2002
Revue d'Histoire Littéraire de la France
Comptes rendus
Par la vue et par l’ouïe. Littérature du Moyen Âge et de la Renaissance. Textes réunis par MICHÈLE GALLY et MICHEL JOURDE, ens éditions Fontenay/Saint-Cloud, 1999. Un vol. 23 × 15 de 191 p.
Le dessein de ce volume, qui se présente comme un recueil de huit communications, est expliqué dans l’avant-propos de Michèle Gally et Michel Jourde : il
s’agit, à travers l’oreille et la vue considérées comme modèles de la relation de
l’homme à la vérité, de définir la singularité de l’objet littéraire. L’étude des rapports entre le chant et l’image conduit à interroger le statut de la poésie (à laquelle
quatre articles sont consacrés). Les quatre autres articles se partagent les textes
dramatiques, en cherchant à comprendre comment le théâtre donne forme sensible
à des réalités invisibles, et les textes narratifs, qui sont l’occasion de mettre à jour
les incertitudes liées aux sens. Christopher Lücken (« L’écho du poème », p. 25-58) étudie dans la fable de Narcisse les métamorphoses d’Écho qui font apparaître
le remplacement de la voix par l’image jusqu’à ce que s’impose Écho, à la
Renaissance, comme une figure emblématique de la poésie. Dans sa communication intitulée « Une poésie sans musique ? » (p. 59-78), Michèle Gally s’intéresse
au passage des poèmes sans musique des trouvères d’Arras à la parole grinçante
de Villon qui signe le décès de la poésie lyrique. Jean-Charles Monferran s’interroge sur la réalité ou le mythe de la « Rime pour l’œil » (p. 79-95), et Véronique
Denizot (« Argus et l’ekphrasis chez Ronsard », p. 97-108) analyse comment, dans
la description qu’il consacre au bouclier de François de Guise, Ronsard conduit
l’éloquence poétique à métamorphoser le monstre en vision lumineuse. Étudiant
les mystères de la Passion (« Veoir l’invisible au théâtre »), Véronique Dominguez
montre que c’est l’explication allégorique du mystère de l’Incarnation qui donne
sa signification à la forme cyclique de ce théâtre, et Bénédicte Louvat (« Le
théâtre protestant et la musique ») souligne combien, dans le théâtre protestant, la
place accordée à la musique prévaut sur les images bannies. En préférant le cantique au chœur hérité des anciens, les protestants tendent à confondre le prêche
avec la littérature, si bien que leur dramaturgie « innove entre l’esthétique de la
tragédie et celle de la poésie religieuse »
[1]. Isabelle Hersant (« Sens abusés, sens
éduqués ») analyse une « beffa »,
Il Grasso legnaiuolo, de Manetti, qui substitue
à l’illusion la connaissance par les sens. Elle montre avec beaucoup d’ingéniosité
que la nouvelle est mise en récit des moyens et des enjeux de la perspective (à travers les enchaînements logiques et les effets de symétrie). Mais elle aurait dû faire
précéder son analyse d’un résumé clair de la nouvelle. Michel Jourde s’intéresse
aux Sirènes, plaisirs des oreilles, et aux Gorgones, plaisirs des yeux du
De
Transitu de Guillaume Budé. Sirènes et Gorgones sont les figures du monde tel
qu’il s’offre aux sens corporels avant la conversion rendue possible par le Christ.
Il conclut son étude sur l’idée d’une écriture qui se veut réponse aux malheurs du
temps (l’affaire des Placards) et fondée sur la présence forte du signataire. Ce
volume offre ainsi une lecture passionnante, par la richesse et la diversité de ses
analyses, qui ouvrent des perspectives tout à fait neuves.
BÉNÉDICTE BOUDOU.
TOMASO GARZONI, L’hospidale de’ pazzi incurabili. L’hospital des
fols incurables. Traduit par FRANÇOIS DE CLARIER. Texte et traduction
princeps présentés et commentés par ADELIN FIORATO. Honoré
Champion, « Textes de la Renaissance », 45. Paris, 2001. Un vol. de
453 p.
La Folie-Renaissance a pris diverses figures depuis la Nef des fous de
Sébastien Brant, à l’extrême fin du XVe siècle, jusqu’aux bouffons de Shakespeare
dans les premières années du XVIIe, en passant par l’« incontournable » Éloge de
la Folie d’Érasme de Rotterdam, la folie subversive du « gros fou luthérien » du
Docteur Murner, les fous et la « folle » syntaxe du discours rabelaisien, la
« fureur » mélancolique du Roland de l’Arioste, la folie mégalomaniaque et paranoïaque du Don Quichotte de Cervantès, la folie facétieuse de l’Eulenspiegel de
Fishart, toutes les folies ou maladies d’amour qui peuplent les pastorales européennes de l’époque comme un grand nombre de traités médicaux. La tentation
était grande, pour certains auteurs, de rassembler dans un cadre fixe (ou mobile)
toutes les folies du monde, d’abord, parce que, selon l’Écriture, le nombre de fous
est infini, ensuite parce que, ne reculant pas devant cette audacieuse métaphore
(ou métonymie, si l’on préfère), ces auteurs identifiaient le fol aux multiples
visages à la créature humaine, dans ses diverses, contradictoires ou paradoxales
attitudes vitales : l’Alsacien Brant enfermait ses fous dans une nef, nouvelle arche
de Noé, voguant à l’aventure sur le Rhin, Érasme, par le truchement de Moria,
haranguait ceux qui s’étaient regroupés au pied de la chaire de la déesse « morosophe ». Dans la dernière partie du siècle, c’est un Italien de Vénétie, Tomaso
Garzoni, qui choisit le cadre à la fois réel et symbolique d’un hôpital de Venise,
pour y rassembler, en trente discours, présentés sous la forme d’un inventaire
exhaustif et méticuleux, tout ce que l’on peut imaginer (ou ce qu’il y a effectivement) d’irrationnel, d’absurde, d’anormal, non seulement dans la grande cité du
nord de l’Italie, voire dans le bassin du Pô, l’Émilie-Romagne, la Lombardie,
l’Italie centrale (et même encore plus loin), mais dans le vaste monde « comme il
va » (ou plutôt comme il ne va pas !).
Cet inventaire de « l’hospital des fols incurables », présenté aujourd’hui dans
sa double version — celle, originale, de Garzoni, dans cet italien vénitien de la fin
du XVIe siècle, et la traduction française qu’en a faite, dans le premier quart du
XVIIe, un certain François de Clarier, « sieur de Longval, Professeur ez Mathématiques, et Docteur en Médecine » — n’avait pas donné jusqu’ici matière à de très
nombreux travaux, même si l’œuvre fameuse du greffier-collectionneur est très
souvent citée, ainsi que celle qui lui fait pendant et qui témoigne d’un bel esprit de
suite chez notre auteur, Le théâtre des divers cerveaux du monde, auquel tiennent
place, selon leur degré, toutes les manières d’esprit et humeurs des hommes, tant
louables que vicieuses, deduites par discours doctes et agreables (selon la traduction de Gabriel Chappuys de 1586, d’après la version italienne originale de 1583).
Les deux versions de L’hospital nous sont présentées et commentées par l’italianiste Adelin Fiorato, grand spécialiste du XVIe siècle italien : texte original sur la
page de gauche, traduction française sur la page de droite. Des notes précises et
précieuses, réparties en bas de chacune de ces pages, fournissent au lecteur
moderne tout ce qui lui est utile de savoir, tant sur les sources littéraires que sur
les documents historiques ou archivistiques, les particularités lexicographique et
stylistiques de la langue de Garzoni et sur les caractéristiques de la version française. D’ailleurs l’Introduction consacre d’assez nombreuses pages à l’étude du
texte, dans l’édition princeps italienne (celle de 1586, qui sera suivie de neuf
autres jusqu’en 1617), insistant en particulier sur la phonétique, la morphologie et
le lexique régionalistes, comme à celle de la traduction française (dont il existe
deux éditions, toutes deux parisiennes, toutes deux de 1620).
