2002
Revue d'Histoire Littéraire de la France
Le temps des groupes
Michel Pierssens
[*]
Peut-on concevoir d’autres modes d’organisation cognitive du passé — en particulier du
passé littéraire — que le progrès linéaire, le retour périodique et le modèle de la décadence ?
Les questions qui sont ainsi posées, dans le champ restreint qui est le nôtre, ne relèvent pas
seulement d’une cosmétique (comment « lisser » les rides du Temps ?) ou d’une pédagogie
(comment exposer le tableau où seront représentés des événements dont on postule qu’ils ne
sont pas accidentels ?). Elles engagent plus globalement le problème de l’intelligibilité des
événements littéraires et puisque nous ne pouvons plus croire à la vérité des structurations
linéaires issues d’une épistémê caduque, essayons d’emprunter à notre épistémê des modèles
conceptuels avec lesquels nous pouvons jouer en nous efforçant d’en tirer des simulations
productives. L’un des effets les plus productifs de cette réorganisation résidera dans l’identification des zones obscures bien concrètes dont les multiples liens mal compris dessinent tout
un paysage inconnu, à côté ou sous ce que nous savons déjà.
Si périodiser consiste à tenter de prendre de la hauteur, il faut convenir que cette opération à la Munchausen ne résulte pas nécessairement en
une clarification des perspectives. De fait, si nous essayons de monter au
donjon pour examiner « un tantinet soit peu la situation historique »,
comme le duc d’Auge de Queneau au début des Fleurs bleues (cette
œuvre majeure sur la question du temps et de la périodisation), il nous
faut constater, comme lui, qu’elle est « plutôt floue ». Nous ne percevons
qu’une simultanéité confuse, un ensemble chaotique de phénomènes,
d’événements, de textes, de discours, de débats, d’individus… Devant nos
yeux, comme devant ceux du Duc, « des bouts du passé [traînent] encore
ça et là, en vrac… ». Tout le problème est de savoir que faire de ce passé
qui ne passe pas et de parvenir à le distinguer du présent — si faire se peut
et en supposant que cela ait un sens.
Il nous serait impossible de caractériser cette période — la nôtre, en
disant où elle a commencé et si elle se poursuit ou laisse pressentir sa fin.
Mais ceci a toujours été vrai. Pour l’observateur contemporain — et plus
encore pour l’acteur (en notant qu’à quelque degré, tout le monde est
acteur de son présent) — la période qui est la sienne est toujours une
époque « de transition ». Il serait facile de relever de très nombreux
exemples à toutes les époques d’énoncés de ce type (il y en a chez Balzac,
chez Sainte-Beuve, chez Renan, chez Brunetière) : personne a-t-il jamais
eu le sentiment d’appartenir à un moment clos, bien défini, aux limites
claires et évidentes ? Mais il y a là quelque chose de paradoxal : constater
que toutes les époques sont des époques de transition, c’est admettre que
rien ne commence ni ne finit jamais. Chacun en tire d’ailleurs argument,
comme Bouvard et Pécuchet, pour « vitupérer l’époque » en question et
spéculer sur l’inévitable décadence, cette figure de la fin dont la
« période » fin de siècle a revendiqué le monopole dans un double mouvement de fascination et de répulsion.
Ce qui est vrai pour notre temps doit l’être aussi pour tous les autres.
La première conclusion à en tirer, que personne ne contestera, c’est donc
qu’il faut suspecter la lisibilité des dispositifs ordonnés de la périodisation. En d’autres termes, l’ambition périodisante, même quand elle se prétend modestement empirique, repose sur un péché épistémologique originel, celui qui consiste à croire qu’il est possible d’opérer une prise
cognitive articulée en deux temps : le premier tend à faire comme s’il était
possible et légitime de traiter un ensemble de faits comme un tout — la
période ; le second consiste à soumettre ce tout à une fragmentation
ordonnée, taxinomique, arborescente et hiérarchisée. L’histoire, réduite à
son squelette le plus pauvre, à une schématisation unidimensionnelle, se
trouve alors conçue comme le produit linéarisé d’une cladistique, dans
une temporalité orientée de manière irréversible. La périodisation chronologique conventionnelle en est l’expression courante, qu’elle soit traitée
comme une réalité ou, comme chez les constructivistes et les relativistes
contemporains, considérée comme une fiction.
