2002
Revue d'Histoire Littéraire de la France
Le mérite chez La Rochefoucauld ou l’héroïsme de l’honnêteté
Mildred Galland-szymkowiak
[*]
L’analyse du couple être/apparaître dans les Maximes de La Rochefoucauld met en évidence, au-delà de la critique des masques sociaux et au-delà du doute porté sur la responsabilité de l’individu quant à ses prétendues qualités éthiques, que l’idée sociale et morale du
mérite n’est pas unilatéralement annihilée par le moraliste, mais bien plutôt transfigurée au
sein de la société restreinte des honnêtes gens : la vérité du mérite y est indiquée en effet
comme proportion et renforcement mutuel de l’apparence polie et de la valeur essentielle.
Le mérite est à la fois la qualité intrinsèque, la valeur d’un homme, et
le fait que cette qualité donne
droit à quelque chose, qu’il s’agisse d’un
éloge ou d’une récompense matérielle. Or pour que le droit fondé par la
qualité soit reconnu, il faut entrer dans le domaine de l’intersubjectivité, il
faut que la valeur intrinsèque de l’intention s’extériorise en un acte. Le
mérite reste méconnu tant que le droit qu’il fonde n’est pas reconnu par
autrui. Ainsi la valeur de La Rochefoucauld, fondée sur l’appartenance à
l’une des plus vieilles familles de France
[1], est la
qualité intrinsèque qui a
besoin, pour devenir
mérite, d’être soulignée et consacrée par une reconnaissance — par exemple, par l’obtention du droit si longtemps réclamé
par La Rochefoucauld au tabouret pour sa femme
[2]. Et cette reconnaissance du mérite doit venir des autres, fondant le paradoxe d’un droit qui
n’a pas le droit d’être revendiqué comme tel par son détenteur.
D’un côté donc, le mérite se fonde sur une qualité en soi, sur une
valeur intrinsèque de l’individu, qui existe en elle-même sans le regard
d’autrui
[3] et qui vaut absolument, c’est-à-dire séparément. Mais de l’autre
côté, le mérite est mérite, et non simple qualité (ou valeur), en tant qu’il
ouvre droit à une reconnaissance par d’autres individus. Le problème du
mérite s’ouvre donc sur le problème de la reconnaissance du mérite, et il
s’inscrit à ce titre, comme La Rochefoucauld l’a parfaitement vu, dans
une dialectique de la
vérité et des
apparences
[4], de l’intérieur et de l’extérieur, de l’intention et de l’action — puisque toute manifestation de notre
valeur doit, pour être reconnue par les autres, passer par l’intermédiaire du
jeu social des apparences.
Il faudra donc situer l’étude du mérite chez La Rochefoucauld par rapport à la thèse que formule Bénichou dans les
Morales du grand siècle,
selon laquelle La Rochefoucauld détruit la morale aristocratique du héros,
c’est-à-dire l’idée d’une nature qui accède par elle-même à la surnature,
par conséquent d’une nature méritante par elle-même, trouvant en elle-même les ressources pour accéder au bien. On s’interrogera en outre sur
l’éventuel augustinisme de La Rochefoucauld : va-t-il jusqu’à refuser à
l’homme tout mérite, sachant que selon saint Augustin, la grâce nous est
donnée sans rapport aucun avec le mérite de nos œuvres ou de notre
volonté ? La Rochefoucauld ruine-t-il réellement toute notion du mérite,
comme ses tendances augustiniennes
[5] et comme l’idée de destruction de
la morale aristocratique pourraient le laisser penser ?
LA TRAHISON DES APPARENCES,
OU L’IMPOSSIBILITÉ DE JUGER DU MÉRITE
La Rochefoucauld pointe la difficulté de reconnaître le mérite véritable en soulignant que les apparences ne nous le donnent jamais. Dans la
mesure où nous n’avons affaire, la plupart du temps, qu’à des masques, et
où les apparences sont pure trahison, nous ne pouvons juger du mérite.
Nous vivons en effet dans un monde de
masques où il est vain de chercher, dans l’apparence des autres, le reflet d’une qualité réelle ; les apparences possèdent une sorte d’opacité, qui nous dérobe l’accès au vrai
mérite. Parce que chacun anticipe la position sociale qu’il voudrait
atteindre en en prenant l’aspect extérieur
[6], le déchiffrement des apparences ne nous renvoie jamais, en ce qui concerne les autres, qu’à de
l’inexistant ou à du faux
[7]. Mais ce
déguisement ne nous leurre pas seulement sur les autres, il nous dérobe également notre propre essence
[8] : nous
sommes donc tout aussi mal placés que les autres pour estimer notre
propre mérite, puisque le masque que nous essayons d’interposer entre
eux et nous ne fait que séparer notre (éventuelle) valeur de la conscience
que nous voudrions en prendre
[9]. C’est donc l’évaluation même du mérite
qui est viciée par cette opacité des apparences. Si « le monde récompense
plus souvent les apparences du mérite que le mérite même »
[10], c’est, d’une
part, comme le remarque la reine Christine de Suède, parce que « le
monde n’a pas de quoi récompenser le vrai mérite, quand même il se donnerait tout entier »
[11] : il y a incommensurabilité entre l’ordre de la
valeur
et l’ordre du
fait, c’est-à-dire de la récompense, qui ne peut être qu’inadaptée à l’action bonne dans la mesure où celle-ci est faite pour elle-même et non dans le but d’obtenir une récompense ; mais c’est aussi,
d’autre part, parce que le monde n’a pas d’autre moyen de juger du mérite
que de prendre pour critère le fait, l’apparence, l’action, qui ne laissent
pourtant jamais voir en eux-mêmes l’intention ou l’être.
