Revue d'histoire littéraire de la France
P.U.F.

I.S.B.N.9782130526148
176 pages

p. 417 à 441
doi: 10.3917/rhlf.023.0417

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Vol. 102 2002/3

Ajoutons un peu au Dictionnaire des idées reçues : « Jean-Paul Sartre — Toujours en classe ». De fait, a-t-il jamais quitté l’école ? N’est-il pas le parangon d’un type de littérateur volontiers déprécié, l’écrivain scolaire ? Ni maudit (Baudelaire), ni dandy (encore Baudelaire), ni mondain (Proust), ni ultramontain (le cardinal Paulhan), ni médecin (Céline) ni demi-saint (Bernanos), ni voleur (Genet), ni travailleur (Georges Michel, horloger dont Sartre fit publier le théâtre). Non, rien de tout cela, mais les doigts inéluctablement tachés d’encre du bon élève devenu professeur. De l’influence de l’école, néanmoins, Sartre s’est défendu : par la raillerie satirique, par la parodie, enfin par une analyse critique de l’institution pédagogique — allant jusqu’à favoriser, dans Les Temps modernes, après mai 1968, quelques explosions dirigées contre l’Université. Surtout, il a constamment voulu « dé-classiciser » la littérature, cherchant à faire souffler dans les classes et les livres le vent violent du présent.
 
UN ÉCRIVAIN SCOLAIRE ?
 
 
C’est dès le premier succès de Sartre, La Nausée, que se met en place un schème de réception de l’œuvre : Sartre a du talent, voire du génie, mais pour autant qu’il réussit à effacer le professeur en lui. Ainsi, dans Vendredi, le 6 mai 1938, Armand Petitjean, tout en saluant « un talent énorme », note que « les plus mauvais passages de La Nausée sont, de loin, ceux où Sartre nous donne l’impression, non point d’un homme qui médite sur son existence, mais d’un professeur qui espère, par la méthode du roman, se délivrer de ses leçons de philosophie ». Et voici André Rousseaux, dans Le Figaro du 28 mai : M. Sartre est un écrivain, la chose est rare, et il a « le sentiment de l’humanité », mais « cela devient sous sa plume une dissertation sur la personnalité », etc. [1]. Inutile d’insister, l’affaire est jugée, et Céline prononcera la même sentence, dix ans plus tard, en 1948, sur un ton bien fâché, dans son pamphlet « A l’agité du bocal », puisque le « Portrait de l’antisémite » écrit par Sartre, et où il était mis en cause, ne recueille pas ses suffrages : « Je parcours ce long devoir, jette un œil, ce n’est ni bon ni mauvais, ce n’est rien du tout, pastiche… […] Toujours au lycée, ce J.-B.S. ! » [2]. Et d’attribuer à Sartre la note de… 7/20. (Bien loin de celles que Céline revendiquait pour son antisémitisme — notes d’infamie, hélas).
Sous la plume de Georges Bataille, lors de la polémique qui l’opposa à Sartre après la parution de L’Expérience intérieure (1943), on pourrait trouver des condamnations analogues — d’une philosophie de professeur. A la différence du héros d’un roman de Bataille, Le Bleu du ciel, héros qui, lycéen, se donne des coups de porte-plume dans le dos de la main gauche, faisant ainsi couler, dès ses jeunes années, un sang de gauche forcément révolutionnaire, Sartre n’aurait jamais fait de son porte-plume qu’un usage conforme aux usages scolaires les plus attendus. Mais comment, au juste ?
La distribution des vies
D’une certaine façon le destin de Jean-Paul Sartre s’est joué vingt ans avant sa naissance, en 1885. Cette année-là, celui qui sera son oncle, Georges Schweitzer, reçoit, nous racontent Les Mots, « à titre de second prix d’arithmétique » (p. 164 [3] ), un petit livre intitulé L’Enfance des hommes illustres. Le livre lui profita-t-il ? A chacun d’en juger : il devint Polytechnicien. L’ouvrage, ou le conte [4], étant demeuré dans la famille Schweitzer, Poulou, l’enfant prodige, y trouva un modèle d’existence : la distribution d’un prix à son oncle tourna pour lui à la distribution de vie. Devenant un grand homme à venir, renversant l’ordre du temps et plaçant dès son commencement les signes de sa gloire future, le jeune Poulou s’affecte ou s’infecte de ce qu’il nommera l’illusion biographique.
Or cette illusion biographique est aussi républicaine. 1885 : nous sommes dans l’orbe temporel des lois scolaires de la IIIe République. Sartre fut l’un des parfaits produits de la méritocratie républicaine, mais aussi la victime des préoccupations idéologiques propres à la République. Trois facteurs se mêlent ici. Tout d’abord la défaite de 1870, qui engendre en France, par compensation ou esprit de revanche, un besoin de grands hommes : Sartre le note dans Les Mots, « battue, la France fourmillait de héros imaginaires dont les exploits pansaient son amour-propre » (p. 97). Il y a, d’autre part, le dessein de forger des pendants laïques aux vies de saints. Ce n’est point par hasard qu’un Péguy, chantre de Jeanne d’Arc, mais mélangeant contre toute attente, selon le mot cruel de Lavisse, l’eau bénite et le pétrole (laïque) de la Commune, ouvrit ses républicains Cahiers de la quinzaine à des « Vies des hommes illustres » signées de Romain Rolland : dans la quatrième série (année 1902-1903) des Cahiers, le numéro 10 est consacré à « Beethoven », dans la septième série (1905-1906), le numéro 18 aborde la « vie de Michel-Ange » : « I. La lutte ». La fin (« II. L’abdication ») paraîtra dans la huitième série, année 1906-1907 [5]. Enfin, comme l’a montré Antoine Compagnon en citant un texte de Gustave Lanson, la Troisième République assigne à la littérature, entre la religion qui s’exténue et la science qui ne peut (encore) tout résoudre, la fonction de proposer une éthique par provision, une direction des consciences appuyée sur l’idée de l’immortalité par la gloire [6]. N’était-ce pas (ajouterais-je) déjà l’analyse d’Ernest Renan dans L’Avenir de la science, ces « Pensées de 1848 » publiées en 1890, et où la catégorie du religieux est redéfinie comme « l’aspiration à l’idéal », et donc « la culture intellectuelle et morale » ? Le saint moderne, c’est l’homme cultivé — comment oublier l’exclamation (trop) confiante de Renan : « Moi qui suis cultivé, je ne trouve pas de mal en moi », etc. [7]
Ainsi l’enseignement laïque de la Troisième République fournit à Sartre le moule où couler sa vie. Tout petit, note-t-il dans Les Mots, il savait déjà que la fin de son existence se comparerait à celle de Beethoven : « plus aveugle encore que Beethoven ne fut sourd, je confectionnerais à tâtons mon dernier ouvrage » (p. 167) — ce qui se produisit pour L’Idiot de la famille, inachevé pour cause de cécité. Mais ce sont, plutôt que Beethoven, Victor Hugo et Émile Zola qui formaient les saints du jeune Sartre. Il le dira, sur son vieil âge, à Simone de Beauvoir : « Ça comptait beaucoup les vies de Victor Hugo, de Zola » [8]. Deux héros de la Troisième république, deux hommes qui avaient su faire succéder à leurs succès de plume un engagement éclatant dans le champ politique : Hugo contre Badinguet, Zola pour Dreyfus. Sartre, les imitant en quelque sorte, s’en prendra à Hitler et Pétain (le couple Jupiter/Egisthe des Mouches), à de Gaulle et à Franco, et il voudra faire du matelot Henri Martin, qui dénonçait la guerre d’Indochine, son capitaine Dreyfus [9]. Avantage à Hugo, cependant, plutôt qu’à Zola : génie polygraphe et abondant, défenseur des laiderons (Gwynplaine, Quasimodo) et théoricien du grotesque, il avait tout pour séduire Sartre, qui dans Les Mots réincarne Hugo le patriarche dans le grand-père Schweitzer, et Hugo l’homme-siècle en lui-même, né alors que ce siècle avait peu d’ans, et désireux de se faire, selon le célèbre explicit du livre, « tout un homme, fait de tous les hommes, et qui les vaut tous, et que vaut n’importe qui ».
Un succès de professeur ?
Geneviève Idt, à qui j’emprunte ce parallèle entre Sartre et Hugo [10], ajoutait que Sartre fut, après la deuxième guerre mondiale, comme un Hugo de l’enseignement secondaire : de même que Hugo aurait trouvé son public grâce à l’alphabétisation conduite, dans les écoles communales, par la Troisième République, de même Sartre aurait rencontré le sien grâce à l’accès à la philosophie d’un public de lycéens et d’étudiants plus large. Hugo, poète pour classes communales, et Sartre/Camus, philosophes pour classes terminales [11] ?
En effet, si, délaissant la question du moule dans lequel s’est forgé le schème de la vie de Sartre, on s’interroge sur les raisons de son succès en 1945, on tombe d’abord sur un modèle explicatif qui remet doublement l’écrivain à l’école.
