2004
Revue d'Histoire Littéraire de la France
In memoriam Jochen Schlobach
(1938-2003)
Michel Delon.
Le choc a été brutal pour ses amis, ses collègues qui ne voulaient pas croire à
la nouvelle. Celui dont ils venaient de fêter l’éméritat, était frappé alors qu’il préparait un prochain colloque dans les archives littéraires de Marbach. Ils avaient vu,
les semaines, les mois précédents, un chercheur débordant de projets, décidé à
mettre à profit les libertés que lui laissait la retraite. Le
curriculum vitae et la
bibliographie publiés en tête de la Festschrift
[1] qu’ils avaient tenu à lui offrir ne
s’allongeraient donc pas !
Jochen Schlobach est né en février 1938, à Liegnitz, près de Breslau, devenus
aujourd’hui Legnica et Wroclaw, aux marches de l’Est. S’il a vécu et fait carrière
à Sarrebruck, aux marches de l’Ouest, il faut voir dans ce basculement un choix et
un sens. Après des études de philologie romane et allemande, à Hambourg, à Paris
et à Sarrebruck, c’est dans cette ville frontalière, sur ce pont entre l’Allemagne et
la France, qu’il est devenu assistant (1964-1972), professeur associé (1972-1974)
et professeur titulaire (1974-2003). Il est toujours resté fidèle à cette université
fondée durant l’occupation française de la Sarre, ne la quittant que pour répondre
à des invitations à l’étranger (à l’Université de Paris III, à l’Université de Nice, à
celle du Missouri aux États-Unis). Il a choisi de consacrer sa première thèse aux
heures les plus noires des relations entre les deux peuples : elle portait sur l’histoire et la fiction dans L’Été 1914 de Roger Martin du Gard et fut publiée chez
Fink à Munich en 1965. Il a toute sa vie été attaché à un idéal de fraternité entre
les peuples et d’ouverture aux cultures étrangères, à un devoir d’engagement, à
un espoir de progrès qui lui ont dicté ses perspectives de recherche et ses principes
de travail. Il a été attentif à la vie politique à travers le monde et vécu comme
affaire personnelle les grands moments de notre continent. On l’a vu, tant que
l’Allemagne a été divisée, participer à la vie scientifique des deux côtés du Mur
et, après la réunification, se soucier de l’intégration des pays de l’Europe centrale
et orientale.
Après une première thèse sur la littérature du XXe siècle, son habilitation proposait une large synthèse sur le modèle cyclique de l’histoire entre la Renaissance
et le début des Lumières. Il prit le temps de remanier le livre qui parut chez Fink
toujours en 1980. Il avait alors commencé à travailler et à publier sur ce qui allait
devenir son domaine privilégié de recherche, Frédéric Melchior Grimm et la
Correspondance littéraire dont la diffusion dessinait une Europe des élites éclairées et francophones. Il édite chez Fink en 1972 la Correspondance inédite de
Grimm et organise à Sarrebruck deux ans plus tard un colloque sur la Correspondance littéraire de Grimm et Meister (1754-1813). Il en fait paraître les actes
à Paris, chez Klincksieck (1976) avec son collègue sarrebruckois Bernard Bray et
le maître d’œuvre de la grande édition des Œuvres complètes de Diderot, Jean
Varloot. Il s’attelle alors à l’établissement et au commentaire des contributions de
Diderot à la Correspondance littéraire entre 1767 et 1770 et donne une grande
partie du tome XVIII des Œuvres complètes de Diderot (Paris, Hermann, 1984). Il
édite sur cette lancée un beau volume Diderot des « Wege der Forchung » à la
Wissenschaftliche Buchgesellschaft de Darmstadt (1992).
Il est alors devenu le grand spécialiste des relations entre l’Allemagne et la
France au XVIIIe siècle, l’un des meilleurs connaisseurs de l’Europe des princes
éclairés, lançant et animant des projets de recherche collective. Il organise successivement les colloques et séminaires, Aufklärungen (avec Gerhard Sauder, 1981,
Heidelberg, Winter, 1985), Europäische Aufklärung(en). Einheit und nationale
Vielfalt (avec Siegfried Jüttner, Hambourg, Meiner, 1992), Vermittlungen/Médiations (avec Michel Grunewald, Francfort-sur-le-Main, Lang, 1992). Il est significatif que toutes ces rencontres aient été des collaborations et aient porté sur le
question de l’unité des Lumières, de l’unité de l’Europe. A côté et à l’ombre du
périodique de Grimm et Meister, il découvre de nombreuses autres correspondances littéraires dont il entreprend l’édition avec ses assistants chez Champion :
correspondances de Pierre Rousseau à Mannheim (1992), de Claude Pougin de
Saint-Aubin et Jean-Louis Aubert à Karlsruhe (1995).