Or nos actions sont très souvent dirigées par « le désir de faire juger
de notre mérite »
[12], ce qui conduit à une perversion du sens même du
mérite. En effet, si nous agissons, non pour faire venir à l’être une valeur,
mais seulement pour que l’
on juge
de l’extérieur que nous manifestons
cette valeur, alors les apparences ne servent plus d’intermédiaire pour
manifester une essence, elles ne sont plus, étymologiquement,
phénomènes : elles ne témoignent plus que d’elles-mêmes, étant construites uniquement pour apparaître
comme apparences et non pour refléter une
vérité. Peu importe, à vrai dire, du moment qu’elles inspirent ainsi à autrui
la reconnaissance d’une qualité en réalité absente, selon la logique de ce
monde de mines où l’être
est l’apparaître.
Le « désir de faire juger de notre propre mérite » procède de la dictature de l’amour-propre, qui ramène tout à lui et nous fait croire que ce qui
nous arrive est dû à nos propres qualités, et non à la fortune ou à nos
humeurs. Même avec ceux qui nous sont le plus proches, avec nos amis,
la reconnaissance du mérite est faussée, parce que nous ne nous intéressons à leurs qualités, et ne les apprécions comme telles, que dans la
mesure où elles servent notre propre intérêt
[13]. Aussi reconnaître le mérite
d’un ami, c’est vouloir être loué soi-même, et les maximes sur les
louanges
[14] reflètent particulièrement bien le problème de l’interférence de
l’amour-propre dans la reconnaissance du mérite de l’autre : « l’un (…)
prend <la louange> comme une récompense de son mérite ; l’autre la
donne pour faire remarquer son équité et son discernement »
[15]. De façon
plus générale, croire que les louanges ou les récompenses qu’on nous
donne sont la contrepartie de nos qualités personnelles, c’est être en proie
à une illusion aussi folle que celle de cet Athénien « qui croyait que tous
les vaisseaux qui arrivaient dans le port étaient à lui »
[16]. L’extériorité, l’absence totale de corrélation est la même entre les biens et honneurs que
nous recevons et nos qualités propres, qu’entre les navires qui arrivent
dans un port et un homme qui se trouve là par hasard. Mais l’illusion est
tenace, le fou regrette d’avoir été détrompé, et nous croyons toujours
qu’une louange qui s’adresse à nous ne saurait être totalement fausse
[17].
Parce que les apparences jouent pour et par elles-mêmes (étant
construites dans ce but), et non comme reflet ou épiphanie d’une qualité
intérieure, on ne peut donc juger du mérite véritable. Bien plus, l’exemple
du fou amène à se demander
si l’idée même de mérite, c’est-à-dire de
qualités en nous qui nous permettraient de dépasser l’ordre des faits pour
nous inscrire dans celui de la valeur,
n’est pas illusoire. A la dénonciation
des apparences s’ajouterait ainsi une remise en cause de l’essence, c’est-à-dire de l’être même de qualités capables de nous faire dépasser l’ordre
naturel
[18]. Non seulement donc nous ne pouvons juger du vrai mérite, mais,
comme on va le voir, l’existence même de celui-ci est sujette à caution.
L’EFFONDREMENT DE L’ESSENCE, OU L’INCERTITUDE DES QUALITÉS
Les
qualités propres capables de fonder le mérite sont elles-mêmes
sujettes à caution, puisque, loin de résulter du seul effort personnel, elles
sont déterminées à la fois par les
humeurs (la nature en nous) et par la
fortune, selon la double généalogie qu’en donne La Rochefoucauld. Ainsi la
force intérieure qui est seule capable de déterminer des actions relevant du
domaine moral, en bien comme en mal, cette force qui semblait pouvoir
donner le fondement d’une nouvelle morale pour ainsi dire prénietzschéenne
[19], n’est finalement elle-même que le résultat d’une certaine disposition des organes du corps
[20] et non d’une libre détermination de l’individu. Soumise aux
humeurs, la valeur personnelle, loin d’être un principe
d’identité, est aussi changeante que l’aspect de la nature au fil du temps
[21].
Et elle est déterminée tout autant par les circonstances extérieures que par
la disposition des organes du corps : « Il faudrait pouvoir répondre de sa
fortune, pour pouvoir répondre de ce que l’on fera »
[22], phrase scandaleuse
à la première lecture — puisqu’elle semble récuser tout principe d’identité
personnelle pouvant fonder la responsabilité morale —, et cynique à la
deuxième — puisque son ironie souligne la faiblesse morale des hommes,
sur qui, à la lettre,
on ne peut compter
[23]. Non seulement donc les apparences ne donnent qu’elles-mêmes au lieu de manifester les qualités intérieures, mais celles-ci en outre sont fluctuantes, « incertaines et douteuses »
[24] et ne constituent pas un fondement solide du mérite personnel
— ni même, d’ailleurs, du démérite… Il n’est pas évident que notre
nature soit en elle-même capable du bien, qu’il existe véritablement en
nous-mêmes un passage vers la surnature, un saut qui nous ferait passer
de l’ordre du
fait à l’ordre de la
valeur. Il y a ici sans doute, comme l’a
montré Jean Lafond, le témoignage d’un augustinisme de la Rochefoucauld : face au néo-stoïciens et aux molinistes, pour qui la nature
humaine est en elle-même capable du bien, les augustiniens affirment en
effet l’indigence de la nature humaine, « si profondément déchue qu’elle
ne saurait être le lieu d’aucune véritable vertu »
[25]. La nature ne peut rien
par elle-même, la différence entre nature et surnature est un
hiatus, non
une simple différence de degré.
