La découverte littéraire du Fabliau au XVIIIe siècle : le Comte de Caylus dans l’histoire d’un genre médiéval
Kris Peeters
Une décennie avant La Curne de Sainte-Palaye, le « premier des médiévistes », et presque
un demi-siècle avant que Legrand d’Aussy ne révèle le genre au grand public, Anne-Claude-Philippe de Tubières de Caylus, académicien spécialiste d’antiquités et honoraire amateur de
l’Académie de Peinture, s’était déjà penché sur le fabliau dans un mémoire lu à l’Académie
des Inscriptions et belles lettres en juillet 1746. Si cette étude, qui a échappé aux spécialistes
du genre, cadre dans une nouvelle quête académique et patriotique des origines de l’« esprit »
et du « goût » français que l’on entrevoit depuis le début du siècle, Caylus formule pour la
première fois une appréciation littéraire et non plus exclusivement historique du fabliau. En
tant qu’antiquaire, il trouve dans les fabliaux le matériau pour un raisonnement analogue à
celui qu’il pratique pour les arts antiques, raisonnement induit par un principe de priorité temporelle qui transforme l’historicité inhérente à cette quête académique des origines, en critère
esthétique. En tant qu’amateur de peinture, Caylus participe pleinement de la recherche nouvelle de simplicité, de vérité, de naturel dans une nature visible, dont la culture populaire
devient l’un des modes d’expression privilégiés vers le milieu du XVIIIe siècle. Homme de son
temps, Caylus juge ainsi le fabliau, genre à l’époque réputé populaire, d’après une double critériologie tributaire d’un modèle idéal, lafontainien, ancré dans l’antiquité, mais mis en œuvre
à travers une réflexion sur la poétique et l’esthétique contemporaines.