Revue d'histoire littéraire de la France
P.U.F.

I.S.B.N.9782130547228
256 pages

p. 751 à 754
doi: 10.3917/rhlf.043.0751

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Vol. 104 2004/3

2004 Revue d'Histoire Littéraire de la France

In memoriam Michel Décaudin

Claude Debon.
Michel Décaudin était un homme du Nord. Né à Roubaix le 22 avril 1919, d’origine modeste, il a fait ses études primaires et secondaires à Lille, au lycée Faidherbe. Il entre en Khâgne à Henri IV, mais la guerre perturbe ses études supérieures. Il les poursuit à Toulouse, obtient un Diplôme d’Études Supérieures, et un certificat d’aptitude à l’enseignement dans les collèges. Il revient dans le Nord après la guerre.
Professeur au collège d’Armentières (1945-1947), il passe l’agrégation des Lettres modernes en 1947, enseigne au lycée Henri Wallon de Valenciennes (1947-1948), puis revient au lycée Faidherbe à Lille (1948-1951).
Il soutient à la Sorbonne en 1958 une thèse, sous la direction de Pierre Moreau : La crise des valeurs symbolistes, vingt ans de poésie française. Publiée à Toulouse (Privat) en 1960, elle fut rééditée chez Slatkine en 1981. Il aimait à raconter que sa thèse avait été volée à la BN ! Elle était devenue en effet un instrument indispensable à la connaissance des mouvements poétiques au « tournant du siècle ». Il est alors assistant à la Faculté des lettres de Lille (1951-1957), et lecteur à l’Université de Gand. Nommé professeur à Toulouse (1957-1969), il rejoint Paris X-Nanterre (1969-1972), puis la Sorbonne nouvelle (Paris III) dont il devient professeur émérite en 1984, quand il prend sa retraite. Il a cependant toujours gardé un lien avec Lille. Chaque année, il assistait au banquet des Lillois de Paris.
J’ai connu Michel Décaudin lorsqu’il était encore professeur à Toulouse. Mme Durry, à qui je proposai non sans crainte respectueuse le nom d’Apollinaire pour une thèse éventuelle, alors qu’elle était l’universitaire la plus reconnue dans ce domaine, me dit : écrivez donc à Michel Décaudin. Ce que je fis. Depuis cette date, nos chemins ne se sont jamais séparés.
Le jeudi 26 février de cette année, je suis allée le voir chez lui. Pendant presque une heure, nous avons parlé. De choses et d’autres, comme nous faisions toujours, et d’Apollinaire, comme nous faisions toujours. Il voulait mettre au point le contenu du prochain numéro de Que vlo-ve ?, la revue trimestrielle qu’il gérait avec Victor-Martin Schmets. Je lui avais apporté un état encore provisoire du Foliothèque consacré à Calligrammes, que j’étais en train d’achever. Il avait accepté de le lire, de me dire ce qu’il en pensait.
Moins de huit jours plus tard, il n’était plus là. Nous le savions malade, mais comment ne pas être frappé par son cran extraordinaire, sa discrétion, son courage ? Il m’avait dit un jour qu’il souhaitait mourir comme de Gaulle ou Molière, d’un coup, et en pleine activité. Ce ne fut pas tout à fait le cas, mais il a consacré ses dernières forces à ses auteurs de prédilection. Cocteau, dont il dirigeait l’édition des œuvres dans la Pléiade, et Apollinaire, qu’il ne quittait jamais.
Si sa personnalité s’est imposée, dans le respect et l’affection, c’est d’abord qu’on lui faisait une confiance totale. Il avait une capacité rare à drainer l’information, toute l’information. Sa thèse sur La crise des valeurs symbolistes l’avait rendu familier des petites revues. Il avait compris où se fait l’histoire littéraire. Aussi a-t-il accumulé pendant plus de soixante ans une foule de documents rares, parfois uniques. Pour Apollinaire, il en a fait don à la Bibliothèque Historique de la Ville de Paris. Cette récolte se faisait grâce à une attention toujours en éveil à tout ce qui intéressait ses sujets de prédilection. Les périodiques, les