2002
Revue d'Histoire Littéraire de la France
Événement historique, événement littéraire.
Qu’est-ce qui fait date en littérature ?
Isabelle Tournier
[*]
Partant du constat que la catégorie d’événement a été peu, pas ou mal pensée par l’histoire
littéraire, quand elle aurait pu être au fondement d’une périodisation consciente, l’article s’attache à comprendre le pourquoi de ce quasi-silence méthodologique. Il invoque de récents
travaux d’historiens pour proposer de traiter des œuvres comme événements, dans le temps.
Pour commencer, une citation en manière d’apologue.
En 1912, comme on le sait, le livre de Lanson, Trois mois d’enseignement aux États-Unis provoqua successivement un compte rendu favorable
de Rudler et l’ire de Péguy, son ancien étudiant, qui lui reprocha l’excès
de causalités diversement biographiques dont il saturait son cours sur le
théâtre :
[C’était] une histoire qui se déroulait comme un fil. L’événement avait les deux
bras attachés le long du corps et les jambes en long et les deux poignets bien liés
et les deux chevilles bien ligotées.
Il arriva une catastrophe. Ce fut Corneille.
Si je place ici ce propos, c’est parce qu’il désigne, sous la forme plaisante d’une métaphore ironique et didactique à la fois, une difficulté de
l’histoire littéraire, dès sa fondation, et durablement, à interroger et faire
vivre, autrement que comme « sèches et rebutantes nomenclatures » dirait
Balzac
[1], une notion, celle d’événement littéraire, pourtant
a priori centrale, voire décisive pour elle. Une notion qui aurait dû lui permettre de
penser tout à la fois des repères et des butoirs, les ruptures, tournants et
« révolutions » qui marquent son cours. C’est-à-dire concomitamment, si
« les inventions d’inconnu » réclament, comme le voulait Rimbaud, des
« formes nouvelles », tout ensemble des dates comme fractions minimales
de périodisation et des valeurs, en ou hors échelle. Or, il m’apparaît que,
par méfiance, impuissance, ignorance, l’interrogation sur l’événement qui
pourrait être l’unité de base d’une histoire littéraire « désaucissonnée »
(oserai-je dire pour enchaîner sur la métaphore de Péguy), ou plus simplement délinéarisée, moins généalogique et plus archéologique, reste à
produire. Ce à quoi, je m’essayerai très partiellement et plus encore très
modestement .
C’est aussi en manière d’hommage, s’il veut bien me le permettre, à
Claude Pichois. En effet, c’est à lui que je viens d’emprunter cette citation
qui figure dans son intervention de 1994 au Colloque du Centenaire de la
Société
[2]. Il me semble qu’il fut le seul ou à peu près à réfléchir sur cette
question et à en tirer des conséquences pour la discipline. Ce, en filigranne, dès son article de 1961 dans la
RHLF, « Vers une sociologie des
faits littéraires », tendancieusement mais significativement sous-titré par
Jean Pommier « En marge de l’histoire littéraire » ; puis dans la collection
Littérature française qu’il dirigea chez Arthaud où, notable singularité, il
évacue les dates politiques comme charnières des volumes et des époques
selon des partis pris parfois et même souvent iconoclastes. (Un seul
exemple, le deuxième volume sur le Romantisme est coupé 1840-1869,
naissant et s’achevant dans un désert politique, contournant 1830,48 et le
Coup d’État) ; enfin, par la déclaration qui figure dans son texte de 1994 :
« Ma question est : “Quelle est la méthode qui est apte à proposer des critères esthétiques ?”, je dirai avec Péguy, à expliquer la “catastrophe” »
[3].
Sans trop savoir si Claude Pichois se reconnaîtra dans mes propos, je me
devais de préciser que nombre d’entre eux partent de ses questionnements
et de ses pratiques.
Je procéderai en trois temps :
- En essayant de rendre manifeste la maigre place prise par la notion
dans l’histoire littéraire malgré la trop évidente inflation de dates que
celle-ci suppose ( notre exposé postulant qu’il ne faut pas assimiler date et
événement et que la liaison entre date et événement doit toujours faire
problème), les stratégies de contournement qui y suppléent ou en tiennent
lieu et les motifs de son omission.
