Revue d'histoire littéraire de la France
P.U.F.

I.S.B.N.9782130526162
176 pages

p. 771 à 788
doi: 10.3917/rhlf.025.0771

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Vol. 102 2002/5

2002 Revue d'Histoire Littéraire de la France

Un théoricien en Sorbonne de la périodisation littéraire : Saint-René Taillandier d’après ses cours inédits

(1843-1877)

Luc Fraisse  [*]
La division d’une littérature en périodes est l’une des activités les plus controversées au sein des méthodes de l’histoire littéraire. Protester contre les notions de siècles et générations littéraires, contre l’arbitraire de ces découpages constamment pris en défaut, relève du lieu commun : chacun y va de son contre-exemple, d’où il extrapole une remise en cause générale du principe. Parmi les penseurs de la seconde moitié du XXe siècle, Hans Robert Jauss, qui a le plus solidement prôné une révision intelligente de l’histoire littéraire, voit dans la périodisation l’un des deux principaux subterfuges qu’utilisent les historiens de la littérature pour masquer la faiblesse ontologique d’une visée historique, qui est d’assigner une finalité à ce qui n’a pas de fin en soi, à savoir le progrès de l’évolution littéraire. Pour le maître de l’école de Constance, le premier subterfuge est l’unité d’un esprit national, mais à défaut, on pourra toujours recourir à un second, la périodisation de l’histoire littéraire, laquelle en effet permettrait d’« échapper à la contradiction entre l’achèvement et la poursuite de l’histoire en limitant son étude aux époques qu’il [l’historien, au temps de ce que Jauss appelle l’historisme] pouvait évoquer jusqu’à leur “dénouement” et décrire comme autant de totalités spécifiques, sans se préoccuper de ce qui en était issu. C’est pourquoi l’histoire ainsi conçue comme description d’époques limitées promettait ainsi de réaliser au mieux l’idéal méthodologique de l’historisme ; l’historien littéraire a recouru constamment à ce procédé lorsque le fil conducteur d’une évolution nationale “individuelle” ne suffisait plus à la guider » [1].
Le sujet qui nous occupe aujourd’hui circonscrirait ainsi la faiblesse même de l’histoire littéraire, qui veut dessiner un récit achevé (l’histoire de la littérature) à partir d’une matière au contraire sans fin (la vie littéraire). En regard de cette brillante réfutation théorique, nous pourrions placer une éclatante réfutation par la pratique, celle de Jean Rousset demandant une révision complète de notre périodisation pour donner sa place à la littérature baroque : « toute une époque, écrit ce savant, qui va approximativement de 1580 à 1670, de Montaigne au Bernin, se reconnaît à une série de thèmes qui lui sont propres […]. Ces thèmes et ces symboles répondent mal à l’idée de classicisme ou de préclassicisme et ne satisfont pas davantage à celle de romantisme. Ils justifient par conséquent l’appel à une nouvelle catégorie ». Cette révision des catégories et des découpages ouvre à une refonte plus en profondeur : « il y avait là un moyen fécond d’enrichir notre vue traditionnelle du XVIIe siècle en même temps que d’expliquer certains courants et certains poètes dont Lanson ne sait que faire ». Et le nouvel historien d’en déduire : « Si les conclusions de cette étude étaient acceptées […], on verrait se dessiner plusieurs XVIIe siècles parallèles, alternés ou entremêlés, au sein desquels on reconnaîtrait au Baroque la valeur d’un ferment actif et d’une composante nécessaire » [2].
Mais généralement, le procès intenté à la périodisation n’est un procès ni en révision ni théorique, mais seulement d’intention : c’est le dernier recours des détracteurs de l’histoire littéraire, qui de ce fait n’envisagent guère de comparer eux-mêmes le monceau de documents par la seule réunion desquels on pourrait espérer réviser ou contester nos découpages traditionnels. Non seulement le reproche ne fait donc guère mouche, mais il n’est pas nouveau, au point que Brunetière, dans la réflexion qui va suivre, énonce en 1898 un peu lourdement ce qui est déjà devenu à son époque une évidence éculée. Ce partisan du darwinisme demande en effet : « puisque l’on ne date point les époques de la physique ou celles de la chimie du passage d’un siècle à l’autre, ni même de l’avènement d’un prince, quelles raisons y a-t-il d’en dater celles de l’histoire d’une littérature ? Dans le courant de l’année 1800 les écrivains ont-ils songé qu’ils allaient être du dix-neuvième siècle ; et croirons-nous qu’ils se soient évertués à différer d’eux-mêmes pour le 1er janvier 1801 ? » [3]
La périodisation opère une action double : découper et au contraire regrouper. Elle découpe en choisissant des dates séparant des périodes ; mais dès lors elle regroupe en définissant des générations et des écoles littéraires. Pour essayer maintenant de comprendre cette double activité à sa source, nous utiliserons d’amples documents d’archives tout récemment déposés dans des bibliothèques publiques : les cours en Sorbonne de Saint-René Taillandier (1819-1877), essentiellement identifié par les connaisseurs du XIXe siècle à l’horizon de la Revue des Deux Mondes, qui logeait chez son père à Paris, et de la civilisation allemande que notre personnage fit connaître au public français à travers toute une série d’ouvrages. Saint-René Taillandier n’enseigna pas moins la littérature française, de 1843 à 1877, successivement dans les universités de Strasbourg, Montpellier et enfin Paris, fut reçu à l’Académie française en 1874, après avoir participé autour de 1870 à une réforme de l’enseignement, aux côtés du ministre de l’Instruction publique. La trentaine d’années de cours rédigés qu’il nous laisse [4] offre un ensemble imposant propre à éclairer la naissance de l’histoire littéraire et l’élaboration de ses méthodes. C’est pourquoi nous avons tiré de ces archives la matière d’un ouvrage à paraître, Les Fondements de l’histoire littéraire, de Saint-René Taillandier à Lanson, plaçant en regard un pionnier et le codificateur de l’approche historique. De l’un à l’autre, nous avons consulté quelque cinq cents publications d’époque, essentiellement parues dans le cours du XIXe siècle, de façon à reconstituer jusque dans ses interstices l’histoire des théories historiques et leur mode d’élaboration.
Après avoir évoqué ailleurs comment se forme, au cours du XIXe siècle, la notion mouvante de groupe littéraire [5], nous voudrions aujourd’hui examiner comment se met en place, dans ces cours et autour d’eux, l’idée de procéder, dans la littérature française, à des découpages historiques, quels principes concrets sont alors avancés et comment on les justifie, enfin quelles implications intellectuelles plus générales il faut en déduire. Les mises en place, les principes, les implications : tels sont les trois chemins qui se présentent devant nous.
