2000
Revue d'Histoire Moderne et Contemporaine
Classer, administrer
Administrer la frontière. la monarchie espagnole et ses agents dans le val d’aran, 1600-1720
Patrice Poujade
Université de Toulouse-Le Mirail, 5, allées A.Machado, 31058, Toulouse Cedex 1,
A partir de l’exemple des représentants du pouvoir central dans une marche
frontière encore mal intégrée à la monarchie au début du XVIIe siècle, cet article
entend montrer en quoi deux crises politiques et militaires majeures (1640-1652 :
soulèvement catalan; 1702-1714/1720 : guerres de Succession d’Espagne et de la
Quadruple-Alliance) jouent un rôle fondamental dans le processus, certes déjà
engagé, de rapprochement du centre et d’intégration du territoire à la monarchie,
par l’implication au service royal d’une élite locale fidèle et qui trouve dans ces
moments critiques le moyen d’affirmer sa fidélité. Une ouverture vers le XVIIIe siècle
des Bourbons donne l’occasion de poser quelques questions sur le devenir de ces
acteurs locaux dans un État qui tente de créer une véritable administration dévouée,
indépendante des anciennes oligarchies locales. A travers le cas du Val d’Aran, et
dépassant son simple cadre, se dévoilent les processus utilisés par la monarchie
pour contrôler et incorporer ses périphéries.
Through the example of the representatives of the central power within a border
march not fully integrated yet to monarchy in the early XVII th century, this article
intends to show to which extent two political and military major crises (1640-1652 :
Catalan upheaval; 1702-1714/1720 : Spanish Succession wars and the Quadruple
Alliance wars) play a fundamental part within the process, quite advanced indeed,
of bringing closer to the centre and integrating that territory inside the monarchy,
through the implication of a reliable local elite to the royal service finding thus in
those critical moments the way to affirm their faithfulness. An opening of the
Bourbons during the XVIII th century offers the opportunity to raise a few questions
about the future of those local actors inside a state that is striving to create a
completely faithful administration, independent of the old local oligarchies. Through
the Val d’Aran’s case, and reaching beyond that simple frame, are unveiled the
processes that monarchy used to control and incorporate its periphery.
Le Val d’Aran, au nord de la Couronne d’Aragon, aux confins de la
Principauté de Catalogne, du royaume d’Aragon et des terres gasconnes du
royaume de France auprès desquelles il s’approvisionne, est au XVI
e siècle un
territoire qui jouit d’importantes libertés politiques dont le Conseil général
de la vallée, émanation de chaque
terçon, est le garant
[1]. Parmi ces libertés,
les Aranais sont particulièrement attachés au fait de n’avoir d’autre seigneur
que le roi
[2]. Un gouverneur, politique et militaire, incarne le pouvoir central
depuis le Moyen Age et commande une garnison assurant la défense de la
frontière. Au XVI
e siècle et au début du XVII
e, le gouverneur est d’origine
aragonaise, très souvent du comté de Ribagorça
[3], quoique les Aranais aient
obtenu de l’Audience royale de Barcelone, en 1595, et des Cortès de Barcelone, en 1599, que « le gouverneur, ou châtelain du château de Leon [résidence des gouverneurs] du dit Val d’Aran, qui est gouverneur de la dite
Vallée et y exerce toute la juridiction, soit, désormais, et doive être, originaire
de la présente Principauté de Catalogne et Comtés de Roussillon et Cerdagne », comme partie et portion de la Catalogne
[4]. C’est seulement à partir
de la guerre des
Segadors, déclenchée en 1640, que des Catalans et même
des Aranais, accèdent à la charge de gouverneur mais, comme nous le
verrons, ce changement traduit la victoire monarchique et non celle de
l’autonomie locale.
A partir d’un point d’observation très limité dans l’espace, mais dont la
situation géopolitique particulière en fait un cas remarquable, et dans une
période marquée par deux conflits importants (1640-1652 : soulèvement catalan prolongeant la guerre de Trente Ans et prolongé à son tour par la guerre
franco-espagnole jusqu’en 1659; guerres de Succession d’Espagne et de la
Quadruple-Alliance de 1702 à 1720), nous voudrions analyser les tensions
entre le foralisme (système politique basé sur la conservation des institutions
propres) et l’intégration dans la monarchie hispanique, ainsi que le choix
entre ces deux options opéré par les élites locales. En d’autres termes, en
quoi l’implication d’autochtones au service de la monarchie, dans le contexte
bien particulier de deux crises politiques, signifie-t-elle une intégration politique de l’Aran dans la monarchie des Habsbourg puis des Bourbons ? Dans
quel sens peut évoluer l’équilibre des pouvoirs après ces crises, dans une
zone frontière profondément marquée par le fait militaire ?
Partant des dénonciations des agissements des gouverneurs de la première partie du XVIIe siècle, nous nous interrogerons ensuite sur les conséquences de la guerre des Segadors et de la victoire castillane de 1650-52,
pour terminer en évoquant la réorganisation de la Nueva Planta et le rôle de
familles locales dans le processus de consolidation du pouvoir central, dans
cette vallée pyrénéenne géographiquement isolée des centres de pouvoir.
LES CONFLITS DE POUVOIR DANS LE PREMIER XVIIe SIÈCLE
Parmi les attributions des gouverneurs, il en est une, l’exercice de la
justice, qui est discutée par les Aranais, dénonçant de nombreux abus. Le
père Forcaud, jésuite qui visite la vallée au nom de l’évêque de Comminges
[5]
en 1642, a bien vu comment les choses se déroulaient :
Il [le gouverneur] retire encore quelques droits [...] sur les compositions qu’il fait
à l’occasion des crimes, querelles et autres excès, qui lui valent beaucoup ayant sur cela
le souverain pouvoir. De là s’ensuivent des désordres et des excès sans nombre, car les
meurtriers et les autres malfaiteurs comptent être quittes avec de l’argent [6].
Cette pratique n’était pas réservée au Val d’Aran, puisque X.Torres, par
exemple, l’observe à Vic, en Catalogne, où le juge ordinaire « s’occupait à
faire payer et à libérer les prisonniers des unionistes de Vic, même si
les ordonnances de l’Union [pour lutter contre les bandits] interdisaient
rigoureusement cette pratique judiciaire »
[7].
L’usage exagéré de ce droit avait conduit le vice-roi d’Aragon Francisco
de Bobadilla, en 1594, à proposer la suppression des droits de « compositions », c’est-à-dire
la faculté de pouvoir pardonner les délinquants comme ils [les gouverneurs] l’ont
pratiquée jusqu’ici, à cause des inconvénients qui en résultent, comme on l’a vu dernière-
ment dans le pardon que le capitaine Paraje, qui avait en charge ce gouvernement, a
concédé au baile de Vilac, pour les délits qu’il avait commis en passant des chevaux en
France qui, selon le récit qu’a envoyé le duc d’Alburquerque, bouleversa la vallée.
Ce même vice-roi avait proposé aussi la suppression des
lleudes (droit
de passage sur les marchandises) que prélevait le gouverneur, autre source
d’abus
[8].
Ces différends se poursuivent avec le capitaine Carlos de Mendoza auquel
le Conseil général demande, en 1608, d’observer les privilèges, de recevoir
les conseillers dans son château, de ne pas prélever à Vielha de
lleuda (droit
de passage) importante, et de tenir une cour — sans doute de justice — tous
les vendredis
[9]. Quelques documents dispersés suggèrent une opposition des
institutions locales au représentant royal : le 6 décembre 1608, les conseillers
d’Aran, à l’exception notable de ceux du terçon et des communautés de
Pujo`lo (haut Aran), auraient présenté une requête au gouverneur Mendoza
au sujet de la justice
[10]. En 1611, un syndic, dont nous ignorons l’identité,
aurait adressé un mémorial au roi pour dénoncer le gouverneur Mendoza
[11].