Si nous en restons là, nous n’échappons pas au paradigme traditionnel,
tel que le résume Giuiseppe Ricuperati dans un article sur « Time and
Periodisation in the Western Universal Histories : from Eusebius to
Voltaire »
[1] : « I find it more complex to talk about periodisations, which
are not uniform segments (of time), not easily singled out by dates : they
explain identities both in a temporal conception and a spatial organization.
Periodisations are connected with a mythical language about origins, religion, identity, hopes, crises, desperation, involving peoples, towns, states
and empires. In the first periodisations we not only find cosmogonical
explications, but also at least three different directions from the past to the
future : the idea of a linear progress, that of a continuous cyclical return,
and thirdly of a decadence from a mythical perfection ».
Peut-on concevoir d’autres modes d’organisation cognitive du passé
— en particulier du passé littéraire — que le progrès linéaire, le retour
périodique et le modèle de la décadence ? Peut-être, si l’on prend garde
que G. Ricuperati parle des « histoires universelles occidentales ». C’est
dire qu’il s’ajoute à la question des modèles formels de ces histoires une
autre question, bien connue elle aussi, mais qui a pris depuis quelques
années une plus grande acuité, entre autres sous la pression des cultural
studies anglaises et américaines : comment échapper au présupposé mal
aperçu qui fait de notre histoire sans autre forme d’examen la matrice
exclusive d’une histoire universelle (par où — ce n’est qu’un exemple —
nous décidons que le romantisme en Amérique du Sud est « en retard »
sur le romantisme européen) ?
Les questions qui sont ainsi posées, dans le champ restreint qui est le
nôtre, ne relèvent pas seulement d’une cosmétique (comment « lisser » les
rides du Temps ?) ou d’une pédagogie (comment exposer le tableau où
seront représentés des événements dont on postule qu’ils ne sont pas accidentels ?). Elles engagent plus globalement le problème de l’intelligibilité
des
événements littéraires (nous disons « événements » pour lier une histoire des textes et une histoire de ceux qui les font, y compris leurs
« auteurs » au sens restreint du terme — mais ils sont loin d’être les seuls
opérateurs de la fabrique des textes : beaucoup d’autres acteurs y participent). Dans ces textes, entendus comme événements, qu’est-ce qui fait
sens à un moment donné et pour qui ? Qu’est-ce qui
m’intéresse, au sens
fort, en ce moment historique où je me situe moi-même et que je ne saurais pas définir ? La réponse variera nécessairement et exigera non moins
nécessairement la possibilité de tailler des histoires, en quelque sorte, sur
mesure. La tentative de Denis Hollier et Howard Bloch
[2] en est une mais il
y en aurait d’autres. Dès lors, comment procéder pour diversifier la
démarche ?
Puisque nous ne pouvons plus croire à la vérité des structurations
linéaires issues d’une épistémé caduque
[3], essayons d’emprunter à notre
épistémé des modèles conceptuels avec lesquels nous pouvons jouer en
nous efforçant d’en tirer des simulations productives — en nous gardant
toutefois du scientisme naïf justement épinglé par Sokal et Bricmont
[4].