À l’époque où enseigne Saint-René Taillandier, l’histoire littéraire en est à se fonder. Mais l’occasion est de découvrir que, dès les années 1840, le temps des anciens Cours de Belles-Lettres est bien révolu, et le professeur de littérature française parcourt son domaine par grandes périodes, du Moyen Âge au seuil du XIXe siècle. Et ici, un fait institutionnel peut-être méconnu joue son rôle dans la périodisation de l’histoire littéraire, c’est l’obligation, dans laquelle se trouve un professeur d’université, de rédiger chaque année, à l’intention du ministre de l’Instruction publique, un rapport décrivant son enseignement. Les papiers à ce sujet contenus dans les archives montrent que le cours s’organise par tranches de trois années complémentaires, et que le titulaire du cours doit justifier de près où commence et où finit la période qu’il est en train d’enseigner, et pourquoi il a effectué ce découpage. Une telle nécessité tout institutionnelle a certainement donné de l’acuité à l’activité de périodisation que déploient bien des penseurs, depuis le début du XIXe siècle.
Mais en ce temps, l’histoire littéraire propose une approche si nouvelle que Saint-René Taillandier éprouve constamment, au début de ses leçons, le besoin de justifier sa démarche, justifications qui enrichissent considérablement notre connaissance sur l’élaboration théorique des disciplines neuves. Nous trouvons partout notre professeur en plein débat avec l’enseignement de la rhétorique, du moins tel qu’on le perçoit à cette heure. Et déjà, la périodisation entretient des relations ambiguës avec la démarche désormais périmée. Car découper la littérature en périodes, c’est revenir en un sens à l’activité classificatoire de l’ancienne rhétorique, qui consacrait, selon les termes de La Harpe, « le moment où la philosophie peut faire de l’art un tout régulier, l’assujettir à une méthode, distribuer ses parties, classer ses genres » [6]. Contre ces classifications purement intellectuelles, la périodisation s’affirme non seulement comme une mise en ordre de la matière historique, mais aussi comme le moyen d’entrer dans le particularisme des choses. Et les écoles littéraires, dont l’essor concourt au découpage des siècles littéraires, offrent dès lors une ressource pour faire dériver les questions de pure doctrine vers les réalités humaines et les problèmes de dates. Mais à l’inverse, il est vrai que, dans un cours de littérature moderne, l’annonce, en fin d’introduction, des générations qui se partagent le siècle, et donc occuperont successivement le devant de la scène, tient exactement la place qui revenait, dans les anciens exordes, à l’annonce du plan divisant les matières à traiter.
Hans Robert Jauss soulignait que l’idée de « périodiser » l’histoire littéraire était apparue avec le souci de trouver la séparation entre les Anciens et les Modernes, soit entre la civilisation actuelle et les époques révolues [7]. Et de fait, le même La Harpe nous offre dans son Lycée une caricature de périodisation, une fois le lecteur parvenu à la charnière entre ces deux principales époques. Curieuse charnière en fait, car le saut se fait de Sénèque à Corneille, en ces termes : « Au-delà de ce point où nous nous sommes arrêtés, que trouvons-nous ? un désert et la nuit ». Comprenons bien que ce désert et cette nuit s’étendent « depuis la fin du siècle qui a suivi celui d’Auguste, jusqu’au temps où le génie vit renaître les beaux jours sous les Médicis, et répandit ensuite sous Louis XIV cette éclatante lumière qui a rempli le monde » [8]. On comprendra aisément que les grands champs de fouille historique du XIXe siècle soient consacrés à débroussailler, mais non exclusivement, les époques englouties dans cet immense magma. Par là, périodiser [9] réellement la littérature, c’est substituer aux jugements de valeur des rhétoriciens une sorte d’impartialité égalisant toutes les époques et n’en laissant aucune dans l’ombre. Villemain, dès les premières décennies du siècle, l’affirmait dans la leçon inaugurale de son Tableau de la littérature au XVIIIe siècle : « Une analyse plus étendue sera nécessairement plus impartiale ; et la vérité naîtra pour nous des détails » [10]. C’est-à-dire que la périodisation ne sera pas construite a priori par un esprit logique, mais émergera pour finir d’un monceau de documents. Deux générations plus tard, Lanson trouvera dans le rattachement des œuvres littéraires à des périodes la même ressource d’impartialité, quoique en 1902, le point de vue ait malgré tout changé : « Point de rhétorique surtout ni de dogmatisme : n’offrons pas comme des modèles absolus les chefs-d’œuvre que seules les relations au temps et au milieu éclaircissent : n’endoctrinons pas nos auditeurs comme s’ils devaient refaire ou copier ce qu’ils ont seulement besoin d’aimer » [11] – et de comprendre. Ainsi la périodisation d’un siècle littéraire, qui sert de préambule à tout exposé historique, permet-elle aussi bien d’affirmer d’emblée une exigence d’objectivité.
Pour parvenir à la remplir, les « littéraires » se tournent donc vers les historiens. On sait qu’au début du XIXe siècle, la chaire d’éloquence française est créée en 1815 à la Faculté de Paris au sein de ce que l’on a appelé le « triumvirat de la Sorbonne », puisque le littéraire Abel Villemain marche côte à côte avec le philosophe Victor Cousin et l’historien François Guizot, Guizot dont l’Histoire de la civilisation en France depuis la chute de l’Empire romain jusqu’en 1789 [12] semble faite, à partir de 1829, pour combler la lacune laissée béante par La Harpe [13]. Augustin Thierry sera signalé par Brunetière comme le premier maître survenu en France, en matière de périodisation [14]. En fait, le grand champ de fouille du Moyen Âge a été ouvert par l’Histoire littéraire de la France que constituent patiemment les bénédictins de Saint-Maur sous la houlette du très intelligent dom Rivet [15], et dont le premier tome a paru dès 1733 (on en est à peine au XIIe siècle à la mort de dom Rivet, en 1763) : en dépit du fatras propre à cette collection, que dénoncera en 1844 Nisard [16], l’idée de diviser la littérature en siècles apparaît dès le titre. Villemain publie en 1830 son Tableau de la littérature au Moyen Âge en France, en Angleterre, en Espagne et en Italie [17] — car l’allemand, il l’avoue lui-même, lui reste fermé [18] —, mais l’essentiel est peut-être ici d’isoler, dans cette longue période, des siècles littéraires là où l’on ne voyait jusque-là que transitions confuses. La leçon inaugurale de Villemain en Sorbonne, à la rentrée de 1814, s’intitule « Vue générale de l’Europe au XVe siècle » [19], et dans le même esprit, nous voyons le doyen de la Faculté des Lettres Leclerc reprendre en volume séparé le tome XX de l’encyclopédie bénédictine (elle a été reprise au XIXe siècle par l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, sous la houlette de Daunou) pour composer une Histoire littéraire de la France au quatorzième siècle [20].