Ce sont ces plaintes qui décident le roi Philippe III à faire visiter la vallée,
en 1613, par le docteur Juan Francisco de Gracia, assesseur du comté de
Ribagorça
[12]. Le visiteur ne put que constater que la justice n’était pas
rendue, du fait des « compositions » que s’attribuaient les gouverneurs pour
compenser la faiblesse de leur revenu. Gracia mentionna aussi l’existence de
bandes organisées parmi les habitants de la vallée, à l’origine de meurtres,
vols, incendies, etc. Tout porte à croire que Mendoza servait aussi ses intérêts
avant, peut-être, ceux de la justice. En 1614 encore, un syndic l’accuse : le
gouverneur aurait gagné en sept ans 2 000 ducats de « composition » sur
70 délits graves, alors qu’un seul accusé aurait été vraiment puni
[13]. De plus,
il semblerait que depuis sa nomination, en 1604, Mendoza n’ait pas accepté
de se présenter devant une « table de justice », comme il aurait été normal
de le faire en fin de charge
[14]. On comprend mieux dès lors que la monarchie
ait senti la nécessité de mettre par écrit et de réactualiser les pratiques
locales après la visite de Gracia : c’est chose faite en 1616, avec la publication
des
Ordinaciones, Pragma´ticas y Edictos reales del Valle de Ara´n. Cette publication s’inscrit dans une entreprise plus large, engagée depuis quelque temps
par la monarchie hispanique, tendant à mieux connaître, parfois à modifier,
les diverses législations : en 1567, Philippe II fit publier la
Nueva Recopilacio´n
de leyes de Castilla, puis en 1588-1589 la Catalogne compila ses
Pragma´ticas
reales; en 1663 à Majorque furent édités les
Ordinacions y sumari dels
privilegis, consuetuds y bons usos del regne; en 1677 les
Ordinaciones del
Condado de Ribagorza sont publiées; en Guipu´zcoa la
Nueva recopilacio´n de
fueros, privilegios, buenos usos y costumbres date de 1697...
L’objectif de cette compilation à valeur législative était d’améliorer le
fonctionnement des institutions et d’éviter les exactions. Ce texte peut être
considéré comme une immixtion du pouvoir central, qui prend parti pour
l’oligarchie locale, en limitant la participation au Conseil général aux seules
personnes jugées aptes, choisies par Gracia, et tirées au sort tous les ans, et
en créant la fonction de syndic général, elle-même soumise au tirage au
sort. Ces mesures ne font pas taire totalement les oppositions vis-à-vis des
gouverneurs. En 1632, le capitaine Juan de Ibarra décrit une vallée agitée,
dans laquelle les quatre terçons de Bosso`st, Lairissa, Marcatosa et Vielha ne
lui obéissent plus et ne reconnaissent pas son autorité
[15]. Le fauteur de
troubles désigné est Pedro Amoro´s de Miquel qui, ayant été choisi comme
syndic pour représenter la vallée aux Cortès catalanes, contre la volonté des
terçons obéissant au gouverneur, n’aurait pas obtenu l’assentiment du Conseil
général, ni de décret du juge dans ce sens. Qui plus est, Amoro´s de Miquel
est chef de bande et vit à Benasque, vallée aragonaise voisine, et non en
Aran. Nous avons là un groupe de personnes — une sorte de clan autour de
la famille de Miquel,
bailes de Vilac — qui pousse jusqu’à la violence
l’affrontement avec le gouverneur et son « personnel »:
baile et soldats ont
été tués, la forteresse de Castèth-Leon a été assiégée, le gouverneur a été
attaqué, le juge est obligé de se barricader chez lui pour conserver la vie
sauve. Et ce n’est pas parce que le roi les aura déclarés « exclus de paix et
trêve » et « ennemis de sa Majesté » que leurs agissements cesseront pour
autant
[16].
L’opposition au gouverneur peut s’exprimer aussi par le refus de s’acquitter de l’impôt royal du
galin de blat
[17] : le 11 mars 1633, Ibarra indique au
roi que pour se faire payer ce droit, il a du faire saisir, avec cinq charges
de marchandises, Jaume Ané, d’Aubèrt, et Joan de la Devesa, de Vielha. Ce
dernier, membre de la bande d’Amoro´s de Miquel, n’en est pas à son premier
délit, puisqu’il a aussi infligé des « vexations » à la famille du notaire royal,
Joan Pau Brugarol, et menacé de tuer des soldats de Castèth-Leon.
Le refus d’obéir au gouverneur signifie-t-il, pour autant, que l’autorité
royale n’est pas reconnue ? Si nous nous en tenons à Pedro Amoro´s de
Miquel, à son clan et à sa bande, organisés autour de la famille de Miquel,
on a bien l’impression que leur choix se porte vers la monarchie lorsque, en
1643, il faut ouvertement se déclarer pour ou contre le soulèvement catalan
de la guerre des
Segadors. En effet, les documents et les témoignages s’accordent pour dire que Pedro Amoro´s de Miquel s’est exilé et est resté fidèle à
la monarchie
[18]. Ce qui est reproché aux gouverneurs, c’est un abus personnel
du pouvoir (justice, « table de justice » non tenue, confiscation de biens,
enrichissement personnel
[19], etc.): ils seraient liés à certains groupes au lieu
de se comporter en représentants de la monarchie.
LES GOUVERNEURS ET LE SOULÈVEMENT CATALAN DE 1640
Malgré son isolement, le Val d’Aran n’est pas resté à l’écart des événements catalans de 1640, comme l’ont montré les travaux de Jordi Vidal, pour
la période 1640-1643, et les nôtres
[20]. Comment peut réagir le représentant
du roi dans cette tentative sécessionniste et quelles conséquences celle-ci
aura-t-elle, tout d’abord lorsque la vallée est dominée par les Franco-Catalans,
et ensuite quand les Castillans deviennent maîtres de la situation après 1649 ?
Dès octobre 1640, le gouverneur d’Aran Sampere, inquiet de l’agitation
catalane amorcée à Barcelone en juin 1640, réclame des armes, munitions
et vivres au vice-roi d’Aragon, afin d’entretenir 250 soldats pendant huit
mois
[21]. Ces mesures préventives répondent aux menaces que fait peser la
vallée d’A`neu, voisine orientale de l’Aran, en enjoignant de se déclarer pour
la Catalogne afin d’éviter des représailles contre les troupeaux et les Aranais.
Pour le conseil de la vallée d’A`neu, l’attitude de Sampere est suspecte, de
sorte qu’il en informe les autorités de la Généralité de Catalogne, rebelles à
Madrid. Ces dernières sollicitent donc le rôle défensif des Aranais en demandant au Conseil général de prendre en charge la défense de sa vallée et de
repousser toute tentative d’invasion : la vallée se met au service des institutions catalanes et s’écarte du gouverneur avec lequel le Conseil interdit toute
communication et fourniture de vivres ou munitions
[22]. Le Conseil général
tend à incarner le seul pouvoir légitime, protecteur de la vallée, contre le
gouverneur isolé dans sa forteresse.
D’autres représentants royaux sont persécutés, à commencer par le
notaire royal Joan Pau Brugarol, consul en chef de Vielha en 1640, un des
agents de l’acceptation des
Ordinaciones en 1616 et un constant allié des
gouverneurs; arrêté, détenu dans le château de València d’A`neu, il est exécuté
vers la fin de décembre 1640
[23]. La famille du juge prise en otage — le juge
lui-même, Pasqual de Panno, réussit à se cacher —, les
Ordinaciones serviront de monnaie d’échange pour la faire libérer, avant d’être brûlées publiquement à Vielha
[24]. Le haut Aran, c’est-à-dire les terçons de Pujo`lo et Arties-Garo`s, s’est rangé massivement du côté de la révolte catalane, de sorte que
c’est dans le village de Garo`s que quelques 400 ou 500 Aranais se seraient
regroupés dans une
germandat aux ordres de Bortolomeu Espanya dit « El
Mostacho », originaire de Salardu´ (terçon de Pujo`lo) et jusqu’alors
lacayo de
don Guerau Reguer
[25]. Selon le récit de F.Pasqual, le gouverneur se serait
enfermé dans la forteresse de Castèth-Leon avec 200 soldats de Vielha
[26] qui
durent soutenir le siège mis par Espanya à la fin de décembre 1640. Malgré
des secours demandés à l’Aragon et au vice-roi de Valence, Sampere doit se
rendre le 8 février 1641, après 40 jours de siège, par manque d’eau
[27].
Le château tombé, la monarchie hispanique n’est plus représentée en
Aran; les Ordinaciones qui avaient été brûlées, sont supprimées et seules les
Constitutions de Catalogne s’appliquent dans la vallée, de sorte que le cri
« Visca la Terra !» (Vive la Terre !), marque de souveraineté populaire, interdit par les Ordinaciones, est à nouveau autorisé. Le Conseil général, après
une semaine d’hésitations, incarne désormais le seul pouvoir «légitime» et
se résout à reconduire dans ses fonctions le juge Pasqual, unique représentant
de l’ancien régime, mais maintenant totalement subordonné aux conseillers
qui se donnent le droit de contrôler ses sentences. D’avril 1641 à avril 1643,
la vallée, qui a reçu un gouverneur nommé par les Députés de Catalogne et
non plus par la monarchie, a mis en place un véritable pouvoir de la « terre »,
indépendant de Madrid et autonome vis-à-vis de Barcelone.
