2002
Revue d'Histoire Littéraire de la France
La périodisation : une reconstruction révélatrice et explicatrice
[1]
Jean Rohou
[*]
RÉPONSES À QUELQUES OBJECTIONS
La périodisation nous concerne tous. Car tous les objets que nous étudions résultent de prises de position dans des conjonctures qui les conditionnent, et la plupart d'entre eux évoluent avec le temps, soit dans leur
usage par les auteurs (langue, genres, thèmes) soit dans leur réception par
le public (textes). Leur réinsertion historique est donc nécessaire à leur
compréhension, qui implique la connaissance de leurs causes et fonctions
circonstancielles, de leurs variations et de leurs limites temporelles. En
fait, d’ailleurs, nous périodisons tous — mais souvent sans rigueur scientifique. Chacun dit couramment : le Moyen Age, le XVII
e siècle, l’âge
baroque, etc. Nous serions embarrassés si l’on nous demandait une définition rigoureuse et opératoire de ces expressions. Pire : nous sommes profondément « périodisés ». Nos postes, nos carrières, nos programmes, nos
cours, nos livres sont définis par un découpage en siècles
[2]. Il est arbitraire
et fallacieux
[3]; mais il domine tellement nos activités qu’il s’inscrit dans
notre pensée. Chacun réussit à trouver une unité à son siècle, alors qu’il
n’en a pas. Nous prenons notre routine intéressée pour une catégorie
objective. Il est indispensable de réagir contre cette aliénation, de se réapproprier cet outil de travail par une périodisation réfléchie.
Or, ce n’est pas la tendance dominante dans les ouvrages où cela
devrait se faire, c’est-à-dire dans les histoires de la littérature. Presque
toutes
[4] se soumettent spectaculairement à une organisation arbitraire : un
volume par siècle. Et, à l’intérieur de ce cadre, la plupart n’essaient pas de
construire une périodisation rigoureuse. Elles préfèrent un plan par
genres, parfois après avoir divisé le siècle en deux époques présentées
chacune en une seule page — ce qui ne permet nullement d’utiliser les
possibilités explicatrices de la périodisation.
L'organisation par périodes est préférable pour une forte raison méthodologique : elle permet une subdivision par genres (et par auteurs). On
peut ainsi tirer parti de ces deux (ou trois) catégories explicatives.
L’inverse est impossible : on ne peut pas introduire des périodes plurigénériques dans des chapitres monogénériques, ni répéter quatre fois, dans
les chapitres roman, théâtre, poésie, essai, la présentation des mêmes
périodes. On en est donc réduit à retracer une fois pour toutes le contexte
en tête du siècle ou du demi-siècle, dans une description peu fonctionnelle
et trop éloignée des derniers chapitres
[5].
Certains accusent la perspective historique — dont relève la périodisation — d’être inadéquate pour l’étude de la littérature, parce que celle-ci
serait faite d’œuvres irréductiblement singulières. Mais en fait leur singularité n’est qu’une différence relative dans le choix et l’organisation de
thèmes, de structures, de types humains et de langages qui sont historiques, puisqu’ils perdurent à travers une évolution. De plus, ce choix et
cette organisation, loin de relever seulement d’une technique artistique
autonome, sont imputables à une vision et à un goût qui s’expriment ou
qui se cherchent à travers eux, et qui sont caractéristiques d’une époque.
Toute œuvre — surtout dans son originalité — est une prise de position
esthétique, affective et intellectuelle par rapport à une condition humaine
conjoncturellement spécifiée par l’articulation de traditions et d’un nouveau contexte. Périodiser, c’est notamment construire cette articulation
comme modèle conceptuel. Celui-ci ne saisit pas les particularités des
œuvres singulières. Mais c’est à partir de lui qu’on peut les percevoir
comme écarts significatifs. Certes, l'essentiel est de lire, d'analyser, de
goûter les œuvres ; mais nous le ferons d'autant mieux que nous les
aurons replacées entre leurs tenants et aboutissants, sources de leur charge
affective et esthétique autant que de leur signification.
DÉNONCIATION DE QUELQUES MAUVAISES HABITUDES
Après avoir défendu la périodisation, je voudrais dénoncer certains
défauts, qui ont nettement régressé à partir de 1945, mais qui n’ont pas
entièrement disparu. Il y a encore des fautes contre la chronologie
[6].
Toutefois, on a cessé d'expulser hors du Grand Siècle
[7], que déparait leur
esprit critique, Bayle, mort neuf ans avant le Roi-Soleil, et Fontenelle qui
écrit l’essentiel de ses textes littéraires avant 1687, c’est-à-dire avant le
milieu du règne personnel de Louis XIV, et avant que La Bruyère et
Fénelon, dignes représentants du XVII
e, n’aient publié la moindre ligne.
Mais quelques-uns expulsent encore de la période classique — qu'ils font
commencer en 1660 —
Le Roman bourgeois de Furetière (1666), alors
qu'il est caractéristique d'un réalisme critique qui reste une tendance
majeure jusqu'à cette date (avec Pascal, La Rochefoucauld, le premier
Molière, les
Contes de La Fontaine, les
Satires de Boileau) et qui correspond à une époque marquée par la résistance de Retz (jusqu'en février
1662), des partisans de Fouquet (condamné en décembre 1664), de la
Compagnie du Saint-Sacrement (jusqu'en 1666) et des « jansénistes ».
Procéder ainsi, expulser d’une époque attardés ou précurseurs (et peut être
déjà les qualifier ainsi, comme s’ils n’étaient pas pleinement de leur
temps), c’est la mutiler, la priver de son fond ou de son levain, et s’interdire d’en bien percevoir le reste : le dernier Bossuet n’est pas compréhensible sans sa réaction contre le rationalisme critique.
Second défaut : le recours à des dates approximatives, arrondies,
comme celle de 1660, la moins pertinente du moment. Il y a des raisons
pour choisir 1658 : c’est le début des Maximes, le premier classement des
Pensées, la première version d’Adonis, l’arrivée de Molière à Paris, le
début de la domination française par la victoire décisive sur les
Espagnols : autant de commencements et de motivations pour un changement qui se poursuit en 1659, avec la paix, après vingt-quatre ans de
guerre, Les Précieuses ridicules, le retour de Corneille au théâtre, Le
Songe de Vaux, l’installation de Bossuet à Paris. L’année 1660 est bien
moins féconde et prometteuse, malgré la publication d’une nouvelle édition du Théâtre de Corneille, avec de nombreuses modifications, trois
Discours de première importance et des Examens de toutes ses pièces :
cela n’ouvre pas sur l’avenir. De même que 1661, malgré le début du
règne personnel : l’arrestation de Fouquet est un rude coup pour la vie
culturelle, dont il était le mécène et l’animateur, mais le relais ne se fait
pas aussitôt. C’est seulement en 1662 que se décide la politique de gratifications et que paraissent les premiers chefs-d’œuvre d’organisation
rationnelle et de sublimation esthétique d’une anthropologie pessimiste
— trois caractères fondamentaux de ce qu’on appellera plus tard le classicisme — : le Carême du Louvre, La Princesse de Montpensier, L’École
des Femmes, premières consécrations de Bossuet, de Mme de Lafayette et
du Molière sérieux. Ajoutons-y Sertorius, c’est-à-dire le retour de
Corneille à l’héroïsme rationnel, alors que sa Toison d’or (1660-1661) et
même son Œdipe (1659) participaient à la tendance romanesque et
galante des années cinquante. Et puis La Logique d’Arnauld et Nicole. Le
mieux est de coupler les deux dates : 1658-1662, pour marquer qu’il n’y
a pas une coupure, mais une transition progressive.
Autre forme d’inadéquation : le recours à des dates politiques. Elles ne
sont pertinentes que si elles désignent, comme 1662, un changement décisif de politique culturelle — dont les effets ne sont pas toujours immédiats. Ou des événements qui bouleversent toute l’existence (1789,1914)
— encore qu’ils n’aient qu’un impact relatif sur la culture et les mentalités. Même dans ce cas, l’expression littéraire peut en être décalée. Tantôt
elle peut exprimer l’aspiration à un bouleversement encore à venir,
comme à l’époque des Lumières, tantôt y résister après son accomplissement, comme Chateaubriand. Art de culture et d’imagination à la fois,
œuvre de désir ou de nostalgie, la littérature peut être facilement soit traditionaliste soit prémonitoire. De plus, la soumettre à une périodisation
politique, c’est oublier la différence — parfois radicale — entre une
action autoritaire sur la réalité, et une création imaginaire, qui se développe en réaction à la réalité et aux autorités. Certes, de 1662 à 1678, la
vie littéraire dépend étroitement de Louis XIV et de la cour. Il n’empêche
que tous les chefs-d’œuvre écrits pour la plus grande gloire du règne par
des gens qui admirent le roi et son régime expriment une vision fort pessimiste de la nature et de la condition humaines, contraire à l’orientation
d’une politique de satisfaction glorieuse et festive
[8].
J’appelle période littéraire un laps de temps — très variable — pendant lequel les principaux caractères de la littérature (ou de la partie, de
l’aspect que j’en étudie) n’ont guère changé, non plus que sa raison d’être,
sa fonction ni les conditions de son exercice — ceci expliquant en bonne
partie cela. Une telle période ne se constate pas : elle se construit
[9]. Car les
objets de la périodisation — la littérature, un genre, une structure, un
thème, un style — ne sont pas des réalités concrètes directement visibles,
et leur évolution non plus. Ce sont des abstractions dont l’évolution n’est
observable que pour qui conceptualise ce qu’elles sont à un moment
donné par opposition à d’autres moments. La périodisation n’est donc pas
le découpage arbitraire et mutilant d’une réalité préexistante : elle ne
risque pas de briser ni de paralyser ce qui n’est pas un processus autonome directement visible, comme Achille courant après la tortue. C’est
une construction conceptuelle nécessaire pour reconstituer cette évolution
et l’expliquer.
