Revue d'histoire littéraire de la France 2007/4
Revue d'histoire littéraire de la France
2007/4 (Vol. 107)
248 pages
Editeur
I.S.B.N. 9782130560739
DOI 10.3917/rhlf.074.0825
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Vous consultezZola, écrivain-homme d’affaires

AuteurColette Becker [*] [*] Université de Paris X-Nanterre. ...
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du même auteur



Dans la « lettre de proposition » qu’il adressa le 2 juillet 1864 à l’éditeur Albert Lacroix, Zola précisait que son volume des Contes à Ninon serait tiré à 1500 exemplaires — ce qui était une victoire pour la publication du premier ouvrage d’un jeune auteur. « Les éditions sont généralement de mille exemplaires, notait-il en 1878. Il faut être très connu et avoir déjà un public fidèle, pour atteindre une deuxième édition. Au-delà, on entre dans l’exception »[1] [1] « Les Romanciers contemporains », Le Messager de l’Europe,...
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.

2 Quelques années plus tard, Zola inaugurait avec L’Assommoir l’ère des grands tirages. « Treize mille exemplaires enlevés depuis quinze jours. Succès gigantesque », écrit Flaubert à Madame Brainne le 15 février 1877. Le 10 novembre, on en était à la trente-huitième édition. Le succès avait été amplifié par celui de l’adaptation théâtrale tirée du roman par Zola et le carcassier William Busnach.

3 Mais ce succès, Zola le devait, en grande partie, à ce qu’il s’était lui-même impliqué dans la diffusion de ses œuvres, en véritable homme d’affaires, persuadé qu’il fallait produire, mais aussi vendre. L’écrivain, affirme-t-il dans son célèbre article de 1880 « L’Argent dans la littérature », est « un marchand comme un autre »[2] [2] Recueilli dans Le Roman expérimental, O. C. , t. X, p.  1259. ...
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. Les contrats qu’il a passés d’abord avec l’éditeur Lacroix, puis, à partir de 1872, avec Georges Charpentier, et, en 1896, avec Eugène Fasquelle[3] [3] On trouvera ces contrats dans Colette Becker, Trente années...
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, ayant été déjà amplement analysés, en particulier par Jean-Yves Mollier[4] [4] Jean-Yves Mollier, « Émile Zola et le système éditorial...
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, j’étudierai comment, refusant la conception traditionnelle d’un écrivain vivant « au fond d’une bibliothèque, loin du bruit de la rue, dans un commerce plein de douceur avec les Muses », pour voir en lui un « ouvrier […] qui gagne sa vie par son travail »[5] [5] « L’Argent dans la littérature », p.  1261...
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, Zola a réellement aidé les éditeurs à faire connaître et vendre ses œuvres, et comment il s’est tout particulièrement occupé des « droits annexes », reproduction en feuilleton dans des journaux français, traductions et reproduction à l’étranger dans des journaux ou en volume, etc., ce dont il a tiré des profits non négligeables.

4 Cette conception, résolument moderne et choquante pour certains de ses contemporains, et même pour certains de nos contemporains, Zola se l’est faite durant les quatre années qu’il a passées à la librairie Hachette du 1er mars 1862 au 31 janvier 1866, dans une maison alors située sur le tout nouveau boulevard Saint-Germain, affichant, par l’architecture de fer et de verre de son hall de vente, « le modernisme d’un commerce, attaché à prospecter les secteurs neufs du marché », selon les mots de Jeanne Gaillard[6] [6] Introduction historique, Émile Zola, Correspondance, Presses...
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, en particulier les manuels scolaires, les livres de vulgarisation scientifique, les guides, etc. Quatre années capitales durant lesquelles, comme responsable du tout nouveau service de la publicité, Zola apprit les mécanismes d’une grande maison d’édition, la manière de lancer une œuvre, les lois de fonctionnement de la presse d’un côté, et, de l’autre, se fit maintes relations, voire des amitiés durables parmi les auteurs de la maison, les directeurs de journaux ou les critiques avec lesquels il était en relation. C’est alors aussi qu’il comprit le rôle déterminant qu’allaient prendre journalisme et publicité, et apprit à se servir de ces deux puissances du monde moderne à son profit.