Le gouverneur, catalan et nommé par les autorités de la Généralité,
affiche peu à peu des positions qui ne vont pas dans le sens des institutions
qui l’ont mis en place. La rupture est nette lorsque la Généralité demande à
ses officiers, une première fois le 9 juin 1642 puis à nouveau le 6 janvier
1643, de jurer fidélité au roi de France, Louis XIII, devenu comte de
Barcelone : son représentant en Aran se range dans le camp castillan quand
la tentative de sécession catalane se transforme en soumission à un souverain
étranger. Sa volonté est désormais de rendre la vallée à Madrid, aidé en cela
par les terçons des bas et moyen Aran, contre le haut Aran
[28]. Le Val d’Aran
devient en avril 1643 un champ de bataille sur lequel s’affrontent Catalans
et Français, d’une part, et pro-Castillans (Aranais fidèles à la monarchie,
Aragonais, Castillans, Wallons), d’autre part. Le 20 avril, après quelques jours
de siège, la forteresse de Castèth-Leon est prise par les Franco-Catalans aux
ordres de Josep de Margarit i de Biure, gouverneur de Catalogne pro-français.
Dès lors, les Aranais sont compris parmi les sujets du roi de France
[29] :
les pro-Castillans sont victimes d’une répression assez sanglante pour ceux
qui n’ont pas pu quitter la vallée; les terçons du haut Aran sont les bénéficiaires de cette victoire puisque des habitants reçoivent les
bailies de Marcatosa, Vielha et Garo`s alors que les communautés s’emparent de l’
escrivania
(charge de notaire) royale et l’afferment en leur nom
[30]. L’idée se répand
alors, parmi les tenants de la monarchie, que le haut Aran exerce une
oppression sur le reste de la vallée fidèle à l’Espagne : Cristo´bal de Bardax
ı´,
père du
justicia de Ribagorça, incarne bien cette opinion
[31].
De 1643 à 1649-50, le service monarchique ne s’exprime plus dans la
charge de gouverneur du Val d’Aran, mais dans la volonté des exilés de
rendre la vallée au roi. Pour une population représentant moins de 1% de
celle de la Catalogne, l’Aran a fourni plus de 4 % des exilés qui ont laissé
des traces dans les archives en demandant de l’aide au pouvoir central (
ayuda
de costa,
alimentos)
[32]. Cet exil a renforcé les liens de dépendance entre ceux
qui l’ont choisi et le pouvoir castillan, d’autant plus fortement que leur camp
sortira victorieux de la guerre des
Segadors et que certains seront récompensés. En exil, se dégage la figure de l’Aranais Rafael Subirà qui, avec
Pedro Pallàs y Amoro´s, parvint à prendre Castèth-Leon vers le mois d’octobre
1649, avant la soumission de la vallée aux troupes castillanes dans la première moitié de 1650. Ces deux personnages entendent bien profiter de
« leur » victoire pour obtenir la plus haute charge de la vallée, mais il n’y a
de place que pour l’un d’entre eux.
LA LUTTE POUR LE POSTE DE GOUVERNEUR ( 1650-1652 )
Les deux compagnons d’armes d’hier entrent en concurrence pour accéder au poste de gouverneur de la vallée, chacun ayant des raisons à faire
valoir auprès de Philippe IV pour lequel ils ont repris le territoire.
Le capitaine Pedro Pallàs y Amoro´s avait à sa charge le château de
Bono, ou Bo´neu, minuscule lieu du comté de Ribagorça comptant cinq feux
au XVI
e siècle
[33], et servirait à ses frais en Ribagorça depuis 1642. Avant de
secourir Castèth-Leon en 1649, il avait remis le château et la vallée de
Benasque à Philippe IV en 1647. Ses prises de positions entraînèrent la
confiscation et incendie de ses biens, grange et maison, à Vielha, le laissant
sans ressources
[34]. Propagandiste de la cause espagnole en Aran — il dit être
allé de maison en maison « convertir » la population — il a, en outre, un
argument familial en sa faveur. Marié avec Don
Ëœa Clara Amoro´s, il serait par
celle-ci héritier de Pedro Amoro´s de Miquel. Mais tout cela ne produit guère
les effets attendus, car le choix se porte, vers avril 1650, sur Rafael Subirà
lui aussi parent des de Miquel, par sa mère...
Subirà, choisi par le roi en 1650, doit attendre août 1652 pour prendre
possession de sa charge, car son cas pose un problème. En effet, c’est la
première fois qu’un Aranais accède à ce poste, et le gouverneur militaire de
Ribagorça Jacinto de Azco´n déclare au vice-roi d’Aragon que Subirà ne peut
pas y prétendre car, jusqu’aux « altérations » catalanes, ce sont des Aragonais,
Majorquins ou Castillans qui l’ont occupé, et non point des Catalans. De fait,
aucun Catalan n’avait été admis comme gouverneur, malgré la Constitution
des Cortès de 1599 qui stipulait, sans ambiguïté, que les officiers royaux
devaient être des Catalans. Subirà, pour sa part, met en avant qu’il n’existe
pas de texte interdisant à un Aranais d’accéder à la charge convoitée, et il
l’obtient finalement. C’est donc avec la victoire castillane que, pour la première fois, un Aranais devient gouverneur, façon pour la monarchie de
récompenser et d’impliquer un de ses fidèles sujets : Subirà en sera d’autant
plus efficace.
LA NOUVELLE DONNE : SUBIRA`
Pendant une trentaine d’années, la représentation monarchique se
confond avec la personne même de Subirà tant les intérêts se rejoignent.
Que le gouverneur soit un Aranais est une nouveauté mais à cela s’ajoute le
fait que cette charge triennale devient pratiquement viagère et que Subirà
est anobli pour son action en faveur de la monarchie. Ne peut-on pas
considérer son comportement comme celui d’un seigneur dans une terre qui
revendique de n’avoir d’autre seigneur que le roi ? Après la guerre des
Segadors, le soulèvement catalan et d’une partie du Val d’Aran, il est un
instrument dans la mise au pas de la vallée. Nous centrerons notre propos
sur certaines des accusations dont Subirà est l’objet de la part d’habitants
de la vallée
[35], en les considérant principalement comme des révélateurs d’une
situation : enrichissement personnel en charge, impositions de « corvées »
aux Aranais, mauvaise administration de la justice, « table de justice » non
tenue, assassinats, etc.
Les accusations sont graves, car elles mettent en cause le bon exercice
de la charge confiée à Subirà. Même si celui-ci les rejette, tout ce dont on
l’accuse est symptômatique d’un climat de tension. De quoi s’agit-il ? D’abord,
Subirà ne tiendrait pas en bonne garde la forteresse de Castèth-Leon car il
n’y aurait que trente soldats dont huit seraient des muchachos (serviteurs ?); pourtant, il recevrait le salaire correspondant à toutes les places, c’est-à-dire
une quarantaine en fonction de ce que nous savons de la garnison. Toutes
sortes d’astuces lui permettraient de cacher sa fraude aux autorités; ainsi,
lorsque l’inspecteur des troupes se trouve en Aran, le gouverneur demanderait
à des Aranais, voire à des habitants d’autres vallées, de jouer bénévolement
le rôle des soldats, le temps de la revue.
Pour ce qui est de l’entretien de la forteresse, Subirà ferait payer tous
les ans à la vallée, contre ses privilèges, 100 à 150 écus pour le bois de
chauffage du corps de garde, comme cela est courant ailleurs. De même,
alors que la vallée lui aurait remis 700 écus d’argent pour fortifier Castèth-Leon, il n’en aurait utilisé que 300, gardant par-devers lui les 400 restants.
Cette accusation n’est pas nouvelle car, déjà en 1655, Juan d’Autriche,
lieutenant et capitaine général de Catalogne, avait écrit au gouverneur à ce
sujet, disant que les habitants n’ont pas à obéir à ses réquisitions lorsqu’il
s’agit de réparer le château
[36]; de plus, le capitaine lui-même l’avait juré dans
ses serments de 1652,1655,1658 et 1661 (il ne demandera pas de bois pour
Castèth-Leon, ni travaux, ni logement des soldats). Subirà n’est pas le seul à
avoir fait de telles demandes car son prédécesseur, Luis Espluga s’était vu
opposer un refus du Conseil général lorsqu’il avait voulu faire payer
700livres, le 2 novembre 1651 et 600 livres le 13 juin 1652, pour des travaux
à la forteresse, contre les privilèges de la vallée.