La littérature se définit certes par ses matériaux et ses formes spécifiques : thèmes, actants et langages ; genres, structures et styles. Mais leur
mise en pratique (qui seule constitue des œuvres) est tributaire de ses
conditions d’exercice, et surtout de sa fonction, de sa raison d’être, qui est
de résoudre par la fiction linguistique la contradiction entre désir et réalité, constitutive de notre condition. Activité où l’imaginaire se concrétise,
l’art se situe à la jonction de l’action (qui transforme la réalité selon nos
désirs, mais seulement jusqu’à un certain point) et du rêve, où le désir se
déploie pleinement, mais sans se concrétiser. La libre utilisation créatrice
des capacités à la fois expressives et référentielles du langage permet à la
fois de substituer à la réalité sa représentation transfigurée par le désir, et
de figurer le désir dans le verbe évocateur ou dans des fictions analogues
à la réalité.
Si la littérature évolue, c’est sans doute par sa dialectique propre : ses
thèmes et ses formes se banalisent et se sclérosent, de nouveaux auteurs
les renouvellent d’autant plus qu’ils cherchent à se distinguer de leurs prédécesseurs et de leurs concurrents. Mais c’est aussi et surtout parce
qu’évoluent la réalité de la condition humaine, les désirs qui y réagissent
et les moyens de les satisfaire — par l’action, la religion, l’amour, les loisirs, les autres arts… Ces évolutions transforment à la fois la fonction de
l’art littéraire et ses conditions d’exercice — notamment les motivations
des auteurs, les besoins des commanditaires et les attentes des publics, et
aussi les conditionnements et moyens économiques, techniques, linguistiques etc. de l’activité littéraire. C’est pour assumer cette nouvelle fonction dans ces nouvelles conditions que les auteurs modifient les thèmes et
langages, les structures qui les organisent, les visions qui les sélectionnent
et les orientent — ou qu’ils en inventent de nouveaux. Ils le font à partir
de leur expérience existentielle, à partir de leur réalité et de leurs aspirations présentes, en s’aidant d’emprunts au passé interprétés par cette expérience. Comme dit Pascal, « ce n’est pas dans Montaigne, mais dans moi
que je trouve tout ce que j’y vois » (S. 568). Même aujourd’hui nous parlons trop de sources, de filiations, d’influences, attribuant un dynamisme
à des textes inertes. Seule est dynamique la motivation du lecteur-auteur
qui s’en inspire. Ce sont les réactions aux conditions actuelles qui conduisent à modifier les traditions et à inventer de nouvelles pratiques.
Je me permets une comparaison qui donne à réfléchir. S’il y a des
choses qui ne devraient pas varier, ce sont les religions du Livre, puisqu’elles se définissent comme fidélité à un dogme explicite. Or, elles
changent souvent et considérablement : le catholicisme des élites françaises est principalement mystique en 1600, humaniste en 1630, antihumaniste en 1660, et antimystique en 1680. Aujourd’hui les religions oscillent entre libéralisme et intégrisme. Mais il ne s’agit pas de changements
autonomes. C’est de l’extérieur qu’elles sont réorientées, parce que leur
fonction sociale et mentale se modifie, par suite de transformations économiques, politiques ou idéologiques. Après quoi les gens trouvent des
arguments dans les textes, dont leur vision intéressée sélectionne certains
passages et certaines interprétations. Mais ne prenons pas pour une cause
réelle ce qui est une justification idéologique a posteriori.
Périodiser, ce n’est pas seulement diviser la diachronie. C’est aussi et
surtout reconstituer le fonctionnement synchronique qui est la cause
majeure de l’évolution diachronique, par les effets du jeu concurrentiel du
champ littéraire, et surtout par les déterminations extérieures de la fonction littéraire et de ses conditions d’exercice. C’est montrer comment une
époque retravaille son héritage et invente de nouvelles pratiques pour
assumer sa problématique. C’est y reconstituer les relations entre les
diverses sortes de littératures, avec, pour chacune d’elles, le système de
ses caractères, expliqué par celui de leur fonction et par celui de leurs
conditions de production, de diffusion et de consommation. Cette restitution est d’autant plus délicate qu’à tout instant interviennent, sur chacun
de ces points, des évolutions relatives, en attendant les changements plus
importants qui marqueront la transition vers une autre période.
Nous étudions des objets complexes, même quand il ne s’agit pas de
toute la littérature, mais d’un seul genre, thème ou forme : ses divers éléments et aspects n’ont pas la même durée de vie et ne changent pas au
même rythme
[10]. De plus, à chaque moment coexistent plusieurs auteurs,
générations, écoles ou tendances où les mêmes choses n’évoluent pas
pareillement. Pourtant, c’est la complémentarité de ces pratiques divergentes
qui constitue la totalité interactive d’une époque. Pour résoudre cette difficulté, il nous faut combiner plusieurs temporalités, et concevoir les périodes
comme des structures feuilletées, articulées par des transitions échelonnées.
Il est nécessaire d’adopter la combinaison interactive des trois rythmes
proposés par Braudel : la longue durée est par exemple celle pendant
laquelle la notion de littérature reste à peu près identique ; ou celle de
l’oral, puis de l’écrit, puis de l’audiovisuel ; celle du mécénat puis du marché ; celle de l’épopée puis du roman; celle du modèle gréco-latin, qui
domine de la Renaissance aux Romantiques ; celle des modèles flaubertien et rimbaldien — s’ils durent encore aujourd’hui. A l’autre extrémité,
le temps court est celui des œuvres. Mais elles ne font événement que
dans la mesure où surgissent en elles des pratiques de plus longue portée
(par leur nouveauté ou par leur perfection), qui répondent elles-mêmes à
une nouvelle situation socioculturelle et contribuent à une nouvelle vision
de l’homme. La liaison entre la longue durée culturelle et la rapidité événementielle est assurée par le rythme des générations, en entendant par ce
mot non pas une donnée biologique, mais une tendance historique
[11], la
promotion d’un groupe de gens d’âge voisin, en réaction soit à un événement historique soit au vieillissement d’une tendance antérieurement
dominante — et à condition de ne pas oublier que le groupe emblématique ainsi désigné est une petite minorité, qui n’assure qu’une partie de la
production de l’époque.
La difficulté est de combiner ces trois rythmes, et d’articuler les pratiques qui les constituent. Cette coexistence de générations, de publics, de
tendances, de thèmes et de formes qui évoluent différemment conduit à
construire la période comme une structure feuilletée : non pas une seule
case rectangulaire, mais un empilement de cases trapézoïdales de longueur différente, qui s’élargissent ou se rétrécissent selon l’importance
croissante ou décroissante de ce qu’elles représentent.
La séparation entre ces structures feuilletées n’est pas une frontière
unique, verticale et imperméable, mais une série de transitions échelonnées. Car le passage d’une période à l’autre s’opère par plusieurs transformations partielles, décalées et progressives, souvent à travers des polémiques révélatrices
[12]. Même une innovation décisive, un traumatisme
destructeur, un changement de politique culturelle spectaculaire ne produisent leurs effets que peu à peu, et ne ruinent pas toutes les traditions,
qui peuvent au contraire y réagir.
Une telle transition demande souvent à être traitée dans un chapitre
distinct, qui en restitue l’échelonnement entre deux dates. C’est ainsi que
dure de 1623 à 1630 la transition au cours de laquelle commence à s’imposer en tous domaines la discipline qui va dominer jusqu’en 1642 puis de
1662 à 1678. La grande réaction contre le libertinage commence en 1623;
Richelieu arrive au pouvoir en 1624; Malherbe et ses disciples triomphent
à partir de 1626, avec un Recueil des plus beaux vers qui leur est exclusivement consacré ; Le Tombeau des romans (1626) et Le Berger extravagant (1627) dénoncent l’invraisemblance romanesque ; un goût et une
rationalité restrictifs réagissent contre l’imagination et la spontanéité ; de
1625 à 1628, les partisans d’une nouvelle esthétique affrontent leurs
devanciers à propos des Lettres de Balzac et du théâtre de Hardy; à partir
de 1628, les doctes cherchent à imposer des règles à la littérature et
notamment au théâtre, tandis que d’autres disciplinent le comportement
en proposant le modèle de l’honnête homme, célébré notamment par Faret
en 1630. Enfin, les grandes figures du début du siècle (Du Vair, Montchrestien, François de Sales, Honoré d’Urfé, Théophile de Viau,
D’Aubigné, Malherbe, Hardy, Bérulle) meurent ou cessent d’écrire entre
1621 et 1629, tandis qu’élaborent leurs premières œuvres ceux qui vont
dominer l’avenir : Descartes, Gassendi, Mersenne, Saint-Cyran, Chapelain, Balzac, Saint-Amant, Tristan, Voiture, Corneille, Mairet, Du Ryer.
Entre la période de fécondité d’un modèle et le début de l’affirmation
d’un autre, il peut y avoir un passage à vide
[13]. La sublimation d’une
anthropologie pessimiste dans une harmonie structurelle et stylistique
s’arrête en 1677-1678, avec
Phèdre,
La Princesse de Clèves, le second
recueil des
Fables, la dernière édition des
Maximes. Mais la littérature
philosophique et critique ne se manifeste qu’à partir de 1682 avec la
Lettre sur la comète de Bayle. Fontenelle ne rejoint cette orientation qu’à
partir de 1684, dans des œuvres publiées à partir de 1686.
