2002
Revue d'Histoire Littéraire de la France
Balzac et l’héritage de rabelais
Michel Brix
[*]
L’article définit la Renaissance comme le théâtre de l’affrontement entre deux courants
intellectuels, initiés par le recul de l’Église romaine, laquelle ne règne plus, au XVIe siècle, de
façon omnipotente sur les consciences. L’humanisme pétrarquisant, ou ficinien, s’engage sur
la voie du Ciel, enfin dégagée, et propose à l’homme de se diviniser dès sa vie terrestre. À
l’opposé des conceptions ficiniennes, l’œuvre de Rabelais exploite le recul de l’Église pour
poser la question du bonheur terrestre et pour inviter les individus à se réconcilier avec l’existence quotidienne. Ces deux « humanismes » s’affrontent toujours au XIXe siècle : héritier de
Rabelais, Balzac blâme les diverses manifestations du règne absolu de l’esprit, tandis que les
romantiques hugoliens s’inscrivent dans la filiation des poètes et penseurs pétrarquisants du
XVIe siècle.
Qu’est-ce que la Renaissance ? Qu’est-ce que l’humanisme ? Le
XVIe siècle n’échappe pas à l’une des difficultés principales de l’histoire
littéraire : les outils du découpage chronologique ont un sens dangereusement mouvant, voire parfois tout à fait incertain. Les seiziémistes ne sont
pas seuls à devoir s’accommoder de cette précarité sémantique : on attend
toujours des définitions du baroque et du classicisme qui feraient l’unanimité ; et, au XIXe siècle, se bousculent « romantisme », « réalisme »,
« symbolisme » et « naturalisme », vocables aux significations fluctuantes
selon les spécialistes et liées à des périodes historiques aux limites tout
aussi imprécises.
Le terme « Renaissance » a au moins — tout comme « humanisme »
ou « baroque » — l’excuse d’avoir été forgé après coup. On l’utilisa
d’abord pour évoquer la réapparition, dans la culture des pays de l’Europe
de l’Ouest, du fonds littéraire et philosophique de l’Antiquité grécoromaine. Traditionnellement, le Moyen Âge court jusqu’aux guerres
d’Italie qui, à la fin du XVe siècle, mirent les Français en contact avec la
civilisation transalpine et surtout avec les représentants de la culture hellénique, chassés en 1453 de Constantinople par les Turcs.
Cette explication de la « Renaissance » ne figure plus telle quelle dans
les traités d’histoire littéraire. Et pour cause : on sait aujourd’hui que les
érudits du Moyen Âge avaient une bonne connaissance de l’Antiquité
latine et même de certains auteurs grecs. Les médiévistes français ont pu
ainsi parler de « Renaissance du XIIe siècle », — formule laissant entendre
que le XVIe siècle n’avait, sur ce point en tout cas, pas réellement innové,
mais avait seulement approfondi un mouvement antérieur. Les critiques
ont mis ensuite l’accent, pour sauver la spécificité de la « Renaissance »,
sur le phénomène de la Réforme. 1517, soit l’année au cours de laquelle
sont affichés les 95 articles de Luther au château de Wittenberg, constituerait la césure entre le Moyen Âge et la période qui le suit. Mais 1517,
c’est un peu tard pour faire démarrer la Renaissance, déjà bien engagée
alors, particulièrement en Italie.
D’après les synthèses les plus récentes, les spécialistes semblent à présent mettre en avant un autre événement qui aurait marqué le passage
d’une époque à l’autre : il s’agit de l’invention de l’imprimerie, au milieu
du XVe siècle. Événement majeur dans la culture européenne, à coup sûr,
mais on peut regretter que l’on quitte ainsi le terrain de l’histoire des mentalités et que l’on suggère que la Renaissance procéderait moins des
savoirs que des techniques de diffusion des savoirs. Le glissement est prudent, certes, mais pas pleinement satisfaisant.
Le critique, cet animal têtu et obstiné, ne renonce cependant pas facilement. Et la question de revenir, donc : avec quel aspect du Moyen Âge
le XVIe siècle rompt-il, ou commence-t-il à rompre ?
Les trois hypothèses que nous venons d’évoquer montrent chacune un
point commun : ni la remise à l’honneur des œuvres gréco-latines, ni l’invention de l’imprimerie, ni — bien sûr — la réforme luthérienne,
n’étaient faites pour plaire à l’Église romaine. Dans cette perspective
apparaît une vraie rupture, entre un Moyen Âge dominé — du double
point de vue intellectuel et spirituel — par la théologie catholique et une
époque qui tend progressivement à s’émanciper de cette tutelle. On sait
les combats menés au XVIe siècle par la fameuse « Sorbonne » — c’est-à-dire la Faculté de Théologie de l’université de Paris — contre l’enseignement du grec (la langue de la Septante et du texte original du Nouveau
Testament), contre la fondation à Paris du collège des « lecteurs royaux »
(sur le modèle des collèges « des trois langues » — grec, latin, hébreu —
installés à Louvain et à Alcala de Hénarès), contre la traduction de la
Bible en langue vulgaire, enfin contre les entreprises philologiques des
humanistes. Ces combats ne visent à rien d’autre qu’à faire perdurer la
situation qui prévalait au Moyen Âge, époque où les simples laïcs ne possédaient aucune voie directe d’accès aux sources de la connaissance et de
la foi et ne pouvaient donc dire leur mot en matière de religion. Au Moyen
Âge, non seulement l’interprétation des textes sacrés faisait l’objet d’une
sorte de privilège exclusif détenu par les membres du clergé, mais par surcroît les œuvres de l’Antiquité classique étaient soumises au « filtre » de
la théologie catholique et de l’Église (c’est ainsi qu’Aristote se trouvait
mis au service de la théologie).