Mais Subirà n’est pas seulement accusé de vouloir imposer des « corvées » d’intérêt public et général, puisqu’il obligerait aussi des habitants à
travailler gratuitement ses terres à Vielha, et utiliserait habitants et chevaux
pour des déplacements familiaux. Et que penser de l’accusation qui lui est
faite d’avoir introduit un droit de
leuda de deux réaux par charge de laine
et d’un sou par tête de bétail, imposé aux seuls non-Aranais, et de détourner
à son profit l’impôt sur le bois allant en France, recueilli traditionnellement
par la vallée ?
[37]
C’est que Subirà est intéressé par les affaires financières. Pour les prêts
qu’il consentait aux Aranais, il se faisait rembourser par de la laine lavée,
directement apportée par son débiteur en France auprès des marchands qui
la lui achetaient. Ce système lui assurait un intérêt minimal de 25% pouvant
dépasser même 40%. Le gouverneur pratiquait l’usure même lorsqu’il prêtait
au « commun » de la vallée à un intérêt annuel de 20 %. Si Subirà apparaît
ainsi comme un créditeur, c’est que la vallée et ses habitants étaient endettés
de longue date auprès des marchands français et il se serait en quelque sorte
substitué en partie à eux dégageant la population des liens extérieurs, mais
renforçant la dépendance intérieure. C’est ainsi que Subirà prête de l’argent
au Conseil général pour qu’il puisse payer ses dettes, et au terçon de Pujo`lo
qui lui paie tous les ans les pensions d’un capital prêté.
En matière de justice, les reproches concernent des abus dans les emprisonnements, parfois opérés contre les privilèges de la vallée surtout s’il s’agit
de ses débiteurs, et le fait que Subirà soit souvent juge et partie dans les
procès dans lesquels il est personnellement impliqué. Toutes ces accusations
mettent en évidence l’emprise de Subirà sur la population d’Aran et son
omniprésence, cause d’un mauvais fonctionnement des institutions politiques
(non tenue de « table de justice ») et de conflits de juridiction en particulier
avec la ville de Vielha. Enfin, le gouverneur est accusé d’avoir commandité
les assassinats de Bartolomé de Miquel et de son fils le docteur Carles de
Miquel Espanya i Castellvaquer, membres d’une des principales familles de
notables de la vallée, sans qu’aucune preuve ne puisse être apportée. Ces
faits, dont on l’accuse, même s’ils ne sont pas tous totalement fondés, révèlent
la remise en cause d’un gouverneur trop longtemps en place pour ne pas
avoir créé sa clientèle et son réseau de relations, et par là même pour ne
pas s’être fait des ennemis.
Le service monarchique s’est radicalement transformé après la victoire
castillane de 1652. Comme cela a pu être étudié pour la Catalogne
[38], un
affermissement de la présence du pouvoir central se fait jour en vallée
d’Aran, mais d’une façon particulière puisqu’elle met en scène un Aranais,
récompensé par la monarchie et à ce titre laissé quasiment libre de ses actes
pendant quelque trente années. C’est une parenthèse — peut-être une rupture — par rapport à la situation d’avant le soulèvement catalan de 1640 : Subirà est un gouverneur autochtone qui n’arrive pas en Aran après une
longue carrière « internationale » pour y prendre sa retraite comme c’était le
cas de ses prédécesseurs. En effet, outre qu’ils n’étaient pas catalans ou
aranais, les gouverneurs précédents, tous au moins capitaines, avaient derrière eux un long engagement au service de la monarchie hispanique, dans
l’ensemble de ses territoires européens (Portugal, Naples, Milan, Flandres,
Sardaigne, Majorque, Valence, etc.) et dans ses grandes campagnes (Lépante,
Valteline, etc.), et arrivaient dans la vallée à un âge déjà avancé (plusieurs
accèdent au poste autour de 70 ans). En revanche, Subirà, dont le seul titre
de gloire fut d’avoir rendu le Val d’Aran à l’obéissance du roi, fit l’essentiel
de sa carrière dans la vallée même qu’il tint sous sa coupe pendant plusieurs
décennies et en devint un gouverneur atypique puisque, reconduit des années
durant, il avait, comme Aranais, des intérêts économiques (terres, prêts) dans
la vallée. Tout cela ne pouvait que contribuer à le rendre impopulaire aux
yeux de la fraction aranaise favorable aux institutions locales. Ce n’est pas
un hasard si, parmi les personnes qui lui servirent de cautions dans ses cinq
serments conservés, entre 1652 et 1664, aucune ne provienne de ce haut
Aran rebelle, et que plusieurs soient des pro-Castillans notoires
[39]. Le scénario
en vigueur jusqu’au milieu du XVII
e siècle, qui voulait que tous les
terçons
fussent représentés, apparaît dès lors bien dépassé : Subirà s’appuie sur ses
alliés du centre de la vallée, et on ne peut pas, par conséquent, considérer
qu’il est accepté par l’ensemble des habitants. Après lui, sa famille ne semble
plus avoir de grand intérêt dans la vallée; on sait qu’elle possède des terres
en Catalogne et Ribagorça, où un fils du gouverneur est installé mais le Val
d’Aran paie, au moins jusqu’en 1696, des pensions (intérêts d’un capital
prêté) à ce même fils. Pendant la trentaine d’année qui suit, la charge de
gouverneur change cinq à sept fois de titulaire pour être occupée par des
militaires catalans, avant qu’un phénomène semblable à celui de Subirà
apparaisse vers 1710, dans un autre contexte de crise, avec la famille aranaise
des barons de Les.
LE BARON DE LES ET LA NUEVA PLANTA
Au cours de la guerre de Succession d’Espagne, le baron de Les José
Alberto Cau de Beno´s, qui afficha ses sentiments en faveur des Bourbons,
fut fait prisonnier puis exécuté, en 1707, par les partisans locaux de l’Archiduc Charles; la famille des barons de Les compte parmi les plus fidèles
partisans du futur PhilippeV, soutenu par la Castille et la France contre la
Catalogne qui a opté pour le prétendant habsbourgeois. Pour ne pas vivre
dans l’obéissance d’un souverain qu’elle ne reconnaissait pas, durant la
période d’occupation catalane de la vallée (automne 1706-fin 1711), cette
famille abandonne ses biens et rentes en Aran et se réfugie en France, en
obtenant une commission de son roi pour reprendre la forteresse aranaise
[40].
Après la victoire franco-castillane dans la vallée, le baron de Les, fils du
précédent, est installé dans la charge de gouverneur le 13 avril 1712. Le
parallèle que l’on peut faire avec Subirà n’est pas sans fondement puisque,
l’un et l’autre, sont des Aranais de la tendance victorieuse, promus en période
d’instabilité politique; de plus, pour ce qui est du baron de Les, il possède
le seul titre seigneurial de toute la vallée.
A partir de 1716, lorsque la Catalogne est réorganisée dans un sens
centraliste par le décret de
Nueva Planta qui met en place des
corregiments
pour remplacer les anciennes vigueries
[41], le baron craint que le pouvoir sur
la vallée ne lui échappe; il envoie un mémorial au roi vers mai-juin 1716
[42],
auquel répondent les représentants aranais en demandant au Conseil de
Castille — chargé désormais des affaires de la Couronne d’Aragon — leur
rattachement au nouveau
corregiment de Talarn, dans le Pallars, sur l’autre
versant des Pyrénées. L’intérêt est double : d’une part, la vallée se soustrait
à l’autorité féodale et royale du baron dont l’hostilité est réelle — des Aranais
n’ont-ils pas exécuté son père en 1707 ? — et d’autre part, elle recherche une
autonomie car rattachée au
corregiment de Talarn, elle sera séparé du cheflieu par les sommets pyrénéens. Quel contrôle aurait un
corregidor siégeant
à Talarn sur une vallée inaccessible durant de très longs mois ?
C’est cette raison géographique et une autre, stratégique, qui poussent
la nouvelle Audience royale de Barcelone à refuser la demande aranaise.