Quels sont les modèles les plus séduisants aujourd’hui ? Quelques
mots les résument, délibérément énoncés en désordre : réseaux, séries,
espaces de dispersion, multi-dimensionalité, rétroaction, topologie, phénomènes de bords, de seuils, ordre/désordre, auto-organisation, etc. Sans
entrer dans les difficultés proprement conceptuelles et épistémologiques
ouvertes par cette perspective, voici dans cet esprit quelques pistes qu’il
pourrait être intéressant d’emprunter pour imaginer des périodisations
possibles, comme il existe des « mondes possibles » indispensables au
bon fonctionnement du « monde réel ». Plutôt que chercher à mettre en
série ce qui vient avant et ce qui vient après, pourquoi ne pas explorer les
simultanéités, les coexistences, les co-présences — tout ce qui fait la
« complexité » au sens actuel du terme ? Il s’agit d’aller au-delà du
repérage et de l’étude des
Schwellenjahren, des « années-seuils », comme
dans les études expérimentales de Jauss (1857), Chandler (1819) ou
Angenot (1889)
[5] dont la phrase célèbre de Virginia Woolf paraît être une
anticipation : « On or about December, 1910, human character changed »
[6]. Ce qui nous intéressera, ce sera ces temps sans nom, ces périodes
où il semble que rien ne se passe, plutôt comme dans l’anti-expérience de
Gumbrecht (1826), ces périodes où le texte (l’œuvre) a cessé de fonctionner comme marqueur, comme identificateur — y compris d’un point de
vue littéraire
[7].
Une première voie consisterait à explorer des simultanéités intra~littéraires improbables. Comment saisir ensemble Rimbaud et Coppée,
Mallarmé et Elémir Bourges, avant la hiérarchisation rétrospective entre
avant- et arrière-garde ? Comment procéder pour tenter de décrire comme
un seul ensemble le Nouveau Roman et le roman populiste (Poulaille,
Nazzi) ou les « Hussards » contemporains de Beckett ? On peut concevoir
la difficulté de l’entreprise, malgré les simplifications rendues possibles
par l’éloignement dans le temps, en cherchant à expliquer la co-présence
aujourd’hui des œuvres de Michel Houellebecq, de Jean-Philippe Toussaint, de Max Gallo, de la série « le Poulpe », de Jean-Benoît Puech…
Si cette démarche s’avérait trop complexe et peu productive en termes
de gains cognitifs, peut-être pourrions-nous nous tourner vers les simultanéités extra-littéraires. Souvent évoquée jamais avoir été vraiment mise en
chantier de façon systématique, il faudrait alors construire une périodisation qui serait à réaliser en plongeant la littérature du XIX
e siècle — par
exemple — dans une histoire des savoirs. La difficulté est ici d’éviter d’un
côté le déterminisme (Zola n’est pas naturaliste parce qu’il a lu Claude
Bernard) et le simple parallélisme de l’autre (il ne suffit pas de présenter
un tableau synoptique des événements repérés dans des domaines voisins). Faire la liste des savoirs ne suffit pas, bien entendu, et la question
préalable se pose de l’articulation du champ épistémique propre à une
période donnée, la migration des idées, des termes et des figures étant la
règle entre des « champs » aux frontières fluctuantes et poreuses — ce
dont dépend leur productivité. Une simple liste de ces savoirs, même
oublieuse de telles complexités, serait fort longue. Parmi ceux qui
fournissent au XIX
e siècle à la littérature arguments, argumentaires, appareillage ou simples éléments de décor, pourraient ainsi figurer le magnétisme animal, les statistiques, l’anthropologie psychiatrique, la thermodynamique (si l’on regroupe sous ce nom les théories du calorique, de
l’énergie, de la vapeur), le darwinisme, la physique quantique et la théorie
de la quatrième dimension, la psychopathologie (de Baillarger à Charcot
et Janet), l’optique, etc. Dans un registre un peu plus éloigné de l’histoire
des sciences, l’histoire des techniques, en particulier celles de l’imprimé,
est déjà bien avancée et elle pourrait fournir des balises tout à fait
convaincantes : pensons à la « révolution Charpentier de 1838 », bien
caractéristique de ce que peut apporter à une histoire redessinée l’attention concrète à la matérialité du livre
[8], où l’image prend, au XIX
e siècle
toujours, une importance considérable. Tout ce qui touche à la vue, à la
vision, au visuel en général s’impose en effet à tous les niveaux des interactions sociales, du stéréoscope au cinématographe en passant par l’affiche, responsable d’une nouvelle sensibilité aux couleurs qui ne peut
manquer d’affecter la langue littéraire elle-même.
