Revue d'histoire littéraire de la France
P.U.F.

I.S.B.N.9782130526162
176 pages

p. 789 à 797
doi: 10.3917/rhlf.025.0789

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Vol. 102 2002/5

2002 Revue d'Histoire Littéraire de la France

Le temps des groupes

Michel Pierssens  [*]
Peut-on concevoir d’autres modes d’organisation cognitive du passé — en particulier du passé littéraire — que le progrès linéaire, le retour périodique et le modèle de la décadence ? Les questions qui sont ainsi posées, dans le champ restreint qui est le nôtre, ne relèvent pas seulement d’une cosmétique (comment « lisser » les rides du Temps ?) ou d’une pédagogie (comment exposer le tableau où seront représentés des événements dont on postule qu’ils ne sont pas accidentels ?). Elles engagent plus globalement le problème de l’intelligibilité des événements littéraires et puisque nous ne pouvons plus croire à la vérité des structurations linéaires issues d’une épistémê caduque, essayons d’emprunter à notre épistémê des modèles conceptuels avec lesquels nous pouvons jouer en nous efforçant d’en tirer des simulations productives. L’un des effets les plus productifs de cette réorganisation résidera dans l’identification des zones obscures bien concrètes dont les multiples liens mal compris dessinent tout un paysage inconnu, à côté ou sous ce que nous savons déjà.
Si périodiser consiste à tenter de prendre de la hauteur, il faut convenir que cette opération à la Munchausen ne résulte pas nécessairement en une clarification des perspectives. De fait, si nous essayons de monter au donjon pour examiner « un tantinet soit peu la situation historique », comme le duc d’Auge de Queneau au début des Fleurs bleues (cette œuvre majeure sur la question du temps et de la périodisation), il nous faut constater, comme lui, qu’elle est « plutôt floue ». Nous ne percevons qu’une simultanéité confuse, un ensemble chaotique de phénomènes, d’événements, de textes, de discours, de débats, d’individus… Devant nos yeux, comme devant ceux du Duc, « des bouts du passé [traînent] encore ça et là, en vrac… ». Tout le problème est de savoir que faire de ce passé qui ne passe pas et de parvenir à le distinguer du présent — si faire se peut et en supposant que cela ait un sens.
Il nous serait impossible de caractériser cette période — la nôtre, en disant où elle a commencé et si elle se poursuit ou laisse pressentir sa fin. Mais ceci a toujours été vrai. Pour l’observateur contemporain — et plus encore pour l’acteur (en notant qu’à quelque degré, tout le monde est acteur de son présent) — la période qui est la sienne est toujours une époque « de transition ». Il serait facile de relever de très nombreux exemples à toutes les époques d’énoncés de ce type (il y en a chez Balzac, chez Sainte-Beuve, chez Renan, chez Brunetière) : personne a-t-il jamais eu le sentiment d’appartenir à un moment clos, bien défini, aux limites claires et évidentes ? Mais il y a là quelque chose de paradoxal : constater que toutes les époques sont des époques de transition, c’est admettre que rien ne commence ni ne finit jamais. Chacun en tire d’ailleurs argument, comme Bouvard et Pécuchet, pour « vitupérer l’époque » en question et spéculer sur l’inévitable décadence, cette figure de la fin dont la « période » fin de siècle a revendiqué le monopole dans un double mouvement de fascination et de répulsion.
Ce qui est vrai pour notre temps doit l’être aussi pour tous les autres. La première conclusion à en tirer, que personne ne contestera, c’est donc qu’il faut suspecter la lisibilité des dispositifs ordonnés de la périodisation. En d’autres termes, l’ambition périodisante, même quand elle se prétend modestement empirique, repose sur un péché épistémologique originel, celui qui consiste à croire qu’il est possible d’opérer une prise cognitive articulée en deux temps : le premier tend à faire comme s’il était possible et légitime de traiter un ensemble de faits comme un tout — la période ; le second consiste à soumettre ce tout à une fragmentation ordonnée, taxinomique, arborescente et hiérarchisée. L’histoire, réduite à son squelette le plus pauvre, à une schématisation unidimensionnelle, se trouve alors conçue comme le produit linéarisé d’une cladistique, dans une temporalité orientée de manière irréversible. La périodisation chronologique conventionnelle en est l’expression courante, qu’elle soit traitée comme une réalité ou, comme chez les constructivistes et les relativistes contemporains, considérée comme une fiction.
