Revue d'histoire littéraire de la France
P.U.F.

I.S.B.N.9782130526148
176 pages

p. 455 à 459
doi: 10.3917/rhlf.023.0455

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Vol. 102 2002/3

2002 Revue d'Histoire Littéraire de la France

Ces messieurs du bout-du-banc : L’Eloge de la paresse et du paresseuxest-il de Marivaux ?

Jacqueline Hellegouarc ’h  [*]
Quand paraît en mars 1745 le Recueil de ces Messieurs, les habitués de la Société du Bout-du-banc, d’où émane l’ouvrage, connaissent, devinent ou apprennent les noms des collaborateurs. Sauf un : « l’Éloge de la paresse, on n’en sait rien », écrit Mme de Graffigny. Et il en est encore ainsi. Pourtant Marivaux avait promis une contribution (sur laquelle on ne comptait pas, il est vrai). De plus, dans la Critique de l’ouvrage faite par Duclos, on croit percevoir un clin d’œil de ce persifleur notoire dans sa direction. D’autre part Marivaux s’est fait une réputation de paresseux, et de paresseux satisfait de l’être. En témoignent sa Lettre sur la paresse de 1740 et les propos que tient et que lui prête Lesbros de la Versane dans L’Esprit de Marivaux. Ces indices et la comparaison des textes de l’Éloge et de la Lettre amènent à penser que l’Éloge paradoxal du Recueil est l’œuvre de cet auteur spirituel, paresseux par nature et par conviction.
De la Société du Bout-du-banc, fondée vers 1741 par Mlle Quinault et le comte de Caylus, on connaît la légende plus que la vie réelle, la conversation étourdissante des dîners où les plaisanteries fusaient plus que l’activité littéraire.
Ce cercle fonctionna comme un « atelier », alliant souplesse et rigueur [1]. En mars 1745, il publia Le Recueil de ces Messieurs. Mme de Graffigny évoque, dans des lettres à son ami lorrain Etienne Devaux, le processus habituel de la réalisation, à laquelle elle participe. Le thème ou au moins le titre de son « contingent » est imposé à chaque collaborateur ; celui-ci écrit lui-même le texte, ou il le fait écrire puis le remanie ; le résultat est lu à un aréopage, qui le refuse, ou bien qui l’accepte, tel quel ou moyennant corrections que l’auteur exécute ou laisse exécuter.
Le 13 mars 1745, le Recueil de ces Messieurs vient de paraître. Madame de Graffigny elle-même, membre assidu de la Société et à qui il est arrivé de faire partie du jury, ignore à qui on doit bon nombre de contributions ; elle a été réduite aux conjectures. Elle peut enfin les vérifier et satisfaire sa curiosité quand Duclos, auteur de la Critique de l’ouvrage qui sert de conclusion au Recueil, arrive chez elle et, après un « torrent d’injures », « tombe dans l’enthousiame de l’indiscrétion ». Il dévoile les noms de presque tous les collaborateurs; les autres pourront être devinés ou supposés, sur-le-champ ou plus tard. Sauf un : celui de l’auteur de L’Éloge de la paresse et du paresseux [2].
Voici le texte en question :
Éloge / de la paresse / et du paresseux
Exposition de l’Ouvrage
Ce qui peut être avantageux à tous les états de la société, est ce qu’il y a de meilleur et de plus parfait ; le paresseux réunit ces rares qualités.
Avantages pour les Princes
Les Princes sont trop heureux d’avoir des paresseux dans leurs États.
Le véritable paresseux ne connaissant point l’ambition, est bien éloigné de former aucune cabale, et d’entrer dans aucun parti ; il est au contraire le sujet le plus soumis.
