Revue d'histoire littéraire de la France
P.U.F.

I.S.B.N.9782130552154
318 pages

p. 771 à 774
doi: 10.3917/rhlf.054.0771

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Vol. 105 2005/4

2005 Revue d'Histoire Littéraire de la France

Présentation

Claude Duchet
« La notion de littérature est constamment changeante. La littérature s’accroît par la périphérie en absorbant le matériau non esthétique […] La littérature vit en débordant sur le non-littéraire. » Ces réflexions anciennes du « formaliste » Victor Chlovski [1] pourraient servir d’épigraphe à ce numéro spécial consacré à la mémoire de notre ami Claude Pichois, et tout entier rempli de sa présence. Le rapprochement n’est paradoxal qu’en apparence, dès lors qu’on envisage, comme Claude Pichois le faisait, la littérature dans son mouvement, sa relativité, son incertitude, et qu’on demande, avec lui, à l’histoire littéraire d’accompagner la littérature sans se substituer à elle. On aurait pu tout aussi bien partir de l’impertinence baudelairienne, par exemple, ceci, extrait de Mon cœur mis à nu : « Le français est un animal de basse cour, si bien domestiqué qu’il n’ose franchir aucune palissade. voir [sic] ses goûts en art et en littérature. » [2] Claude Pichois, lui, savait les franchir. C’est dire combien il manque à cette revue, qui lui était consubstantielle, et qu’il entendait maintenir toujours en état d’alerte.
L’homme et ses travaux ont été salués par l’ensemble de la communauté scientifique, et ils continuent de l’être, car ils s’inscrivent dans la durée par leur vigueur, leur netteté « impeccable », et leurs réserves d’interrogations. Ce numéro aurait eu un volume double ou triple si nous n’avions dû prendre un parti non de sélection mais d’orientation pour parvenir à un effet de cohérence et à la plus juste perspective sur l’œuvre de notre ami, ses échos et ses essentielles exigences. Il fallait aussi respecter, autant que possible, les intentions mêmes de Cl. Pichois qui songeait depuis longtemps à ce numéro de fin d’année : un noyau nervalien, au centre d’un réseau d’affinités et de questions ouvertes. Il nous avait laissé également une liste de noms, en cours ou en attente de prospection, qui témoignent d’une attention en perpétuel éveil, prompte à saisir les nouveautés et les apports, quelle que soit l’origine ou la notoriété des auteurs.
Notons tout de suite une absence remarquable, celle de Baudelaire. C’est volontairement que nous avons décidé d’en laisser l’exclusivité à l’Année Baudelaire, annoncée aussi pour la fin de 2005. La publication de cette revue, fondée par Cl. Pichois, est maintenant assurée par J. E. Jackson et Max Milner. Ce numéro commémoratif s’imposait. Claude y sera aussi chez lui, au même moment. Nous renvoyons nos lecteurs à cette livraison, indispensable complément de celle-ci. On ne peut dire cependant que Baudelaire en soit exactement absent. Comment ne serait-il pas là, dès qu’il s’agit du XIXe siècle, du romantisme au sens large, et tout simplement de littérature et de poésie. Ce n’est pas une raison pour passer sous silence l’événement d’histoire littéraire de cette année, l’œuvre dans l’œuvre, mûrie toute une vie, ce monument qu’est la toute récente publication chez Honoré Champion, par Cl. Pichois et J. Dupont, de L’Atelier de Baudelaire : « Les Fleurs du Mal », quatre volumes reliés de 3 625 pages. Michel Slatkine a bien voulu nous laisser choisir quelques pages exemplaires de cette édition, pour mieux la présenter à nos lecteurs. Nous l’en remercions vivement.
Et Baudelaire est bien entendu l’axe de ces « Quelques souvenirs » que Claude Pichois avait rédigés dans son dernier été et que nous devons à l’amitié de Vincenette Pichois. Souvenirs où la vie privée, la vie professionnelle, la vie scientifique, sont indissociablement mêlées, et constituent bien une vie, placée par Claude sous le signe des rencontres heureuses, de l’amitié, et du travail en collaboration, en laissant sa place au hasard et à l’improvisation. Ces pages appartiennent désormais à l’histoire de l’histoire littéraire, son complément naturel. Elles constituent l’introduction la plus pertinente à l’ensemble de ce numéro.
Les contributions nervaliennes de notre première section correspondent aux vœux de Cl. Pichois, sans les épuiser [3]. Nerval, intersigne de Baudelaire, et passeur de frontières, celles du temps et des espaces. Le premier sans doute, après Nodier, avant Baudelaire, des « dissidents » de la littérature, si l’on nous permet d’essayer le terme, que nous avons proposé pour la deuxième section. Cl. Pichois avait la passion de la dissidence, et le désir plus ou moins secret d’en finir avec toutes les normes et les canons, tous les classements et découpages préconçus et toutes les idées reçues, particulièrement en histoire littéraire. Il ne se trompait pas en souhaitant que Jean-Luc Steinmetz fasse pour les trop nommés « petits-romantiques » ce qu’il avait fait pour le préromantisme : une réévaluation de leur position, de leur trajectoire, de leur statut, dans une problématique élargie du romantisme. Ce qui veut dire aussi qu’on peut être romantique autrement, dans la différence, à contre-courant, voire à contre pays. La preuve par Heine, en deçà comme au-delà du Rhin, est parfaitement établie par deux spécialistes du poète, Bernd Kortländer et Hans T.Siepe [4]. Autre figure dissidente, celle de Colette. Dissidence dans la dissidence puisque l’œuvre choisie par J. Dupont est Le Pur et l’Impur. Nous nous en sommes tenus à trois aspects, à trois moments, à trois exemples qui appartiennent autant à la littérature qu’à l’histoire littéraire, au risque d’en ébranler les certitudes. Le comparatiste Claude Pichois savait prendre de tels risques. C’est qu’il était aussi un chercheur « aux marges », et non pas « en marge », résolument installé sur les marges de l’histoire littéraire pour en observer et en contrôler les nécessaires débordements. Mais il restait toujours au plus près des interrogations essentielles de la littérature : un rapport au monde, un rapport à la vie.
