Revue d'histoire littéraire de la France
P.U.F.

I.S.B.N.9782130544746
256 pages

p. 505 à 507
doi: 10.3917/rhlf.042.0505

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Vol. 104 2004/2

2004 Revue d'Histoire Littéraire de la France

In memoriam Jochen Schlobach

(1938-2003)

Michel Delon.
Le choc a été brutal pour ses amis, ses collègues qui ne voulaient pas croire à la nouvelle. Celui dont ils venaient de fêter l’éméritat, était frappé alors qu’il préparait un prochain colloque dans les archives littéraires de Marbach. Ils avaient vu, les semaines, les mois précédents, un chercheur débordant de projets, décidé à mettre à profit les libertés que lui laissait la retraite. Le curriculum vitae et la bibliographie publiés en tête de la Festschrift [1] qu’ils avaient tenu à lui offrir ne s’allongeraient donc pas !
Jochen Schlobach est né en février 1938, à Liegnitz, près de Breslau, devenus aujourd’hui Legnica et Wroclaw, aux marches de l’Est. S’il a vécu et fait carrière à Sarrebruck, aux marches de l’Ouest, il faut voir dans ce basculement un choix et un sens. Après des études de philologie romane et allemande, à Hambourg, à Paris et à Sarrebruck, c’est dans cette ville frontalière, sur ce pont entre l’Allemagne et la France, qu’il est devenu assistant (1964-1972), professeur associé (1972-1974) et professeur titulaire (1974-2003). Il est toujours resté fidèle à cette université fondée durant l’occupation française de la Sarre, ne la quittant que pour répondre à des invitations à l’étranger (à l’Université de Paris III, à l’Université de Nice, à celle du Missouri aux États-Unis). Il a choisi de consacrer sa première thèse aux heures les plus noires des relations entre les deux peuples : elle portait sur l’histoire et la fiction dans L’Été 1914 de Roger Martin du Gard et fut publiée chez Fink à Munich en 1965. Il a toute sa vie été attaché à un idéal de fraternité entre les peuples et d’ouverture aux cultures étrangères, à un devoir d’engagement, à un espoir de progrès qui lui ont dicté ses perspectives de recherche et ses principes de travail. Il a été attentif à la vie politique à travers le monde et vécu comme affaire personnelle les grands moments de notre continent. On l’a vu, tant que l’Allemagne a été divisée, participer à la vie scientifique des deux côtés du Mur et, après la réunification, se soucier de l’intégration des pays de l’Europe centrale et orientale.
Après une première thèse sur la littérature du XXe siècle, son habilitation proposait une large synthèse sur le modèle cyclique de l’histoire entre la Renaissance et le début des Lumières. Il prit le temps de remanier le livre qui parut chez Fink toujours en 1980. Il avait alors commencé à travailler et à publier sur ce qui allait devenir son domaine privilégié de recherche, Frédéric Melchior Grimm et la Correspondance littéraire dont la diffusion dessinait une Europe des élites éclairées et francophones. Il édite chez Fink en 1972 la Correspondance inédite de Grimm et organise à Sarrebruck deux ans plus tard un colloque sur la Correspondance littéraire de Grimm et Meister (1754-1813). Il en fait paraître les actes à Paris, chez Klincksieck (1976) avec son collègue sarrebruckois Bernard Bray et le maître d’œuvre de la grande édition des Œuvres complètes de Diderot, Jean Varloot. Il s’attelle alors à l’établissement et au commentaire des contributions de Diderot à la Correspondance littéraire entre 1767 et 1770 et donne une grande partie du tome XVIII des Œuvres complètes de Diderot (Paris, Hermann, 1984). Il édite sur cette lancée un beau volume Diderot des « Wege der Forchung » à la Wissenschaftliche Buchgesellschaft de Darmstadt (1992).
Il est alors devenu le grand spécialiste des relations entre l’Allemagne et la France au XVIIIe siècle, l’un des meilleurs connaisseurs de l’Europe des princes éclairés, lançant et animant des projets de recherche collective. Il organise successivement les colloques et séminaires, Aufklärungen (avec Gerhard Sauder, 1981, Heidelberg, Winter, 1985), Europäische Aufklärung(en). Einheit und nationale Vielfalt (avec Siegfried Jüttner, Hambourg, Meiner, 1992), Vermittlungen/Médiations (avec Michel Grunewald, Francfort-sur-le-Main, Lang, 1992). Il est significatif que toutes ces rencontres aient été des collaborations et aient porté sur le question de l’unité des Lumières, de l’unité de l’Europe. A côté et à l’ombre du périodique de Grimm et Meister, il découvre de nombreuses autres correspondances littéraires dont il entreprend l’édition avec ses assistants chez Champion : correspondances de Pierre Rousseau à Mannheim (1992), de Claude Pougin de Saint-Aubin et Jean-Louis Aubert à Karlsruhe (1995).