Ce modèle, construit par une élève de Pierre Bourdieu, Anna Boschetti, impute le succès de Sartre à trois facteurs : son prophétisme politique, qui aurait répondu à une demande sociale forte en 1945, l’addition qu’il effectue en sa personne de légitimités diverses, et enfin son habile stratégie dans le champ littéraire [12]. Arrêtons-nous sur les deux derniers facteurs. La stratégie : à une époque où se démocratise l’enseignement de la philosophie, Sartre, philosophe moins technique que bien d’autres (Husserl ou Heidegger, par exemple), offrait le double avantage d’être lisible et de s’inspirer de la philosophie allemande ; philosophe mais écrivain et passeur, il aurait même réussi ce tour de force de traduire en langage philosophique (avec le concept de pour-soi, inquiète non-coïn-cidence avec soi) l’image flatteuse qu’un intellectuel se forme de lui-même. Les témoignages abondent d’anciens élèves — Pontalis, pour n’en citer qu’un [13] — qui rapportent, admiratifs, quel merveilleux professeur de philosophie fut Jean-Paul Sartre — après tout, était-ce à Raymond Aron, amateur de tennis, qu’on eût pu demander à la fois des cours sur Heidegger et des leçons de boxe ? Écrivain, philosophe, boxeur amateur : on a déjà compris que Sartre pratique le cumul d’excellences ; n’est-il pas, de plus, professeur et créateur, auteur et théoricien, universitaire (l’ENS, l’agrégation) et pilier de bistrot… De là une aptitude rarissime à un dialogue avec plusieurs publics. Bref : Sartre serait une espèce de super-« bon élève », un caméléon de l’intelligence, le Oudini de l’esprit ou le khâgneux absolu, apte, selon le mot de Pascal, à « savoir quelque chose de tout » plutôt que « tout d’une chose ».
Que le succès de Sartre soit en grande partie lié à son accueil par la jeunesse intellectuelle, c’est un point incontestable. Il me semble que Sartre le savait bien, et qu’il a donné une représentation de cet heureux rapport en peignant, dans Les Chemins de la liberté, les relations réussies de Mathieu, professeur de philosophie, avec le jeune et sympathique Boris. Mais Boris ne demande à Mathieu nulle leçon… J’ai eu l’occasion de le montrer ailleurs : ceux que l’existentialisme sartrien a séduits, il est très probable que ce fut en tant que non dogmatique, en tant que philosophie de l’ambiguïté et de la responsabilité individuelle [14]. Là-dessus, tous les témoignages s’accordent, aussi bien de Francis Jeanson (Le Problème moral et la pensée de Sartre, 1947) que de Maurice Merleau-Ponty (« Un auteur scandaleux », 1947, repris dans Sens et non-sens), de Gilles Deleuze (Dialogues, 1977) que de François Maspero (Les Temps modernes, octobre-décembre 1990) : Sartre apparut non comme un modèle exemplaire mais comme un « courant d’air » (Deleuze), non comme un prêcheur mais comme un libérateur — bref, un Socrate moderne ou plus exactement un « Socrate du néant » [15], qui posait des questions sans les résoudre, renvoyant chacun à l’exigence de juger selon soi-même (Merleau-Ponty).
Reste que la référence à Socrate ne fait pas sortir Sartre du champ de la pédagogie : simplement, le prix d’excellence est devenu prix de non-savoir, l’élève hors de pair s’est mué en maître d’exception, celui qui prend le beau risque d’enseigner le refus des maîtres, comme l’Oreste des Mouches osait ne pas devenir le chef d’Argos qu’il avait délivrée.
Par ailleurs le non-didactisme de Sartre, en matière de morale, n’a pas empêché son œuvre de très vite devenir un objet sinon éthique, du moins didactique. Le signataire de ces lignes est loin de s’en plaindre, qui passa l’agrégation de lettres alors que le programme, trois ans après la mort de Sartre, donc en 1983, comportait Le Diable et le bon Dieu, celle de ses pièces que Sartre déclarait préférer [16]. Les Mots figurèrent à leur tour au programme de divers concours nationaux (écoles d’ingénieurs, ENS …), et l’on peut espérer qu’un jour La Nausée ou Le Mur, Huis clos ou Les Séquestrés d’Altona bénéficieront de l’attention critique qu’impliquent en France ces inscriptions « au programme ». En ce sens, et si l’on reprend la fausse étymologie qui relie classique à classe (Furetière dans son Dictionnaire, en 1690 : les auteurs « qu’on lit dans les classes, les écoles »), Sartre est très vite devenu un classique.
Plus vite encore, peut-être, aux États-Unis qu’en France. Oreste Pucciani a retracé la fortune de Sartre, après 1945, dans le Nouveau Monde [17]. D’une part, en résumant la chronologie des traductions de l’œuvre (1947, L’existentialisme est un humanisme et Huis clos; 1948, Le Mur, les Réflexions sur la question juive, L’Imaginaire, l’Esquisse d’une théorie des émotions; 1949, La Nausée et Les Mains sales; 1956, L’Être et le Néant). D’autre part, en montrant comment deux centres universitaires ( UCLA, avec Pucciani lui-même, Boulder dans le Colorado, avec Hazel Barnes, traductrice de L’Être et le Néant), ont formé des générations de chercheurs à la lecture des textes littéraires, puis — malgré l’opposition de l’Establishment analytique — philosophiques de Sartre.
Une vie, donc, de professeur à succès, et dont des professeurs firent le succès… Tout cela reste néanmoins extérieur aux principes mêmes de l’écriture sartrienne. Mais au fait, d’où viennent-ils, sinon encore de l’école ?
L’écriture prolonge l’école
Lorsque la vocation d’écrivain du jeune Poulou se déclare, son grand-père lui recommande de choisir un second métier : « le professorat laissait des loisirs; les préoccupations des universitaires rejoignent celles des littérateurs; je passerais constamment d’un sacerdoce à l’autre; d’un même mouvement je révélerais leurs ouvrages à mes élèves et j’y puiserais mon inspiration » (p. 129). Leçon fort bien retenue, à en croire ce que Sartre dira à Beauvoir à la fin de sa vie : « Je voyais un rapport entre le professeur de Lettres qui se forme un style en étant professeur, en corrigeant celui de ses élèves et ce même professeur usant du style qu’il avait ainsi étudié, pour faire un livre qui assurerait son immortalité » [18]. On apprend le style en l’enseignant : c’est en professant qu’on se fait écrivain.
Aussi Sartre s’amuse-t-il, dans Les Mots, à représenter cette connexion intime de l’écriture et de l’école : il se peint en « jeune créateur à son pupitre d’écolier » (p. 119) ; à ses cahiers de calcul ou d’analyse logique font pendant ses « cahiers de roman » (p. 170) ; peu doué pour écrire, il lui reste « la sueur et la peine » du « fort en thème » (p. 134) qui, devenu le « chantre d’Aurillac » où l’appellent ses fonctions de professeur, écrira inlassablement pour sauver l’humanité : « les cahiers tombaient sur le parquet l’un après l’autre » (p. 151).
Pour accomplir un pas de plus, il faut trouver en quoi l’écriture sartrienne est informée par l’école. On peut soutenir que de son expérience scolaire Sartre tire un de ses projets d’écrivain; une partie de sa méthode d’écriture; voire quelques-uns des principes qui guident sa pratique de critique littéraire.
1) Un projet général d’écrivain : Sartre a nourri et réalisé le désir de se faire auteur comique, et la critique a repéré depuis longtemps l’importance de la parodie, du grotesque et du carnavalesque dans ses textes narratifs (le Mardi-Gras dans La Nausée : « J’ai fesssé Maurice Barrès »), ou théâtraux (Huis clos ou le carnaval des morts-vivants, Nekrassov et la farce, etc.). Or d’où procède ce désir ? Peut-être des enfances sartriennes : « souffre-douleur pendant deux ans » à La Rochelle, selon le premier des Carnets de la drôle de guerre [19], donc en 1917-1919, l’élève Sartre s’en tire en se faisant bouffon. La découverte de sa risibilité subie l’a conduit à se défendre par le rire provoqué. Ce renversement sera explicité dans L’Idiot de la famille, à propos de l’invention par Flaubert de la figure « hénaurme » du Garçon, en des pages où le passage abrupt au discours direct libre laisse percer l’aveu autobiographique : « Ce qui était mon vice de constitution deviendra la source de mon pouvoir ; bouffon, je me libérerai en produisant ce que je subissais » [20]. Ainsi s’est produite une fixation « à l’âge de la risibilité » : vu de l’extérieur, sentant qu’on se désolidarise de lui par le rire et qu’on ne se met pas à sa place, l’enfant en vient à « éprouver une difficulté croissante à se mettre à sa propre place » [21]. Se dissociant d’elle-même, vouée à cette non-coïncidence avec elle-même qui définit aussi, on l’a vu, le pour-soi dans L’Être et le Néant, la personne cède la place à une persona risible, un « crétin magnifique », soucieux, ajoute Sartre, d’« illustrer le nom de son père en le déshonorant » [22]. Sartre (sartor, le tailleur) aurait-il voulu tailler en pièces le nom de son père (officier, polytechnicien) en se faisant auteur comique ?
