Revue d'histoire littéraire de la France
P.U.F.

I.S.B.N.9782130555278
256 pages

p. 239 à 242
doi: 10.3917/rhlf.061.0239

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Vol. 106 2006/1

2006 Revue d'Histoire Littéraire de la France

In memoriam Jacques Morel

Patrick Dandrey.
Jacques Morel s’est éteint au début de l’été. Il a été inhumé dans le cimetière de son village vosgien, entouré des siens. Il n’eût pas aimé les longs hommages : cultivant cette honnêteté au sens ancien dont il prolongeait l’idéal incarné par son cher dix-septième siècle, il nourrissait un sens trop profond de la mesure pour souffrir l’excès de ce qui pèse ou qui pose. Et de mesure, son œuvre est toute empreinte : l’ampleur de la réflexion y est celée par la contrainte aimable d’une forme toujours aisée et fluide, dont la suprême virtuosité consiste à cacher l’opiniâtreté du travail sous l’aisance lumineuse de la construction et de l’expression. Même son érudition prodigieuse, il s’exerçait à la masquer, par discrétion et élégance, pour n’en produire que l’indispensable caution propre à étayer une pensée pertinente jusqu’au scrupule en même temps qu’aiguë jusqu’à l’audace, l’un équilibrant l’autre dans une tension qui se résout en délectation pour l’esprit et le goût. Par quoi ses livres sont de ceux qui donnent au lecteur l’impression d’être intelligent : critère d’élégance et gage de profonde bonté. En un temps où la mode portait à compliquer à souhait les idées et l’expression, sinon à dérober sous les sophistications de forme l’incertitude des idées, parfois prometteuses, mais trop souvent immatures et toujours mêlées, il fit l’inverse, poussant l’élégance de forme jusqu’à la simplicité la plus limpide pour y couler des vues pleines de science et souvent de prescience. Libre avant tout, il se défiait des modes intellectuelles ; mais ouvert et généreux, il se tenait naturellement attentif à tout ce que les moissons nouvelles pouvaient promettre : de ces farines où les demi-habiles se font rouler, il s’entendait à ne recueillir que la fleur sans s’embarrasser de l’éteule.
Ainsi sa grande thèse soutenue au printemps mil neuf cent soixante-huit et consacrée à Rotrou, dramaturge de l’ambiguïté a-t-elle su retenir du formalisme ambiant et de l’engouement pour le baroque ce qu’il fallait de rigueur et d’intuition pour restituer l’œuvre à son principe à partir d’une minutieuse anatomie de son fonctionnement, et l’auteur à son génie propre à partir d’une délicate et persévérante déduction : au lieu de plaquer du mécanique sur du vivant, comme on tendit trop à le faire alors (au risque rétrospectif d’un peu de ridicule), la méthode de Jacques Morel consistait à déduire le vivant du mécanique, à épanouir la vie profonde de l’œuvre à partir d’une expertise horlogère de ses rouages les plus infimes, les plus intimes. C’est la même méthode qui conserve et conservera le rang d’un « classique » de la critique à son volume La Tragédie qui était paru quatre ans plus tôt dans la valeureuse collection « U » des éditions Armand Colin. La même méthode, enfin, qui aurait illuminé l’édition des œuvres complètes de La Bruyère dont malheureusement le projet avorta, et pour laquelle il me confiait (et à d’autres sans doute qui en témoigneraient) s’être préparé pendant des mois, pour ne pas dire des années, par une fréquentation si assidue, opiniâtre et exclusive des Caractères, s’en être si intimement pénétré, s’y être si longtemps comme immergé, qu’un sentiment de presque saturation le hantait à force d’acclimatation. Pour notre bonheur, reste du moins l’édition exemplaire du théâtre complet de Racine (en collaboration avec Alain Viala) : la préface de chaque pièce y est un camaïeu ciselé dans de la pierre dure — nous voulons dire celle qui résiste et qui persiste. Un quart de siècle exactement après sa parution, la leçon n’accuse pas son âge et honore toujours la collection (depuis disparue) des « Classiques Garnier », autant qu’elle en fait regretter la disparition.