Pourvu qu’on ne trouble point son repos personnel, il ne critique point le gouvernement. S’il ne lui en coûte que de l’argent, il trouve le marché avantageux.
Avantages particuliers
Jamais il ne médit de personne ; à peine occupé de lui-même, peut-il penser à son voisin ?
La paresse répond de sa justice ; il perdrait son repos pour commettre des injustices, ou pour les continuer.
Il est incapable de faire aucun procès, ni même de le soutenir. Quel parent !
Les libelles et les satires ne peuvent lui être attribués ; la peine de les écrire doit lui en éviter jusqu’au soupçon : se souciant peu de sa réputation, voudra-t-il détruire celle des autres ?
Réflexions générales
La paresse entretient la probité de celui qui est né honnête homme, et corrige très aisément celui qui a de mauvaises inclinations.
Le parti de la retraite que mille gens prennent sous différents prétextes, n’est qu’une paresse déguisée.
La Philosophie n’est autre chose que la paresse.
La constance est la paresse même.
Description de la volupté. Ses liaisons intimes avec la paresse.
Examen du cœur de l’homme et de ses sentiments ; son bonheur n’existe que selon le degré de sa paresse.
Ce qui s’oppose à la possession de la paresse.
Moyens de l’obtenir.
Moyens de la conserver.
Peinture de la paresse aimable ; critique de celle qui lui est opposée.
Citations d’un très grand nombre d’excellents auteurs anciens et modernes, qui sous des noms supposés ont fait l’éloge de la paresse et du paresseux.
Je jouis de toutes ces idées ; mais trop paresseux pour les écrire, fatigué de les avoir dictées, je voudrais pour le bonheur des hommes qu’une âme charitable pût entreprendre un pareil ouvrage; je frémis en pensant à la peine que lui donnerait une telle entreprise.
J’ai l’honneur d’être, / Mademoiselle, / Votre très humble et très obéissant serviteur*** [3].
Dans la Critique de l’ouvrage, Duclos — ce provocateur qui prétend ne pas avoir lu les textes qu’il va critiquer ! [4] — a tellement fait sienne la manière de l’Auteur que son commentaire est une seconde conclusion : « Ce qui me plaît de l’Auteur sur la paresse, c’est qu’il doit avoir l’esprit naturel, car il n’aurait pas la force de courir après » [5].
Quel est cet Auteur ? « Nous n’en savons rien », a répondu Mme de Graffigny [6]; et ses amis et éditeurs également [7].
Pourtant Duclos, en reprenant dans sa Critique de l’ouvrage citée ci-dessus la distinction entre « courir après l’esprit » et « avoir l’esprit naturel » dans les termes utilisés par Marivaux et surtout contre Marivaux [8], ne fait-il pas un clin d’œil dans sa direction ? ne le désigne-t-il pas — avec ironie : ce serait bien dans sa manière — comme l’Auteur à « l’esprit naturel » de l’Éloge ?
Auparavant d’ailleurs, le 1er septembre 1744, après avoir signalé une lecture de Marianne courtisane, pastiche de la Vie de Marianne par Crébillon qu’on ne retiendrait pas, Mme de Graffigny avait annoncé à son correspondant Devaux : « il nous donne quelque chose aussi, Marivaux » [9].
D’autre part Marivaux a une réputation établie de paresseux : Mlle Quinault « n’espère pas tirer de lui un (ce) contingent. Il promet toujours et ne fait rien », écrit la même dame de Graffigny huit jours après [10].
