Revue d'histoire littéraire de la France
P.U.F.

I.S.B.N.9782130534679
256 pages

p. 537 à 542
doi: RHLF.033.0537

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Vol. 103 2003/3

2003 Revue d'Histoire Littéraire de la France

Philologie et archéologie

Antoine Compagnon  [*]
Quelle histoire littéraire promouvoir aujourd’hui ? Comment penser le retour de l’histoire littéraire, le retour à l’histoire littéraire, la même et pourtant une autre ?
À l’exposition sur Roland Barthes du Centre Pompidou durant l’hiver de 2003, on pouvait voir Michel Foucault à l’émission de télévision « Lectures pour tous » en 1964 : sûr de lui, non sans arrogance, avec une tête de premier de la classe, il proclamait qu’une rupture nette, totale venait enfin d’avoir lieu avec le XIXe siècle, lequel s’était prolongé jusque-là. Sartre était brutalement renvoyé dans les cordes, au XIXe siècle, en l’année même de la publication des Mots, témoignage aux yeux de Foucault de ce dont on venait heureusement de se débarrasser pour de bon. Racontant son autobiographie, Sartre croyait encore à l’homme, à l’aliénation, à l’authenticité, à l’originalité. Foucault opposait à toutes ces vieilleries le sol ou le socle des épistémé; il réduisait l’authenticité à l’écume des discours.
C’était un rappel opportun des convictions fortes d’un moment : l’intertextualité, notion devenue centrale dans les études littéraires, fut l’application à la littérature d’une théorie des discours et d’une philosophie de l’homme, pour lesquelles l’individualité, l’originalité, l’authenticité se ramenaient à des illusions archaïques. L’histoire littéraire y perdait toute pertinence comme tableau des auteurs, exposition des sources et des influences ; la philologie n’avait plus lieu d’être, fondée depuis ses débuts sur une herméneutique de la compréhension du sens et de la reconstruction de l’intention. L’histoire littéraire, comme discipline à la fois secondaire (le tableau des auteurs) et supérieure (la méthode philologique), comme enseignement et comme recherche, était invalidée et délégitimée.
Quel retournement, quelle inflexion ont eu lieu depuis lors ? Y a-t-il eu un rétablissement de l’histoire littéraire ? L’abondance des tables rondes et numéros spéciaux récents tendrait à en faire douter. La nouvelle histoire littéraire se cherche encore. Le retour à la routine, à un certain positivisme, marque de nombreux articles, ouvrages et thèses. La vieille histoire littéraire ne se porte pas si mal, et la nouvelle reste peu visible.
Une remarque personnelle. La préparation d’un cours sur la notion d’intertextualité, en me reconduisant à mes premiers travaux (La Seconde Main, 1979), m’a tout juste fait prendre conscience de ceci : j’aurais dit que j’étais revenu (ou venu) à l’histoire littéraire à partir des années 1980 (La Troisième République des lettres, 1983), mais je m’aperçois à présent que je ne l’avais en fait jamais quittée. Je m’étais approprié l’intertextualité à travers la catégorie de la citation, c’est-à-dire d’emblée une intertextualité restreinte, maîtrisable, appliquée, et non une intertextualité absolue, spéculative, intraitable. Au lieu d’insister sur le gouffre des discours, j’avais mis l’accent sur une figure élémentaire et négociable, ce qui revenait déjà, d’emblée, à une tentative de relégitimation de l’histoire littéraire. Même si de ce temps-là je ne le voyais pas de la sorte, j’ai toujours fait de l’histoire littéraire.
Gustave Lanson, Lucien Febvre réclamaient une histoire compréhensive de la vie littéraire en France, incluant d’autres objets que l’histoire des auteurs et la philologie des textes, par exemple les lecteurs. Roland Barthes opposait, dans son article « Histoire ou littérature ? » de 1960, création et institution littéraires, réservant à l’histoire, après Lanson et Febvre, le côté de l’institution, et suggérant qu’une autre discipline — la nouvelle critique — s’occupât de la création, avec l’aide de la psychologie ou de la psychanalyse. La vieille histoire littéraire était prise en tenaille : l’institution aux historiens, la création aux nouveaux critiques. La vie littéraire et les Å“uvres littéraires lui étaient à la fois retirées.