Il y a surtout de longs chevauchements. Parce que l’académisme et la
vulgarisation prolongent une tradition alors qu’une autre tendance s’est
affirmée : ainsi, les modèles moraux et esthétiques du XVII
e siècle restent
valables tout au long du XVIII
e, et même bien après la bataille d’
Hernani
pour les traditionalistes ; grand admirateur du siècle de Louis XIV,
Voltaire se veut le continuateur de Racine bien plus que l’auteur de
Candide, et c’est peut-être chez Marmontel qu’on trouve les meilleures
présentations d’une poétique classique encore vivante à ses yeux. Et parce
que certaines transformations mentales ou socioculturelles se font très lentement. Ainsi, Roger Zuber
[14] fait se succéder « l’ère de l’imagination
(1594-1643) » et « l’ère du goût (1624-1675) », et consacre les six premières pages de la seconde partie à décrire les « transitions douces » par
lesquelles s’est faite « cette évolution générale » (p. 53).
Il faut donc toujours combiner les permanences du temps long avec les
changements du temps court. D’autant plus que ceux-ci peuvent être les
étapes successives d’une même transformation fondamentale : c’est déjà
la vision romantique qui s’exprime chez Rousseau, mais elle ne trouvera
son style qu’à partir de Rimbaud. J’ai tenté de montrer
[15] qu’au début de
l’époque moderne s’opère une inversion du rapport de l’homme à sa
condition, et que ce même passage de la soumission à l’appropriation, de
l’assujettissement religieux à l’affirmation démiurgique du sujet, s’effectue dès les années 1510 dans la pensée politique avec Machiavel et
Guichardin; au début du XVII
e en philosophie avec Bacon, Galilée,
Descartes, qui veulent transformer les fils de la Nature en « maîtres et
possesseurs de la nature »; puis avec l’émergence du droit subjectif chez
Grotius et Hobbes ; au milieu du siècle dans la conception de l’homme,
avec Hobbes puis, à un moindre degré, avec La Rochefoucauld, qui posent
la recherche subjective de l’intérêt comme motivation fondamentale ; à
partir de 1686 en religion avec Bayle pour qui c’est la sincérité de la
conscience personnelle qui fait la valeur d’une foi, et non pas la soumission à un dogme et à une Église ; dans la pensée économique enfin vers
1705 avec Boisguilbert, qui montre que la recherche du profit personnel,
jusque là fort réprouvée, produit la prospérité générale. Ainsi, la même
transformation, la même inversion des rapports constitutifs de la condition
humaine, plus ou moins facile à réaliser selon les domaines, s’étale sur
deux siècles.
« Étudiez des problèmes, et non pas des périodes », disait Lord Acton.
Je crois que la périodisation est précisément le problème majeur de l’histoire littéraire, qui peut englober la plupart des autres et aider à les
résoudre. « Les faits historiques, dit Paul Veyne, ne s’organisent pas par
périodes et par peuples mais par notions ; ils n’ont pas à être replacés en
leur temps, mais sous leur concept »
[16]. J’espère que la périodisation
conceptualisée que je propose permet de faire les deux choses, et de
mieux expliquer les phénomènes littéraires en replaçant chacun d’eux à la
fois dans sa diachronie spécifique — où se mesure sa part de traditionalisme et d’innovation — et dans la synchronie du champ littéraire et
même de la condition humaine, où apparaissent sa raison d’être et ses
conditionnements.
La période est un modèle hypothétique de fonctionnement et de transformation comparable à ceux qui, dans toutes les sciences, organisent les
phénomènes pour les rendre pensables. Elle n’est guère plus hypothétique
que les notions de littérature, de roman, de style ou d’actant, ou même
qu’un auteur que j’imagine à partir de ses œuvres, ou qu’une œuvre que
je recrée à partir des multiples informations que je sélectionne, interprète
et organise en un tout dans ma lecture du texte. Certains d’entre nous
rêvent d’une connaissance objective qui décrirait les choses telles qu’elles
sont. Or les épistémologues sont unanimes : cet « espoir […] d’une
connaissance
objective […] est vain […]. Ce que nous appelons la réalité
n’est qu’une synthèse humaine approximative », qui ne saurait « atteindre
une “réalité” indépendante de l’observateur »
[17]. « Toutes les observations
[…] sont des interprétations à la lumière de nos théories »; « un savoir
observationnel pur, vierge de toute théorie, s’il était seulement possible,
serait complètement stérile et dénué d’intérêt »
[18]. Ce sont les présupposés
implicites qui sont dangereux. La seule garantie relative d’objectivité est
l’explicitation des hypothèses et des modèles, et leur incessante confrontation à d’autres ainsi qu’aux données factuelles.
Mais, dira-t-on, les diverses périodisations que l’on nous présente ne
coïncident pas. C’est vrai. Mais c’est normal. Car elles peuvent concerner
des objets différents : l’une le roman, l’autre le théâtre; ou le même objet
de points de vue différents : sociologique, dramaturgique ou esthétique ;
ou bien un objet qui a plusieurs frontières et définitions possibles : la littérature, que l’un va concevoir sur la base des grandes œuvres, l’autre de
la production de masse, l’un plutôt à partir des auteurs, l’autre du public,
l’un en considérant ce qu’aujourd’hui nous retenons du XVIIe, l’autre en
fonction des critères et préférences de l’époque. Souvent, les divers facteurs constitutifs d’une œuvre (vision, genre, thème, structure, style) ne
relèvent pas de la même périodisation. Même quand plusieurs chercheurs
parlent du même objet phénoménologique, ce n’est pas le même objet
scientifique. Car celui-ci n’est pas donné, mais construit. Et pour le
construire ils ne font pas les mêmes choix parmi les centaines d’indices
disponibles ; ils les sélectionnent, les interprètent, les valorisent, les organisent différemment. C’est particulièrement vrai pour les faits littéraires,
qui n’existent que dans une perception variable selon les milieux socio-culturels et même selon les subjectivités.
Ainsi, des périodisations différentes peuvent être également légitimes,
et leurs divergences seraient plus enrichissantes que gênantes si chacun
explicitait ses hypothèses et sa méthode de construction, et justifiait ses
choix, après confrontation avec d’autres possibilités, permettant ainsi à
tout lecteur de se situer par rapport à lui, et d’améliorer progressivement
un consensus minimal et diverses références optionnelles. De telles justifications sont malheureusement bien rares
[19].
EFFETS AVANTAGEUX D’UNE PÉRIODISATION RIGOUREUSE
La périodisation peut être une reconstitution révélatrice et explicatrice.
Elle reconstitue la fonction et les conditionnements des diverses formes de
littérature d’une époque, révélant analogies, complémentarités ou divergences fonctionnelles. Elle explique pourquoi tel genre, thème, structure
ou style prospère à tel moment. Elle permet de mettre en relation des faits
de divers ordres, et conduit ainsi à des explications originales.
Si la raison d’être de la littérature est de résoudre métaphoriquement
la contradiction entre désir et réalité, elle se diversifie en trois fonctions :
lyrique — quand c’est l’expression du désir qui domine —, critique
— quand c’est l’incitation à la transformation du réel — et dramatique
— quand ils s’affrontent. Souvent ces types se combinent dans la même
œuvre. Mais par exemple le type lyrique l’emporte de 1550 à 1625 environ, le type dramatique de 1626 à 1642, et même 1678; le type critique
devient important à l’époque de Scarron, Cyrano, Pascal, Furetière (1643-1666) puis domine nettement de 1682 à 1760, avant d’être remplacé par le
lyrisme de Rousseau, Bernardin de Saint-Pierre, Chénier, Chateaubriand
et des romantiques
[20].
L’analyse fonctionnelle d’œuvres d’une même période, qui réagissent
au même problème, explique leur ressemblance, même si elle se manifeste
par des moyens différents : ici par le thème, là par le style. Ainsi, les
œuvres majeures des années 1662-1678 se ressemblent par une vision pessimiste, une thématique de la nature universelle de l’homme et de son comportement relationnel, une structure close et harmonieuse, un style distingué, un souci de plaire. Comment ces divers caractères s’articulent-ils dans
une logique qui exprime une attitude face à une condition historique ?
Bien qu’écrites pour la plupart par de sincères admirateurs de Louis
XIV, et pour sa gloire et son plaisir, ces œuvres expriment une profonde
insatisfaction. Elles l’imputent aux défauts de la nature humaine. Mais
comme celle-ci n’existe que sous des formes historiques, l’historien doit
la rapporter au système politique et idéologique de l’époque. Celui-ci suscite l’insatisfaction parce qu’il assujettit fortement les gens, les réduisant
à des flatteries et à de vaines intrigues qui ne peuvent satisfaire les
consciences ni même les désirs, comme le montre La Princesse de Clèves.
En revanche, il ne leur offre la perspective d’aucun idéal à réaliser : il se
présente comme parfait, achevé, comme la fin de l’histoire, c’est-à-dire du
processus par lequel les hommes s’accomplissent. Aporie d’autant plus
tragique que l’on s’en ressent coupable, puisque le système paraît sans
défaut. Ce sentiment est confirmé par l’anthropologie augustinienne, alors
fort appréciée parce qu’on y trouve l’explication de ce qu’on ressent : la
valeur n’est pas de ce monde ; elle n’existe que dans une transcendance
inaccessible aux hommes, affaiblis et corrompus par le péché originel. Il
n’est plus question d’y accéder par la science, la politique ni l’amour,
comme le croyaient Descartes, Richelieu ou D’Urfé.