Dans L’Esprit de Marivaux, Lesbros de la Versane témoignera de cette paresse, et de la satisfaction qu’y trouvait l’auteur en toute bonne conscience : « “J’aime mon repos, disait-il toujours, et je ne veux point troubler celui des autres”. Il était né paresseux autant que sensible, et il n’aurait jamais cherché à augmenter sa fortune si ses amis ne s’en étaient mêlés… » [11]. Comme le Paresseux de l’Éloge [12].
Lesbros publie ensuite une des rares lettres de Marivaux qui nous sont parvenues : une Lettre sur la paresse écrite l’an 1740 : quelques années avant que paraisse le Recueil de ces Messieurs. Elle commence par un aveu sans remords ni honte, puis l’auteur regrette de s’être laissé entraîner « un instant » (par des spéculateurs prétendus « sages ») à dévier de sa pente naturelle sans en tirer de réel avantage, et il termine le récit de son expérience avec des accents d’hymne à la paresse : « Oui, mon cher ami, je suis paresseux, et je jouis de ce bien-là, en dépit de la fortune qui n’a pu me l’enlever et qui m’a réduit à très peu de chose sur tout le reste : et ce qui est fort plaisant, ce qui prouve combien la paresse est raisonnable, combien elle est innocente de tous les blâmes dont on la charge, c’est que je n’aurais rien perdu des autres biens si des gens qu’on appelait sages, à force de me gronder, ne m’avaient pas fait cesser un instant d’être paresseux… » « Ah ! sainte paresse ! salutaire indolence !... », avant d’ajouter : « je n’envie pas… l’honneur d’appartenir à un prince…, j’ai la douceur de n’appartenir qu’à moi » [13]. Cette confidence est déjà une esquisse d’Éloge de la paresse. On en retrouve certaines idées — la recherche du « repos », l’indifférence pour l’argent et pour les honneurs, le goût de l’indépendance… —, et certaines expressions qui devaient être habituelles au « paresseux », dans le texte du Recueil qui finit, lui aussi, en Lettre.
On s’étonnerait que personne — sauf sans doute Duclos qui s’est tu — n’eût songé à attribuer à Marivaux cette contribution si on ne savait qu’il ne faisait pas partie du cercle intime de ladite Société, ne participait pas aux fameux dîners parce qu’on le trouvait « trop ennuyeux » [14], et que Mlle Quinault pensait, on l’a vu, qu’il ne tiendrait pas sa promesse.
Il semble presque évident que Marivaux a saisi l’occasion de traiter sur un mode mi-sérieux, mi-plaisant un sujet qui lui était familier et auquel il tenait par penchant naturel et par conviction; il élabore le plan d’un ouvrage fictif : un Éloge de la Paresse, paradoxal par son sujet, sa présentation, sa conclusion et son existence même (quel travail pour un paresseux !), dans l’esprit de la Société à laquelle il avait promis sa participation.
Le Recueil de ces Messieurs contient d’autres éloges paradoxaux (illustrés par des récits), ceux du mauvais exemple et surtout de la fausseté ; et un ensemble de trois textes de Caylus suivi d’un Avis qui le présente comme l’essai d’un gros recueil [15].
Le cercle du Bout-du-Banc n’a pas le monopole de ces divertissements de société. Le genre de l’Éloge paradoxal, hérité d’une tradition, et la prétendue ébauche d’un ouvrage imaginaire étaient des jeux littéraires à la mode. Mme Geoffrin par exemple, dont Marivaux fut un hôte, assidu aux « mercredis », lira dans son salon le début de ses prétendus Mémoires et elle y fera des éloges de l’ingratitude et des ingrats [16]. Hasard ou corrélation ? Marivaux, avait écrit aussi en 1740 une Lettre sur les ingrats [17].
 