- En évoquant, comme mon titre m’y invite, l’historique de la notion
chez les historiens, d’un rejet quand, derrière Fernand Braudel, l’événement fut réduit à n’être plus que l’« écume des jours » (comme le dit joliment François Hartog), à une résurgence. Car, aujourd’hui, tout un secteur
de l’histoire, se réclamant de Walter Benjamin, lui refait place. Le distinguo entre événement et fait, et l’accent nouveau mis sur la construction de
l’événement et les interférences de temporalités peuvent par transfert nous
fournir les moyens d’une histoire discontinue de la littérature.
- Enfin, par un exemple, sans surprise balzacien. On y verra s’illustrer la leçon de Georges Duby en 1991, revenant dans le volume intitulé
L’Histoire continue
[4] sur son Dimanche de Bouvines, pourtant publié initialement en 1973 dans la collection « Les Trente Journées qui ont fait la
France » :
Il n’était pas question pour moi de raconter l’événement. De l’événement
j’entendais me servir. Comme d’un révélateur. Utilisant toutes les paroles que
son irruption a fait jaillir. C’est en cela que l’accident événementiel peut nous
intéresser.
Un dernier mot qui anticipe sur une conclusion possible : au vu de cette
annonce de problématique, on sait dorénavant désormais qu’il ne s’agit pas
ici de répondre par une liste, ou même une paisible théorie de critères, à la
question posée par mon sous-titre « qu’est-ce qui fait date en littérature ? ».
Il s’agit uniquement d’évaluer les enjeux résultant du fait même de la
poser. Donc d’esquisser les profits et pertes prévisibles si l’on poussait jusqu’au bout la démarche, c’est-à-dire si l’on décidait de bâtir une histoire
littéraire par événements. Autant dire que mon sujet est surtout dans le
point d’interrogation de son titre et s’ouvre tout entier à la discussion.
UNE DISCRÉTION ACTIVE : DE LA DATE À L’ÉVÉNEMENT
Pour qui prospecte dans les fichiers de la Bibliothèque nationale de
France sur le mot événement, la banque de données répond par des
kyrielles d’événements historiques et un silence appuyé des cotes littéraires. A une exception près, voyante : la collection intitulée précisément
« Les grands événements littéraires ». Créée en 1929 par les éditions
E. Malfère, publiée au long des années trente et plus ponctuellement après
guerre par la Société française d’éditions littéraires et techniques, sous ce
titre, elle comprend trois séries. Soit presque 60 volumes de monographies critiques dues souvent à des plumes célèbres d’historiens de la littérature, d’Antoine Albalat (L’Art poétique de Boileau, La Vie de Jésus
d’Ernest Renan) à René Bray. On y découvre à côté de textes plus attendus, Les Désenchantées et Le Mariage de Loti, Les Mystères de Paris de
Sue, et quelques excursions hors hexagone, Hamlet, Les Mille et Une
nuits, Les Poésies lyriques de Pétrarque. Cette collection mériterait une
véritable analyse : premiers textes retenus, répartition des siècles, respect
du panthéon scolaire contemporain ou du modèle lansonien, place des
auteurs populaires, absences inattendues (ni Balzac ni Hugo, ni Stendhal),
audaces relatives (pour Flaubert, L’Éducation sentimentale plutôt que
Madame Bovary), réhabilitations (à supposer qu’il y en eut). Il faudrait
encore débrouiller les motifs éditoriaux des choix (concurrence inutile
avec un autre éditeur occupant le même créneau, spécialiste de tel ouvrage
disponible ou non, etc.). La collection, semble-t-il, mais c’est son projet,
marche au consensus et au (son du) canon même si, en l’absence de texte
programme (une liste des ouvrages parus sert d’unique référence) et de
déclaration d’intention, on ne peut que supputer ses principes directeurs.
Plus essais que petits classiques, sans appareil pédagogique autre que,
parfois, des documents de réception, ces ouvrages, dont la longévité au
moins atteste l’efficace, ont plutôt l’air de s’adresser à un public indifférencié, sans vrai « cœur de cible », comme disent les publicitaires. Leur
réunion n’institue pas une chronologie. Par conséquent, les modalités
d’existence des volumes n’infirment pas notre thèse selon laquelle toute
pratique de la date n’engage pas une réflexion sur l’événement. Au final,
il n’est pas sûr qu’il y ait dans ce beau titre autre chose qu’un effet de
manchette, du sensationnel, du fait-diversifié à visée littéraire. Plus un slogan qu’un monument.
