Revue d'histoire littéraire de la France
P.U.F.

I.S.B.N.9782130526162
176 pages

p. 733 à 746
doi: 10.3917/rhlf.025.0733

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Vol. 102 2002/5

2002 Revue d'Histoire Littéraire de la France

Périodisation et grands ensembles littéraires.

Limites nationales et cohérences transversales

Jean -claude polet  [*]
Si l’on considère que l’« Époque contemporaine » est décidément achevée et que cet achèvement culmine, en Europe, dans la constitution de l’Union européenne, il est clair que cela ne concerne pas que l’histoire générale, politique, sociale et économique. Cela touche également l’histoire de la culture et, singulièrement, l’histoire littéraire. Au moment où se vit — c’est aujourd’hui — cette mutation d’époque, il est naturel et nécessaire que la civilisation européenne récapitule son patrimoine littéraire. Le sens de cette tâche, confrontée à l’immensité de son champ et à la complexité de sa mise en œuvre, trouve dans les ressources de l’anthologie une solution adéquate, prémices et ébauche d’une « Histoire translinguistique, en français, des littératures européennes dans leurs versions françaises », qui apparaît comme la formule nouvelle, décentrée par rapport aux traditions de l’histoire littéraire nationale et centrée sur la cohérence culturelle européenne, de l’histoire littéraire de chacune des langues de l’Europe, dans la diversité de leurs contextes et de leurs ouvertures.
Avec l’histoire littéraire dont elle met en œuvre les grandes catégories ou que parfois elle précède ou conteste, l’anthologie interprète donc et remet sans cesse en perspective la littérature du passé.
E. Fraisse, Les Anthologies en France, Paris, PUF, 1997, p. 275.
La présente communication sera fondée sur les observations que j’ai pu faire en élaborant, au cours des quinze dernières années, ce Patrimoine littéraire européen [1] qui s’est achevé en l’an 2000. C’est-à-dire que les considérations que je tiendrai seront étroitement limitées aux options de cadrage spatio-temporel et sémantique — on aurait dit naguère « idéologique » — qui ont présidé à l’organisation de cet ouvrage. La fécondité relative de mes réflexions sera donc plutôt de négativié, beaucoup d’entre elles étant précisément liées aux défiances que j’ai été obligé d’entretenir, et aux distances que j’ai maintenues à l’égard des normes qui ordonnent habituellement les ouvrages d’histoire littéraire nationale, et même internationale. Une anthologie est en effet un bouquet de fleurs coupées de leurs racines, choisies selon un certain arbitraire plus ou moins consensuel parmi les amateurs éclairés. Dans le cas où pareil ouvrage cueille et recueille son florilège dans un espace international et multilingue, en dépit des frontières linguistiques et politiques, c’est-à-dire en situant son propos en dehors des cohérences d’État(s) — au singulier ou au pluriel —, il semble se faire au mépris de l’histoire.
 
HISTOIRE, HISTOIRE GÉNÉRALE, HISTOIRE LITTÉRAIRE
 
 
L’histoire et son projet totalisant, encyclopédique, polyphonique, portant l’analyse et la synthèse au point de jonction du parallélisme de leur finalité, l’histoire de toutes les minuscules et de la majuscule de son concept est, depuis quelque deux siècles, la réponse savante que l’intelligence occidentale a opposée aux défis de l’ironie romantique, à son esthétique du fragment et aux ultimes développements que leur a donnés le récent déconstructionnisme. Mais, nous le savons, la minutie des recherches et l’inépuisable résurgence des découvertes, tout en relançant le dynamisme de la totalisation, confirme l’insatiable nécessité de la synthèse et l’insatisfaisante exhaustivité de l’analyse. De plus, l’histoire, elle-même emportée par le temps, en se retournant sur ses propres traces, se découvre historiographie et met au défi de sa démarche intellectuelle et scientifique le texte qu’elle est en le réduisant à l’état de document. L’herméneutique et les perplexités rétro-prospectives viennent ainsi, après la synthèse et l’analyse, ébranler les fondements de ses projets.
Et cela est vrai, bien entendu aussi, de l’histoire littéraire. De plus, ad extra, l’histoire littéraire est confrontée aux autres aspects de l’histoire et se doit de se trouver, de moment en moment, un lieu synchonique et un axe diachronique de situation dans l’histoire générale et, singulièrement, dans l’histoire de la culture. Et, ad intra, il lui faut conjuguer, composer, et cependant ne pas confondre les plans de la vie littéraire [2], de l’histoire littéraire [3], de l’historiographie littéraire [4] et de l’histoire de la littérature [5], distinctions qui reposent sur une définition de la littérature, de sa fonction et de ses finalités, elle aussi variable et ad extra et ad intra. Car c’est par là, conceptuellement, qu’il faudrait toujours commencer et c’est là qu’il faut toujours revenir quand on entend réaliser l’histoire d’un domaine de l’activité humaine : se demander où ce domaine se situe dans l’histoire générale, en l’occurrence, ce qu’est la littérature.
Devant pareille interrogation, et face aux critères et aux catégories qui peuvent et doivent entrer dans l’élaboration d’une pareille définition, l’esprit se sent pris de vertige et, selon les pentes de chacun, se sent attiré tantôt par le gouffre de l’analyse, tantôt par celui de la synthèse, tantôt par celui de la spéculation théorique. La Société d’Histoire Littéraire de la France est restée très fidèle à l’analyse et à la synthèse, approfondissant la vie littéraire, l’histoire littéraire et son historiographie, à l’intérieur d’une définition de la littérature largement conforme à la tradition historiographique moderne. Si elle s’est plutôt défiée de la spéculation théorique, elle en a cependant accueilli les résultats probants.
 