Si nous en restons là, nous n’échappons pas au paradigme traditionnel, tel que le résume Giuiseppe Ricuperati dans un article sur « Time and Periodisation in the Western Universal Histories : from Eusebius to Voltaire » [1] : « I find it more complex to talk about periodisations, which are not uniform segments (of time), not easily singled out by dates : they explain identities both in a temporal conception and a spatial organization. Periodisations are connected with a mythical language about origins, religion, identity, hopes, crises, desperation, involving peoples, towns, states and empires. In the first periodisations we not only find cosmogonical explications, but also at least three different directions from the past to the future : the idea of a linear progress, that of a continuous cyclical return, and thirdly of a decadence from a mythical perfection ».
Peut-on concevoir d’autres modes d’organisation cognitive du passé — en particulier du passé littéraire — que le progrès linéaire, le retour périodique et le modèle de la décadence ? Peut-être, si l’on prend garde que G. Ricuperati parle des « histoires universelles occidentales ». C’est dire qu’il s’ajoute à la question des modèles formels de ces histoires une autre question, bien connue elle aussi, mais qui a pris depuis quelques années une plus grande acuité, entre autres sous la pression des cultural studies anglaises et américaines : comment échapper au présupposé mal aperçu qui fait de notre histoire sans autre forme d’examen la matrice exclusive d’une histoire universelle (par où — ce n’est qu’un exemple — nous décidons que le romantisme en Amérique du Sud est « en retard » sur le romantisme européen) ?
Les questions qui sont ainsi posées, dans le champ restreint qui est le nôtre, ne relèvent pas seulement d’une cosmétique (comment « lisser » les rides du Temps ?) ou d’une pédagogie (comment exposer le tableau où seront représentés des événements dont on postule qu’ils ne sont pas accidentels ?). Elles engagent plus globalement le problème de l’intelligibilité des événements littéraires (nous disons « événements » pour lier une histoire des textes et une histoire de ceux qui les font, y compris leurs « auteurs » au sens restreint du terme — mais ils sont loin d’être les seuls opérateurs de la fabrique des textes : beaucoup d’autres acteurs y participent). Dans ces textes, entendus comme événements, qu’est-ce qui fait sens à un moment donné et pour qui ? Qu’est-ce qui m’intéresse, au sens fort, en ce moment historique où je me situe moi-même et que je ne saurais pas définir ? La réponse variera nécessairement et exigera non moins nécessairement la possibilité de tailler des histoires, en quelque sorte, sur mesure. La tentative de Denis Hollier et Howard Bloch [2] en est une mais il y en aurait d’autres. Dès lors, comment procéder pour diversifier la démarche ?
Puisque nous ne pouvons plus croire à la vérité des structurations linéaires issues d’une épistémé caduque [3], essayons d’emprunter à notre épistémé des modèles conceptuels avec lesquels nous pouvons jouer en nous efforçant d’en tirer des simulations productives — en nous gardant toutefois du scientisme naïf justement épinglé par Sokal et Bricmont [4].