Au-delà des titres, il faudrait encore évoquer l’assez déroutant
De la
littérature française paru sous la direction de Denis Hollier
[5]. Pour chacun
de ces 206 essais, une date suivie de la mention d’un événement sert
d’agrafe chronologique et d’épigraphe choisie autant pour sa singularité
que pour sa signification. Cette histoire littéraire déconstruite à l’extrême,
qui s’inscrit entre « 778 Roland meurt à Roncevaux » et « 1989 27 septembre, 21 h 30. Antenne 2 diffuse la cinq-centième édition d’
Apostrophes. Comment peut-on être français ? », est ingénieuse dans son projet
mais d’un éclectisme un tantinet brouillon, et limitée par la brièveté d’articles souvent moins neufs que leur titre. On est en droit d’estimer que
l’occasion n’a pas été saisie.
Autrement dit, la consommation gloutonne de dates qu’implique toute
histoire littéraire ne doit pas faire illusion sur l’absence d’une pensée de
l’événement littéraire. Premièrement, parce que ces dates ne sont souvent
que d’emprunt à d’autres séries, généralement politiques, et que, sauf à
considérer la littérature et ses phénomènes comme effet secondaire du
social, cet emprunt n’est souvent guère légitimé. Il relève plutôt des commodités autorisées et des habitudes prises. Ce qui n’exclut pas qu’on
puisse réinterroger certaines dates-clefs d’un point de vue littéraire quand,
concrètement, des textes font écho à l’événement. Exemplairement, juillet
1830 et la réactivation temporaire de la satire, juin 1848 et la mélancolie
oppositionnelle chère à Ross Chambers ou encore la poésie résistante
comme intégration/sortie du surréalisme. Mais jamais la date politique ne
devrait aller de soi.
D’autant que la littérature de circonstance, souvent liée à la célébration historiographique, a cessé de nourrir la littérature et que, si l’histoire
littéraire, en symbiose avec son objet, suivait les options avant-gardistes
(culte du nouveau et revendications autonomistes) qui prévalent dans la
représentation de la littérature par elle-même depuis le Romantisme, elle
devrait pouvoir logiquement se faire en toute littérature, avec la seule littérature. Et l’histoire de la littérature s’engendrerait d’elle-même avec ses
références spécifiques. Quel que soit le jugement porté sur ce splendide
isolement, leurre idéaliste ou affirmation d’une essentielle différence, cela
n’annule pas mais bien au contraire aiguise la question de l’événement et
de son rapport aux dates, qui ne saurait non plus aller de soi.
Naturellement, ces dates peuvent aussi être biographiques, parfois
avec des appartenances littéraires (une rencontre catalysante, l’appel de la
vocation, une maladie « poétique », tuberculose ou syphilis, un deuil, un
pilier, un voyage inspirateur), mais le plus souvent non. A moins de jouer
sur les mots, un heureux événement n’est pas un événement littéraire, sauf
si c’est Hugo et les deux ans du siècle. La mort proprement dite est rarement l’événement (Molière, Nerval ou Zola faisant exception) mais plutôt
l’enterrement : les funérailles nationales de Voltaire, Delille, Hugo (bis),
la dernière manif de 68 pour Sartre ou, d’une manière moins publique, les
cérémonies d’adieu et de reconnaissance entre gens de lettres, quand
Balzac est classé par Hugo (ter) dans « la forte race des écrivains révolutionnaires »
[6].
Plus fondamentalement, l’événement se perd, se noie même dans des
entités ou des séquences qui le contiennent, l’excèdent et le dissimulent
alors qu’il devrait être le lieu de leur mise en cause : le siècle qui, à moins
de le réduire arbitrairement à ses quatre zéro de départ et de fin, est toujours une approximation et pourrait se décider autrement ; la période,
confondue souvent avec un mouvement dont l’on connaît les difficultés
d’ajustement et les à-peu-près, résolus faute de mieux avec ces air-bags de
l’histoire littéraire que sont les « pré- », les « post- » et les « néo- » ; la
génération enfin, dont il faudrait guetter ou surprendre le (ou les) événement(s) qui la fonde(nt) en conscience et en communauté.