Cette activité va de pair avec les obligations à l’Université, avec l’engagement dans la Société allemande, puis dans la Société internationale d’étude du Dixhuitième siècle dont il est le premier vice-président de 1991 à 1995, puis le président de 1995 à 1999, premier président allemand de cette société savante. Une telle présidence n’a pas été une sinécure, son honnêteté d’homme des Lumières le préparait mal aux égoïsmes, aux jalousies et aux petitesses qui entourent tout ce qui ressemble au pouvoir. Il a dû avancer parmi les jeunes loups et les vieux crocodiles. Cette fonction lui a du moins permis d’animer durant quatre ans le séminaire Est-Ouest de jeunes chercheurs qu’avait lancé Robert Darnton pour faire circuler les chercheurs de part et d’autre du Mur et qui devenait plus nécessaire que jamais lorsque les murs de l’argent ont remplacé ceux de l’idéologie. Tous ceux qui ont participé aux rencontres de Berlin, de Paris et Sèvres, de Sarrebruck et de Bordeaux en gardent un souvenir enthousiaste et ému. Les actes de ces séminaires sont publiés dans une série chez Champion qu’il a créée pour éditer des travaux dix-huitiémistes sous l’égide de la Société internationale [2].
Fidélité à ses premières recherches, volonté de ne pas s’enfermer dans une spécialité, souci d’enquêtes historiques qui nous concernent et touchent au plus près, Jochen Schlobach n’a jamais cessé de s’occuper de Roger Martin du Gard. Il a lié des liens amicaux avec les descendants de l’écrivain auquel il a consacré une rencontre avec André Daspre (Paris, Klincksieck, 1984) et dont il a récemment édité l’impressionnant catalogue de la bibliothèque (Livres, lectures, envois d’auteur, Paris, Champion, 2000). C’est à une communication sur les correspondants allemands de Roger Martin du Gard qu’il travaillait à Marbach.
Notre dernière rencontre aura donc été au Congrès des Lumières à Los Angeles, au début du mois d’août. Nous avons traîné dans la librairie du campus en parlant de politique, de l’urgence d’une Europe qui sache s’exprimer d’une seule voix, de la nécessité des contacts intellectuels pour lutter contre les nationalismes, les intégrismes, les conservatismes. Des terrasses luxueuses du nouveau Musée Getty qui domine la plaine de Los Angeles et la côte du Pacifique, nous avons médité sur les inégalités qui déséquilibrent et menacent le monde. La lettre qui accompagnait les photos qu’il avait prises alors m’est arrivée au lendemain de sa mort. « Er war so voller Pläne und Leben », écrivait Ursula Gressung-Schlobach en annonçant la triste nouvelle. C’est cette image de lui que nous gardons, dans sa bonhomie active, son goût du travail collectif, sa sensibilité cachée, sa rigueur morale et sa foi dans l’histoire [3].
 
NOTES
 
[1]L’Allemagne et la France des Lumières. Deutsche et französische Aufklärung. Mélanges offerts à Jochen Schlobach par ses élèves et amis. Études réunies par Michel Delon et Jean Mondot, Paris, Honoré Champion, 2003.
[2]Nous avons ainsi publié ensemble La Recherche dix-huitiémiste. Objets, méthodes et institutions (1945-1995)/Eighteenth-century research. Objects, methods ans institutions (1945-1995) (Paris, Champion, 1998) qui nous a permis de réunir plusieurs des maîtres de notre disciplines : Paolo Alatri, Robert Darnton, Jean Ehrard, Jacques Proust, Jean Sgard.
[3]On lira aussi le témoignage de Jean Mondot dans Dix-huitième siècle, 35,2003.
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Nous avons ainsi publié ensemble La Recherche dix-huitiémis...
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[3]
On lira aussi le témoignage de Jean Mondot dans Dix-huitièm...
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