Dans ce contexte, quels sont les domaines et les titres des cours professés par Saint-René Taillandier, dans lesquels nous allons à présent puiser la matière d’une réflexion détaillée sur la périodisation de l’histoire littéraire ? Outre une Histoire abrégée de la littérature française (enseignée en 1848-1849), nous rencontrons La littérature française depuis ses origines (1853-1854), La littérature française au Moyen Âge (1862-1863), La littérature française au XVIe siècle (1845-1846, repris en 1859-1860), La poésie française de la première moitié du XVIe siècle (1865-1866), La prédication avant le XVIIe siècle (sans date), La littérature française dans la première moitié du XVIIe siècle (1852-1853), Corneille et ses contemporains (1863-1864), La littérature française sous Louis XIV (1857-1858), La seconde moitié du XVIIe siècle (1854-1855), La fin du XVIIe siècle (1860-1861), La littérature française au XVIIIe siècle (1855-1856), La première moitié du XVIIIe siècle (1861-1862), Jean-Jacques Rousseau et son temps (1868-1869, repris en 1873-1874), La seconde moitié du XVIIIe siècle, de 1749 à 1802 (1858-1859), enfin Le Consulat et l’Empire (1848-1849, remanié en 1867-1868). Les titres et les dates ont ici valeur de document. Comment le professeur justifie-t-il ses découpages devant son auditoire, et ces explications nous permettent-elles d’apercevoir en train de se forger les principes durables d’une périodisation de l’histoire littéraire, c’est ce que nous pouvons rechercher à présent.
La première question, la plus globale aussi, à laquelle se heurtent les pionniers, est celle des siècles littéraires. On l’a vu, l’idée qu’un siècle littéraire ne commence pas en l’an un de chaque ensemble de cent ans est une objection évidente que l’historien se fait à lui-même dès l’aube de la nouvelle méthode. Présentant, le 20 novembre 1855, le XVIIIe siècle à son auditoire, notre professeur précise d’emblée comme déjà à cette époque une lapalissade : « Messieurs, il y a différentes périodes dans le XVIIIe siècle, il y a différentes phases dans son développement, tâchons de nous en rendre compte et marquons rapidement les principales divisions qu’on doit y introduire. D’abord, vous le savez, il ne commence pas précisément avec l’année 1701. Les siècles, dans l’histoire des idées, ne se divisent pas toujours ainsi par des intervalles réguliers. Ce qu’on appelle un siècle dans les évolutions de l’esprit humain, ce n’est pas un espace de cent ans enfermé entre une date et une autre date, c’est tout un ensemble de pensées, d’événements, d’ouvrages semblables, unis par une inspiration commune ». Dans son Tableau de la littérature au XVIIIe siècle, Villemain avançait déjà la même remarque, qu’il existe une chronologie morale qui ne coïncide presque jamais avec les comptes ronds [21]. Cela étant posé, il arrive malgré tout que les dates tombent juste, et la volonté de ne pas réduire l’histoire des idées à un exercice de numérologie ne doit pas, souligne à l’occasion Saint-René Taillandier, nous faire refuser ces coïncidences naturelles. « Quel est le point où je dois m’arrêter, demande-t-il le 16 juin 1866, afin de terminer le tableau de la poésie française dans la première moitié du XVIe siècle ? C’est le moment où apparaissent les poètes de la Pléiade. Il se trouve précisément que les dates principales de cette révolution littéraire coïncident avec le milieu même de cette grande époque. L’Art poétique de Thomas Sébilet qui est comme le résumé triomphal de l’école de Marot est de 1548; le grand manifeste de Du Bellay qui appelle, qui annonce, qui prépare un nouvel essor de l’art et de l’imagination est de 1549; et en 1550, Ronsard, âgé de vingt-six ans, publie ses premiers vers ». Du reste, l’idée de découper un siècle en son milieu ne doit pas être, chez les savants, si artificielle, puisque les écrivains eux-mêmes, premiers témoins et surtout acteurs des évolutions contemporaines, en prennent volontiers acte. On invoque ici l’article « Blé » du Dictionnaire philosophique, dans lequel Voltaire pressent que l’année 1750 représente un tournant dans l’histoire littéraire, en ces termes : « Vers l’an 1750, la nation rassasiée de vers, de tragédies, de comédies, d’opéras, de romans, d’histoires romanesques, […] se mit enfin à raisonner sur les blés… ». Un théoricien contemporain de Lanson, Georges Renard, citera cet article en 1900 dans sa Méthode scientifique de l’histoire littéraire, pour montrer que les découpages opérés a posteriori par les historiens ne sont pas nécessairement artificiels [22].