À un texte, qui pourrait paraître déconcertant et même ennuyeux (en raison des
répétitions fatales du propos, d’un « discours à l’autre », de son caractère didactique, des très nombreuses allusions à des personnages, des événements, des
œuvres ou des coutumes ignorés de la plupart des lecteurs d’aujourd’hui), l’éditeur a su redonner vie par la finesse de ses analyses et la mise en perspective de
toutes ses implications, idéologiques, satiriques, morales, réformatrices, dosant
dans les meilleures proportions ce qui a trait à la couleur locale et à la base réaliste de cet hôpital des fols incurables, enraciné en un lieu précis, et ce qui ressortit à une vision philosophique plus large, n’hésitant pas à faire comparaître, à côté
des contemporains ou prédécesseurs italiens de Garzoni, les tenants de la riche littérature joco-sérieuse et morosophique de la Renaissance, sans oublier nos
contemporains, comme Michel Foucault, Carlo Ossola, Paolo Cherchi, et quelques
autres, qui ont œuvré sur la Folie-Renaissance et rencontré sur leur chemin plus
d’une fois l’auteur de L’Hospidale.
JEAN-CLAUDE MARGOLIN.
Benedetta Papàsogli, Volti della memoria nel « Grand Siècle » e
oltre, Roma, Bulzoni, 2000,343 p.
Après Le « fond du cœur ». Figures de l’espace intérieur au XVIIe siècle
(Champion, « Lumière classique », 2000 [1991]), Benedetta Papàsogli poursuit
son exploration de l’intériorité à l’âge classique avec cet ouvrage consacré à la
mémoire. Contre le préjugé qui pourrait voir dans le Grand Siècle un « trou noir »
entre l’âge des artes memoriae et la célébration moderne de la mémoire affective,
l’auteur s’emploie à révéler l’importance de la mémoire dans la culture classique,
et notamment dans les analyses des moralistes.
La mémoire appartient en effet aux puissances d’illusion que dénoncent ces
derniers : auxiliaire de l’imagination et des passions, elle concourt à faire de la
conscience la dupe du cœur — la mémoire affective, de même, se signalera par
son caractère imprévisible et incontrôlable. B. Papàsogli s’attarde notamment sur
le texte important et trop méconnu de François Lamy, De la connaissance de soimême, et sur son analyse des pensées « sourdes et clandestines », dans lesquelles
elle décèle une préfiguration des notions de mémoire affective, mais aussi de l’inconscient. De plus la mémoire, en tant qu’elle est sentiment de l’écoulement du
temps, joue un rôle dans l’effritement des passions : c’est l’une des causes de l’inconstance tant stigmatisée par les moralistes. Quand les travaux existants ont privilégié l’aspect anthropologique et l’aspect rhétorique dans l’analyse de la
mémoire au XVIIe siècle, l’auteur pour sa part met en lumière sa dimension éthique.
Cette intuition novatrice sous-tend l’ensemble de l’ouvrage, qui s’organise en
trois temps. Une première série de chapitres, qui s’articule autour du rapport entre
mémoire et savoir-vivre, examine les liens qu’elle entretient avec la félicité et avec
la sociabilité. Tandis que d’un côté une littérature religieuse voire mystique prône
l’oubli, qu’elle oppose à la conscience de soi qui caractérise l’amour-propre, une
littérature plus profane valorise l’art du souvenir qui apparaît comme l’ultime
forme, la plus solitaire et la plus inaliénable, du divertissement. La seconde partie
s’attache au statut de la mémoire dans quatre œuvres majeures du Grand Siècle,
Cinna, La Princesse de Clèves, les Pensées et le Télémaque, pour explorer le lien
entre mémoire et valeurs morales. La dernière partie quant à elle élargit l’enquête
vers les œuvres que l’on tient communément pour des anticipations de la conception moderne de la mémoire (Prévost, Rousseau, Chateaubriand). Mais au lieu de
les expliquer par leurs avatars postérieurs (romantiques), l’auteur les lit, et les
éclaire, en contrepoint des œuvres du XVIIe siècle, montrant comment leur
réflexion sur la mémoire s’ancre dans la culture propre à l’âge classique. Elle
révèle ainsi chez Prévost, Rousseau et Chateaubriand les traces d’une nature
éthique, voire d’une spiritualité, de la mémoire.
Si cette réévaluation du statut de la mémoire à l’âge classique se signale d’abord
par l’éclairage novateur porté sur sa dimension morale, l’on est également sensible
à l’ampleur et à la finesse des analyses textuelles, qu’elles s’exercent sur des
œuvres-phares ou sur les ouvrages, plus méconnus, des moralistes et des spirituels.
BÉATRICE GUION.
ROBERT CHALLE, Journal du voyage des Indes Orientales. A
Monsieur Pierre Raymond. Relation de ce qui est arrivé dans le
royaume de Siam en 1688. Textes inédits publiés d’après le manuscrit olographe par JACQUES POPIN et FRÉDÉRIC DELOFFRE. Genève,
Droz, « Textes littéraires français », 1998. Un vol. 11,5 × 18 de
477 p., ill. ISBN 2-600-00272-3.
En 1996, avec l’édition de ses Mémoires dans la collection des Textes littéraires français chez Droz, on pouvait croire que les œuvres complètes de Robert
Challe (1659-1721) étaient désormais offertes sans lacune à un lecteur qui n’en
finissait pas de s’étonner depuis la première édition des Illustres Françaises en
1959. Il n’en est rien. La publication deux ans plus tard, dans la même collection,
du Journal du Voyage des Indes Orientales (p. 35-300) et de la Relation de ce qui
est arrivé dans le royaume de Siam en 1688 (p. 309-337) rouvre le dossier de cet
étonnant auteur. La découverte par Jacques Popin, à la Bayerische Staatsbibliothek
de Munich, d’un manuscrit autographe inédit de Challe (Cod. gall. n° 730) constituait un événement capital qu’il avait aussitôt présenté dans la RHLF (1989,
p. 1030-1031).
L’édition qui nous est donnée est à la hauteur de cet événement. Le texte du
Journal retrouvé à Munich ne représente qu’une fraction, moins de la moitié, du
texte de l’édition de 1721, publié par Frédéric Deloffre et Melâhat Menemencioglu
en 1978 au Mercure de France. Mais c’est surtout le fond et la forme qui en diffèrent. Pour bien mesurer cette différence, ses conséquences sur l’histoire des idées au
tournant des dix-septième et dix-huitième siècles, ses enseignements sur l’esthétique
de Challe, autant que sur sa métaphysique, le lecteur dispose d’un appareil critique
impeccable. Un avant-propos, un commentaire sur l’édition et une introduction
décrivent le manuscrit retrouvé, le situent par rapport à l’édition de 1721, présentent
les circonstances historiques de l’expédition à laquelle Challe est mêlé comme
« écrivain » (sorte de secrétaire du bord) de l’Écueil, navire de la Compagnie des
Indes, du 24 février 1690 au 20 août 1691. Un substantiel dossier (p. 341-396) complète les abondantes notes explicatives. Sa partie la plus remarquable (Appendice 1)
remplace d’impossibles variantes, qui ne suffiraient pas à rendre compte de la différence entre la version manuscrite de Munich et la version imprimée de 1721, par
une comparaison minutieuse et éclairante entre ces deux versions. Divergences
dans le calendrier, embellissement du statut social et amplification du rôle historique du narrateur, qui de témoin effacé devient héros entreprenant, insertions de
récits romanesques, digressions philosophiques, transformation du destinataire
privé, l’oncle Pierre Raymond, en « lecteur » avec qui l’auteur dialogue, autant
d’éléments soigneusement analysés qui permettent de saisir la mutation opérée en
trente ans entre l’« écrivain » de bord et l’écrivain Challe. Entre temps, toujours
sous l’anonymat mais sans jamais renoncer au mérite d’auteur, le neveu de Pierre
Raymond a écrit et publié deux romans, la Continuation de l’histoire de l’admirable Don Quichotte de la Manche et Les Illustres Françaises, rédigé, sans le
publier, un traité déiste sous forme de controverse avec le Père Malebranche, les
Difficultés sur la religion, rédigé des Mémoires, longtemps inédits aussi, entretenu
une correspondance avec les rédacteurs du Journal littéraire de La Haye.
De cette évolution, vécue entre le déclin du règne de Louis XIV et les dernières années de la Régence, ne ressortent que mieux les constantes psychologiques et morales de l’auteur. L’inquiétude métaphysique du voyageur de trenteetun ans, déjà durement éprouvé par l’expérience, déçu dans son ambition sociale
et financière, nourrit la quête spirituelle du révolté et fonde la doctrine du philosophe. Même la complexité de son attitude à l’égard de l’anonymat et du public
est éclairée par le roman bibliographique que constitue l’histoire de l’attribution
du manuscrit de Munich (p. 11-16). On comprend alors pourquoi on a si longtemps ignoré qui était le véritable auteur du Journal à Pierre Raymond, c’est qu’il
porte une signature, celle de Paul Lucas, un authentique voyageur (1664-1737) qui
n’est jamais allé aux Indes et dont le premier ouvrage date de 1703. Non content
de préserver farouchement son secret, le penseur clandestin a, de sa propre écriture, déguisé son Journal de voyage comme le romancier prête des masques à ses
personnages.