Si donc nos qualités résultent seulement de la disposition de nos
organes, et que leur application est soumise aux aléas de la fortune
[26], nous
ne sommes plus responsables de grand-chose, et l’idée de mérite semble
s’être vidée de tout contenu. De fait, une réflexion sur le mérite ne peut
éviter la question de ce qui peut
m’être attribué
en propre, de ce qui, en
moi ou dans mes actions, est directement
mon œuvre. Mais si nos qualités
naturelles sont directement dépendantes de l’état du corps, ne pouvons-nous cependant en acquérir de nouvelles, dont nous serions alors pleinement auteurs, c’est-à-dire fondateurs et garants ? La Rochefoucauld l’admet, distinguant qualités
naturelles et qualités
acquises à plusieurs
reprises. Mais c’est pour souligner aussi qu’une « bonne » qualité naturelle peut toujours dégénérer, et qu’une qualité acquise n’est, bien souvent, qu’imparfaitement acquise
[27]. Ainsi, même l’acquisition volontaire de
certaines qualités ne peut fonder à elle seule un réel mérite personnel.
Mais si nous ne sommes pas responsables de notre essence, de nos
qualités dont la nature est si peu sûre, nous sommes à tout le moins responsables de
l’utilisation de ces qualités. Ce qui nous donne droit à
louanges ou à récompenses, c’est moins la possession de certains dons que
l’utilisation que nous sommes capables d’en faire : « Ce n’est pas assez
d’avoir de grandes qualités; il en faut avoir l’
économie »
[28]. Nous ne méritons rien à cause de notre nature, en elle-même déficiente et dépendante de
la grâce, mais peut-être l’utilisation consciente que nous faisons de cette
nature peut-elle signifier un relatif dégagement des contraintes du déterminisme ou des caprices de la fortune. L’
économie de nos qualités, naturelles
ou acquises, c’est-à-dire l’art de les arranger, de les mettre en œuvre, relève
en effet de nous-mêmes, et non plus simplement de la disposition de nos
organes, ou encore d’un heureux hasard. La
naissance est ici un exemple
privilégié : ceux qui pensent que leur nom témoigne à lui seul de leur
valeur personnelle oublient que ce nom n’a de valeur qu’à cause des
exploits de leurs ancêtres, qu’ils seraient bien avisés de prolonger
[29]. C’est
bien l’idéal noble du
sang, comme nature dépassant la nature, qui est ici
attaqué — sans pour autant être annihilé, puisqu’il y a bien un
fondement
réel de la noblesse, savoir la vertu des ancêtres. L’utilisation des qualités,
ou combinaison de certains moyens en vue d’une fin, apparaît particulièrement comme un critère possible pour mesurer la valeur d’une action dite
« héroïque », et savoir à qui — ou à quoi — en revient le mérite. Ainsi
pour mesurer la valeur d’un grand homme, il faudra évaluer l’utilisation
qu’il a faite des moyens qui étaient à sa disposition, le critère de la valeur
étant la
proportion entre le dessein du grand homme et l’action accomplie :
si le dessein n’était pas à la hauteur de l’action, la gloire n’est pas à attribuer au mérite personnel de cet homme, mais à la seule fortune
[30].
Cependant, le critère économique, ou de l’utilisation, ne suffit pas
pour définir le mérite personnel. En effet, on peut utiliser de façon avantageuse ou productive des qualités qui ne sont pas bonnes en soi
[31]. Le portrait, par La Rochefoucauld, du Cardinal de Retz donne ainsi un exemple
d’utilisation habile de qualités qui, en elles-mêmes, ne peuvent être dites
bonnes : « Il <le cardinal> est faux dans la plupart de ses qualités, et ce qui
a le plus contribué à sa réputation c’est de savoir donner un beau jour à ses
défauts (…) ; il évite avec adresse de laisser pénétrer qu’il n’a qu’une
légère connaissance de toutes choses (…)»
[32]. L’usage judicieux de qualités
même médiocres n’est pas autre chose, en dernière analyse, que la maîtrise
des apparences sur lesquelles seules le monde peut juger du mérite; il
n’implique aucunement l’existence de la « parfaite valeur » capable de fonder le mérite véritable.
L’économie des qualités fonde un certain mérite
social au sein du jeu mondain des apparences, elle nous fait mériter peut-être l’ascension sociale, les honneurs, la gloire; elle ne saurait fonder le
mérite
moral, dont La Rochefoucauld ne nie absolument pas l’existence.