Les propositions de Lanson, Febvre, Barthes sont toutefois restées longtemps des vÅ“ux pieux. Aucune histoire de la vie littéraire n’émergeait, et l’histoire littéraire traditionnelle conservait son monopole. Depuis lors, pourtant, sans crier gare, par une avancée imprévue et rapide, les historiens et les sociologues se sont emparé d’un nouveau champ, l’institution littéraire, dont les littéraires se sont retrouvés largement dépossédés. Lanson, Febvre et Barthes n’avaient pas été suivis ; ils pouvaient regretter tour à tour qu’une sociologie de la vie littéraire n’ait pas encore eu lieu. C’est maintenant chose faite.
Le phénomène est récent : Pierre Bourdieu, dans une série d’articles de méthode, a défini le champ littéraire comme nouvel objet de la socio-logie, puis il a donné, dans Les Règles de l’art. Genèse et structure du champ littéraire (Seuil, 1992), un modèle d’application. Depuis lors, nombreux sont les ouvrages issus de son école, comme ceux d’Anne Simonin sur les Éditions de Minuit (Les Éditions de Minuit, 1942-1955. Le devoir d’insoumission, IMEC, 1994), ou d’Anna Boschetti sur Apollinaire (La Poésie partout. Apollinaire, homme-époque, 1898-1918, Seuil, 2001), après un premier livre sur Les Temps modernes (Sartre et « Les Temps modernes ». Une entreprise intellectuelle, Minuit, 1985), etc.
Les historiens se sont aussi mêlés de la partie et ont pris en charge l’histoire de l’édition, comme Jean-Yves Mollier sur les Calmann-Lévy (Michel et Calmann Lévy, ou la naissance de l’édition moderne, 1836-1891, Calmann-Lévy, 1984) et Hachette (Louis Hachette, 1800-1864. Le fondateur d’un empire, Fayard, 1999). Ils ont encore lancé une histoire dite culturelle, comme Michel Winock sur les intellectuels (Dictionnaire des intellectuels français, Seuil, 1996, Le Siècle des intellectuels, Seuil, 1999, et Les Voix de la liberté. Les écrivains engagés au XIXe siècle, Seuil, 2001), après Jean-François Sirinelli sur les normaliens (Génération intellectuelle. Khâgneux et normaliens dans l’entre-deux-guerres, Fayard, 1988) et autres intellectuels, et Pascal Ory sur les collaborateurs (Les Collaborateurs, Seuil, 1976) et autres intellectuels. À part les intellectuels de l’affaire Dreyfus à nos jours, sur lesquels ils ont tous publié plusieurs ouvrages, les revues, les maisons d’édition, le haut enseignement sont leur terrain de chasse de prédilection, mais ils n’ignorent plus non plus la critique (voir la thèse de Michel Leymarie sur Albert Thibaudet, soutenue à Sciences Po en 2002).
À l’étude de l’institution littéraire, ils appliquent volontiers les méthodes de l’histoire et de la sociologie quantitatives, et ils ont entrepris un travail collectif très efficace sur les archives. La sociologie et l’histoire ont enfin dépossédé les littéraires — après les vaines objurgations de Lanson, Febvre et Barthes — de ce qui était l’objet réservé de l’histoire littéraire : l’institution par opposition à la création littéraire. La littérature est donc devenue depuis une génération l’objet des historiens et socio-logues. Le phénomène est sensible dans toutes les périodes, mais surtout pour le XXe siècle. Auprès de l’affaire Dreyfus, l’Occupation concentre leur attention (voir encore Geneviève Sapiro, La Guerre des évrivains, 1940-1953, Fayard, 1999).