2) A côté de ce dessein comique, il existe chez Sartre écrivain une profonde pulsion réaliste. Elle nous conduit vers la question de la méthode sartrienne d’écriture. En effet cette pulsion est donnée, dans Les Mots, comme une production de l’école. Geneviève Idt, avec de bons arguments, proposait, dans un article important [23], de lire dans les ordres de Charles Schweitzer concernant la description, et dans les efforts de Poulou pour lui obéir, une représentation de l’enseignement littéraire au lycée dans les années 1915-1917 : « Ah, disait mon grand-père, ce n’est pas tout d’avoir des yeux, il faut apprendre à s’en servir », et de rappeler comment Flaubert installait Maupassant devant un arbre et lui donnait « deux heures pour le décrire » (p. 131). Cette école de l’observation, cette leçon de choses chère à Jules Ferry, bref cette méthode expérimentale, Sartre la reprendra, estime G. Idt, dans le célèbre épisode du marronnier de La Nausée, où il s’appuie sur le canon de la description et de la narration, telles que les enseignaient l’école primaire ou le « petit lycée », tout en le masquant derrière des références culturelles trop modernes pour l’école : la description phénoménologique à la Husserl à coup sûr, peut-être aussi l’arbre de M. Taine des Déracinés.
Et l’Université ? Jacques Deguy, de son côté, a montré ce que le début de La Nausée, avec son « avertissement des éditeurs » et ses notes de bas de page vite abandonnées, devait à une parodie des éditions critiques préconisées par Gustave Lanson [24]. Il ne manque plus que les grandes classes du lycée ici : rassurons-nous, les sujets de dissertation que l’on y traite sont placés, cum grano salis, dans la bouche de l’Autodidacte. Par exemple celui-ci : « N’écrit-on pas toujours pour être lu ? » — à quoi semble répondre par la négative ce fait que le journal de Roquentin est donné pour trouvé par hasard dans ses papiers.
Ainsi l’écriture romanesque sartrienne dans La Nausée procéderait, pour partie, en élaborant (compliquant, voire parodiant) des exercices scolaires. Sartre apparaît comme l’un des premiers écrivains à prendre conscience de l’influence de l’école sur les manières d’écrire, et à agir en conséquence, c’est-à-dire avant tout à se défendre par la parodie. C’est ce que révélerait aussi son théâtre : l’un des objectifs que Sartre s’assigne, je me contente de le signaler ici, est de déconstruire les topoi scolaires qui décrivent le fonctionnement du spectacle. Le topos de la communion, par exemple (voir Copeau, Jouvet, ou bien Henri Gouhier dans L’Essence du théâtre, en 1943), contre quoi Huis clos, en 1944, représentation de la géhenne, propose une dramaturgie de la gêne : la torture par la luxure vue, la luxure de la torture contemplée, etc. [25] Ou bien le topos de la purgation de et par la terreur et la pitié, contre quoi Les Séquestrés d’Altona (1959) met en scène un monstre — Frantz von Gerlach a torturé ses semblables, si bien qu’il en est devenu à jamais dissemblable —, un monstre qui, découvert, suscite (par exemple chez sa belle-sœur Johanna) une terreur sans purgation possible, et point de pitié mais un dégoût absolu; ainsi est déjouée l’antique catégorie aristotélicienne du philantropon (Poétique, 1456 a 21) : le « sentiment d’humanité » ou « ce qui éveille le sens de l’humain », ou « la sympathie » [26].
3) Considérons maintenant la critique littéraire telle que Sartre l’a pratiquée, avant tout dans les articles rassemblés dans Situations, I, mais aussi dans le troisième des Carnets de la drôle de guerre, où est passé au crible, sans ménagements, le début de L’Éducation sentimentale : on ne peut manquer d’être frappé par l’importance qu’y prennent des remarques techniques sur l’emploi des temps, le choix des verbes et des voix verbales, ou la structure des phrases. Là encore, l’influence de l’école se fait sentir : Sartre appartient à ce que Gilles Philippe, dans un beau livre (à paraître chez Gallimard, « Bibliothèque des idées », 2002), nomme le « moment grammatical de la littérature française », qui place, de 1890 à 1940, la grammaire au cœur de tous les débats critiques. Ainsi Gide se montre-t-il, dans son Journal, obsédé par la difficulté de trouver un équilibre entre purisme et hardiesses, ainsi Proust répondant à Thibaudet dans La NRF, parle-t-il, en janvier 1920, à propos de Flaubert et de son emploi de l’imparfait, de la « beauté grammaticale » des grands textes littéraires. Or Sartre, estime G. Philippe, représente « le sommet absolu » de la « grammaticalisation de la “critique d’auteur” », et il montre en particulier tout ce que la conception sartrienne du style doit à L’Art de la prose (1908) de Gustave Lanson, livre que Sartre médite et enrichit, au point de faire de Situations, I un grand livre de stylistique.
N’allons pas trop loin cependant : Sartre n’est pas dans les meilleurs termes avec l’école, trois indices nous le suggèrent. D’abord le recours constant à la parodie de modèles d’écriture scolaires, on l’a dit (encore qu’on puisse la suspecter d’être elle-même d’essence potache ?). Mais aussi la mise en scène, dans La Nausée, d’une crise du savoir, à travers la figure de l’Autodidacte : découvrir son mode de lecture (il dévore dans l’ordre alphabétique d’auteur les livres de la Bibliothèque de Bouville) contribue à décourager Roquentin d’écrire sa biographie de Rollebon, parce qu’un tel mode pose le problème de l’ordre de la connaissance — comment apprendre en échappant à l’arbitraire ? S’alphabétiser, est-ce souscrire à la dictature de l’alphabet ? Enfin, dans Les Mots, lorsque pour Poulou éclate la ressemblance entre « cahier de romans » et « cahier de devoirs », auteur d’un côté, élève et futur professeur de l’autre, socialisée ou scolarisée sa plume alors lui tombe de la main (p. 137). Si la littérature n’est plus qu’une province de l’enseignement, elle cesse d’être désirable.
 
LA PETITE ET LA GRANDE SATIRE : CHAHUT ET RÉVOLUTION
 
 
Pourtant, Poulou devint Sartre : sans jamais cesser d’écrire. Qu’est-ce qui lui rendit la littérature possible ? C’est-à-dire : qu’est-ce qui lui permit de mettre à distance l’influence scolaire ? Pour Sartre, la question est aussi celle de l’écart à prendre avec cette « atmosphère universitaire » dans laquelle il fut élevé [27], et en particulier avec la figure de son grand-père, Charles ou Karl Schweitzer, professeur d’allemand (comme son fils l’oncle Émile), et ami du directeur de la Revue pédagogique, à en croire Les Mots (p. 77). Sartre va donc se lancer dans le chahut : entreprendre de chahuter l’école par et dans la littérature. Sous cet angle, le chahut est exemplaire qui fut organisé contre Lanson, dans une revue de fin d’année à l’ENS, et où, se rappellera Sartre devant Beauvoir, « je jouais Lanson, le directeur » [28].
Ce chahut vivant de mars 1925 s’inscrit entre deux autres que connut Sartre, mais qu’il textualisa, et qu’on peut dater respectivement de 1917-1922 puis de 1968-1971. En s’appuyant sur une distinction formulée dans une page de Qu’est-ce que la littérature ?, on les opposera comme la petite et la grande satire, avant de voir comment dans Les Mots sont reprises et dépassées ces deux formes.
1917-1922 et la petite satire
Par petite satire Sartre entend « le rire impitoyable d’une bande de gamins devant les maladresses de leur souffre-douleur » [29]. C’est, on l’a rappelé, ce qu’il vécut en 1917-1919 au lycée de La Rochelle : à la fois comme élève risible, martyr de la sous-humanité, et comme participant actif du chahut dirigé contre le professeur de lettres. De cette dernière expérience Sartre donnera une transposition romanesque dans « Jésus la Chouette, professeur de province », écrit en 1922. Le titre suffit à indiquer que le sacerdoce professoral va tourner au martyre. Sartre recourt à trois des procédés les plus classiques de la satire : l’onomastique signifiante, la catégorisation en types, l’événement diégétique à forte valeur symbolique.
Le nom du professeur chahuté, dans ce roman de jeunesse, parle de lui-même : M. Loosdreck, et Sartre, germaniste, ne pouvait ignorer le sens de « los » (préfixe qui signifie « lâcher »), ou de « Los » (destin, sort), ou surtout la valeur scatologique de « Dreck » en allemand. Dans une nouvelle, « L’ange du morbide », écrite peu après « Jésus la Chouette », le personnage principal, encore un professeur, se nommera « Louis Gaillard » : par antiphrase, puisqu’il n’est ni souverain ni robuste, mais tout juste capable de feindre de tomber amoureux d’une poitrinaire, qu’il n’arrive même pas à violenter. — Sartre se plaît à décrire des « types de professeurs » [30] : pour tous, l’attente de la retraite et du ruban rouge, mais du raté chahuté on distinguera l’agrégé conteur obsessionnel d’anecdotes, le prof. poète régionaliste (un Alsacien), et la Sévrienne, délicatement dessinée : « une maigre jeune fille, sans fards ni poudre, avec l’air chaste et sérieux d’une institutrice » [31]. — Le récit se termine par le suicide de M. Loosdreck, qui se jette sur la voie du tramway : la baladeuse lui passe sur les jambes à la hauteur de la cuisse. Un professeur n’est pas un homme entier : mais un raccourci. Même pas un décapité (comme le Troppmann de Bataille, dans Le Bleu du ciel, dont le patronyme de guillotiné fait un acéphale d’honneur), mais un cul de jatte ou un nabot, une moitié d’homme ou un homme séparé en deux. Bref, un « pauvre cadavre rompu » [32], l’exact opposé de ce « tout un homme » qu’on rencontrera à la fin des Mots.
