2006
Revue d'Histoire Littéraire de la France
In memoriam Jacques Morel
Patrick Dandrey.
Jacques Morel s’est éteint au début de l’été. Il a été inhumé dans le cimetière
de son village vosgien, entouré des siens. Il n’eût pas aimé les longs hommages :
cultivant cette honnêteté au sens ancien dont il prolongeait l’idéal incarné par son
cher dix-septième siècle, il nourrissait un sens trop profond de la mesure pour
souffrir l’excès de ce qui pèse ou qui pose. Et de mesure, son œuvre est toute
empreinte : l’ampleur de la réflexion y est celée par la contrainte aimable d’une
forme toujours aisée et fluide, dont la suprême virtuosité consiste à cacher l’opiniâtreté du travail sous l’aisance lumineuse de la construction et de l’expression.
Même son érudition prodigieuse, il s’exerçait à la masquer, par discrétion et élégance, pour n’en produire que l’indispensable caution propre à étayer une pensée
pertinente jusqu’au scrupule en même temps qu’aiguë jusqu’à l’audace, l’un équilibrant l’autre dans une tension qui se résout en délectation pour l’esprit et le goût.
Par quoi ses livres sont de ceux qui donnent au lecteur l’impression d’être intelligent : critère d’élégance et gage de profonde bonté. En un temps où la mode portait à compliquer à souhait les idées et l’expression, sinon à dérober sous les
sophistications de forme l’incertitude des idées, parfois prometteuses, mais trop
souvent immatures et toujours mêlées, il fit l’inverse, poussant l’élégance de
forme jusqu’à la simplicité la plus limpide pour y couler des vues pleines de
science et souvent de prescience. Libre avant tout, il se défiait des modes intellectuelles ; mais ouvert et généreux, il se tenait naturellement attentif à tout ce
que les moissons nouvelles pouvaient promettre : de ces farines où les demi-habiles se font rouler, il s’entendait à ne recueillir que la fleur sans s’embarrasser
de l’éteule.
Ainsi sa grande thèse soutenue au printemps mil neuf cent soixante-huit et
consacrée à Rotrou, dramaturge de l’ambiguïté a-t-elle su retenir du formalisme
ambiant et de l’engouement pour le baroque ce qu’il fallait de rigueur et d’intuition pour restituer l’œuvre à son principe à partir d’une minutieuse anatomie de
son fonctionnement, et l’auteur à son génie propre à partir d’une délicate et persévérante déduction : au lieu de plaquer du mécanique sur du vivant, comme on tendit trop à le faire alors (au risque rétrospectif d’un peu de ridicule), la méthode de
Jacques Morel consistait à déduire le vivant du mécanique, à épanouir la vie profonde de l’œuvre à partir d’une expertise horlogère de ses rouages les plus
infimes, les plus intimes. C’est la même méthode qui conserve et conservera le
rang d’un « classique » de la critique à son volume La Tragédie qui était paru
quatre ans plus tôt dans la valeureuse collection « U » des éditions Armand Colin.
La même méthode, enfin, qui aurait illuminé l’édition des œuvres complètes de La
Bruyère dont malheureusement le projet avorta, et pour laquelle il me confiait (et
à d’autres sans doute qui en témoigneraient) s’être préparé pendant des mois, pour
ne pas dire des années, par une fréquentation si assidue, opiniâtre et exclusive des
Caractères, s’en être si intimement pénétré, s’y être si longtemps comme
immergé, qu’un sentiment de presque saturation le hantait à force d’acclimatation.
Pour notre bonheur, reste du moins l’édition exemplaire du théâtre complet de
Racine (en collaboration avec Alain Viala) : la préface de chaque pièce y est un
camaïeu ciselé dans de la pierre dure — nous voulons dire celle qui résiste et qui
persiste. Un quart de siècle exactement après sa parution, la leçon n’accuse pas
son âge et honore toujours la collection (depuis disparue) des « Classiques
Garnier », autant qu’elle en fait regretter la disparition.