HISTOIRE LITTÉRAIRE ET PATRIMOINE LITTÉRAIRE EUROPÉEN
 
 
Face aux cadres généraux qui définissent l’histoire littéraire et aux questions que pose leur ordre établi, le Patrimoine littéraire européen a pris des positions a priori qui tiennent à son propos. Je les développerai dans un premier temps, le plus long et le plus établi de mon exposé. Il a aussi été amené à mettre en évidence des situations et des angles de vue inédits ou insolites qui pourraient, peut-être, susciter certains remembrements d’ensemble ou ajouter telle ou telle précision dans les rythmes chronologiques de l’histoire littéraire européenne et, par contre-coup, en considération, notamment, du patrimoine littéraire des traductions françaises [6], de nouvelles structurations de l’histoire littéraire de la France, du moins pour les deux derniers siècles, période que l’histoire générale appelle l’« Époque contemporaine » [7], cette « Époque contemporaine » qui commence avec la Révolution française et fait suite aux Temps Modernes, après l’Antiquité et le Moyen Âge. Je ferai quelques remarques à ce sujet dans un deuxième et dernier temps, le plus court et le plus risqué, de ma communication.
 
HISTOIRE LITTÉRAIRE ET ANTHOLOGIE
 
 
À propos d’histoire, la première position a priori du Patrimoine littéraire européen tient évidemment au fait que ce n’est pas un ouvrage d’histoire, mais une anthologie. Une anthologie annonce, dans son intention elle-même, un ensemble de ruptures d’avec l’histoire et pourrait même paraître se situer aux antipodes du projet historique. En effet, là où l’histoire établit des rapports fondés en réalité et en raison, là où elle refuse d’asseoir une signification avant d’avoir démontré le lien réel et de cause à effet entre des données matérielles et l’avènement d’une irréversibilité, c’est-à-dire l’émergence d’une nouvelle évidence qui fera désormais référence et connivence, l’anthologie dispose, selon une liberté apparemment assez arbitraire, de textes divers dont les liens et dont l’effet recherché par la liaison peuvent ne paraître que de pure convenance ou se fonder sur de pures affinités. Cependant, dès qu’une anthologie s’entoure de précautions encyclopédiques et de contextualisations qui incluent ou impliquent une certaine érudition historique, dès que, de plus, elle fonde sa sélection d’auteurs et de textes sur une certaine conscience historiographique — celle qui repose sur l’état de la science au moment où se construit l’anthologie [8] —, elle ajoute aux stylisations de sa cartographie historique, une illustration textuelle et des perspectives d’analyses textologiques qui viennent donner à l’anthologie le relief du discours direct des auteurs et des œuvres, là où les ouvrages d’histoire littéraire ne leur donnent souvent la parole qu’en discours indirect ou, au mieux, en un discours direct libre fait de citations et de paraphrases utiles. L’anthologie a ainsi, au service de la conscience vive et de la libre rencontre des textes, une fonction de restitution de leur événement et elle peut être, plus convaincante qu’une leçon démonstrative, un facteur de compréhension de l’avènement des œuvres et des auteurs dans l’histoire de la littérature.
C’est ainsi, du moins aux conditions qu’on vient de dire, qu’une anthologie peut n’être pas aussi étrangère qu’on pourrait le penser à la restitution de l’histoire littéraire, ou du moins de sa perception. Il est vrai qu’en se déclarant patrimoine, l’anthologie dont nous parlons a entendu faire plus et autre chose, qui n’est pas non plus sans rapport avec les cadres épistémologiques et scientifiques de l’histoire des textes. Comme le soulignait Claude Pichois dans la Préface qu’il a donnée à l’ouvrage, ce patrimoine est « un porche, non pas un panthéon »; et il poursuivait : « il s’agit moins, en effet, d’établir un bilan du passé, de recenser des valeurs admirables mais défuntes, que de montrer les éléments vivants dont s’est nourrie la civilisation de langue française et de l’inviter à s’y ressourcer. » C’était là insister sur le caractère dynamique et prospectif, quasi programmatique de l’entreprise, et souligner discrètement tout ce qu’elle engageait de responsabilités et de risques critiques, mais c’était aussi annoncer que ce rassemblement de textes issus de l’histoire européenne de la littérature allait devoir définir la littérature en raison de ces « éléments vivants dont s’est nourrie la civilisation ».
 