Ainsi, l’enjeu de la fondation à Paris d’un « collège des trois langues »
était de taille. Au XVe siècle, l’Italien Lorenzo Valla s’était attiré les
foudres de la Curie romaine en démontrant les erreurs contenues dans la
Vulgate, qu’il avait comparée au texte des Septante. Si la Vulgate pouvait
être révisée à l’aide de différents manuscrits grecs et aussi par le recours
au texte hébreu de l’Ancien Testament, des interprétations divergentes risquaient de voir le jour et de diviser l’édifice de la chrétienté. Au Moyen
Âge — et Luther ne manquera pas de s’insurger contre cet état de
choses —, le laïc n’avait même pas l’autorisation de lire la Bible ; c’est le
prêtre qui lui lisait l’Écriture et lui expliquait ce qu’il devait comprendre.
L’Église apparaît donc, durant l’époque médiévale, comme une sorte
d’« écran » entre l’individu et le Ciel, et aussi entre l’individu et le
monde. Rien n’avait de sens en dehors de cette essentielle autorité qui
s’étendait à tous les domaines de la vie et modelait profondément la
vision des choses. Pour prendre l’exemple de la médecine — puisque
nous aurons à en reparler à propos de Rabelais —, c’est l’Église qui émettait les prescriptions d’hygiène : le Carême, les abstinences, voire les mortifications. Des affections comme la syphilis n’étaient pas considérées
comme des maladies mais comme des châtiments envoyés par le Ciel ;
d’où il procédait par exemple que les syphilitiques n’avaient pas à être
soignés mais servaient d’exemple pour les sermons des prédicateurs.
Ainsi, les trois hypothèses qui ont été avancées — parmi d’autres —
pour expliquer la « Renaissance » évoquent toutes trois cette césure
majeure, qui voit une institution toute-puissante perdre peu à peu son
quasi-monopole sur les esprits : les réformés vivent leur foi selon des préceptes qui ne sont pas ceux qu’indique l’Église catholique, la découverte
de l’imprimerie annonce une époque où une institution ne pourra plus à
elle seule maîtriser la diffusion des savoirs, enfin le retour aux Anciens
— débarrassés des gloses dont les avait recouverts la scolastique médiévale — pose la question tant redoutée de la connaissance du grec et
montre surtout que des cultures et des civilisations prestigieuses ont pu se
développer et rayonner en dehors du giron de l’Église catholique. Dans
une telle perspective, on peut convenir d’appeler « humanistes » celles et
ceux qui — sans être nécessairement athées — battent en brèche le règne
exclusif de l’Église et à qui il est revenu d’imaginer la signification de
l’existence, non peut-être de l’homme sans Dieu, mais en tout cas de
l’homme sans l’Église romaine.
Il s’en faut de beaucoup, néanmoins, que tous ces « humanistes »
soient assimilables les uns aux autres, et constituent une seule et même
famille. On ne contestera ni à Marsile Ficin ni à Rabelais leur statut de
flambeaux de la Renaissance mais, à l’évidence, ces deux esprits ne font
pas que partager des ambitions communes. Certes, Ficin et Rabelais abondent dans le sens d’un mouvement qui veut libérer l’homme de l’omniprésente tutelle de l’Église et qui veut lui donner les moyens de décider de
la conduite de sa vie, mais la perspective de pareille émancipation leur
inspire des partis pris complètement opposés.
Les historiens ont noté qu’en Italie, au XVe siècle, les dieux de la
mythologie fournissaient au pouvoir politique ses allégories favorites. Se
multiplient ainsi, à l’époque de Ficin, les tombeaux de princes divinisés,
et les entrées royales consacrent aux yeux du peuple le mariage de
l’Olympe et de la dynastie. Ces idées gagnent la France au XVIe siècle, où
l’on observe que, contrairement aux processions médiévales qui voyaient
le roi participer en tant que premier fidèle, les fêtes renaissantes proposent
une mise en scène de la royauté mythique, où le roi est élevé au rang d’élu
de Dieu. C’est dans cet esprit, par exemple, que Maurice Scève organise
l’entrée d’Henri II à Lyon en 1548.
Semblable promotion divine ne se trouvait pas réservée aux seuls souverains. À présent que se libère la voie du Ciel, tout homme a la possibilité de s’y engager et en quelque sorte de se diviniser, par avance, dès son
passage sur terre. Le traité De dignitate hominis de Pic de La Mirandole
(1486) vantait la position privilégiée, « au centre de l’univers », d’Adam,
auquel Dieu s’adresse — directement, et non plus par la médiation des
ecclésiastiques — en ces termes :
Toutes les autres créatures ont une nature définie contenue entre les lois par
nous prescrites ; toi seul, sauf de toute entrave, suivant ton libre arbitre auquel je
t’ai remis, tu te fixeras ta nature [...]. Je ne t’ai fait ni céleste, ni terrestre, ni mortel, ni immortel ; d’après ton vouloir et pour ton propre honneur, modeleur et sculpteur de toi-même, imprime-toi la forme que tu préfères [1].