Tant de minutie et de vues requiert, à égalité pour le moins avec celui de l’analyse, le génie de la synthèse. Jacques Morel le possédait jusqu’à ce qui constitue
peut-être son acmé : l’art d’être bref sans paraître dense quand même l’on a beaucoup à dire et plus encore à suggérer. En fidèle héritier de ses deux maîtres,
Raymond Lebègue et René Pintard, si différents par la manière, si constants et
semblables dans la perfection, il maria l’analyse esthétique à celle de la pensée, le
XVIe siècle finissant au XVIIe ascendant, l’histoire de la littérature à celle de la culture, l’analyse monographique (celle d’une œuvre ou d’un genre) à la synthèse
historique de large amplitude et de longue durée. En témoignent ses contributions
à deux monuments de savoir édifiés dans les années soixante et soixante-dix :
l’Histoire des spectacles dirigée par Guy Dumur pour l’Encyclopédie de la
Pléiade et la Littérature française dirigée par le regretté Claude Pichois pour les
éditions Arthaud. Dans la première, il conte d’un trait la geste dramatique en
France depuis la Renaissance jusqu’à la Révolution, en faisant saillir de manière
originale les conditions matérielles, intellectuelles, culturelles, esthétiques et
morales de ce « fait (littéraire et) social total » qu’est le théâtre réinventé par
l’Humanisme. Dans la seconde, le volume qu’il a signé sous le titre La Renaissance, III (1570-1624) détaille et explique une charnière parmi les plus déterminantes de l’histoire littéraire, intellectuelle et esthétique de notre culture : celle
qui, de Montaigne à Malherbe, articule le basculement de la dernière Renaissance
dans le premier Classicisme. Mais il n’y a pas à s’y tromper : l’analyse à la fois
fulgurante et sensible qu’il en offre mérite d’être placée sous le patronage éminent
de ce Montaigne dont le portrait a été seul choisi pour orner la couverture de la
réédition pourtant élargie du volume, désormais intitulé De Montaigne à Corneille
(1572-1660) et incluant Pascal.
On aime cette rencontre qui fait signe, qui est un signe. De tous les auteurs
auxquels il consacra ses jours et ses veilles, celui dont Jacques Morel se sentait
et s’avouait le plus proche, c’est assurément l’auteur des
Essais, avec son humour
et ses humeurs, sa mélancolie corrigée de sourire sinon même de drôlerie, sa
pratique familière des Anciens et sa curiosité un peu narquoise du présent, sa
foi tempérée et éventuellement dubitative. Il m’avait dit un jour, et j’ose ici le
répéter parce que le mot atteste la profondeur de sa vie intérieure que souvent
par pudeur il recouvrait de feinte naïveté et de subtile bonhomie, croire en Dieu
« à la manière de Montaigne », un jour doutant, un jour confiant, toujours
fidèle. Une telle référence sur un tel sujet, cela signe une adhésion d’âme. Et
de fait, lui qui excellait plus peut-être qu’en tout autre genre dans la forme brève
de l’article, a consacré l’un des plus féconds sinon le plus fécond d’entre eux
aux subtilités d’une notion classique d’ascendance toute montagnienne : celle
d’« honnêteté »
[1]. Malheureusement absente, pour n’être pas consacrée au théâtre,
du choix d’études réunies dans le volume anthologique intitulé
Agréables mensonges. Essais sur le théâtre français du XVIIe siècle (1991), cette contribution de
Jacques Morel à la connaissance de l’imaginaire classique s’inscrit dans le droit fil
du premier qui en France acclimata l’image de l’« honnête homme » justement
défini comme « un homme mêlé ». Fidèle à ce précepte, le merveilleux connaisseur du Grand Siècle, le spécialiste éminent du genre dramatique qu’était certes
Jacques Morel n’eut garde néanmoins de s’enfermer dans quelque exclusive générique ni historique que ce fût : assez universel pour penser que rien de ce qui était
littéraire (non plus que rien de ce qui était humain) méritât de lui demeurer étranger, il inscrivit son œuvre et sans doute aussi sa vie, si l’on ose effleurer ce qui en
tout homme demeure un mystère, dans le sillage exemplaire du grand Humaniste
dont la bibliothèque bruissait de toutes les voix qui ne se sont jamais tues.