L’histoire littéraire a parfois esquissé une construction qui fait une
place distincte à des sous-ensembles particuliers. Ainsi de la référence aux
minorités, qui permet de décrire avec plus de précision la texture d’un lectorat dont on découvre l’hétérogénéité : les femmes, les auteurs périphériques (la littérature provinciale, les régionalismes, les Canadiens, les
Sud-Américains), les « masses » (ce que lit le peuple). Ces histoires sectorielles ne peuvent pas laisser intactes les périodisations traditionnelles :
quel sens aurait une histoire des femmes-poètes du XIXe siècle qui ne prendrait pour repères que les balises identifiées aux Orientales et aux Fleurs
du mal ? L’important ici ne serait pas de réaliser une sorte de séparatisme
historiographique (la tentation existe) mais au contraire de relever les
apparitions et les disparitions, les effets de voisinage ou d’éloignement,
ainsi : comment se transforme la réception de Louise Colet ? A qui la
compare-t-on ? Quelle trajectoire son nom et son œuvre parcourent-ils
dans les récits canoniques et dans les contre-récits qu’on leur oppose ? Où
l’on voit qu’il faudrait alors penser en termes de topologie et d’effets
de bord.
Plus généralement, ces façons de rapprocher ou de dissocier les composants avec lesquels refaire des histoires relèvent, on le voit, de ce qu’on
pourrait résumer en deux mots comme une logique des seuils — et plutôt
à partir des fins que des débuts.
C’est ici que se justifie plus précisément l’idée de caractériser un
« temps des groupes » qui n’est pas celui, classique, des œuvres et des
auteurs. S’il existe un ensemble de phénomènes où les modes de périodisation rapidement esquissés ci-dessus pourraient sans doute s’appliquer de
manière assez féconde, c’est le groupe — non pas comme entité cristallisée pourvue d’une doctrine mais conçu plutôt comme une dynamique,
sans rapport mécanique avec des œuvres identifiables ou une « poétique »
formalisée. Dynamique très liée en revanche avec ce qui attend de prendre
forme dans l’« air du temps », avec ce qui circule de manière fragmentaire
dans les discours, ainsi qu’avec tous les autres regroupements réels ou virtuels déjà en place ou, eux aussi, à la recherche d’une identité — grumeaux d’idées, de mots, d’individualités qui s’agitent dans la marmite littéraire comme les structures dissipatives de Prigogine. En effet, ce qui
caractérise les groupes, les mouvements, les revues, c’est la logique de
leur apparition, de leur évolution et de leur disparition (ou de leur survie
redondante), constitutives d’une histoire dans l’histoire. Pour varier les
paradigmes : peut-on concevoir une écologie et une éthologie des espèces
littéraires dans un cadre épistémique darwinien ?
Le repérage des débuts a déjà donné lieu à bien des travaux. Il resterait en revanche, me semble-t-il, à préciser ce qu’il en est bien plus mystérieusement de cet autre passage liminaire que constitue la fin d’un
groupe
[9], l’évanouissement de ses membres renvoyés à l’anonymat, la disparition de ses écrits annihilés par la non-lecture. Cette histoire des disparitions n’aurait rien à voir avec la réhabilitation des méconnus ou le sauvetage des « égarés » — les auteurs mineurs, les « petits » de tout genre.
Il faut traiter Catulle Mendès, Adolphe Retté, Anatole France, Paul
Bourget, Ephraïm Mikhaël, etc. tout autrement, dans le cadre plus général
d’une histoire des échecs, des ratages, des éclatements, des reniements,
des abandons, des illusions (la foi en soi, pour rien; la cruauté des lendemains) ; non pour le plaisir mélancolique de souligner que tout échoue, et
d’abord le succès même le plus éclatant, mais pour mieux percevoir une
temporalité faite de fermetures et d’ouvertures, de pas de côté. La prise en
compte de quelque chose comme une histoire des fins impliquerait donc
de ne pas seulement examiner nos objets de l’intérieur, mais aussi du
dehors — un dehors dont on comprend qu’on ne peut plus le considérer
comme insignifiant et en marginaliser les conséquences. Le contexte n’est
plus tout à fait hors contexte et les données les plus concrètes sont indispensables pour construire une représentation adéquate du moment parfois
décisif qu’a été dans la vie littéraire — et donc dans la littérature — la
disparition d’une simple revue.