En outre, et peut-être surtout, l’histoire littéraire élit le plus souvent
d’autres modes de composition, c’est-à-dire de conception et d’organisation. Pour elle en effet, l’auteur est l’objet majeur, encore et toujours, et
l’on peut considérer que, pour Lanson au moins, c’est la réflexion sur le
grand écrivain
[7], même avec ses ambiguïtés et contradictions, qui contient
la question qu’on aurait pu formuler en termes d’événement. C’est le
grand écrivain, voire le génie, qui fait événement avec le chef d’œuvre,
son pendant au plan de l’œuvre. Il y a certes une prise en compte du qualitatif chez Lanson mais qui ne s’exprime que partiellement en termes historiques et se centre sur l’homme et l’esprit du temps. Il faudrait examiner
aussi comment l’idée, essentielle chez lui, que le grand œuvre est d’après
coup, le résultat d’une série de tâtonnements et d’essais, idée classique
autant que durkheimienne, annihile l’intégrité et la nouveauté de l’événement, jamais en quelque sorte pur avènement. C’est évidemment le sens
second, plein, d’événement comme ce qui survient et nourrit dans le long
terme de longues et lentes conséquences qui est là indirectement en jeu, et
pointé notamment à travers la notion d’influence.
Enfin, et cela explique aussi que les manuels sont si souvent contradictoires dans leurs datations, sans être forcément en faute, il faut
admettre que la date littéraire n’est jamais tout à fait simple et rarement
unique. Pour une première représentation d’une pièce de théâtre ponctuellement identifiable, (mais quid de la couturière ou de la reprise triomphale
après tout ?), le régime général de l’événement littéraire est plus feuilleté,
ondoyant et divers. Les date(s) de rédaction(s) peuvent être sensiblement
différentes de celles de première publication ou de première édition, elles-mêmes démultipliées par des supports distincts, des rééditions avec ou
sans ajouts. Un seul cas : Les Méditations poétiques de Lamartine, pourtant paradigme archétypal de surgissement glorieux, se virent longuement
préparées, et plusieurs fois augmentées. Ce qui pose d’ailleurs au passage
un problème d’édition : doit-on, selon la tradition, préférer le texte accompli, bien complet, ou restituer la version initiale, celle qui fit rupture et
sensation. Ce fut en 1972 le principe de Pierre Barbéris pour La Peau de
chagrin du Livre de poche mais la dernière édition de cette collection est
revenue au Furne et à La Comédie humaine. Tout ceci pour dire qu’il
importe de concevoir des événements et non de poser des dates.
L’événement, lui, peut contenir une durée.
Le premier chantier, dans la perspective événementielle, serait alors
une histoire de la littérature, fondée sur, scandée par ses grands événements dans la première acception du terme, la plus publicitaire si l’on
veut, au sens où l’on parle « d’événement de la rentrée », une histoire des
succès, scandales et célébrations, un panthéon des œuvres Capitoles, fus-sent-elles suivies de roches tarpéeiennes ou plus simplement victimes
d’érosion. Cette histoire à base quantitative mais à finalité qualitative dont
la bibliométrie et, lorsque elle est possible, l’étude de réception (initiale et
dans le temps long) nous donnent l’occasion n’a jamais été osée. On pourrait en attendre une représentation historicisée, des actualités successives
de la chose littéraire, à confronter ensuite (c’est naturellement l’objectif)
avec ce que le temps passé a produit comme classement. Les travaux
actuels sur la « littérature mineure », selon la terminologie adoptée dans
les séminaires de l’université de Strasbourg
[8] vont évidemment dans ce
sens. Mais l’expression a sans doute le tort de confondre les auteurs initialement reconnus puis déclassés
[9] et les inconnus repêchés après coup, ce
qui est tout de même bien différent
[10]. J’aborde mon deuxième point.