Cette activité va de pair avec les obligations à l’Université, avec l’engagement
dans la Société allemande, puis dans la Société internationale d’étude du Dixhuitième siècle dont il est le premier vice-président de 1991 à 1995, puis le président
de 1995 à 1999, premier président allemand de cette société savante. Une telle
présidence n’a pas été une sinécure, son honnêteté d’homme des Lumières le préparait mal aux égoïsmes, aux jalousies et aux petitesses qui entourent tout ce qui
ressemble au pouvoir. Il a dû avancer parmi les jeunes loups et les vieux crocodiles. Cette fonction lui a du moins permis d’animer durant quatre ans le séminaire
Est-Ouest de jeunes chercheurs qu’avait lancé Robert Darnton pour faire circuler
les chercheurs de part et d’autre du Mur et qui devenait plus nécessaire que jamais
lorsque les murs de l’argent ont remplacé ceux de l’idéologie. Tous ceux qui ont
participé aux rencontres de Berlin, de Paris et Sèvres, de Sarrebruck et de
Bordeaux en gardent un souvenir enthousiaste et ému. Les actes de ces séminaires
sont publiés dans une série chez Champion qu’il a créée pour éditer des travaux
dix-huitiémistes sous l’égide de la Société internationale
[2].
Fidélité à ses premières recherches, volonté de ne pas s’enfermer dans une spécialité, souci d’enquêtes historiques qui nous concernent et touchent au plus près,
Jochen Schlobach n’a jamais cessé de s’occuper de Roger Martin du Gard. Il a lié
des liens amicaux avec les descendants de l’écrivain auquel il a consacré une rencontre avec André Daspre (Paris, Klincksieck, 1984) et dont il a récemment édité
l’impressionnant catalogue de la bibliothèque (Livres, lectures, envois d’auteur,
Paris, Champion, 2000). C’est à une communication sur les correspondants allemands de Roger Martin du Gard qu’il travaillait à Marbach.
Notre dernière rencontre aura donc été au Congrès des Lumières à Los
Angeles, au début du mois d’août. Nous avons traîné dans la librairie du campus
en parlant de politique, de l’urgence d’une Europe qui sache s’exprimer d’une
seule voix, de la nécessité des contacts intellectuels pour lutter contre les nationalismes, les intégrismes, les conservatismes. Des terrasses luxueuses du nouveau
Musée Getty qui domine la plaine de Los Angeles et la côte du Pacifique, nous
avons médité sur les inégalités qui déséquilibrent et menacent le monde. La lettre
qui accompagnait les photos qu’il avait prises alors m’est arrivée au lendemain
de sa mort. « Er war so voller Pläne und Leben », écrivait Ursula Gressung-Schlobach en annonçant la triste nouvelle. C’est cette image de lui que nous gardons, dans sa bonhomie active, son goût du travail collectif, sa sensibilité cachée,
sa rigueur morale et sa foi dans l’histoire
[3].
[1]
L’Allemagne et la France des Lumières. Deutsche et französische Aufklärung. Mélanges
offerts à Jochen Schlobach par ses élèves et amis. Études réunies par Michel Delon et Jean
Mondot, Paris, Honoré Champion, 2003.
[2]
Nous avons ainsi publié ensemble
La Recherche dix-huitiémiste. Objets, méthodes et institutions (1945-1995)/Eighteenth-century research. Objects, methods ans institutions (1945-1995)
(Paris, Champion, 1998) qui nous a permis de réunir plusieurs des maîtres de notre disciplines :
Paolo Alatri, Robert Darnton, Jean Ehrard, Jacques Proust, Jean Sgard.
[3]
On lira aussi le témoignage de Jean Mondot dans
Dix-huitième siècle, 35,2003.