QUAND L’APPARENCE FAIT ADVENIR L’ESSENCE :
MÉRITE ET « HONNÊTETÉ »
Tout jugement sur le mérite n’a-t-il donc lieu qu’en surface, au niveau
des seules apparences, prises pour elles-mêmes sans référence à une
valeur vraie qui les sous-tendrait ? Le mérite n’est-il qu’un
mot (selon un
type de « dénonciation nominaliste » fréquent dans les
Maximes), s’il ne
se trouve ni du côté de qualités bien incertaines et déterminées par les
humeurs et la disposition du corps, ni du côté de leur utilisation ? N’est-il
que la désignation générale des attitudes de « bonne conscience », version
pré-moderne de la « mauvaise foi », selon la formule de R. Barthes
[33] ?
C’est dans l’échange des
louanges surtout que le mérite nous avait
paru n’avoir d’existence que nominale, puisque celui qui donne les
louanges a pour but, non de rendre honneur au mérite de l’autre, mais de
faire reconnaître sa propre perspicacité, et que celui qui est loué accueille
les louanges comme attribut naturel de ses propres qualités
[34], qualités dont
on a vu la nature fluctuante et peu solide. Du côté du récepteur comme du
côté de l’émetteur, le « mérite » était simplement un des pseudonymes de
l’amour-propre — ou, plus précisément, du désir de l’amour-propre de
tout ramener à lui
[35]. Mais La Rochefoucauld nuance sa critique des
louanges, en soulignant que « le désir de mériter les louanges qu’on nous
donne fortifie notre vertu »
[36]. Même si on peut penser que c’est une piètre
vertu que celle qui est stimulée par la perspective d’une récompense, force
est de constater qu’une sorte de cercle vertueux est engagé par l’échange de
louanges : alors qu’elles semblaient pures apparences, échange de mots sans
rapport avec la réalité de l’amour-propre, voici que ces apparences font
advenir l’essence, voici que le désir (issu de l’amour-propre) de mériter les
louanges
crée la valeur elle-même, rétablissant une correspondance réelle et
non plus seulement nominale entre la valeur et sa reconnaissance. D’où une
certaine réhabilitation de la louange, qui non seulement peut stimuler l’apparition de la valeur, mais qui, en outre, face à une valeur vraiment exceptionnelle, s’en fait comme malgré elle le reflet : « la marque d’un mérite
extraordinaire est de voir que ceux qui l’envient le plus sont contraints de le
louer »
[37] — le renforçant ainsi, peut-on penser, en le reconnaissant.
Cette idée d’un « réalisme de la louange », au sens où elle peut réellement refléter ou faire advenir la valeur (les louanges correspondent à une
valeur réelle, elles ne sont pas qu’un mot), montre que l’idée de mérite, si
elle est une illusion, est une illusion utile, puisqu’elle peut réellement faire
advenir la vertu. C’est pourquoi détromper l’homme préoccupé de son
mérite est lui rendre un mauvais service, en lui enlevant des chances de
faire venir à l’existence une valeur personnelle qui n’est d’abord qu’apparence
[38]. Cette remarque sur les louanges permet donc de s’orienter vers
une certaine réhabilitation des apparences, dont il va falloir déterminer le
cadre et la portée exacts, puisqu’il ne s’agit évidemment pas de revenir sur
la critique précédente du mérite.
L’
élévation
[39], conçue communément comme la récompense sociale du
mérite, le rang social élevé qui sanctionne les qualités propres à un individu, est marquée, semble-t-il, par la même ambivalence que les louanges.
D’un côté, en effet, la Rochefoucauld conteste la corrélation de type aristocratique établie entre valeur personnelle et élévation sociale, et cette
contestation s’inscrit dans sa remise en cause de la conception noble du
mérite
[40]. L’élévation, en effet, peut être le simple résultat de circonstances
favorables, ou encore de l’utilisation judicieuse de certains vices ou
défauts bien choisis, ou de la combinaison des deux
[41]. Tout mérite n’est
pas sanctionné par une élévation
[42]; le juste méconnu subit, malgré sa
valeur, des revers de fortune immérités. Pourtant, La Rochefoucauld remet
précisément en cause ce
topos du juste méconnu, lorsqu’il fait état de la perversion consistant à « cultiver le malheur » dans le but de bien montrer qu’il
est immérité, donc qu’on est soi-même méritant : « Ceux qui croient avoir
du mérite se font un honneur d’être malheureux, pour persuader aux autres
et à eux-mêmes qu’ils sont dignes d’être en butte à la fortune »
[43]. Cet étonnant renversement logique de la figure du juste méconnu montre qu’il ne
faut pas accuser trop vite le monde de ne pas reconnaître le mérite véritable
[44]. Certes, l’opacité des apparences fait que le monde prend facilement
pour de l’or le moindre brillant; mais plusieurs maximes sont sous-tendues
par l’idée que le mérite vrai ne peut que dépasser la couche des apparences,
pour manifester, d’une manière ou d’une autre, la valeur authentique
[45].