En clair, Dieu aurait décrété : il n’y a sur terre rien de plus admirable que
l’homme (donc, ce qu’il y a de plus admirable sur terre, ce n’est pas
l’Église, c’est l’homme) ; c’est à lui et à lui seul que revient la décision de
devenir céleste et immortel ; qu’il le veuille, il le peut.
Le premier élément qui frappe, lorsqu’on lit le traité de Pic de La
Mirandole, c’est l’assurance avec laquelle l’auteur — qui n’est le portevoix d’aucun synode ou concile ecclésiastique — y fait parler Dieu. À la
Renaissance, chacun a son idée sur les intentions divines, ou à tout le
moins croit être en mesure de les découvrir. La remise en cause de l’autorité de l’Église dans le domaine spirituel inaugure un âge d’or pour toutes
sortes de disciplines et de recherches se développant en marge de l’enseignement de l’Église et s’assignant pour objectif de pénétrer les secrets
célestes : l’ésotérisme, l’hermétisme, la magie, l’alchimie, la kabbale, la
nécromancie, le néopythagorisme et les sciences occultes les plus diverses
fleurissent à la Renaissance
[2].
Deuxième élément à noter, dans le traité de Pic de La Mirandole :
l’homme peut, par ses propres moyens, devenir parfait, se débarrasser du
Mal, assurer son salut et, nous l’avons dit, retrouver la condition divine.
L’utopie — représentation d’une cité idéale, à la porte de laquelle les
hommes auraient laissé leurs instincts mauvais — dérive de semblables
conceptions : on pense pouvoir instaurer sur terre les caractères de la vie
au Ciel. L’esprit de la Renaissance est fondamentalement utopique, dès
lors que l’on admet que l’utopie ne se limite pas aux spéculations sociales
mais concerne aussi les entreprises de rédemption individuelle. Pour assurer celles-ci, on n’interroge plus les ouvrages des théologiens catholiques ;
chacun y va en effet de sa théorie personnelle pour trouver le chemin du
Ciel. Ce chemin avait déjà été tracé dans La Divine Comédie, mais les
premiers esprits renaissants — singulièrement les humanistes italiens des
XIVe et XVe siècles (mais on pourrait citer aussi un penseur comme le
Catalan Raymond Lulle, au début du XIVe siècle) — procèdent à une lecture sélective de cet ouvrage, dont ils oublient tout ce qui confortait le
dogme catholique et dont ils ne retiennent que deux données : le poète
monte au Ciel grâce à l’intercession de Béatrice et de Virgile.
L’amour et les Anciens : c’est déjà le programme de Pétrarque, dont
l’influence sera insigne sur la Renaissance en Italie et en France. Le
Canzoniere renouvelle au XIVe siècle une démarche inspirée par la tradition
platonicienne. Le recueil est partagé en deux : à la section « In vita di
Madonna Laura » succède « In morte di Madonna Laura ». Laure est une
femme très belle et très fière, enfermée dans une sorte de royale et inaccessible solitude; elle se laisse aimer, mais n’est point touchée par l’amour, et
le poète sait que son destin est de désirer, d’espérer en vain; il chante son
inguérissable tourment, il évoque la mort. C’est pourtant Laure qui meurt la
première. Le poète s’apprête d’abord à la suivre puis prend conscience que
sa dame n’a jamais été aussi proche de lui. Vivante, elle était inaccessible;
morte, elle est devenue un ange et, pleine de pitié à présent, parle au poète,
lui prodigue des conseils de mère et d’amante, et lui recommande de renoncer à la terre, de se livrer à Dieu. Ainsi, l’amour chaste, unique et éternel
pour Laure donne à l’auteur du Canzoniere le désir de s’élever vers le Bien
et le conduit de la terre au Ciel, tout comme l’amour de Béatrice avait guidé
l’auteur de La Divine Comédie jusqu’au Paradis.
Pétrarque inspira à l’Église romaine la crainte de voir la femme prendre
la place de la divinité. Il reconnut d’ailleurs, dans une de ses œuvres latines
(le
De Secreto), qu’il s’était trompé « en affirmant, contre saint Augustin,
qu’il faut aller à Dieu par l’intermédaire de l’amour profane intersexuel,
exalté et purifié, et non point par l’amour charitable du prochain »
[3]. Mais
les lignes du
De Secreto n’empêchèrent pas Marsile Ficin, au siècle suivant, d’élaborer une doctrine néoplatonicienne mêlée de quelques traits
chrétiens, au centre de laquelle il installe l’Éros. Publié en 1484, le
Commentaire du
Banquet de Platon par Ficin laissait entendre que Platon
était un précurseur du Christ, que le Saint-Esprit avait inspiré Diotima et
que l’amour dont parlent Platon et saint Paul représente un et un seul
amour : l’amour de la Beauté, qui est Dieu. Quand nous aimons, affirme
Ficin, nous sommes attirés par la beauté physique, qui offre le reflet
— chez celui ou celle qui la possède — de la beauté de l’âme. Ainsi
beauté physique et beauté morale caractérisent les êtres qui rayonnent,
sous le voile terrestre, d’un éclair divin. Ainsi l’amant reconnaît, en sa
bien-aimée, une image de la pure Beauté vue au Ciel et qui n’est autre que
la lueur de Dieu
(fulgor Dei, superni luminis splendor).
C’est cette lueur que nous recherchons ici-bas et qui est si difficile à
reconnaître, puisqu’elle se trouve mêlée aux souillures du corps et de la
terre. Chez les êtres doués de beauté physique, devant lesquels nous
éprouvons à la fois de l’enchantement, de la révérence et de la crainte,
nous reconnaissons un rayon céleste, qui invinciblement nous attire.