Nous avons donc ouvert cette rubrique : « marges » à laquelle il avait songé pour la revue et qui aurait pu facilement occuper un numéro entier. Nous avons dû, faute de place et de temps, renoncer, pour l’instant, à plusieurs interventions prévues, dont certaines avaient été envisagées avec Claude Pichois. J’en mentionne quelques-unes pour mémoire et pour indiquer la perspective de cette section : rapport de l’histoire littéraire et de l’histoire culturelle dans ses versions américaine et européenne ; l’histoire littéraire et le féminin, étude critique ; la littérature à l’épreuve du journal et du périodique, crise et adaptation, évolution des genres, dépendance et autonomie ; les biographies d’écrivains, histoire, critique ou genre littéraire; le public des œuvres, lecture, lecteurs et lectures, une autre dimension de l’histoire littéraire. A chacun d’allonger la liste de ces questions récurrentes qui demandent à être posées à la fois historiquement et théoriquement. Nous avons choisi de nous limiter à quatre domaines qui, à des titres divers, entraient dans les préoccupations de Claude Pichois : 1) Épistémologie et vision du monde, autrement dit, demande Pascal Surget, peut-on ignorer, dans l’approche de la littérature, les bouleversements intervenus après Einstein dans l’appréhension de l’espace-temps, des deux infinis, des « particules élémentaires », dans les modalités de la construction du savoir scientifique et de l’observation du virtuel. 2) Les vertus heuristiques du comparatisme bien compris. Stéphane Michaud le rappelle : Claude Pichois avait donné l’exemple du bon usage de la littérature comparée, qui lui avait permis de rouvrir le dossier du romantisme, trop vite refermé sur l’exception française. Jean-Paul lui apprendra à « saisir la beauté », fragile et fugace comme un « tremblement ». 3) Enseignement de la littérature ou éducation par la littérature ? Denis Pernot étudie les réformes de l’enseignement mises en place au tournant du XIXe siècle pour montrer comment l’institution scolaire opère, à son service, un détournement de la littérature. Rappel judicieux du fait que la littérature, c’est aussi ce qui s’enseigne et ce qui enseigne, donc une méthode de formation autant qu’une matière d’enseignement. La question reste souvent sans conséquence pour l’histoire littéraire et la littérature : elle reste d’actualité. 4) Les problèmes de la traduction. Ils sont abordés de front par Patrick Maurus à partir d’un exemple totalisant et particulièrement révélateur, celui du coréen. Il en va de la présence et de la représentation de l’autre dans la littérature. Étrangère ou non, une littérature a droit à sa différence, on ne peut tout traduire. Et ne serait-ce pas cela, qui ne peut être traduit sans être trahi, qui concerne l’histoire littéraire, plus ou moins assimilatrice selon les époques ?
Vient enfin un copieux supplément bibliographique, dû à la vigilance et à la précision de Vincenette Pichois, complétant celle établie en 1984 dans Du romantisme au surnaturalisme. Hommage à Claude Pichois [5]. Cette bibliographie prouve aussi bien l’impressionnante activité du chercheur, la diversité de ses modes d’intervention, que l’unité de son œuvre, dans la diversité de ses prises, sa fécondité et son actualité. Nous avons joint, en supplément, dans la partie Notes et documents, un dossier sur Malraux, l’un des « dissidents » de Claude et un essai critique sur une biographie de Potocki, lui aussi breveté ès dissidences.
Pour les comptes rendus enfin, nous avons exclusivement regroupé ceux qui portaient sur des ouvrages en rapport avec les auteurs, les questions ou les thèmes abordés dans cette livraison.
Un dernier souhait : puisse ce numéro, qui s’est voulu fidèle à la pensée et aux options de Claude Pichois, marquer une date dans l’histoire de notre revue et, pour l’histoire littéraire elle-même, la confirmation de son mouvement et de sa vitalité.
 
NOTES
 
[1]Lettre à Iouri Tynianov, automne 1924, traduite par Catherine Depretto, Europe, mars 2005, p. 122.
[2]Charles Baudelaire, Mon cœur mis à nu, édition diplomatique établie par Claude Pichois, Droz, « Textes littéraires français », 2001, p. 62.
[3]Signalons à ce propos la parution récente de Quinze études sur Nerval et le romantisme, recueillies par Hisashi Mizuno et Jérôme Thélot, en hommage à Jacques Bony, éditions Kimé, Paris, 2005. D’autre part sont annoncés pour 2006 un numéro d’Europe sur Nerval, et un numéro de Plaisance, revue publiée par l’Université Gabriele D’Annunzio de Pescara, sur le thème « Nerval et la mort » (dir. Jacques Bony).
[4]Ces deux chercheurs viennent de publier Baudelaire und die Deutschland, Deutschland und Baudelaire, Tübingen, Gunther Narr, 2005.
[5]À la Baconnière, Neufchâtel, coll. « Langages ».
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