5 Cette attitude est, certes, due au fait qu’il eut à affronter jusqu’au succès de L’Assommoir des difficultés matérielles importantes et qu’il dut toujours assumer de lourdes charges. Elle tient surtout à une exacte perception de son époque et aux conséquences qu’entraînait l’entrée dans « l’ère des mass médias » par les progrès de la technique[7] [7] Les machines de clichage furent adoptées d’abord pour...
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, l’abaissement des coûts, en particulier pour le livre[8] [8] Collection à 3,5 francs lancée en 1838 par l’éditeur...
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, le développement de la presse à grand tirage, la scolarisation progressive, le quadrillage du pays par le chemin de fer, etc.

6 Confiant à son ami Antony Valabrègue le 4 avril 1867 :

7

J’ai besoin de la foule, je vais à elle comme je peux, je tente tous les moyens pour la dompter. En ce moment, j’ai surtout besoin de deux choses : de publicité et d’argent,

8 il mit en place une stratégie pour vendre au mieux ses œuvres, ce à quoi il fut, d’ailleurs, contraint par la nécessité.

SE FAIRE CONNAÎTRE POUR VENDRE

9 Jeune auteur, encore inconnu, il fut, en effet, obligé, en 1864, à faire de lourdes concessions à Hetzel-Lacroix pour la publication des Contes à Ninon :

10

Comme équivalent de vos frais de première édition, je m’engage, aux termes de ma lettre de proposition, à faire pour mon volume, dans tous les journaux, des annonces ou réclames, pour une valeur au moins égale aux frais de l’ouvrage, sans que M. Hetzel, ou vous, vous ayez à supporter aucune dépense de ce chef,

11 écrit-il à Lacroix le 2 juillet 1864. Et il tint promesse. Si le chiffre d’une centaine d’articles qu’il prétend avoir obtenu dans une lettre à Valabrègue du 6 février peut paraître exagéré, il est sûr qu’il fit parler de lui et de son œuvre. Premiers essais réussis grâce à une tactique dont il continua à se servir. En quoi consiste-t-elle ? D’abord à faire connaître son nom, moyen de préparer un lectorat potentiel pour ses œuvres à venir. Il y arrive essentiellement par deux moyens : faire publier ses œuvres ; écrire dans des journaux.

12 En 1863, il fait véritablement le siège de Géry-Legrand, directeur de la Revue du Mois et du Journal populaire de Lille, avec lequel il est en relation d’affaires : comme responsable de la publicité chez Hachette, il lui envoie des réclames concernant les publications de la maison, payées par l’éditeur, donc recherchées par les journaux, et des livres. La Revue du mois publie deux de ses nouvelles, « Simplice » et « Le Sang ».

13 Il se fait des relations et, dès cette date, crée des réseaux, d’influence, peut-on dire. Géry-Legrand le recommande à Gustave Masure, directeur de L’Écho du Nord, le journal le plus populaire de Lille. Des années plus tard, Zola se fit introduire dans la presse russe par Tourgueniev et publia de nombreux articles dans une revue de Saint-Pétersbourg, Le Messager de l’Europe.

14 Il demande des services, il en rend. En effet, pour des raisons matérielles, mais aussi pour acquérir notoriété et influence, il entre dans divers journaux, où il écrit des centaines d’articles de toutes sortes, en particulier de critique littéraire. De nombreux auteurs, critiques ou journalistes à leurs heures, ne l’oublieront pas. Il suscite des comptes rendus, il en promet. « Dites également à Robert Halt qu’il parle de mon livre. Je parlerai du sien. C’est bien le moins que nous nous soutenions mutuellement », écrit-il à Albert Lacroix le 31 juillet 1868. La pratique est courante ; l’intéressant, c’est que Zola n’a aucune honte à en parler et à s’en servir ouvertement.

15 L’essentiel est que le compte rendu existe, qu’on parle de lui et de son œuvre :

16

Que m’importe ce que pense de moi Pierre ou Jean, écrit-il le 4 décembre 1865 à son ami Marius Roux ; je lis leurs comptes rendus avec une grande indifférence, je considère leur prose comme une bonne publicité commerciale.

