2002
Revue d'Histoire Littéraire de la France
Notes et documents
Les « classiques » sont-ils heureux ou malheureux ?
Jean Emelina
[*]
Les classiques sont-ils heureux ou malheureux ?
Ce qu’on continue à appeler le « classicisme » ne laisse pas de faire problème. En réponse
à l’article de Jean Rohou sur « L’Anthropologie pessimiste des classiques » (RHLF, 2001,
nËš 6), cette note entend rappeler qu’on ne saurait réduire ce classicisme à un pessimisme sous
peine d’en évincer bien des chefs-d’œuvre. Divers courants de pensée beaucoup plus roboratifs imprègnent aussi l’époque la plus glorieuse du règne de Louis XIV. C’est une écriture et
un art, non une philosophie, qui fondent le « label ».
Dans son « Anthropologie pessimiste des classiques » (RHLF, 2001,
n° 6), Jean Rohou me fait l’honneur de répondre à mon article : « Peut-on
imaginer un classicisme heureux ? » (RHLF, 2000, n° 6). Il s’agit d’une
mise au point rigoureuse et nuancée sur une thèse dont il est aujourd’hui
le plus solide représentant et qu’il a déjà plusieurs fois exposée dans
divers ouvrages bien connus. Ce qui importe, par-delà nos points de vue
divergents, c’est de savoir ce qu’il faut entendre par « classicisme ». Le
débat est d’autant plus actuel qu’après une image moralisante et réductrice du XVIIe siècle qui a été perpétuée par l’Université pendant plus de
deux siècles, on ne sait plus très bien aujourd’hui, avec les multiples et
salutaires évolutions de la critique, ce qu’est ce « classicisme », lequel ne
concerne d’ailleurs pas que la littérature. On n’ose plus employer le mot,
élastique et ambigu, qu’avec des guillemets. Les critères esthétiques habituels ne sont pas ici mis en cause, mais ils sont tout aussi fragiles. Les
notions clefs : raison, bienséance, mesure, vraisemblance, unité de ton,
volent en éclats dans les chefs-d'œuvre : violence « baroque » du récit de
Théramène, délires du Malade imaginaire, sublime de Bossuet, fantaisie
de La Fontaine.
Un auteur, une œuvre, les personnages à l’intérieur de ces œuvres
seraient pour Jean Rohou d’autant plus « classiques » qu’ils reflètent une
sombre « vision de l’homme », qu’ils peignent des consciences malheureuses et déchirées dans une société non pas fixe, comme on l’a longtemps pensé, mais « en crise ». Ce pessimisme aurait deux causes essentielles bien connues : la monarchie absolue louis-quatorzième, qui a
étouffé l’optimisme de l’époque de Richelieu; l’influence neuve d’un
augustinisme qui s’est développé à Port-Royal et qui a imprégné les plus
grands esprits.
Quoi qu’on puisse en penser, le lien entre ces deux causes, la seconde
venant conforter la première, n’est pas clair. L’Histoire et la
Métaphysique, un idéal social « démoli » et une transcendance tragique
vont-ils dans le même sens ? Le remède serait-il dans l’héroïsme
(révolu ?) du temps de Corneille ou dans un « ordre idéal » nouveau qui
sera celui des Lumières ? Dans l’optique chrétienne d’un Pascal ou d’un
Bossuet, tout ici-bas, au regard de la vie éternelle, n’est que misère, illusion ou vanité, et la vaillance de Rodrigue ne vaut pas mieux que les
talents de danseur du duc de Nemours. La mort frappe Henriette
d’Angleterre en pleine gloire ou le grand Condé aussi bien que les petits
marquis oisifs et ridicules qui s’agitent dans les salons.