L’ÉVÉNEMENT, SELON LES HISTORIENS
Gageons tout d’abord que le rapport des littéraires à l’histoirediscipline et aux historiens relève de l’évidence malgré des différences et
quelques murs aveugles. De l’évidence : pour nous, bien sûr, le texte est
dans l’histoire dès lors qu’on se refuse à le concevoir uniquement comme
vecteur d’affects, territoire de l’imaginaire, affleurement du mythique,
pure subjectivité, création toute esthétique ; et l’œuvre est de l’histoire, à
des degrés divers. Les historiens actuels ont parfois de ce point de vue la
foi du néophyte ou du converti
[11] et prêtent aux textes littéraires une vérité
et un pouvoir de lucidité
a priori qui excède telle forme particulière. Or,
si toute œuvre est située, toute œuvre ne configure pas, même inconsciemment, une vision, une anthropologie globale. Quoi qu’il en soit, l’on
observe actuellement un net mouvement des historiens vers les textes littéraires dont il convient de se réjouir.
Mais l’emploi d’une notion d’emprunt impose de reprendre une fois
encore, une fois de plus, la question des rapports ou des apports disciplinaires entre historiens et littéraires depuis les Mauristes d’origine. On
n’en mentionnera que quelques étapes significatives. A l’origine, la bévue
intellectuelle de Lanson prenant comme partenaires Seignobos, Langlois
et l’école méthodique, ces collecteurs de faits singuliers, grands dévots du
culte de l’événementiel mais d’un événementiel limité pour l’essentiel à la
sphère politique et militaire. Puis l’article célèbre de Lucien Febvre en
1941
[12] qui s’étonne de l’abandon du programme de Lanson, et réclame en
une formule authentiquement audacieuse « une histoire historique de la
littérature »
[13]. La reprise des mêmes arguments par Barthes en 1960
[14].
Enfin, la proposition d’Yves-Marie Bercé préposé à la confrontation disciplinaire dans le colloque du Centenaire de la Société et qui décréta, un
peu péremptoirement peut-être, que « l’histoire littéraire est le lieu où la
littérature doit pour finir se soumettre au regard analytique et impavide
des serviteurs de Clio »
[15]. On s’étonne du caractère assez indiscrètement
injonctif du propos mais plus encore de la réaffirmation quiète d’une posture positiv(ist)e et tranchante des historiens. Car l’on peut estimer avec
quelque vraisemblance que, de crise en crise, ceux-ci furent, comme
d’autres et peut-être plus que d’autres, soumis à leurs révisions déchirantes. Et ce au moins depuis le ralentissement imposé à l’histoire par
Fernand Braudel, avec pour corollaire, précisément, une mise en cause de
l’événement.
On sait que dès la préface de sa thèse sur
La Méditerranée et le Monde
méditerranéen à l’époque de Philippe II, rédigée en 1946, publiée en
1949 enrichie dans l’article des
Annales intitulé « Histoire et sciences
sociales. La longue durée »
[16] puis dans la
Leçon inaugurale au Collège de
France (reprise dans les
Écrits sur l’histoire chez Flammarion en 1989), et
divers travaux postérieurs, Braudel a repensé les rythmes de l’histoire, en
en distinguant trois : le « quasi immobile, celui des structures », le
« temps social, lentement rythmé des conjonctures » et le troisième enfin
qu’il rattache nommément à l’histoire événementielle de Paul Lacombe et
de François Simiand et qu’il caractérise comme « à oscillations brèves,
rapides, nerveuses, une histoire à la dimension de l’individu ». Développant la métaphore aquatique que motive son titre, il la définit encore
comme « ces eaux-vives [dangereuses] sur lesquelles file notre barque
comme le plus ivre des bateaux » et il ajoute : « Les événements retentissants ne sont souvent que des instants, que des manifestations de ces
larges destins ». Même s’il ne s’interdit pas de rejoindre le troisième
niveau, Braudel le renvoie à la petite histoire quand il souhaite faire vivre
la « grande ». Dans l’article de 1958, la critique s’accentue qui délègue à
la chronique ou au journalisme la mise en scène spectaculaire mais illusoire de ces « drames du temps bref ». L’essentiel est ailleurs et l’événement, une « poussière » d’histoire, minuscule, en surface, archaïque. Ces
mises en garde ont de quoi inquiéter d’autant qu’elles furent ratifiées et
intériorisées par une génération d’historiens qui éludèrent ce trop petit
bout de lorgnette dans leur vision de l’histoire, Kristof Pomian allant
même jusqu’à le décréter définitivement périmé. Si la notion connut un
profond discrédit, dès 1970, Pierre Nora annonçait son « Retour »
[17]
amené, ramené par la légitimation qui s’accomplissait alors de l’histoire
du contemporain, du « temps présent ». Et très récemment, les travaux de
dix-neuvièmistes, en tête Michèle Riot-Sarcey
[18], l’ont illustrée mais sur
des bases radicalement reconstruites. C’est donc bien une mutation de
l’histoire qui nous enjoint de reprendre à nouveaux frais l’étude des processus de datation. Et le suffixe est ici évidemment décisif qui désigne un
processus intellectuel, une opération cognifitive et non plus seulement,
une (bonne) fois pour toutes, un fait. Dans cette optique, le fait n’existe
que parce que l’on en dit, en sait, en fait. C’est la nouvelle un peu violente
qu’Alain Corbin résuma un jour d’une boutade : « Le réel n’existe pas ».