17 C’est pour cette raison qu’il conseille à Charpentier d’autoriser une traduction de L’Assommoir en tchèque, même s’il est sûr de ne rien en tirer : « Cela nous fait tout au moins de la publicité. »

18 Zola attache une grande importance à son activité de journaliste qu’il va mener de façon régulière jusqu’en 1881, car elle fait, pour lui, partie d’une stratégie plus vaste : la conquête du champ littéraire. Aussi ne se contente-t-il pas de collaborer à des journaux, il cherche à y faire entrer des amis, comme il cherche à les faire publier par ses éditeurs[9] [9] Il fit des démarches en ce sens pour faire publier Duranty...
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. L’enjeu est d’occuper les places, « d’écraser le public sous notre fécondité », écrit-il le 16 juillet 1877[10] [10] Lettre à Céard, à propos de Huysmans : « Il est...
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, d’occuper la place, pour transformer tel organe en organe du groupe, de « l’armée nouvelle », selon l’expression employée par Edmond de Goncourt dans son Journal du 16 avril 1877, pour le transformer en tribune défendant une « nouvelle manière » en littérature, pour susciter la curiosité, l’intérêt autour de leurs œuvres. Il faut, d’ailleurs, occuper les places dans la presse, mais aussi sur la scène, qui permet de se faire connaître plus vite et de toucher un vaste public, leitmotiv des lettres adressées de l’Estaque durant l’été 1877 à ses amis, Céard, Huysmans, Hennique, Alexis, etc.

19 Pour faire parler de lui, Zola n’hésite pas à raconter des histoires à propos d’une œuvre — ainsi pour Les Mystères de Marseille[11] [11] Voir Roger Ripoll, « La Publication en feuilleton des...
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— ou à créer même de mini-scandales — par exemple pour la publication de Madeleine Férat, et ceci en accord avec son éditeur, Albert Lacroix. Il connaît toutes sortes de procédés, qu’il utilise pour faire du bruit autour de cette œuvre, pour se servir, en les grossissant, des réactions d’une censure sourcilleuse, certes, mais pas au point où il cherche à le faire croire, pour susciter des articles, menaçant même son éditeur de lui faire signifier par huissier de mettre en vente… Il fait de « l’affaire » le sujet de sa « Causerie » de La Tribune parue le 29 novembre 1868[12] [12] Voir aussi Adolphe Brisson, L’Envers de la gloire, 1904,...
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. En un mot, il est arrivé à donner à ce roman une importance qu’il n’aurait probablement jamais eue. Autre exemple : il est heureux de l’indignation soulevée par son article sur « Les Romanciers contemporains ». Il s’en amuse dans une lettre à Georges Charpentier :

20

Eh bien, mon bon, que me donnerez-vous pour ma « réclame commerciale », comme dit Claretie ? Vous ne vous attendiez pas au joli obus qui vient de crever, ni moi non plus. N’importe, je veux dix mille francs. Dentu prétend que mon article vaut ça. Et si vous ne me les donnez pas, je passe à ses gages.

21 Dentu, parce que Zola, ayant établi une échelle des valeurs des écrivains contemporains, avait très mal jugé des auteurs de cette maison.

22 Il utilise, surtout, la lettre ouverte adressée au directeur d’un journal, où elle est publiée, qui touche ainsi un vaste public et qui, parfois, est reprise en totalité ou en partie, dans un autre journal[13] [13] Voir Colette Becker, « Les Campagnes de Zola et ses lettres...
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. Zola excelle dans ce genre, qui lui permet de s’expliquer, de justifier une idée, une conception, de prendre le lecteur à témoin, et, grâce à la puissance de son indignation, plus ou moins feinte, et de son ironie, de le mettre de son côté. La première, il l’adresse au directeur du Nain jaune, Grégory Ganesco, qui la publie le 31 décembre 1865 : il proteste, non sans une certaine mauvaise foi, contre la manière dont Barbey d’Aurevilly a parlé de La Confession de Claude. Zola prolonge la polémique avec Le Nain jaune en demandant à Villemessant d’insérer deux lettres, dans lesquelles il revient sur son différend avec Barbey, dans L’Evénement.