Quant à la Relation de ce qui est arrivé dans le royaume de Siam en 1688, on
la croyait disparue. Elle est copiée de la main de Challe et reliée à la suite du
Journal dans le manuscrit de Munich. C’est un inédit qui trouve naturellement sa
place comme dernier chapitre de l’édition présente. Il s’agit en effet d’une variante
d’un type particulier que l’« écrivain » de l’Écueil annonce, le 19 mars 1691, au
folio 133 v° : « Je vous ai tant parlé des affaires de Siam que je suis honteux de
vous en parler encore mais je ne puis m’en dispenser. Il repasse avec nous en
France un nommé M. de La Touche lieutenant qui était dans ce royaume pendant
les troubles, et qui même a été fait prisonnier. Il a fait une Relation de tout et j’ai
fait en sorte de l’avoir : vous la trouverez à la fin de ce Journal-ci. J’en avais vu
d’autres que je vous destinais, mais celle-ci étant selon moi la plus régulière, je la
préfère à toutes les autres sans y avoir changé un seul mot ». À cet endroit du
Journal Challe fournit même les quelques mots siamois indispensables à la lecture
de la Relation.
Le lecteur de l’édition critique les retrouve dans un utile lexique (p. 398-419)
avec les termes de marine, les « termes de relation », les mots sortis de l’usage
actuel, les expressions propres à Challe, ou comportant des particularités orthographiques, morphologiques ou phonétiques. Enfin la bibliographie et un index des
noms et des thèmes complètent les outils qui permettent au lecteur, comme le souhaitent les auteurs de l’édition, de découvrir « un texte aisément lisible, mais gardant
la fraîcheur qu’il a dans le manuscrit original ».
GENEVIÈVE ARTIGAS-MENANT.
GABRIEL GIRARD (abbé), La Justesse de la langue françoise ou les
différentes significations des mots qui passent pour synonimes.
Texte établi, présenté et annoté par MARIA GABRIELLA ADAMO.
Fasano-Paris, Schena-Didier Érudition, « Biblioteca della ricerca :
Linguistica », n° 8,1999. Un vol. 14 × 21 de 280 p.
C’est dans le sillage du dictionnaire de synonymes de l’abbé Girard (1677-1748) — 1re édition 1718, nombreuses rééditions, réimpressions et imitations à
partir de 1736 — que se produisent au XVIIIe siècle un véritable engouement pour
la synonymie et une polémique autour de la question s’il existe en français de
« vrais » synonymes, interchangeables, ou bien s’il s’agit de termes, appelés
aujourd’hui parasynonymes, qui expriment des nuances parfois bien sensibles
d’un même signifié.
Ce dictionnaire, au moins dans son édition princeps de 1718, celle qui, à juste
titre, est reproduite par Mme Adamo, compte tenu de l’impact historique qu’elle a
exercé, n’est pas exhaustif du tout. Citons au hasard l’absence des couples acteurcomédien, batelier-marinier, charité-bienfaisance, galimatias-amphigouri, habillervêtir, ignare-ignorant, luxation-foulure, secret-mystère, zézayer-bléser, etc., ou des
triades comme face-figure-visage, briser-casser-rompre… Le couple insinuerpersuader, enregistré par l’auteur, aurait pu former un « ménage à trois » en
accueillant le verbe convaincre.
D’autre part, certains synonymes ont disparu depuis le XVIIIe siècle : attaché
n’existe plus comme équivalent d’avare, amant n’a plus le sens de : qui aime et est
aimé. Le sens du mot charme s’est considérablement élargi en français moderne,
animal privé est remplacé aujourd’hui par animal domestique; le roman est actuellement un genre littéraire qui déborde le cadre de « la description d’une vie illustre
ou extraordinaire ». Cela ne veut pas dire que la réédition du dictionnaire de Girard
serait inutile aujourd’hui et qu’il vaudrait mieux s’adresser à un des bons répertoires modernes de synonymes. Non, cette Justesse de la langue françoise, précédée de l’important Discours préliminaire du « grammairien philosophe », nous
offre une précieuse vue synchronique sur l’état du lexique français à l’époque de la
Régence. En outre, l’abbé Girard a été le chef de file d’une longue lignée de lexicographes et sa méthode semble anticiper sur les tendances les plus modernes de la
lexicologie et de la sémantique. Nous savons donc gré à Mme Adamo de cette édition fort soignée, basée sur des critères scientifiques inattaquables, accompagnée
d’un apparat critique agile, non suffocant, et d’une Introduction substantielle qui
aborde la personnalité et la production de l’auteur, les problèmes de la synonymie
et la fortune critique du Dictionnaire.
JEAN-PAUL DE NOLA.
Voltaire et ses Combats, sous la direction de ULLA KÖLVING et
CHRISTIANE MERVAUD, Voltaire Foundation, 1997. Deux vol. de 16 ×
23,5 de 1610 p.
Ces volumes rassemblent les actes d’un imposant congrès tenu à Oxford et
Paris pour le tricentenaire de la naissance de Voltaire par les spécialistes du monde
entier. Il est impossible de rendre compte ici de chacune des 136 communications
qui abordent, sous tous les angles, les nombreux domaines de la création voltairienne, et dont chacune a été individuellement dépouillée dans la bibliographie
annuelle de la Revue d’Histoire Littéraire de la France (1998, n° 5). Les organisateurs ont marqué eux-mêmes les différents axes de la recherche actuelle en ordonnant les interventions autour de onze thèmes clefs. La première partie, « Les
modèles anglais » (7 interventions), décline, entre autres, les relations du philosophe avec Newton, Shakespeare et les déistes anglais. La deuxième section, plus
nourrie, « Formes du combat voltairien » (22 interventions), s’attache aux rapports
complexes de la littérature voltairienne et de la lutte philosophique, et met en
valeur l’extraordinaire créativité de la polémique voltairienne. La troisième partie
(7 conférences) étudie « l’approche alphabétique », si caractéristique du génie de
l’auteur qui voulait tout mettre en dictionnaire, et du goût de son temps. Après une
quatrième partie, plus brève (6 communications), consacrée aux « Stratégies et
statuts de l’homme de lettres », qui suit les méandres de l’édition et de la clandestinité, les onze contributions de la cinquième partie analysent les notions de
« Justice et Tolérance », leur théorie et pratique dans le célèbre Traité et les
fameuses « affaires ». La sixième partie, « Voltaire et l’Infâme » (4 communications), montre les tensions du discours voltairien entre récupération du langage
chrétien et élaboration de modèles étrangers, notamment confucéen. Le septième
ensemble, « Voltaire défenseur de Dieu » (6 intervenants), évoque la religion de
Voltaire et sa lutte contre l’athéisme militant de son temps. La huitième partie, très
riche, regroupe 26 communications consacrées aux « Ennemis et alliés » de
Voltaire : elle traite aussi bien de Pascal que de La Beaumelle, de Rousseau et
Montesquieu que des hypothétiques « frères » en philosophie. Le neuvième
ensemble, riche de 21 conférences, s’attache aux « polémiques de la postérité », en
France (Mme de Genlis, Sade, B. Constant, Balzac, Barbey, etc.), et partout en
Europe (Espagne, Allemagne, Angleterre, Italie, Russie etc.), tandis que le dixième,
« Philosophie de l’histoire et histoire philosophique », fort de 17 exposés, aborde
les objets, les conceptions et les pratiques de l’écriture historique voltairienne ainsi
que sa réception et éventuelle continuation par ses émules. Enfin, la onzième section, qui regroupe près d’une dizaine de communications sur « Théâtre et propagande philosophique » s’attarde sur les réformes voltairiennes de la scène et du statut des gens de théâtre ainsi que sur la place ambiguë qu’occupe la « philosophie »
dans son œuvre dramatique. Cette diversité de thèmes comme la diversité d’approches (les schémas quantitatifs voisinent avec les analyses textuelles et les mises
en perspective historiques) bâtit un ensemble fragmentaire qui constitue un état des
lieux de la recherche sur Voltaire, un labyrinthe à travers lequel un index des personnes et des œuvres et une table des matières lumineuse viennent guider le chercheur, qu’il soit ou non un spécialiste de Voltaire.