NOTES
 
[*]Université de Paris-Sorbonne (Paris IV).
[1]Voir Jacqueline Hellegouarc’h, L’esprit de société. Cercles et salons parisiens au XVIIIe siècle, préface de Marc Fumaroli, Garnier, 2000, p. 305-311 ; voir notamment p. 306-310 les témoignages de Mme de Graffigny.
[2]Correspondance de Mme de Graffigny, Voltaire Foundation, Oxford, 2000, lettre 820, du 14 mars 1745, t. VI, p. 247 sq.
[3]Recueil de ces Messieurs, Amsterdam, chez les frères Westein, 1745, p. 332-336.
[4]Recueil…, op. cit., Critique de l’ouvrage, début, p. 359.
[5]Recueil…, op. cit., Critique de l’ouvrage, p. 372.
[6]Correspondance…, op. cit., lettre 820, du 14 mars 1745, t. VI, p. 248.
[7]Son correspondant Devaux proposera bien Helvétius le 18 mars, mais personne ne jugera défendable cette suggestion.
[8]Ex. : « Combien croit-on… qu’il y ait d’écrivains qui, de peur de mériter le reproche de n’être pas naturels, font justement tout ce qu’il faut pour ne pas l’être ? d’autres, qui se rendent fades de crainte qu’on ne leur dise qu’ils courent après l’esprit, car courir après l’esprit et n’être point naturel, voilà les reproches à la mode ». Le Spectateur français, Septième feuille, in Marivaux, Journaux et Œuvres diverses, édit. F. Deloffre et M. Gilot, Garnier, 1769 ; section II, p. 145.
[9]Correspondance…, op. cit., 1997, lettre 739 du 1er septembre 1744, t. V, p. 439.
[10]Correspondance…, op. cit., 1997, lettre 742 du 9 septembre 1744, t. V, p. 452.
[11]Lesbros de La Versane, L’Esprit de M. de Marivaux…, précédé de la vie historique de l’auteur, Vve Pierre, 1769, in-8°, p. 28 ; rééd. en 1774 ; texte reprod. dans Marivaux, Journaux et Œuvres diverses, op. cit., Section V, p. 442.
[12]Voir notamment les quatrième et sixième alinéas de l’Éloge.
[13]Lesbros…, op. cit., p. 29 sq ; lettre reproduite dans Marivaux, Journaux…, op. cit., section V, p. 443-444.
[14]Correspondance de Mme de Graffigny, op. cit., 1997, lettre 742 du 9 septembre 1744, t. V, p. 451. C’est « Nicole » (Mlle Quinault l’actrice) « qui le connaît », qui fera connaître Marivaux personnellement à Mme de Graffigny : d’abord la dite Nicole lui « promet tous les jours un dîner avec lui » (9 septembre 1744, op. cit., t. V, p. 452) ; mais le 17 septembre, Mme de Graffigny a « enfin vu hier Marivaux. Il vint parler à Nicole dans la loge. Nous sommes déjà en grande connaissance. Je lui ai présenté une fricassée de louange qu’il a trouvée excellente. », écrit-elle le 18 (op. cit., t. V, p. 474) ; puis le 7 octobre au soir : « J’arrive de la comédie… J’ai encore vu un autre homme (que La Bruère) : c’est Marivaux, qui est parti de l’amphithéâtre pour venir me faire une déclaration dans toutes les formes. Je me suis divertie à lui parler son langage. Il me trouve adorable » (op. cit., t. V, p. 507).
[15]Il s’agit d’une part de la Nouvelle espagnole. Le mauvais exemple produit autant de vertus que de vices (Mme de Graffigny) et de l’Histoire morale. La sincérité est la plus sotte des vertus et la fausseté le plus nécessaire des vices ; je le prouve (Mme de Preysing) ; d’autre part des Lettres pillées. Lettre à M***, Fragments de Zéphire et de Nompareille, Conte, Sur des feuilles de Spectateurs, suivis de cet Avis : « Les deux lettres qu’on vient de lire sont un essai d’un grand recueil que l’Auteur (Caylus, pense-t-on)… a rassemblé sous le titre de Lettres pillées » (p. 269-305 du Recueil).
[16]Voir le Portrait de Mme Geoffrin par l’abbé Morellet, Amsterdam et Paris, 1777 ; passages cités dans L’esprit de société…, op. cit., p. 133 et 142.
[17]Lesbros de La Versane, op. cit., Lettre sur les ingrats, écrite l’an 1740, p. 33-35 ; reproduite dans Journaux et Œuvres diverses, op. cit., section V, p. 445.
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Recueil…, op. cit., Critique de l’ouvrage, p. 372. Suite de la note...
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