S’il est naturel de songer d’abord aux travaux de l’histoire culturelle,
de Pierre Chartier à Jean-Yves Mollier, dans notre recherche d’un compagnonage intellectuel avec les historiens, c’est dans le livre récent d’un
spécialiste du politique, Thomas Bouchet,
Le Roi et les barricades,
Une
histoire des 5 et 6 juin 1832
[19] que l’on trouvera le plus probant modèle
d’une démarche d’interrogation de l’événement pleinement refondatrice
de la notion. Il y étudie exhaustivement, en chapitres chronologiquement
successifs mais distincts, les documents d’archives, les textes historiographiques, les mémoires et un roman,
Les Misérables, auquel il consacre
d’excellentes pages, c’est-à-dire toutes les représentations de la révolution
avortée de 1832 : un ensemble de discours en situation dont la somme
constitue l’événement 1832, dans le processus de reconfiguration proprement infinie par lequel il existe comme tel. Dans cette perspective, l’histoire cesse alors d’être envisagée comme une succession orientée par un
progrès ou un sens. Le présent habite le passé autant que le passé le présent. Cette histoire kaléidoscopique, qui s’appuie sur des matériaux discursifs interrogés comme textes et non plus seulement traités comme
documents, est d’une radicalité qui peut surprendre. Elle fait de l’événement non plus une réalité, un donné mais une hypothèse. L’événement
n’est plus assimilable à une date, il la sollicite. Cette méthode est en
accord profond avec les textes littéraires qui se savent depuis toujours «
passés
et présents », abolis et pérennes, sans que l’on en ait forcément
apprécié les incidences. Si l’on applique cette méthode à l’histoire littéraire, qu’obtient-on ? Des questions articulées, dirais-je, et non plus de
simples juxtapositions, des ensembles organiques culturellement significatifs au lieu de découpages et de classement plus ou moins arbitraires.
Soit donc Balzac, pris ici comme expert en événements fictionnels, à
un double titre, comme écrivain et comme auteur. En quoi est-il lui-même
événement ? (On peut dire l’événement Balzac, tant son corps fait corps à
l’œuvre). Et, d’autre part, qu’est-ce qui dans son œuvre, fait événement ?
La question ne cesse de se déplier. A s’en tenir à la carrière de l’écrivain
(sa « trajectoire », aurait dit Pierre Bourdieu) chronologiquement déroulée, on peut qualifier d’événement la signature Balzac, l’apparition de la
particule Honoré de Balzac, le premier indice de notoriété, le premier succès littéraire, le premier roman réputé « balzacien », tel ou tel roman particulièrement distingué, l’« Avant-propos » de La Comédie humaine. Y a-t-il coïncidence entre sa propre perception de l’événement littéraire en ce
qui le concerne personnellement, et celle de ses contemporains et de son
lectorat ? Et dans quelle mesure l’histoire littéraire a-t-elle entériné ou non
ce qui, à l’époque, a pu faire événement ou le construire ? D’une manière
plus générale, où se place dans son cas l’événement littéraire : dans l’histoire du roman ou dans l’histoire du Romantisme, dans l’histoire de la
prose narrative ou de la littérature ? Enfin, d’un autre point de vue, tout
aussi pertinent, quelles représentations Balzac donne-t-il dans son œuvre,
de l’événement littéraire, qu’il soit simplement évoqué, mis en scène ou
en intrigue ? Les interrogations formulées, remarquons-le, correspondent
strictement à celles de l’historien, étant donné le temps — les temps — de
l’œuvre. Qu’est-ce qui fait événement entre 1830 et 1848 ? Qu’est-ce qui
fait événement dans une œuvre ? voici des questions que l’historien peut
poser pour l’œuvre de Balzac qui le concernent autant que le littéraire.