Sans doute ne parlent-ils pas encore des Å“uvres ni des écrivains, mais cela même n’est pas sûr : le dernier livre d’Anna Boschetti porte sur Apollinaire et son groupe littéraire. On peut se demander en le lisant quel est son apport au regard du monument de l’histoire littéraire que fut la thèse de Michel Décaudin de 1961, La Crise des valeurs symbolistes. Vingt ans de poésie française, 1895-1914 (les ouvrages d’histoire littéraire de cette ampleur ne sont pas nombreux, et les nouvelles thèses les rendent improbables à l’avenir). Pas grand-chose sans doute du point de vue de l’érudition historique, mais, sous l’appellation de sociologie, l’analyse des carrières poétiques et littéraires dans les termes de la psychologie (de l’individu ou du groupe), psychologie somme toute assez conventionnelle, mais désormais nommée « stratégie ». On découvre ainsi une analyse des classes sociales du milieu de la NRF comparé au milieu de l’Abbaye et à l’avant-garde, plus bohème : capital financier et culturel se distribuent diversement suivant les groupes, et conduisent à des stratégies différenciées et cohérentes. Rien au fond de surprenant, mais une narration bien menée. Sous les formulations contemporaines, une défense et illustration de l’avant-garde contre le classicisme moderne et le surréalisme régressif.
Comment réagir face à cette occupation du terrain de l’histoire littéraire ? Le plus souvent, nous nous ignorons mutuellement. La nouvelle école historique et sociologique sur la littérature a peu besoin des littéraires, dont on sollicite rarement la contribution. Et comme leurs travaux, s’ils sont voisins des nôtres, ne touchent pas, sauf exception — Boschetti par l’intermédiaire de Décaudin —, aux Å“uvres, nous faisons comme s’ils nous concernaient seulement de loin. De fait, nous sommes démunis face à ces travaux et ne savons qu’en faire dans notre propre discipline. Mais, en raison de la méthode dont ils se réclament, ils exercent une forte séduction sur les étudiants de lettres, tandis que leurs propres professeurs leur font l’effet d’amateurs.
Quel renouveau de l’histoire littéraire opposer à la sociologie et à l’histoire culturelles ? Reste-t-il, au-delà de la philologie, une singularité de l’histoire littéraire contemporaine ? L’ironie veut qu’au moment où les littéraires se posent cette question, les meilleurs historiens, eux, se réclament de la littérature. Carlo Ginzburg fait ainsi de Proust une figure emblématique de l’historien comme il l’entend, c’est-à-dire sensible aux effets, non dupe des déterminismes [1]. Ginzburg réclame une histoire qui présente les choses dans leur « straniamento » ou leur « estrangement », comme si elles étaient vues pour la première fois, non familières, non rétrospectives, non gagnantes, et il associe cette perspective au « côté Dostoïevski des Lettres de Mme de Sévigné », ainsi que le narrateur de la Recherche désigne la vision littéraire commune à ces deux écrivains. Mme de Sévigné et Dostoïevski, ou encore Elstir, nous présentent les choses, non comme on sait (ou croit savoir) qu’elles sont, mais « dans l’ordre de nos perceptions, au lieu de les expliquer d’abord par leur cause ». Idée sur laquelle Proust revient à plusieurs reprises dans la Recherche : « Il est arrivé que Mme de Sévigné, comme Elstir, comme Dostoïevski, au lieu de présenter les choses dans l’ordre logique, c’est-à-dire en commençant par la cause, nous montre d’abord l’effet, l’illusion qui nous frappe ».
Pourquoi, demande Ginzburg, les historiens, « chercheurs aux prises avec des documents d’archives, actes notariés ou autres choses semblables [...] devraient-ils perdre leur temps avec l’estrangement ou tout autre de ces concepts élaborés par les théoriciens de la littérature » ? Proust dévalorise l’intelligence abstraite, insiste sur la primauté de la perception, de l’expérience vécue, mais, dans Le Temps retrouvé, il « dévoile les implications épistémologiques » de ses observations en les étendant à l’analyse de la guerre. Il devient ainsi un maître de l’approche anti-positiviste en histoire : « À supposer que la guerre soit scientifique, encore faudrait-il la peindre comme Elstir peignait la mer, par l’autre sens, et à partir des illusions, des croyances qu’on rectifie peu à peu comme Dostoïevski raconterait une vie ».