A l’époque, il n’est pas possible de transformer cette situation par
l’action, ni même de s’en distancier par une réflexion critique, puisqu’il
n’y a même pas d’alternative imaginable. Et il n’est pas facile d’y échapper par la foi, considérée comme le don d’un Dieu inaccessible, ni surtout
par l’élan mystique, auquel est allergique ce moment rationaliste. Ni par
l’idéalisme, comme dans l’
Astrée :
Le Misanthrope ou
La Princesse de
Clèves montrent qu’il ne trouve plus d’objet en ce monde. La seule solution est donc la sublimation affective et esthétique du malaise de cette
situation indépassable. D’où l’importance exceptionnelle de la littérature,
comme art de transformer la « tristesse » en « plaisir » et de « faire
quelque chose de rien »
[21], dans des œuvres qui ne cherchent ni à changer
la vie ni à transformer le monde, mais à constituer des ensembles autarciques, d’harmonieuses structures closes d’univers de secours. Telle est
ma reconstitution hypothétique des caractères et du fonctionnement de la
littérature, expliquée par sa fonction, dans la période qui va de 1662, et
surtout de 1666, à 1678.
Mais passons à la période suivante. Alors que le système louisquatorzien semble triompher dans les splendeurs de Versailles et dans la France
toute catholique que rétablit la révocation de l’Édit de Nantes, d’autres
indices témoignent d’une crise dont les conséquences sont aussitôt sensibles dans l’évolution de la haute littérature : crise morale de l’Affaire
des Poisons (1679-1682) ; conflit avec le pape à partir de 1678, avec les
« jansénistes » à partir de 1679, avec les protestants à partir de 1685; difficultés économiques et militaires après 1688. Le 6 mai 1682, le roi se
retire à Versailles, où la magnificence va devenir sclérose ; à partir de
1683, il se replie dans une dévotion opposée aux séductions de l’art et qui
suscite autant d’hypocrisie que d’admiration. Bref, le système perd de sa
dynamique centripète, de sa force d’intégration, de sa fascination assujettissante, ce qui ouvre la possibilité d’une distanciation critique et de
visions alternatives. Et ceci ne vaut pas seulement pour le régime politique, mais aussi pour la pensée : la vérification critique progresse aux
dépens de la Vérité révélée par Dieu ou héritée des Anciens. « Le doute
est le commencement de la science », dit le grand voyageur Chardin. Mais
il est la ruine de l’orthodoxie. « Je vois un grand combat se préparer
contre l’Église », écrit Bossuet. « Sous prétexte qu’il ne faut admettre que
ce qu’on entend clairement […], il s’introduit […] une liberté de juger qui
fait que, sans égard à la tradition, on avance témérairement tout ce qu’on
pense » (21 mai 1687).
Cette nouvelle attitude face à une nouvelle situation assigne à la littérature une autre fonction : non plus de sublimation mais au contraire de
dénonciation. Du coup, le magnifique modèle précédent, encore tout neuf,
devient inadéquat : il ne produira plus rien de comparable à Phèdre, au
Misanthrope, à La Princesse de Clèves, aux Fables. La réflexion l’emporte sur l’esthétique, la philosophie sur les belles-lettres. Ce n’est pas
vrai seulement pour les nouveaux venus : Bayle, Fontenelle, Perrault ou
même La Bruyère et Fénelon. Le nouveau contexte pousse aussi les survivants de la génération antérieure à prendre position : Boileau passe de
l’art à la morale, Bossuet de la morale à la lutte idéologique, Racine de la
fiction littéraire à la vérité religieuse d’Esther et d’Athalie.
Les nouvelles œuvres marquantes s’inscrivent dans le présent au lieu
d’imiter les Anciens. Moins psychologiques et morales, plus sociologiques, idéologiques et politiques, elles ne parlent plus de la nature universelle de l’homme, mais de sa condition historique, et les observations
particulières l’emportent sur les vérités générales. Ayant pour fonction de
déconstruire le réel et non plus d’en transformer la perception dans une
sublimation autarcique, ce ne sont pas en général des fictions poétiques.
Elles ne se soucient pas d’unité, de clôture, d’harmonie, de sentiments
touchants, de style élégant. Souvent ce sont des juxtapositions de fragments :
Maximes, Caractères, Remarques, Réflexions, Pensées diverses,
Ana, Dialogues, Entretiens, articles de dictionnaire, nouvelles, petites
poésies, brèves comédies, canevas du théâtre de la Foire. C’est déjà le
paradigme de
L’Esprit des lois, de l’
Encyclopédie, du
Dictionnaire philosophique, des
Lettres persanes, des
Contes de Voltaire. La périodisation
révèle que La Bruyère est plus proche de son adversaire Bayle que de ses
chers maîtres de 1670 : par sa perspective dénonciatrice et par l’esthétique
même d’une œuvre qui n’est pas une totalité harmonieuse, mais « un amas
de pièces détachées »
[22]. C’est évidemment un modèle général que je
viens de décrire. Mais il aide à mieux percevoir même les œuvres qui s’en
écartent, par exemple
Télémaque, roman philosophique et politique sous
une fiction soucieuse d’élégance et de couleur antique.
Le statut des auteurs fait la liaison entre la nouvelle fonction de la littérature et les caractères des œuvres. Les précédents, tous nés dans la
capitale ou en Ile de France, sauf Bossuet, n’ont jamais quitté la région
parisienne ; et ils étaient — à l’exception relative de La Fontaine et de La
Rochefoucauld — parfaitement intégrés au régime. Les nouveaux venus
sont, d’une façon ou d’une autre, en marge du système, ne serait-ce que
par leur amertume et leur regard critique, comme La Bruyère. Le plus
novateur, Pierre Bayle, provincial, protestant, proscrit, n’aura guère passé
plus d’un an à Paris. Parmi les auteurs secondaires, on compte bien plus
de femmes, de marginaux et même d’aventuriers que de coutume. Racine
et Boileau, fleurons de la génération précédente et historiographes chéris
de Sa Majesté depuis 1677, finissent par être un peu marginalisés et par
entrer dans une opposition relative. Il n’y aura jamais de véritable représentation d’Athalie, et Racine s’écarte de sa mission d’historiographe pour
écrire en secret un Abrégé de l’histoire de Port-Royal. Quant à l’auteur de
l’Art poétique, il s’éloigne de son magistère officieux pour revenir à la
satire, et sa dernière œuvre est interdite par le roi (janvier 1711). Fénelon
enfin est disgracié après avoir été le directeur de Mme de Maintenon et le
précepteur d’un héritier du trône.
On constate un changement analogue au niveau des commanditaires,
destinataires, des lieux culturels. Vers 1700, ce n’est plus Versailles qui
anime principalement la vie culturelle, mais l’entourage un peu frondeur
de quelques ducs ou princes, les salons, les cercles savants, et déjà même
les cafés et les textes subversifs venus de l’étranger. On écrit bien moins
que naguère pour le roi, la cour et les grands : à partir de 1690, les gratifications royales ne subsistent que pour de rares auteurs; la proportion de
romans comportant une épître dédicatoire était de 82 % de 1600 à 1634,
de 78 % entre 1635 et 1661, de 49 % entre 1662 et 1685; elle tombe à
27 % entre 1686 et 1700. En revanche, on écrit de plus en plus pour le
marché : déjà Lesage vivra principalement de ses droits d’auteur.
Ce ne sont pas seulement les ressemblances entre des œuvres contemporaines qui sont éclairantes. C’est aussi leur différenciation, par exemple
entre tradition et avant-garde, élitisme et production de masse. Ou leur
complémentarité fonctionnelle. Prenons celles des années 1643-61. Elles
ont une commune fonction, qui est de réagir — différemment — au
décrochage, à partir de 1642, entre l’être et la valeur, la réalité et l’idéal.
Corneille exprime cette rupture en remplaçant ses héros admirables par
des protagonistes machiavéliques ; Cyrano, Pascal, La Rochefoucauld en
dénonçant la fausseté de l’idéalisme humaniste ; Scarron et les burlesques
en parodiant le style noble. Héroïsme et idéalisme ne se maintiennent
qu’au prix d’une inflation romanesque et linguistique chez La Calprenède
et Mlle de Scudéry, Quinault et Thomas Corneille, ou dans le style précieux et galant. Une période c’est aussi l’ensemble des diverses façons de
réagir à une problématique commune
[23]. Nous gagnerions beaucoup à rapprocher des œuvres contemporaines pour voir leurs ressemblances et
mieux mesurer leurs particularités. Par exemple Alceste et la princesse de
Clèves sont tous deux épris d’idéal ; mais comme cela ne se rencontre
plus dans un monde entièrement dominé par les intrigues de l’ambition et
de la galanterie, tous deux sombrent dans le culte de soi-même et finissent
par se retirer du monde. Seuls diffèrent le genre et la perspective des
œuvres : l’une est exaltée, l’autre ridiculisé.
Si la période est un ensemble aussi explicatif que la vie d’un écrivain,
il ne faut pas hésiter à répartir les œuvres d’un même auteur en diverses
époques. Si je regroupe dans le même chapitre Mélite (1629), Le Cid
(1637), Rodogune (1645) et Suréna (1674), je ne pourrai pas montrer
qu’elles relèvent de périodes fort différentes. Or, le passage de l’une à
l’autre a profondément transformé l’anthropologie de Corneille et, à un
moindre degré, sa dramaturgie, son lexique, son style et sa personnalité
même. Andromaque et Athalie ne sont compréhensibles que replacées
l’une à l’époque de la galanterie et de la dramaturgie romanesque, l’autre à
celle de l’opéra et de la dévotion. L’organisation par périodes permet trois
entrées explicatrices : par époque, par genre, par auteur. La composition
par genre ou par auteur n’en permet que deux, comme il est facile de le
vérifier. Pourquoi réagissons nous contre la distribution de Corneille en
trois époques, alors que nous trouvons normale celle de Hugo en trois chapitres (roman, poésie, théâtre) ? Parce que nous prenons nos habitudes pour
des vérités épistémologiques — ce qui est sclérosant pour la recherche.