L’amour inspiré par un beau corps est le premier degré d’une échelle merveilleuse offrant à l’amant, d’échelon en échelon, des objets d’une qualité
toujours plus noble, et l’amenant peu à peu à la contemplation de la divine
Beauté et de la Bonté surnaturelle, identifiées au Dieu chrétien.
Ficin emprunte aussi au Phèdre de Platon le motif de la « fureur »
poétique, qu’il tend à confondre avec le sentiment amoureux : l’amour
serait un don de Dieu qui permettrait au poète, inspiré par sa Muse, de
parler le langage des idées et de participer en esprit aux cortèges célestes.
Avec Ficin, le poète est doublement élu par Dieu, qui lui a confié à la fois
le don de composer et le don d’aimer « honnêtement ». Le poète est
prêtre, le Dieu qu’il rejoint dans son chant est la Beauté.
La plus grande partie de la poésie renaissante est ainsi pétrarquisante
et ficinienne : elle célèbre l’amour et la montée au Ciel de l’amant, grandi
par le sentiment qu’il éprouve pour une bien-aimée parfaite. Des deux
côtés des Alpes, il n’est bruit, en matière littéraire, que de pétrarquisme,
du rôle divin de l’amour ainsi que du statut de la femme sainte et médiatrice entre la terre et le Ciel. Ainsi, une « Querelle des Amyes » se déroule
entre 1530 et 1536 dans le cercle de Maurice Scève, à Lyon; et quelques
années plus tard, une « Querelle des femmes » est initiée par la frivole et
cynique Amye de court (1541) de Bertrand de La Borderie.
On trouve dans le
Tiers Livre de Rabelais des échos à cette même
« Querelle des femmes », mais il ne ressort pas de ces allusions
— bien au contraire — que Rabelais défende le point de vue des disciples
de Ficin et se fasse dans son œuvre l’apôtre du culte de l’Éros platonicien
[4]. En fait, la question centrale posée dans le
Tiers Livre n’est pas
celle de l’amour, mais bien celle du mariage. Or, pétrarquisants et ficiniens ne manifestent que mépris pour le mariage et pour la réalité quotidienne de l’amour. Seule compte à leurs yeux la relation avec la « parfaicte amye » qui les conduira au Paradis des idées. Faut-il conclure de
cette opposition aux humanistes italiens que Rabelais est encore un esprit
du Moyen Âge et ne participe pas intellectuellement de la Renaissance ?
À l’évidence, ce serait là gravement méconnaître l’auteur de
Pantagruel, qui n’a d’ailleurs jamais fait mystère de son opposition aux
« sorbonnards », « sorbonicoles », « théologastres » et « sophistes », et à
la scolastique médiévale. Rabelais se montre tout aussi soucieux que les
néoplatoniciens florentins de s’émanciper de l’autorité de l’Église pour
penser librement, mais la mise en œuvre de cette liberté ne détermine pas
chez lui les mêmes discours que chez un Ficin ou un Pic de La Mirandole.
Ainsi, l’humanisme de Panurge ne pousse pas celui-ci à se précipiter sur
le chemin — enfin dégagé — du Ciel, pas plus qu’à épouser la doctrine
de Luther, mais lui inspire plutôt le désir de connaître le bonheur terrestre.
Rabelais représente en fait une troisième voie, ouverte elle aussi par la
fin du règne tout puissant de l’Église catholique sur les consciences. Sans
se confondre nécessairement avec l’athéisme, cette troisième voie engage
l’individu à ne plus se considérer seulement comme un « êtrepourDieu », à tourner ses regards vers la terre, à poser la question du prix
intrinsèque de la vie et de tout ce qui relève du domaine profane, à décrire
les conditions de possibilité du bonheur quotidien. Rabelais n’appelle pas
moins vigoureusement à rejeter les spéculations ésotériques ou théosophiques de son temps que les habitudes sclérosées de l’aristotélisme
médiéval.
Ainsi,
Gargantua et le
Tiers Livre se moquent des devins, des mages,
des guérisseurs en tous genres, présentés comme autant de charlatans ;
Grandgousier chasse de son royaume ces empoisonneurs publics. De
même, notre auteur publie au début de 1533 une
Pantagruéline
Prognostication où se trouvait dévoilé, sur un ton de bonimenteur, que
« ceste année les aveugles ne verront que bien peu, les sourds oyront assez
mal, les muets ne parleront guières », qu’il fera chaud en été, qu’on vendangera en automne, etc. Et l’almanach pour 1535 — dû également à
Rabelais — évoque les autorités profanes (Platon, Xénophon) et sacrées
(saint Paul, saint Matthieu, les
Psaumes de David) pour condamner toute
forme de divination. Enfin, dans sa lettre du 30 décembre 1535 à Geoffroy
d’Estissac, Rabelais accompagne l’envoi d’un livre de pronostics de la
mention suivante : « De ma part je n’y adjouste foy aucune, mais on ne
veit oncques Rome tant adonnée à ces vanitez et divinations comme elle
est de présent »
[5]. Dans le même sens, Gargantua recommande à son fils
l’étude de l’astronomie, mais lui conseille de délaisser « l’astrologie divinatrice [...] comme abuz et vanitez ». N’en déplaise aux kabbalistes et
nécromants de tout poil, la sagesse consiste à s’abstenir de chercher à
pénétrer les secrets de Dieu, « gouverneur de l’universel monde », « gouverneur de ceste année et toutes aultres [...] » : « Et ne aura Saturne ne
Mars ne Jupiter ne aultre planete certes non les anges ny les saincts ny les
hommes ny les diables vertuz, efficace, puissance ne influence aulcune, si
Dieu de son bon plaisir ne leur donne. » Rabelais entend par-dessus tout
désavouer ceux qui démissionnent de leurs responsabilités et chargent une
pseudo-magie de décider à leur place de leurs choix de vie. Le « Trinch »
du
Cinquième Livre appelle les hommes à devenir eux-mêmes les interprètes de leur propre destinée et à se défier de tous les faux prophètes,
prompts à confisquer cette liberté qui s’offre aux esprits renaissants.