Géographique, car la vallée est isolée une grande partie de l’année de Talarn
ce qui rend difficiles, voire improbables, les communications régulières; stratégique, car seule la forteresse de Castèth-Leon peut fermer le passage à
d’éventuels agresseurs venant de France et en aucun cas un désaccord ne
doit exister entre le gouverneur militaire de la place et l’autorité politique : les deux charges doivent rester dans les mains d’une même personne, dans
le Val d’Aran. La revendication aranaise, qui si elle avait abouti signifiait la
disparition d’une entité pluriséculaire fondue dans un nouveau et vaste
corregiment, échoue. Le Capitaine général de Catalogne, après avoir déjà
donné un avis en faveur du baron de Les en février 1715, est à nouveau
consulté. En octobre 1716, l’Audience royale proposa que le baron de Les
soit installé dans un poste hors de la vallée en raison de l’opposition avec la
population locale, que le gouvernement de la vallée soit un office civil même
si jusque-là un capitaine le détenait, que cet office soit soumis, comme dans
les
corregiments de Catalogne, à un contrôle (
residència de taula) et que les
Aranais puissent faire appel contre leur gouverneur et leur juge à l’Audience
de Barcelone. Enfin, en dernier lieu, la Chambre de Castille, émanation du
Conseil de Castille qui englobe depuis 1707 celui d’Aragon, conseille que
l’Aran conserve son régime spécial. Le 13 mars 1717, c’est chose faite; en
même temps qu’il reconnaît les « us et coutumes » de la vallée, le capitaine
général de Catalogne confirme le baron de Les dans son poste de gouverneur
[43]. Les habitants de la vallée ne sont guère satisfaits de cette décision : dès juin 1717, ils portent leurs plaintes à la Cour, contre le gouverneur mais
aussi le juge, Mateu Arjo´ i Bino`s, nommé par le baron et en place depuis
1711. Or, le juge est traditionnellement choisi conjointement par le gouverneur et la vallée, ce qui n’a pas été le cas ici. En octobre 1717, autre protestation à Madrid contre des sommes demandées à la vallée qui ne peut y
satisfaire à cause de sa pauvreté. C’est là un nouvel argument pour réclamer
la suppression de l’administration particulière de la vallée car son manque
de ressources ne lui permet pas de faire vivre deux hauts fonctionnaires
royaux, un gouverneur et un
alcalde mayor (juge).
Le décret de création des corregiments catalans en 1718 spécifie bien que
le Val d’Aran n’est pas un des douze corregiments créés :
En plus des douze corregiments [...] il y a le district [...] appelé le Val d’Aran où,
parce qu’il est situé sur le versant des Monts Pyrénées qui regarde vers la France, sa
Majesté a voulu envoyer un ordre royal en date du 13 mars 1717 pour le maintenir
comme un parti particulier, sans l’agréger à un corregiment, et que son gouvernement
soit à la charge du gouverneur de la place de Castèth-Leon, avec un juge ordinaire [...] [44].
Après l’armistice du 26 janvier 1720, qui met fin à la guerre de la
Quadruple-Alliance opposant France et Espagne, le baron de Les, libéré de
France, réclame la restitution de son office de gouverneur d’Aran, qu’il avait
perdu avec l’occupation française; par la même occasion, il demande une
augmentation de son salaire
[45]. Ses prétentions ont pour elles sa loyauté sans
faille vis-à-vis de la monarchie et les souffrances (exil, prison, etc.) endurées
pour avoir été fidèle. A la suite, la Chambre de Castille enquête auprès du
prince Francisco P
ı´o de Savoie, capitaine général de Catalogne, et de l’Audience royale de Barcelone, sur le coût du gouvernement aranais, en particulier afin de savoir si la rémunération due au gouverneur de Castèth-Leon
pour la charge militaire est indépendante du grade de son titulaire, si
l’augmentation de solde que veut le baron de Les est liée au titre de son
emploi de gouverneur militaire ou à celui de gouverneur politique et si, au
cas où l’augmentation de salaire était accordée, elle devrait être appliquée
aux gouverneurs qui lui succèderaient.
Dans sa réponse du 21 juin 1720, l’Audience royale précise que le
gouverneur jouissait jusqu’alors d’une solde régulière de 80 écus d’argent par
an et commandait une compagnie de cent hommes, dont il n’aurait plus
besoin. Philippe V ratifia la nomination du baron de Les au poste de gouverneur d’Aran avec une pension annuelle de 18 000 réaux de billon, monnaie
castillane, sur les rentes royales perçues en Catalogne, au titre de gouverneur
militaire, car le poste politique, annexe du précédent, est déclaré gratuit
[46].
18 000 réaux de billon est le salaire attribué aux
corregidors de Catalogne, à
l’exception de celui de Barcelone qui gagnait 22000 réaux : ces chiffres sont
jugés élevés par J. Mercader
[47]. La question est donc réglée en 1721 : Philippe
V, que les Aranais n’avaient pas été enthousiastes à soutenir au moment de
l’invasion de 1719 (guerre de la Quadruple-Alliance), nomma à nouveau le
baron de Les comme gouverneur d’Aran et lui adjoignit un assesseur avec
caractère de juge de paix, qui devait être complètement étranger à la vallée,
écrit J.Mercader
[48], avec une rémunération de 3000 réaux à prendre ainsi : 1 000 réaux sur les « municipes » (communautés) d’Aran et 2000 réaux sur
les rentes royales de Catalogne
[49]. Cependant, en 1717 a été nommé au poste
d’assesseur, le docteur Esteban Perpinyà, mort peu de temps après être arrivé
dans la vallée, puis le docteur Josep Modolell de Costa, mort lui aussi.
L’Audience royale pensait, alors, que comme cela s’était pratiqué et était
devenu habituel, il serait souhaitable que le juge fût un Aranais car il
pourrait vivre de ses biens et rentes locales, du fait de la faiblesse de son
salaire, estimé alors à 100 livres par an
[50]. Dans les faits c’est bien ce qui se
passe car par intérim, après le départ des Français, il fallut recourir à
l’Aranais Josep Miquel Espanya, parce que jusqu’en 1724 l’emploi ne put être
pourvu par le docteur Buenaventura Massià de Vilamitjana (près de Talarn),
théoriquement titulaire de la charge.
A la fin des années 1710, le Val d’Aran s’individualise donc en dehors
du réseau des
corregiments catalans, en conservant son gouverneur militaire
aux prérogatives politiques, son juge-assesseur, et son Conseil général dont
on peut douter de l’efficacité dans un royaume « unifié », en voie de centralisation et face à un gouverneur, seigneur féodal local. Par ce biais, le choix
de la monarchie semble bien, une fois de plus, celui de l’intégration. A ce
propos, J. Mercader a écrit
[51] : « Deux conceptions distinctes, deux manières
de voir s’affrontaient à cette occasion dans ce coin extrême de la Péninsule : la tradition locale d’une part, ancrée dans la coutume vivante et dans
l’Histoire, et le centralisme bourbonien de type français, avec son gouvernement exclusif et son administration rationaliste, d’autre part ». J.Lladonosa,
quant à lui, reconnaît qu’il n’était pas facile d’harmoniser une institution
« forale » (assise sur des privilèges), qui s’enracinait dans le moyen âge, avec
le centralisme des Bourbons, d’inspiration française
[52].
INTÉGRATION OU AUTONOMIE ?
Si l’on s’en tient à la vision commune des événements aranais qui suivent
l’application du décret de
Nueva Planta en Catalogne, nous l’avons déjà dit,
on peut parler de continuité sans grand changement, dans la lignée des
Ordinaciones de Juan Francisco de Gracia de 1616. De plus, le 28 juin 1728,
Philippe V confirme aux Aranais des privilèges commerciaux, puis en 1735
les exempte de l’usage du papier timbré imposé dans l’ensemble de ses
domaines à l’exception de la Navarre et des provinces basques, elles aussi
peu touchées par la réorganisation des Bourbons. Ces privilèges et la situation politique particulière sont justifiés par la pauvreté du pays (Cédule
royale du 28 janvier 1738), la situation géographique et l’impossibilité de
communiquer avec l’Espagne pendant des mois (
Real Despacho de FerdinandVI
du 20 février 1756)
[53] : ce sont les mêmes arguments qui ont été utilisés au
XVII
e siècle. Et pourtant, c’est le point de vue du baron de Les qui l’a emporté
lorsque la vallée demandait son rattachement au
corregiment de Talarn. De
même, que penser de la nomination, à plusieurs reprises, du baron à la
charge de gouverneur alors même qu’il avait des griefs très personnels contre
une partie des Aranais qui avaient assassiné son père ? Quelle autonomie
peut laisser un personnage issu d’une famille féodale et locale, alliée de la
monarchie contre la fraction catalaniste de la vallée, dans tous les conflits
[54] ?