Quels sont les modèles les plus séduisants aujourd’hui ? Quelques mots les résument, délibérément énoncés en désordre : réseaux, séries, espaces de dispersion, multi-dimensionalité, rétroaction, topologie, phénomènes de bords, de seuils, ordre/désordre, auto-organisation, etc. Sans entrer dans les difficultés proprement conceptuelles et épistémologiques ouvertes par cette perspective, voici dans cet esprit quelques pistes qu’il pourrait être intéressant d’emprunter pour imaginer des périodisations possibles, comme il existe des « mondes possibles » indispensables au bon fonctionnement du « monde réel ». Plutôt que chercher à mettre en série ce qui vient avant et ce qui vient après, pourquoi ne pas explorer les simultanéités, les coexistences, les co-présences — tout ce qui fait la « complexité » au sens actuel du terme ? Il s’agit d’aller au-delà du repérage et de l’étude des Schwellenjahren, des « années-seuils », comme dans les études expérimentales de Jauss (1857), Chandler (1819) ou Angenot (1889) [5] dont la phrase célèbre de Virginia Woolf paraît être une anticipation : « On or about December, 1910, human character changed » [6]. Ce qui nous intéressera, ce sera ces temps sans nom, ces périodes où il semble que rien ne se passe, plutôt comme dans l’anti-expérience de Gumbrecht (1826), ces périodes où le texte (l’œuvre) a cessé de fonctionner comme marqueur, comme identificateur — y compris d’un point de vue littéraire [7].
Une première voie consisterait à explorer des simultanéités intra~littéraires improbables. Comment saisir ensemble Rimbaud et Coppée, Mallarmé et Elémir Bourges, avant la hiérarchisation rétrospective entre avant- et arrière-garde ? Comment procéder pour tenter de décrire comme un seul ensemble le Nouveau Roman et le roman populiste (Poulaille, Nazzi) ou les « Hussards » contemporains de Beckett ? On peut concevoir la difficulté de l’entreprise, malgré les simplifications rendues possibles par l’éloignement dans le temps, en cherchant à expliquer la co-présence aujourd’hui des œuvres de Michel Houellebecq, de Jean-Philippe Toussaint, de Max Gallo, de la série « le Poulpe », de Jean-Benoît Puech…
Si cette démarche s’avérait trop complexe et peu productive en termes de gains cognitifs, peut-être pourrions-nous nous tourner vers les simultanéités extra-littéraires. Souvent évoquée jamais avoir été vraiment mise en chantier de façon systématique, il faudrait alors construire une périodisation qui serait à réaliser en plongeant la littérature du XIXe siècle — par exemple — dans une histoire des savoirs. La difficulté est ici d’éviter d’un côté le déterminisme (Zola n’est pas naturaliste parce qu’il a lu Claude Bernard) et le simple parallélisme de l’autre (il ne suffit pas de présenter un tableau synoptique des événements repérés dans des domaines voisins). Faire la liste des savoirs ne suffit pas, bien entendu, et la question préalable se pose de l’articulation du champ épistémique propre à une période donnée, la migration des idées, des termes et des figures étant la règle entre des « champs » aux frontières fluctuantes et poreuses — ce dont dépend leur productivité. Une simple liste de ces savoirs, même oublieuse de telles complexités, serait fort longue. Parmi ceux qui fournissent au XIXe siècle à la littérature arguments, argumentaires, appareillage ou simples éléments de décor, pourraient ainsi figurer le magnétisme animal, les statistiques, l’anthropologie psychiatrique, la thermodynamique (si l’on regroupe sous ce nom les théories du calorique, de l’énergie, de la vapeur), le darwinisme, la physique quantique et la théorie de la quatrième dimension, la psychopathologie (de Baillarger à Charcot et Janet), l’optique, etc. Dans un registre un peu plus éloigné de l’histoire des sciences, l’histoire des techniques, en particulier celles de l’imprimé, est déjà bien avancée et elle pourrait fournir des balises tout à fait convaincantes : pensons à la « révolution Charpentier de 1838 », bien caractéristique de ce que peut apporter à une histoire redessinée l’attention concrète à la matérialité du livre [8], où l’image prend, au XIXe siècle toujours, une importance considérable. Tout ce qui touche à la vue, à la vision, au visuel en général s’impose en effet à tous les niveaux des interactions sociales, du stéréoscope au cinématographe en passant par l’affiche, responsable d’une nouvelle sensibilité aux couleurs qui ne peut manquer d’affecter la langue littéraire elle-même.