L’opposition de Rabelais à l’humanisme ficinien n’est pas moins forte
sur le terrain des sciences naturelles. Celles-ci sont dédaignées par les néo-platoniciens et les pétrarquisants, qui n’ont cure de tout ce qui ne touche pas
aux grandes questions de la transcendance ou rompt avec la tradition issue
des sources antiques
[6]. Rabelais, par contre, ne juge pas déshonorant de s’intéresser à la botanique ni — sa condition de médecin en témoigne — de
réconforter les malades et de se soucier du corps, que ce soit pour connaître
celui-ci, pour essayer de le guérir ou encore pour en tirer des joies.
Pantagruel et
Gargantua font ainsi — dans un contexte où l’on attendrait
plutôt des considérations spirituelles — l’éloge de la paternité charnelle. Si
les néoplatoniciens réservent leurs forces pour se hisser au Ciel, c’est que la
terre leur paraît indigne d’eux et de leurs préoccupations surnaturelles. Rien
de moins rabelaisien que pareil rejet, comme l’atteste par exemple, à la fin
du
Tiers Livre, l’évocation lyrique du Pantagruélion (c’est-à-dire du chanvre
ou du lin), qui peut être lu comme l’« apologie enthousiaste et optimiste du
génie de l’homme et de son pouvoir créateur »
[7] : génie et pouvoir créateur
qui s’exercent sur terre, et pour la terre, et non pour une existence surnaturelle en considération de laquelle la vie terrestre ne serait qu’un long séjour
de misère, radicalement impossible à adoucir.
Dans la même perspective, l’humanisme de Rabelais n’assimile pas
l’homme à un être de faiblesse, incapable de se gouverner lui-même. À
cet égard, et toujours aux yeux de l’auteur de
Pantagruel, le respect idolâtre manifesté pour les écrits des Anciens et dont procède un savoir
livresque et sans âme renouvelle sous une autre forme l’inféodation des
esprits médiévaux aux discours de l’Église catholique. L’humanisme ficinien pourrait bien n’avoir mis en question l’obéissance aveugle aux théologiens que pour la remplacer par une sorte de respect fétichiste de mauvais aloi pour les écrivains gréco-romains. Ainsi que l’a noté Guy
Demerson dans un article récent
[8], l’œuvre de Rabelais préfigure celle de
Flaubert en ce qu’elle pourfend les idées reçues et notamment le bovarysme — c’est-à-dire la bêtise — de ceux qui veulent transposer dans
leurs existences les vérités qu’on trouve dans les livres et vivent donc en
quelque sorte par procuration. On n’a sans doute pas fini, comme le
remarque Guy Demerson, de découvrir cet aspect de Rabelais.
Dans cette troisième voie ouverte à l’humanisme, qui conteste que
l’homme ne soit rien d’autre qu’un « être-pour-Dieu », Rabelais apparaît
comme un disciple d’Érasme, en qui il voyait d’ailleurs un père et qui,
avant lui, au demeurant, a vanté la médecine et exhorté les jeunes à
embrasser cette carrière
[9]; l’auteur de
L’Éloge de la Folie a stigmatisé lui
aussi l’attitude consistant à appliquer étroitement et à citer en toutes circonstances les leçons des Anciens
[10], au détriment de l’observation et de
l’expérience.
À cet humanisme de la réhabilitation de la terre et de la vie quotidienne, ressortissent aussi les
Essais de Montaigne, auteur qui peut passer
à maints égards pour un héritier d’Érasme et de Rabelais. Montaigne fait
le même choix que l’auteur de
Pantagruel en faveur de l’autonomie de
l’esprit humain, au moins pour ce qui concerne ses projets terrestres. Et
les
Essais recommandent que « l’homme [ne] se monte au-dessus de soi
et de l’humanité ; car il ne peut voir que de ses mains, ni saisir que de ses
prises. Il s’élévera si Dieu lui prête extraordinairement la main »
[11].
Montaigne juge « monstrueu[ses] » les aspirations des néoplatoniciens à
la surhumanité et manifeste la même méfiance que Rabelais vis-à-vis des
valeurs mises en avant par l’humanisme ficinien. Ainsi, sur la question de
l’amour, le « juste milieu » que prônent les
Essais se tient à égale distance
de la « sainteté » accordée aux femmes et de la gauloiserie; jugeant l’esprit de ses contemporains passablement obscurci par les élucubrations
procédant du pétrarquisme et du ficinisme, Montaigne dénonce l’amour
« absolu » comme un leurre et surtout comme une morale si dangereuse à
suivre que le penseur préconise même de n’en pas faire l’unique fondement du mariage. C’est une idée qu’on retrouvera telle quelle chez
Balzac, autre héritier de Rabelais.