Leurs méthodes pédagogiques rachèteraient-elles ces sous-hommes ? Comment ces professeurs enseignent-ils la littérature ? M. Loosdreck « nous lisait des vers et nous faisait part de ses impressions personnelles sur les poèmes » [33]. On chercherait en vain quoi que ce soit de précis sur un modèle rhétorique (production de textes), ou un modèle lansonien (histoire littéraire). Ici se dessine ce que confirmeront Les Mots, et l’on y reviendra donc : ce n’est pas à l’école que la littérature s’apprend. Sartre le dira très clairement à Beauvoir : à La Rochelle, reprenant les habitudes parisiennes de sa grand-mère Louise Schweitzer, il s’abonne à un cabinet de lecture, emprunte des livres à la Bibliothèque de la mairie, romans policiers ou d’aventures [34]. L’accès à la « grande » littérature n’interviendra qu’une fois Sartre revenu à Paris, au lycée Henri IV, à partir de la première, grâce à Paul Nizan, qui fera découvrir à son ami Proust, Conrad, Giraudoux (encore Sartre le trouvait-il « crispé »), Morand, les surréalistes. Adieu à Paul Bourget et à Claude Farrère.
A quoi sert donc une scolarité littéraire, si elle ne fait pas découvrir la littérature ? Eh bien, Sartre répondrait qu’il y a parfois d’heureuses rencontres, et il évoquerait M. Georgin, cet « excellent professeur » qui fut le sien en première A [35]. (Ce qui n’empêcha point Sartre de peindre sous de moqueuses couleurs le pédagogue des Mouches, humaniste antique anachroniquement frotté de Gide et de Giraudoux, et qui ne prépare en rien Oreste à l’action.) Ou bien il soulignerait qu’on peut découvrir la philosophie, par le biais de tel sujet de dissertation sur le temps, qui conduit à Bergson, et de là aux belles années de l’ENS. Ou enfin il ferait ressortir que l’école vaut avant tout comme apprentissage de la vie en société. Ce qu’il aura l’occasion de montrer nettement à propos de Flaubert.
Flaubert au collège ou mai 68 au XIXe siècle
Abordant L’Idiot de la famille, on quitte la petite satire pour la grande, c’est-à-dire celle qui est de type politique et fut (toujours selon la même page de Qu’est-ce que la littérature ?) illustrée par Beaumarchais, Paul-Louis Courier, Vallès, Céline.
Gustave Flaubert, tel que l’analyse Sartre, commence par être un enfant qui se voue à l’imaginaire, un acteur contrarié devenu futur écrivain par compensation, tout occupé à créer un « contre-cosmos avec des mots » [36]. Pour lui l’entrée au collège de Rouen vaut comme affrontement avec le réel. Qu’y rencontre-t-il ? Une double structuration sociale, une « double appartenance » que Sartre décrit en reprenant un couple de concepts qu’il a élaboré dans la Critique de la raison dialectique, parue en 1960 : le groupe et la série. D’un côté, les collégiens s’intègrent à des groupes, « sur le cailloutis de la cour, au réfectoire, au dortoir », et sont alors unis par une relation « directe, éthique d’abord, humaine »; mais de l’autre, comme tout collégien, Flaubert entre dans « l’ensemble sériel des solitudes atomisées par la concurrence », puisque la valeur de chaque élève n’est appréciée que par rapport à celle de tous les autres, dans une relation de dépendance indirecte (passant par les professeurs) et circulaire [37].
(Remarque : les notions de groupe et de série sont utilisées pour penser l’expérience scolaire de Flaubert, mais Sartre ne les a-t-il pas construites à partir de sa propre vie d’écolier ? En tout cas, on le verra, elles apparaissaient déjà pour décrire cette dernière dans Les Mots).
Deux déterminations sociales sont à l’œuvre ici : d’une part, la bourgeoisie lutte contre les restes de la féodalité en introduisant dans l’enseignement le principe de l’égalitarisme — se tournant vers un enfant, le professeur, dans son souci de neutre équité, ne vise en lui qu’un je formel, « l’universalité abstraite du “Je pense” kantien » [38]; de plus, toute la structuration réglée et quantifiée du temps scolaire impose le même rythme unifiant, quelles que soient les temporalités idiosyncrasiques de chacun (les rêveurs et les vifs, etc.). D’autre part, s’il y a « sérialisation compétitive », c’est parce que « le système scolaire est intentionnellement structuré à l’image de la société de compétition » qu’est la France de 1830 [39]. Chaque collégien est « jeté dans une circularité sérielle que l’appareil d’État a conçue expressément pour introduire aux compétitions sélectives des adultes sur le marché » [40]. S’inspirant de la célèbre analyse marxiste de la réification de la marchandise, Sartre conclut à une triple « Verdinglichung » qui s’opère au collège : de l’écolier (identifié à ses notes), des relations humaines (sérialisation, hiérarchisation, élimination), du contenu du savoir (homogénéisé pour fournir matière à l’évaluation des élèves).
Encore convient-il de replacer soigneusement ce système dans l’Histoire. Entre 1830 et 1880, estime Sartre, le dispositif ne produit que des éliminations virtuelles : les jeunes bourgeois font « leurs humanités », mais se savent « casés d’avance », le lycée n’est guère ouvert aux enfants des couches défavorisées. En revanche, à partir de 1880, lorsque, avec la promotion sociale de la petite bourgeoisie radicale, le nombre augmente des « candidats à la culture », le baccalauréat devient plus sélectif, le dispositif d’éviction joue à plein, et engendre deux types de monstres, les cancres et les prodiges (on verra que Sartre se targue d’avoir été les deux à la fois). Enfin, « dans ces dernières années », c’est-à-dire vers mai 1968, le nombre croissant d’élèves dans le secondaire rend manifeste à ceux qui veulent entrer à l’Université « l’absurdité criminelle du système » [41]. On comprend pourquoi Sartre citait, en ouverture de son étude de la scolarité de Flaubert, cette inscription relevée sur les murs de mai : « Celui qui dépose un chiffre sur une copie est un con ».
Mai 68, ce serait donc, selon les termes de cette analyse, la revanche du groupe sur la série, la victoire d’une sociabilité juvénile sur la socialisation imposée par les adultes, une espèce de vaste chahut révolutionnaire. Or le collège de Rouen a connu lui aussi, son mai 68 : au printemps 1831, l’élève Clouet et quelques camarades refusent de se confesser ; affrontement avec l’aumônier et le proviseur, « le collège s’insurge par solidarité avec Clouet », ose « grève sur le tas, occupation des locaux », les enfants se rêvent au pouvoir, « les grévistes […] sont en train de changer la vie » [42]. Hélas, Flaubert n’entre au collège, selon Sartre, qu’en octobre 1831 ou dans les premiers jours de 1832 : trop tard… Cette insurrection est devenue mythique, et le renvoi de Gustave, en décembre 1839, pour avoir chahuté un suppléant, n’a pas la même grandeur.
Ainsi Sartre pense-t-il le système scolaire que connut Flaubert en fonction ou tout au moins au regard des événements de mai. Autre signe de leur impact sur lui, il ouvrira largement sa revue à la critique de l’Université (au prix de la démission de Bernard Pingaud et J.-B. Pontalis) : contentons-nous de rappeler deux textes importants, parus à dix ans de distance [43]. La livraison d’avril 1970 des Temps modernes s’ouvre par un article ravageur d’André Gorz, intitulé « Détruire l’Université ». Pour radicale qu’elle soit, l’analyse ne manque pas d’intérêt : dans la mesure, explique Gorz, où la majorité des bacheliers tend à entrer en Faculté, « le droit aux études et le droit à la promotion sociale ne peuvent plus aller de pair ». Dès lors, « l’accès aux études est libre, mais les études ne mènent à rien », ne débouchant pas automatiquement sur une (belle) carrière. Comment sortir de cette contradiction ? Gorz concluait que l’Université ne sert à rien, ne dispensant ni une culture utile (adaptée aux demandes de l’économie capitaliste), ni une culture rebelle (révolutionnaire). Irrécupérable, donc à détruire. L’ironie de l’Histoire a fait que les prémisses de ce raisonnement ont été reprises quasiment à l’identique par les hérauts de la pensée libérale, qui concluent cependant à la nécessité non de supprimer l’Université, mais de l’adapter du mieux possible à la demande économique — de la « professionnaliser », comme disent les capitaines d’industrie, leurs petits soldats et leurs ministres intègres, serviteurs du « marché ».
Dans le numéro d’avril 1980, le mois même de la mort de Sartre, c’est Gérard Granel qui lance un « Appel à ceux qui ont affaire avec l’Université en vue d’en préparer une autre ». J’en retiens une définition et un vœu. La définition est celle de l’Université, « dans ses grands moments », comme « tourbillon poético-politico-philosophique dans lequel l’existence historique des peuples travaille au savoir de lui-même ». Voilà qui nous honore, nous autres universitaires, ainsi allégés de devenir, idéalement, tourbillonnants : « un scandale public, un espoir général, une matrice pour les formes d’un monde à venir ». Que reste-t-il à souhaiter ? Que l’Université, à côté des écoles et instituts articulés sur les besoins sociaux (de la production), se dote d’un Centre critique, « qui ne doit obéir à rien et n’être utile à rien », ni un pouvoir ni un organisme de collation de grades, mais un espace de « scholè », c’est-à-dire de loisir, voué à agiter la question des principes qui fondent les sciences. On croirait que Gérard Granel parle du Collège de France… Ou bien dessine-t-il ce qui sera le Collège de philosophie ?