VARIATIONS CHRONOLOGIQUES DES DÉFINITIONS DE LA LITTÉRATURE
 
 
C’est là, évidemment, que ce projet d’anthologie allait se voir confronté, parce qu’il se voulait aller « des origines à nos jours », aux fluctuations, dans l’histoire, de la définition de la littérature. Et cette question, éminemment historique, dépasse de loin l’histoire de l’historiographie littéraire qui est, à vrai dire, une discipline très récente, puisque, jusqu’il y a peu, d’État en État et de moment en moment, c’étaient les États-nations qui constituaient, sur des fondements essentiellement politiques, les consciences et les cohérences d’histoire. Et la littérature n’a pas échappé à ces étrivières.
Cette question de la définition de la littérature est liée de très près à celle de l’histoire de l’émergence des valeurs de civilisation et de la succession des visions du monde qu’elle déroule, visions du monde, moments de cohérence historique, civilisations dont Valéry, à juste titre et au moment d’une de leurs ruptures majeures, constatait qu’elles étaient mortelles. Cette histoire de l’émergence des valeurs de civilisation est celle-là même qui est née, phylogénétiquement, avec l’écriture [9], une histoire qui, à tout moment, renaît, ontogénétiquement, du passage de la langue à l’écriture, un passage qui entraîne avec lui un ensemble complexe de réalités sociales, juridiques, politiques, scientifiques, religieuses, bagage qui, à son tour, consacre le prestige social de la littérature, son importance historique et fait des « grands auteurs » les gloires du génie humain. Depuis que l’écriture a scellé dans la mémoire et pour un avenir censément définitif les orientations cardinales et les mesures idéales du dire, de l’avoir, du devoir, du pouvoir, du savoir, de l’être et de tous les espoirs, désirs, regrets et réflexions de la conscience langagière, les logiques et les techniques de l’écrit et de toute parole canonisée, individuelle ou collective, archétypique ou anecdotique, ont constitué et déterminé l’histoire de l’humanité et, dans sa récapitulation, le contenu et le mouvement même, nécessairement anthologique, de l’historiographie. Et c’est ce qui fait que tout historiographe, ou plutôt tout moment historiographique — car les historiens ne peuvent faire entendre leur voix que dans le relatif unisson du chœur tragique dont ils jouent le rôle face au peuple —; c’est ce qui fait, dis-je, que l’historiographie est nécessairement liée à une anamnèse anthologique, c’est-à-dire à une sélection liée à un projet sur l’avenir du passé — on aurait encore parlé, naguère, à ce sujet, d’« idéologie ».
 
CONSCIENCE LITTÉRAIRE EUROPÉENNE ET HISTORIOGRAPHIE
 
 
Et le projet qu’entretient le Patrimoine littéraire européen sur l’avenir du passé, partagé par les quelque 550 universitaires qui ont collaboré à l’entreprise, est celui d’une conscience littéraire européenne, préalable et résultat tout à la fois de certaines modifications de perspective en historiographie littéraire. À cette fin et dans cette conviction, l’anthologie unilingue du Patrimoine littéraire européen apparaît comme une des premières étapes dans la constitution d’une Histoire translinguistique, en français, des littératures européennes dans leurs versions françaises. Cette ébauche devrait évidemment être envisagée pour chacune des langues européennes, avec les mêmes finalités, même si, on le conçoit bien, les autres langues auront à traiter autrement que ne le fait le français l’intégration des littératures étrangères dans leurs cohérences translinguistiques propres. Je vois mal, personnellement, comment, dans le cadre d’une démocratie de l’enracinement et compte tenu de la grande diversité des langues en Europe, on pourrait aller plus loin que la constitution d’ensembles translinguistiques unilingues. C’est pourquoi j’ai d’emblée renoncé aux séductions d’une anthologie polyglotte, convaincu du caractère définitivement utopique d’une instance abstraite, censément métalinguistique, de la conscience littéraire européenne. Cette conviction est aussi définitive qu’est évidente l’impossibilité pour un homme de maîtriser toutes les langues de l’Europe. C’est pour la même raison que j’ai été réticent et le suis encore, à la constitution d’une histoire de la littérature européenne au singulier, les langues demeurant des centres de référence, d’évidence et de connivence tout aussi irréductibles que radicalement universels, incapables cependant de partager leur universalité ou de composer avec elle en dehors des laboratoires de la traduction. C’est ainsi que le Patrimoine littéraire européen a pour projet, utilités et finalités majeures, de fournir à ceux qui lisent le français un instrument d’ouverture directe, encyclopédique et textuelle, à l’uni-diversité de la culture européenne, en un temps où les mutations de civilisation et d’époque l’exigent [10].
 