Une grande prudence ne doit pas moins être déployée pour dater le commencement d’un siècle littéraire. C’est ce qui apparaît de même au tout début du cours sur la poésie de la première moitié du XVIe siècle, dans la leçon du 21 décembre 1865 : « un siècle ne commence pas toujours à l’époque précise que lui assigne la chronologie. Pour déterminer le commencement ou la fin de ces périodes éclatantes auxquelles nous donnons le nom de siècles et que nous considérons en quelque sorte comme des êtres distincts, comme des personnes, chargées de remplir un rôle dans le drame de l’histoire universelle, pour déterminer, dis-je, leur naissance et leur mort, les dates précises sont souvent inexactes ». « Je place, conclut le professeur, les débuts [du XVIe siècle] à la fin du XVe siècle, dans ses dix dernières années ». Deux conséquences naturelles mais discrètes de la périodisation en époques littéraires sont à remarquer : d’une part, une certaine théâtralisation de l’histoire, en vertu de laquelle un siècle forme un drame joué par divers acteurs; une personnification de l’époque, à laquelle on prête l’unité psychologique d’une personnalité, — « s’il est permis, comme le postule la leçon du 27 juin 1867 dans le cours sur la poésie de la première moitié du XVIe siècle, s’il est permis de considérer un siècle comme un être moral, comme une personne, ayant sa mission particulière à remplir, ayant une conscience et une destinée ». À l’autre bout de la chaîne cependant, un thème privilégié par Saint-René Taillandier dans ses cours est ce qu’on pourrait appeler la mort des siècles. Celle-ci n’est en fait pas considérée comme un fait ponctuel et donc aisé à dater, mais bien plus subtilement comme un processus long, ce que montre la dernière leçon, le 11 juillet 1854, d’un cours ancien sur le XVIe siècle ; il porte sur les conclusions, au pluriel, du siècle, et en voici le sommaire : « Montaigne, une des conclusions du XVIe siècle. — La Ménippée, une autre conclusion du XVIe siècle. — La grande conclusion du XVIe siècle : le règne d’Henri IV ». Si bien qu’un siècle finissant ressemble parfois, sous la plume de Saint-René Taillandier, à un mourant si discret que personne, dans l’effervescence des idées, ne remarque sa disparition. On peut surprendre cette idée dans le sommaire du cours sur Rousseau et son temps, brossant un tableau général de la révolution des idées de 1748 à 1848, puisque la troisième période à considérer se termine par ces têtes de chapitre : « Mort de l’Ancien Régime. – Fait beaucoup moins remarqué : mort du XVIIIe siècle ! »
Pour découper la littérature en époques, l’historien s’arrêtera donc par prédilection aux périodes de transition, qui mériteraient à elles seules une étude à part. Le 4 février 1867, notre professeur traite d’Obermann, qu’il définit ainsi : « c’est le cri du XVIIIe siècle expirant », ou plus précisément, ajoute-t-il le 18 février, il faut examiner de près ces écrivains « comme Senancour, travaillés, tourmentés par les besoins nouveaux, et […] impuissants à les satisfaire ». C’est donc dans les périodes de transition que le découpage pourra se nuancer avec le plus de finesse, à la condition expresse de savoir y distinguer que les décadences sont toujours alors contemporaines de renaissances. Une anecdote plaisante va nous le montrer. Nous sommes en décembre 1863, et Saint-René Taillandier, qui vient d’être nommé à la Sorbonne, introduit son cours sur Corneille et son temps. Il évoque devant son auditoire la naissance du théâtre classique dont il trouve les prémisses dans le dynamisme et l’esprit de renouveau du XVIe siècle. Or, dans cet auditoire parisien se trouve un dramaturge qui, ayant écouté cette leçon avec saisissement, adresse à l’éloquent professeur une lettre désespérée : le tableau que l’on a brossé de cette merveilleuse « époque d’enfantement » lui fait, par contraste, douloureusement comprendre à quel point son propre temps constitue une « époque d’épuisement ». Avec générosité, notre professeur rédige donc en réponse une nouvelle introduction à son cours suivant, pour récuser de façon argumentée le clivage entre périodes de décadence et périodes de renaissance : « une époque dont le trait exclusif soit l’ardeur d’enfanter, une époque dont le caractère unique soit la langueur et l’énervement, à vrai dire, je n’en connais pas dans l’histoire ». Ainsi, une coupe transversale dans le temps est bien plutôt faite de naissances et de morts simultanées : « Pour apprécier une période, pour en dégager le caractère dominant et y subordonner tous les autres, il n’est pas mal de se demander : quelles sont les choses qui naissent dans cet espace de vingt ou trente ans ? quelles sont les choses qui meurent ? »
Voilà qui ouvre en outre à la question plus précise de savoir comment, une fois un siècle littéraire délimité, on peut le découper en différentes phases. On a vu, à propos des XVIe et XVIIIe siècles, que le siècle se découpe volontiers en deux moitiés. Le cours qui traite, en 1858-1859, de la seconde moitié du XVIIIe siècle, va ainsi « de 1749 à 1802 – des premiers écrits de Jean-Jacques Rousseau, jusqu’au Génie du christianisme ». De même, le cours, de 1852-1853, sur la première moitié du XVIIe siècle, va « de Malherbe jusqu’aux débuts de Boileau ». Mais si l’on a la liberté d’embrasser dans un même cours tout un siècle, la division par trois se justifiera, pour d’autres raisons. Revoici sous ce jour notre XVIIIe siècle : « je crois, Messieurs, que l’on peut diviser le XVIIIe siècle en trois périodes distinctes. La première s’étendrait de 1715 à 1748. La seconde, la plus courte, mais la plus remplie, ne durerait guère qu’une quinzaine d’années ; – la troisième commencerait vers 1760 pour se prolonger jusqu’à la révolution française à laquelle vient aboutir tout cet immense mouvement des esprits ». Ce découpage en trois ne contredit pas, on le voit, le précédent en deux, à la faveur d’une grande élasticité dans l’exercice de la périodisation.
Passé maintenant le souci de dégager les grandes lignes, se pose la question des générations littéraires qui se succèdent dans le siècle. Peut-on observer la durée d’une génération, ou le rythme de leur succession ? L’historien des idées de 1748 à 1848 nous suggère qu’une génération intellectuelle dure environ vingt ans, puisque ce siècle à cheval sur deux siècles se découpe aisément en cinq périodes : les encyclopédistes, puis les disciples de Voltaire et Rousseau, puis la Révolution et donc cette mort inaperçue du XVIIIe siècle, puis le renouveau représenté par Mme de Staël et Chateaubriand, enfin la mise en place du XIXe siècle. Si l’on regarde pour finir à la loupe le détail d’un siècle, on ne tarde pas à découvrir que l’atome de l’évolution générale semble la décennie. Pour les raisons détaillées plus haut, les premiers historiens de la littérature s’intéressent tout particulièrement à la littérature sous Henri IV. Encore faut-il savoir débrouiller puis situer cette période, ce qu’entreprend Saint-René Taillandier le 13 juin 1867, en ces termes :
Il y a la littérature du temps d’Henri IV, il y a la littérature sous la régence de Marie de Médicis, sous le maréchal d’Ancre, sous M. de Luynes. Il y a la littérature sous Richelieu, il y a enfin la littérature qui correspond à la minorité de Louis XIV. On a trop souvent le tort de confondre toutes ces choses, et de considérer toute la première moitié du XVIIe siècle comme un ensemble, comme un tableau unique; rien de plus faux; dès qu’on y regarde de près, on voit que chacune de ces périodes a son esprit, sa physionomie, sa vie propre; bien plus, on voit que ce caractère particulier est une conséquence manifeste de la situation politique du pays.
Et une conférence du 13 avril 1866 sur les disciples de Molière au XVIIIe siècle propose, mutatis mutandis, un type de découpage tout à fait parallèle : « Dans ce pays de France où les mœurs changent tous les dix ans, [...] la comédie du XVIIIe siècle a noté au passage tous ces changements, [...] si bien que de Regnard à Lesage, de Lesage à Destouches, de Destouches à Marivaux, de Marivaux à Grenet, de Grenet à Sedaine, de Sedaine à Beaumarchais, c’est-à-dire de Louis XIV à la Révolution, aucune des phases de la transformation perpétuelle de la société n’a échappé à ces observations ». Dans sa spécialité la plus reconnue, le chroniqueur de la Revue des Deux Mondes écrira un ouvrage au titre ici parlant, Dix ans de l’histoire de l’Allemagne, paru chez Didier en 1879; et à un point de vue plus proprement littéraire, Sainte-Beuve avait publié, dans la Revue des Deux Mondes du 1er mars 1840, un bilan sur la génération de 1830 intitulé « Dix ans après en littérature ».