23 Les critiques qui se multiplient contre ses œuvres lui fournissent de nombreuses occasions, qu’il saisit. Mais, il a aussi l’habileté et le bon sens d’élargir la question, à partir de son cas, à des principes concernant la littérature. Ainsi, quand, en janvier 1882, un M. Duverdy, avocat à la Cour et rédacteur en chef de La Gazette des Tribunaux, l’attaque en justice — et gagne — parce qu’il portait le même nom qu’un des personnages de Pot-Bouille : « L’honorable M. Duverdy va disparaître de mon roman et nous le remplacerons par M. Trois Étoiles », persifle-t-il. Mais l’exemple de Duverdy est suivi par un Louis Vabre (« J’avertis mes lecteurs que les Vabre, dans notre feuilleton, s’appelleront désormais les Sans-Nom »), puis par trois Josserand, un Mouret… D’où cinq lettres ouvertes, dont certaines très longues, défendant, avec une ironie cinglante, la liberté de l’écrivain de prendre les noms de ses personnages où il le veut, et mettant les rieurs de son côté. Jamais Zola ne renonça à ce procédé que lui offrait le journal de parler directement aux lecteurs et d’essayer de les convaincre.

24 Par ailleurs, il l’avait promis à Lacroix et il continue à le faire, il rédige les réclames de ses œuvres, met à profit les relations qu’il s’est faites, présente ses romans à des correspondants, français ou étrangers, en envoie un résumé, voire quelques passages représentatifs, explique ce sur quoi la critique doit insister… Un exemple : la Bibliothèque Nationale conserve dans le dossier préparatoire de La Fortune des Rougon, treize folios sous le titre donné par Zola : Réclames sur La Fortune des Rougon. Ces réclames sont de deux types, selon leurs destinataires, que nous ne connaissons pas : ou elles sont d’une page ou de quelques lignes, de sept à dix. Elles mériteraient une étude attentive de leurs variations, des corrections qu’y a apportées l’écrivain et qui renseignent sur ce qu’il veut transmettre et sur ses conceptions de la réclame.

DIFFUSER SES ŒUVRES

25 Zola ne s’est pas contenté d’aider ses éditeurs à le diffuser, voire de les conseiller : le 7 septembre 1875, il suggère à Maurice Dreyfous de placer ses œuvres dans les journaux avant qu’il les commence : « Notre erreur, mon ami, est de nous occuper de mes romans, lorsqu’ils sont finis ; il faudrait les placer avant de les commencer. […] Cela éviterait des retards désastreux », surtout lorsqu’un journal hésite, ce qui était le cas du Siècle. A Jules Laffitte, qui allait publier Nana dans Le Voltaire, il conseille, le 15 septembre 1879, de ne pas commencer trop tôt la publicité du roman : « Il faut ménager les coups ; autrement, vous lasseriez la patience de votre public ». Il regrette, dans une lettre à Marpon-Flammarion du 25 avril 1878, que l’on ne trouve pas la première livraison de l’édition illustrée de L’Assommoir chez de nombreux petits libraires : « Il aurait fallu, je crois, inonder la place de cette première livraison. » Autant de conseils judicieux, qui montrent sa compétence et son souci d’efficacité.

26 S’il adressait ses correspondants à Charpentier, seul habilité à traiter, c’est lui qui prit en charge les négociations pour la publication de ses œuvres dans des journaux, en France et à l’étranger, à partir des années 1880, si l’on se fie à sa correspondance, mine de renseignements à exploiter.

27 Dans le traité passé avec Lacroix pour la publication de Thérèse Raquin, il abandonnait le « droit de reproduction dans les journaux » et, en cas de traduction de l’œuvre en langues étrangères, il partageait avec l’éditeur « par moitié le prix de ces traductions ». Nous ne possédons pas le traité passé avec son nouvel éditeur, Georges Charpentier, en 1872; mais, par celui du 8 mai 1877, si « les droits de traduction étaient toujours partagés par moitié entre l’auteur et l’éditeur, lorsque cette traduction suivait la publication du volume » (article IV), l’auteur avait exclusivement « tous les droits de reproduction dans tous les journaux ou revues et de publication préalable en feuilletons » (article V). Enfin, par le traité passé avec Eugène Fasquelle le 1er juillet 1896, Zola conservait « la propriété pleine et entière de la traduction et de la reproduction de ses œuvres dans les périodiques, ainsi que leur publication inédite dans un journal avant l’apparition en livre » (article V).