Les époques de Rabelais et de Balzac — Renaissance et romantisme
— sont très comparables, d’abord parce que le prestige des doctrines relevant de la tradition néoplatonicienne n’était pas moins grand au XIXe qu’au
XVIe siècle. Vis-à-vis de ces doctrines, Balzac adopte une attitude très
proche de celle que l’on a pu observer chez l’auteur de Pantagruel. Ainsi,
le romancier pose aussi la question du mariage dans une époque où le
règne du pétrarquisme sur les esprits confère à nouveau à cette question
un statut très secondaire. Et, dans la même perspective, l’auteur de La
Comédie humaine consacre de nombreux romans à démontrer le caractère
pernicieux des conceptions absolues : il n’est que de citer Le Lys dans la
vallée (qui offre précisément le récit de la faillite du pétrarquisme), La
Peau de chagrin (seule la mort rencontre les désirs des conquérants de
l’absolu), Louis Lambert (histoire d’un homme qui devient fou à force de
vouloir atteindre le Ciel des Idées), Le Chef-d’œuvre inconnu (récit de
l’échec d’un peintre qui veut arriver à un art « total ») ou encore La
Recherche de l’absolu (où ladite recherche précipite la ruine et le malheur
de toute une famille).
Sous ce rapport, Balzac est à l’évidence un fils, ou un petit-fils, spirituel de Rabelais, et les ressemblances entre ces deux écrivains vont beaucoup plus loin que leurs liens communs avec la Touraine. Du reste, Balzac
n’a jamais caché son admiration pour l’auteur de
Gargantua (appelé dans
Le Cousin Pons « le plus grand esprit de l’humanité moderne »
[12] ) et la
présence de Rabelais dans le grand cycle romanesque de
La Comédie
humaine est apparue à ce point décisive qu’elle a fait l’objet d’un livre,
publié en 1956
[13].
Cette présence va, à l’occasion, jusqu’à l’identification, ainsi qu’en
témoignent notamment la signature « Alcofribas » (qui apparaît sous la
nouvelle « Zéro, conte fantastique »
[14] ) et — on y aura pensé avant nous —
les
Contes drolatiques, cet autel élevé, de son propre aveu, par le disciple
à la gloire du maître
[15]. On a tout lieu de regretter de ne pas posséder l’édition des
Œuvres de Rabelais promise en février 1834 par un catalogue de
la librairie Abel Ledoux
[16]. Cette édition devait s’ouvrir sur une introduction de Balzac qui aurait été à coup sûr bien instructive et serait sans doute
revenue, par exemple, sur la légende d’un Rabelais viveur, buveur et
débauché, — écrivant sous l’empire de la boisson. Balzac s’est plusieurs
fois inscrit en faux contre cette tradition, dont on devine le présupposé :
l’annexion de l’inspiration artistique à une « fureur poétique » provoquée
par les dieux et qui — à l’instar de l’ivresse — ôte à l’écrivain la responsabilité et le contrôle de ce qu’il dit. Cohérent avec son rejet des doctrines
absolues en matière d’art, et désireux de libérer l’œuvre de Rabelais des
lectures néoplatoniciennes — qui s’apparentent, dans le cas de l’auteur de
Pantagruel, à des contre-sens —, Balzac a vanté au contraire la sobriété
de celui qu’il s’est choisi pour parrain
[17].
La présence de Rabelais dans l’œuvre balzacienne se manifeste — on
s’en serait douté — dès la
Physiologie du mariage, qui salue en Rabelais
le premier auteur à avoir posé la question de l’amour au quotidien, loin
des abstractions du néo-platonisme et des poncifs plus ou moins obscènes
sur l’infidélité chronique des femmes. Au début de 1831, alors qu’il prépare
La Peau de chagrin, c’est à nouveau Rabelais que Balzac désigne
comme son maître
[18]. Et au cours de cette même année 1831, la deuxième
édition de
La Peau de chagrin paraît dans un volume de
Romans et contes
philosophiques, avec une préface due à Philarète Chasles et que Balzac
lui-même a sans doute inspirée ; on y lit :
Rabelais, dans un autre temps, avait vu l’étrange effet de la pensée religieuse, qui,
à force de pénétrer la société, achevait de la dissoudre. L’âme, divinisée par le christianisme, avait tout envahi. Le spiritualisme effaçait la matière. Le symbole, l’idéalisation régnaient sans partage; pour un symbole, l’Occident s’était rué sur l’Orient. Il
dominait la poésie, qu’il réduisait à l’état de fantôme, en multipliant les personnifications allégoriques, en bannissant de son domaine les êtres vivants, la chair et le
sang humains. Rabelais s’arma d’un symbole pour faire la guerre au symbole.
Holà ! Messer Gaster, voici votre règne ! Tonnes pleines d’hypocras, bons
saucissons chargés d’épices, bombance gigantesque, culte de la Dive bouteille,
douce abbaye de Thélème, dont le rien faire est la liturgie ; venez !... Et dans une
épopée immense, donnez-nous l’apothéose de ce corps humain que l’on foule aux
pieds, [...] [19].
Dans un monde dominé par les abstractions religieuses et le spiritualisme,
Rabelais a entrepris de rendre leurs droits au corps, à la matière, au réel,
qu’il n’a pas craint d’élever au rang d’objets d’art. C’est encore ce que
Balzac — par la voix de son personnage Lousteau cette fois — saluera
dans Splendeurs et misères des courtisanes :
[...] cette femme [la Torpille] est le sel chanté par Rabelais et qui, jeté sur la
Matière, l’anime et l’élève jusqu’aux merveilleuses régions de l’Art : sa robe
déploie des magnificences inouïes, ses doigts laissent tomber à temps leurs pierreries, comme sa bouche les sourires ; elle donne à toute chose l’esprit de la circonstance ; son jargon pétille de traits piquants ; elle a le secret des onomatopées les
mieux colorées et les plus colorantes ; [...] [20].