En grand comme en petit, cette périodisation des siècles littéraires requiert le choix de dates significatives. Comment opérer ici ? Il n’est certes pas impossible ou funeste d’en proposer, à condition de ne pas les recevoir passivement de la simple chronologie, mais de les conquérir sur les documents, en réunissant par la recherche érudite un faisceau de facteurs concomitants. Le cours sur la fin du XVIIe siècle se définit ainsi comme « l’histoire littéraire et morale de la période […] qui s’ouvre en 1683 [et] se termine en 1715 ». La leçon du 4 décembre 1860 est consacrée à poser la question : pourquoi 1683 ? « Ce n’est pas une date arbitrairement choisie ; la mort de Colbert finit, cela est manifeste, la grande période du règne de Louis XIV. Le génie de ce grand homme assurait l’unité majestueuse de cette société brillante ». Mais à un point de vue plus purement littéraire, une date peut être fixée, et surtout devient intéressante, lorsqu’on en aperçoit à la fois les causes lointaines et la postérité à long terme. Un cours de 1848-1849 entretisse les liens entre histoire politique et histoire littéraire, pour expliquer en ces termes l’importance de 1789 : « Ce qui fait de 89 une date décisive, un des plus grands événements de l’histoire universelle, c’est que la Révolution était préparée par des siècles. [...] Ce n’est pas seulement le XVIIIe siècle qui a préparé 89, chaque époque y a travaillé pour sa part, et le XVIIe siècle avec Descartes et Molière, et le XVIe avec ses luttes religieuses, et le XVe avec la Renaissance, et le XIVe avec les révoltes contre la scolastique, et le XIIIe et le XIIe dans leurs luttes contre l’esprit féodal, toute l’histoire enfin, tout le grand travail séculaire de l’esprit français ».
On le voit à ces divers exemples, la périodisation de l’histoire littéraire tend à se rapprocher des règnes politiques : c’est Louis XIV qui donne une unité de pensée à son temps, que l’on retrouvera dans les œuvres littéraires. Le contexte qui a vu naître l’histoire littéraire, laquelle s’affirme peu à peu au sein de l’histoire et de la philosophie, explique naturellement une telle conception première, comprenant les structures de l’évolution littéraire à travers les étapes de l’évolution historique d’un pays ou de l’Europe tout entière. Une leçon du 14 janvier 1867 montre à l’œuvre cette coïncidence harmonieuse : « Le sujet que j’ai à traiter devant vous, l’histoire de la littérature en France au XIXe siècle, embrasse plusieurs périodes qui correspondent exactement aux périodes principales de l’histoire politique proprement dite. La première embrasse le Consulat et l’Empire, la seconde la Restauration, la troisième va de la révolution de 1830 à la révolution de 1848. Je m’arrête à cette date ; ce qui suit appartient à l’histoire contemporaine et nous touche de trop près pour que nous puissions en faire l’objet d’une étude historique sérieuse, c’est-à-dire impartiale et désintéressée ». Et de fait, vingt années seulement séparent l’auditoire de l’objet du dernier cours annoncé. Lanson ne rejettera pas ce principe de périodisation, au moment de codifier l’histoire littéraire, puisqu’il notera dans son Voltaire : « on n’a point jusqu’à ce jour étudié assez exactement la relation des faits politiques et sociaux aux faits moraux et littéraires » [23]. Lanson en attribue, dans la préface d’Hommes et livres, l’idée à Villemain, « qui faisait de la littérature l’expression de la société, qui établissait des liens un peu flottants et lâches entre les grands courants sociaux et les grandes œuvres littéraires » [24].
La juxtaposition de ces réflexions montre comment, d’emblée, une périodisation littéraire calquée sur les régimes politiques paraît aux historiens à la fois commode et insuffisante. Et n’allons pas croire que ladite insuffisance n’a été aperçue qu’après coup, par les codificateurs de la discipline. Une leçon sur Rabelais, professée le 19 avril 1866, offre beaucoup d’intérêt à ce sujet. Nous y voyons le professeur expliquer : « Les historiens littéraires ont cherché, et ils ont bien fait, [les clefs des personnages]. Que d’explications diverses ! Que de clés pour ouvrir les portes ! A-t-on toujours réussi ? Non certes, on s’est trompé, au contraire, quand on a voulu être trop précis, quand on a voulu reconnaître dans les personnages créés par l’auteur des personnages politiques réels, des hommes considérables de l’époque, tel empereur, tel cardinal ». Saint-René Taillandier conteste notamment ici l’assimilation qui a été proposée, entre les trois générations du roman de Rabelais, celles de Grandgousier, Gargantua et Pantagruel, à la succession des rois Louis XII, François Ier et Henri II. C’est méconnaître, argumente-t-il, que de tels personnages sont le fruit d’une poétique originale.
Même la fin du XIXe siècle, à l’heure déjà des bilans, ne trouvera pas de mises en garde aussi subtiles contre une excessive périodisation politique de l’histoire littéraire. Georges Renard posera bien, dans sa Méthode scientifique de l’histoire littéraire, que « les changements littéraires et les changements politiques, quoique liés entre eux de façon étroite, sont souvent loin de se produire ensemble » [25]; et Lanson notera bien, trois ans plus tard, à la faveur d’une remarque incidente dans ses Conseils sur l’art d’écrire, que les générations évoluent à l’image du caractère individuel, lequel « se trouve parfois renouvelé alors qu’il ne s’est rien passé, comme il reste le même d’autres fois à travers les plus grandes catastrophes » [26]. Trente-cinq ou quarante ans plus tôt, Saint-René Taillandier allait ici plus loin, en posant que chaque époque se forge surtout une poétique, question interne à l’évolution littéraire, dont l’évolution politique ne suffit dès lors pas à rendre compte. Ce n’est plus un historien général, mais bien un historien de la littérature, qui développe ces réflexions, le 29 janvier 1858 : « On peut dire que chaque période de l’art, grande ou petite, mais ayant un caractère distinct, donne naissance à un art poétique. Pour ne parler que de la France, et seulement du XVIe siècle, la période de Marot produit l’art poétique peu connu mais très curieux de Thomas Sébilet, résumé des principes de son école ; la période de la Pléiade produit le manifeste de Du Bellay; la période du temps d’Henri IV, produit l’art poétique de la Fresnaie Vauquelin, ouvrage languissant dans la forme, mais plein de curieux détails, mêlant l’histoire littéraire aux préceptes, et donnant des indications dont Boileau a manifestement profité ».