D’où une conception « réaliste » de l’
élévation (comme dans le cas
des louanges) : La Rochefoucauld souligne en effet que, même si l’élévation que nous nous donnons à nous-mêmes nous permet souvent d’usurper
ce qui est dû au mérite véritable
[46], cependant « il n’y a point d’élévation
sans quelque mérite »
[47]. Mais comment peut-il affirmer cela sans revenir
à la conception noble du mérite, pour qui la bonne naissance est signe de
la valeur intérieure ? Comment soutenir en même temps la thèse d’une
correspondance entre la place sociale et le mérite personnel, et l’idée que
c’est davantage l’événement que nos qualités intrinsèques qui détermine
la façon dont les autres nous estiment ?
C’est qu’il existe une élévation qui n’est pas simplement due à la fortune, et qui n’est pas non plus la simple apparence de hauteur, l’air de
grandeur que nous nous donnons à nous-mêmes, mais qui est
l’ornement
du mérite : « l’élévation est au mérite ce que la parure est aux belles personnes »
[48]. Le mérite peut exister sans élévation, mais l’élévation lui permet de se manifester à travers l’enveloppe des apparences ; de la même
manière, un bijou ne rend pas une femme belle, mais magnifie la beauté
qu’elle possédait sans lui, et la fait resplendir ; elle est l’ornement qui ne
saurait rendre beau le laid (c’est-à-dire le faux mérite, avatar de l’amourpropre), mais qui donne à de réelles qualités de cœur et d’esprit les
moyens de valoir comme telles, d’être reconnues au grand jour. Il y a
donc une élévation qui est un écho social et par conséquent visible du
mérite
[49]. La théorie noble du mérite est certes récusée, mais elle ne disparaît pas totalement, dans la mesure où il subsiste un
signe social du mérite
(même si ce signe ne suffit pas, en lui-même, pour
créer le mérite).
L’originalité de La Rochefoucauld réside justement en ce que le signe
social
peut se faire ici, indissociablement, signe moral, au sein d’une civilisation où la politesse peut n’être pas seulement superficialité, mais aussi
formation des cœurs. Dans la mesure où un tel signe existe, la possibilité
de juger authentiquement du mérite semble pour une part rétablie, puisque
le mérite véritable peut percer la couche des apparences pour se manifester en
élévation. Cependant, elle n’est rétablie qu’au sein d’un groupe
social restreint, la société des
honnêtes gens.
L’honnête homme, tel que La Rochefoucauld le définit, se caractérise
par le rapport
proportionnel entre son être et son apparaître, entre sa personnalité vraie et son
air. Cette proportion est certes la condition pour
plaire
[50], élément essentiel du rapport entre les honnêtes gens
[51]. Cependant
il ne s’agit pas de plaire pour plaire, mais plutôt de plaire
en vérité
[52]; si
l’honnête homme plaît, c’est parce qu’il est vrai, c’est parce que son apparence est en harmonie avec son essence, parce qu’il a su régler son extérieur à la
cadence qui est celle de son intériorité, selon la métaphore musicale développée par la Rochefoucauld
[53]. Il ne s’agit pas ici de rendre une
apparence extérieure conforme à une essence intérieure qui serait prédéterminée, puisque, La Rochefoucauld le souligne à maintes reprises, nous
ne pouvons connaître notre propre fond
[54]; il s’agit bien plutôt de faire
venir à l’être ma propre vérité dans et par sa révélation en une apparence.
L’amélioration de soi passe par le perfectionnement de son
air, en ce qu’il
est la vérité de chacun : « Il y a un air
qui convient à la figure et aux
talents de chaque personne; on perd toujours quand on le quitte pour en
prendre un autre. Il faut essayer de connaître celui qui nous est naturel,
n’en point sortir, et
le perfectionner autant qu’il nous est possible »
[55]. Les
honnêtes gens, cultivant en eux-mêmes le rapport vrai entre apparence et
essence, et lucides sur ce que le monde appelle « vertus », sont donc
capables de juger du mérite véritable, celui qui n’est pas dû aux caprices
du hasard, mais au travail sur soi d’un être qui est
vrai, et dont la vérité se
manifeste dans le caractère
plaisant et la société agréable : « Notre mérite
nous attire l’estime des honnêtes gens, et notre étoile celle du public »
[56].
L’opposition établie ici entre public et honnêtes gens ne recouvre pas la
distinction établie par la conception noble du mérite entre gens « bien
nés » et gens de naissance vulgaire, puisque, précise La Rochefoucauld,
l’honnêteté est « de tous les états ». L’idéal de l’honnêteté vient donc faire
concurrence à la conception aristocratique du mérite, tout en restreignant
comme elle le mérite et l’évaluation du mérite aux membres d’un groupe
déterminé. La réhabilitation du mérite au sein de la société des honnêtes
gens conserve par ailleurs, comme un élément essentiel, l’idée aristocratique de
hiérarchie : le vrai, comme proportion de l’être et du paraître,
comme correspondance entre la singularité absolue de chaque sujet et son
air, est hiérarchique, il est compréhension de l’ordre et de la place propre
à chaque être.
Ainsi, dans la société des honnêtes gens, la possibilité est rétablie de
juger du mérite, dans la mesure où
l’apparence y fait écho à une essence
sans cesse perfectionnée elle-même par l’élaboration consciente de l’apparence — sorte de « moralisation » de l’apparence par la création d’un
rapport
harmonieux avec l’essence. Le mérite ne repose plus sur une
nature qui trouve en elle-même la force de s’élever à la surnature (idée qui
serait anti-augustinienne)
[57], mais sur une
civilisation qui façonne les apparences afin de donner un reflet vrai de la nature
[58], et de
rendre par là
même cette nature
vraie.