Or, à moins d’être moine ou mystique, les esprits ne sauraient rester
rivés à cet au-delà. Dès lors qu’on vit dans le monde, goûter et admirer
une morale exigeante (Mme de Sévigné) est une chose ; être hanté sans
répit par la vie éternelle et l’horreur d’ici-bas à la manière d’un Pascal en
est une autre. Les classiques sont-ils des disciples zélés de Port-Royal ou
des « sympathisants » ? La jeune cour et la ville, friandes de divertissements et de fêtes, n’ont pas l’air de trop souffrir, après la Fronde, des frustrations sociales ni d’une corruption humaine originelle dont on les suppose accablés Les grands auteurs gravitent autour des puissants et ne
dédaignent ni les honneurs ni le luxe. Ils gardent un regard critique sur la
faune de Versailles, mais ne s’écrient pas comme Alceste : « Tirons-nous
de ce bois et de ce coupe-gorge ». On peut, certes, prendre sa retraite dans
quelque « désert » ou « se convertir », mais après; on peut aussi renoncer
à des créations profanes et brûler ce qu’on a adoré (ce fut encore le cas de
Quinault) ; c’est ce qui a été produit avant, dans le monde et pour le
monde, qui constitue l’essentiel du corpus classique. Le système du mécénat pesait sur le statut de l’écrivain, mais oserait-on avancer que les
grands « classiques » (dont plusieurs n’étaient pas forcément bien en
cour), n’étaient que d’hypocrites et serviles flatteurs placés de force dans
une position intenable ? S’il leur est arrivé plus d’une fois de chanter
l’amour, la douceur de vivre, les splendeurs et les divertissements du
temps, l’ont-ils fait la mort dans l’âme, refoulant furtivement quelque fondamentale et « amère lucidité » ?
En fait, profane et sacré cohabitent plutôt qu’ils ne s’opposent, non
seulement dans une société bi-polaire qui goûte autant les sermons que les
opéras, mais à l’intérieur même des êtres. Quel auteur profane n’a pas
écrit aussi des œuvres de piété ?
Jean Rohou, avec une juste prudence, estime qu’on ne doit pas assimiler « la noirceur des âmes à la pensée de leurs auteurs » qui par leur
style (Pascal, La Rochefoucauld) ou par leurs fictions (Racine, La Princesse de Clèves) « dramatisent » la misère humaine (p. 1352). A ce
compte, si ces œuvres ne sont pas des « miroirs », la mentalité de l’élite
sous Louis XIV ne saurait être aussi pessimiste qu’on voudrait le laisser
entendre. Ajoutons que les belles amours idéales du théâtre et des romans
ne sauraient davantage être le reflet du meilleur des mondes. Le conte de
fées côtoie le cauchemar, l’imaginaire va du noir au rose.
C’est dire que les œuvres « classiques » — on le reconnaît — sont loin
d’être dans leurs effets homogènes et monocolores : tendresse et terreur,
angoisse et espoir, charme et cruauté, rire et larmes, gaîté et mélancolie.
Pourquoi diable n’y aurait-il que le pessimisme qui vaille ? On reconnaît
aussi que le christianisme contemporain, dans le sillage de saint François
de Sales, penche pour une « vertu praticable » (p. 1524), tente de concilier la foi et le monde. Cette morale « ordinaire » étudiée par Michel
Bouvier ne ressemble-t-elle pas à celle de Molière et de La Fontaine ?
Faut-il rappeler que, loin de l’extrémisme passionné et anti-humaniste
d’un Pascal, « la juste mesure » venue des Grecs n’est pas une solution de
facilité, mais un exercice délicat, difficile (Elmire, les Fables), voire
héroïque, tant vis à vis des autres que de soi-même ?