Une périodisation rigoureuse permet, au lieu de juxtaposer aléatoirement les écrivains d’une même époque — ou de les disperser selon les
genres — de les présenter dans un ordre éclairant, à la fois logique et relativement chronologique. Ainsi, pour la période « classique », La
Rochefoucauld et les Pensées de Pascal s’imposent d’abord, dans un chapitre qu’on pourrait intituler « démolition de l’héroïsme et appel à la
conversion » : ils sont chronologiquement les premiers; ils explicitent la
nouvelle anthropologie à partir d’une dénonciation de la précédente, et,
formellement, ils se situent entre la critique, qui marque les années 1643-1665, et la sublimation esthétique qui va dominer la période suivante. Je
leur adjoindrais Bossuet, jusqu’en 1669 : anthropologie analogue à celle
de Pascal, solution identique, et vigueur critique plus forte que par la suite.
Après cette ouverture sur la vision de l’homme qui est à la base de
toute cette période, je consacrerais le second chapitre à un réalisme critique qui s’en trouverait éclairé. Je l’ouvrirais par Corneille entre 1659 et
1667. Car il témoigne bien de l’évolution. Après avoir suivi la mode
romanesque, galante et spectaculaire avec Œdipe (1659) et La Conquête
de la Toison d’or (1660), il a voulu ranimer l’héroïsme dans Sertorius
(1662). Mais il doit se plier à la nouvelle réalité, et montrer dans Othon
(1664), Agésilas (1666) et Attila (1667) une existence dominée par ces
intrigues de l’amour de soi et de l’intérêt que dénonce La Rochefoucauld.
Je mettrais aussi dans ce chapitre Le Roman bourgeois de Furetière
(1666), le Boileau des Satires (1666) et le premier Molière : celui qui
semble croire que la dénonciation satirique peut réformer l’homme et la
société — jusqu’au Misanthrope exclusivement. Et enfin La Fontaine, mis
en dernier parce que c’est sa place chronologique, parce qu’il se fait
moins d’illusions que les précédents sur l’impact de ses œuvres, et parce
qu’il sera le seul à persister dans une critique politique.
De 1667 à 1678, tous les autres auteurs seront en effet remarquablement intégrés au système : par la destination de leurs œuvres, par leur
forme normalisée et souvent par leur emploi au service du régime. Je
commencerais ce chapitre « Intégrations » par le cas exemplaire de
Boileau. Le roquet subversif des Satires est devenu le moraliste paternaliste des Épîtres (à partir de 1668), puis le législateur du Parnasse (L’Art
poétique, 1674), le familier des puissants et enfin l’historiographe de Sa
Majesté (1677). Parallèlement, Bossuet, que la Compagnie du Saint-Sacrement avait fait venir à Paris pour critiquer la conduite et la politique
du roi, est nommé précepteur du Dauphin en 1671. C’est désormais l’un
des chantres du régime. Molière enfin semble faire son auto-critique dans
Le Misanthrope :
Le monde par vos soins ne se changera pas (v. 103).
Le réformateur de la société devient surtout l’amuseur de Sa Majesté. Sa
dimension politique se réduit ; sa poétique est plus normalisée qu’auparavant dans Le Misanthrope et Les Femmes savantes, et plus pompeuse
dans les comédies-ballets en musique, plus nombreuses désormais que
les farces.
Le dernier chapitre, « Sublimations tragiques », serait par le substantif
la continuation du précédent, tandis que l’adjectif signalerait l’approfondissement de l’insatisfaction. Je commencerais par Mme de Lafayette :
Zaïde se rattache à l’époque précédente par la galanterie, La Princesse de
Clèves par la dénonciation réaliste des intrigues intéressées et par un idéalisme héroïque qui triomphait dans les années trente, et dont ce roman se
consacre à montrer l’impossibilité. A ses côtés je mettrais Mme de
Sévigné, qui témoigne elle aussi de l’évolution. C’est une mondaine, formée à l’esprit galant, et c’est une admiratrice de l’héroïsme cornélien.
Mais elle est devenue un grand écrivain le jour où elle a rencontré son
Dieu caché : cette fille qu’elle adore et qui la repousse, l’obligeant à sublimer ses sentiments dans la vivante médiation d’un art. Ces deux femmes
offrent donc une intéressante transition vers Racine, plus enfermé, comme
ambitieux parvenu, dans une époque qui n’offre d’alternative au tragique
que la galanterie, et enfin vers les Lettres portugaises, où l’aventure
galante disparaît dans ses conséquences tragiques.
Si la périodisation permet d’expliquer la littérature, c’est aussi parce
que les matières et les formes constitutives de celle-ci — thèmes, genres,
structures, styles — ne sont pas des réalités autonomes, mais des signifiants potentiels qui ne déploient leurs effets intellectuels, affectifs et
esthétiques que dans la mesure où la réaction de la littérature à la problématique d’une époque leur assigne une fonction qui correspond à leurs
possibilités
[24]. Je prendrai l’exemple d’un thème, l’amour.
Assez rare en littérature avant le XIXe siècle, l’amour n’y est pas seulement ce qu’il est dans la vie. C’est aussi un symbole de la liberté la plus
intime. Pendant toute la période d’émancipation où l’individu se heurte à
la famille, à l’État, à l’exigence religieuse, c’est donc l’amour qui anime
la résistance à la tyrannie, depuis la Sylvie de Mairet jusqu’au Suréna de
Corneille. Et du point de vue opposé c’est son sacrifice que l’on exige (Le
Cid, Polyeucte), c’est sa rébellion que l’on dénonce (Horace, Phèdre).
De plus l’amour est également l’une des figurations du rapport entre
l’être et la valeur, entre le sujet du désir et la figure de l’idéal. La grave
crise des guerres de religion a obligé l’individu à se replier sur son for
intérieur : en témoignent les
Essais de Montaigne et le succès du néo-stoïcisme. La fin des guerres est marquée par un élan pour retrouver sens
et bonheur dans l’union à une valeur hautement transcendante. L’
Astrée
l’exprime par un amour religieux, proche du mysticisme qui marque ces
années-là plus que toute autre période de l’histoire de France. Le but du
parfait amant c’est « de servir, d’honorer, voire presque d’adorer la personne aimée », jusqu’à se dépouiller « de toute volonté et de tout jugement » propres, jusqu’à « mourir en soi pour revivre en autrui »
[25].
Puis, dans l’élan de la reconstruction, les hommes reprennent confiance
en leurs capacités : l’époque de Richelieu, Descartes et Saint-Cyran croit
pouvoir réaliser ses idéaux par une action militante en ce monde; en littérature, l’amant cède la place à un modèle, à un signifiant plus adéquat : le
héros. Mais bientôt la politique se révèle tyrannie machiavélique et la
science inadéquate pour le problème essentiel : celui du bonheur et du
salut. Faute de foi en l’action, faute d’idéal auquel se dévouer, l’héroïsme
reflue. L’antihumanisme, qui progresse à partir de 1640, puis l’assujettissement absolutiste à partir de 1651, achèvent de le ruiner.
On se replie sur la vie intime et relationnelle — c’est-à-dire notamment sur l’amour. De quatre façons bien différentes. Des auteurs idéalistes
un peu superficiels — La Calprenède, Mlle de Scudéry, Quinault, Thomas
Corneille — prolongent la carrière de l’héroïsme en lui donnant pour ressort un amour capable d’exploits par dévouement galant : ils se condamnent à l’inflation romanesque. Des observateurs plus réalistes estiment
que la ruine des valeurs transcendantes a livré les individus à l’amour de
soi et à la recherche de leur intérêt. Ils dénoncent l’amour comme avidité
égocentrique, donjuanesque ou même tyrannique : c’est la position de La
Rochefoucauld, de Bussy-Rabutin, de Corneille à partir d’Othon (1664),
de Molière dans Dom Juan, de Racine souvent, de Mme de Lafayette dans
Zaïde, ainsi que chez Nemours et les personnages secondaires de La
Princesse de Clèves. Parallèlement, Corneille et Racine nous présentent
cependant des couples parfaits ; mais ils sont persécutés et souvent massacrés : ce sont des idéaux utopiques plutôt que des représentations de la
réalité contemporaine. Enfin, chez Racine, chez Mme de Lafayette, dans
les Lettres portugaises, l’amour est une passion, c’est-à-dire l’expression
d’un intense besoin, qui entraîne la personne malgré elle, et qui la fait
souffrir d’autant plus qu’elle ne réussit pas à obtenir ce qui lui manque.
Cette passion pour la figure d’une valeur indispensable et inaccessible,
représente la condition humaine dans le système louis-quatorzien
confirmé par l’antihumanisme augustinien (voir p. 730).
Au-delà de leurs différences, galanterie héroïque, perfection utopique,
égocentrisme donjuanesque ou tyrannique, passion tragique sont des façons
complémentaires de réagir à une même condition humaine, caractérisée par
le fait que la valeur est devenue inaccessible, que l’être a perdu sa raison
d’être. Mais plus elles sont anciennes et idéales, moins elles sont adéquates
à la réalité présente. C’est assez clair dans Andromaque. On y trouve bien
l’évocation d’un amour parfait : mais il a été massacré, il appartient à un
temps révolu. On y trouve la galanterie, avec son inflation de compliments
idéalistes : mais elle se révèle inadéquate dans la poursuite de la réalité (les
discours d’Oreste fatiguent et agacent Hermione) comme dans la quête de
l’idéal : la galanterie de Pyrrhus n’a aucune prise sur Andromaque. Restent
les deux autres formes, qui se combinent chez le roi comme chez Hermione.
