2002
Revue d'Histoire Littéraire de la France
Ces messieurs du bout-du-banc : L’Eloge de la paresse et du paresseuxest-il de Marivaux ?
Jacqueline Hellegouarc ’h
[*]
Quand paraît en mars 1745 le Recueil de ces Messieurs, les habitués de la Société du
Bout-du-banc, d’où émane l’ouvrage, connaissent, devinent ou apprennent les noms des collaborateurs. Sauf un : « l’Éloge de la paresse, on n’en sait rien », écrit Mme de Graffigny. Et
il en est encore ainsi.
Pourtant Marivaux avait promis une contribution (sur laquelle on ne comptait pas, il est
vrai). De plus, dans la Critique de l’ouvrage faite par Duclos, on croit percevoir un clin d’œil
de ce persifleur notoire dans sa direction.
D’autre part Marivaux s’est fait une réputation de paresseux, et de paresseux satisfait de
l’être. En témoignent sa Lettre sur la paresse de 1740 et les propos que tient et que lui prête
Lesbros de la Versane dans L’Esprit de Marivaux.
Ces indices et la comparaison des textes de l’Éloge et de la Lettre amènent à penser que
l’Éloge paradoxal du Recueil est l’œuvre de cet auteur spirituel, paresseux par nature et par
conviction.
De la Société du Bout-du-banc, fondée vers 1741 par Mlle Quinault et
le comte de Caylus, on connaît la légende plus que la vie réelle, la conversation étourdissante des dîners où les plaisanteries fusaient plus que l’activité littéraire.
Ce cercle fonctionna comme un « atelier », alliant souplesse et
rigueur
[1]. En mars 1745, il publia
Le Recueil de ces Messieurs. Mme de
Graffigny évoque, dans des lettres à son ami lorrain Etienne Devaux, le
processus habituel de la réalisation, à laquelle elle participe. Le thème ou
au moins le titre de son « contingent » est imposé à chaque collaborateur ;
celui-ci écrit lui-même le texte, ou il le fait écrire puis le remanie ; le
résultat est lu à un aréopage, qui le refuse, ou bien qui l’accepte, tel quel
ou moyennant corrections que l’auteur exécute ou laisse exécuter.
Le 13 mars 1745, le
Recueil de ces Messieurs vient de paraître.
Madame de Graffigny elle-même, membre assidu de la Société et à qui il
est arrivé de faire partie du jury, ignore à qui on doit bon nombre de
contributions ; elle a été réduite aux conjectures. Elle peut enfin les vérifier et satisfaire sa curiosité quand Duclos, auteur de la
Critique de l’ouvrage qui sert de conclusion au Recueil, arrive chez elle et, après un « torrent d’injures », « tombe dans l’enthousiame de l’indiscrétion ». Il dévoile
les noms de presque tous les collaborateurs; les autres pourront être devinés ou supposés, sur-le-champ ou plus tard. Sauf un : celui de l’auteur de
L’Éloge de la paresse et du paresseux
[2].
Voici le texte en question :
Éloge / de la paresse / et du paresseux
Exposition de l’Ouvrage
Ce qui peut être avantageux à tous les états de la société, est ce qu’il y a de
meilleur et de plus parfait ; le paresseux réunit ces rares qualités.
Avantages pour les Princes
Les Princes sont trop heureux d’avoir des paresseux dans leurs États.
Le véritable paresseux ne connaissant point l’ambition, est bien éloigné de former aucune cabale, et d’entrer dans aucun parti ; il est au contraire le sujet le plus
soumis.
Pourvu qu’on ne trouble point son repos personnel, il ne critique point le gouvernement. S’il ne lui en coûte que de l’argent, il trouve le marché avantageux.
Avantages particuliers
Jamais il ne médit de personne ; à peine occupé de lui-même, peut-il penser à
son voisin ?
La paresse répond de sa justice ; il perdrait son repos pour commettre des injustices, ou pour les continuer.