Tant de minutie et de vues requiert, à égalité pour le moins avec celui de l’analyse, le génie de la synthèse. Jacques Morel le possédait jusqu’à ce qui constitue peut-être son acmé : l’art d’être bref sans paraître dense quand même l’on a beaucoup à dire et plus encore à suggérer. En fidèle héritier de ses deux maîtres, Raymond Lebègue et René Pintard, si différents par la manière, si constants et semblables dans la perfection, il maria l’analyse esthétique à celle de la pensée, le XVIe siècle finissant au XVIIe ascendant, l’histoire de la littérature à celle de la culture, l’analyse monographique (celle d’une œuvre ou d’un genre) à la synthèse historique de large amplitude et de longue durée. En témoignent ses contributions à deux monuments de savoir édifiés dans les années soixante et soixante-dix : l’Histoire des spectacles dirigée par Guy Dumur pour l’Encyclopédie de la Pléiade et la Littérature française dirigée par le regretté Claude Pichois pour les éditions Arthaud. Dans la première, il conte d’un trait la geste dramatique en France depuis la Renaissance jusqu’à la Révolution, en faisant saillir de manière originale les conditions matérielles, intellectuelles, culturelles, esthétiques et morales de ce « fait (littéraire et) social total » qu’est le théâtre réinventé par l’Humanisme. Dans la seconde, le volume qu’il a signé sous le titre La Renaissance, III (1570-1624) détaille et explique une charnière parmi les plus déterminantes de l’histoire littéraire, intellectuelle et esthétique de notre culture : celle qui, de Montaigne à Malherbe, articule le basculement de la dernière Renaissance dans le premier Classicisme. Mais il n’y a pas à s’y tromper : l’analyse à la fois fulgurante et sensible qu’il en offre mérite d’être placée sous le patronage éminent de ce Montaigne dont le portrait a été seul choisi pour orner la couverture de la réédition pourtant élargie du volume, désormais intitulé De Montaigne à Corneille (1572-1660) et incluant Pascal.
On aime cette rencontre qui fait signe, qui est un signe. De tous les auteurs auxquels il consacra ses jours et ses veilles, celui dont Jacques Morel se sentait et s’avouait le plus proche, c’est assurément l’auteur des Essais, avec son humour et ses humeurs, sa mélancolie corrigée de sourire sinon même de drôlerie, sa pratique familière des Anciens et sa curiosité un peu narquoise du présent, sa foi tempérée et éventuellement dubitative. Il m’avait dit un jour, et j’ose ici le répéter parce que le mot atteste la profondeur de sa vie intérieure que souvent par pudeur il recouvrait de feinte naïveté et de subtile bonhomie, croire en Dieu « à la manière de Montaigne », un jour doutant, un jour confiant, toujours fidèle. Une telle référence sur un tel sujet, cela signe une adhésion d’âme. Et de fait, lui qui excellait plus peut-être qu’en tout autre genre dans la forme brève de l’article, a consacré l’un des plus féconds sinon le plus fécond d’entre eux aux subtilités d’une notion classique d’ascendance toute montagnienne : celle d’« honnêteté » [1]. Malheureusement absente, pour n’être pas consacrée au théâtre, du choix d’études réunies dans le volume anthologique intitulé Agréables mensonges. Essais sur le théâtre français du XVIIe siècle (1991), cette contribution de Jacques Morel à la connaissance de l’imaginaire classique s’inscrit dans le droit fil du premier qui en France acclimata l’image de l’« honnête homme » justement défini comme « un homme mêlé ». Fidèle à ce précepte, le merveilleux connaisseur du Grand Siècle, le spécialiste éminent du genre dramatique qu’était certes Jacques Morel n’eut garde néanmoins de s’enfermer dans quelque exclusive générique ni historique que ce fût : assez universel pour penser que rien de ce qui était littéraire (non plus que rien de ce qui était humain) méritât de lui demeurer étranger, il inscrivit son œuvre et sans doute aussi sa vie, si l’on ose effleurer ce qui en tout homme demeure un mystère, dans le sillage exemplaire du grand Humaniste dont la bibliothèque bruissait de toutes les voix qui ne se sont jamais tues.