L’idéal de l’honnêteté s’accompagne donc d’une contestation de la
notion noble du mérite ; mais il faut noter, contre la thèse posée par
Bénichou, que cette contestation ne conduit pas pour autant La
Rochefoucauld à prôner l’égalité sociale, puisque le mérite, et la possibilité d’en juger, ne sont rétablis qu’au sein d’une petite société d’élus.
Selon Bénichou, en effet, la destruction de la valeur intrinsèque du moi
correspondrait, dans l’ordre social, à une remise en cause de la dualité des
âmes bien nées et des
âmes vulgaires : « la
nature sublimée en morale,
c’est sous une forme transposée, la
naissance noble dans la société »
[59].
Mais, même si la conception noble du mérite est mise en cause, l’humanité n’est pas unifiée pour autant, puisque, loin d’annihiler totalement le
mérite héroïque et aristocratique, La Rochefoucauld le critique pour le
dépasser et le transformer en un mérite fondé non plus sur la naissance,
mais la participation à la société des
honnêtes gens, au double sens du
terme « honnête », c’est-à-dire
polie et
vraie.
[*]
Université de Paris-Sorbonne (Paris IV).
[1]
Appartenance dont ce duc et pair de France a singulièrement conscience : « Il n’y a point
de souverains dans la chrétienté qui ne soient sortis d’une fille de ma maison » (
Apologie de M. le
prince de Marcillac, dans
Œuvres, édition des Grands Écrivains de la France, 1868-1883, t. II,
p. 465).
[2]
C’est-à-dire au droit de s’asseoir en présence de la Reine.
[3]
Cf. la maxime 216 (toutes les maximes sont citées dans l’édition Truchet, Paris, Bordas,
Classiques Garnier, 1992,3
e éd.) : « La parfaite valeur est de faire sans témoins ce qu’on est
capable de faire devant tout le monde ».
[4]
Sur la présence chez La Rochefoucauld du thème du masque (héritage sans doute de la littérature d’âge baroque), cf. J. Lafond,
La Rochefoucauld. Augustinisme et littérature, Paris,
Klincksieck, 1977, chap. 2.
[5]
Augustinisme transformé, comme le montre J. Lafond tout au long de son ouvrage classique
(op. cit.), par les considérations proprement littéraires qui animent La Rochefoucauld. Voir
notamment la conclusion, p. 214. La question de l’augustinisme des
Maximes a également été
abordée par Ph. Sellier, « La Rochefoucauld, Pascal, Saint Augustin », in
RHLF, mai-août 1969,
p. 551-575.
[6]
« Il est plus facile de paraître digne des emplois qu’on n’a pas que de ceux qu’on exerce »
(max. 164). « Pour s’établir dans le monde, on fait tout ce qu’on peut pour y paraître établi »
(max. 56).
[7]
« Dans toutes les professions et dans tous les arts, chacun se fait une mine et un extérieur
qu’il met en la place de la chose dont il veut avoir le mérite, de sorte que tout le monde n’est
composé que de mines, et c’est inutilement que nous travaillons à y trouver les choses » (manuscrit de Liancourt, 172 ; cf. max. 265).
[8]
« Nous sommes si accoutumés à nous déguiser aux autres qu’enfin nous nous déguisons à
nous-mêmes » (max. 119).
[9]
F. Jaouën a mis en évidence ce « brouillage », par l’amour-propre, de la subjectivité cartésienne : « Le cogito est scindé en sujet et objet, et est condamné à se représenter dans une série
infinie de miroirs qui lui renvoient une image fragmentaire et éternellement fausse, car (…) il n’y
a aucun moyen de s’assurer de la vérité de la ressemblance » (
De l’art de plaire en petits morceaux. Pascal, La Rochefoucauld, La Bruyère, Saint-Denis, Presses Universitaires de Vincennes,
1996, p. 94).
[11]
Edition Truchet, p. 610.
[12]
« Quand nous exagérons la tendresse que nos amis ont pour nous, c’est souvent moins par
reconnaissance que par le désir de faire juger de notre mérite » (max. 279).
[13]
« L’amour-propre nous augmente ou nous diminue les bonnes qualités de nos amis à proportion de la satisfaction que nous avons d’eux ; et nous jugeons de leur mérite par la manière
dont ils vivent avec nous » (max. 88). « Nous ne regrettons pas toujours la perte de nos amis par
la considération de leur mérite, mais par celle de nos besoins et de la bonne opinion qu’ils avaient
de nous » (maxime supprimée — ou MS — 70). « C’est plutôt par l’estime de nos propres sentiments que nous exagérons les bonnes qualités des autres, que par l’estime de leur mérite ; et nous
voulons nous attirer des louanges, lorsqu’il semble que nous leur en donnons » (max. 143).
[14]
Voir les maximes 143,144,30, maxime posthume — ou MP — 27.
[17]
« Quelque défiance que nous ayons de la sincérité de ceux qui nous parlent, nous croyons
toujours qu’ils nous disent plus vrai qu’aux autres » (max. 366).