Il est incapable de faire aucun procès, ni même de le soutenir. Quel parent !
Les libelles et les satires ne peuvent lui être attribués ; la peine de les écrire doit
lui en éviter jusqu’au soupçon : se souciant peu de sa réputation, voudra-t-il
détruire celle des autres ?
Réflexions générales
La paresse entretient la probité de celui qui est né honnête homme, et corrige
très aisément celui qui a de mauvaises inclinations.
Le parti de la retraite que mille gens prennent sous différents prétextes, n’est
qu’une paresse déguisée.
La Philosophie n’est autre chose que la paresse.
La constance est la paresse même.
Description de la volupté. Ses liaisons intimes avec la paresse.
Examen du cœur de l’homme et de ses sentiments ; son bonheur n’existe que
selon le degré de sa paresse.
Ce qui s’oppose à la possession de la paresse.
Moyens de l’obtenir.
Moyens de la conserver.
Peinture de la paresse aimable ; critique de celle qui lui est opposée.
Citations d’un très grand nombre d’excellents auteurs anciens et modernes, qui
sous des noms supposés ont fait l’éloge de la paresse et du paresseux.
Je jouis de toutes ces idées ; mais trop paresseux pour les écrire, fatigué de les
avoir dictées, je voudrais pour le bonheur des hommes qu’une âme charitable pût
entreprendre un pareil ouvrage; je frémis en pensant à la peine que lui donnerait
une telle entreprise.
J’ai l’honneur d’être, / Mademoiselle, / Votre très humble et très obéissant
serviteur*** [3].
Dans la
Critique de l’ouvrage, Duclos — ce provocateur qui prétend
ne pas avoir lu les textes qu’il va critiquer !
[4] — a tellement fait sienne la
manière de l’Auteur que son commentaire est une seconde conclusion :
« Ce qui me plaît de l’Auteur sur
la paresse, c’est qu’il doit avoir l’esprit naturel, car il n’aurait pas la force de courir après »
[5].
Quel est cet Auteur ? « Nous n’en savons rien », a répondu Mme de
Graffigny
[6]; et ses amis et éditeurs également
[7].
Pourtant Duclos, en reprenant dans sa
Critique de l’ouvrage citée ci-dessus la distinction entre « courir après l’esprit » et « avoir l’esprit naturel » dans les termes utilisés par Marivaux et surtout contre Marivaux
[8], ne
fait-il pas un clin d’œil dans sa direction ? ne le désigne-t-il pas — avec
ironie : ce serait bien dans sa manière — comme l’Auteur à « l’esprit
naturel » de l’Éloge ?
Auparavant d’ailleurs, le 1
er septembre 1744, après avoir signalé une
lecture de
Marianne courtisane, pastiche de la
Vie de Marianne par
Crébillon qu’on ne retiendrait pas, Mme de Graffigny avait annoncé à son
correspondant Devaux : « il nous donne quelque chose aussi, Marivaux »
[9].
D’autre part Marivaux a une réputation établie de paresseux : Mlle
Quinault « n’espère pas tirer de lui un (ce) contingent. Il promet toujours
et ne fait rien », écrit la même dame de Graffigny huit jours après
[10].
Dans
L’Esprit de Marivaux, Lesbros de la Versane témoignera de cette
paresse, et de la satisfaction qu’y trouvait l’auteur en toute bonne
conscience : « “J’aime mon repos, disait-il toujours, et je ne veux point
troubler celui des autres”. Il était né paresseux autant que sensible, et il
n’aurait jamais cherché à augmenter sa fortune si ses amis ne s’en étaient
mêlés… »
[11]. Comme le Paresseux de l’
Éloge
[12].