La cause originelle de la passion de Pyrrhus, c’est sa chute : il est
dépossédé de la valeur qui le constituait. Car les exploits de naguère — du
temps de la guerre de Troie ou plutôt de l’époque du Cid et de l’humanisme héroïque — sont maintenant, au temps de l’antihumanisme augustinien, jugés comme des crimes. Si bien que « le fils d’Achille et le vainqueur de Troie », naguère premier des héros, se sent lui-même coupable.
Il ne pourrait être racheté que par la survivante des massacres, qui, chez
Racine, n’est pas tant son esclave que l’incarnation de la valeur morale
qui lui manque. Mais c’est impossible, et pas seulement parce qu’ils sont
séparés par trop de sang : parce que dans une époque caractérisée par l’antinomie entre Port-Royal et la cour, entre Dieu et le monde, il n’y a pas
d’union possible entre l’être de concupiscence et la figure de la valeur.
Reste pour Pyrrhus une solution de secours. C’est de démontrer à tous et
à lui-même qu’il demeure un héros qui peut faire tout ce qu’il veut : épouser Hermione ou la renvoyer, bafouer Oreste et surtout épouser
Andromaque malgré elle, malgré Hermione, malgré le divin Hector, et en
défiant la Grèce entière :
Pyrrhus m’a reconnu. Mais sans changer de face,
Il semblait que ma vue excitât son audace,
Que tous les Grecs bravés en leur ambassadeur
Dussent de son hymen relever la splendeur (v. 1501-1504).
Dans les tragédies suivantes se confirme cette double nature de la passion
du sujet de la condition tragique. C’est une volonté de puissance concupiscente, qui veut s’imposer à l’être dont la libre beauté est perçue comme
un défi; et c’est un appel pour être sauvé de sa concupiscence et de sa
déchéance en étant reconnu et aimé par cette figure de la valeur. Dès
qu’ils aperçoivent Junie et Hippolyte, Néron et Phèdre sont à la fois
excités dans leur corps et effarés dans leur âme : ils viennent d’apercevoir
la valeur qui leur manque et qui les rejette dans leur déchéance. Leur passion c’est l’avidité d’être sauvé par ce chérubin. Mais il sera leur ange
exterminateur.
J’interprète. Mais une œuvre poétique demande une interprétation à
laquelle je ne connais d’autre limite que le respect des textes et l’insertion
dans les contextes. Or, celle que je propose correspond à une conception
alors usuelle de la passion comme élan dévoyé vers le salut : « Dans
l’amour […], on cherche ce que Dieu veut nous donner, mais on le
cherche où il n’est pas et par des voies qui n’y mènent pas »
[26]. Et elle est
confirmée par Racine lui-même quand, dans
Athalie, il met en scène sa
vision de l’homme sans la transposer comme auparavant dans une fable
amoureuse. Le rapport entre Athalie et Joas est semblable au rapport entre
Néron et Junie, entre Phèdre et Hippolyte : psychologiquement, philosophiquement, structurellement, dramatiquement. C’est leur soudaine rencontre qui déclenche tout. Au sortir d’un terrible cauchemar, elle voit cet
ange : elle est ravie, il la poignarde.
L’amour est une aspiration d’autant plus intense qu’elle vise l’inaccessible — et aussi un signifiant d’autant plus riche, car s’y mêlent alors la
douleur et même des réactions haineuses ou vengeresses. Quand les désirs
deviennent réalisables, ce signifiant de l’aspiration impossible ne convient
plus : il passe au second plan de 1680 à 1760, dans une période dominée
par une littérature d’action critique et de proposition philosophique. Il
redeviendra un signifiant favori quand l’auteur de La Nouvelle Héloïse
puis les Romantiques auront de nouveau besoin d’exprimer l’élan vers la
transcendance.
Le travail de périodisation permet aussi d’expliquer la vogue d’un
genre (ou d’un style) à une époque donnée, et d’éclairer les variations de
sa nature selon celles de sa fonction. L’épopée, célébration des exploits
fondateurs d’une communauté, convenait à des sociétés holistes, traditionalistes et religieuses, où la condition humaine était adhésion à un héritage et à une transcendance. Elle a été remplacée par le roman, genre de
l’initiative de sujets singuliers à la recherche de satisfactions personnelles
à travers des événements particuliers, dans les sociétés individualistes de
libre entreprise, où la motivation majeure est la recherche de son intérêt et
de son bonheur. Déjà les premiers romans, dans l’Orient hellénistique et
la Rome impériale, apparaissent à des moments de destruction de la communauté holiste et de l’idéologie transcendante, à des moments de
recherche aventureuse du profit et du plaisir.
Après 1 500 ou 2 000 ans d’absence — selon que l’on tient compte ou
non de Sénèque —, la tragédie opère un retour triomphal, de 1560 à 1680
environ, en Angleterre
[27], en Espagne et en France. L’explication par l’imitation des Anciens, inadéquate dans les deux premiers cas, est insuffisante
même pour la France : on a imité aussi leurs épopées, et le résultat est fort
mauvais, faute d’adéquation entre ce genre et une époque qui n’a plus le
dynamisme de celle de l’Arioste, de Camoens et du Tasse. Quant à l’influence entre les trois pays, elle a été faible ou nulle. Mais, face à une problématique analogue, ils ont eu recours au même genre : celui du malheur
inévitable et insurmontable — sauf effort héroïque dans une perspective
providentielle — parce qu’il procède d’une antinomie constitutive de la
condition et de la personnalité humaines. Entre l’échec de la Renaissance
et la réussite des Lumières et du libéralisme, se situe une longue transition
contradictoire. Parce qu’il se détourne de la contemplation d’un ordre
transcendant pour privilégier la transformation de ce monde selon ses
désirs, les rapports de l’homme avec la nature, avec les autres, avec soi-même, avec Dieu et les valeurs, sont en train de s’inverser, de même par
conséquent que les critères du vrai, du bien, du juste, les motivations et
perspectives de l’action, de la pensée, de l’affectivité. Et cette contradiction déchire la personnalité même. D’un côté, elle reste soumise à une
conscience traditionnelle qui réprouve les désirs, mais perd prise sur les
forces vives : elle ne peut même pas empêcher Phèdre et la princesse de
Clèves d’être entraînées malgré elles, et, ne trouvant plus de valeur en ce
monde, elle finit par se prendre elle-même pour objet jusqu’à verser, chez
Alceste et Mme de Clèves, dans l’amour de soi, dans l’égomanie qu’elle
réprouve. Mais en même temps, cette personnalité est animée par les
désirs faustiens et donjuanesques de l’avenir, par « l’amour de soi-même
et de toutes choses pour soi »
[28], encore perçu comme concupiscence coupable, subversive, tyrannique et funeste — ce qu’il devient en effet parce
qu’il s’exacerbe faute de pouvoir se satisfaire. Quand l’antinomie sera historiquement dépassée, que les problèmes seront perçus comme solubles
par l’action, que les nouveaux désirs seront devenus des revendications
morales, c’est une littérature philosophique et critique qui conviendra, et
le talentueux Voltaire va échouer dans la tragédie, malgré vingt-sept tentatives : il n’est plus déchiré entre désir et conscience, entre ce monde et
l’autre, entre Machiavel et saint Augustin.
Enfin, parce qu’elle cherche à reconstituer les relations entre tous les
facteurs constitutifs d’une époque et même à les comparer à leurs homologues précédents et suivants, la périodisation permet de nouvelles explications. Elle rapproche par exemple la réussite des arts de la scène au
XVII
e siècle non seulement de la théâtralisation de l’existence à la cour,
dans les salons, dans la personnalité même du Roi-Soleil et de ses flatteurs, mais aussi de l’
honnêteté, qui consiste à soigner ses apparences
pour bien jouer son rôle, et de l’importance accordée par cette époque à la
vraisemblance et à la bienséance, voire à la simulation et à la dissimulation
[29]. Elle conduit à percevoir cette réussite comme une réaction à la crise
historique de l’être par le culte du paraître. Le monde est un théâtre, et
l’existence un rôle dans la vanité des apparences et des intrigues : jamais
on ne l’a tant dit qu’en ce siècle du Dieu caché, où courtisans et mondains
oisifs s’appliquent d’autant plus à maîtriser les signifiants qu’entre la
ruine de l’héroïsme et de l’optimisme religieux et l’engagement dans
l’âge des Lumières, ils sont, pendant un bon demi-siècle, en manque
d’action et de signification.
La vision tragique ne se limite pas à la tragédie, ni la théâtralisation
aux arts de la scène. La poésie que nous appelons baroque en considération de sa forme n’est pas vraiment irrégulière : elle est écrite en alexandrins, généralement organisés en distiques, quatrains ou sonnets. La périodisation, parce qu’elle rapproche toutes les activités du moment, permet
de mieux saisir sa raison d’être : la manifestation expressionniste, théâtralisée, d’une anxiété face à l’éphémère et fragile vanité de l’homme et du
monde en temps de crise des structures sociales et mentales, des normes,
repères et valeurs. Elle nous permet de distinguer le baroque tragique avec
sa solution mystique (celui de l’époque de Sponde, Chassignet,
D’Aubigné, qui se prolonge chez Hopil) et le baroque ludique qui le relaie
progressivement à partir de 1605 environ, quand la confiance revient. La
thématique est la même, mais la vision s’inverse :
Je te révère, ô sainte et déesse Inconstance,
s’écrie Motin en 1606. Durand écrit des Stances à l’Inconstance (1611),
se promettant d’être son « prêtre fidèle / Qui passera ses jours en un
change immortel ». Ce baroque ludique est celui de Théophile et de
L’Illusion comique. Il correspond à l’égotisme libertaire d’une période de
relative anarchie — qui caractérise aussi le Francion de Sorel (1623) et la
Sylvie de Mairet (1627), où l’amour triomphe de la raison d’État — puis
à une période d’individualisme libéral, dont témoignent les comédies
de Corneille.