Est-on proche, avec tout cela, de la la réforme de l’enseignement supérieur incluse dans le projet, hélas perdu, de Constitution que Sartre avait rédigé, au printemps 1941, pour le groupe de résistance intellectuelle « Socialisme et liberté » [44] ? En tout cas, on est loin des perspectives auxquelles Les Mots vouaient le chantre d’Aurillac : « j’exposerais des idées modestes et toutes raisonnables sur la pédagogie » (p. 154). Prêtons pourtant attention à cette dernière phrase : ne peut-on soupçonner que son envers exact nous indique ce que Sartre fait dans Les Mots ?
Les Mots ou la satire par l’absence
Qu’est-ce à dire ? Ceci : dans Les Mots, Sartre raconte, avec une pointe d’orgueil assumé, à quel point son enfance de jeune génie fut détachée de l’école. Ou pour mieux dire : si l’école transmit quelque chose à Poulou, ce fut un avant-goût de la politique, mais fort peu de culture. En ce sens, la satire de l’institution scolaire, à la fois « petite » et « grande » aux sens définis plus haut, revêt encore une nouvelle forme, plus humiliante peut-être : celle qui montre dans l’école une radicale inefficacité à engendrer le génie. Etrange, étrange absence : Poulou, voué à devenir le plus haut produit de la culture française, se décrit comme un « lapen çovache » (p. 65) ; « lapin sauvage », donc écolier malhabile et d’essence buissonnière.
L’idée-maîtresse sur laquelle reposent Les Mots ressortit à la grande satire : si Sartre fut « préparé de bonne heure à traiter le professorat comme un sacerdoce et la littérature comme une passion » (p. 39), c’est parce qu’au terme d’un processus de déchristianisation de la société française le sacré, à partir des années 1880, passe dans la culture, en un coupable prolongement de religiosité qui fonde l’illusion du Salut par la littérature. Par ailleurs, on l’a souvent remarqué [45], Sartre projette sur son enfance (à moins qu’il ne les en tire) les concepts qu’il a forgés dans la Critique de la raison dialectique : aussi est-ce de l’école que procède la première expérience politique du jeune Poulou, qui sent confusément comment se distinguent soit le traitement de faveur féodal que peut lui réserver tel ou tel professeur gagné par sa famille, soit la démocratie abstraite de l’égalitarisme, soit la fusion dans un groupe heureux et solidaire qui joue au football, devant le lycée Henri IV, « entre l’hôtel des Grands Hommes et la statue de Jean-Jacques Rousseau » (p. 181).
Sartre sacrifie aussi, ici ou là, à la petite satire : la représentation du personnel enseignant dans Les Mots n’a rien de tendre — M. Liévin, instituteur parisien, est suspecté par Karl Schweitzer d’être franc-maçon et pédéraste, M. Barrault, à Arcachon, dégoûte Poulou par son haleine forte, Mlle Marie-Louise est une jeune vieille fille, une vieille jeune fille… Autant de corps gênants, et non de belles âmes qui conduiraient vers les hauteurs de l’esprit. Réapparaît donc la veine satirique déjà à l’œuvre dans « Jésus la Chouette ».
Mais l’essentiel n’est pas là. Car l’essentiel se passe hors de l’école, quand Poulou n’est pas en classe. Sartre montre en effet dans Les Mots : 1) qu’il a appris à lire tout seul ; 2) qu’il n’a pas découvert la littérature par l’école ; 3) que sa scolarité, certes inéluctable, fut du moins régressive, et dominée par l’influence de sa mère.
  1. Le paragraphe qui raconte l’apprentissage de la lecture par Poulou propose une construction significative. Pour imiter sa mère qui lui lisait des contes l’enfant commence par faire semblant de lire : « On me surprit — ou je me fis surprendre —, on se récria, on décida qu’il était temps de m’enseigner l’alphabet » (p. 42). Zélé, Poulou se donne des leçons particulières : il s’empare de Sans famille, le déchiffre ou se le récite : « je savais lire ». Ainsi l’intervention d’autrui, encadrée par deux tentatives autonomes, est-elle minimisée ; c’est le temps faible entre deux temps forts, et affaibli encore par l’incise « ou je me fis surprendre » : si autrui apparaît, ce n’est jamais que sollicité, manipulé par le désir de l’enfant. Tous les détails signifient le superbe isolement de Poulou pour cet apprentissage inaugural : le titre du premier ouvrage abordé (Tribulations d’un Chinois en Chine), qui indique la radicale transformation induite par la lecture (l’imaginaire conduit à l’ailleurs) ; l’endroit où il est lu (« un cabinet de débarras » et un « lit-cage ») ; la métaphore du perchoir (« perché sur un lit-cage ») ; le thème de l’auto-leçon particulière (Poulou est son propre maître); le titre du second livre, Sans famille (Poulou est le fils de ses œuvres, il ne se tient que de soi) ; le rôle du « par cœur » (Poulou n’apprend rien qu’il ne sache déjà). — Seul élément extérieur, la mère, modèle à imiter, à surpasser : on y reviendra, mais on comprend déjà qu’accéder à la Culture, pour Poulou, c’est prolonger l’heure du bain où sa mère lui racontait des contes, c’est-à-dire perpétuer à la fois un bain de culture et aussi bien ce qui dans L’Idiot de la famille sera nommé la « scène primitive », celle du contact charnel entre la mère et le poupon, celle de la dyade originelle [46].
  2. En ce qui concerne la littérature, Les Mots distinguent entre « le temple » et « le bordel » (p. 64). Le temple, c’est la littérature de haut rang (Corneille, etc.) : Poulou s’y initie dans la bibliothèque de son grand-père, hors de l’école. Hors de l’école aussi le bordel, c’est-à-dire les lectures qui viennent par les femmes, Anne-Marie ou Louise Schweitzer : lectures pour enfants (Cri-cri, L’Épatant, etc.), mais aussi livres empruntés par la grand-mère, d’auteurs qui pour une part sont cités dans Les Mots (Gyp, par exemple), pour une part demeurent innommés, mais dont l’influence fut capitale : ainsi de Stendhal, découvert grâce à Louise [47]. Bref : c’est la famille qui transmet la littérature, l’école n’y ajoute rien, sinon par les amis (et leurs lectures) qu’elle permet de rencontrer.
  3. Enfin, Poulou va en classe aussi peu, aussi tard que possible — et régressivement. Qu’on examine un peu les faits : la scolarisation de l’enfant Sartre s’opère en quatre temps.
Le voici tout d’abord, à l’automne 1913, âgé de huit ans, qui fait un passage éclair « au Lycée Montaigne » (p. 65). Tout désigne une entrée dans le monde viril : c’est une décision du grand-père, c’est lui qui emmène l’enfant chez le proviseur, c’est lui qui le retire du lycée après une dictée catastrophique. Aussi bien le nom de Montaigne évoque-t-il une éducation d’homme (on songe au rôle du père de Montaigne, à son précepteur de latin, etc.). Du coup, la défaillance de Poulou en matière d’orthographe fait sens : l’enfant refuse la Loi du père (la langue de nos aïeux) et de ses pairs (la même langue pour tous). La coupable phrase citée dans Les Mots — « le lapen çovache ême le ten » — révèle… l’accent alsacien : elle renvoie l’enfant du côté de sa mère (les Schweitzer), loin du côté Sartre (le Périgord). D’ailleurs la mère rit, avec indulgence, de cet échec.