Faut-il rappeler d’autre part que l’histoire littéraire, comme l’histoire
tout court, est toujours le récit d’un combat vu depuis le camp des vainqueurs ?
[10] Il existe sous le titre de
Vae Victis ! des jeux de simulation guerriers qui reproduisent les grandes batailles de l’histoire, avec sites web et
magazines associés, baptisés d’après l’expression trouvée chez Tite-Live
et sans cesse reprise depuis le premier siècle avant Jésus-Christ.
« Malheur aux vaincus ! » — c’est aussi la devise inavouée de tous les
groupes littéraires, de tous les acteurs des jeux du cirque folliculaire, de
tous ceux qui ont entrepris de raconter ce qu’a été la littérature et comment elle en est arrivée à son état présent. Les irénistes et les naïfs se
satisfont d’une histoire idéalisée, où la guerre n’est que tournoi plus ou
moins chevaleresque où sont couronnés de valeureux héros — les
« grands auteurs » avec leurs « grandes œuvres », triomphateurs évidents
des « écrivains mineurs », des épigones, des vagues figures périphériques
pour toujours sans visage (qui voudrait reproduire leur portrait ?) et
presque sans nom. Ainsi va-t-on de sommet en sommet, sans un regard
pour les fosses communes de la notoriété. A peine parfois essaie-t-on
d’exhumer, pour leur pittoresque, quelques frénétiques, « fous littéraires », « ignorés et oubliés », délaissés de la chronique, « antiphilosophes », « petits romantiques » ou « petits naturalistes » abandonnés à la curiosité, à l’érudition, à la bibliophilie — elles-mêmes
périphériques et déconsidérées. Il y a dans cette occultation systématique à peine troublée par de sporadiques « redécouvertes » et des
« réhabilitations » plus ou moins fracassantes quelque chose qui rappelle
en effet les rites de victoire pratiqués par l’antiquité, à peine adaptés pour
les temps modernes.
Il existe bien des historiens pour restaurer, selon l’expression de
Michel Ragon, romancier de l’anarchie, « la mémoire des vaincus », ce
que Nathan Wachtel nomme « la vision des vaincus » et Pierre Birnbaum,
« l’envers de l’histoire »
[11]. Une historiographie littéraire attentive à ces
contre-récits ne pourrait-elle pas, à son tour, s’interroger sur cet envers de
sa propre mémoire, non pour faire un simple détour touristique par ses
« enfers » (Dante aurait-il écrit la
Divine Comédie s’il n’avait pas lui-même fait partie des vaincus ?) mais pour comprendre la logique de la
mise à l’écart, de l’oblitération et pour décrire, après tant de « lieux de
mémoire », les espaces de l’oubli sans lesquels il n’est pas de périodisation ? Il ne s’agirait pas tant d’exhumer une histoire parallèle, une histoire
secrète ou une contre-histoire
[12], que d’écrire la même histoire — une histoire où seraient cette fois rétablis tous les épisodes de la Terreur dans les
Lettres, inséparable de la panthéonisation des Grands Hommes. La fabrication de pareils personnages n’est sans doute pas le produit d’un simple
jeu discursif, d’effet de textes et de mécanismes de réception, avec pour
résultat la construction d’un « grand récit » simplificateur. Il a fallu qu’il
se produise aussi des mises à mort — virtuelles, sans doute, mais pas
moins cruelles que les autres.