Une périodisation complète enrichit la réflexion parce qu’elle établit
des rapports entre toutes les activités d’un espace historique, sans oublier
les antécédents et sans se laisser arrêter par des frontières nationales ou
disciplinaires. Nous avons l’habitude, nous limitant au domaine le plus
proche, d’expliquer Pascal et La Rochefoucauld, sinon Mme de Lafayette,
Racine et toute l’anthropologie des années 1650-1680
[30], par l’influence de
l’augustinisme. Ce faisant, nous prenons pour cause ce qui ne l’est devenu
que dans un second temps, quand les gens se sont laissé influencer (avec
grande satisfaction) par ce qui ne fut d’abord qu’une justification
a posteriori de ce qu’ils constataient.
Ce qui distingue fondamentalement le XVII
e siècle, ce par quoi il
s’éloigne du passé et prépare l’avenir, c’est le développement de l’économie, de la technique, de la politique, c’est-à-dire déjà des activités destinées à satisfaire les aspirations temporelles. Cette nouvelle orientation a
pu exalter ou inquiéter, selon les conjonctures où elle s’exerçait. A
l’époque de la reconstruction, c’est avec enthousiasme que Richelieu,
Descartes et leurs contemporains travaillaient à cet accroissement du pouvoir sur le monde. Celui-ci propose une nouvelle façon de penser capable
de « nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature ». Il ose dire
que notre « libre arbitre […] nous rend en quelque façon pareils à Dieu, et
semble nous exempter de lui être sujets »
[31]. Au long des années trente, la
majorité des auteurs religieux contemporains de ces démiurges sont plus
proches de Pélage que de saint Augustin : « Laissons donc ces lâches pensées de la misère de l’homme ; faisons voir les excellences de sa
nature »
[32]. Même Saint-Cyran et ses disciples, malgré leur antihumanisme
théorique, se distinguent par leur vigueur d’athlètes de Jésus.
Mais ce dynamisme optimiste va être bientôt ruiné. L’alliance avec les
protestants et la guerre contre l’Espagne catholique (1635) scandalisent
les dévots ; et Richelieu jette Saint-Cyran en prison (1638). Devenue
tyrannique pour faire face aux besoins de la guerre, la politique cesse
d’exalter, comme le montre le revirement de Corneille : à l’exaltation
patriotique et à la monarchie salutaire (Le Cid, Horace, Cinna), succède
un pouvoir machiavélien (Polyeucte, Pompée, Rodogune et la suite), bien
illustré dans les faits par Mazarin. La faiblesse de la Régence et les
besoins budgétaires de la guerre entraînent le triomphe des intrigants, spéculateurs et jouisseurs, accentué, après l’asservissement qui suit l’échec
de la Fronde, par celui des flatteurs. Au niveau de l’État, dominé par les
lobbies financiers (Mazarin, Particelli d’Emery, Fouquet, Colbert) comme
chez les particuliers, le nouveau principe de comportement c’est l’amour
de soi à la recherche de son intérêt — entendez par là tout ce qui va du
profit au bonheur et même au salut. Car la crise des structures et des
valeurs a créé un vide angoissant au cœur du sujet, et l’admirable entreprise temporelle de Descartes est devenue inutile face à ce nouveau besoin
essentiel. Ainsi se sont fermées à la fois les voies de l’héroïsme, de
l’enthousiasme philosophique, du bonheur et du salut, hier plus exaltantes
que jamais.
Confrontés à cet égocentrisme intéressé qui cherche en vain satisfaction, à « cette avidité et cette impuissance » de « roi dépossédé »
[33], radicalement contraire au dévouement héroïque et exaltant de la génération
précédente, Pascal, La Rochefoucauld et leurs contemporains se sont tournés vers l’anthropologie augustinienne, qui leur en offrait la description et
l’explication par la chute et la condamnation. Ils ont été influencés par
cette explication mythique, parce qu’ils sont allés la chercher pour faire
face à une situation réelle, qui les a conduits à lire saint Augustin autrement que ne l’avaient fait Thomas d’Aquin et François de Sales, dont le
regard était orienté par le dynamisme optimiste de leur époque. Dans la
logique de leur motivation — sinon dans la chronologie de leur comportement —, c’est d’abord pour fuir la nouvelle cité terrestre, et ensuite seulement pour se donner à Dieu qu’Antoine Le Maître et ses compagnons se
sont retirés à Port-Royal. C’est parce que les hommes se tournaient décidément vers les fausses valeurs de ce monde que des consciences
inquiètes — surtout quand elles se révélaient incapables de résister aux
désirs qu’elles réprouvaient, comme Phèdre et la princesse de Clèves—
ont appelé au secours le champion de la transcendance, de l’antihumanisme, du refus de la modernité — dont ce sera la dernière prestation.
C’est parce qu’il répondait à un besoin préalable que l’illisible ouvrage de
Jansenius — fort peu lu en effet — a exercé une si grande « influence ».
Pour comprendre encore mieux, allons encore plus loin dans la
reconstitution totale de la période. La transformation dont je parle n’est
pas propre à la France : elle est plus avancée en Angleterre et en Hollande,
pays de commerce, de finances et d’individualisme. Hobbes et Spinoza
ont la même conception de l’homme que Pascal et La Rochefoucauld : il
a pour principe son désir et pour but son intérêt. « Je pose en premier lieu,
comme inclination générale de toute l’humanité, le désir perpétuel et
incessant d’acquérir la puissance et de l’accroître »
[34]. « Le désir est l’essence même de l’homme »
[35]. Mais, différence capitale, au lieu de réprouver ce principe et ce but, comme toute la tradition et leurs contemporains
français, ils en font les bases d’une nouvelle anthropologie, qui est déjà
celle de l’ère libérale et individualiste. Pourquoi cette différence ? Parce
que ces auteurs se fondent sur l’observation de sociétés commerçantes et
libérales, où la libre concurrence des avidités produit la prospérité, tandis
que Pascal et La Rochefoucauld vivent dans un système absolutiste,
monopoliste, dans un ordre pyramidal que menace le développement des
avidités. De plus, ils sont obnubilés par l’observation d’une élite oisive,
dans une cour et des salons qui sont aussi des lieux de concurrence, mais
de concurrence en vase clos, animée non par des entreprises créatrices
mais par des intrigues prédatrices, où l’on ne peut accroître sa part qu’au
détriment d’autrui.
Toutefois, même en France, fonctionne déjà un libéralisme relationnel,
une société d’échanges de compliments, où l’amour propre de chacun ne
peut trouver meilleure satisfaction qu’en contentant celui des autres, qu’il
motive ainsi à lui rendre la pareille. C’est cet échange fructueux, « c’est
ce ménagement de bonheur pour nous et pour les autres que l’on doit
appeler l’honnêteté, qui n’est à le bien prendre que l’amour propre bien
réglé »
[36]. C’est aussi ce que propose La Rochefoucauld : « Chacun veut
trouver son plaisir et son avantage aux dépens des autres […]. Il faudrait
faire son plaisir et celui des autres, ménager leur amour propre et ne le
blesser jamais » (R. II).
Tout cela, réplique Pascal n’est « que mensonge et hypocrisie » : « on
ne fait que s’entre-tromper et s’entre-flatter » (S. 743). Oui, si l’on en juge
du point de vue des principes, dans une perspective religieuse. Non, si
l’on envisage les effets pratiques, dans une perspective économique. Or,
telle est l’inversion fondamentale, la révolution anthropologique qui commence : le passage de la primauté de la transcendance, des principes et du
passé, et par conséquent d’une attitude religieuse de soumission respectueuse et admirative, à la primauté des effets et de l’avenir, et par conséquent d’une attitude économique, qui privilégie les résultats et la stratégie
qui permet d’y parvenir. Voilà pourquoi le moraliste le plus subtil de
l’époque, Pierre Nicole, bien que nourri d’augustinisme, publie en 1675
un traité où il prend, au niveau de la pratique, le contre pied de la thèse
centrale de l’anthropologie augustinienne. Certes, l’amour de soi et
l’amour de Dieu sont contraires dans leur principe, mais ils sont parfaitement « semblables dans leurs effets »
[37]. « Les hommes, étant vides de
charité par le dérèglement du péché, demeurent néanmoins pleins de
besoins […]. La cupidité a donc pris la place de la charité pour remplir
ces besoins, et elle le fait d’une manière que l’on n’admire pas assez »
[38].
Malgré la vigoureuse réaction de Rousseau, le siècle des Lumières et le
libéralisme reconstruiront la morale comme la société sur la dialectique
des amours propres et des intérêts.
L’opposition, à partir de deux étapes d’une même évolution, entre penseurs anglais et français est encore plus nette sur le problème du bonheur.
Pour Pascal, observateur de la vaine agitation de la cour et du monde, il
ne peut être que dans l’extinction du désir : dans le repos (auquel aspirent
également Phèdre — v. 271 — et la princesse de Clèves) et surtout dans
le repos en Dieu (
Pensées, S. 166,168 et 181). Témoin admiratif de la
fécondité d’une société industrieuse, Hobbes place au contraire le bonheur
dans l’excitation et la satisfaction de nos avidités. Pour lui, « la félicité
[39]
est une continuelle marche en avant du désir d’un objet à un autre », dans
une incessante « compétition » pour « le pouvoir » et « le bien-être ». «
Le
succès continuel dans l’obtention de ces choses dont le désir reparaît sans
cesse […], c’est ce qu’on appelle félicité » (
Léviathan, XI, VI).