Et c’est bien ce que signifie au plus profond pour l’historien de la littérature une date : l’isolation, dans le cours des évolutions, d’un moment d’exceptionnelle effervescence, sur le fond duquel intervient un événement littéraire majeur. Dans le cours sur Corneille et son temps, Saint-René Taillandier immobilise tout à coup son auditoire, le 20 mai 1864, au seuil de l’apparition du Cid, sur ce qu’il nomme « l’année 1636 ». C’est-à-dire que l’apparition éclatante du génie dramatique de Corneille doit se comprendre en la confrontant, en une coupe horizontale, à tous les faits, historiques mais essentiellement littéraires, qui se sont produits au même moment. C’est entre autres par là que notre professeur annonce l’esthétique de la réception que développera Jauss un siècle plus tard, Jauss qui devait consacrer tout un séminaire de l’université de Constance à dépouiller sept cents poèmes lyriques de 1857 de façon à apercevoir « en coupe synchronique […] la production littéraire de l’année qui a vu paraître Les Fleurs du Mal et Madame Bovary » [27]. Songeons aussi aux deux volumes parus en 1971 sous le titre L’Année 1913. Les formes esthétiques de l’œuvre d’art à la veille de la première guerre mondiale [28]. Ce que montrent ces exemples, de 1864 à nos jours, c’est que même pour un historien de la littéraire, le véritable événement, c’est l’événement littéraire. C’est ce qu’avait déjà pressenti Voltaire, dans le chapitre XXXII du Siècle de Louis XIV, qui retient l’attention de Lanson, comme on le voit dans ses Extraits des philosophes du XVIIIe siècle [29]. L’écrivain des Lumières n’avait pas en effet seulement affirmé : « le génie n’a qu’un siècle, après quoi il dégénère », formule célèbre qui justifie d’un point de vue organique la périodisation de l’histoire des arts ; mais surtout il procède déjà à l’évocation d’un état collectif, l’historien du Grand Siècle montrant comment celui-ci évolue au contact, et même sous le choc des grandes œuvres, dans la succession de leur apparition [30]. C’est le principe de cette périodisation organique de la littérature que retrouvera Ferdinand Brunetière, dessinant les « époques de la littérature française » comme Buffon décrivait les « époques de la nature ». C’est ainsi que la progression originale de son Manuel de 1898 va « De la publication des Essais à la publication de l’Astrée », « de la formation de la société précieuse à la “première” des Précieuses ridicules », puis « de la “première” des Précieuses ridicules à la Querelle des Anciens et des Modernes », puis de cette Querelle « à la publication des Lettres persanes », de ces Lettres « à la publication du premier tome de l’Encyclopédie », et de là au Génie du christianisme, puis à la première des Burgraves, puis à La Légende des siècles. Une telle périodisation tend précisément à reformer une « légende des siècles », telle qu’elle est produite plutôt que reçue par l’apparition des œuvres.
Annonçant ici avec un siècle d’avance nos recherches actuelles, les principes qu’avance Saint-René Taillandier pour distinguer, en grand comme en petit, les siècles littéraires, nous incitent pour finir à reprendre un peu de recul, de façon à essayer d’apercevoir les implications conceptuelles de ces méthodes, même dans leurs applications les plus pratiques. Cette attention à « périodiser » l’évolution littéraire conduit d’abord, on l’aura peut-être remarqué chemin faisant, à faire presque coïncider l’histoire littéraire avec une histoire des idées : la production littéraire trouve en effet ses découpages aux confins de l’évolution sociale et des changements politiques. Dans ces découpages cependant, les historiens héritiers du XVIIIe siècle trouvent une leçon de relativisme. Il s’agit de remplacer les jugements absolus de l’ancienne esthétique par des valeurs relatives à une seule époque. À cet égard, l’historien de la littérature ne fait que projeter dans le temps la formule pascalienne : « Vérité au deçà des Pyrénées, erreur au delà », en une série de formules du genre : vérité esthétique avant 1750, erreur au-delà. Dès lors, périodiser la littérature, c’est se disposer par avance à accepter la variété des choses, et que les choses soient variées, c’est avoir « le respect des variétés infinies qui composent le travail de la civilisation », redira Saint-René Taillandier à la fin de sa carrière et de sa vie [31]. Et l’on peut lire comme une réponse à l’entreprise lacunaire de La Harpe cette déclaration du 15 décembre 1854 : « L’histoire littéraire de la France, telle que je la conçois et m’efforce de la réaliser devant vous, […] est tour à tour le tableau des efforts obscurs et laborieux, et le tableau des éclatants triomphes de nos pères. Nous attachons le même prix aux uns et aux autres ; nous éprouvons la même sympathie respectueuse pour les périodes où ce génie se débrouille, se dégage, grandit péniblement à travers mille obstacles, et pour les périodes privilégiées où il s’empare du sceptre et de la couronne ». C’est un fait que la périodisation d’une littérature suppose que l’on jette un regard sur toute cette littérature.
Se perdra-t-on par là dans la diversité des phénomènes ? Non nécessairement, car un autre fruit à retirer de pareille entreprise est la découverte partout de corrélations. Une époque de la littérature se déduira exclusivement d’une série de concordances, entre l’activité de plusieurs écrivains, entre l’essor d’un mouvement littéraire et celui d’un mouvement artistique, entre une caractéristique datée de la littérature et un événement historique majeur. Encore nos historiens se prémunissent-ils aussitôt contre l’abus des mises en relation. Saint-René Taillandier souligne que dans les époques de transition, il faut accepter de découvrir des écrivains à la fois immédiatement contemporains et aux antipodes les uns des autres ; c’est ainsi, explique notre professeur le 11 janvier 1853, que « Régnier ne pouvait comprendre Malherbe : il est le dernier des poètes des Valois ; Malherbe est vraiment le poète d’Henri IV ». C’est par là que s’explique le chapitre « Attardés et égarés » de Lanson [32], d’où Jean Rousset fera surgir la poésie baroque. L’historien justifie ainsi d’avoir placé Agrippa d’Aubigné dans son livre sur le XVIIe siècle : « C’est fausser l’histoire littéraire que de mettre à côté de Ronsard et de Desportes cet homme qui imprimait son œuvre sous Louis XIII, qui, dans la préface de son principal poème, grondait contre Malherbe, et le subissait pourtant. D’Aubigné, je le sais, est du XVIe siècle par le génie et par le goût ; mais, précisément, son originalité et sa caractéristique c’est d’être du XVIe siècle en plein XVIIe, de n’avoir pas marché quand tout était en mouvement, et de rester, entre Richelieu et Corneille, le contemporain de Charles IX et de Garnier » [33]. La variété doit donc primer le reclassement logique.