Telle devrait être l’histoire d’après Ginzburg : « L’estrangement me semble susceptible de constituer un antidote efficace à un risque qui nous guette tous : celui de tenir la réalité (nous compris) pour sûre ». Attitude qui ne revient nullement à confondre l’histoire et la fiction, mais à comprendre l’histoire de manière proustienne, ou, suivant l’adage proposé par Ginzburg : « À supposer que l’histoire soit scientifique, encore faudrait-il la peindre comme Elstir peignait la mer, par l’autre sens ».
Comment faire de l’histoire littéraire « par l’autre sens » ? Si Proust, par son côté Sévigné et Dostoïevski, est devenu le modèle de l’historien, quel sera pour nous le modèle en histoire littéraire ? Que serait une histoire littéraire des effets par opposition à une histoire littéraire des causes ?
Peut-être convient-il ici de revenir à l’intertextualité et à la manière dont elle a transformé la philologie en archéologie littéraire. Face à l’histoire ou à la sociologie causaliste de l’institution littéraire, la place de l’histoire littéraire serait celle d’une archéologie de la création littéraire. Nous ne faisons plus des éditions critiques exactement comme il y a une ou deux générations. Par exemple, nous ne traitons plus l’allusion littéraire de la même façon, en cherchant sa source positive et en l’identifiant. Mais, comme des chasseurs, nous traquons le détail de son cheminement compliqué entre les cultures et les textes. Les notes, l’appareil d’une édition critique ont changé; l’histoire littéraire n’est donc plus tout à fait la même.
L’allusion est une référence implicite, indirecte, cachée, au sens traditionnel. Il s’agit accessoirement pour le lecteur, mais essentiellement pour l’éditeur, de lire entre les lignes, de procurer la source, de donner le texte auquel il est fait allusion. Mais l’accent s’est déplacé : il est passé des textes « allusionnés » aux textes « allusionnant » (Verlaine utilisait déjà le verbe allusionner). L’allusion a pour ainsi dire changé de sens et, dans le cadre de l’intertextualité, elle en est arrivée à désigner tout dispositif mettant deux textes en relation l’un avec l’autre, ou toute actualisation simultanée par la lecture de deux (ou plusieurs) textes. L’attention s’est déplacée de la source de l’allusion à la relation nouée par l’allusion. La définition passée de l’allusion justifiait la recherche philologique, atomistique, érudite et volontiers policière des sources ; l’autre définition favorise l’analyse intertextuelle, littéraire et poétique des relations entre textes allusionnant et textes allusionnés. Le même paradigme conjecturel institué dans les sciences humaines au XIXe siècle, et analysé par Carlo Ginzburg dans un autre article remarquable [2], fonde ces deux étapes du travail : à l’identification positiviste succède la reconstruction archéologique. La recherche porte désormais sur le sens en puissance dans toute allusion. Bref, d’un intérêt pour les dénotations des allusions, on est passé à un intérêt pour leurs connotations. L’analyse de l’allusion devient un travail archéologique visant à reconstituer les rapports verticaux de signification, les épaisseurs du sens littéraire, les échos contextuels.
L’allusion offre le moyen de réconcilier philologie et poétique, passion du texte et souci du contexte, afin de rendre compte de toutes les virtualités de signification de la littérature. Pas de meilleur témoignage des infléchissements de l’histoire littéraire que l’évolution des éditions critiques, lesquelles sont après tout ce qu’on attend des littéraires.
 
NOTES
 
[*]Université de Paris-Sorbonne (Paris IV) et Columbia University (New York).
[1]Carlo Ginzburg, « L’estrangement. Préhistoire d’un procédé littéraire », À distance. Neuf essais sur le point de vue en histoire, trad. fr. de Pierre-Antoine Fabre, Paris, Gallimard, 2001, p. 31-36.
[2]Carlo Ginzburg, « Traces » (1979), Mythes, emblèmes, traces. Morphologie et histoire (1986), trad. fr. de Monique Aymard, Paris, Flammarion, 1989.
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