Deuxième tentative, après l’intermède des leçons prises avec M. Liévin : l’école communale d’Arcachon (1914). Là encore, c’est le grand-père qui recommande son Poulou à l’instituteur, mais alors que celui-ci est reçu à la villa, donc par les dames Schweitzer, Louise et Anne-Marie. Ce n’est plus le même degré de virilisation forcée. De plus, M. Barrault réserve à Poulou un « traitement de faveur » : loin de le faire accéder à la rudesse de la démocratie égalitaire, il le maintient dans un régime féodal, celui-là même que Poulou connaît chez lui (n’est-il pas pour son grand-père, roi de France d’honneur puisque prénommé Charles, et frère d’Auguste et de Louis, un « fief du soleil » — p. 22 —, ne se rêve-t-il pas en chevalier servant de sa mère, etc.). Ainsi l’école communale ne serait point pour Poulou l’école de la communauté ? Non, assurément, et il ne se sent pas de la même race que les « fils du peuple » [48] — Sartre joue (p. 66) sur le titre de l’autobiographie du leader communiste Maurice Thorez, parue en 1949 aux Éditions sociales. S’il y a sentiment de la communauté, c’est de manière négative; la scolarisation fait apercevoir à Poulou la négation de sa singularité, il la vit comme une prison, ce que suffisent à suggérer plusieurs indices : le nom de son instituteur (« M. Barrault »), la claustration durant les récréations (c’est l’ironie du « traitement de faveur », alors que les autres s’amusent « aux barres »), les « gênes exquises » infligées à Poulou par le souffle de M. Barrault, qui porte un « col de celluloïd ». Continuant à jouer sur l’adjectif, Sartre fait de l’école communale une école du commun, c’est-à-dire aussi bien de la saleté (l’haleine forte, le mot sale — « con » — inscrit sur un mur) que du bas peuple : lire « Le père Barrault est un con », c’est découvrir qu’un instituteur peut être rangé aux côtés des « vieux pauvres » (p. 68). Ce qui ne laisse pas de menacer le statut du grand-père Schweitzer, double supérieur de M. Barrault. L’inscription est donc multiplement transgressive : comme dégradation d’un bien public, comme insulte, comme marque d’un mépris social, voire comme collision de sexualités (la barre et le con) qui diminue la virilité du maître, ou comme « publication » brutale de l’écriture, que Poulou conçoit comme activité privée…
Troisième étape : à l’automne 1914, c’est Anne-Marie qui conduit Poulou à « l’Institution Poupon ». Exeunt toutes les figures masculines, Montaigne, le grand-père, M. Liévin, le père Barrault : l’école est enfin redevenue ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être — un univers exclusivement féminin. Pour directrices, « les demoiselles Poupon »; pour professeurs, « de pauvres filles »; pour spectateurs, au fond de la classe, « les mères ». Mais ce n’est pas encore assez : Jean-Baptiste Sartre s’était en son temps « empar[é] » d’Anne-Marie pour lui faire « un enfant au galop » (p. 16), voici qu’assumant les manières du père défunt c’est encore « au galop » que chaque soir Anne-Marie « s’empar[e] » de Poulou (p. 69) pour le ramener à la maison; puis, se substituant au grand-père qui avait retiré Poulou du lycée Montaigne, Anne-Marie retire Poulou du cours Poupon et le confie non plus à un quelconque M. Liévin, mais à Mlle Marie-Louise — c’est-à-dire qu’elle se restitue son enfant par humble vierge interposée, puisque Anne-Marie, jeune veuve admirée et qui se remariera, a clairement pour double dégradé cette Marie-Louise, si lasse de n’être pas mariée.
On voit bien en quoi une telle scolarisation, qui ramène dans les jupes féminines, est régressive : alors même que Sartre respecte la chronologie, l’ordre de succession des noms propres (Montaigne, Arcachon, Poupon) donne le sentiment d’un parcours à rebours, vers les vacances et l’enfance, la mer et la mère. Poulou, ou comment aller en classe sans quitter maman. Et puis on en viendrait presque à croire, lisant Les Mots, que la condition du génie d’un écrivain est la scolarisation la plus mince et la plus tardive possible…
Reste, néanmoins, cette redoutable entrée au petit lycée Henri IV (en sixième, octobre 1915). Elle semble devoir répéter l’inscription au lycée Montaigne : initiative du grand-père, « copies exécrables » de l’enfant (p.179)… Anne-Marie, alors, intervient comme médiatrice. Elle apprivoise le professeur principal de Poulou, M. Ollivier. Sartre écrit là une scène triangulaire (Anne-Marie et Poulou rendent visite à M. Ollivier « dans son appartement de célibataire ») qui inverse celle de la page précédente des Mots, où l’on voyait un gros Monsieur, sur les quais, désirant Anne-Marie dont Poulou, bon chevalier ou bon époux, tenait la main. Ici, Anne-Marie n’est plus effarouchée par un gros homme qui la suit, mais obtient d’un homme maigre qu’il « suive » avec une attention toute particulière l’élève Poulou. Lequel, du coup, croit échapper à « l’anonymat de la circularité sérielle » comme dira L’Idiot de la famille, par l’illusion d’un lien privilégié, qui le fait (bien) travailler : aux enfants inquiets, « la féodalisation de la concurrence […] rend supportable la concurrence purement bourgeoise ; j’en sais à qui il n’a pas fallu davantage pour qu’ils s’élèvent d’un coup à la place que Gustave brigue en vain », avoue Sartre dans L’Idiot [49].
La boucle est bouclée :Anne-Marie fut la première lectrice, elle ouvrit à l’enfant le monde de la culture; lorsqu’il lui faut bien passer la main, c’est elle qui adoucit la transition vers le monde des hommes. Comme si elle ne pouvait, ne devait, à aucun moment, être étrangère au processus d’acculturation. Par quoi, pieusement ou affectueusement, Sartre révèle et inverse la vérité. Il la révèle, suggérant qu’il a toujours écrit pour sa mère, dans le désir de retrouver par la communication littéraire cette transparence des cœurs qu’il avait connue avec elle. Il l’inverse, excluant du champ temporel des Mots le sentiment d’abandon qu’il éprouva lorsque, suivant à La Rochelle sa mère qui venait de se remarier, il fut expédié au milieu du commun, pour devenir souffre-douleur.
A coup sûr, il eût préféré, plutôt que de rencontrer ces fauves, des élèves de quatrième et de troisième, rester un lapin sauvage, sautillant sur le vert tapis de la bibliothèque de son grand-père, ou dans le doux giron de sa mère : un adepte de la culture buissonnière. Mais n’est-ce pas celle précisément qu’il s’emploiera à produire en tentant de « dé-classiciser » la littérature ?
 
« LE LAPEN ÇOVACHE EME LE TEN »
 
 
Dans Les Mots, la phrase qui illustre la difficile découverte de la dictée par Poulou ne renvoie pas seulement à l’hérédité alsacienne. On peut la mettre en rapport avec trois déterminations de l’écrivain tel que le conçoit Sartre : un écrivain, c’est, paradoxalement, un élève attardé, voire un élève bouché ; c’est aussi un élève violemment présent… à son temps plus qu’à la tradition.
Le lapin est en retard
Lapin sauvage, Poulou prend le départ de la course à l’acculturation avec un peu de retard. Les bons élèves ont toujours quelque chose de la tortue de la fable : ils se torturent tôt, et obstinément. Lapin qui aime le thym, cousin du lièvre, Poulou a commencé par baguenauder. Deux autres passages des Mots explicitent ce thème du décalage : M. Liévin tient Poulou « non sans raison pour un enfant retardé » (p. 66) ; de fait, « Je prenais le départ avec un handicap de quatre-vingts ans », puisque le grand-père, « un homme du XIXe siècle », imposait à son petit-fils « les idées en cours sous Louis-Philippe » (p. 54). Poulou, selon le terme proposé en 1957 dans Questions de méthode, souffre d’hystérésis [50] : il n’appartient pas entièrement à son temps, ce qui vaut dans l’esprit de Sartre philosophe contre l’analyse marxiste du plein conditionnement de l’homme par son époque. Mais ce qui permet de dépasser le cas de Poulou, et peut-être de faire du retard un trait constitutif de l’écrivain, c’est que cette hystérésis caractérise également Flaubert : son succès viendrait de ce qu’il offre à la génération désespérée par l’échec de la Révolution de 1848 un désespoir post-romantique qu’il s’est lui-même forgé entre 1830 et 1845. Comme quoi, pour en revenir aux Mots, « dans nos sociétés en mouvement les retards donnent quelquefois de l’avance » (p. 54). Et le succès de Sartre, alors ? Pour Geneviève Idt, dans la préface qu’elle a donnée aux Œuvres romanesques, l’hystérésis de Sartre l’aurait conduit à se tourner vers deux modèles privilégiés d’écriture, le roman réaliste à la Flaubert et l’épopée à la Hugo, donc le grotesque, triste ou sublime. C’est à mon sens orienter toute l’écriture de Sartre en fonction de l’héritage légué par son grand-père, et j’ai tenté de corriger cette vision, juste mais trop partielle, dans un portrait littéraire qui rapportait les différents aspects de l’œuvre sartrienne à chacune des figures familiales peintes dans Les Mots [51]. Il reste que le décalage par rapport à son temps semble pour Sartre faire partie des conditions d’accès à la littérature. Non sans contradiction, on va le voir, avec le motif de la pleine présence à son temps.
Le lapin sauvage est idiot
Soyons, cependant, plus précis : le retard du jeune Poulou se manifeste par son insuffisante maîtrise de l’orthographe. Cette difficulté apparaît symétrique de celle que Sartre prête à Flaubert : une « alphabétisation difficile » [52]. On sait les conclusions qu’en tire L’Idiot de la famille : si Flaubert peine à apprendre à lire, c’est qu’il ne considère pas les mots comme des signes (à traverser vers un sens), mais comme des choses ou comme les images des choses ; la « fonction sémantique » du langage est parasitée par sa « fonction imageante » [53]. Flaubert passe pour l’idiot de la famille alors qu’il est un mimologue précoce : un écrivain en herbe, puisque tout écrivain, aux yeux de Sartre, prend de façon ou d’autre le langage pour le monde, Florence pour une ville et une femme et une fleur. En tout cas c’est ce que fit Poulou, à qui « les phrases […] résistaient à la manière des choses » (p. 43). Résumons : pas d’écrivain qui n’ait commencé par se fasciner devant la riche opacité des mots. Peu importe alors qu’il lise mal, ou écrive sans correction : c’est le signe de son génie futur.
Inutile d’objecter à ce point que tous les cancres ne deviennent pas des prodiges de la plume : Sartre a déjà répondu, notant dans Questions de méthode que « Valéry est un intellectuel petit-bourgeois, cela ne fait pas de doute. Mais tout intellectuel petit-bourgeois n’est pas Valéry » [54]. Il se peut donc que tout grand écrivain ait été cancre à son heure; cela n’est pas une condition suffisante pour devenir un grand écrivain. Faut-il le regretter ? L’important, c’est de bien comprendre que l’écriture littéraire selon Sartre suppose un peu de sauvagerie — c’était, après tout, le mot que Merleau-Ponty appliquait à La Nausée, dans laquelle Sartre avait enfin réussi, lui rappelait Simone de Beauvoir, à rompre grâce à la lecture de Céline avec un style guindé, de professeur [55].