Par là, seul un a priori peut laisser supposer que la périodisation fige l’histoire littéraire dans des compartiments. Au sein même des distinctions et des séparations d’époques, c’est toujours le mouvement d’une évolution que recherche l’historien. À la charnière entre deux époques, il aperçoit, non pas cette charnière, mais un déclin et un essor contemporains, la rencontre de quelque chose qui finit et de quelque chose qui commence. Plus tard, à la fin du siècle, Lanson saura adapter cette fine périodisation à l’œuvre même d’un seul écrivain comme Montaigne. Ce n’est pas assez d’avoir distingué comme des strates dans les Essais une période sceptique et une période stoïcienne, encore faut-il ensuite respecter leurs chevauchements : « Pas plus que pour la période dite stoïcienne, il ne faut [s’agissant de la période sceptique] parler de crise, ni prétendre fixer des dates trop précises. C’est une pensée qui germe, qui se développe, qui, à un certain moment, paraît devenir la pensée dominante des Essais et leur donner leur signification, qui peu à peu, s’apaise et se recule derrière d’autres pensées » [34]. C’est l’occasion de remarquer que les œuvres complètes d’un écrivain peuvent donner lieu, elles aussi, à une périodisation, semblablement nuancée. Pareillement, un siècle est perçu, depuis Villemain, comme le lieu d’une transformation majeure de civilisation, et donc, au sein même des découpages, toujours en transition. Le fondateur de la chaire d’éloquence française y insistait, dans sa leçon inaugurale (1814), sur le XVe siècle déjà évoquée : « L’intervalle d’un siècle ne présente pas une simple division de temps, arbitraire et sans conséquence morale. Il est naturel, et presque inévitable, que chaque siècle amène, par la succession des événements, quelque révolution dans le génie des peuples » [35]. Aussi les « tableaux » que proposent, non seulement Villemain, mais aussi bientôt Sainte-Beuve, ne sont-ils pas conçus par leurs auteurs comme statiques, mais correspondent pour eux à un âge de la découverte, où la matière est en train de se disposer sous les yeux de l’historien.
Plusieurs sciences d’avenir sont indirectement liées à cet effort de périodisation, à commencer par la bibliographie ou même la bibliométrie. C’est une évidence pour nous, mais une découverte à l’époque, que pour délimiter une génération unitaire d’écrivains, les dates de parution des œuvres prennent une extrême importance. On y viendra véritablement au seuil du XXe siècle, et guère avant, quand Lanson déduira finement, d’après l’histoire des éditions et des tirages des œuvres de Voltaire, une évaluation de son influence évolutive sur les générations successives [36]. Mais surtout, à l’occasion d’une étude trop méconnue publiée en 1929 dans Le Livre du centenaire de la Revue des Deux Mondes, sur « La Revue et le romantisme », Lanson, en codificateur accompli de l’histoire littéraire, souligne l’intérêt très particulier de deux études de Charles Louandre, parues dès 1842 et 1847 : « elles sont très intéressantes, très curieuses, même par la méthode, qui est pour nous très moderne. L’auteur les range sous une rubrique alors très insolite en dehors de la matière économique : Statistique littéraire. C’est, en effet, par le mouvement de la librairie, à l’aide d’une statistique de la production littéraire dans les divers genres depuis 1830, qu’il dessine le mouvement de la littérature » [37]. Périodisation et production littéraires auront dès lors partie liée. La biographie enfin reçoit un reflet indirect du souci d’établir des dates significatives, qui seront souvent celle de la mort d’un écrivain et, moins que le moment de sa naissance, celui de son accès à la maturité, au même titre qu’on accorde une grande importance, pour l’histoire du XVIIe siècle, à la prise de pouvoir personnel de Louis XIV.
C’est assurément Lanson qui a su marquer, avec une netteté rétrospective, les ressources et les limites de toute périodisation. Pour savoir reconnaître où commence et où finit une époque de la littérature, il faut savoir distinguer, écrit-il joliment, « les goûts et les styles par des quarts de tons » [38] : c’est pourquoi, en cette matière, les opposants sont rarement aussi les rénovateurs. Encore cette sensibilité chromatique ne semble-t-elle pas à Lanson garantir l’historien de l’esprit de système. Dans son Art de la prose, au moment de distinguer la phrase naturaliste de la phrase symboliste, et la phrase romantique de la phrase réaliste (il est donc ici question d’écoles bien définies), l’historien du style invite à considérer que « dans la prose plus encore que dans le vers, ces distinctions d’écoles sont artificielles, et [que] la réalité sans cesse déborde et brise nos cadres : les tempéraments individuels ne peuvent s’exprimer que par des formes individuelles » [39]. Et à notre époque où l’on croit un peu vite pouvoir opposer radicalement l’explication « immanente » du texte à une approche historique qui confondrait le texte avec son contexte, il convient de relire (de découvrir) en quels termes Lanson lui-même stigmatisait ce défaut de méthode : « On débite tout ce qu’on sait de l’auteur et du livre. On cause à bride abattue sur le siècle ou le sujet. […] L’explication ainsi pratiquée éloigne du texte, le cache, le fait oublier » [40].
La périodisation occupe en fait une place intéressante, au sein d’une histoire littéraire souvent écartelée entre les deux exigences de l’érudition et de la vulgarisation. Car il est clair qu’on ne peut dessiner des époques dans une évolution qu’à force d’érudition, mais que le fruit de cette érudition, ce sont les divisions qui rendent claire une littérature au public lettré.
Les notions de siècle ou d’époque littéraires supposent enfin, on l’a vu, une conception de l’histoire qui dramatise chaque moment de l’évolution, le personnifie, c’est-à-dire en fait un personnage unitaire à mille têtes et à mille bras, et plus ou moins conscient de ses objectifs. Et c’est là que Jauss attend à nouveau l’historien de la littérature, pour lui dire que la périodisation n’est au fond qu’une projection, sur la matière à ordonner, des lois du récit, et plus précisément de « la définition aristotélicienne de la fable poétique, qui doit avoir un commencement, un milieu et une fin, le commencement n’étant pas la suite d’autre chose et la fin n’étant suivie de rien d’autre » [41]. Périodiser une littérature serait pour finir le moyen par lequel l’histoire littéraire transforme sa propre approche en fiction bien construite : nous ne périodiserions une littérature que parce que son passé ne nous intéresserait qu’en tant que nous sommes en train de l’organiser. Tel est peut-être l’ultime paradoxe de la périodisation que, commencée au prix d’une recherche érudite visant à retrouver le réel des documents et de leurs corrélations, elle s’ordonne pour finir selon les lois esthétiques d’une narration inventée.