L’histoire littéraire a parfois esquissé une construction qui fait une place distincte à des sous-ensembles particuliers. Ainsi de la référence aux minorités, qui permet de décrire avec plus de précision la texture d’un lectorat dont on découvre l’hétérogénéité : les femmes, les auteurs périphériques (la littérature provinciale, les régionalismes, les Canadiens, les Sud-Américains), les « masses » (ce que lit le peuple). Ces histoires sectorielles ne peuvent pas laisser intactes les périodisations traditionnelles : quel sens aurait une histoire des femmes-poètes du XIXe siècle qui ne prendrait pour repères que les balises identifiées aux Orientales et aux Fleurs du mal ? L’important ici ne serait pas de réaliser une sorte de séparatisme historiographique (la tentation existe) mais au contraire de relever les apparitions et les disparitions, les effets de voisinage ou d’éloignement, ainsi : comment se transforme la réception de Louise Colet ? A qui la compare-t-on ? Quelle trajectoire son nom et son œuvre parcourent-ils dans les récits canoniques et dans les contre-récits qu’on leur oppose ? Où l’on voit qu’il faudrait alors penser en termes de topologie et d’effets de bord.
Plus généralement, ces façons de rapprocher ou de dissocier les composants avec lesquels refaire des histoires relèvent, on le voit, de ce qu’on pourrait résumer en deux mots comme une logique des seuils — et plutôt à partir des fins que des débuts.
C’est ici que se justifie plus précisément l’idée de caractériser un « temps des groupes » qui n’est pas celui, classique, des œuvres et des auteurs. S’il existe un ensemble de phénomènes où les modes de périodisation rapidement esquissés ci-dessus pourraient sans doute s’appliquer de manière assez féconde, c’est le groupe — non pas comme entité cristallisée pourvue d’une doctrine mais conçu plutôt comme une dynamique, sans rapport mécanique avec des œuvres identifiables ou une « poétique » formalisée. Dynamique très liée en revanche avec ce qui attend de prendre forme dans l’« air du temps », avec ce qui circule de manière fragmentaire dans les discours, ainsi qu’avec tous les autres regroupements réels ou virtuels déjà en place ou, eux aussi, à la recherche d’une identité — grumeaux d’idées, de mots, d’individualités qui s’agitent dans la marmite littéraire comme les structures dissipatives de Prigogine. En effet, ce qui caractérise les groupes, les mouvements, les revues, c’est la logique de leur apparition, de leur évolution et de leur disparition (ou de leur survie redondante), constitutives d’une histoire dans l’histoire. Pour varier les paradigmes : peut-on concevoir une écologie et une éthologie des espèces littéraires dans un cadre épistémique darwinien ?
Le repérage des débuts a déjà donné lieu à bien des travaux. Il resterait en revanche, me semble-t-il, à préciser ce qu’il en est bien plus mystérieusement de cet autre passage liminaire que constitue la fin d’un groupe [9], l’évanouissement de ses membres renvoyés à l’anonymat, la disparition de ses écrits annihilés par la non-lecture. Cette histoire des disparitions n’aurait rien à voir avec la réhabilitation des méconnus ou le sauvetage des « égarés » — les auteurs mineurs, les « petits » de tout genre. Il faut traiter Catulle Mendès, Adolphe Retté, Anatole France, Paul Bourget, Ephraïm Mikhaël, etc. tout autrement, dans le cadre plus général d’une histoire des échecs, des ratages, des éclatements, des reniements, des abandons, des illusions (la foi en soi, pour rien; la cruauté des lendemains) ; non pour le plaisir mélancolique de souligner que tout échoue, et d’abord le succès même le plus éclatant, mais pour mieux percevoir une temporalité faite de fermetures et d’ouvertures, de pas de côté. La prise en compte de quelque chose comme une histoire des fins impliquerait donc de ne pas seulement examiner nos objets de l’intérieur, mais aussi du dehors — un dehors dont on comprend qu’on ne peut plus le considérer comme insignifiant et en marginaliser les conséquences. Le contexte n’est plus tout à fait hors contexte et les données les plus concrètes sont indispensables pour construire une représentation adéquate du moment parfois décisif qu’a été dans la vie littéraire — et donc dans la littérature — la disparition d’une simple revue.