DÉFINITION DE LA LITTÉRATURE DANS LE PATRIMOINE LITTÉRAIRE EUROPÉEN
 
 
Mais revenons à la question de la définition de la littérature. Dans le Patrimoine littéraire européen, la définition de la littérature ne s’est pas limitée à celle des Belles-Lettres et a entendu correspondre à ce qui était, de moment en moment au fil des temps, le champ du savoir, du savoir-dire et du savoir-écrire, pendant longtemps d’ailleurs inhérents l’un à l’autre. Impossible, en effet, dans un ouvrage qui va « des origines à nos jours », de s’en tenir aux conceptions récentes de l’historiographie littéraire. Il a fallu faire leur place, pour le passé et en son nom, et jusque de nos jours en raison de leur pertinence universelle, à des productions textuelles qui, loin de se situer dans le pré carré des genres que l’actuelle théorie de la littérature agrée — poésie, roman, théâtre, essai, critique, écrits intimes — en constituent cependant les modes de réception et en conditionnent bien souvent les modalités d’effectuation [11]. L’expression langagière dans les domaines que couvrent les sciences spéculatives, exactes, expérimentales, naturelles, sociales, humaines, etc. a ainsi trouvé place dans une définition de la littérature qui a fait droit à tout ce que ces sciences établissent ou mettent en cause, qui nourrit et détermine l’univers des représentations dont les genres littéraires de la fiction, pour ne parler que d’elle, se font l’écho imaginaire ou organisent librement les profondeurs. Certes, la mesure de l’art, qui fait la différence proprement littéraire, n’a pas été omise dans le choix de ces insertions de textes hors catégories strictement littéraires : si l’on a été quelquefois, au nom du passé médiéval ou des spécialisations modernes, jusqu’à donner des textes de très grand écart — je songe, par exemple, aux mathématiques —, on s’est employé le plus souvent à choisir des extraits scientifiques qui montrent combien le savoir-écrire, qui fait la littérature, est admirablement représenté dans ces rayons de nos bibliothèques que les littéraires d’aujourd’hui ignorent souvent mais qui — ce fut un de leurs grands moments — ont largement participé au rayonnement des Lumières.
 
LIMITES NATIONALES, CONTINENTALES ET COHÉRENCES TRANSVERSALES
 
 
Il n’en reste pas moins que le fait d’avoir tenté, dans une anthologie et par elle, l’ébauche d’une Histoire translinguistique, en français, des littératures européennes dans leurs versions françaises et d’avoir ainsi littéralement non seulement trangressé les frontières nationales [12], mais bouleversé ou renversé les conventions implicitement universelles des échanges littéraires internationaux, pose de nombreuses questions et exige, pour les littératures de langue française comme pour toutes les langues européennes, chacune à chacune, la construction de nouvelles perspectives, l’élaboration d’un nouveau cadastre et le calcul de nouvelles courbes de niveau du monde littéraire européen. Il n’est pas sûr — pour dire le moins — que cette nouvelle cartographie translinguistique des littératures européennes dans leurs versions françaises n’amène pas de très profonds remembrements des champs et des éminences. Il n’est pas sûr non plus que pareil projet ne suscite pas, comme tout ce qui se fait aujourd’hui en Europe au nom de la conscience européenne, des replis identitaires, des intégrismes et des intolérances. Il est certain que pareille histoire, qu’ébauche le Patrimoine littéraire européen, exigera non seulement que l’histoire de la vie littéraire et l’histoire littéraire qui s’ensuit se continuent et s’approfondissent, mais qu’elles se sachent finalement, et donc épistémologiquement, parties prenantes et, fût-ce lointainement, parties intégrantes d’un ensemble littéraire aux mesures, au moins, de l’Europe et donc d’une universalité dont les mesures comparatives ultimes ne sont plus à prendre en référence à la conscience nationale, mais en raison aussi, voire même surtout au niveau de la conscience européenne. Et, en raison même de l’achèvement de la période d’histoire générale dite « Époque contemporaine », qui verrait alors, en même temps qu’elle, s’achever la cohérence de la civilisation européenne comme clôture, rien ne dit que les mesures comparatives ultimes ne seront pas à prendre bientôt en référence non aux homogénéités géographiques de civilisation, auxquelles l’Europe correspond, mais en référence à des valeurs transcontinentales comme, par exemple, les valeurs universalisées par le projet d’humanité que propose, dans le consensus quasi unanime des États du monde moderne, la Déclaration universelle des droits de l’Homme.
Concrètement, cet effort qui consiste à se placer, en français, au niveau des références de la conscience européenne — que nous avons tenté sans toujours y réussir, bien entendu, et que d’autres pourraient envisager tout autrement sans doute — nous a amené — dans une anthologie, c’est, par définition, plus acceptable, et moins visible peut-être, que dans une histoire —; cet effort, donc, nous a amené à choisir certains auteurs plutôt que d’autres, et à le faire en fonction de hiérarchies ou de stratégies rétroprospectives fondées non sur la cohérence d’une conscience nationale mais sur une certaine conception de ce qui constitue le patrimoine littéraire européen. Et cela nous a conduit, en raison de ce déplacement du point de vue — sans doute avec certains excès, comme il est inévitable lors d’un premier décentrement général — à majorer sans doute certaines littératures jusqu’ici ignorées ou méconnues, et à omettre certains auteurs de langue française, trop connus pour être rappelés, ou trop équivalents à des étrangers pour ne pas leur faire céder la place. C’est ainsi aussi, en raison même de la conception que nous avons d’une Europe fondée sur une démocratie de l’enracinement, que certaines littératures dites dialectales [13] ou de langues minoritaires [14] ont trouvé une place qui appelle l’attention générale sur elles, invite à prendre pareillement leurs semblables en considération, et montre l’excellence de certains de leurs auteurs.
 