G. MÉTAYER.
Correspondance de Mme de Graffigny, tome VI, 23 octobre 1744-10septembre 1745, lettres 761 à 896, préparé par P. BOUILHAGUET,
J. CURTIS et J. A. DAINARD sous la direction de ce dernier. Oxford, The
Voltaire Foundation, 2000. Un vol. 16 × 24 de 638 p. ISBN 0-7294-0735-7.
Après sept années de séparation, les lettres de Mme de Graffigny à l’ami de
cœur Panpan Devaux sont plus longues que jamais
[1], tendres, confiantes, naturelles, quelquefois agacées et souvent crues. Elles sont prêtes à partir chaque mercredi soir et chaque dimanche soir, avec souvent un troisième courrier le vendredi.
Leur annotation remplit toujours de la même admiration pour la foule d’allusions
élucidées à des faits ou à des personnes. Les éditeurs ont un peu réduit la part des
lettres de Devaux dans les notes, ce qui concentre mieux l’attention sur celles de
Françoise et allège l’apparat. Une coquille :
Les Matinées de Cythère pour
Les
Matines comme second titre de
La Nuit et le Moment (162, n. 8).
L’épistolière se débat toujours dans d’inextricables difficultés financières,
Panpan la tire d’affaire une fois de plus (365) ; sa santé est toujours déplorable :
« Je mourus hier, mon ami, c’est ce qui m’empêche de t’écrire » (67) ; « il fait
vilain dans [s]on estomac » (460), elle craint un cancer (293) ou l’apoplexie (785).
« J’ai eu la vilaine camarde toute la journée devant les yeux » (186). Elle ne nous
épargne rien de sa constipation soignée aux pruneaux (144) mais se reproche d’inquiéter Devaux : « Il y a de la cruauté dans la confiance » (290). Pour raffermir
cette santé, Doudou Valleré lui loue, comme « bouquet » pour sa fête, un jardin où
il n’ira même pas pour ne pas faire jaser (291). Désenchantée en amour aussi, elle
a ce bilan : Desmarest était « insupportable par son insensibilité, [Doudou] par sa
sensibilité » (275).
Elle fait toujours une chronique animée de l’actualité, avec des détails sur le
racolage scandaleux des recrues (191-192) ou sur le remplacement des chandelles
par les nouveaux réverbères à huile pour un meilleur éclairage des rues (21 février
1745, p. 205). On apprend que l’été 1745 a été pourri et glacial (435,453,488,
527). Elle raconte les retours triomphaux de Louis XV après la maladie de Metz
et après Fontenoy (48,578), ce qui nous fait connaître ses préférences politiques :
Louis XV « passe Louis XIV de la tête » (579), mais Henri IV demeure « le
meilleur, le seul roi que je reconnaisse » (48) : ce légitimisme de la Lorraine est
peut-être renforcé par la crainte de voir ses lettres ouvertes. Véritable courtier ou
« colporteuse » des lettres (134), elle fournit les nouveautés à Panpan, à charge
d’en distribuer plusieurs exemplaires dont un pour la cour de l’électeur palatin à
Mannheim contre rétribution. On débroche les trop gros livres (121) pour tromper
le chancelier.
Elle continue ses comptes rendus des nouvelles pièces mais ne va plus au
théâtre à partir de la Saint-Martin (11 novembre) 1744 « par belle misère » (218)
qui la prive des six livres nécessaires. Elle ne retourne à l’Opéra-Comique pour
deux parodies que le 27 février 1745 (81) et à la Comédie-Française le 12 mars
pour Le Médecin par occasion de Boissy. Platée où « Rameau s’est surpassé » fait
courir tout Paris à Versailles à partir du 3 mars 1745, mais Graffigny doit se
contenter de lire le livret. Elle regrette le théâtre de la Foire suspendu par arrêt du
Conseil le 5 juin 1745 : il la « divertissait sans [l’]appliquer ni [l]’émouvoir »
(402).
Les dîners du Bout-du-banc d’abord languissants et peu réguliers cessent tout
à fait (30 mai 1745, p. 393) : la Quinault est malade, manque d’argent et redoute
les querelles entre Duclos et Caylus.
Mme de Graffigny se rabat sur les romans : elle lit la Continuation de Don
Quichotte de Filleau et Challe en la croyant de Cervantès (rééd. de 1741,7,150,
436), nous apprend que Marivaux est « désolé » de la XIIe partie apocryphe de
Marianne parue en 1745 à Amsterdam (173), juge Thémidore de Godard d’Aucour
« plein de sottises » et indigne de Devaux et de Mannheim (178). On découvre une
Graffigny femme des Lumières dont l’Esprit d’Helvétius — « le Génie » — met
l’âme « en extase » quand il le lui résume ; elle approuve son matérialisme et
trouve Locke grand de l’avoir inspiré (96,98). Voltaire aurait pillé trois de ses tragédies condamnées au feu pour faire son Brutus (125). L’enseignement des sensualistes se retrouve dans une belle formule : « notre esprit n’est qu’une mémoire
déguisée » (549), l’imagination n’existe pas. Aussi est-elle faite pour apprécier
l’Histoire naturelle de l’âme de La Mettrie (564). Elle se passionne pour l’édition
française de la Cyclopaedia de Chambers d’après la Préface publiée par le
Mercure de juillet-août 1745 (527). Elle ouvre ses lettres aux arts figurés, Chardin
(145), le Salon de 1745 (577), où La Tour « empêche de regarder les autres ».
L’année est parcourue de réflexions sur la poétique et sur les formes littéraires.
D’abord l’art épistolaire : on n’y « parle que de la main » (27), « si bas » que la
fâcheuse devant laquelle Mme de Graffigny continue sa correspondance — Mme
Decamps dont elle trouve la tendresse suspecte — n’entendra pas (72) : « voilà
comme j’aime la causette » (106). L’épistolière s’interroge sur les causes de l’intérêt du public pour les lettres, et les trouve dans l’« amour de la vérité » augmenté de la « curiosité de pénétrer dans les secrets »; la condition sociale n’y fait
rien, voir le succès de celles de Paméla (327-328). La correspondance nécessite
toujours de nouveaux codes : aux surnoms pratiqués depuis le début s’ajoute celui
de « la Merluche » pour Voisenon (225), Panpan devient « Teutatès » (144), le
Médecin, c’est Louis XV, sa « femme », c’est la Pompadour, « jolie comme le
jour, de l’esprit, du talent » (251), dont le nom suscite évidemment bien des jeux
de mots : le roi est « bon chrétien », puisqu’« il ne fait usage que de poisson en
carême » (276). Les deux correspondants décident de ne parler de choses délicates
que sur leur dernier feuillet, ou sur un « petit chiffon », de manière à pouvoir les
détruire facilement, ce qui nous prive de quelques apostilles croustillantes. La correspondance familière permet toujours beaucoup d’expressions pittoresques, créations très modernes (« superoccupation », 183) ou cocasses : son emploi du
temps : « la lèverie, l’habillerie, la messerie » (156) — notre philosophe est très
assidue aux services religieux; « bertauderie » à propos de Cénie : « chose mal
tondue » (Littré) ; lotharingismes bien sûr : « ribon ribaine » (60,226,513) : bon
gré, mal gré ; « mirlifiché » (210, couvert de colifichets). Le « peuh » qui vise
Devaux p. 363 ligne 2, « lecture incertaine », doit sûrement être lu comme l’adjectif lorrain « peut », vilain.
Le débat s’élargit à l’esthétique : Devaux qui place la poésie bien au-dessus de
la prose a un faible pour Bernis, Graffigny attaque la bouquetière (7). Elle a
d’abord une bonne opinion de Desfontaines qui est sévère justement pour Bernis
(24 et passim), mais remarque vite qu’il « ne loue et ne blâme que par intérêt »
(13 janvier 1745, p. 151). Devaux est partisan de l’enthousiasme, Graffigny de la
raison, de la sobriété (50) ; pour Devaux, le théâtre est « le seul chemin de la
gloire » : son amie lui répond, vérifiant la thèse de Sylvain Menant, que « ce n’est
plus le temps des Icares » et lui conseille d’écrire un roman philosophique, ou des
maximes, ou, garantie de succès, des lettres, dont leur correspondance sera la
matrice (519) ; pour elle, si elle avait une ambition, « ce ne serait pas d’être
Mme Deshoulières, mais bien Mme de Lafayette » (549) ; lui, lui recommande
avec aussi peu de succès d’écrire ses Mémoires (534). Elle affirme n’écrire ni pour
le plaisir — c’est un effort pour elle — ni pour la gloire, mais pour vivre; elle se
taira après Cénie et Zilia (532).