Faut-il rappeler d’autre part que l’histoire littéraire, comme l’histoire tout court, est toujours le récit d’un combat vu depuis le camp des vainqueurs ? [10] Il existe sous le titre de Vae Victis ! des jeux de simulation guerriers qui reproduisent les grandes batailles de l’histoire, avec sites web et magazines associés, baptisés d’après l’expression trouvée chez Tite-Live et sans cesse reprise depuis le premier siècle avant Jésus-Christ. « Malheur aux vaincus ! » — c’est aussi la devise inavouée de tous les groupes littéraires, de tous les acteurs des jeux du cirque folliculaire, de tous ceux qui ont entrepris de raconter ce qu’a été la littérature et comment elle en est arrivée à son état présent. Les irénistes et les naïfs se satisfont d’une histoire idéalisée, où la guerre n’est que tournoi plus ou moins chevaleresque où sont couronnés de valeureux héros — les « grands auteurs » avec leurs « grandes œuvres », triomphateurs évidents des « écrivains mineurs », des épigones, des vagues figures périphériques pour toujours sans visage (qui voudrait reproduire leur portrait ?) et presque sans nom. Ainsi va-t-on de sommet en sommet, sans un regard pour les fosses communes de la notoriété. A peine parfois essaie-t-on d’exhumer, pour leur pittoresque, quelques frénétiques, « fous littéraires », « ignorés et oubliés », délaissés de la chronique, « antiphilosophes », « petits romantiques » ou « petits naturalistes » abandonnés à la curiosité, à l’érudition, à la bibliophilie — elles-mêmes périphériques et déconsidérées. Il y a dans cette occultation systématique à peine troublée par de sporadiques « redécouvertes » et des « réhabilitations » plus ou moins fracassantes quelque chose qui rappelle en effet les rites de victoire pratiqués par l’antiquité, à peine adaptés pour les temps modernes.
Il existe bien des historiens pour restaurer, selon l’expression de Michel Ragon, romancier de l’anarchie, « la mémoire des vaincus », ce que Nathan Wachtel nomme « la vision des vaincus » et Pierre Birnbaum, « l’envers de l’histoire » [11]. Une historiographie littéraire attentive à ces contre-récits ne pourrait-elle pas, à son tour, s’interroger sur cet envers de sa propre mémoire, non pour faire un simple détour touristique par ses « enfers » (Dante aurait-il écrit la Divine Comédie s’il n’avait pas lui-même fait partie des vaincus ?) mais pour comprendre la logique de la mise à l’écart, de l’oblitération et pour décrire, après tant de « lieux de mémoire », les espaces de l’oubli sans lesquels il n’est pas de périodisation ? Il ne s’agirait pas tant d’exhumer une histoire parallèle, une histoire secrète ou une contre-histoire [12], que d’écrire la même histoire — une histoire où seraient cette fois rétablis tous les épisodes de la Terreur dans les Lettres, inséparable de la panthéonisation des Grands Hommes. La fabrication de pareils personnages n’est sans doute pas le produit d’un simple jeu discursif, d’effet de textes et de mécanismes de réception, avec pour résultat la construction d’un « grand récit » simplificateur. Il a fallu qu’il se produise aussi des mises à mort — virtuelles, sans doute, mais pas moins cruelles que les autres.
Dans la mesure où groupes et revues sont liés, au moins depuis le romantisme, il conviendrait d’autre part d’examiner de plus près les rapports de la périodisation et de la périodicité. En effet, on peut noter à la suite de Dominique Khalifa que nous sommes entrés depuis les années 1830 dans une « civilisation de la périodicité », matérielle et cognitive (sans que l’on puisse décider laquelle est à l’origine de l’autre — indécidabilité qui a des conséquences). Sur le plan matériel, le rythme fondamental de la vie littéraire s’incarne dans la parution à intervalles réguliers des revues, des journaux, des séries et des collections. Sur le plan cognitif, l’idée d’avant-garde n’a de sens que comme apparition perturbatrice d’un rythme nouveau et d’une logique différente de la scansion historique : les lignées des grands hommes s’en trouvent bouleversées, les enchaînements des « écoles » brouillés par la multiplication des acteurs et des fronts et la disparition des instances de régulation extra-littéraires (le Roi, l’Académie, l’Église, etc.).