CONSCIENCE LITTÉRAIRE EUROPÉENNE, POLITIQUE ET LÉGITIMITÉ
 
 
Un pareil rebrassage de l’histoire des littératures européennes ne peut manquer de susciter des interrogations sur la chronologie. Et cela vaut surtout, bien entendu, pour les temps récents, ces temps qui, précisément, ont préparé et, à vrai dire, suscité l’avènement et la nouvelle irréversibilité qui impose à présent de revisiter l’histoire et de rénover l’historiographie générale et littéraire des réalités européennes à partir d’une conscience européenne de l’histoire.
Mais alors, remarquera-t-on du côté des objecteurs, on en revient à la politique et nous y revoilà ! même si, cette fois, il ne s’agit pas de politique nationale ou internationale, mais d’union européenne. Et le fait qu’on se trouve au plan culturel et littéraire ne change rien à une affaire qu’on aurait dite, naguère, « idéologique » ! Cette conscience européenne de l’histoire, en effet, ne fait pas moins violence aux assises de l’historiographie littéraire que ne le faisaient les nécessités antérieures, de politique nationale ! De plus, cette soi-disant conscience européenne fait violence, plus forte encore, aux fondements et aux normes mêmes de la méthode scientifique en historiographie, qui part des documents de la vie littéraire pour en voir émerger, à travers le filtre de la société et à l’épreuve de la durée critique, les événements qui, d’induction en induction, de séquence en séquence, montent le film de l’histoire littéraire nationale, puis internationale et finalement mondiale, dans un dialogue avec les autres nations, mais dans le respect des cohérences propres ! Et l’on finira par conclure, objection considérée comme souveraine, que tant qu’il n’y aura pas de conscience littéraire supra-nationale — et il n’y en a pas ! — une pareille organisation des littératures européennes ne sera jamais qu’un énorme « machin » sans véritable légitimité, à l’image de ces structures contraignantes qui résultent des directives européennes venues on ne sait d’où, de « Bruxelles » par exemple, « Bruxelles » qui est, comme la Pologne de Jarry, un ailleurs de nulle part !
À ces objections doit répondre, précisément, la nécessité, en histoire, de structurer le réel. Et là, nous pouvons constater qu’en effet la conscience européenne de l’histoire ne fait ni plus ni moins violence aux assises de l’historiographie littéraire que ne le faisait la conscience nationale de l’histoire. Elles sont, l’une et l’autre, face au donné des textes et de la vie littéraire, des instances de légitimation et des facteurs de légitimité qui, au-delà des jugements critiques et esthétiques, structurent et cadrent la cohérence des valeurs établies. Quant à l’objection qui excipe de l’impossibilité d’une conscience littéraire supra-nationale, elle semble fondée en effet, car cette conscience supra-nationale devrait être supralinguistique, ce qui, nous l’avons dit, n’existe que dans le non-lieu linguistique où s’opère l’osmose d’une langue à une autre. Cependant, pour autant, comme nous l’avons dit aussi, que la conscience littéraire européenne ordonne et organise un ensemble unilingue, elle ne contreviendra nullement à l’homogénéité nécessaire de son matériau fondateur, la langue, même si, bien entendu et comme il a été dit aussi, un pareil ensemble littéraire unilingue européen ne sera jamais qu’une Histoire translinguistique, en français, des littératures européennes dans leurs versions françaises et que cette Histoire aura, en son sein et en plus de tout ce qu’une histoire littéraire requiert, à organiser les variations majeures qui tiendront aux extranéités relatives de textes soit écrits dans tel ou tel français natif, soit obtenu de tel ou tel traducteur.
Quoi qu’il en soit, cependant, de ces objections, il reste le fait, à mes yeux évident, que s’est préparée, depuis plus de deux siècles déjà, mais que se produit explicitement depuis près d’un demi siècle, et précipitamment depuis quelque dix ans, une mutation d’époque, décisive et irréversible, qui a instauré une nouvelle conscience historique, européenne, de laquelle l’histoire de la culture et de la littérature ne peut pas ne pas tenir compte, singulièrement quand elle traite de cette période où cette nouvelle conscience est entrée en travail. Il est ainsi, à mes yeux, urgent de faire entrer cette nouvelle conscience dans les orientations herméneutiques et les évidences structurantes de l’histoire de la culture et de la littérature de la période de l’histoire générale qu’on appelle « Époque contemporaine » et qui est, je le répète, achevée.
Si l’on peut, raisonnablement et moyennant de nombreuses précautions, faire remonter la conscience européenne très loin dans l’histoire de l’Europe, et si, dans la procession du devenir européen, les historiens ont présenté plusieurs moments comme des reposoirs et y ont encensé des figures emblématiques, comme Constantin au IVe, Charlemagne au IXe, Charles-Quint au XVIe siècle, il est clair que, du point de vue de l’histoire intellectuelle, sociale et culturelle, c’est le Siècle des Lumières qui, le premier, a réalisé une certaine conscience européenne explicite et cohérente. Et c’est depuis la Révolution française, où l’on fait commencer ce que les historiens appellent, faute de mieux, l’« Époque contemporaine », que se forge la nouvelle conscience européenne. Fondée sur le cosmopolitisme des Lumières, cette conscience a traversé les turbulences et les forces centrifuges du siècle des nationalités. Elle a abouti, au sein d’un monde aujourd’hui menacé des apoplexies de l’uniformisation, de la babélisation, de la globalisation et d’une communication sans références, à l’élaboration d’une démocratie de l’enracinement confrontée à une nouvelle crise de la conscience européenne. Établie dans un édifice culturel à plusieurs étages de référence, mais sans combles nationaux, la conscience européenne, tout à la fois désarçonnée par les catastrophes mondiales qu’elle a suscitées et désorientée dans un monde clôturé par la logique du sans frontières, a ouvert sa conscience coupable [15] à toutes les différences de toutes les altérités : c’est là, pour le moment, la nouvelle crise de la conscience européenne. Mais ce n’est pas cette crise qui met la conscience européenne en cause : elle en est, au contraire, un symptôme d’accomplissement.
 