Sauvagerie, transgression de l’orthographe, torsion singulière imprimée à la langue… Cette façon de caractériser la valeur d’une écriture, comme subversion, somme toute, n’a rien de très original. Aussi, plutôt que de lui faire un sort sur un plan théorique [56], relisons rapidement une page de La Nausée, qui nous montre comment Roquentin, malgré son amour des vieux papiers, s’avère incapable de ramasser « une page réglée, arrachée sans doute à un cahier d’école », sur laquelle il ne lit que « Dictée : le hibou blanc » [57]. N’est-ce pas suggérer que la progression vers l’illumination de la contingence découverte suppose le renoncement à une triple dictée : de l’inspiration (en fait les Dieux ne donnent rien, la première page est toujours vierge de dons), de la sagesse (la chouette d’Athéna), de l’école enfin ?
Le lapin sauvage aime le temps
D’où tirer alors son inspiration d’écrivain ? Si les modèles romantiques et scolaires sont répudiés, que reste-t-il ? Revenons à l’incorrecte phrase : « le lapen çovache ême le ten ». Ne peut-on y lire que le lapin sauvage aime le temps ? Le temps, cet envers mobile de l’éternité. On touche alors à la question du rejet par Sartre du classicisme.
C’est sous le choc de la guerre que Sartre théorise ce rejet, dans quatre textes.
  1. Une lettre à Beauvoir, de juillet 1939. Un classique, écrit Sartre, « c’est un type qui relit. […] c’est-à-dire qu’il n’a pas une perpétuelle envie d’aller plus loin et de voir autre chose, mais un bout de terrain, une page de livre lui suffit : c’est une chose en face de lui qui vaut comme un thème inépuisable et rigoureux », situé « nettement par-delà le règne humain et présent » [58]. Un objet nécessaire, immuable : les colonnes d’un temple, par exemple ? Sartre songe-t-il au « Cantique des colonnes » de Valéry ?
  2. Encore une lettre à Beauvoir, en date du 22 octobre 1939. Sartre distingue entre deux types d’effet d’un texte sur le lecteur : le classique (Gide, dit Sartre) écrit pour que l’effet se produise à la relecture, la deuxième ou la troisième ; « pour l’ex- ou l’im-pressionniste — et nous en sommes — », c’est la première lecture qui compte, « parce que nous voulons que les mots se brûlent » [59]. Pyromanie de Sartre écrivain ? Roquentin déjà aimait à mettre le feu à de vieux papiers.
  3. Le dimanche 3 décembre 1939, dans un passage du troisième des Carnets de la drôle de guerre, à propos du Journal de Gide, retour à la question du classicisme, qui assignerait un « rôle magique » à l’écriture : « fixer, graver les formules et les dates, les protéger contre l’oubli, leur donner une sorte de pompe ». Le classique (Gide, donc) « grave une maxime sur le mur, il l’enfonce dans la matière et puis il se plante devant et médite. Le classicisme c’est l’art des méditations dirigées » [60]. La plume du classique, c’est le burin du graveur ; celle de Sartre, l’allumette du pyromane.
  4. Enfin, dans Qu’est-ce que la littérature ?, publié en 1948, Sartre définit trois conditions du classicisme [61]. Une condition temporelle : il faut qu’une société stable, confondant son présent avec l’éternel, se juge pérenne. Une condition sociologique, qui touche au public : il faut qu’il y ait confusion du public virtuel et du public réel, dans l’unique catégorie des honnêtes gens. Une condition idéologique : il faut un accord sur des lieux communs que l’écrivain met en forme et que le lecteur reconnaît.
  5. Sous ces trois chefs Sartre se voudra un écrivain non classique. Reprenons-les à rebours.
Il ne s’agira plus, selon Sartre, d’écrire pour graver et méditer, pour favoriser les méditations devant gravures de lieux communs. Mais d’écrire pour inquiéter, contester, critiquer les lecteurs, « l’idéologie de l’élite », dit la même page de Qu’est-ce que la littérature ? — dissoudre, par exemple, les derniers mythes catholiques (Huis clos : l’enfer, la communion) ou protestants (Les Séquestrés d’Altona : la responsabilité directe face à Dieu), ou les deux à la fois (Le Diable et le bon Dieu : prophètes à la Luther et monologues à la Jean de la Croix).
Il ne s’agira plus de s’appuyer sur un public unifié, mais d’affronter le déchirement entre deux publics, l’un réel mais détestable (la bourgeoisie), l’autre souhaitable mais peut-être hors d’atteinte (les ouvriers).
Enfin, à l’obsession classique de l’éternité (immobilité, répétition, méditation), Sartre opposera une conscience aiguë de l’historicité, tant de la société que de l’œuvre. La littérature qu’il souhaite doit être mobile et impatiente : « nous ne voulons rien manquer de notre temps », lit-on dans la « Présentation des Temps modernes » [62]. Une littérature au présent — ni document, ni monument, mais aliment, donc périssable : c’est la célèbre comparaison des ouvrages de l’esprit avec les bananes [63], par quoi Sartre retrouve le titre du deuxième roman du jeune Poulou, Le Marchand de bananes. On peut relire en ce sens l’incipit des Mots : cet « instituteur accablé d’enfants » qui « consentit à se faire épicier », c’est certes un arrière-grand-père maternel de Sartre, mais aussi l’intellectuel accablé par le sort du prolétariat qui consent à s’initier à l’économie (les longues lectures de Marx, etc., que fit Sartre), et à écrire des bananes, vendues pour nourrir l’esprit du peuple.
Trois conséquences, entre bien d’autres, pour la littérature. Tout d’abord elle devient un métier. Non point seulement en ce qu’elle touche au professorat au lieu de procéder de l’inspiration; mais surtout en ce qu’elle devrait, redéfinie, suivre le modèle américain, que Sartre présente, avec un peu de naïveté peut-être, dans Qu’est-ce que la littérature ? : « L’Américain, avant de faire des livres, a souvent exercé des métiers manuels, il y revient ; entre deux romans, sa vocation lui apparaît au ranch, à l’atelier, dans les rues de la ville » [64] — et non pas dans les cercles étroits du milieu littéraire français. Il y a chez Sartre le fantasme d’être un Gary Cooper de la plume — en tout cas c’est sous les traits de cet acteur qu’il se rêve, selon un des Carnets de la drôle de guerre, en « ouvrier et vagabond dans l’Est américain » [65].
D’autre part, Sartre conçoit la littérature non comme un temple admiré mais comme un temple incendié. D’où son intérêt pour la figure d’Erostrate (voir la nouvelle qui porte ce titre dans Le Mur), d’où sa pratique de la parodie qui fait flamber les modèles classiques, d’où sa fascination pour ce qu’il nomme « l’incendie des mots » en poésie — il cite ainsi à plusieurs reprises l’oxymore « cheval de beurre » chez Bataille [66]. Si elle est écrite pour son époque, la littérature doit être vécue « comme une émeute, comme une famine » [67], voire comme un incendie — pas comme une leçon venue du fond des âges.
Enfin, contre la gravité qu’il prête aux classiques, Sartre redéfinit la littérature comme un jeu — le jeu, seul projet qui dans L’Être et le Néant forme alternative à celui d’être Dieu. Exemplaire sous cet angle, naturellement, le petit match de football que racontent Les Mots, joué sur la place du Panthéon, devant le lycée Henri IV. N’est-ce pas dire que le but n’est plus la gloire — mais qu’il est à marquer dans la partie présente de la littérature qui se fait, se dispute, se joue ?
Pour conclure, deux nuances. D’une part, notons que sur le tard Sartre en reviendra un peu, de ce privilège accordé au présent — il admettra qu’il est des bananes éternelles : « Cervantès, Shakespeare, on les lit comme s’ils étaient présents » [68]; et La Nausée, « je pense que c’est le goût de l’existence pour l’homme et que, d’une certaine façon, ça le sera toujours, même dans une société entièrement désaliénée » [69]. Il y a donc une mauvaise foi de l’écrivain du présent, qui louche sur l’éternité : « moi vivant j’écris pour des vivants, en pensant que si c’est réussi on me lira encore quand je serai mort » [70]. D’autre part, on le sait bien, Sartre est un écrivain lettré, un écrivain de classe. Revenons une dernière fois à notre lapin sauvage qui aime le thym : ne pourrait-il éveiller des souvenirs de La Fontaine ? Voici « La chat, la belette et le petit lapin » (Fables, VII, 15) : « Du palais d’un jeune Lapin / Dame Belette un beau matin » s’empara, profitant de ce « Qu’il était allé faire à l’Aurore sa cour, / Parmi le thym et la rosée ». Voici encore la fable 14 du livre X : elle aussi évoque « Des lapins qui sur la bruyère, / L’œil éveillé, l’oreille au guet, / S’égayaient et de thym parfumaient leur banquet » [71]. Sartre classique alors, dans le souvenir intertextuel, à l’instant même où il reproduit ou invente les fautes d’orthographe de Poulou ? Pas si sûr, car rien n’est simple avec Les Mots : n’y lit-on pas aussi que le jeune Poulou eut le dessein de réécrire en alexandrins les Fables à l’intention de son grand-père… (p. 116) ? Or est-ce toucher au vers ou le parfaire ? Geste iconoclaste ou « sur-classique » ? Ne dit-il point par cette incertitude même de son sens toute l’ambiguïté du rapport de Sartre écrivain à l’école ?