28 C’est lui qui traite, en 1880, avec Hugo Wittmann, directeur de la Neue Freie Presse, grand quotidien de Vienne « de classe et de réputation internationale », qui lui propose 10 000 francs, somme exceptionnelle, pour l’autorisation de publier Nana en feuilleton. Zola lui envoie une lettre-contrat le 25 avril. Le 4 septembre 1882, il précise à Frank Turner : « Je me suis réservé la propriété des traductions et c’est avec moi que vous devez traiter directement. » Il discute dès lors les contrats non sans âpreté, met les maisons d’édition ou les journaux en concurrence : il fait ainsi monter la première traduction d’Au Bonheur des dames en Angleterre de 1 750 à 2 000 francs. Il arrive à se faire publier en Europe (en Autriche, en Italie, en Allemagne, en Suède, en Espagne, en Russie, au Portugal, etc.) et aux États-Unis. Le nombre des lettres qu’il expédie ou reçoit montre l’importance qu’il attache, l’énergie qu’il dépense pour la diffusion de son œuvre. Comme il l’a fait en France, il se crée à l’étranger un réseau d’éditeurs, de journalistes, de directeurs de journaux ou de théâtre, d’amis, il prend un représentant dans tel ou tel pays pour défendre ses droits. Il doit, en effet, comme tous ses contemporains, lutter contre la piraterie, contre les traductions bâclées dénaturant son œuvre et ne lui rapportant rien.

CONTRE LA PIRATERIE

29 Un exemple : depuis 1878, une maison de Philadelphie, T. B. Peterson and Brothers, publiait les romans de Zola dans de fort mauvaises traductions. En 1882, elle en édita neuf, qu’elle mit en vente aux États-Unis, et qu’elle expédia également en Grande-Bretagne, sans que leur auteur touche un centime. L’écrivain chercha un agent pour défendre ses intérêts, celui-ci arriva à le mettre en rapport avec l’éditeur, qui refusa de payer. En Angleterre, ce fut l’éditeur Vizetelly qui se chargea de faire traduire et de vendre ses ouvrages. Les problèmes furent aussi nombreux en Italie : une adaptation de Nana, bâclée à partir des feuilletons paraissant en France, « un galimatias qui n’a ni queue ni tête et qui n’a que le titre du beau roman de Zola, dont on veut exploiter la célébrité », selon les termes de Cameroni (dans sa lettre du 25 février 1880), fut jouée à Naples, à Milan, à Turin, avant que Zola puisse envoyer à Vittorio Bersezio l’adaptation qu’il avait tirée du roman avec Busnach, et que cette pièce puisse être jouée après la première parisienne. Ce qui fut fait en 1882, après de nombreuses modifications pour l’adapter au goût italien. Le Nouveau Temps publiait Nana en Russie sans autorisation : « C’est un vol, affirme Zola, pas davantage ».

30 Les exemples de piraterie sont nombreux et difficilement sanctionnés. Zola en arriva à porter plainte contre le directeur d’un théâtre d’Anvers, qui avait l’intention de monter une version en langue flamande de L’Assommoir, sténographiée pendant les représentations de la pièce données à Bruxelles, du 19 avril au 13 mai 1879, par des comédiens de l’Ambigu, sans payer de droits. Si le tribunal d’Anvers rejeta les demandes des deux auteurs, la Cour d’appel de Bruxelles leur donna raison le 17 mai 1880; Zola remercia le juge Jamar, qui la présidait, « touché de voir une intelligence loyale trancher enfin une question dont la solution équitable lui assure la gratitude de toute notre littérature française ».