POUR UNE HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA DÉSORMAIS DÉFUNTE « ÉPOQUE CONTEMPORAINE »
 
 
Si le chœur des historiens pouvait se risquer à déterminer le terminus ad quem de ladite « Époque contemporaine » [16], la conscience historique universelle et la conscience européenne s’en trouveraient sans aucun doute éclairées et raffermies. Dans le même mouvement, à défaut, pour les dernières décennies, de grandes figures littéraires établies, l’histoire littéraire trouverait à structurer le donné de sa vie littéraire à partir des lignes de fuite d’un tableau historique achevé [17]. Les périodes de l’histoire politique et de l’histoire littéraire, on le sait, ne coïncident que rarement, mais il est tout aussi rare que leurs rythmes ne soient pas en liens étroits. Ainsi, il paraît clair que l’établissement politique irréversible de l’Union européenne au cours du dernier demi-siècle, puis la chute de l’empire soviétique il y a quelque dix ans et le futur élargissement de l’Union européenne qui s’ensuivra progressivement jusqu’à correspondre, peut-être, au continent européen, sont de ces avènements et de ces irréversibilités qui signent les mutations d’époque [18].
Ces réalités politiques, tout extrinsèques qu’elles soient aux réalités littéraires, ne leur sont cependant pas étrangères. Elles entrent, en vérité, dans un parallélisme de rythmes avec les évolutions de l’histoire littéraire européenne, dont l’histoire littéraire de la France, depuis la Révolution française, marque assez exactement les grandes mesures. Depuis que l’histoire littéraire de la France est entrée dans le mouvement du romantisme [19], elle n’a cessé, en effet, de participer, au premier plan et au premier rang le plus souvent, à l’évolution ou, plus exactement — expressionnisme mis à part sans doute — à la dévolution historique du romantisme et à la déclinaison du verbe romantique en ses différents paradigmes de modes et de temps. À ce degré de généralité où je me situe, il n’est pas de démonstration analytique possible, il n’est que d’inviter ou d’inciter à envisager, pour la synthèse historique, un cadre de récapitulation ressenti comme vraisemblable et de probabilité suffisante.
Il ne me semble pas impossible, en effet, que l’histoire littéraire européenne telle qu’elle apparaît dans l’ébauche d’Histoire translinguistique, en français, des littératures européennes dans leurs versions françaises que propose le Patrimoine littéraire européen puisse, sinon pourvoir aux moyens de fermer l’« Époque contemporaine », du moins d’y contribuer. Les derniers volumes du Patrimoine littéraire européen (10,11a, 11b et 12), qui vont de 1778 à 1922, mais surtout les deux volumes supplémentaires, intitulés Auteurs européens du premier vingtième siècle (1922-1958), qui paraîtront l’an prochain [20], montrent en effet que l’Europe littéraire entière [21] est justiciable des constats que faisaient déjà Germaine Brée et Édouard Morot-Sir dans le neuvième volume, version de poche, de l’ouvrage Littérature française qu’a dirigé et publié Claude Pichois aux Éditions Arthaud [22], un volume qui s’achève par un chapitre opportunément intitulé « La Littérature en question » et qui traite de Jean-Paul Sartre et de Samuel Beckett, à coup sûr deux des dernières grandes figures de la littérature, telle du moins que l’âge romantique l’a relancée, telle que l’« Époque contemporaine » l’a déployée et qui s’achève, vraisemblablement, en même temps que s’est épuisé le dynamisme de ce mouvement.
Déjà, en effet, depuis la Deuxième Guerre mondiale, mais surtout depuis la chute du Mur de Berlin et la fin de la bipolarisation des Blocs, la littérature en Europe est consciente de ne plus être le lieu des grands enjeux. Loin d’être encore le premier forum des contestations et des méditations d’existence, loin d’être encore le point de focalisation des visions du monde et des médiations du sens commun et de constituer, à ce titre, le diapason de la culture, loin de bouleverser ou de régler les équilibres qui structurent la conscience des peuples, la littérature en Europe demeure en retrait et semble attendre, pour renaître de ses cendres, de se voir reconnaître fondatrice de la conscience européenne et d’émerger ainsi à nouveau du sein de la conscience littéraire européenne.
La dégradation, la désaffection, la déroute apparente de la production littéraire et de la place de la littérature dans les sociétés européennes depuis la Deuxième Guerre mondiale, et singulièrement dans l’institution littéraire majeure qu’est l’enseignement secondaire [23], semble avoir situé la littérature en dehors de l’harmonie d’un art de vivre où elle n’occupe plus, chez la plupart de ses amateurs, que les loisirs. Cet art de vivre, qui stylise les nécessités concrètes du va-et-vient de l’homme au monde et à lui-même, semble désormais de plus en plus confié à la sphère du politique, elle-même de plus en plus circonscrite par les nécessités économiques et les requêtes d’une conscience collective largement réglée par les normes du matérialisme ordinaire, les aléas de la conjoncture et le spectre de l’ennui. Depuis la fin des Blocs, d’ailleurs, l’ordre politique ne suscite plus, de la part des poètes ou des écrivains, d’opposition radicale, de critique agressive, de révolte, de sarcasme, ni même de caricature. C’est tout dire…
C’est, me semble-t-il, un constat qui signe, signale et signifie, non certes la fin de la littérature, mais la fin du monde où régnèrent sa définition romantique, son dynamisme et les conditions de légitimité qu’elle entraînait. Ce constat signale aussi, me semble-t-il, la possibilité pour les historiens, et la nécessité pour la conscience historique désormais européenne, de tenter au plus tôt une synthèse de l’« Époque contemporaine » de la littérature en français, époque désormais achevée et donc structurable comme un maillon clos de la chaîne des périodes de l’histoire littéraire.
 