[18]
Cette idée est défendue par Paul Bénichou, au chapitre intitulé « La démolition du héros »
des
Morales du grand siècle (Paris, Gallimard, 1948). P. Bénichou a montré comment les
Maximes s’attachent à détruire une certaine idée aristocratique du mérite, reposant sur l’idée du
héros comme « nature plus grande que la nature », comme valeur émergeant du sein même de la
nature : le pouvoir irréductible, la vertu indépendante que nous croyons manifester dans nos actes
— autrement dit, la qualité qui fonderait notre mérite personnel — n’est qu’une illusion ; le moi
n’est pas au-dessus des choses, mais parmi elles. Le lien est défait entre la nature et son dépassement sublime en une valeur. Pour La Rochefoucauld, il n’y a pas deux natures, une brute et une
transfigurée (celle du héros), mais une seule nature, domaine du déterminisme des humeurs et des
aléas de la fortune, nature moralement indifférente donc.
[19]
Voir l’article de Jean Starobinski, « La Rochefoucauld et les morales substitutives »,
NRF,
juillet 1966, p. 16-34 et août 1966, p. 211-229.
[20]
« La force et la faiblesse de l’esprit sont mal nommées ; elles ne sont en effet que la bonne
ou la mauvaise disposition des organes du corps » (max. 44).
[21]
C’est une des interprétations que l’on peut donner de la maxime suivante : « Le mérite des
hommes a sa saison aussi bien que les fruits » (max. 291).
[23]
Cette maxime prend en outre l’exact contre-pied de la morale cartésienne de la
générosité,
selon laquelle la seule chose qui nous donne une juste raison de nous estimer est l’usage de notre
libre-arbitre et « l’empire que nous avons sur nos volontés », « car il n’y a que les seules actions
qui dépendent de ce libre arbitre pour lesquelles nous puissions avec raison être loués ou blâmés ;
et il nous rend en quelque façon semblables à Dieu en nous faisant maîtres de nous-mêmes,
pourvu que nous ne perdions pas par lâcheté les droits qu’il nous donne » (
Les Passions de l’âme,
152). La Rochefoucauld en revanche trouve dans l’événement un démenti des « intentions grandioses de la conscience », selon l’expression de P. Campion dans ses
Lectures de La Rochefoucauld, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 1998, p. 69.
[24]
« Toutes nos qualités sont incertaines et douteuses en bien comme en mal, et elles sont
presque toutes à la merci des occasions » (max. 470). Voir aussi la maxime 58, selon laquelle ce
qui mérite louange ou blâme dans nos actions est en définitive situé
en dehors de nos actions
elles-mêmes : « Il semble que nos actions aient des étoiles heureuses ou malheureuses à qui elles
doivent une grande partie de la louange et du blâme qu’on leur donne ».
[25]
J. Lafond,
La Rochefoucauld, augustinisme et littérature, p. 65. Saint Augustin, contre le
pélagianisme, s’oppose à l’idée que la nature humaine puisse, par elle-même, mériter quoi que ce
soit : « Nous savons que ce n’est pas en vertu de nos mérites que la grâce de Dieu est donnée aux
enfants ou aux personnes en âge de raison. (…) Nous savons que cette grâce n’est pas donnée à
tous les hommes, et que ceux à qui elle est donnée ne l’obtiennent pas d’après le mérite de leurs
œuvres, ni d’après celui de leur volonté, ce qui se voit particulièrement dans les enfants » (Lettre
217,5 (16-17), citée par H.-I. Marrou,
Saint Augustin et l’augustinisme, Paris, Seuil, 1955, p. 92).
[26]
« La nature fait le mérite, et la fortune le met en œuvre » (max. 153). L’idée est illustrée
notamment dans la
Réflexion XIV, p. 210-215 de l’éd. Truchet.
[27]
Cf. la maxime 365 : « Il y a de bonnes qualités qui dégénèrent en défauts quand elles sont
naturelles, et d’autres qui ne sont jamais parfaites quand elles sont acquises. Il faut, par exemple,
que la raison nous fasse ménagers de notre bien et de notre confiance ; et il faut, au contraire, que
la nature nous donne la bonté et la valeur ».
[28]
Maxime 159 (nous soulignons). Voir aussi : « Les grands noms abaissent, au lieu d’élever,
ceux qui ne les savent pas soutenir » (max. 94). « On ne doit pas juger du mérite d’un homme
par ses grandes qualités, mais par l’usage qu’il en sait faire » (max. 437).
[29]
« Ceux qui prisent trop leur noblesse ne prisent d’ordinaire pas assez ce qui en est l’origine » ( MP 17). J. Truchet signale la ressemblance avec cette maxime de Mme de Sablé : « Ceux
qui sont assez sots pour s’estimer seulement par leur noblesse méprisent en quelque façon ce qui
les a rendu nobles, puisque ce n’est que la vertu de leurs ancêtres qui a fait la noblesse de leur
sang » (72). Voir aussi les maximes 94 et 270.
[30]
Maximes 157,160,161.
[31]
« Il y a des gens dont tout le mérite consiste à dire et à faire des sottises utilement, et qui
gâteraient tout s’ils changeaient de conduite » (max. 156). « L’art de savoir bien mettre en œuvre
de médiocres qualités dérobe l’estime et donne souvent plus de réputation que le véritable
mérite » (max. 162).
[32]
Ed. Truchet, p. 241-243.
