2005
Revue d'Histoire Littéraire de la France
Présentation
Claude Duchet
« La notion de littérature est constamment changeante. La littérature
s’accroît par la périphérie en absorbant le matériau non esthétique […]
La littérature vit en débordant sur le non-littéraire. » Ces réflexions
anciennes du « formaliste » Victor Chlovski
[1] pourraient servir d’épigraphe
à ce numéro spécial consacré à la mémoire de notre ami Claude Pichois,
et tout entier rempli de sa présence. Le rapprochement n’est paradoxal
qu’en apparence, dès lors qu’on envisage, comme Claude Pichois le faisait, la littérature dans son mouvement, sa relativité, son incertitude, et
qu’on demande, avec lui, à l’histoire littéraire d’accompagner la littérature
sans se substituer à elle. On aurait pu tout aussi bien partir de l’impertinence baudelairienne, par exemple, ceci, extrait de
Mon cœur mis à nu :
« Le français est un animal de basse cour, si bien domestiqué qu’il n’ose
franchir aucune palissade. voir [
sic] ses goûts en art et en littérature. »
[2]
Claude Pichois, lui, savait les franchir. C’est dire combien il manque à
cette revue, qui lui était consubstantielle, et qu’il entendait maintenir toujours en état d’alerte.
L’homme et ses travaux ont été salués par l’ensemble de la communauté scientifique, et ils continuent de l’être, car ils s’inscrivent dans la
durée par leur vigueur, leur netteté « impeccable », et leurs réserves d’interrogations. Ce numéro aurait eu un volume double ou triple si nous
n’avions dû prendre un parti non de sélection mais d’orientation pour parvenir à un effet de cohérence et à la plus juste perspective sur l’œuvre de
notre ami, ses échos et ses essentielles exigences. Il fallait aussi respecter,
autant que possible, les intentions mêmes de Cl. Pichois qui songeait
depuis longtemps à ce numéro de fin d’année : un noyau nervalien, au
centre d’un réseau d’affinités et de questions ouvertes. Il nous avait laissé
également une liste de noms, en cours ou en attente de prospection, qui
témoignent d’une attention en perpétuel éveil, prompte à saisir les nouveautés et les apports, quelle que soit l’origine ou la notoriété des auteurs.
Notons tout de suite une absence remarquable, celle de Baudelaire.
C’est volontairement que nous avons décidé d’en laisser l’exclusivité à
l’Année Baudelaire, annoncée aussi pour la fin de 2005. La publication de
cette revue, fondée par Cl. Pichois, est maintenant assurée par J. E. Jackson
et Max Milner. Ce numéro commémoratif s’imposait. Claude y sera aussi
chez lui, au même moment. Nous renvoyons nos lecteurs à cette livraison,
indispensable complément de celle-ci. On ne peut dire cependant que
Baudelaire en soit exactement absent. Comment ne serait-il pas là, dès
qu’il s’agit du XIXe siècle, du romantisme au sens large, et tout simplement
de littérature et de poésie. Ce n’est pas une raison pour passer sous silence
l’événement d’histoire littéraire de cette année, l’œuvre dans l’œuvre,
mûrie toute une vie, ce monument qu’est la toute récente publication chez
Honoré Champion, par Cl. Pichois et J. Dupont, de L’Atelier de Baudelaire : « Les Fleurs du Mal », quatre volumes reliés de 3 625 pages.
Michel Slatkine a bien voulu nous laisser choisir quelques pages exemplaires de cette édition, pour mieux la présenter à nos lecteurs. Nous l’en
remercions vivement.
Et Baudelaire est bien entendu l’axe de ces « Quelques souvenirs »
que Claude Pichois avait rédigés dans son dernier été et que nous devons
à l’amitié de Vincenette Pichois. Souvenirs où la vie privée, la vie professionnelle, la vie scientifique, sont indissociablement mêlées, et constituent
bien une vie, placée par Claude sous le signe des rencontres heureuses, de
l’amitié, et du travail en collaboration, en laissant sa place au hasard et à
l’improvisation. Ces pages appartiennent désormais à l’histoire de l’histoire littéraire, son complément naturel. Elles constituent l’introduction la
plus pertinente à l’ensemble de ce numéro.
Les contributions nervaliennes de notre première section correspondent aux vœux de Cl. Pichois, sans les épuiser
[3]. Nerval, intersigne de
Baudelaire, et passeur de frontières, celles du temps et des espaces. Le
premier sans doute, après Nodier, avant Baudelaire, des « dissidents » de
la littérature, si l’on nous permet d’essayer le terme, que nous avons proposé pour la deuxième section. Cl. Pichois avait la passion de la dissidence, et le désir plus ou moins secret d’en finir avec toutes les normes et
les canons, tous les classements et découpages préconçus et toutes les
idées reçues, particulièrement en histoire littéraire. Il ne se trompait pas en
souhaitant que Jean-Luc Steinmetz fasse pour les trop nommés « petits-romantiques » ce qu’il avait fait pour le préromantisme : une réévaluation
de leur position, de leur trajectoire, de leur statut, dans une problématique
élargie du romantisme. Ce qui veut dire aussi qu’on peut être romantique
autrement, dans la différence, à contre-courant, voire à contre pays. La
preuve par Heine, en deçà comme au-delà du Rhin, est parfaitement établie par deux spécialistes du poète, Bernd Kortländer et Hans T.Siepe
[4].