L’étude de la généalogie des barons de Les (les Cau de Beno´s), et du
« personnel politique » mis en place à cette époque révèle, que c’est tout le
réseau local des représentants royaux et même épiscopaux, que contrôle
familialement le baron, seigneur et gouverneur. En effet, non seulement la
famille détient au début du XVIII
e siècle le gouvernement de la vallée (Francisco), mais aussi un membre de la famille, docteur en théologie, est vicaire
général ou official ecclésiastique perpétuel (Alberto, oncle du baron en titre) représentant l’évêque de Comminges; une tante (Teresa) est mariée avec
Noble Miquel de la Moga, d’Unha,
baile général
[55] héréditaire de Pujo`lo; une
cousine (Serafina) a épousé le docteur José de Miquel Espanya, jugeassesseur d’Aran, de la même famille que les de Miquel i Espanya, pro-castillans
lors de la guerre des
Segadors, qui ensuite ont détenu la charge de notaire
de la vallée et celle de juge. Bien que la vallée soit laissée hors du champ
d’application du décret de
Nueva Planta, la tradition locale d’autogouvernement se heurte à un quasi-monopole familial des institutions royales. En
étudiant le personnel et le fonctionnement des institutions, on est bien obligé
de réviser quelque peu les conclusions qui allaient dans le sens du respect
total de l’autonomie du Val d’Aran par les Bourbons, lesquels ont eu recours
à des « agents locaux », dont ils savaient la fidélité.
La manière même de se comporter du gouverneur vis-à-vis des institutions locales ne peut prêter à confusion. Ainsi, très vite après la « reconquête » de la vallée, et avant son serment d’avril 1712, le baron de Les
demande lui-même, le 21 mars 1712, que le Conseil général se réunisse le
lendemain
[56]. Cela ne laisse de surprendre quand on sait que, dans les
Ordinaciones de 1616, il est spécifié que le Conseil se réunissait sur convocation du syndic, à la demande de deux conseillers, au moins. La présence du
gouverneur, œil de la monarchie en Aran, déjà sensible dans les réunions du
Conseil au XVII
e siècle après la défaite catalane de 1652, ne fait que s’affirmer
au début du XVIII
e siècle et, à partir de 1726, les représentants du pouvoir
royal en présideraient les sessions, selon ce qu’écrit J.M. Boya au vu des
registres du XVIII
e siècle
[57] : avec le baron-gouverneur, nous semblons être au
début d’un processus de grignotage du pouvoir local.
Le cas du juge-assesseur est aussi riche d’enseignements. Comme le
baron, Mateu Arjo´ i Bino`s obtint du roi la promesse, sans doute en récompense pour sa fidélité, d’être nommé juge dès que la vallée serait revenue
dans son giron, ce qui est acquis lorsque les Français prennent Castèth-Leon
le 9 octobre 1711. Les Aranais mettent-ils de la mauvaise volonté pour
l’accepter ? En effet, nous le trouvons qui demande à montrer son titre et à
prêter son serment de juge le 10 mai et à nouveau le 6 juin 1712; le 24 juin,
il semblerait que ce soit chose faite. De toute façon, le 29 juin, il est bien
investi de la charge puisque, à ce titre, il ordonne aux syndic, conseillers et
consuls de tous les villages de réparer les chemins royaux, d’ici huit jours,
« pour le service du roi et l’utilité publique de la vallée »
[58].
Le 25 décembre 1714, le même Mateu Arjo´ i Bino`s reçoit le titre de
subdélégué de la Superintendance, fonction mise en place dans toutes les
vigueries par l’intendant Patin
Ëœo et à laquelle l’Aran n’a pas échappé
[59] alors
qu’il n’était pas une viguerie catalane. J.Mercader note que le Val d’Aran est
un cas particulier, puisque la Subdélégation a été attribuée au juge ordinaire
[60]. Le subdélégué avait des fonctions financières et devait veiller aux
intérêts du roi. Mais, il y a plus; le même subdélégué écrit, les 28 avril et
28 mai 1718, aux
regidors du district de Pujo`lo
[61] : le terme de
regidor ne fait-il pas penser à la nouvelle organisation de la Catalogne ? Effectivement, cette
charge de l’administration municipale castillane fut implantée par PhilippeV
dans la Couronne d’Aragon après la guerre de Succession. Les
regidors, au
nombre de vingt environ, désignés et contrôlés par les autorités philippistes,
formaient l’
Ajuntament, présidé par le
corregidor, presque toujours un militaire. Même non transformé en
corregiment, le Val d’Aran n’échappait pas
totalement à la réorganisation de la Catalogne. Si nous ajoutons que le
corregidor présidait les
ajuntaments des villes chefs de corregiments, avait
des compétences judiciaires et de maintien de l’ordre et était une courroie
de transmission entre la
capitanı´a general ou l’Audience royale et les officiers
locaux, on voit que son rôle n’était pas très éloigné de celui de gouverneur
politique de la vallée, qui souvent a assisté, voire présidé le Conseil général
et dont les compétences judiciaires sont bien connues. Tout en maintenant
la vieille organisation, le centre de gravité du pouvoir s’est déplacé vers la
monarchie.
La mise en place du nouvel impôt du Cadastre, créé par les Bourbons
sur le modèle de la taille française, est un autre indice qui nous fait pencher
vers l’idée d’une plus forte intégration de la vallée dans la monarchie. En
effet, en 1722, il est demandé à l’Aran 61395 réaux de billons catalans pour
le Cadastre dont l’application avait été retardée à cause des difficultés qu’avait
connues la vallée avec l’occupation française; cette somme équivaut à environ
5800-5 900 livres catalanes alors que l’ensemble de la Catalogne aurait
rapporté environ 14,7 millions de livres catalanes
[62]. En Aran, le Cadastre
aurait eu un rendement de près de 2 livres par habitant contre 3,75 livres
en Catalogne. C’est ainsi, qu’en 1722, le syndic de Gessa paya au Trésorier
général de l’Armée la « Real Imposicio´ del Catastro » qui, semble-t-il, fut le
premier impôt que paya la communauté au gouvernement
[63]. Jusqu’alors, la
vallée était assujettie au seul
galin de blat, qui pouvait rapporter au roi, selon
les années, compte tenu de ce qu’estiment les gouverneurs, de ce que l’on
sait du prix du blé, de la conversion des monnaies et des exemptions de
certaines catégories de la population, autour de 150 à 500 livres catalanes : il s’agit, donc, avec le Cadastre, d’une notable augmentation, difficilement
supportable pour des Aranais peu habitués à participer aux dépenses de la
monarchie. José de Pedrajas, chargé de mettre en place la nouvelle imposition
en Catalogne, pense seulement accepter une modération, à cause de l’impossible commerce avec la France (la frontière est fermée à cause de la peste
de Marseille)
[64].
A la fin des années 1710, alors que les composantes de la Couronne
d’Aragon connaissent un processus d’intégration dans la nouvelle monarchie
espagnole unifiée par l’application de la Nueva Planta, le Val d’Aran conserve
officiellement son organisation pluri-séculaire, mais de nombreux indices
montrent que ce n’est qu’une apparence, car la vallée est en fait soumise au
baron de Les et à sa famille, qui contrôlent l’essentiel des charges, alors
même que le juge est aussi un Aranais, familialement allié au baron. Cette
situation ne durera pas pour autant pendant tout le XVIIIe siècle. Le baron
de Les, gouverneur, meurt en 1724 laissant un jeune héritier de 8 ans et, au
moins, trois autres fils âgés de 2 à 5 ans. L’aîné, le baron Francisco Ana
Cau de Beno´s i Peguilhan, comme deux de ses frères, suivra la carrière des
armes devenant gouverneur militaire et politique de Ma´laga en 1775, puis
poursuivra dans la diplomatie comme ambassadeur en Russie en 1778.
Aucun des fils du baron-gouverneur n’eut plus à exercer le gouvernement de
la vallée : leurs intérêts se sont portés ailleurs.
Les gouverneurs du XVIII
e siècle n’ont plus d’attaches dans la vallée; tous
ces officiers (souvent des colonels de cavalerie) prouvent que le Val d’Aran
continue d’être dirigé par un militaire comme, officiellement, sept autres
corregiments catalans considérés comme places fortes (Barcelone, Gérone,
Vic, Lérida, Tortosa, Tarragone, Puigcerdà) du fait de leur statut urbain ou
de leur situation frontalière
[65]. Ces gouverneurs, en accord avec ce qu’est la
monarchie espagnole depuis l’avènement d’un Bourbon — n’oublions pas que
l’une des conséquences de la
Nueva Planta est que tous les sujets de la
monarchie peuvent occuper les charges en Catalogne —, sont d’origines
géographiques diverses : Catalans, Valenciens, Castillans et même Flamands
[66]
comme on en trouve aux postes de gouverneurs de Tarragone, Vic ou Tortosa
[67]. Le recours à des « étrangers » répondrait, en partie, selon J.-P.Dedieu,
à la volonté de la monarchie de s’appuyer sur des personnes sans lien avec
les oligarchies locales, afin de créer une véritable administration dans laquelle
les agents seraient au service de l’État et non d’intérêts personnels ou de
groupe
[68]. Ainsi, l’enracinement des barons de Les, au poste de gouverneur,
n’a pas duré. Toutefois, la charge a pu servir de tremplin pour une famille
locale dont la noblesse est somme toute récente puisqu’elle date du milieu
du XVII
e siècle. En revanche, il semble bien que la famille de Miquel ait
continué à se « transmettre » la charge de juge de la vallée, assesseur du
gouverneur, au moins des années 1730 à la fin des années 1770, puis à
nouveau à partir du milieu des années 1780. Dans quelle mesure ne peut-on
pas penser que cette mainmise durable sur l’appareil judiciaire n’ait pas servi
les intérêts du groupe lié à cette puissante famille locale ?