[33]
Nouveaux Essais critiques, Paris, Seuil, Points, 1972, p. 83.
[34]
« Rien ne flatte plus notre orgueil que la confiance des grands, parce que nous la regardons comme un effet de notre mérite, sans considérer qu’elle ne vient le plus souvent que de
vanité, ou d’impuissance de garder le secret » (max. 239).
[35]
« L’amour-propre est l’amour de soi-même
et de toutes choses pour soi » (L 94 ; nous
soulignons).
[38]
Cf. la maxime 92 citée plus haut.
[39]
« Il y a une élévation qui ne dépend point de la fortune : c’est un certain air qui nous distingue et qui semble nous destiner aux grandes choses ; c’est un prix que nous nous donnons
imperceptiblement à nous-mêmes ; c’est par cette qualité que nous usurpons les déférences des
autres hommes, et c’est elle d’ordinaire qui nous met plus au-dessus d’eux que la naissance, les
dignités, et le mérite même » (max. 399). « Il y a du mérite sans élévation, mais il n’y a point
d’élévation sans quelque mérite » (max. 400). « L’élévation est au mérite ce que la parure est aux
belles personnes » (max. 401).
[40]
Voir plus haut ce qui concernait la critique de la « naissance ».
[41]
C’est le cas dans la maxime 403 : « La fortune se sert quelquefois de nos défauts pour
nous élever, et il y a des gens incommodes dont le mérite serait mal récompensé si on ne voulait
acheter leur absence ».
[42]
Cf. la maxime 400.
[44]
Idée formulée notamment dans la maxime 455 : « Quelque disposition qu’ait le monde à
mal juger, il fait encore plus souvent grâce au faux mérite qu’il ne fait injustice au véritable ».
[45]
« La marque d’un mérite extraordinaire est de voir que ceux qui l’envient le plus sont
contraints de le louer » (max. 95).
[46]
Voir la maxime 399.
[49]
Même si, là encore, les apparences peuvent jouer pour et par elles-mêmes, pervertissant
ainsi cette fonction d’ornement du mérite (cf. maxime 399).
[50]
« Ce qui fait qu’on déplaît souvent, c’est que personne ne sait accorder son air et ses
manières avec sa figure, ni ses tons et ses paroles avec ses pensées et ses sentiments ; on trouble
leur harmonie par quelque chose de faux et d’étranger ; on s’oublie soi-même, et on s’en éloigne
insensiblement (…) ; et enfin, quelque avantages ou quelques désavantages que nous ayons reçus
de la nature, on plaît à proportion de ce qu’on suit l’air, les tons, les manières et les sentiments
qui conviennent à notre état et à notre figure, et on déplaît à proportion de ce qu’on s’en éloigne »
(
Réflexion III, De l’air et des manières, éd. Truchet, p. 190-191).
[51]
C’est ainsi que l’on peut plaire avec des défauts, et déplaire avec des qualités, en voulant
paraître ce qu’on n’est pas, cf. la maxime 155.
[52]
Cf. Jean Lafond : « Chez La Rochefoucauld, l’honnête ne se confond ni avec un respect
formel des convenances, ni avec un désir de plaire qui ferait passer l’agrément avant l’authenticité. C’est même là une des constantes de sa position que cette soumission de l’art de plaire à la
vérité : on ne plaît que si on est naturel, si l’on est vrai dans ce rapport toujours si difficile à établir entre soi et les autres, comme en soi-même doivent se répondre les qualités propres et les
qualités acquises ou encore les qualités naturelles et l’état, la condition sociale qui sont les
nôtres » (
op. cit., p. 108).
[53]
Réflexion III, De l’air et des manières, éd. Truchet, p. 190.
[54]
« Pour bien savoir les choses, il en faut savoir le détail ; et comme il est presque infini,
nos connaissances sont toujours superficielles et imparfaites » (max. 106). « Il est difficile de
comprendre combien est grande la ressemblance et la différence qu’il y a entre tous les
hommes » ( MP 19). « On est quelquefois aussi différent de soi-même que des autres » (max. 135).
[55]
Réflexion III, De l’air et des manières, éd. Truchet, p. 188-189. Nous soulignons.
[57]
Sans détailler ici le problème de l’augustinisme de La Rochefoucauld, ce qui a été fait par
J. Lafond (et Ph. Sellier), indiquons seulement que nous suivons l’idée de J. Lafond, pour qui
l’augustinisme de La Rochefoucauld est tempéré et transformé par la participation à la vie mondaine et au type de littérature qu’elle engendre.
[58]
P. Bénichou, dans son chapitre de
L’écrivain et ses travaux (Paris, J. Corti, 1967) sur
« L’intention des Maximes » (qui marque un relatif changement de perspective par rapport aux
Morales du grand siècle), insiste sur cette idée de « civilisation » (sans la lier au problème du
mérite). P. Campion, dans ses
Lectures de La Rochefoucauld, situe les deux lectures de Bénichou
l’une par rapport à l’autre.
[59]
P. Bénichou,
Morales du grand siècle, p. 137. Cf. aussi la phrase suivante, significative de
la thèse soutenue : « En unifiant la nature aux dépens du sublime moral, ils [les représentants du
« pessimisme moral »] unifient l’humanité aux dépens des prérogatives de la naissance ».