Le Poème de Fontenoy, la facilité de Voltaire qui lui permet de le publier douze
jours après la bataille et de l’enrichir d’édition en édition qui se succèdent presque
tous les jours, occupent l’épistolière pendant deux mois (25 mai-20 juillet 1745,
p. 385-484). Elle répond à ses détracteurs, dont Panpan : « c’est le siècle de l’esprit que le nôtre, et non pas du jugement » (464). Au théâtre « on est tout vin de
Champagne, on veut du bref, du bref » (58), c’est pourquoi elle se livre avec la
Quinault (58,490) à la « recommencerie » (228) des Portraits de Panpan, trop
lents, trop longs (58) ; puisque ce « double chien de paresseux », « ce cul de
plomb » (94) ne corrige rien, c’est elle qui « éternue » une scène qui lui vient
spontanément ; cette « pénélopade » (70) ou « pénéloperie » (274) la tient jusqu’au 22 mars 1745; ensuite elle s’emploie, toujours avec le soutien de Quinault
cadette, à la faire accepter par les comédiens, Grandval, la Gaussin qui garde le
manuscrit pour retarder la pièce (20 juillet 1745, p. 483).
La période est décisive pour l’œuvre de l’« autrice » (176) : elle termine le
2 novembre 1744 sa Nouvelle espagnole sur un canevas de Caylus qui paraît en
mars 1745 dans le Recueil de ces Messieurs dont elle identifie pour nous les
auteurs (248), achève le 2 février 1745 La Princesse Azerolle qui paraîtra en
novembre 1745 dans Cinq contes de fées. Sur ses deux entreprises essentielles,
elle entretient le mystère en multipliant les codes : elle travaille tous les matins dès
sept heures à quelque chose « qui n’est pas l’autre chose » (2 juin 1745, p. 396 et
406) ; la Quinault est la seule à connaître sa pièce dont elle trouve les vers « durs »
(505) : elle lui conseille de la récrire en prose, l’intéressée s’exécute à regret, car
la « cadence » lui est naturelle (505). Devaux intrigué lui réclame cette Cénie, elle
lui en soumet un fragment le 6 août 1745 (520). « L’autre chose », les Lettres
d’une Péruvienne encore dénommées Zilie, commencée en février, elle ne veut
rien en dire ni en montrer à Panpan (339). Pour qu’il l’aide à son tour à s’en tirer,
elle lui en adresse le début (18 août, p. 540) et le plan de la suite (22 août, p. 547)
qu’elle ne suivra pas (Zilie y épouse Aza). Devaux qui n’aime pas le « goût du
style oriental » trouve Zilie « extrêmement intéressante » (542).
Les éditeurs canadiens ont désormais publié le tiers des 2 500 lettres conservées à Yale. Encore beaucoup de découvertes et de plaisirs en vue.
LAURENT VERSINI.
ANNE ELISABETH SEJTEN, Diderot ou le défi esthétique. Les écrits de
jeunesse, 1746-1751. Paris, Vrin, coll. « Essais d’art et de philosophie », 1999. Un vol. de 13,5 × 21,5 de 223 p. Ill.
Anne Elisabeth Sejten opère un parallèle intéressant entre deux mondes en
crise, le siècle des Lumières, qui assista à l’écroulement du grand récit christique
sur le salut des âmes, et le nôtre, qui a vu également s’effondrer les grandes explications politiques et historiques. Ces mondes en crise ont, selon elle, ouvert dans
les deux cas la philosophie à l’esthétique, inaugurant un débat salvateur entre
entendement et imagination, visible et invisible, qui fut celui d’un Kant ou d’un
Merleau-Ponty, et qui sut aboutir à chaque fois à une réévaluation de la métaphysique. Accompagnant les sciences et les arts, la pensée de Diderot semble s’être
attaquée très tôt à la métaphysique héritée de la tradition chrétienne pour élaborer,
avec la prise en compte de l’esthétique dans la philosophie, une nouvelle métaphysique, dans laquelle l’art se substituerait à la nature. Les premiers écrits de
Diderot, loin d’hésiter entre déisme et matérialisme comme on le dit trop succinctement, serviraient une pensée philosophique et une métaphysique nouvelles.
C’est avec un caractère méticuleux que l’auteur analyse les ouvrages de la jeunesse de Diderot pour y vérifier cette utile hypothèse. Le premier chapitre,
« Germes d’une métaphysique nouvelle », s’attache aux Pensées philosophiques
de 1746 pour évaluer la genèse de cette métaphysique, fruit d’un conflit entre les
sciences et les dogmes, qui l’aurait dégagée de l’ascendant religieux. L’esthétique,
étudiée surtout dans les Pensées par rapport à la question des passions, permet à
Diderot d’arracher ainsi la métaphysique à la religion et de poser une salutaire
participation du sentiment au travail de la connaissance. Le second chapitre s’intéresse, plus brièvement, aux ouvrages — romans, traités — des années 1747 et
1748. Les troisième et quatrième chapitres, « Une pensée de l’œil », « Une pensée
de l’oreille », proposent une analyse détaillée des deux Lettres fameuses, projet
d’une originale et fort moderne « anatomie métaphysique ». L’ouvrage d’Anne
Elisabeth Sejten, par ses minutieuses analyses, permet de poser une nouvelle fois
la question de l’appartenance de Diderot à l’histoire philosophique. N’est-ce pas là
un autre défi, après celui, somme toute réussi, de trouver dans les écrits de jeunesse à la fois les prémisses d’une esthétique et une dimension métaphysique ?
FRANCE MARCHAL.
RENÉ TARIN, Diderot et la Révolution française. Controverses et
polémique autour d’un philosophe. Préface de Roland Desné,
Honoré Champion, 2001, « Les dix-huitièmes siècles », 2001, un vol.
de 179 p. ISBN 2-745360374-0.
Évidemment, on ne saura jamais ce que Diderot, mort en 1784, mort « à propos », comme le disait Rivarol, aurait pensé de la Révolution… Mais il est intéressant de s’interroger sur ce que la Révolution a pensé de Diderot. Le livre de
René Tarin propose un tour d’horizon de cette question complexe et délicate. En
effet, à travers le prisme des polémiques, des publications tardives, des attributions
abusives, des récupérations, des condamnations et des éloges, le portrait du
Philosophe, dans ces temps troublés, apparaît souvent comme un « tableau mouvant ». Robespierre le soupçonne de complaisance pour les despotes, l’abbé
Bourlet de Vauxcelles en fait « le véritable instituteur de la sans-culotterie »,
Babeuf le prend comme référence pour les « Egaux » en lui attribuant faussement
le Code de la nature de Morelly… René Tarin étudie les avatars contrastés d’une
réputation et les multiples aspects d’une œuvre qui ne fut révélée que progressivement. Son parcours le mène des débuts de la Révolution à 1802. Ces années ont
vu la publication du Salon de 1765 et des Essais sur la peinture (1795), de
Jacques le Fataliste (1796), de la Religieuse (1796), et puis l’édition Naigeon des
œuvres en 1798. C’est un ensemble déterminant. René Tarin part des débats sur
l’esclavage et de la controverse de 1791 à l’Assemblée nationale autour de
l’Histoire des deux Indes de l’abbé Raynal, dont Diderot a écrit anonymement certains passages virulents. Son terminus ad quem s’impose puisqu’il peut dire qu’en
1802, « les affirmations de l’Encyclopédie sont désormais incompatibles avec les
certitudes du Génie du christianisme » (p. 163). On retient alors l’image d’un
Diderot écartelé entre la critique virulente de La Harpe et l’éloge dithyrambique
d’Eusèbe Salverte prononcé à l’Institut. Le livre de René Tarin, après celui de
Raymond Trousson (Images de Diderot en France 1784-1913, Honoré Champion,
1997), permet, en proposant une riche bibliographie, de mesurer les enjeux de cet
horizon révolutionnaire qui fut, au-delà des imputations de responsabilité historique, une étape essentielle dans la série des nombreuses « lectures de Diderot ».
JEAN-FRANÇOIS BIANCO.