Rabelais a montré que l’art pouvait naître de la peinture du réel quotidien. L’ambition de Balzac est la même, et les deux auteurs ont au demeurant été associés dans le dédain de ceux pour qui la littérature est seulement
l’affaire de l’esprit. Ainsi, Balzac a été de son temps traité de bourgeois et
considéré comme un renégat du romantisme. Lorsqu’il évoque la révolution littéraire provoquée par La Comédie humaine, Gautier écrit :
Jusqu’alors le roman s’était borné à la peinture d’une passion unique, l’amour,
mais l’amour dans une sphère idéale en dehors des nécessités et des misères de la
vie. Les personnages de ces récits tout psychologiques ne mangeaient ni ne
buvaient, ni ne logeaient, ni n’avaient de compte chez leur tailleur. Ils se mouvaient
dans un milieu abstrait comme celui de la tragédie. Voulaient-ils voyager, ils mettaient, sans prendre de passe-port, quelques poignées de diamants au fond de leur
poche, et payaient de cette monnaie les postillons, qui ne manquaient pas à chaque
relais de crever leurs chevaux; des châteaux d’architecture vague les recevaient au
bout de leurs courses, et avec leur sang ils écrivaient à leurs belles d’interminables
épîtres datées de la tour du Nord. Les héroïnes, non moins immatérielles, ressemblaient à des aqua-tinta d’Angelica Kauffmann : grand chapeau de paille, cheveux
demi-défrisés à l’anglaise, longue robe de mousseline blanche, serrée à la taille par
une écharpe d’azur.
Avec son profond instinct de la réalité, Balzac comprit que la vie moderne qu’il
voulait peindre était dominée par un grand fait, — l’argent, — et dans La Peau de
chagrin, il eut le courage de représenter un amant inquiet non seulement de savoir
s’il a touché le cœur de celle qu’il aime, mais encore s’il aura assez de monnaie
pour payer le fiacre dans lequel il la reconduit. — Cette audace est peut-être une
des plus grandes qu’on se soit permises en littérature, et seule elle suffirait pour
immortaliser Balzac. La stupéfaction fut profonde, et les purs s’indignèrent de cette
infraction aux lois du genre, mais tous les jeunes gens qui, allant en soirée chez
quelque dame avec des gants blancs repassés à la gomme élastique, avaient traversé
Paris en danseurs, sur la pointe de leurs escarpins et redoutant une mouche de boue
plus qu’un coup de pistolet, compatirent, pour les avoir éprouvées, aux angoisses
de Valentin, et s’intéressèrent vivement à ce chapeau qu’il ne peut renouveler et
conserve avec des soins si minutieux. Aux moments de misère suprême, la trouvaille d’une des pièces de cent sous glissées entre les papiers du tiroir, par la
pudique commisération de Pauline, produisait l’effet des coups de théâtre les plus
romanesques ou de l’intervention d’une Péri dans les contes arabes [21].
Et un peu auparavant, Gautier avait eu déjà cette déclaration significative :
Le style le préoccupait [Balzac] beaucoup, et il croyait sincèrement n’en pas
avoir. Il est vrai qu’alors [dans les années 1830] on lui refusait généralement cette
qualité. L’école de Victor Hugo, amoureuse du seizième siècle et du moyen âge,
savante en coupes, en rythmes, en structures, en périodes, riche de mots, brisée à la
prose par la gymnastique du vers, opérant d’ailleurs d’après un maître aux procédés certains, ne faisait cas que de ce qui était bien écrit, c’est-à-dire travaillé et
monté de ton outre mesure, et trouvait de plus la représentation des mœurs
modernes inutile, bourgeoise et manquant de lyrisme. Balzac, malgré la vogue dont
il commençait à jouir dans le public, n’était donc pas admis parmi les dieux du
romantisme, et il le savait [22].
Aux yeux des écrivains imbus de spiritualisme, Balzac était un bourgeois
parce qu’il évoquait la société de son temps, la vie quotidienne, la simple
existence — heureuse ou malheureuse — de tous les jours. On ne lui pardonnait pas non plus d’avoir écrit des romans qui désavouaient les personnages épris d’absolu qu’ils mettaient en scène. Cette myopie des
contemporains de Balzac est peut-être encore, d’ailleurs, la nôtre : le succès du romancier, aujourd’hui, tient à des lectures qui gauchissent La
Comédie humaine et transforment Louis Lambert et Balthazar Claës en
modèles, ou en doubles idéaux, de l’auteur.
Quant à Rabelais, il a souffert et souffre encore — pour les mêmes raisons — d’un ostracisme semblable. Certes, par crainte des anachronismes,
on ne le qualifie pas de bourgeois, mais on l’accuse — ce qui revient plus
ou moins au même du point de vue de ses contempteurs — de trivialité et
de bêtise. Robert Desnos, par exemple, s’est indigné en ces termes :
Le terme « scatologie » définit l’œuvre de Rabelais. Des idées vulgaires en un
style lourd et logorrhéen qui donne aux humains l’illusion de la richesse. L’esprit
le plus incroyablement fermé à la poésie, à la spéculation pure, et le moins apte à
comprendre l’amour : l’âme d’un défroqué qui s’est fait médecin ; le rire trivial,
non excusé par une irrévérence de surface, et qui révèle en Rabelais le personnage
le moins inquiet et le plus bête : voilà les défauts multiples d’une œuvre dont le
succès serait surprenant si la majorité des hommes n’était d’un niveau encore inférieur au sien [23].
