de ce privilège accordé au présent — il admettra
qu’il est des bananes éternelles : « Cervantès, Shakespeare, on les lit
comme s’ils étaient présents »
[68]; et
La Nausée, « je pense que c’est le
goût de l’existence pour l’homme et que, d’une certaine façon, ça le sera
toujours, même dans une société entièrement désaliénée »
[69]. Il y a donc
une mauvaise foi de l’écrivain du présent, qui
louche sur l’éternité : « moi
vivant j’écris pour des vivants, en pensant que si c’est réussi on me lira
encore quand je serai mort »
[70]. D’autre part, on le sait bien, Sartre est un
écrivain lettré, un écrivain
de classe. Revenons une dernière fois à notre
lapin sauvage qui aime le thym : ne pourrait-il éveiller des souvenirs de
La Fontaine ? Voici « La chat, la belette et le petit lapin » (
Fables, VII,
15) : « Du palais d’un jeune Lapin / Dame Belette un beau matin » s’empara, profitant de ce « Qu’il était allé faire à l’Aurore sa cour, / Parmi le
thym et la rosée ». Voici encore la fable 14 du livre X : elle aussi évoque
« Des lapins qui sur la bruyère, / L’œil éveillé, l’oreille au guet, /
S’égayaient et de thym parfumaient leur banquet »
[71]. Sartre classique
alors, dans le souvenir intertextuel, à l’instant même où il reproduit ou
invente les fautes d’orthographe de Poulou ? Pas si sûr, car rien n’est
simple avec
Les Mots : n’y lit-on pas aussi que le jeune Poulou eut le dessein de réécrire en alexandrins les
Fables à l’intention de son grand-père… (p. 116) ? Or est-ce toucher au vers ou le parfaire ? Geste iconoclaste ou « sur-classique » ? Ne dit-il point par cette incertitude même de
son sens toute l’ambiguïté du rapport de Sartre écrivain à l’école ?
[*]
Université de Lyon II.
[1]
Sartre,
Œuvres romanesques, Paris, Gallimard, « Bibl. de la Pléiade », 1981, p. 1701-1702.
[2]
Céline,
Le Style contre les idées, Éditions Complexe, 1987, p. 136. Céline donne à Sartre,
par erreur, les initiales… du prénom de son père (Jean-Baptiste Sartre).
[3]
Les références entre parenthèses dans le corps du texte de cet article renverront aux
Mots,
Gallimard, coll. Folio, 1991.
[4]
Geneviève Idt a montré que
L’Enfance des hommes illustres figure « dans une longue série
de “contes historiques pour la jeunesse” publiés de 1858 à 1903 par Eugénie Foa » (« Préhistoire
de Sartre biographe d’après
Les Carnets de la drôle de guerre »,
Literarische Diskurse des
Existentialismus, Helene Harth et Volker Roloff éd., Tübingen, Stauffenburgverlag, 1986, p. 60).
[5]
Notons qu’il y aura en 1907-1908 un cahier de Robert Dreyfus,
Vies des hommes obscurs.
Alexandre Weill, ou le prophète du faubourg Saint Honoré, 1811-1899. Et
Notre jeunesse, publié
dans les Cahiers en 1910, se veut une sorte de broderie (ou de tapisserie) autour de la vie d’une
famille d’humbles républicains fouriéristes, les Milliet. Sartre reprendra ou retrouvera cette idée
de biographie commune avec la rubrique « Vies » des
Temps modernes (« Vie d’une prostituée »,
« Vie d’un Juif », etc.).
[6]
Le texte de Lanson, « La littérature et la science », paraît dans
La Revue bleue, 24 septembre et 1er octobre 1892. Antoine Compagnon le résume ainsi : « L’immortalité littéraire tient
au retard de la science sur la religion : du moins est-ce ainsi que le positivisme l’entend »
(La
Troisième République des lettres. De Flaubert à Proust, Le Seuil, 1983, p. 112).
[7]
L’Avenir de la science, Garnier-Flammarion, 1995, p. 247,358,374.
[8]
Simone de Beauvoir,
La Cérémonie des adieux suivie de Entretiens avec Jean-Paul Sartre,
Gallimard, 1981, p. 209.
[9]
Voir
L’Affaire Henri Martin, Gallimard, 1953.
[10]
Exposé devant le Groupe d’études sartriennes, demeuré hélas inédit.
[11]
Jean-Jacques Brochier réservait cette dernière formule à Camus ; c’est le titre d’un pamphlet qu’il publia en 1970, réédité en 2001 aux Éditions La Différence.
[12]
Anna Boschetti,
Sartre et « Les Temps modernes », Minuit, 1985.
[13]
Dans
L’Amour des commencements, Gallimard, 1986.
[14]
Voir « Piliers d’un succès : portrait de Sartre en pont »,
La Naissance du phénomène
Sartre. Raisons d’un succès 1938-1945, I. Galster éd., Le Seuil, 2001, p. 111-141.
[15]
C’est l’expression qu’emploie, en mauvaise part, Pierre Boutang dans
Sartre est-il un possédé ?, La Table ronde, 1947, p. 35.
[16]
Entretiens avec Jean-Paul Sartre,
op. cit., p. 242.
[17]
Tout d’abord dans une communication (« Enseigner Sartre ») pour une décade de CerisylaSalle (juin 1979), puis dans un article intitulé « Sartre et ses audiences américaines » (voir respectivement
Études sartriennes, n° II-III, Paris X, Publidix, 1986, p. 291-300, et
Les Temps
modernes, n° 503, juin 1988, p. 131-155).