 
NOTES
 
[*]Université de Lyon II.
[1]Sartre, Œuvres romanesques, Paris, Gallimard, « Bibl. de la Pléiade », 1981, p. 1701-1702.
[2]Céline, Le Style contre les idées, Éditions Complexe, 1987, p. 136. Céline donne à Sartre, par erreur, les initiales… du prénom de son père (Jean-Baptiste Sartre).
[3]Les références entre parenthèses dans le corps du texte de cet article renverront aux Mots, Gallimard, coll. Folio, 1991.
[4]Geneviève Idt a montré que L’Enfance des hommes illustres figure « dans une longue série de “contes historiques pour la jeunesse” publiés de 1858 à 1903 par Eugénie Foa » (« Préhistoire de Sartre biographe d’après Les Carnets de la drôle de guerre », Literarische Diskurse des Existentialismus, Helene Harth et Volker Roloff éd., Tübingen, Stauffenburgverlag, 1986, p. 60).
[5]Notons qu’il y aura en 1907-1908 un cahier de Robert Dreyfus, Vies des hommes obscurs. Alexandre Weill, ou le prophète du faubourg Saint Honoré, 1811-1899. Et Notre jeunesse, publié dans les Cahiers en 1910, se veut une sorte de broderie (ou de tapisserie) autour de la vie d’une famille d’humbles républicains fouriéristes, les Milliet. Sartre reprendra ou retrouvera cette idée de biographie commune avec la rubrique « Vies » des Temps modernes (« Vie d’une prostituée », « Vie d’un Juif », etc.).
[6]Le texte de Lanson, « La littérature et la science », paraît dans La Revue bleue, 24 septembre et 1er octobre 1892. Antoine Compagnon le résume ainsi : « L’immortalité littéraire tient au retard de la science sur la religion : du moins est-ce ainsi que le positivisme l’entend » (La Troisième République des lettres. De Flaubert à Proust, Le Seuil, 1983, p. 112).
[7]L’Avenir de la science, Garnier-Flammarion, 1995, p. 247,358,374.
[8]Simone de Beauvoir, La Cérémonie des adieux suivie de Entretiens avec Jean-Paul Sartre, Gallimard, 1981, p. 209.
[9]Voir L’Affaire Henri Martin, Gallimard, 1953.
[10]Exposé devant le Groupe d’études sartriennes, demeuré hélas inédit.
[11]Jean-Jacques Brochier réservait cette dernière formule à Camus ; c’est le titre d’un pamphlet qu’il publia en 1970, réédité en 2001 aux Éditions La Différence.
[12]Anna Boschetti, Sartre et « Les Temps modernes », Minuit, 1985.
[13]Dans L’Amour des commencements, Gallimard, 1986.
[14]Voir « Piliers d’un succès : portrait de Sartre en pont », La Naissance du phénomène Sartre. Raisons d’un succès 1938-1945, I. Galster éd., Le Seuil, 2001, p. 111-141.
[15]C’est l’expression qu’emploie, en mauvaise part, Pierre Boutang dans Sartre est-il un possédé ?, La Table ronde, 1947, p. 35.
[16]Entretiens avec Jean-Paul Sartre, op. cit., p. 242.
[17]Tout d’abord dans une communication (« Enseigner Sartre ») pour une décade de CerisylaSalle (juin 1979), puis dans un article intitulé « Sartre et ses audiences américaines » (voir respectivement Études sartriennes, n° II-III, Paris X, Publidix, 1986, p. 291-300, et Les Temps modernes, n° 503, juin 1988, p. 131-155).
[18]Entretiens avec Jean-Paul Sartre, op. cit., p. 541.
[19]Carnets de la drôle de guerre, Gallimard, 1995, p. 178.
[20]L’Idiot de la famille, Gallimard, 1971, t. 1, p. 824.
[21]Ibid., p. 827-828.
[22]Ibid., p. 829 et 831.
[23]« Modèles scolaires dans l’écriture sartrienne : La Nausée, ou la “narration” impossible », Revue des sciences humaines, n° 174, avril-juin 1979, p. 83-103.
[24]Voir « La Nausée ou le désastre de Lanson », Roman 20/50, n° 5, juin 1988, p. 43-54, et le commentaire que J. Deguy a donné de La Nausée pour la collection Foliothèque, Gallimard, 1992.
[25]Pour plus de détails, voir notre Sartre contra Nietzsche, Presses universitaires de Grenoble, 1996 (chap. 2).
[26]Ce sont respectivement les traductions de J. Hardy pour Les Belles Lettres (1932), de R. Dupont-Roc et J. Lallot pour Le Seuil (1980), de M. Magnien pour Le Livre de Poche (1990).
[27]Carnets de la drôle de guerre, op. cit., p. 505.
[28]Entretiens avec Jean-Paul Sartre, op. cit., p. 237. Rappelons que Lanson dirigea l’ENS de 1919 à 1927.
[29]Qu’est-ce que la littérature ?, Situations, II, p. 141.
[30]« Jésus la Chouette », Écrits de jeunesse, Gallimard, 1990, p. 168. Voir la Notice de Michel Contat sur ce texte.
[31]Ibid., p. 103.
[32]Ibid., p. 134.
[33]Ibid., p. 78.
[34]Entretiens avec Jean-Paul Sartre, op. cit., p. 245.
[35]Ibid., p. 167.
[36]L’Idiot de la famille, Gallimard, 1971, t. 1, p. 975.
[37]L’Idiot de la famille, Gallimard, 1971, t. 2, p. 1125-1126.
[38]Ibid., p. 1132.
[39]Ibid., p. 1122.
[40]Ibid., p. 1149.
[41]Ibid., p. 1124.
[42]Ibid., p. 1334.
[43]Pour une analyse plus détaillée, qui tient notamment compte des articles de Marc Kravetz sur le syndicalisme étudiant, antérieurs à mai 68, voir Howard Davies, Sartre and « Les Temps modernes », Cambridge University Press, 1987, p. 186-187 et 191-194.
[44]Voir Annie Cohen-Solal, Sartre 1905-1980, Gallimard, 1985, rééd. « Folio/essais », 1989, p. 306.
[45]Voir Jacques Lecarme, « Les Mots de Sartre : un cas-limite de l’autobiographie ? », Revue d’Histoire littéraire de la France, novembre-décembre 1975, p. 1047-1066.
[46]C’est ainsi que L’Idiot de la famille (op. cit., t. 1, p. 846) redéfinit le concept freudien de scène primitive.
[47]Nous nous permettons de renvoyer sur ce point à notre article, « Stendhal ou le refuge perdu de Jean-Paul Sartre », dans Silences de Sartre, Presses universitaires du Mirail, 1995 (réédition augmentée prévue courant 2002).
[48]« La scolarité de Poulou, conclut Geneviève Idt, n’a d’autre finalité que de l’isoler des “fils du peuple” » ; l’individualisme bourgeois le prépare à la solitude du créateur (Les Mots. Une autocritique « en bel écrit », Belin, 2001, p. 24).
[49]Op. cit., t. 2, p. 1136.
[50]Critique de la raison dialectique précédé de « Questions de méthode », Gallimard, 1960, rééd. 1985, t. 1, p. 58.
[51]Jean-Paul Sartre, Hachette, 1993.
[52]L’Idiot de la famille, op. cit., t. 1, p. 13.
[53]Ibid., p. 926.
[54]Op. cit., p. 53.
[55]« Un auteur scandaleux », Sens et non-sens, Nagel, 1966, p. 80 ; Entretiens avec Jean-Paul Sartre, op. cit., p. 184.
[56]Voir les mises au point de Michel Picard, La Lecture comme jeu, Minuit, 1986 (chap. 6), et Antoine Compagnon, Le Démon de la théorie, Le Seuil, 1998 (chap. 7).
[57]Œuvres romanesques, op. cit., p. 15-16.
[58]Lettres au Castor et à quelques autres, Gallimard, 1983, p. 196-197.
[59]Ibid., p. 368.
[60]Op. cit., p. 289.
[61]Situations, II, op. cit., p. 138.
[62]Ibid., p. 13.
[63]Ibid., p. 122-123.
[64]Ibid., p. 202.
[65]Op. cit., p. 515.
[66]Ainsi dans « Un nouveau mystique », Situations, I, 1947, Gallimard, 1980, p. 136-137. — Sur ce thème de l’incendie verbal voir le chapitre I de notre Jean-Paul Sartre, op. cit.
[67]« Ecrire pour son époque », Les Temps modernes, juin 1948, p. 2118.
[68]Entretiens avec Jean-Paul Sartre, op. cit., p. 201.
[69]Propos tenus à Michel Contat, Œuvres romanesques, op. cit., p. 1669.
[70]Entretiens avec Jean-Paul Sartre, op. cit., p. 200.
[71]Ces deux références possibles ont été signalées par Jacques Lecarme dans sa « Table des allusions et concordances intertextuelles dans Les Mots », Pourquoi et comment Sartre a écrit « Les Mots », M. Contat éd., PUF, 1996, p. 262.
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