Donc qu’est-ce qui fait événement « balzacien » entre 1830 et 1848 ?
Plusieurs réponses. L’édition Furne et le montage éditorial du grand
œuvre La Comédie humaine ? Pour les contemporains, malgré le prospectus, c’est un non-événement mais il est aisé de montrer les étapes de sa
visibilité, sa fabrique. La Peau de chagrin, comme premier coup éditorial,
lancé à grands renforts de comptes rendus amis ou écrits par ses soins
entrant dans cette histoire des événements publics que j’appellais de mes
vœux, conjugué à son histoire ultérieure. Le Père Goriot ou Eugénie
Grandet sans doute, si l’on adopte un point de vue majoritaire fondé sur
le consensus éditorial et scolaire.
Je choisis à titre expérimental
Le Lys
[20], moins canonique sans doute
mais en raison de sa marginalité même et parce qu’il est pris dans une
dichotomie intriguante : succès initial de librairie et de scandale, selon
Werdet son éditeur, accompagné d’un désastre critique suivi d’une très
lente revalorisation. En raison aussi de l’« Historique du procès » par
lequel Balzac fait acte littéraire en intégrant à son texte ses circonstances.
Il convient alors de le suivre à la trace, de répertorier des livres, des collections, des couvertures, des illustrations, bref le système des éditions
ultérieures. Au total, ce sont une petite centaine d’états du texte en français
qui sont présents dans les fonds de la Bibliothèque nationale de France.
Ensuite, de croiser ce(s) texte(s) avec les appréciations critiques, plus ou
moins autorisées, les réécritures, Philippe Sollers en tête, et les adaptations.
On observe que Le Lys est un cas très curieux où la réception initiale,
produit de contingences et de stratégies qui se retournèrent contre Balzac,
modèle pour des décennies le discours sur l’œuvre. L’origine des arguments et le montage de la polémique sautent aux yeux. On connaît l’anecdote : Buloz avait vendu sans l’accord de Balzac à la Revue étrangère, un
journal russe, des épreuves du Lys qui y furent publiées telles quelles.
Selon Balzac, il s’agissait là d’un brouillon inachevé qu’il désavouait.
Réaffirmant les droits de l’auteur et les scrupules de l’artiste, il déclare
dans « l’Historique » que la patience laborieuse de son travail, son effort
continu vers le beau et la perfection, méritent respect et interdisent la trahison artistique d’une vente d’épreuves. Par conséquent, lui retirer le droit
au style était lui ôter son moyen de défense et l’argument central de sa
plaidoirie. En réponse, les critiques soutenant Buloz, bien souvent leur
employeur, crièrent à l’absence de style. On décréta que Balzac écrivait
mal, et ce qui provenait d’une situation d’écriture conjoncturelle (et d’une
allégation d’avocat) demeura un signe attaché à l’œuvre, toujours citée à
comparaître au procès toujours reparaissant de Balzac écrivain. Toutes les
opérations de requalification postérieures eurent à compter avec ce handicap, sans vouloir ou pouvoir rompre avec cette malédiction originelle,
faute de remonter à son contexte précis, stratégique. Les termes de la
réception immédiate, ses lieux communs et ses apories perdureront près
de cent ans.
Le Lys, on l’a vu, oblige à aller du temps ponctuel au temps court puis
au temps long. A la limite, j’oserai soutenir que c’est là que se situe l’événement pour l’histoire littéraire, dans l’entrelacs de ces trois temps. Qu’un
vienne à manquer et il n’y a pas d’événement, sauf à le restituer virtuellement là où il aurait pu être. En revanche, l’événement qui s’épuise dans le
temps bref de l’actualité, ou le temps court de l’intégration institutionnelle, fait date et non événement. Il appartient à une autre série historique,
celle de la chronique et de la vie littéraire, non celle de l’œuvre et de l’histoire littéraire. Balzac, lui, savait de science romancière, comme par sa
connaissance du commerce de la librairie, que l’événement, littéraire ou
non, se prépare, exige un contexte favorable pour produire son effet, qu’il
peut aussi bien passer inaperçu sauf pour un observateur attentif souvent
délégué à ce soin dans le roman balzacien ; que rien n’est jamais acquis
s’il ne prend date dans les mémoires et ne perdure dans ses conséquences.