Humaniste, Jacques Morel le fut lui aussi. Par son œuvre, d’abord, toute dévouée à la quête et au partage de la culture ancienne, toute pénétrée du respect scrupuleux de ceux qu’il servait, en même temps que de connivence émue avec eux, de familiarité affectueuse avec leurs qualités et d’indulgence compréhensive pour leurs faiblesses. Humaniste, il le fut plus encore et plus hautement encore par son humanité. Qualité rare, ni plus ni moins répandue dans le monde universitaire qu’ailleurs, parce que les universitaires sont des hommes et ne sont que des hommes. Or, parmi eux, Jacques Morel tranchait par sa bonté. Il illustrait a contrario cette maxime ambiguë de La Rochefoucauld : qu’un sot n’a jamais assez d’étoffe pour être bon. Sans doute serait-il sottement irénique d’en déduire qu’un homme intelligent en a toujours assez pour n’être pas méchant ; mais l’exemple de Jacques Morel pourrait incliner à le croire. Reste que, revers de sa sensibilité délicate et de cette humanité qu’ont connue et appréciée tous ceux qui l’ont approché, il ne manqua pas de souffrir des blessures que le commerce de leurs semblables trop peu semblables inflige aux justes, dont il fut. Il en conçut parfois de l’amertume, que sa bonté savait adoucir et son sourire mettre à distance. Il en conçut rarement de la colère, que sa charité lui faisait immédiatement regretter, quelque justifiée qu’elle fût. Il en conçut de la tristesse, que ni le repli protecteur dans la recherche ni le baume de l’amitié et de l’affection ne calmèrent peut-être avec autant d’efficacité que cette pratique du dévouement éclairé dans laquelle celui qui donne reçoit plus que ceux auxquels il est donné : l’enseignement.
On voudrait conclure cet hommage par l’image de l’enseignant et de l’enseignement que donna Jacques Morel à ses élèves, ses étudiants et ses disciples : celle du parfait professeur, ou pour mieux dire (en usant d’un mot malheureusement menacé de désuétude) l’image du merveilleux instituteur des esprits qu’il a laissée à tous ceux qu’il instruisit, depuis l’École Normale Supérieure où il fut longtemps un agrégé répétiteur unanimement admiré, jusqu’à la Sorbonne nouvelle (Paris III) dont il fut l’un des fondateurs et des plus prestigieux maîtres. Ma première rencontre avec lui fut placée sous ce signe : il m’avait donné rendez-vous à la fin d’un cours d’agrégation qu’il professait dans l’amphithéâtre Richelieu de la Sorbonne. Dès cette première entrevue, qui préludait à tant d’autres, nous parlâmes de tout, et même du projet de thèse d’État (époque révolue…) pour lequel j’avais été envoyé vers lui par la générosité de mon premier directeur, Henri Lafay, qui de son propre chef avait voulu s’effacer pour passer la main à ce maître prestigieux. La parfaite générosité de l’un, qui s’éloignait, m’avait ouvert la voie vers celle de l’autre, qui ne se démentit jamais. C’était il y a à peine plus de trente ans, c’était en un moment de parfait équilibre dans les relations d’enseignement entre la distance qui trop souvent glace et la familiarité qui parfois trompe et abuse. C’était l’époque où la pédagogie n’était pas une science, où la science n’était pas bradée, et où enseigner était peut-être un sacerdoce, mais pas encore un martyre. C’était l’époque où Jacques Morel enseignait, où Jacques Morel vivait. Ceux qui l’ont lu savent combien il manquera à la recherche et à l’enseignement de demain. Ceux qui l’ont connu savent combien déjà il nous manque.
 
NOTES
 
[1]« Médiocrité et perfection dans la France du XVIIe siècle », Revue d’Histoire Littéraire de la France, 1969, p. 441-450.
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