L’un des effets les plus productifs de la réorganisation que nous pouvons imaginer pour répondre à la sollicitation d’une telle histoire demeurée muette réside donc dans l’identification des zones obscures bien concrètes dont les multiples liens mal compris dessinent tout un paysage inconnu, à côté ou sous ce que nous savons déjà. La connaissance apparemment débordante, voire accablante, que nous avons de l’histoire littéraire, laisse subsister (ou s’ouvrir, voire se rouvrir) des trous béants, qu’il devient de plus en plus intéressant de sonder parce que des outils disciplinaires mobilisables se trouvent désormais à notre disposition. La plénitude de l’ancienne histoire littéraire, ses tranquilles affirmations, avec ses hiérarchies sans arrière-pensée, ses chronologies ordonnées et fluides, ses turbulences étroitement canalisées en théories bien décantées, en mouvements disciplinés, en écoles bien rangées, en chefs-d’œuvre impitoyablement alignés, en grands auteurs, etc. — toute cette scénographie rodée comme le ballet classique a cédé la place à une dynamique agitée, aléatoire, pleine de surprises et d’imprévus, précisément comme dans tous les arts vivants d’aujourd’hui, de la danse contemporaine à la performance. Nous nous retrouvons dans Bob Wilson ou Robert Lepage alors que la théâtralité traditionnelle nous est devenue étrangère — il commence à en aller de même dans la recherche littéraire.
Quelles conclusions (provisoires) tirer de cette rapide réflexion ? Sans vouloir exagérer l’importance du décalage de perspective dont nous suggérons l’essai, il nous paraît qu’une ouverture vers des formes expérimentales de périodisation doit permettre de soutenir les efforts de renouvellement de la boîte à outils de l’histoire littéraire que l’on voit apparaître de tous côtés, dans la perspective qui était déjà celle d’Alain Viala en 1992 quand il disait à ce propos qu’il s’agissait moins d’un retour que d’un regain d’interrogations et qu’il ne s’agissait pas tant de « raviver ou recadrer l’histoire littéraire, que bien de la déplacer » [13]. Nous pouvons en espérer quelques gains théoriques et empiriques.
Du côté de la théorie, nous pourrons acquérir un plus grand souci des conditions épistémologiques des opérations qui sous-tendent tout effort de périodisation. Celles-ci n’ont rien d’évident ni de consensuel (la méthode Boyle [14], fondée sur le jugement des pairs et le recours au bon sens partagé, ne s’applique pas) ni de constitutionnel (il n’existe nulle part de ces règles ou de ces lois sans auteur qui instaureraient une légalité au-delà de la légitimité). Du côté des conséquences empiriques, le plus grand avantage d’un recours délibéré à des modes de structuration de l’histoire non-conventionnels est évidemment de faire surgir des objets nouveaux, au mieux — ou au moins de placer quelques-uns de ceux que nous connaissons déjà d’une trompeuse reconnaissance sous un éclairage différent, permettant de discerner des détails ou des arêtes inaperçus. Autrement dit, comme le font sans cesse les sciences : il faut convoquer les objets de notre histoire puis négocier avec eux, sans les accepter pour ce qu’il se donnent et sans en accepter le réordonnancement comme définitif. Ce sera peut-être le moyen de ne pas nous retrouver inconfortablement à la place de l’abbé Onésiphore Biroton, toujours dans Les Fleurs bleues, mis en demeure de répondre de manière satisfaisante aux questions du duc d’Auge, en particulier sur ce qu’il pense de l’histoire universelle en général et de l’histoire générale en particulier : « Pas de distinguo ! hurla le duc en tapant du pied. Tu entends ? Pas de distinguos, pas de dialectique, rien de tout cela. Je veux du solide. J’écoute ».
 
NOTES
 
[*]Université de Montréal.
[1]http :// www. oslo2000. uio. no/ program/ papers/ m2a/ m2a-ricuperati. pdf.