Celui qui lit Pascal ou La Rochefoucauld sans les replacer dans l’histoire a tendance à prendre leurs analyses pour des vérités éternelles sur la
nature humaine. Une périodisation complète nous les présente au
contraire comme des positions historiques. C’est sans doute les relativiser ; mais c’est retrouver leur véritable raison d’être, et préciser leur
signification.
[*]
Université de Rennes II.
[1]
Je remercie M. Bideaux, A. Croix, M-M. Fragonard, J. Grimm, J.-P. Landry, F. Roudaut,
H. Stenzel et M. Touret, dont les critiques et suggestions m'ont permis d'améliorer cet article.
[2]
L’usage classique, qui désignait par ce mot une époque, une génération (Perrault,
Le siècle
de Louis le Grand; Voltaire,
Le siècle de Louis XIV) était bien moins inadéquat que le nôtre.
[3]
Encore avons-nous de la chance : peu de grands écrivains français ont eu le mauvais goût
de s’asseoir sur deux siècles. Malherbe et Bayle à peine, D'Aubigné, Gide et Claudel un peu plus.
Et plusieurs événements décisifs sont intervenus assez près d’un changement séculaire : la fin des
guerres de religion, la mort de Louis XIV, la Révolution, le premier conflit mondial.
[4]
Pour les cinquante dernières années, je ne vois que deux exceptions, l’une dirigée par Denis
Hollier, l’autre par Claude Pichois.
[5]
L’Histoire littéraire de la France (Ed. sociales, 1975), qui présente le XVII
e siècle en deux
volumes, comporte des chapitres sur les sciences, les arts, la rhétorique, la culture populaire.
Mais ils sont placés au début du premier volume, ils concernent tout le siècle, et les deux premiers ne se soucient pas du rapport de ce dont ils parlent avec la littérature.
[6]
Je me permets d'en citer quelques-unes parce qu’il s’agit d’ouvrages par ailleurs de grande
qualité. Mme Bertaud (1990) place le roman de Furetière avant ceux de Cyrano, antérieurs l’un
de onze ans au moins, l’autre probablement de dix-sept ans ; et les
Mémoires de Retz, rédigés de
1675 à 1677, avant les
Maximes de La Rochefoucauld, dont la première édition est de 1664.
Mme Picciola (1992) met
Le Roman bourgeois (1666) avant
Le Roman comique (1651-1657).
M. Lopez (1992) place Agrippa d’Aubigné non seulement au XVII
e siècle, mais après Malherbe et
Régnier, tout en indiquant lui-même que cette œuvre « appartient à un autre siècle ». Il met aussi
« la poésie burlesque », qui fleurit de 1643 à 1652 au moins, avant Voiture, qui était à la mode
dès avant 1630, qui est mort en 1648, et qu’il présente lui-même comme un initiateur du burlesque. M. Landry (1993) situe ce même burlesque après la préciosité, alors que l’une apparaît
quand l’autre s’éteint, et peut-être en partie en réaction contre lui.
[7]
Comme le faisaient jusqu'en 1940 toutes les histoires de la littérature — à l'exception de
Godefroy (1859) et de Brunetière (1898) — et jusqu'en 1962 tous les Morceaux choisis sauf le
Gendrot et Eustache (1951).
[8]
Cf. J. Rohou, « L’anthropologie pessimiste des “classiques” : tentative de distinction et
d’explication »,
RHLF, nov.-déc. 2001, p. 1523-1550.
[9]
On se comporte souvent comme s’il existait une réalité historique toute donnée, dans
laquelle il suffirait de réinsérer la littérature, alors que l’économie, la politique, la religion… sont
elles aussi des pratiques où s’expriment des aspirations, et non pas des données.
[10]
Pierre Pasquier a étudié l’évolution du théâtre au XVII
e siècle. Il a trouvé « deux lignes de
fracture » générale : l’une « vers 1628 ou 1629 », l’autre « au début des années 1660 »
(
Littératures classiques, 34, automne 1998, p. 158-160) — qui correspondent à des transformations importantes pour toute la littérature comme pour l’histoire générale. Mais par ailleurs, selon
qu’il considère plutôt l’esthétique, les générations d’auteurs, la scénographie, la sociologie ou
l’idéologie — la querelle de la moralité du théâtre —, il distingue des périodes qui « ne se recouvrent pratiquement jamais ».
[11]
« Ce qu’on appelle une génération littéraire, c’est […] une certaine manière commune de
poser des problèmes, avec des manières très différentes de les résoudre, ou plutôt de ne pas les
résoudre » (Thibaudet, mars 1924).
[12]
Voir le bel article où Emmanuel Bury montre que les « frontières polémiques » du classicisme sont plus pertinentes que ses « frontières historiques » et que ses « frontières théoriques »
(
Littératures classiques, 34, automne 1998, p. 217-236).
[13]
Dans cet article, je m’intéresse aux grandes œuvres. Il est plus facile et sociologiquement
plus fructueux de périodiser une production plus ordinaire.
[14]
La Littérature française du XVIIe siècle, PUF, Que sais-je ?, 1993.
[15]
Le XVIIe siècle : une révolution de la condition humaine, Le Seuil, 2002.
[16]
L’Inventaire des différences, Seuil, 1976, p. 49.
[17]
Jean Hamburger, de l’Académie des sciences,
La Philosophie des sciences aujourd’hui,
Gauthier Villars, 1986, p. 2,5 et 6.
[18]
Karl Popper,
The Self and his brain, 1977, p. 134, et
Conjectures et réfutations, Payot,
1985, p. 23.
[19]
Pour des exemples de discussion — mais qui cherchent des coupures précises plus souvent que des transitions échelonnées — on se reportera au numéro 34 de
Littératures classiques
(automne 1998), et au remarquable article de M. Bideaux « Quand commence le XVII
e siècle ? »,
dans Ph. Desan et G. Dotoli,
D’un siècle à l’autre : littérature et société de 1590 à 1610, P.U. de
la Sorbonne, 2001, p. 49-66.
[20]
Voir J. Rohou, « Pour une histoire fonctionnelle de la pratique littéraire », dans H. Béhar,
R. Fayolle,
L’Histoire littéraire aujourd’hui, Colin, 1990, p. 139-150 ; et « Une tentative de
périodisation du XVII
e siècle »,
Cahiers d’histoire des littératures romanes, 1, mars 1989, p. 13-28.
[21]
Racine, Préface de
Bérénice.
[22]
Le Mercure galant, juin 1693.
[23]
De même, il me semble que la période 1598-1623 est largement dominée par les diverses
sortes de lyrisme où se manifestent les aspirations que suscite une situation encore mal assurée :
on exprime son angoisse (tragédie, histoires tragiques, expressionnisme baroque), on invite à
jouir sans illusion (Théophile, Saint-Amant), on dénonce la réalité (Régnier, D’Aubigné), on y
oppose un idéal (l’
Astrée), on invite à la fermeté et à la construction d’un ordre nouveau
(Malherbe).
[24]
Le chef-d’œuvre est la combinaison des divers signifiants adéquats à cette fonction.
[25]
IV, 3, éd. Vaganay, p. 150 ; II, 7, p. 283 ; I, 8, p. 432.
[26]
Le P. Surin, lettre du 20 juin 1662. Cette affirmation se retrouve chez Pascal (S. 181),
Bossuet (
Œuvres oratoires, éd. Lebarq, t. VI, p. 45), Malebranche (
De la Nature et de la Grâce,
III, 2) ou Fénelon (
Œuvres, 1851, t. VIII, p. 467).
[27]
Où ce genre devient plus rapidement inadéquat parce que la solution libérale s’y développe plus tôt.
[28]
La Rochefoucauld, M. S. 1.
[29]
En cette période de rapide acculturation, où l’art de plaire remplace des attitudes assez
rustres, simulation et dissimulation sont recommandées par les moralistes mondains, de
Castiglione à Faret ou Méré. Mais elles le sont aussi par Montaigne, Charron, Descartes ou
Nicole : durant cette transition, tout en pensant selon les nouvelles orientations, le sage doit se
comporter selon les traditions, et respecter l’ordre établi, même s’il le croit arbitraire.
[30]
Sur cette anthropologie, cf. J. Rohou,
Le Classicisme, Hachette, 1996, ch. IV, et
Le
XVIIe siècle : une révolution de la condition humaine, Le Seuil, 2002, chap. VII, 3 à 10.
[31]
Discours de la méthode, VI, et lettre du 20 novembre 1647.
[32]
Le P. Yves de Paris,
La Théologie naturelle, t. II, p. 22 (1635).
[33]
Pascal,
Pensées, éd. Sellier, 181 et 149.
[34]
Hobbes,
Léviathan, XI, 2 ; trad. Tricaud, Sirey, 1971.
[35]
Spinoza,
Éthique, III, Définition des affects, 1 ; trad. Misrahi, PUF, 1990.
[36]
Mitton,
Pensées sur l’honnêteté, dans Saint-Evremond,
Œuvres mêlées, t. VI, 1680,
p. 141. Conformément à l’usage ancien, j’écris amour propre sans trait d’union, pour marquer la
différence avec le sens de ce terme aujourd’hui.
[37]
De la charité et de l’amour propre, titre du chap. I.
[38]
De la grandeur, I, 6.
[39]
On remarquera le recours à ce terme paradisiaque.