Dans la mesure où groupes et revues sont liés, au moins depuis le
romantisme, il conviendrait d’autre part d’examiner de plus près les rapports de la périodisation et de la périodicité. En effet, on peut noter à la
suite de Dominique Khalifa que nous sommes entrés depuis les années
1830 dans une « civilisation de la périodicité », matérielle et cognitive
(sans que l’on puisse décider laquelle est à l’origine de l’autre — indécidabilité qui a des conséquences). Sur le plan matériel, le rythme fondamental de la vie littéraire s’incarne dans la parution à intervalles réguliers
des revues, des journaux, des séries et des collections. Sur le plan cognitif, l’idée d’avant-garde n’a de sens que comme apparition perturbatrice
d’un rythme nouveau et d’une logique différente de la scansion historique : les lignées des grands hommes s’en trouvent bouleversées, les
enchaînements des « écoles » brouillés par la multiplication des acteurs et
des fronts et la disparition des instances de régulation extra-littéraires (le
Roi, l’Académie, l’Église, etc.).
L’un des effets les plus productifs de la réorganisation que nous pouvons imaginer pour répondre à la sollicitation d’une telle histoire demeurée muette réside donc dans l’identification des zones obscures bien
concrètes dont les multiples liens mal compris dessinent tout un paysage
inconnu, à côté ou sous ce que nous savons déjà. La connaissance apparemment débordante, voire accablante, que nous avons de l’histoire littéraire, laisse subsister (ou s’ouvrir, voire se rouvrir) des trous béants, qu’il
devient de plus en plus intéressant de sonder parce que des outils disciplinaires mobilisables se trouvent désormais à notre disposition. La plénitude de l’ancienne histoire littéraire, ses tranquilles affirmations, avec ses
hiérarchies sans arrière-pensée, ses chronologies ordonnées et fluides, ses
turbulences étroitement canalisées en théories bien décantées, en mouvements disciplinés, en écoles bien rangées, en chefs-d’œuvre impitoyablement alignés, en grands auteurs, etc. — toute cette scénographie rodée
comme le ballet classique a cédé la place à une dynamique agitée, aléatoire, pleine de surprises et d’imprévus, précisément comme dans tous les
arts vivants d’aujourd’hui, de la danse contemporaine à la performance.
Nous nous retrouvons dans Bob Wilson ou Robert Lepage alors que la
théâtralité traditionnelle nous est devenue étrangère — il commence à en
aller de même dans la recherche littéraire.
Quelles conclusions (provisoires) tirer de cette rapide réflexion ? Sans
vouloir exagérer l’importance du décalage de perspective dont nous suggérons l’essai, il nous paraît qu’une ouverture vers des formes expérimentales
de périodisation doit permettre de soutenir les efforts de renouvellement de
la boîte à outils de l’histoire littéraire que l’on voit apparaître de tous côtés,
dans la perspective qui était déjà celle d’Alain Viala en 1992 quand il disait
à ce propos qu’il s’agissait moins d’un retour que d’un regain d’interrogations et qu’il ne s’agissait pas tant de « raviver ou recadrer l’histoire littéraire, que bien de la déplacer »
[13]. Nous pouvons en espérer quelques gains
théoriques et empiriques.
Du côté de la théorie, nous pourrons acquérir un plus grand souci des
conditions épistémologiques des opérations qui sous-tendent tout effort de
périodisation. Celles-ci n’ont rien d’évident ni de consensuel (la méthode
Boyle
[14], fondée sur le jugement des pairs et le recours au bon sens partagé, ne s’applique pas) ni de constitutionnel (il n’existe nulle part de ces
règles ou de ces lois sans auteur qui instaureraient une légalité au-delà de
la légitimité). Du côté des conséquences empiriques, le plus grand avantage d’un recours délibéré à des modes de structuration de l’histoire non-conventionnels est évidemment de faire surgir des objets nouveaux, au
mieux — ou au moins de placer quelques-uns de ceux que nous connaissons déjà d’une trompeuse reconnaissance sous un éclairage différent,
permettant de discerner des détails ou des arêtes inaperçus. Autrement dit,
comme le font sans cesse les sciences : il faut convoquer les objets de
notre histoire puis négocier avec eux, sans les accepter pour ce qu’il se
donnent et sans en accepter le réordonnancement comme définitif. Ce sera
peut-être le moyen de ne pas nous retrouver inconfortablement à la place
de l’abbé Onésiphore Biroton, toujours dans
Les Fleurs bleues, mis en
demeure de répondre de manière satisfaisante aux questions du duc
d’Auge, en particulier sur ce qu’il pense de l’histoire universelle en général et de l’histoire générale en particulier : « Pas de distinguo ! hurla le
duc en tapant du pied. Tu entends ? Pas de distinguos, pas de dialectique,
rien de tout cela. Je veux du solide. J’écoute ».