JACQUES MISAN-MONTEFLORE, Venise des voyageurs romantiques,
Moncalieri, Centre Universitaire de recherche sur le voyage en Italie,
2000. Un vol. 17 × 23,5 de 185 p.
Réunir dans un même titre les mots « Venise » et « romantique » pouvait laisser craindre le pire, c’est-à-dire un catalogue de cartes postales et de poncifs sur
fond de gondoles, de pont des Soupirs et de lunes de miel pour midinettes. Jacques
Misan-Montefiore n’est pas tombé dans ce piège et livre ici un portrait vivant de
Venise au XIXe siècle. La démarche mérite d’être saluée, car la ville connaissait
alors la période la plus sombre de son histoire. De la brillante république aristocratique, il ne restait que les décombres (même au sens architectural du terme)
d’une ville humiliée par une occupation autrichienne dont la France, depuis le
traité de Campoformio, portait la responsabilité. Était-ce un sentiment de culpabilité plus ou moins refoulé qui poussait les voyageurs français jusque dans les plus
obscures ruelles de cette cité de légende, ou un goût particulier pour la mélancolie qu’inspire toujours un beau vaisseau après un naufrage ? L’auteur nous apporte
des éléments de réponse ; à travers le temps, il interroge les voyageurs. Certains,
comme Jules Lecomte, Valéry (Antoine Claude Pasquin) ou Roger de Beauvoir
sont presque tombés dans l’oubli ; d’autres n’ont rien perdu de leur prestige :
Goethe, George Sand, Stendhal, Chateaubriand ou Théophile Gautier. À l’aide de
leurs témoignages, loin de se limiter aux impressions superficielles, voire au tourisme culturel, Jacques Misan-Montefiore explore ce territoire mythique par le
menu. Les textes ne sont pas choisis au hasard; l’érudition des uns, la sensibilité
des autres nous éclairent sur l’image qu’occupa la ville dans les esprits de cette
époque. Le livre est divisé en dix sections qu’il n’est pas superflu d’énumérer. La
première, « La mer et les îles », souligne la singularité de Venise, née de l’onde
comme Vénus, et en rappelle brièvement les contours topographiques.
« L’Orient » invite à de nombreux développements. L’orientalisme était à la mode
chez les romantiques en quête de couleur, d’exotisme et de lumière. Oui, Venise
est une fille de l’Orient ; elle a su en assimiler l’architecture (la basilique Saint-Marc, dont Gautier fournit une description éblouissante) et en adopter le luxe raffiné que cachent à peine les façades décrépies des palais patriciens, tout en se forgeant une personnalité originale. « Le Gouvernement » s’attache à un examen sans
complaisance — et d’autant plus intéressant qu’il est inattendu — des institutions
d’une République dont l’absolutisme avait cependant su encourager la fête et les
arts, se construire autour d’une évidente douceur de vivre et se garder d’un moralisme bourgeois. Le bourgeois, justement, reste le grand absent de la section suivante, « La Société ». Dans une ville qui n’érigeait pas l’argent et la morale au
rang de valeurs suprêmes, où le progrès industriel n’avait pas sa place, il aurait fait
figure d’intrus. Nos cicérones s’intéressent plus volontiers aux patriciens, héritiers
déchus dont le passé glorieux constitue souvent la seule fortune et qui, dans des
palais somptueux et désolés, donnent des dîners dont la parcimonie déconcerte les
hôtes français habitués aux copieux menus du Café Anglais ou de la Maison d’Or.
Mais c’est surtout le peuple qui inspire les observateurs, un peuple gai, truculent,
se nourrissant (mal, les témoignages sont presque unanimes) de friture et de
soupe, chantant, demandant un peu l’aumône, faisant parfois les poches des voyageurs (mais avec un charme désarmant), et fréquentant les cafés ; un peuple dont
le prince est l’inévitable gondolier, remarquablement décrit ici par Chateaubriand.
Le chapitre suivant, « Les personnages célèbres », évoque quelques figures, facétieuses, subtilement irrévérencieuses qui, de l’Arètin à Giacomo Casanova, ont
contribué à construire l’esprit vénitien. Deux silhouettes contemporaines les
accompagnent, qui semblent devenues des monuments historiques avant l’heure :
celle de Byron parcourant le Lido sur sa monture lancée au galop et celle de
Musset ou plutôt de son fantôme que Louise Colet, décidément peu rancunière,
cherche vainement dans sa chambre du Danieli. On ne peut s’attarder sur Venise
sans évoquer « L’art et les artistes » (peintres et musiciens), puis « Le jeu et la
fête ». Cette dernière section, dans laquelle le carnaval et les régates jouent naturellement un grand rôle, s’ouvre toutefois sur un aperçu du théâtre de Goldoni et
de Gozzi. Puis vient le tour d’une étrange cérémonie empreinte de paganisme : les
épousailles annuelles du Doge avec la mer, que Voltaire brocardait avec humour en
remarquant qu’il y manquait un élément essentiel, le consentement de l’épousée…
Le lecteur attendait sans doute le chapitre suivant depuis le début du livre, puisqu’il est consacré à « La femme et l’amour », deux thèmes situés au cœur du mouvement romantique. Est-ce bien toutefois un élan romantique qui anime nos visiteurs, à l’exception de George Sand ? Le charme des autochtones ne leur échappe
pas, mais on les sent regretter les blondes courtisanes du passé, disparues, victimes
de la rigueur autrichienne. En outre, dès les premières pages, Jacques Misan-Montefiore détruit un mythe : déjà au XVIe siècle, cette blondeur si réputée, si souvent peinte, n’aurait été due qu’à l’artifice de la teinture. Paul de Musset tente de
nous en consoler dans un texte écrit tout à l’avantage des brunes aux « traits de
maures ». Gautier aussi, amateur obsessionnel de la beauté, brosse quelques portraits réussis, dont celui d’une autre brune, Vicenza, repris sur un mode beaucoup
plus rabelaisien dans sa célèbre Lettre d’Italie qui n’est citée, ici, que dans la
bibliographie. Morceaux de bravoure dans les deux cas, ces textes prouvent que la
présence de sa maîtresse Marie Mattéi, venue rejoindre le poète pendant son
séjour, n’était pas parvenue à distraire son regard acéré d’esthète… L’ouvrage
aborde ensuite un sujet cher aux romantiques, « La mort de Venise ». Si les statistiques sont éloquentes (180 000 habitants en 1790,30 000 en 1850), c’est la thématique — la poétique, devrions-nous dire — de la nostalgie et de la mélancolie
qui exerce sur eux un pouvoir de fascination. Venise, cimetière marin à l’abandon,
vaisseau agonisant et presque dématé sur lequel plane l’ombre de la mort. Certains
préféreront en rire, comme Charles de la Rounat qui écrivait en octobre 1855 à
Mme Sabatier : « Si dimanche prochain vous n’êtes pas allée contempler les trognons de choux et les petits chats crevés qui illustrent le Grand Canal […] », mais
c’est un rire amer, car les eaux putrides de la lagune ne sont pas sans rappeler
celles du Styx. Pour finir, précédant la conclusion, quelques pages traitent de
« Venise, son mystère et son mythe ». L’auteur insiste particulièrement sur le
charme des rues, labyrinthe où l’on se perd si facilement — encore aujourd’hui ! —, mais où règne une atmosphère de mystère et d’aventure (au singulier
comme au pluriel). Le mythe existe bien, mais il est si fortement ancré dans l’imaginaire que la cité s’en trouve aussi victime. Maupassant l’avait avoué dans un
numéro du Gil Blas de 1885 : « On a rêvé une vaste cité, aux immenses palais,
tant est grande la renommée de cette antique reine des mers. On s’étonne que tout
soit petit, petit, petit ! Venise n’est qu’un bibelot, un vieux bibelot d’art charmant,
pauvre, ruiné, mais fière d’une belle fierté de “gloire ancienne” ». Bien avant lui,
Balzac n’avait pas non plus caché sa déception, dans une lettre à la comtesse
Maffei : « Si vous me permettez d’être sincère et si vous voulez ne montrer ma
lettre à personne, je vous avouerai que sans fatuité ni dédain, je n’ai pas reçu de
Venise l’impression que j’en attendais […] ; la faute en est à ces misérables gravures anglaises qui foisonnent dans les keepsakes, à ces tableaux de la légion de
ces exécrables peintres de genre, lesquels m’ont si souvent montré le palais ducal,
la piazza et la piazetta, sous tant de jours vrais ou faux, dans tant de postures, sous
tant d’aspects débauchés avec tant de licencieuses fantaisies de lumière que je
n’avais plus rien à prêter au vrai […]. Il est un point qui me ravit, c’est le silence
de cette moribonde, et cela seul me ferait aimer l’habitation de Venise et va à mes
secrètes inclinations, qui, malgré les apparences, tendent à la mélancolie… ». Le
silence de ces rues sans voitures, sans chevaux, laisse une impression d’éternité
que presque tous nos guides se plurent à souligner et qui les incita, souvent, à
revenir. L’ouvrage est complété par une bibliographie qui permettra au lecteur
d’approfondir sa recherche. Son classement, en trois rubriques, est astucieux, mais
surprenant et l’on se demande, par exemple, pourquoi Italia de Gautier, que l’on
pensait trouver parmi les récits de voyage, figure (peu après les Œuvres complètes
de Casimir Delavigne, il s’en serait bien amusé…) parmi les « ouvrages d’imagination » ! On regrettera l’absence d’un index, outil indispensable pour toute étude
de cette qualité. Le lecteur qui ne maîtrise pas la langue de Dante (et, dans une
moindre mesure, celle de Shakespeare) se sentira sans doute frustré de ne pas trouver la traduction de quelques textes livrés dans leur version originale. Mais on fera
surtout grief à l’éditeur d’avoir laissé passer un nombre considérable d’erreurs de
transcription. Dans les notes de bas de page, souvent fort intéressantes, on ne
compte plus les parenthèses et les guillemets ouvertes et jamais refermées, les
polices de caractères fantaisistes, les coquilles. Le corps du texte n’est pas non
plus exempt de reproches. Fort heureusement, ces négligences typographiques ne
nuisent pas à l’intérêt de cet ouvrage érudit, mais jamais ennuyeux.