La documentation de l’Audience royale de Barcelone conserve, pour le
XVIII
e siècle, de nombreuses réclamations du Conseil général ou de la population contre le gouverneur ou le juge. Par exemple, en 1732 et 1733, plusieurs
recours contre le gouverneur Juan Iban
Ëœez Cuevas furent tentés en particulier
par le conseil du terçon de Marcatosa pour ingérence dans ses affaires
[69]. En
1744, le Conseil général dénonce, sans succès, le gouverneur, le comte de
Fridberg, pour de nombreux abus dans l’exercice de sa charge. Il semble que
le pouvoir des gouverneurs prenne peu à peu le pas sur celui du Conseil
général de sorte qu’à partir de 1726, comme nous l’avons dit, ils en présideraient les réunions
[70], jusqu’à la suppression de cette institution d’autogouvernement en 1834, quelques mois après que la vallée fut incorporée à la
nouvelle province de Lérida, résultat de la provincialisation décidée par le
gouvernement de Cea Bermu´dez qui fait de l’Espagne un véritable État
centralisé. Les institutions aranaises ne résistèrent pas à la fin de l’Ancien
Régime et à la monarchie constitutionnelle.
L’époque moderne a été celle d’une évolution assez radicale de la charge
de gouverneur du Val d’Aran. On peut distinguer plusieurs périodes : le
XVIe siècle, en grande partie, pendant lequel le gouvernement est lié au comte
de Ribagorça et échoit à des naturels de ce comté; la fin du XVIe siècle et la
première moitié du XVIIe siècle, jusqu’à la fin de la guerre des Segadors; la
période de Subirà (années 1650-années 1680); la fin du XVIIe siècle; le début
du XVIIIe siècle avant et après la Nueva Planta; le XVIIIe siècle. Notre sentiment
est que, sans changement institutionnel après les Ordinaciones de 1616, le
pouvoir de la monarchie s’est renforcé par l’intermédiaire d’Aranais mis au
service du pouvoir central en exerçant la plus haute charge royale de la
vallée, dans deux moments critiques de l’histoire politique espagnole.
1564 est un premier pas vers une plus grande intégration dans la
monarchie lorsque le comte de Ribagorça abandonne son droit sur la nomination des gouverneurs à Philippe II. 1616 : les Ordinaciones royales sont
une nouvelle immixtion du pouvoir central dans les affaires locales. 1652 : Subirà fut un instrument efficace de la reprise en main et de la mise au pas
de la vallée après la révolte des Segadors contre laquelle il s’était prononcé;
il a été d’autant plus efficace que lui-même, comme Aranais, devait avoir des
comptes à rendre à quelques-uns de ses compatriotes qui avaient pu se
comporter de mauvaise façon envers lui (on pense à l’exil de 1643 et aux
confiscations de biens). Après la guerre de Succession, l’Aran a officiellement
échappé à la réorganisation de la Nueva Planta, mais dans les faits, la fin
des institutions catalanes signifie bien pour le Val d’Aran le renforcement du
pouvoir central, un siècle après les Ordinaciones de 1616. Avec le baron de
Les, féodal local, reconnu comme gouverneur, donc représentant royal, allié
familialement aux autres « agents » royaux, c’est bien la tradition aranaise
de gouvernement qui se heurte à la nouvelle organisation bourbonienne
même si le territoire est laissé en dehors du réseau des douze corregiments
catalans. L’imposition dans la vallée du nouvel impôt du Cadastre, d’inspiration française, en apporte une preuve.
Le cas aranais, et c’est là un de ses enseignements majeurs qui dépasse
son cadre géographique étroit, met en scène des élites locales utilisées par
la monarchie pour asseoir et renforcer son pouvoir dans cette marche
frontière, jusqu’alors marginale, à deux moments de crise. Le pouvoir et
l’autorité centrale ont été affermis, après avoir été sérieusement ébranlés,
par le recours à des « agents locaux » qui ont bénéficié là d’une réelle
promotion sociale — le parcours de Subirà est éloquent à cet égard. Dans
les deux cas où un Aranais est devenu gouverneur politique et militaire de
sa vallée, le contrôle d’un réseau de relations, d’une clientèle, a joué un rôle
important dans la maîtrise du territoire. Ainsi, il n’est sans doute pas possible
de parler d’une simple pénétration des périphéries par l’État mais plutôt
d’une interaction entre une partie de l’élite locale et les pouvoirs supérieurs.
Il ne faut pas négliger non plus le rôle intégrateur des guerres du XVI
e
au début du XVIII
e siècle, dans lesquelles sont impliquées les monarchies
française et espagnole : ces conflits sont l’occasion de rapprocher le pouvoir
central des Pyrénées, de mieux connaître cette zone comme les progrès de
la cartographie le révèlent, tout en favorisant les « élites » ayant fait le choix
de la fidélité monarchique. Leur collaboration, essentielle pour le roi, se
combinait avec la tolérance royale vis-à-vis de leurs abus, dans une sorte
d’échange où chaque partie trouvait son compte, comme l’observe aussi
A. Dom
ı´nguez Ortiz, d’une manière générale, pour le règne de Charles III,
dans la seconde partie du XVIII
e siècle
[71].
En entrant dans le XVIII
e siècle, le Val d’Aran vérifie-t-il, à son niveau,
l’hypothèse selon laquelle les Bourbons d’Espagne, en rupture avec les Habsbourg, mettent en place une administration nouvelle basée sur le renouvellement du personnel dans le but « de former une élite nationale fidèle au
monarque et indépendante des oligarchies locales »
[72] ? Pour la période postérieure à 1720, sur laquelle nous n’avons guère poussé nos investigations, le
renforcement du pouvoir royal se fait-il au détriment de l’oligarchie locale
et du pouvoir qu’elle exerçait dans les organes d’autogouvernement conservés
après la
Nueva Planta ? L’action réformatrice des Bourbons, en vue de la
construction d’un État moderne et centralisé, contrôlant mieux les périphéries, fait-elle taire l’expression des clivages internes de la société aranaise,
déjà en place au XVI
e siècle ? Ce sont là quelques questions qui restent en
suspens à la fin de cet article dont l’objectif était d’éclairer un aspect de
l’antagonisme entre autonomie locale et contrôle monarchique et quelques-uns des mécanismes mis en place pour le résoudre.
[1]
Abréviations utilisées pour les dépôts d’archives et les fonds : A.C.A. : Arxiu de la Corona
d’Arago´, Barcelone; A.G.S. : Archivo General de Simancas; A.H.N. : Archivo Histo´rico Nacional,
Madrid; A.I.A. : Archiu Istoric d’Aran (anciennement A.G.A. : Archiu Generau d’Aran), Val d’Aran;
I.E.I. : Archives de l’Institut d’Estudis Ilerdencs, Lérida; C.A. : Conseil d’Aragon, section de l’Arxiu de
la Corona d’Arago´. Le
terçon est un district qui divise la vallée; de trois, ils deviennent six à partir
du XVIe siècle, tout en conservant leur ancienne dénomination. Ce sont : Pujo`lo et Arties-Garo`s, dans
le haut Aran; Vielha ou Castièro et Marcatosa, dans le Mijaran (centre de la vallée); Lairissa et
Bosso`st ou Quate Lo`cs dans le bas Aran ouvert sur la France. Chaque
terçon possédait son conseil.
[2]
Seul le bourg de Les (moins de 4% du territoire), à la frontière française, est de juridiction
seigneuriale (baronnie de Les) et ne participe pas au Conseil général.
[3]
Jusqu’en 1564, le comte de Ribagorça possédait la charge, la délégant à un lieutenant;
ensuite, le roi nomma un capitaine comme gouverneur d’Aran; sur cette question, Patrice POUJADE,
Une vallée frontière dans le Grand Siècle. Le Val d’Aran entre deux monarchies, Aspet, Pyrégraph, 1998,
p.57-74.