Ceux qui ont refusé de sacrifier au règne de l’esprit et ont posé la
question de la possibilité du bonheur terrestre sont, selon l’époque où ils
ont vécu, taxés de stupidité ou assimilés à des bourgeois. Jusque dans les
dénigrements dont ils ont fait l’objet, Rabelais et Balzac se révèlent ainsi
étroitement apparentés. Et on les trouve là dans la meilleure compagnie
qui soit, celle de Molière, autre rejeton de Pantagruel honni par les beaux
esprits. Rabelais, Molière et Balzac forment dans l’histoire de la littérature française une lignée d’auteurs stupides, triviaux et bourgeois peut-être, mais qu’il est néanmoins permis de préférer à la lignée de ceux qui
les snobent et dont le génie littéraire n’apparaît pas nécessairement supérieur, poètes pétrarquisants de la Renaissance, romantiques du cénacle
hugolien et esthètes surréalistes du XXe siècle.
[*]
Facultés universitaires Notre-Dame de la Paix, Namur.
[1]
Cité et traduit par Madeleine Lazard,
Rabelais, Paris, Fayard, 1993.
[2]
À noter que ce goût pour les sciences occultes ne concerne pas les protestants, qui rejettent
cette curiosité. Selon Luther, non seulement la foi suffit, mais par surcroît le profane et le sacré
étant radicalement séparés, le premier ne peut prétendre atteindre le second.
[3]
René Nelli,
Érotique et civilisations, Paris, Weber, 1972, p. 113. L’œuvre latine de
Pétrarque évoquée par René Nelli est le traité
De secreto conflictu curarum mearum (1347-1353).
[4]
Voir par exemple au chapitre XXXII du
Tiers Livre les propos du médecin Rondibilis (la
femme n’est pas un être parfait et n’a pas été conçue comme telle).
[5]
Cité par Madeleine Lazard,
Rabelais l’humaniste, Paris, Hachette, 1993, p. 104.
[6]
C’est ainsi que certains critiques ont prétendu — non sans raison — que les grandes découvertes et les inventions scientifiques se firent, à l’époque, contre l’esprit humaniste. En fait, c’est
seulement de l’humanisme ficinien — et accessoirement du luthérianisme — qu’il s’agit ici.
[7]
Madeleine Lazard,
Rabelais, Paris, Fayard, 1993, p. 171.
[8]
« Le
Pantagruel, dictionnaire d’idées reçues ? »,
Revue d’Histoire littéraire de la France,
2000/5, p. 1267-1284.
[9]
Dans la
Declamatio in laudem medicinæ.
[10]
« Le sage se réfugie dans les livres des Anciens et n’y apprend que de froides abstractions ; le fou, en abordant les réalités et les périls, acquiert, à mon avis, le vrai bon sens ».
[11]
Essais, livre II, chapitre XII
(Apologie de Raimond Sebond).
[12]
La Comédie humaine, éd. dirigée par P.-G. Castex, Paris, Gallimard / « Bibliothèque de la
Pléiade », t. VII, 1977, p. 587.
[13]
Maurice Lécuyer,
Balzac et Rabelais, Paris, Les Belles Lettres, 1956.
[14]
La Silhouette, 3 octobre 1830.
[15]
Voir la « Lettre à Hippolyte Castille » publiée dans le journal
La Semaine du 11 octobre 1846.
[16]
Voir Charles de Spoelberch de Lovenjoul, H
istoire des œuvres d’Honoré de Balzac, Paris,
Calmann-Lévy, 1888, p. 430-431, et Maurice Lécuyer,
Balzac et Rabelais, ouvrage cité, p. 53.
[17]
« [...], chez nous Rabelais, homme sobre qui ne buvait que de l’eau, passe pour un amateur
de bonne chère, pour un buveur déterminé. Mille contes ridicules ont été faits sur l’auteur d’un des
plus beaux livres de la littérature française, le
Pantagruel » (
La Comédie humaine, éd. citée, t. XI,
p. 169.) On trouve des considérations analogues dans la préface de la première édition de
La Peau
de chagrin et à la fin du « Joyeulx prosne du curé de Meudon », dans les
Contes drolatiques. On
rapprochera ces propos des passages du
Traité des excitants modernes où l’auteur affirme que la
consommation d’alcool, loin de stimuler, diminue en fait les facultés créatrices.
[18]
Voir
La Comédie humaine, éd. citée, t. X, p. 43.
[20]
La Comédie humaine, éd. citée, t. VI, p. 442.
[21]
Souvenirs romantiques, éd. A. Boschot, Paris, Garnier Frères, 1929, p. 130-131 (édition
originale : six articles parus dans
L’Artiste entre le 21 mars et le 2 mai 1858). Passage cité
d’après l’édition du texte par Claude Book-Senninger,
Honoré de Balzac par Théophile Gautier,
Paris, Nizet, 1980, p. 70-71.
[22]
Souvenirs romantiques, ouvrage cité, p. 109.
[23]
Robert Desnos,
Nouvelles Hébrides (1922-1930), éd. M.-P. Daumas, Paris, Gallimard,
1978, p. 120.