catalogues de vente, les achats par les bibliothèques, le hasard de tel renseignement, tout était enregistré aussitôt, au prix souvent de déplacements. Lorsqu’il était à l’étranger, il scrutait les devantures des librairies, et il était bien rare qu’il ne dénichât pas quelque traduction ou document. Dès l’apparition d’Internet, alors qu’il avait peiné avec le traitement de texte sur ordinateur, il se servit non seulement du courriel, qui facilitait ses échanges, mais aussi de la nouvelle source d’information. Il rangeait soigneusement ses documents, placés depuis qu’il s’était installé rue de Fécamp dans des dossiers à portée de la main, juste derrière son bureau.
Cette information qu’il avait d’abord recherchée, elle lui vint ensuite aussi tout naturellement de ceux qui savaient qu’il était le seul à connaître tout de son sujet. On le consultait sur des faux éventuels, on lui envoyait les articles ou les livres qui pouvaient l’intéresser, et ainsi son savoir augmentait. Il ne se limitait pas, on s’en doute, à l’œuvre d’Apollinaire. Il n’est que de consulter sa bibliographie, publiée deux fois à la faveur d’hommages rendus pour son départ à la retraite, puis pour son quatre-vingtième anniversaire, pour mesurer l’ampleur de ses connaissances sur la poésie de la fin du XIXe siècle et du XXe siècle : d’abord dans L’esprit nouveau dans tous ses états, Hommage à Michel Décaudin, Minard, 1986, puis dans Que vlo-ve ?, 27e année, 4e série, n° 7, juillet-septembre 1999 (« Bibliographie de Michel Décaudin, 1986-1998, établie par Louise Germain et Claude Debon, avec la complicité d’un fichier tenu à jour… »).
C’est grâce à cette compétence qu’il fut le maître d’œuvre d’une quantité impressionnante de publications, surtout de travaux d’édition. Outre la thèse, ses livres les plus importants restent le Dossier d’« Alcools » (Droz, 1960), édition revue en 1993, une biographie d’Apollinaire chez Seguier-Vagabondages (1986), un Apollinaire en somme (avec Jean Burgos et Claude Debon, Klincksieck, 1998), un Alcools en Foliothèque (2002), un Apollinaire dans la collection « références » du Livre de Poche qui fera longtemps autorité. Il travaillait à une biographie renouvelée du poète, à laquelle il tenait beaucoup, mais qu’il n’a pu achever.
M. Décaudin a surtout été un prodigieux éditeur : sur Apollinaire, on lui doit, seul ou en collaboration avec Pierre-Marcel Adéma ou Pierre Caizergues, quatre volumes de la Pléiade : le premier (Œuvres poétiques) en 1956, trois Œuvres en prose complètes depuis 1977, dont Les Œuvres en prose I, dont il fut seul responsable, et qui offrent un appareil critique d’une richesse exceptionnelle. Mais il fut aussi responsable d’une belle édition de Calligrammes au Club du meilleur livre en 1955, de la publication chez Balland et Lecat de quatre volumes des Œuvres complètes (1965-1966), et révéla entre autres les Lettres à Lou (Gallimard, 1969), Les diables amoureux (1964), des correspondances, le « journal intime »…
Cette activité éditoriale ne se limita pas à l’œuvre d’Apollinaire : il édita Rimbaud, Verlaine, Valéry, Max Jacob, plusieurs « Poésie/Gallimard » : Paul Morand, Paul-Jean Toulet, Francis Jammes, J. Romains, une Anthologie de la poésie française du XXe siècle. De Paul Claudel à René Char (1983), une Anthologie de la poésie française au XIXe siècle. De Baudelaire à Saint-Pol-Roux (1992).
Une de ses dernières activités, et non la moindre, fut d’être le maître d’œuvre des volumes de la Pléiade consacrés à Cocteau. Deux sont déjà parus, dont le théâtre en 2003. Il préparait le 3e : roman et cinéma.
Et l’on n’oubliera pas les quelque 350 articles, et comptes rendus, préfaces, notices de dictionnaire qu’on lui doit.