Humaniste, Jacques Morel le fut lui aussi. Par son œuvre, d’abord, toute
dévouée à la quête et au partage de la culture ancienne, toute pénétrée du respect
scrupuleux de ceux qu’il servait, en même temps que de connivence émue avec
eux, de familiarité affectueuse avec leurs qualités et d’indulgence compréhensive
pour leurs faiblesses. Humaniste, il le fut plus encore et plus hautement encore par
son humanité. Qualité rare, ni plus ni moins répandue dans le monde universitaire
qu’ailleurs, parce que les universitaires sont des hommes et ne sont que des
hommes. Or, parmi eux, Jacques Morel tranchait par sa bonté. Il illustrait a
contrario cette maxime ambiguë de La Rochefoucauld : qu’un sot n’a jamais
assez d’étoffe pour être bon. Sans doute serait-il sottement irénique d’en déduire
qu’un homme intelligent en a toujours assez pour n’être pas méchant ; mais
l’exemple de Jacques Morel pourrait incliner à le croire. Reste que, revers de sa
sensibilité délicate et de cette humanité qu’ont connue et appréciée tous ceux qui
l’ont approché, il ne manqua pas de souffrir des blessures que le commerce de
leurs semblables trop peu semblables inflige aux justes, dont il fut. Il en conçut
parfois de l’amertume, que sa bonté savait adoucir et son sourire mettre à distance.
Il en conçut rarement de la colère, que sa charité lui faisait immédiatement regretter, quelque justifiée qu’elle fût. Il en conçut de la tristesse, que ni le repli protecteur dans la recherche ni le baume de l’amitié et de l’affection ne calmèrent peut-être avec autant d’efficacité que cette pratique du dévouement éclairé dans laquelle
celui qui donne reçoit plus que ceux auxquels il est donné : l’enseignement.
On voudrait conclure cet hommage par l’image de l’enseignant et de l’enseignement que donna Jacques Morel à ses élèves, ses étudiants et ses disciples :
celle du parfait professeur, ou pour mieux dire (en usant d’un mot malheureusement menacé de désuétude) l’image du merveilleux instituteur des esprits qu’il a
laissée à tous ceux qu’il instruisit, depuis l’École Normale Supérieure où il fut
longtemps un agrégé répétiteur unanimement admiré, jusqu’à la Sorbonne nouvelle (Paris III) dont il fut l’un des fondateurs et des plus prestigieux maîtres. Ma
première rencontre avec lui fut placée sous ce signe : il m’avait donné rendez-vous
à la fin d’un cours d’agrégation qu’il professait dans l’amphithéâtre Richelieu de
la Sorbonne. Dès cette première entrevue, qui préludait à tant d’autres, nous parlâmes de tout, et même du projet de thèse d’État (époque révolue…) pour lequel
j’avais été envoyé vers lui par la générosité de mon premier directeur, Henri Lafay,
qui de son propre chef avait voulu s’effacer pour passer la main à ce maître prestigieux. La parfaite générosité de l’un, qui s’éloignait, m’avait ouvert la voie vers
celle de l’autre, qui ne se démentit jamais. C’était il y a à peine plus de trente ans,
c’était en un moment de parfait équilibre dans les relations d’enseignement entre
la distance qui trop souvent glace et la familiarité qui parfois trompe et abuse.
C’était l’époque où la pédagogie n’était pas une science, où la science n’était pas
bradée, et où enseigner était peut-être un sacerdoce, mais pas encore un martyre.
C’était l’époque où Jacques Morel enseignait, où Jacques Morel vivait. Ceux qui
l’ont lu savent combien il manquera à la recherche et à l’enseignement de demain.
Ceux qui l’ont connu savent combien déjà il nous manque.
[1]
« Médiocrité et perfection dans la France du XVII
e siècle »,
Revue d’Histoire Littéraire de la
France, 1969, p. 441-450.