[18]
Entretiens avec Jean-Paul Sartre,
op. cit., p. 541.
[19]
Carnets de la drôle de guerre, Gallimard, 1995, p. 178.
[20]
L’Idiot de la famille, Gallimard, 1971, t. 1, p. 824.
[21]
Ibid., p. 827-828.
[22]
Ibid., p. 829 et 831.
[23]
« Modèles scolaires dans l’écriture sartrienne :
La Nausée, ou la “narration” impossible »,
Revue des sciences humaines, n° 174, avril-juin 1979, p. 83-103.
[24]
Voir «
La Nausée ou le désastre de Lanson »,
Roman 20/50, n° 5, juin 1988, p. 43-54, et
le commentaire que J. Deguy a donné de
La Nausée pour la collection Foliothèque, Gallimard,
1992.
[25]
Pour plus de détails, voir notre
Sartre contra
Nietzsche, Presses universitaires de
Grenoble, 1996 (chap. 2).
[26]
Ce sont respectivement les traductions de J. Hardy pour Les Belles Lettres (1932), de
R. Dupont-Roc et J. Lallot pour Le Seuil (1980), de M. Magnien pour Le Livre de Poche (1990).
[27]
Carnets de la drôle de guerre,
op. cit., p. 505.
[28]
Entretiens avec Jean-Paul Sartre,
op. cit., p. 237. Rappelons que Lanson dirigea l’ENS de
1919 à 1927.
[29]
Qu’est-ce que la littérature ?, Situations, II, p. 141.
[30]
« Jésus la Chouette », Écrits de jeunesse, Gallimard, 1990, p. 168. Voir la Notice de
Michel Contat sur ce texte.
[34]
Entretiens avec Jean-Paul Sartre,
op. cit., p. 245.
[36]
L’Idiot de la famille, Gallimard, 1971, t. 1, p. 975.
[37]
L’Idiot de la famille, Gallimard, 1971, t. 2, p. 1125-1126.
[43]
Pour une analyse plus détaillée, qui tient notamment compte des articles de Marc Kravetz
sur le syndicalisme étudiant, antérieurs à mai 68, voir Howard Davies,
Sartre and « Les Temps
modernes », Cambridge University Press, 1987, p. 186-187 et 191-194.
[44]
Voir Annie Cohen-Solal,
Sartre 1905-1980, Gallimard, 1985, rééd. « Folio/essais », 1989,
p. 306.
[45]
Voir Jacques Lecarme, «
Les Mots de Sartre : un cas-limite de l’autobiographie ? »,
Revue
d’Histoire littéraire de la France, novembre-décembre 1975, p. 1047-1066.
[46]
C’est ainsi que
L’Idiot de la famille (
op. cit., t. 1, p. 846) redéfinit le concept freudien de
scène primitive.
[47]
Nous nous permettons de renvoyer sur ce point à notre article, « Stendhal ou le refuge
perdu de Jean-Paul Sartre », dans
Silences de Sartre, Presses universitaires du Mirail, 1995
(réédition augmentée prévue courant 2002).
[48]
« La scolarité de Poulou, conclut Geneviève Idt, n’a d’autre finalité que de l’isoler des
“fils du peuple” » ; l’individualisme bourgeois le prépare à la solitude du créateur (
Les Mots. Une
autocritique « en bel écrit », Belin, 2001, p. 24).
[49]
Op. cit., t. 2, p. 1136.
[50]
Critique de la raison dialectique précédé de « Questions de méthode », Gallimard, 1960,
rééd. 1985, t. 1, p. 58.
[51]
Jean-Paul Sartre, Hachette, 1993.
[52]
L’Idiot de la famille,
op. cit., t. 1, p. 13.
[54]
Op. cit., p. 53.
[55]
« Un auteur scandaleux », Sens et non-sens, Nagel, 1966, p. 80 ;
Entretiens avec Jean-Paul Sartre,
op. cit., p. 184.
[56]
Voir les mises au point de Michel Picard,
La Lecture comme jeu, Minuit, 1986 (chap. 6),
et Antoine Compagnon,
Le Démon de la théorie, Le Seuil, 1998 (chap. 7).
[57]
Œuvres romanesques,
op. cit., p. 15-16.
[58]
Lettres au Castor et à quelques autres, Gallimard, 1983, p. 196-197.
[60]
Op. cit., p. 289.
[61]
Situations, II,
op. cit., p. 138.
[63]
Ibid., p. 122-123.
[65]
Op. cit., p. 515.
[66]
Ainsi dans « Un nouveau mystique »,
Situations,
I, 1947, Gallimard, 1980, p. 136-137.
— Sur ce thème de l’incendie verbal voir le chapitre I de notre
Jean-Paul Sartre,
op. cit.
[67]
« Ecrire pour son époque »,
Les Temps modernes, juin 1948, p. 2118.
[68]
Entretiens avec Jean-Paul Sartre,
op. cit., p. 201.
[69]
Propos tenus à Michel Contat,
Œuvres romanesques,
op. cit., p. 1669.
[70]
Entretiens avec Jean-Paul Sartre,
op. cit., p. 200.
[71]
Ces deux références possibles ont été signalées par Jacques Lecarme dans sa « Table des
allusions et concordances intertextuelles dans
Les Mots »,
Pourquoi et comment Sartre a écrit
« Les Mots », M. Contat éd., PUF, 1996, p. 262.