THIERRY SAVATIER.
Mise en crise de la forme dramatique 1880-1910. Études réunies
par JEAN-PIERRE SARRAZAC. Université catholique de Louvain, « Études théâtrales », n° 15-16,1999. Un vol. 15 × 24 de 256 p.
Ce volume réunit les actes du colloque des 10,11 et 12 décembre 1998 organisé par l’Université de Paris III en collaboration avec le Musée d’Orsay, le
Théâtre National de la Colline et le Centre d’Études théâtrales de l’Université de
Louvain. Pour sa première grande manifestation publique, le Groupe de recherche
sur la poétique du drame moderne et contemporain de Paris III avait choisi d’évoquer les débuts de la crise du drame au tournant du XXe siècle, afin d’amorcer une
future étude des mutations de la forme dramatique tout au long de ce siècle. Mais
la restriction à la période 1880-1910 n’implique pas une définition trop historienne : les communications dépassent le schéma habituel selon lequel le théâtre
symboliste succède au théâtre naturaliste, pour envisager leurs relations et proposer le concept esthétique de « carrefour naturalo-symboliste ». En effet, au théâtre,
plus que dans les autres genres littéraires, naturalisme et symbolisme s’imposent
quasi simultanément, et la notion de « carrefour » est encore plus probante quand
on aborde le plan de la dramaturgie : Ibsen, Strindberg ou Tchekhov n’illustrent-ils pas un croisement entre une dramaturgie naturaliste du milieu et une dramaturgie symboliste de la vision ? Afin de bien rendre compte de cette idée de « carrefour », les communications ont été regroupées en deux mouvements qui glissent
progressivement du texte à sa représentation. Le premier mouvement, « Mise en
crise par le drame lui-même », confronte quelques échantillons naturalistes (Henry
Becque ou la vérité vivante, L’Assommoir au théâtre, les Goncourt et la théâtralité
du sujet moderne) aux innovations apportées par Ibsen, Strindberg, Schnitzler,
Wedekind. Le second mouvement, « Mise en crise par le langage, la mise en scène
et les autres arts », prolonge opportunément la réflexion sur le plan du spectacle
en montrant combien cette crise de la forme dramatique est tributaire de facteurs
exogènes tels que les développements de la mise en scène, de la décoration, du
jeu, mais également de la peinture (Paul Sérusier, lecteur et peintre symboliste) et
du cinéma (Antoine cinéaste). D’ailleurs, l’intervention dans le colloque d’artistes
et de metteurs en scène en activité a voulu montrer que c’est bien au présent qu’un
regard a été porté sur ces années 1880-1910, avant de poursuivre la réflexion, ainsi
qu’y invitent les « 7 questions pour un futur colloque » proposées par Robert
Abirached pour clore, provisoirement, l’épilogue.
ALAIN BERETTA.
JEAN-RICHARD BLOCH, Lettres du régiment (1902-1903). Édition critique par TIVADAR GORILOVICS. Debrecen, Presses de l’Université
Lajos-Kossuth, « Litteraria », n° 20,1998. Un vol. 16,5 × 23,5 de
175 p. ISBN 963-472-262-8.
L’Université hongroise de Debrecen possède un important Département de
Français qui assure annuellement la publication d’études sur la littérature française
du Moyen Âge au XXe siècle. En 1998, Tivadar Gorilovics, qui dirige la série
« Litteraria », a minutieusement établi et annoté l’édition des Lettres du régiment
(1902-1903) de Jean-Richard Bloch, auteur déjà étudié dans trois livraisons précédentes de la série, en se fondant sur les 138 pièces du tome VIII de la
Correspondance conservée à la BNF. Ces lettres écrites par le jeune homme à ses
parents pendant les 10 mois d’un service militaire de faveur, du 13 novembre 1902
au 14 septembre 1903, offrent plusieurs intérêts. D’une part, elles constituent un
précieux document historique en rendant compte, de manière circonstanciée et
vivante, de la vie qu’on a fait mener dans l’armée au début du XXe siècle, ici à
Rouen puis à Mailly, à une jeune élite intellectuelle instruite en vue d’une guerre
avec l’Allemagne : Jean-Richard Bloch exerce son esprit critique sur tout ce qui
relève du métier militaire, de l’absurdité de certaines manœuvres à l’esprit rigide
de la plupart des officiers. D’autre part, ces lettres présentent un intérêt biographique et psychologique, car on y voit se former la personnalité de l’auteur. En
effet, il s’enrichit intellectuellement au contact des jeunes gens qui l’entourent,
dont la culture littéraire, artistique ou scientifique le remplit d’admiration, en particulier Louis Massignon dont il partage le goût de la musique. Au camp de
Mailly, Jean-Richard Bloch va participer, sous la direction notamment de Roger
Martin du Gard, à un groupe de théâtre présentant des vaudevilles, où il se spécialise dans les rôles de femmes. En outre, les heures de liberté permettent au
jeune soldat d’entreprendre des lectures aussi nombreuses que variées, allant du
Rire de Bergson à Ainsi parlait Zarathoustra de Nietzsche, de Bouvard et
Pécuchet à Guerre et paix, en passant par la pratique « forcenée » de Balzac et
celle d’œuvres moins célèbres, comme les Drames philosophiques de Renan.
Ajoutons que cette correspondance se recommande encore à notre attention par sa
remarquable qualité d’écriture : son auteur sait à la fois adopter le style vif et
familier du français spontané de lettres écrites au fil de la plume, et manipuler à
l’occasion le souci du bien dire avec une préoccupation franchement littéraire.
Bref, la lecture de ces lettres apparaît indispensable pour connaître les années
d’apprentissage de Jean-Richard Bloch.
ALAIN BERETTA.
FRANTZ FAVRE, Montherlant et Camus. Une lignée nietzschéenne.
Paris-Caen, Minard, Archive des lettres modernes, « Études de critique et d’histoire littéraire », n° 277,2000. Un vol. 13 × 19 de 86 p.
ISBN 2-256-90471-7.
C’est dans la tradition (vénérable) du parallèle, autant ou plus que dans celle
de l’étude d’influence que s’inscrit ce court ouvrage. Parallèle a priori surprenant
entre deux auteurs que tout ou presque paraît séparer et qui n’ont d’ailleurs pas eu
« de véritables relations » (p. 75), même si Camus n’a jamais caché son estime
pour le théâtre de Montherlant.
Entre l’un et l’autre, c’est Nietzsche qui fournit ici le plan de comparaison
nécessaire, et pour l’essentiel le moraliste dont « la grande ambition », selon
Frantz Favre, aurait été de « redonner à l’homme, sous un ciel désormais vide, le
courage et l’orgueil d’être le maître de son destin » (p. 67).
Trois lettres de Montherlant figurent en annexe, ainsi qu’un compte rendu critique de L’Équinoxe de septembre rédigé par Camus en 1939.
CLAUDE-PIERRE PÉREZ.
Géographie de Vialatte. De l’Auvergne à la Rhénanie. Textes
réunis par PIERRE JOURDE. Paris, Honoré Champion, « Travaux et
recherches des universités rhénanes », n° 14,2000. Un vol. 15 × 22 de
206 p.