31 Quand il fut président de la Société des Gens de Lettres de 1891 à 1896, il s’occupa de ce qui était un véritable problème. Il publia dans Le Temps du 23 décembre 1893 une lettre ouverte à la presse russe, qui multipliait les éditions pirates : quatorze traductions de La Débâcle paraissaient en même temps dans ce pays, rappelle Zola[14] [14] O. C. , t. XII, p.  694. ...
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. Au moment où se réunissait à Paris une conférence internationale dont le but était de réviser la convention de Berne, datant de 1886, à laquelle n’adhérait ni les États-Unis ni la Russie, deux pays qui n’avaient envoyé aucune délégation à Paris, il publia, dans Le Figaro du 25 avril 1896, un article sur « la propriété littéraire »[15] [15] O. C. , t. XIV, p.  762, article recueilli dans Nouvelle...
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.

32 Ce qu’il gagna fut très variable selon les pays et les romans. Le Messager de l’Europe, revue de Saint-Pétersbourg, lui payait 15, puis 20 francs par page imprimée pour un article, 40 c. par ligne pour la publication en feuilleton de Son Excellence Eugène Rougon et L’Assommoir. La publication en feuilleton de Nana en Autriche lui rapporta 10 000 francs, nous l’avons vu, celle de Pot-Bouille en Italie, 2 000, celle de La Joie de vivre en Suède, 500. Dans une lettre à Lorédan Larcher du 8 novembre 1885, il estimait vendre « pour chaque roman, une quinzaine de mille francs de traductions ». Ce qui n’est pas négligeable, même si on peut trouver la somme faible par rapport à ses gains en France. Je rappelle quelques chiffres : pour la publication de L’Assommoir, il fut payé 40 c. la ligne, soit, pour Le Bien public, 8 000 francs et pour La République des Lettres qui prit la succession du Bien public, 1 000 francs. Pot-Bouille en feuilleton dans Le Gaulois lui rapporta 30 000 francs, L’Œuvre dans Gil Blas, 20 000. Les directeurs de journaux étaient sûrs de faire grimper leurs ventes lorsqu’il publiait un de ses romans. Quant à la publication en librairie, il toucha, en France, d’abord 10 sous (50 centimes) par volume, puis 60 centimes, enfin 72. Il confia à Lorédan Larcher que c’était Nana qui lui avait rapporté le plus : 75 000 francs pour l’édition en volume, 20 000 pour le feuilleton, 20 000 pour l’édition illustrée chez Marpon-Flammarion.

33 Pour conclure, je rappellerai que Zola déplorait, en septembre 1878, l’inflation des publications :

34

Pendant l’hiver, de septembre à mai, il n’y a certainement pas de jour où deux ou trois romans ne poussent comme des champignons sur le sol français. […] Beaucoup ne se vendent pas et dorment dans les caves des éditeurs[16] [16] « Les Romanciers contemporains », article paru dans...
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.

35 Conscient de cette situation, voulant gagner sa vie comme écrivain, il a su se faire « marchand », en se servant avec compétence et efficacité, pour se vendre au mieux, des outils que lui offrait son époque. Il ne s’agit pas, comme certains le pensent, de cynisme, mais de compréhension lucide de la réalité éditoriale contemporaine. S’il a réussi et il l’avoue sans honte : « En somme, nous sommes quelques-uns à gagner largement notre vie. Mais il y a loin de là aux millions dont on parle »[17] [17] Lettre à Lorédan Larchey du 8 novembre 1885. ...
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, c’est aussi et surtout parce qu’il a su séduire, surprendre ses lecteurs par la puissance d’une œuvre qu’il a toujours cherché à renouveler.

