2006
Revue d'Histoire Littéraire de la France
In memoriam Jo Yoshida
Kazuyoshi Yoshikawa.
Alain Génetiot.
Nous regrettons vivement la disparition, le 24 juin 2005, à l’âge de cinquante-quatre ans, de notre ami Jo Yoshida, éminent proustien internationalement connu
pour ses travaux sur la genèse d’À la recherche du temps perdu, professeur à l’université de Kyoto où il enseignait la littérature française depuis plus de vingt ans.
Après ses études à l’université de Kyoto (licence) et à celle de Tokyo (maîtrise), Jo Yoshida soutient en 1978 sa thèse sur Proust contre Ruskin qu’il prépare
à l’université de Paris-Sorbonne sous la direction de Michel Raimond. Généticien
renommé, il publie en 1987 pour la nouvelle édition de Proust (la « Bibliothèque
de la Pléiade » dirigée par Jean-Yves Tadié) d’innombrables « esquisses » annotées de « Combray » et de « Noms de pays : le nom ». Grâce à son dévouement et
à son érudition, nous pouvons suivre pas à pas l’élaboration minutieuse de ces premières parties du roman proustien. Toujours en 1987, Jo Yoshida établit et annote
Le Côté de Guermantes pour la collection « Bouquins ». La minutie et l’originalité de ses travaux sur Proust se manifestent également dans de nombreuses communications faites lors de colloques internationaux (Cerisy, Paris, Kyoto, Tokyo),
dans ses articles publiés par le Bulletin Marcel Proust et le Bulletin d’informations
proustiennes et dans divers ouvrages tels que le récent Dictionnaire Marcel Proust
(2004) pour lequel il rédige une quarantaine d’entrées. Jo Yoshida publie en japonais plusieurs ouvrages de référence sur Proust, en particulier : Études sur les
manuscrits d’À la recherche du temps perdu (1993) et Dialogues et portraits : lecture de la correspondance de la jeunesse de Proust (1994). Son érudition vaste et
précise se voit dans son livre sur La littérature des névrosés de Balzac à Proust
(1996) et d’innombrables articles publiés sur Proust et ses écrivains préférés dans
divers livres collectifs et dans des revues. Sans oublier ses travaux de traducteur :
Ruskin, Sésame et les lys traduit par Proust (1990), Choix de lettres dans Les
Œuvres complètes de Proust (1989-1997), Michel Erman, Marcel Proust (1999),
Michel Schneider, Maman (2001).
Jo Yoshida accomplit ces innombrables travaux tout en suivant chaque semaine
trois séances de dialyse. Si ce traitement a commencé il y a vingt ans à Paris, c’est
à cause de son programme trop chargé : enseignement à l’INALCO, relecture des
épreuves d’un dictionnaire français-japonais et établissement des « esquisses »
pour la Bibliothèque de la Pléiade. C’était une vie littéralement dévouée au travail,
mais Jo Yoshida l’accomplit avec son sourire habituel. Il était si vivant, si disponible, si discret sur ses vraies souffrances qu’on ne le croyait plus vraiment en
danger. Son dandysme va jusqu’à le faire plaisanter sur sa propre maladie dans sa
communication sur « l’indigestion chez Proust » lors d’un colloque qu’il organise
en 2003 à Kyoto. Inutile d’ajouter que cette perte est pour nous irréparable.
J’ai eu la chance de fréquenter quasi quotidiennement Jo Yoshida, dont j’ai été
quatre ans le collègue dans le département de langue et littérature françaises qu’il
dirigeait à l’Université de Kyoto. Malgré sa longue et douloureuse maladie qui le
contraignait à de pénibles séances à l’hôpital trois fois par semaine, il déployait un
courage, une énergie souriante et une joie de vivre communicative, ne cessant
d’enseigner, de publier, d’aller prononcer chaque année des conférences en France
et d’accueillir au Japon de nombreux conférenciers qui tous peuvent comme moi
témoigner de sa science et de son affabilité. Inlassable artisan des liens intellectuels entre le Japon et la France — sans oublier la Suisse avec laquelle il avait là
aussi forgé de solides amitiés matérialisées par de vivantes conventions universitaires — Jo Yoshida a beaucoup œuvré pour la littérature française au Japon, dans
un pays où Proust est bien traduit, beaucoup lu et minutieusement étudié, à
l’image de ses premiers travaux de génétique textuelle consacrés par sa participation à l’édition de Du côté de chez Swann dans la bibliothèque de la Pléiade.
Amoureux de la culture française et européenne, fils d’un universitaire spécialiste
de littérature anglaise, il était aussi un grand connaisseur de l’art occidental, amateur de jazz, d’opéra et de peinture. Mais il ne s’est pas éloigné, bien au contraire,
de ses racines japonaises, conformément à la leçon des ères Meiji et Taisho où
l’accueil de l’Occident s’est fait dans le respect de la tradition autochtone.
Nourrissant une prédilection pour la littérature japonaise de cette époque contemporaine de Proust, il n’aura malheureusement pas eu le temps de mener à son
terme son grand projet d’édition dans la « Pléiade japonaise » du romancier
Akutagawa. Enfant de Tokyo, il s’était très vite adapté à Kyoto — ce que tous les
non-Kyotoïtes perçoivent comme une gageure —, dans l’ancienne capitale impériale pétrie des traditions du vieux Japon dont il connaissait également admirablement l’histoire glorieuse et les nombreuses légendes. Esthète, chercheur zélé, Jo
Yoshida fut enfin un merveilleux professeur à l’écoute de ses très nombreux étudiants de l’Université de Kyoto et dans le groupe de recherche des études proustiennes du Kansai qu’il dirigeait, sachant aussi infuser aux plus jeunes le goût de
la culture française. Pour avoir vécu courageusement les dernières années de sa
vie dans le compagnonnage de la maladie, par une infortunée correspondance avec
son auteur de prédilection, il en a fait un objet d’étude, comme en témoignent ses
notices consacrées la médecine dans le récent Dictionnaire Marcel Proust, de
même que son livre en japonais sur les névropathes dans la littérature de Balzac à
Proust, inédit en français. Dans le désarroi où nous laisse la brutale disparition de
Jo Yoshida nous perdons plus qu’un collègue ou un maître, avant tout un ami. Sa
disparition laisse son épouse, elle aussi professeur de littérature française, seule
avec deux enfants. Et désormais ce sont tous ses étudiants aussi qui se sentent
orphelins.