NOTES
 
[*]Université catholique de Louvain-la-Neuve (Belgique).
[1]Patrimoine littéraire européen. Anthologie en langue française. 1. Traditions juive et chrétienne; 2. Héritages grec et latin; 3. Racines celtiques et germaniques; 4a. Le Moyen Âge de l’Oural à l’Atlantique. Littératures d’Europe orientale; 4b. Le Moyen Âge de l’Oural à l’Atlantique. Littératures d’Europe occidentale; 5. Premières mutations. De Pétrarque à Chaucer (1304-1400); 6. Prémices de l’humanisme (1400-1515); 7. Établissement des genres et retour du tragique (1515-1616); 8. Avènement de l’équilibre européen (1616-1720); 9. Les Lumières, de l’Occident à l’Orient (1720-1778); 10. Gestation du Romantisme (1778-1832); 11a. Renaissances nationales et conscience universelle (1832-1885). Romantismes triomphants; 11b. Renaissances nationales et conscience universelle (1832-1885). Romantismes réfléchis; 12. Mondialisation de l’Europe (1885-1922); Index général. Bruxelles, De Boeck-Université, 1992,1993,1995,1996,1997,1998,1999,2000, XXV-793, XXIII-704, XVIII-798, XXVI-830, XXXIII-1166, XXXIX-827, XXXV-902, XXXVIII-944, XLI-1084, XLI-1016, XLII-1153, LXIX-966, XXXIV-1044, XXXV-1093,596 p.
[2]Où émerge la production littéraire dans la société, où elle est consacrée et canonisée par l’institution littéraire. La vie littéraire est, foncièrement, de ressort sociologique et, dans une certaine mesure donc, économique (la presse, les éditeurs).
[3]L’histoire littéraire commence par l’histoire de la vie littéraire et s’achève par l’établissement de l’ordre des références et des valeurs qui hiérarchisent les productions ou les producteurs de littérature.
[4]C’est l’histoire de l’histoire littéraire et de ses fluctuations.
[5]C’est l’histoire des définitions de la littérature et aussi, par conséquent, la canonisation ultime des œuvres et des auteurs qui, dans l’histoire, demeurent constamment au premier plan des hiérarchies, quelles que soient les définitions de la littérature. L’histoire de la littérature devrait être idéalement la conjonction de ce que la conscience contemporaine définit comme littéraire et ce qui a été défini comme tel toujours, partout, et par tous.
[6]Ce thème a fait l’objet du colloque de la Société d’Histoire Littéraire de la France en 1996.
[7]L’histoire littéraire de la France est, depuis quelque deux siècles en raison de l’expansion du français dans le monde, mais aujourd’hui surtout que la France est devenue politiquement européenne, non seulement tenue, comme elle l’a très partiellement fait, de modifier ses perspectives en raison des littératures de la francophonie, mais d’ordonner, en intégrant dans son patrimoine les traductions françaises des littératures européennes, les perspectives de son histoire littéraire aux cadres de l’histoire de la littérature en Europe. En attendant l’élaboration d’une Histoire translinguistique, en français, des littératures mondiales dans leurs versions françaises, qui s’imposera sans doute dans un avenir plus ou moins lointain, il est nécessaire de réaliser au moins ces deux synthèses provisoires que seraient une Histoire des littératures écrites en français et une Histoire translinguistique, en français, des littératures européennes dans leurs versions françaises.
[8]Plus la contextualisation est forte, plus l’anthologie se rapproche, non certes de l’élaboration de l’histoire, qui a le souci de ne rien omettre, mais des conditions de la perception historique et de l’histoire de la réception.
[9]Avant l’écriture de leurs langues, et dès l’origine de l’humanité, les civilisations, leurs cohérences et toute leur histoire, toutes culturellement riches qu’elles aient pu être, n’avaient pas les moyens explicites de se voir analytiquement objectivées, de s’étudier, de s’analyser, de se critiquer. Les arts plastiques sont puissamment synthétiques, mais muets sur les procédures de leur analyse. La mémoire de la parole — en raison même de la fragilité de la mémoire, de la fluidité de la parole et de son investissement sacral dans l’idéal de la fidélité — n’est jamais plus qu’une bonne traduction littérale. Si elle restaure l’esprit et relance les créativités de la tradition, la parole, même répétée, n’objective rien de ce qu’elle est, donne peu de prise à la critique et ne dénonce jamais — ce qu’un texte fait toujours — les secrets de sa fabrication. La sacralisation des textes s’accompagne ainsi toujours plus ou moins de l’interdiction de leur analyse. Un texte sacré — contradiction dans les termes — en vient ainsi à figer le dynamisme de la « tradition » — retour aux nécessités de la littérature orale — dans une lettre qui tue le sens ou, à tout le moins, l’arrête. L’écriture est anamnèse et instauration du mouvement critique de la pensée analytique. C’est pourquoi, classiquement, on fait commencer l’histoire avec l’écriture. Radicalement donc, il n’y a pas d’autre histoire que littéraire.