 
NOTES
 
[*]Université Marc Bloch, Strasbourg.
[1]Hans Robert Jauss, Pour une esthétique de la réception, trad. Gallimard, coll. « Tel », 1978, p. 30.
[2]Jean Rousset, La Littérature de l’âge baroque en France. Circé et le paon, Corti, 1954, Introduction, pp. 7-9.
[3]Ferdinand Brunetière, Manuel de l’histoire de la littérature française, Delagrave, 1898, Avertissement, pp. I-II.
[4]Nous remercions Mme Noémi Hepp, descendante de Saint-René Taillandier et dépositaire de ces cours, de nous les avoir signalés et de nous avoir dès l’abord permis de les compulser. Ils sont déposés à la bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg ; les correspondances, notamment avec la Revue des Deux Mondes, sont quant à elles à la bibliothèque de l’Institut.
[5]Voir dans Vie des salons et activités littéraires, de Marguerite de Valois à Mme de Staël, Actes du colloque international de Nancy des 6-8 octobre 1999 recueillis et publiés par Roger Marchal, Nancy, Presses universitaires, 2001, notre étude « Le rôle des milieux intellectuels dans la première histoire littéraire, d’après les cours inédits (1843-1877) de Saint-René Taillandier », p. 53-65.
[6]Jean François de La Harpe, Lycée ou Cours de littérature ancienne et moderne, Paris, H. Agasse, 19 vol., 1797-1805 ; rééd. Didier, 2 vol., 1834, Introduction, t. I, p. I|_|II.
[7]Pour une esthétique de la réception, op. cit., « La “modernité” dans la tradition littéraire », p. 181.
[8]La Harpe, op. cit., p. 422.
[9]Nous nous autoriserons ce verbe, pour les besoins de la démonstration.
[10]Abel Villemain, Tableau de la littérature au XVIIIe siècle, Pichon et Didier, 13 fascicules, 1828 ; réédition préfacée chez Didier en 2 vol., 1838, t. I, p. 2.
[11]Gustave Lanson, chapitre « Contre la rhétorique et les mauvaises humanités », dans L’Université et la société moderne (Colin, 1902), repris dans les Essais de méthode de critique et d’histoire littéraire réunis et préfacés par Henri Peyre, Hachette, 1965, p. 59.
[12]Pichon et Didier, 6 vol., 1829-1832.
[13]Moins qu’il n’y paraît d’ailleurs, car pour expliquer l’apogée du Grand Siècle, La Harpe remonte malgré tout d’abord jusqu’au Moyen Âge, mais très succinctement.
[14]Manuel de l’histoire de la littérature française, op. cit., p. 431 : l’apport de l’historien des temps mérovingiens a été « d’introduire dans l’histoire le sentiment de la diversité des époques, — toutes ou presque toutes confondues jusqu’alors dans l’uniformité d’un même coloris ».
[15]Histoire littéraire de la France, où l’on traite […] du goût et du génie des uns et des autres pour les Lettres en chaque siècle, […] de tout ce qui a un rapport particulier à la Littérature, […] par des religieux bénédictins de la Congrégation de Saint-Maur, à partir de 1733 (t. I préfacé par dom Rivet).
[16]Désiré Nisard, Histoire de la littérature française, Firmin Didot, 1844, t. I, p. 2.
[17]Pichon et Didier, 2 vol.
[18]Op. cit., t. I, p. 3.
[19]Car Villemain a occupé d’abord, l’espace d’un an, une chaire d’histoire moderne. Cette leçon sera reprise dans ses Études d’histoire moderne (Didier, 1846).
[20]Michel Lévy, 1865,2 vol.
[21]Abel Villemain, Tableau de la littérature au XVIIIe siècle, rééd. Didier, 1838, t. I, p. 3.
[22]Georges Renard, La Méthode scientifique de l’histoire littéraire, Alcan, 1900, p. 23.
[23]Gustave Lanson, Voltaire, Hachette, 1906, édition revue et mise à jour, mais sans en modifier le texte, par René Pomeau, 1960, p. 203.
[24]Lanson, Hommes et livres, Lecène et Oudin, 1895, préface reprise dans les Essais de méthode de critique et d’histoire littéraire, op. cit., p. 444. Il faudrait préciser que la formule a été lancée par Mme de Staël en 1800 et Louis de Bonald en 1802.
[25]Georges Renard, op. cit., p. 24.
[26]Gustave Lanson, Conseils sur l’art d’écrire, Hachette, 1903, p. 77.
[27]Hans Robert Jauss, Pour une esthétique de la réception, op. cit., p. 295, note 3 ; p. 297, note ; p. 319. Sur les riches implications théoriques de ces coupes transversales, voir toute la section XI du chapitre « L’histoire de la littérature : un défi à la théorie littéraire ».
[28]Réalisés sous la direction de L. Brion-Guerry, Klincksieck, 1971. Notons que cette méthode est encore proposée aujourd’hui à l’étudiant chercheur comme une voie toute nouvelle à parcourir : Yves Chevrel propose pour sa part d’étudier par exemple l’année 1886 (L’Étudiant chercheur en littérature, Hachette, 1992, p. 73-74).
[29]Publiés en collaboration avec Raymond Naves, Hachette, 1933, p. 235-237.
[30]Voir Voltaire, Œuvres historiques, édition présentée, établie et annotée par René Pomeau, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », t. I, 1957, p. 1017.
[31]Les Renégats de 89. Souvenirs du cours d’éloquence française à la Sorbonne, Hachette, 1877, p. 31.
[32]Gustave Lanson, Histoire de la littérature française, Hachette, 1894,17e rééd. 1922, p. 366-371.
[33]Op. cit., p. 367.
[34]Lanson, Les Essais de Montaigne. Étude et analyse, éditions Mélottée, 1930, p. 8.
[35]Villemain, Études d’histoire moderne, rééd. Didier, 1846, p. 3.
[36]Lanson, Voltaire, op. cit., p. 204-205.
[37]Le Livre du centenaire, Revue des Deux Mondes, 1929, p. 154.
[38]Lanson, Voltaire, op. cit., p. 88.
[39]Lanson, L’Art de la prose, Librairie des Annales politiques et littéraires, 1909, p. 290.
[40]Lanson, Méthodes de l’histoire littéraire, Les Belles-Lettres, coll. « Études françaises », 1er cahier, 1er janvier 1925, p. 45.
[41]Hans Robert Jauss, Pour une esthétique de la réception, op. cit., p. 101-102.
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