2007
Revue d'Histoire Littéraire de la France
In memoriam
Jean Deprun (1923-2006)
Henri Coulet.
Un jour de 1945, je crois, de passage à l’ENS, je me trouvai assis devant le bassin des Ernest auprès d’un philosophe chevelu, avec qui j’échangeai quelques
mots. Un peu plus tard, j’assistai à une « revue » de l’École dont je me souviens
seulement qu’elle m’avait paru très spirituelle et que son auteur était ce même philosophe, Jean Deprun. Je ne le revis qu’en octobre 1949, quand nous venions
d’être nommés, lui, professeur de philosophie, et moi, professeur de lettres en première supérieure au lycée Thiers de Marseille. Il s’était rasé le crâne, avait fait
l’expérience de la vie militaire, de la société française en Afrique du Nord, et à son
inlassable curiosité intellectuelle, à sa passion d’enseigner, s’ajoutait un vif intérêt
pour la politique, intérêt qui fut gravement déçu et se transforma même en irritation par la suite. Les khagneux l’appelait « le maître », mais son enseignement
n’avait rien de la solennité magistrale, sa philosophie s’alliait l’histoire, la littérature, la musique, les beaux-arts. Pendant les six ans où je fus son collègue au lycée
Thiers, nous avons passé presque chaque jour de longs moments ensemble ou chez
l’un ou chez l’autre, ou au lycée, ou en marchant sur la Canebière entre le Cours
Lieutaud et le Vieux Port, à bavarder de nos élèves, de nos lectures, de l’actualité,
de sujets graves ou de futilités. Plus tard, quand j’avais moi-même quitté le lycée
Thiers, il fut nommé au lycée Louis-le-Grand, à Paris, où il fut beaucoup moins
heureux qu’à Marseille, certains aspects de l’agitation estudiantine l’ayant profondément blessé. Il revint en Provence, pour enseigner l’histoire des idées dans le
département de langue et littérature françaises de l’Université d’Aix, où il fut de
nouveau mon collègue, et il prit une part très active à l’enseignement, à la direction de recherches, aux soutenances de mémoires ou de thèses et aux assemblées
du département, ainsi qu’aux réunions et aux colloques du Centre aixois d’études
et de recherches sur le XVIIIe siècle. Il était devenu docteur d’État et une chaire de
philosophie lui fut offerte à l’Université de Paris I.C’est comme professeur de
cette Université qu’il prit sa retraite.
Outre sa thèse sur La Philosophie de l’inquiétude en France au XVIIIe siècle
(1979), il a publié un recueil d’articles, De Descartes au romantisme, en 1987, et
de nombreux autres articles, communications, notes érudites sur Descartes,
Malebranche, La Bruyère, Voltaire, d’Holbach, Maine de Biran, Bergson et bien
d’autres, sur l’idée de l’Être suprême, sur la pensée religieuse au XVIIe et au
XVIIIe siècle, etc. Il s’était intéressé à ce qu’il appelait les « cellules idéelles »,
aussi bien dans l’Antiquité que dans les temps modernes. En 1971, il avait publié
Le Bon sens du baron d’Holbach; il participa à plusieurs entreprises éditoriales,
en 1970 aux Œuvres complètes du curé Meslier, en 1977 aux Œuvres de l’abbé
Prévost (pour Cleveland), en 1986 aux Œuvres complètes de Diderot (avec l’Essai
sur les règnes de Claude et de Néron), en 1990 aux Œuvres de Sade (avec une
Introduction sur « Sade philosophe » et le texte de La Philosophie dans le boudoir). Il avait appris le russe et traduit en 1966, de B. M. Teplov, la Psychologie
des aptitudes musicales, et, pour de proches amis, quelques poèmes. Il était poète
lui-même et s’amusait, sur les enveloppes de certaines lettres, à ce que Mallarmé
appelait les loisirs de la poste.
Sa culture, sa mémoire et son intelligence étaient extraordinaires, mais rien ne
lui était plus étranger que le pédantisme. Il savait exposer avec la plus grande simplicité et la plus exacte netteté les questions les plus difficiles et les plus abstraites.
Sa thèse sur un sujet complexe passait en revue la musique, les jardins, l’architecture, la poétique, l’esthétique, la médecine, l’histoire, l’apologétique, la mystique,
la littérature, la métaphysique en 216 pages de textes et 160 pages de notes, suivies d’exemples musicaux et d’une bibliographie sélective de 42 pages, sans
jamais tomber dans l’approximation ou le schématisme. Quand nous étions directement collègues, j’avais souvent recours à ses lumières, et il m’éclairait avec une
sorte de réticence, inspirée par sa délicatesse, comme s’il était gêné d’avoir à
constater mes ignorances. Dans ses derniers mois, il répondait encore aux lettres
et aux appels téléphoniques, mais il avait vendu ses livres et préférait la solitude.
Il est impossible d’enfermer dans une définition un caractère aussi discret, aussi
secret même, et aussi profond, mais un de ses traits essentiels me paraît avoir été
l’inquiétude, à laquelle il avait consacré sa thèse, une inquiétude qui était à la fois
malaise et impulsion, élan de son esprit vers la connaissance. Tous ceux qui l’ont
approché garderont de lui un souvenir empreint d’admiration et de gratitude.