 

Notes

[ *] Université de Paris X-Nanterre.Retour

[ 1] « Les Romanciers contemporains », Le Messager de l’Europe, septembre 1878, recueilli dans Les Romanciers Naturalistes, Émile Zola, Œuvres complètes, Tchou, t. XI, p. 221.Retour

[ 2] Recueilli dans Le Roman expérimental, O.C., t. X, p. 1259. L’article a d’abord paru en Russie dans Le Messager de l’Europe de mars 1880, puis en France dans Le Voltaire du 23 au 30 juillet.Retour

[ 3] On trouvera ces contrats dans Colette Becker, Trente années d’amitié. Lettres de l’éditeur Georges Charpentier à Émile Zola, PUF, 1980, p. 133 et suiv.Retour

[ 4] Jean-Yves Mollier, « Émile Zola et le système éditorial français », Les Cahiers naturalistes, n° 67,1993, p. 245-262.Retour

[ 5] « L’Argent dans la littérature », p. 1261 et 1269.Retour

[ 6] Introduction historique, Émile Zola, Correspondance, Presses de Montréal/ CNRS, t. 1, p. 74.Retour

[ 7] Les machines de clichage furent adoptées d’abord pour le livre, puis pour la presse en 1861, les rotatives furent couramment utilisées par la presse parisienne dès 1865, etc.Retour

[ 8] Collection à 3,5 francs lancée en 1838 par l’éditeur Gervais Charpentier qui divise par quatre le prix du livre, puis livre à 1 franc, création de la Bibliothèque des Chemins de fer en 1853 par la librairie Hachette, du Petit Journal à 1 sou en 1863…Retour

[ 9] Il fit des démarches en ce sens pour faire publier Duranty par Lacroix, puis par Charpentier, il introduisit Vallès en Russie, puis chez Charpentier, etc., etc.Retour

[ 10] Lettre à Céard, à propos de Huysmans : « Il est notre espoir, il n’a pas le droit de lâcher son roman quand tout le groupe a besoin d’œuvres. (…) Nous devons d’ici à quelques années écraser le public sous notre fécondité. »Retour

[ 11] Voir Roger Ripoll, « La Publication en feuilleton des Mystères de Marseille », Les Cahiers naturalistes, n° 37,1969, p. 20-28. Le Messager de Provence, dans lequel va paraître l’œuvre, annonce, le 1er janvier 1867, une « dramatique et saisissante étude des mœurs marseillaises », envoyée par un écrivain dont le « nom est déjà familier au monde des lettres », sans en dire plus ; puis il révèle que ce « récit historique, vrai, palpitant » est dû à la plume d’une jeune Provençale qui « occupe, dans la presse et dans la littérature parisiennes, une place digne de son beau talent » ; enfin, le 14 février, on parle d’Emile Zola. La publication qui débute le 2 mars, est accompagnée d’une lettre ouverte de l’auteur insistant sur le fait qu’il s’agit d’un récit contemporain, donc à clefs.Retour

[ 12] Voir aussi Adolphe Brisson, L’Envers de la gloire, 1904, p. 85.Retour

[ 13] Voir Colette Becker, « Les Campagnes de Zola et ses lettres ouvertes », Cahiers de l’Association internationale des Etudes françaises, n° 48, mai 1996, p. 75-90. A propos de L’Assommoir, par exemple, il répond aux attaques portées contre l’œuvre dans une longue lettre adressée à Yves Guyot, directeur du Bien public, journal dans lequel elle paraît le 13 février 1877 ; puis elle est reprise, sous forme abrégée, dans La Vie populaire du 22. Zola écrit une seconde lettre, plus courte, au directeur du Télégraphe, Auguste Dumont, à propos de son utilisation du Sublime de Denis Poulot.Retour

[ 14] O.C., t. XII, p. 694.Retour

[ 15] O.C., t. XIV, p. 762, article recueilli dans Nouvelle Campagne. Voir aussi les deux articles publiés sur la Société des Gens de Lettres.Retour

[ 16] « Les Romanciers contemporains », article paru dans Le Messager de l’Europe de septembre 1878, puis recueilli dans Les Romanciers contemporains, O.C., t. XI, p. 221.Retour

[ 17] Lettre à Lorédan Larchey du 8 novembre 1885.Retour

PLAN DE L'ARTICLE


POUR CITER CET ARTICLE

Colette Becker « Zola, écrivain-homme d'affaires », Revue d'histoire littéraire de la France 4/2007 (Vol. 107), p. 825-833.
URL :
www.cairn.info/revue-d-histoire-litteraire-de-la-france-2007-4-page-825.htm.
DOI : 10.3917/rhlf.074.0825.