Plus encore, l’événementiel pur, incident ou accident, réel ou fictif ne peut
accéder au statut littéraire que relevé, pris en charge et travaillé par l’écriture, intégré à la chronotopie et prolongé d’échos dans l’espace entier de
l’œuvre.
En conclusion, on aura compris qu’un événement peut en cacher un
autre. Il ne s’agit plus d’inventorier des événements littéraires mais de
traiter des œuvres comme événements, dans le temps. Et la question
esthétique de notre point de départ ? On voit qu’elle n’est pas évacuée
mais historicisée elle-aussi, ce qui est sans doute la seule manière de la
poser sans tomber dans la mythologie du chef-d’œuvre : la construction
de l’événement s’opère à travers une traversée des discours tenus qui,
avec leurs présupposés, mobilisent et modulent des argumentaires de
valeur.
Michel Delon, dans le colloque du Centenaire, déclarait rêver à une
temporalité qui ne soit pas simple chronologie. On pourrait commencer à
y croire.
[*]
Université Paris VIII.
[1]
Dans l’« Avant-propos » de
La Comédie humaine, 1842, édition M. Ambrière-Fargeaud,
Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, t. I, p. 9.
[2]
« De l’histoire littéraire »,
Actes du Colloque du Centenaire. L’Histoire littéraire hier,
aujourd’hui et demain, ici et ailleurs, 17-18 novembre 1994, publié par Claude Pichois, Marc
Fumaroli et Sylvain Menant, numéro spécial de la
RHLF, A. Colin, 1995, p. 25. Il cite Péguy
depuis la plaquette
Gustave Lanson, 1857-1934, publiée par la Société des Amis de l’Ecole
Normale supérieure, 1958, p. 10.
[3]
Article cité,
ibid. , p. 26.
[4]
Odile Jacob, p. 153.
[5]
Bordas, 1993. Reprise de l’édition américaine parue en 1989,
A New History of French
Litterature, Harvard University Press.
[6]
Oraison funèbre prononcée au Père-Lachaise le 18 août 1850, cité dans
L’Événement du
22 août, p. 1.
[7]
Voir à ce sujet l’article de Luc Fraisse « La définition du grand écrivain dans
L’Histoire littéraire de Lanson »,
RHLF, 1999, n° 2, « Les hiérarchies littéraires », p. 249-271.
[8]
Voir
Littérature majeure, littérature mineure, textes réunis par Yves Delègue et Luc Fraisse,
Presses universitaires de Strasbourg, 1996 ;
Littérature majeure, littérature mineure II, textes
réunis par Luc Fraisse,
Vives Lettres, n° 5, P. U. Strasbourg, 1998.
[9]
Voir par exemple mon étude sur « Le moment Barbier », et le poème « La Curée », sacré
événement de 1830 par les contemporains (
Romantisme, 4
e trim. 2000).
[10]
C’est le travail de reviviscence des « ratés » de la littérature développé par la revue
Histoires littéraires.
[11]
Intéressant de ce point de vue le dernier livre de Mona Ozouf,
Les Aveux du roman,
Gallimard, 2001.
[12]
« De Lanson à Mornet : un renoncement » ,
Annales d’histoire sociale.
[13]
Repris dans
Combats pour l’histoire, 1953.
[14]
« Histoire ou littérature »,
Annales. Économies, Sociétés, Civilisations, n° 3, mai-juin
1960, p. 524-537.
[15]
Ouv. cité, p. 23
[17]
« Retour de l’événement »,
Faire de l’histoire, tome I,
Nouveaux problème, sous la direction de Jacques Le Goff et P. Nora, Gallimard, 1974.
[18]
Le Réel de l’utopie, Albin Michel, 1999.
[19]
Le Roi et les barricades, Une histoire des 5 et 6 juin 1832, Celi Arslan, 2000.
[20]
L’édition la plus riche d’un apparat critique précis et divers est celle de Gisèle Séginger,
« Le Livre de poche classique », 1996.