Ce pessimisme aux allures de critère exclusif entraîne Jean Rohou dans
une sélection impitoyable. Auteurs et œuvres sont couchés sur un lit de
Procrustre. Malgré une immense vogue, Benserade, Quinault, Lully et
autres « divertisseurs » sont chassés du panthéon. Le « grand » Molière ne
saurait être celui des comédies-ballets, de spectacles (et non de textes)
joyeux et carnavalesques, ni même le créateur de roboratives et rieuses servantes. Seul, Le Misanthrope où l’on ne dynamite pas les sots et les prétentieux, semble avoir droit de cité. Même dévaluation pour La Fontaine
qui ne doit pas faire illusion à cause du charme léger de tant des Fables. On
suppose, dans cette optique, que « Le loup et l’agneau » vaut mieux que
« Les deux pigeons » ou « La jeune veuve ». Au sein des tragédies mêmes,
la traque se poursuit. Les tragédies « optimistes » de Racine sont « ses
œuvres les plus faibles » (p. 1526). Convenir qu’il en existe, c’est tout de
même reconnaître que l’élève de Port-Royal, curieusement, n’est, comme
d’autres, augustinien que par intermittence. Iphigénie ne vaudrait pas
Phèdre ni la douce fille d’Agamemnon la féroce Ériphile. Faut-il donner la
palme à la pièce la plus sanglante et la plus oubliée : La Thébaïde ?
Au terme de ces coupes sombres on s’aperçoit qu’il est plus facile de
faire passer un chameau à travers le chas d’une aiguille que d’entrer dans
le royaume du classicisme. Que va-t-on faire alors de tous les auteurs, de
toutes les œuvres, de tous les personnages pourtant si attachants qui n’ont
pas eu le privilège d’être sombres et déchirés ?
Une objection majeure s’impose : « l’honnêteté », la mondanité, la
galanterie, l’esprit, l’enjouement ne sont pas des camouflages, des
mirages, des contraintes ou de simples ornements, mais parties intrinsèques de l’esthétique et de l’art de vivre du temps, même chez les auteurs
marqués par Port-Royal. Ajoutons très banalement que l’époque qu’on a
appelée « classique » est irriguée, au-delà de l’augustinisme, par des courants de pensée et des courants esthétiques divers, proches ou lointains,
divergents, convergents ou antagonistes, tantôt dominants, tantôt souterrains : platonisme et préciosité, baroque, burlesque, néo-stoïcisme, épicurisme, libertinage. C’est pourquoi la revue la plus autorisée sur cette
époque a pris la sage précaution de s’intituler Littératures classiques.
Heureux pluriel !
Le trait unitif et distinctif de « classiques » aussi divers et d’œuvres
aussi diverses n’est pas à chercher dans une philosophie. La contradiction
entre « désir et conscience », entre idéal et réalité, ne leur appartient pas
en propre. On la retrouve sous d’autres formes et sous d’autres régimes :
dans les Amours de Ronsard, dans la poésie baroque, dans Zadig et dans
Candide, chez Figaro, chez les romantiques ou les symbolistes. Partout et
toujours, le principe de plaisir qui devient sous ses formes les plus hautes
soif d’absolu, se heurte au principe de réalité. Il n’y a comme issues que
l’envol dans le mysticisme (Pascal), les rêves lyriques d’amour (comédies,
comédies-ballets), la lucidité amère et la mort (La Rochefoucauld,
Phèdre) ou une sagesse amusée (La Fontaine, Molière). Ce qui justifie
l’excellence classique au sens le plus large, ce n’est pas cette matière, qui
est le propre d’une créature mortelle et imparfaite, ni les solutions présentées, c’est la manière. Toute littérature, toute création esthétique est
médiocre à 90% ou davantage, y compris sous le « classicisme ». On
l’oublie précisément parce que ces 90 % — poésie, théâtre, roman — sont
tombés dans l’oubli. Seule la critique, par exigence scientifique, va à l’exhaustif, ne serait-ce que pour fonder par comparaisons une excellence.
Ce n’est pas la couleur morale, optimiste ou pessimiste, pas plus que le
respect scrupuleux d’une esthétique, qui donne le titre de chef d’œuvre. Est
« classique » et le restera l’écrivain qui, dans le genre choisi, le thème
choisi, l’optique choisie, dans le style de son époque et au-delà ce style,
possède mieux que les autres, cet art particulier sur lequel la critique
s’épuise, non pas de dire mais de donner à voir et à ressentir nos rayons et
nos ombres, notre lumière ou notre nuit. Cela s’appelle « plaire et toucher ».
Nous considérons cet échange comme clos ( NDLR ).
[*]
Université de Nice-Sophia Antipolis.