Lesbros publie ensuite une des rares lettres de Marivaux qui nous sont
parvenues : une
Lettre sur la paresse écrite l’an 1740 : quelques années
avant que paraisse le
Recueil de ces Messieurs. Elle commence par un aveu
sans remords ni honte, puis l’auteur regrette de s’être laissé entraîner « un
instant » (par des spéculateurs prétendus « sages ») à dévier de sa pente
naturelle sans en tirer de réel avantage, et il termine le récit de son expérience avec des accents d’hymne à la paresse : « Oui, mon cher ami, je suis
paresseux, et je jouis de ce bien-là, en dépit de la fortune qui n’a pu me
l’enlever et qui m’a réduit à très peu de chose sur tout le reste : et ce qui
est fort plaisant, ce qui prouve combien la paresse est raisonnable, combien
elle est innocente de tous les blâmes dont on la charge, c’est que je n’aurais rien perdu des autres biens si des gens qu’on appelait sages, à force de
me gronder, ne m’avaient pas fait cesser un instant d’être paresseux… »
« Ah ! sainte paresse ! salutaire indolence !... », avant d’ajouter : « je n’envie pas… l’honneur d’appartenir à un prince…, j’ai la douceur de n’appartenir qu’à moi »
[13]. Cette confidence est déjà une esquisse d’Éloge de la
paresse. On en retrouve certaines idées — la recherche du « repos »,
l’indifférence pour l’argent et pour les honneurs, le goût de l’indépendance… —, et certaines expressions qui devaient être habituelles au
« paresseux », dans le texte du
Recueil qui finit, lui aussi, en Lettre.
On s’étonnerait que personne — sauf sans doute Duclos qui s’est tu —
n’eût songé à attribuer à Marivaux cette contribution si on ne savait qu’il
ne faisait pas partie du cercle intime de ladite Société, ne participait pas
aux fameux dîners parce qu’on le trouvait « trop ennuyeux »
[14], et que
Mlle Quinault pensait, on l’a vu, qu’il ne tiendrait pas sa promesse.
Il semble presque évident que Marivaux a saisi l’occasion de traiter
sur un mode mi-sérieux, mi-plaisant un sujet qui lui était familier et
auquel il tenait par penchant naturel et par conviction; il élabore le plan
d’un ouvrage fictif : un Éloge de la Paresse, paradoxal par son sujet, sa
présentation, sa conclusion et son existence même (quel travail pour
un paresseux !), dans l’esprit de la Société à laquelle il avait promis sa
participation.
Le
Recueil de ces Messieurs contient d’autres éloges paradoxaux
(illustrés par des récits), ceux du mauvais exemple et surtout de la fausseté ; et un ensemble de trois textes de Caylus suivi d’un Avis qui le présente comme l’essai d’un gros recueil
[15].
Le cercle du Bout-du-Banc n’a pas le monopole de ces divertissements
de société. Le genre de l’Éloge paradoxal, hérité d’une tradition, et la prétendue ébauche d’un ouvrage imaginaire étaient des jeux littéraires à la
mode. Mme Geoffrin par exemple, dont Marivaux fut un hôte, assidu aux
« mercredis », lira dans son salon le début de ses prétendus Mémoires et
elle y fera des éloges de l’ingratitude et des ingrats
[16]. Hasard ou corrélation ? Marivaux, avait écrit aussi en 1740 une
Lettre sur les ingrats
[17].
[*]
Université de Paris-Sorbonne (Paris IV).
[1]
Voir Jacqueline Hellegouarc’h,
L’esprit de société. Cercles et salons parisiens au XVIIIe
siècle, préface de Marc Fumaroli, Garnier, 2000, p. 305-311 ; voir notamment p. 306-310 les
témoignages de Mme de Graffigny.
[2]
Correspondance de Mme de Graffigny, Voltaire Foundation, Oxford, 2000, lettre 820, du
14 mars 1745, t. VI, p. 247 sq.
[3]
Recueil de ces Messieurs, Amsterdam, chez les frères Westein, 1745, p. 332-336.
[4]
Recueil…, op. cit., Critique de l’ouvrage, début, p. 359.
[5]
Recueil…, op. cit., Critique de l’ouvrage, p. 372.