Autre figure dissidente, celle de Colette. Dissidence dans la dissidence
puisque l’œuvre choisie par J. Dupont est
Le Pur et l’Impur. Nous nous en
sommes tenus à trois aspects, à trois moments, à trois exemples qui appartiennent autant à la littérature qu’à l’histoire littéraire, au risque d’en
ébranler les certitudes. Le comparatiste Claude Pichois savait prendre de
tels risques. C’est qu’il était aussi un chercheur « aux marges », et non pas
« en marge », résolument installé sur les marges de l’histoire littéraire
pour en observer et en contrôler les nécessaires débordements. Mais il restait toujours au plus près des interrogations essentielles de la littérature :
un rapport au monde, un rapport à la vie.
Nous avons donc ouvert cette rubrique : « marges » à laquelle il avait
songé pour la revue et qui aurait pu facilement occuper un numéro entier.
Nous avons dû, faute de place et de temps, renoncer, pour l’instant, à plusieurs interventions prévues, dont certaines avaient été envisagées avec
Claude Pichois. J’en mentionne quelques-unes pour mémoire et pour indiquer la perspective de cette section : rapport de l’histoire littéraire et de
l’histoire culturelle dans ses versions américaine et européenne ; l’histoire
littéraire et le féminin, étude critique ; la littérature à l’épreuve du journal
et du périodique, crise et adaptation, évolution des genres, dépendance et
autonomie ; les biographies d’écrivains, histoire, critique ou genre littéraire; le public des œuvres, lecture, lecteurs et lectures, une autre dimension de l’histoire littéraire. A chacun d’allonger la liste de ces questions
récurrentes qui demandent à être posées à la fois historiquement et théoriquement. Nous avons choisi de nous limiter à quatre domaines qui, à des
titres divers, entraient dans les préoccupations de Claude Pichois : 1) Épistémologie et vision du monde, autrement dit, demande Pascal Surget,
peut-on ignorer, dans l’approche de la littérature, les bouleversements
intervenus après Einstein dans l’appréhension de l’espace-temps, des deux
infinis, des « particules élémentaires », dans les modalités de la construction du savoir scientifique et de l’observation du virtuel. 2) Les vertus
heuristiques du comparatisme bien compris. Stéphane Michaud le rappelle : Claude Pichois avait donné l’exemple du bon usage de la littérature
comparée, qui lui avait permis de rouvrir le dossier du romantisme, trop
vite refermé sur l’exception française. Jean-Paul lui apprendra à « saisir la
beauté », fragile et fugace comme un « tremblement ». 3) Enseignement
de la littérature ou éducation par la littérature ? Denis Pernot étudie les
réformes de l’enseignement mises en place au tournant du XIXe siècle pour
montrer comment l’institution scolaire opère, à son service, un détournement de la littérature. Rappel judicieux du fait que la littérature, c’est
aussi ce qui s’enseigne et ce qui enseigne, donc une méthode de formation
autant qu’une matière d’enseignement. La question reste souvent sans
conséquence pour l’histoire littéraire et la littérature : elle reste d’actualité. 4) Les problèmes de la traduction. Ils sont abordés de front par
Patrick Maurus à partir d’un exemple totalisant et particulièrement révélateur, celui du coréen. Il en va de la présence et de la représentation de
l’autre dans la littérature. Étrangère ou non, une littérature a droit à sa différence, on ne peut tout traduire. Et ne serait-ce pas cela, qui ne peut être
traduit sans être trahi, qui concerne l’histoire littéraire, plus ou moins assimilatrice selon les époques ?
Vient enfin un copieux supplément bibliographique, dû à la vigilance
et à la précision de Vincenette Pichois, complétant celle établie en 1984
dans
Du romantisme au surnaturalisme. Hommage à Claude Pichois
[5].
Cette bibliographie prouve aussi bien l’impressionnante activité du chercheur, la diversité de ses modes d’intervention, que l’unité de son œuvre,
dans la diversité de ses prises, sa fécondité et son actualité. Nous avons
joint, en supplément, dans la partie
Notes et documents, un dossier sur
Malraux, l’un des « dissidents » de Claude et un essai critique sur une biographie de Potocki, lui aussi breveté ès dissidences.
Pour les comptes rendus enfin, nous avons exclusivement regroupé
ceux qui portaient sur des ouvrages en rapport avec les auteurs, les questions ou les thèmes abordés dans cette livraison.
Un dernier souhait : puisse ce numéro, qui s’est voulu fidèle à la pensée et aux options de Claude Pichois, marquer une date dans l’histoire de
notre revue et, pour l’histoire littéraire elle-même, la confirmation de son
mouvement et de sa vitalité.
[1]
Lettre à Iouri Tynianov, automne 1924, traduite par Catherine Depretto,
Europe, mars 2005,
p. 122.
[2]
Charles Baudelaire,
Mon cœur mis à nu, édition diplomatique établie par Claude Pichois,
Droz, « Textes littéraires français », 2001, p. 62.
[3]
Signalons à ce propos la parution récente de
Quinze études sur Nerval et le romantisme,
recueillies par Hisashi Mizuno et Jérôme Thélot, en hommage à Jacques Bony, éditions Kimé,
Paris, 2005. D’autre part sont annoncés pour 2006 un numéro d’
Europe sur Nerval, et un numéro
de
Plaisance, revue publiée par l’Université Gabriele D’Annunzio de Pescara, sur le thème
« Nerval et la mort » (dir. Jacques Bony).
[4]
Ces deux chercheurs viennent de publier
Baudelaire und die Deutschland, Deutschland
und Baudelaire, Tübingen, Gunther Narr, 2005.
[5]
À la Baconnière, Neufchâtel, coll. « Langages ».