[*]
Université de Montréal.
[1]
http :// www. oslo2000. uio. no/ program/ papers/ m2a/ m2a-ricuperati. pdf.
[2]
A New History of French Literature, Cambridge, Harvard University Press, 1989.
[3]
Cf. Pierre-André Taguieff,
Du Progrès. Biographie d’une idée, J’ai Lu, « Librio », n° 428,
2001.
[4]
Impostures intellectuelles, Odile Jacob, 1997.
[5]
H. Gumbrecht,
In 1926 : Living at the Edge of Time, Cambridge, Mass., Harvard University
Press, 1997 ; H. R. Jauss,
Aesthetic Experience and Literary Hermeneutics, trans. Michael Shaw,
Minneapolis : University of Minnesota Press, 1982 ; Chandler,
England in 1819 : The Politics of
Literary Culture and the Case of Romantic Historicism, Chicago, University of Chicago Press,
1998.
[6]
« Mr. Bennett and Mrs. Brown »,
The Captain's Death Bed and Other Essays, London,
Hogarth, 1950, p. 91. Elle ajoutait d’ailleurs : « I am not saying that one went out, as one might
into a garden, and there saw that a rose had flowered, or that a hen had laid an egg. The change
was not sudden and definite like that ».
[7]
Michael North, « Visual Histories : The Year as Literary Period »,
Modern Language
Quaterly, 62-4,2001,407-424.
[8]
Cf. D. Khalifa,
L’ère de la culture marchandise, h
http :// www. revues. org/ rh19/ 19-1999/ 01-19-1999. html#FN25,ainsi que les travaux de bibliométrie d’Alain Vaillant.
[9]
Le livre d’Alain Joubert,
Le Mouvement des surréalistes ou le fin mot de l’histoire. Mort
d’un groupe - naissance d’un mythe, Maurice Nadeau, 2001, va dans cette direction.
[10]
« Les Rites de la victoire ( IV
e siècle avant J.-C.- I
er siècle après J.-C.) », colloque organisé
par l’École française de Rome et le CNRS, Rome, 19,20,21 avril 2001.
[11]
Michel Ragon,
La Mémoire des vaincus, Albin Michel, 1989 ; Nathan Wachtel,
La vision
des vaincus. Les Indiens du Pérou devant la Conquête espagnole (1530-1570), Paris, Gallimard,
Bibliothèque des Histoires, 1971 ; « L’envers de l’histoire »,
Critique, n° 632-633,2000.
[12]
Selon la méthode, très employée dans le monde anglo-saxon, de la
Counter-History,
consistant à imaginer ce qu’aurait tel ou tel épisode historique si un événement ou un personnage
important n’y avait pas figuré. Cf. Robert Cowley, ed.,
What If ? The World's Foremost Historians
Imagine What Might Have Been, New York, G. P. Putnam's Sons, 1999. En français, un bel
exemple en est le
Ponce Pilate de Roger Caillois (Gallimard, 1961), qui suppose Jésus grâcié.
[13]
Textes, Toronto, n° 12,1992, p. 6.
[14]
Cf. St. Shapin et S. Schafer,
Leviathan and the Air-Pump, Princeton, Princeton University
Press, 1985.