[6]
Correspondance…, op. cit., lettre 820, du 14 mars 1745, t. VI, p. 248.
[7]
Son correspondant Devaux proposera bien Helvétius le 18 mars, mais personne ne jugera
défendable cette suggestion.
[8]
Ex. : « Combien croit-on… qu’il y ait d’écrivains qui, de peur de mériter le reproche de
n’être pas naturels, font justement tout ce qu’il faut pour ne pas l’être ? d’autres, qui se rendent
fades de crainte qu’on ne leur dise qu’ils courent après l’esprit, car courir après l’esprit et n’être
point naturel, voilà les reproches à la mode ».
Le Spectateur français, Septième feuille, in
Marivaux,
Journaux et Œuvres diverses, édit. F. Deloffre et M. Gilot, Garnier, 1769 ; section II,
p. 145.
[9]
Correspondance…, op. cit., 1997, lettre 739 du 1
er septembre 1744, t. V, p. 439.
[10]
Correspondance…, op. cit., 1997, lettre 742 du 9 septembre 1744, t. V, p. 452.
[11]
Lesbros de La Versane,
L’Esprit de M. de Marivaux…, précédé de la vie historique de
l’auteur, Vve Pierre, 1769, in-8°, p. 28 ; rééd. en 1774 ; texte reprod. dans
Marivaux, Journaux et
Œuvres diverses, op. cit., Section V, p. 442.
[12]
Voir notamment les quatrième et sixième alinéas de l’
Éloge.
[13]
Lesbros…,
op. cit., p. 29 sq ; lettre reproduite dans
Marivaux, Journaux…, op. cit., section V, p. 443-444.
[14]
Correspondance de Mme de Graffigny, op. cit., 1997, lettre 742 du 9 septembre 1744, t. V,
p. 451. C’est « Nicole » (Mlle Quinault l’actrice) « qui le connaît », qui fera connaître Marivaux
personnellement à Mme de Graffigny : d’abord la dite Nicole lui « promet tous les jours un dîner
avec lui » (9 septembre 1744,
op. cit., t. V, p. 452) ; mais le 17 septembre, Mme de Graffigny a
« enfin vu hier Marivaux. Il vint parler à Nicole dans la loge. Nous sommes déjà en grande
connaissance. Je lui ai présenté une fricassée de louange qu’il a trouvée excellente. », écrit-elle
le 18 (
op. cit., t. V, p. 474) ; puis le 7 octobre au soir : « J’arrive de la comédie… J’ai encore vu
un autre homme (que La Bruère) : c’est Marivaux, qui est parti de l’amphithéâtre pour venir me
faire une déclaration dans toutes les formes. Je me suis divertie à lui parler son langage. Il me
trouve adorable » (
op. cit., t. V, p. 507).
[15]
Il s’agit d’une part de la
Nouvelle espagnole. Le mauvais exemple produit autant de vertus que de vices (Mme de Graffigny) et de l’
Histoire morale.
La sincérité est la plus sotte des
vertus et la fausseté le plus nécessaire des vices ; je le prouve (Mme de Preysing) ; d’autre part
des
Lettres pillées. Lettre à M***, Fragments de Zéphire et de Nompareille, Conte, Sur des
feuilles de Spectateurs, suivis de cet
Avis : « Les deux lettres qu’on vient de lire sont un essai
d’un grand recueil que l’Auteur (Caylus, pense-t-on)… a rassemblé sous le titre de
Lettres
pillées » (p. 269-305 du
Recueil).
[16]
Voir le
Portrait de Mme Geoffrin par l’abbé Morellet, Amsterdam et Paris, 1777 ; passages
cités dans
L’esprit de société…, op. cit., p. 133 et 142.
[17]
Lesbros de La Versane,
op. cit., Lettre sur les ingrats, écrite l’an 1740, p. 33-35 ; reproduite dans
Journaux et Œuvres diverses,
op. cit., section V, p. 445.