Alors que presque toute l’œuvre de Vialatte est désormais publiée, sans toute-fois d’édition scientifique, les travaux critiques qui lui sont consacrés demeurent
assez réduits, proportionnellement à son importance. Aussi convient-il de saluer la
publication des actes du premier colloque international consacré à Vialatte les 29
et 30 mai 1996 à l’Université de Mulhouse. Le thème choisi, « Géographie de
Vialatte », est à entendre de manière très générale, car il invite non seulement à
suivre l’auteur dans son exploration de telle région du globe, mais aussi à dresser
la carte de son monde intérieur. Si l’on croise parfois la Bretagne et l’Alsace et, à
l’étranger, l’Algérie, l’Égypte ou la Russie, les communications sont centrées sur
deux lieux spécialement connus de lui : la Rhénanie et l’Auvergne. La Rhénanie
ne représente pas seulement pour Vialatte l’expérience traumatisante de la « drôle
de guerre »; c’est tout autant le territoire de la Revue rhénane où il fut rédacteur
(de nombreux articles inédits parus dans cette revue figurent en appendice), la province du traducteur de Kafka (et de bien d’autres écrivains), le pays d’origine des
étranges personnages venus de l’Est qui peuplent ses récits. Curieusement, cette
Rhénanie ressemble à son Auvergne, car cette dernière, malgré son particularisme
folklorique, est aussi pour lui la forme a priori de toute province possible comme
le suggère le titre de son œuvre L’Auvergne absolue, et la communication de
Philippe Berthier, « Siegfried et l’Auvergne », révèle bien le lien entre ces deux
régions-phares. En fait, Vialatte illustre un paradoxe permanent : d’un côté, il
enferme les cultures dans leurs différences irréductibles, parfois même sous forme
de clichés ; de l’autre, il superpose les pays pour les mêler, voire les confondre.
Mais dans tous les cas, le thème régional ou national ne constitue qu’un aspect du
problème de l’identité, où chacun de nous peut se retrouver.
ALAIN BERETTA.
Le Roman et l’Europe. Études réunies par JACQUELINE LEVI-VALENSI
et ALAIN FENET. Paris, PUF, 1997. Un vol. 16 × 24 de 364 p. ISBN
2-13048862-5.
Cet ouvrage réunit les actes du colloque organisé du 21 au 23 novembre 1996
à l’Université de Picardie par le Centre d’Études du Roman et du Romanesque,
ainsi que par le Centre de Recherche Universitaire sur la Construction
Européenne, afin de montrer comment l’histoire du roman apparaît indissociable
de celle de l’Europe. Ce rapprochement ne saurait s’établir que sur une conception
dynamique de l’identité : tout comme l’Europe, qui ne trouve son unité ni dans la
géographie, ni dans la sociologie, ni dans l’ethnologie, est une construction perpétuellement évolutive, le roman nécessite des énergies toujours renouvelées pour
résister aux puissances de la communauté, de la religion ou de la politique. La
manière dont l’évolution du roman renseigne sur celle de l’Europe est clairement
mise en lumière par un regroupement chronologique des communications. Après
avoir rappelé qu’au Moyen Âge, la langue romane constitue une origine européenne commune, on montre l’apparition du concept d’Europe dans l’univers
romanesque avec Don Quichotte, ancêtre emblématique du roman européen, et
avec la diffusion européenne du roman baroque. Mais l’essentiel des études porte
ensuite sur les manifestations de l’idée d’Europe aux XIXe et XXe siècles. Le XIXe
semble la chercher sous la forme d’une unité, parfois utopique, qu’illustrent entre
autres l’image d’une Italie matricielle dans les romans de Madame de Staël et de
Stendhal ou l’évocation des villes tentaculaires comme Paris, traduisant un désir
permanent d’unification. Le XXe siècle passe progressivement de la quête d’une
unité à celle, plus ambitieuse, d’une identité. Le roman devient à la fois mémoire
d’une histoire et forme pathétique de l’attente d’une restructuration identitaire
(Elie Wiesel) ou de la constitution d’une éthique (Thomas Mann). A cet égard, on
peut se demander si le langage romanesque n’exprime pas mieux que le langage
politique l’existence d’une entité européenne, dans la mesure où, à l’image de Don
Quichotte, il part simultanément à la conquête du réel et du rêve, sous la double
pression d’une nécessité individuelle intérieure et des circonstances nées de l’histoire collective.
ALAIN BERETTA.
PHILIPPE DUFOUR, Le Réalisme, Paris, PUF, « Collection premier
cycle », 1998. Un vol. 15 × 21,5 de 339 p.
L’ouvrage de Philippe Dufour est de ceux auxquels le lecteur demande volontiers plus qu’il ne veut donner. Pour en rendre objectivement compte, il importe
d’abord de rappeler qu’il s’adresse à des étudiants et qu’il s’attache à clarifier, à
leur intention, une question complexe, celle du réalisme et de ses écritures.
Désireux de ne pas trahir l’esprit de la collection qui accueille son travail, l’auteur
a donc fait des choix, qu’il explicite au seuil de son parcours, et qu’il convient
d’accepter. Le premier d’entre eux tient à une réduction du champ chronologique
couvert puisque ne sont envisagées que les écritures romanesques du XIXe siècle et
du début du XXe siècle. Le second consiste à s’appuyer sur un ensemble limité
d’exemples pris dans des œuvres majeures, ce qui conduit à laisser de côté des
auteurs comme Duranty et Champfleury ainsi que tous les « petits naturalistes ».
S’ils peuvent être contestés, ces choix permettent à Philippe Dufour de ne jamais
perdre de vue l’objectif pédagogique qu’il fait sien et de se tenir à distance de
perspectives trop générales, qui lui auraient imposé de développer son propos dans
le cadre cavalier d’un plan chronologique ou sur le modèle éprouvé d’une suite
d’analyses monographiques. Plus original et beaucoup plus intéressant est le mode
d’organisation qu’il a retenu puisqu’il l’autorise à dégager les difficultés auxquelles se heurte le projet réaliste, ce que montrent notamment les deux premières
parties (« Le Réalisme dans son siècle »; « Réalisme et connaissance ») et à s’intéresser à la manière dont l’esthétique réaliste dépasse les résistances qu’elle fait
naître grâce à un travail de reconfiguration dont différents aspects sont envisagés
dans le cadre de la troisième et dernière partie (« Les Réalismes, visions du
monde »). En posant d’emblée que « le réalisme n’est pas une école », dont les
maîtres et les disciples doivent être identifiés et les évolutions soulignées, mais
une « catégorie esthétique » dont les enjeux doivent être dégagés et la dynamique
mise en valeur jusque dans ses contradictions, Philippe Dufour s’écarte donc des
voies ordinaires de l’histoire littéraire. Comme le montrent ces remarques, il est
animé d’une volonté pédagogique et d’une ambition intellectuelle, qui pourraient
se heurter s’il ne faisait le choix d’un mode d’exposition qui laisse place à
l’exemple, ce qui l’amène à s’arrêter à un moment ou un autre de son étude à tel
roman de Balzac, de Zola ou de Flaubert, mais aussi à la microlecture, ce qui lui
permet d’associer un propos abstrait à des illustrations, empruntées à des pages de
Hugo, de Stendhal ou de Proust, qu’il commente avec rigueur. Enfin, si ambitieux
que soit son propos et si solides qu’en soient les appuis, l’auteur s’exprime toujours avec la plus grande élégance, parvient à différentes reprises à faire sourire
son lecteur et sait lui donner l’envie de lire ceux des textes qu’il évoque et qu’il ne
connaîtrait pas. Telles sont les qualités de l’instrument de travail que Philippe
Dufour met à la disposition des étudiants qu’il court le risque d’être lu comme un
essai et de s’exposer alors à quelques critiques : force est en effet de constater que
le développement d’analyses thématiques en vient à occulter de trop ponctuelles
considérations poétiques et historiques. Conclure sur cette note serait cependant
trompeur : d’une part, parce que le livre de Philippe Dufour peut et doit être lu de
pair avec d’autres études de vulgarisation portant sur la même question, plusieurs
d’entre elles mettant l’accent sur les phénomènes qu’il minore; d’autre part, parce
qu’il est une excellente introduction à des lectures critiques plus ambitieuses, qui
ne sauraient être abordées sans une solide connaissance préalable des problèmes
du réalisme.
DENIS PERNOT.
[1]
B. Louvat oublie cependant le travail de Florence Dobby-Poirson sur le pathétique chez
Garnier (thèse à paraître chez Champion).
[1]
Voir
RHLF, 1987, n° 5, p. 948-951; 1992, n° 4, p. 715-716; 1994, n° 5, p. 849; 1997, n° 2,
p. 328,2000, n° 2, p. 326-329.