[10]En même temps que cette Histoire translinguistique, en français, des littératures européennes dans leurs versions françaises induit l’historiographie littéraire française à prendre en compte les réalités littéraires européennes pour y cautionner ses normes et ses cadres de référence, elle fait entrer — de force en quelque sorte — la perspective comparatiste dans la constitution même des critères d’organisation de la réalité littéraire. De plus, en contestant le centralisme culturel des références nationales, cette perspective ouvre pareillement l’histoire littéraire de la France aux différences, intérieures et extérieures à ses frontières nationales, que recouvre l’homogénéité relative (langues régionales et dialectes compris) de l’espace culturel francophone, natif (France, Suisse, Belgique et Canada, par exemple) ou de langue seconde, etc.
[11]L’histoire des idées, des sciences, des techniques, et de tout ce qui a fait l’évolution de l’humanité, est en effet condition de perception du dire littéraire qui, plus que tout autre, a recours à l’implicite et aux imaginaires du vraisemblable, fondés sur les évidences, les références et les connivences partagées, jusqu’à l’allusion subtile.
[12]En matière d’histoire littéraire, en effet, les clôtures de cohérence sont multiples et les dimensions jugées idéales pour la cohérence — les développements scientifiques modernes sont tous allés dans ce sens — de plus en plus réduites. C’est ainsi que certains historiens et exégètes clôturent la cohérence à chaque texte, ou à chaque œuvre, ou à chaque auteur, ceux-ci étant considérés en relation avec leur biographie ou, en dehors d’elle, comme métonymie de leurs œuvres complètes, celles-ci étant parfois considérées en dehors de l’histoire des textes ou intégrées à l’intertextualité. Quoi qu’il en soit, fût-ce à titre de survivance, la clôture nationale, qui est avant tout de conscience politique, demeure, le plus souvent encore aujourd’hui, comme reliquat des évidences romantiques, une de ces normes qui se discutent peu et font, implicitement, cadre de référence.
[13]C’est le cas, par exemple, de la littérature wallonne.
[14]Du gaélique et du gallois au sorabe, au yiddish et aux langues baltes.
[15]Coupable d’une primauté culturelle qui lui semble désormais sans causes à défendre et sans justification absolue.
[16]Ce ne fut jamais qu’une dénomination provisoire, qui s’abolira dès que les historiens auront de quoi la qualifier autrement que par défaut.
[17]Signe à nos yeux révélateur de la crise de la nouvelle conscience européenne, les dernières décennies du XXe siècle, en littérature française notamment, n’ont plus vu la vie littéraire et l’institution littéraire contemporaines structurées par de grands auteurs ni consacrées par de grands organes d’autorité.
[18]Cette conscience d’époque ne saurait être limitée aux arts verbaux, elle touche également les concepts et les formes et, plus largement, les mesures que l’imagination prend des traits dominants du sens du monde. Cette manière de sentir s’exporte et de répand par tous les moyens de communication, par les traductions, les voyages, les rencontres internationales et les échanges littéraires internationaux. On l’observe dans la concomitance des sensibilités, des thématiques et des diverses formes jugées adéquates à leur expression et à leur stylisation.
[19]On a beaucoup étudié la naissance du romantisme et de la période littéraire qu’il a commencée. Mais on s’est peu demandé, en étudiant la littérature des XIXe et XXe siècles, quand et comment la révolution romantique avait fini et si, par exemple, tous les « -ismes » qui lui ont succédé n’en ont pas été, jusque de nos jours, des modifications, des dérivations, des variations ou des dégradations : le réalisme, le naturalisme, le Parnasse, le symbolisme, le décadentisme, le modernisme, le futurisme, l’expressionnisme, le dadaïsme, le vitalisme, l’imagisme, le vorticisme, le suprématisme, l’acméisme, le constructivisme, le formalisme, le lettrisme, le populisme, l’unanimisme, le primitivisme, l’ultraïsme, le machinisme, le réalisme magique, l’expérimentalisme, etc.
[20]À Bruxelles, chez De Boeck-Université.
[21]Voir à ce sujet mon chapitre La Littérature. De l’élan romantique à la concurrence des médias, dans Je n’aime pas la culture…, Bruxelles, De Boeck-Éditions de l’Octogone, 2000, p. 29-45.
[22]Littérature française. 9. Du surréalisme à l’empire de la critique, Paris, 1984.
[23]C’est le moment, en effet, où les jeunes assistent en eux à l’efflorescence des désirs de beauté.
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