[2]A New History of French Literature, Cambridge, Harvard University Press, 1989.
[3]Cf. Pierre-André Taguieff, Du Progrès. Biographie d’une idée, J’ai Lu, « Librio », n° 428, 2001.
[4]Impostures intellectuelles, Odile Jacob, 1997.
[5]H. Gumbrecht, In 1926 : Living at the Edge of Time, Cambridge, Mass., Harvard University Press, 1997 ; H. R. Jauss, Aesthetic Experience and Literary Hermeneutics, trans. Michael Shaw, Minneapolis : University of Minnesota Press, 1982 ; Chandler, England in 1819 : The Politics of Literary Culture and the Case of Romantic Historicism, Chicago, University of Chicago Press, 1998.
[6]« Mr. Bennett and Mrs. Brown », The Captain's Death Bed and Other Essays, London, Hogarth, 1950, p. 91. Elle ajoutait d’ailleurs : « I am not saying that one went out, as one might into a garden, and there saw that a rose had flowered, or that a hen had laid an egg. The change was not sudden and definite like that ».
[7]Michael North, « Visual Histories : The Year as Literary Period », Modern Language Quaterly, 62-4,2001,407-424.
[8]Cf. D. Khalifa, L’ère de la culture marchandise, hhttp :// www. revues. org/ rh19/ 19-1999/ 01-19-1999. html#FN25,ainsi que les travaux de bibliométrie d’Alain Vaillant.
[9]Le livre d’Alain Joubert, Le Mouvement des surréalistes ou le fin mot de l’histoire. Mort d’un groupe - naissance d’un mythe, Maurice Nadeau, 2001, va dans cette direction.
[10]« Les Rites de la victoire ( IVe siècle avant J.-C.- Ier siècle après J.-C.) », colloque organisé par l’École française de Rome et le CNRS, Rome, 19,20,21 avril 2001.
[11]Michel Ragon, La Mémoire des vaincus, Albin Michel, 1989 ; Nathan Wachtel, La vision des vaincus. Les Indiens du Pérou devant la Conquête espagnole (1530-1570), Paris, Gallimard, Bibliothèque des Histoires, 1971 ; « L’envers de l’histoire », Critique, n° 632-633,2000.
[12]Selon la méthode, très employée dans le monde anglo-saxon, de la Counter-History, consistant à imaginer ce qu’aurait tel ou tel épisode historique si un événement ou un personnage important n’y avait pas figuré. Cf. Robert Cowley, ed., What If ? The World's Foremost Historians Imagine What Might Have Been, New York, G. P. Putnam's Sons, 1999. En français, un bel exemple en est le Ponce Pilate de Roger Caillois (Gallimard, 1961), qui suppose Jésus grâcié.
[13]Textes, Toronto, n° 12,1992, p. 6.
[14]Cf. St. Shapin et S. Schafer, Leviathan and the Air-Pump, Princeton, Princeton University Press, 1985.
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[2]
A New History of French Literature, Cambridge, Harvard Univ...
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[3]
Cf. Pierre-André Taguieff, Du Progrès. Biographie d’une idé...
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[4]
Impostures intellectuelles, Odile Jacob, 1997. Suite de la note...
[5]
H. Gumbrecht, In 1926 : Living at the Edge of Time, Cambrid...
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[6]
« Mr. Bennett and Mrs. Brown », The Captain's Death Bed and...
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[7]
Michael North, « Visual Histories : The Year as Literary Pe...
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[8]
Cf. D. Khalifa, L’ère de la culture marchandise, hhttp :// ...
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[9]
Le livre d’Alain Joubert, Le Mouvement des surréalistes ou ...
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[10]
« Les Rites de la victoire ( IVe siècle avant J.-C.- Ier si...
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[11]
Michel Ragon, La Mémoire des vaincus, Albin Michel, 1989 ; ...
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Selon la méthode, très employée dans le monde anglo-saxon, ...
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Textes, Toronto, n° 12,1992, p. 6. Suite de la note...
[14]
Cf. St. Shapin et S. Schafer, Leviathan and the Air-Pump, P...
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