Mais Michel Décaudin n’était pas un chercheur solitaire. Il savait et aimait partager son information. Non seulement grâce à l’enseignement, aux thèses qu’il a dirigées, à sa mobilité incessante, à sa disponibilité, mais grâce à des structures solides qu’il avait très tôt mises en place, création au CNRS d’une unité de recherche, L’esprit nouveau en poésie, séminaires mensuels, colloques de Stavelot en Belgique, publications de revues qu’il avait fondées : la série Guillaume Apollinaire de la Revue des Lettres modernes (21 numéros depuis 1962), Que Vlo-ve ?, avec Victor Martin-Schmets depuis 1973. Docteur honoris causa de l’Université de Gand et de Münster, il participait à de nombreux jurys de critique ou de poésie (Artaud, Voronca, Sernet). Il venait (un peu tard) de recevoir le Grand Prix de la critique.
Ouvert à toutes les modes de communication, il s’était très tôt intéressé à la radio (Radio-Lille, de 1950 à 1959, Radio-Toulouse dans les années soixante). On l’a vu dans un film sur Apollinaire, plusieurs fois à la télévision, entre autres dans « Apostrophes ». Il avait eu l’idée d’instituer à Toulouse un enseignement du cinéma, et d’y fonder un télé-enseignement. Il aimait voyager, était invité dans le monde entier, jusqu’au Japon.
Les séminaires Apollinaire commençaient toujours par l’échange d’informations sur l’actualité apollinarienne. Ainsi se forma au fil des années une équipe de chercheurs qui travaillaient non pas pour leur maître, mais avec lui. On peut soutenir que les travaux sur Apollinaire qui ont marqué ces cinquante dernières années doivent presque tous quelque chose à sa fréquentation. Au fil des années aussi, bien des visages se sont effacés, de ceux qui à partir des années soixante apportaient un regard neuf sur l’œuvre d’Apollinaire : Claude Morhange-Bégué, Maria-Luisa Belleli, Marie-Louise Lentengre, Madeleine Boisson, Pierre-Marcel Adéma, Léon Somville, Daniel Briolet et tant d’autres… Comment ne pas les associer à celui qui vient de disparaître ? Car il avait le don de rassembler, et de susciter rencontres et amitiés.
Ceux qui restent aujourd’hui, rassemblés naguère autour de lui, souhaitent maintenir vivant l’esprit de ses travaux. Cet esprit est celui de la recherche historique de la vérité (toujours nouvelle, comme il est écrit dans L’esprit nouveau et les poètes). Il a d’abord consisté à faire connaître l’œuvre entier, à en éclairer la genèse, à la situer dans son contexte. Ce n’est pas par hasard que Michel Décaudin était « Régent d’Histoire de la Pataphysique et Exégèse » au Collège de ’Pataphysique. Il a été le serviteur des œuvres, il a contribué à diffuser la poésie moderne grâce à des anthologies, ou à des études monographiques. Il n’a pas été tenté de se servir d’elles à des fins théoriques ou théorisantes, ne prenant pas parti dans les grandes querelles critiques des années soixante et soixante-dix. Ce travail peut sembler parfois ingrat. C’est cependant grâce à lui que certains stéréotypes touchant l’image d’Apollinaire ont fini par céder : celui d’un fantaisiste aimable et mystificateur n’a pas tenu face aux découvertes des états antérieurs des textes, ni face aux prodigieux savoirs du poète. Michel Décaudin se battait toujours pour en finir avec d’autres idées reçues, comme celle d’un poète belliciste se délectant à la guerre. Au demeurant, il savait rendre l’érudition aimable, élégante, racée. C’était un plaisir de l’entendre parler dans un colloque, ses petits feuillets sous la main, sur lesquels étaient griffonnées quelques notes, et qu’il faisait vivre de manière chaleureuse et communicative.
Après sa mort, sa compagne, Madame Germain, m’a donné des épreuves d’articles qu’il devait corriger. Son œuvre n’était pas achevée. Gageons qu’elle ne l’aurait jamais été.
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