[4]
Traduction du chapitre 35 des Constitutions des Cortès catalanes de 1599.
[5]
Quoique dépendant de la Couronne d’Aragon, le Val d’Aran appartient à l’évêché de
Comminges. Il y a là une autre source de tensions.
[6]
B. BERNARD, « Relation de la mission faite en 1642 en la vallée d’Aran [par le père Forcaud]»,
Revue de Comminges, 1893, p.102.
[7]
Xavier TORRES I SANS,
La Vall de Torello´ als segles XVI i XVII : una histo`ria de paraires i
bandolers, Vic, Eumo, 1995, p. 80.
[8]
A.C.A., C.A./98,28/8/1594.
[9]
A.I.A., C/2,22/4/1608.
[10]
I.E.I., C/43-2, Vielha, 6/12/1608.
[11]
I.E.I., C/42-4,1611.
[12]
Juan Francisco DE GRACIA,
Relacio´n al rey don Felipe IIIo Nuestro SenËœor..., 1613, réédité à
Madrid en 1793,140 p. Gracia agit comme visiteur royal par lettre du roi du 8 mai 1613.
[13]
A.C.A., C.A./98,22/9/1614. Un gouverneur, au début du XVIIe siècle, recevait une solde de
250 à 300 ducats par an; si l’accusation d’avoir obtenu 2 000 ducats de « composition » en sept ans
est fondée, le gouverneur aurait ainsi doublé son salaire annuel.
[14]
A.C.A., C.A./98,20/7/1614. Tous les officiers royaux doivent se soumettre à un contrôle,
appelé « taula de just
ı´cia », effectué par trois « juges » nommés par le roi, tous les trois ans, c’est-à-dire en fin de charge (les charges sont triennales).
[15]
A.C.A., C.A./150, Castèth-Leon, 26/6/1632. Ces terçons se seraient déclarés rebelles le
5 avril 1632.
[16]
Les « exclus de paix et trêve » ne bénéficiaient plus de la protection des
Constitucions, de
même que leurs biens étaient protégés seulement de l’incendie mais pas d’éventuels dommages.
[17]
Le
galin de blat est le seul impôt que doit l’Aran à la monarchie : il consiste en une mesure
de 10,5 litres de grain, due par maison habitée.
[18]
Sur les prises de position après 1643, voir Patrice POUJADE, « Familles, clans et clivages
politiques dans le Val d’Aran au XVIIe siècle »,
Revue de Comminges, avril-juin 1997, p.211-225.
[19]
Nous avons déjà cité le cas du gouverneur Mendoza au début du XVIIe siècle. En septembre
1636, Pere Amoro´s de Miquel accuse le gouverneur Cardona, son juge et son notaire royal d’avoir
usurpé 7 000 livres en Aran (A.C.A., C.A./150, mémorial au Conseil d’Aragon, 20/9/1636).
[20]
Jordi VIDAL, « La guerra dels Segadors a la Vall d’Aran (1640-1643). Revolta popular i
conflicte pol
ı´tic »,
La Revolucio´ catalana de 1640, Barcelone, Cr
ı´tica, 1991, p. 192-210; Jordi VIDAL et
Isabel JUNCOSA, introduction et notes de
Motines de CatalunËœa (récit du fils du juge d’Aran Pasqual de
Panno), Barcelone, Curial, 1993,236 p.; P. POUJADE,
Le Val d’Aran entre deux monarchies,
op. cit.,
p.175-231.
[21]
A.C.A., C.A./98,27/11/1640; A.G.S., Guerra y Marina, liasse 1337,15/11/1640 et 16/1/1641.
[22]
A.I.A., Libre d’actes deth Conselh generau, 29/12/1640.
[23]
D’après lettre du gouverneur, A.C.A., C.A./98, Castèth-Leon, 31/12/1640.
[24]
Motines de CatalunËœa, p. 150.
[25]
Francisco Pasqual DE PANNO,
Motines, op. cit., p.149 et A.C.A., C.A./98, Castèth-Leon, 31/12/
1640, lettre du gouverneur Sampere qui parle de 500 hommes surtout du haut Aran. Le
lacayo peut
être un soldat ou un valet au service d’un noble (cf le français laquais) bien que le mot soit souvent
associé au banditisme (il est vrai que noblesse et banditisme sont étroitement liés). On trouve un
don Guerau Reguer, député de l’ordre militaire (noblesse) de Catalogne, de 1637 à 1640 et en 1643
(
Dietaris de la Generalitat de Catalunya, tome V, Barcelone, 1999).
[26]
Motines de CatalunËœa, p. 151.
[27]
A.C.A., C.A./98,11/1/1641,29/1/1641,7/2/1641, Fraga 19/2/1641, Benavarri 25/3/1641; A.G.S.,
Guerra y Marina, liasse 1374,11/1/1641, liasse 1403, Fraga 17/2/1641.
[28]
Cette cassure géographique, une fois de plus pertinente, est évoquée dans
Motines, p. 182
et aussi A.G.S., Guerra y Marina, liasse 1463 (plusieurs lettres montrent que seuls six lieux — soit
le haut Aran — sont insoumis au gouverneur).
[29]
A.I.A., C/10, lettre du duc d’Épernon, Agen, 15/4/1644.
[30]
D’après
Llibre de la histo`ria de Gessa, manuscrit, archives privées, p. 46.
[31]
A.G.S., Guerra y Marina, liasse 1514, Junta de las materias de Arago´n, 24/8/1643.
[32]
Voir Jordi VIDAL PLA,
Guerra dels Segadors i crisi social. Els exiliats filipistes (1640-1652),
Barcelone, Edicions 62,1984, p.41.
[33]
J. C.BOIX POCIELLO, « Una aproximacio´ a la Ribagorça del segle XVI »,
Miscel.lània de les
terres de Lleida al segle XVI, Lérida, I.E.I., 1995, p. 93-116.
[34]
A.C.A., C.A./98, Mémorial de Pedro Pallàs, Madrid, Buen Retiro, 29/5/1651.
[35]
Ces accusations sont contenues dans
Discurso en hecho y derecho por el Noble don Rafael
de Subirà, capita´n de Corazas, governador del Real Castillo de Leo´n y Valle de Aràn, baro´n de Eroles y
SenËœor de Vallalbor contra el procurador fiscal del Real tribunal de la Auditoria General del Exército
Real de CatalunËœa, Barcelone, 1678,142 p.
[36]
A.I.A., no 65, Barcelone, 31/3/1655.
[37]
Le commerce de la laine et du bois vers la France, avec celui des mulets vers l’Espagne,
est une activité économique importante pour la vallée.
[38]
Fernando SANCHEZ MARCOS,
CatalunËœa y el gobierno central tras la guerra de los Segadores
(1652-1679), Barcelone, Edicions de la Universitat, 1983.
[39]
La liste de ces personnes a été établie d’après le
Libre d’actes deth Conselh generau (1632-1662). Personnes du moyen Aran : 90%; du bas Aran : 10 %; du haut Aran : 0 %. Avant 1640, les
trois parties géographiques du Val d’Aran étaient également représentées.
[40]
A.H.N., liasse 6805, no 23, Madrid, 9/10/1707.
[41]
Les douze
corregiments sont administrés chacun par un gouverneur militaire et politique.
[42]
Juan MERCADER, « El Valle de Ara´n, la Nueva Planta y la invasio´n anglo-francesa de 1719 »,
Primero Congreso internacional del Pirineo del Instituto de Estudios Pirenaicos, Saragosse, C.S.I.C.,
1959, p.9-10.
[43]
Josep LLADONOSA,
Invasions i intents d’integracio´ de la Vall d’Aran a França, Barcelone,
Dalmau, 1967, p. 46 et A.I.A., no 78, Barcelone, 9/7/1717.
[44]
« Edicto que explica la divisio´n y confines de los doze corregimientos del Principado de
Catalun
Ëœa y distrito del Valle de Ara´n... », Biblioteca del Palacio Nacional, Madrid, Ms 2224.
[45]
J. MERCADER,
art. cit., p. 24.
[46]
J. MERCADER,
art. cit., p. 26 (14/9/1720).
[47]
Joan MERCADER,
Felip V i Catalunya, Barcelone, Edicions 62,1968, p.297.18 000 réaux de
billon castillans équivaudraient à environ 1725 livres catalanes, ce qui représenterait une réelle
augmentation du salaire du gouverneur militaire d’Aran. Les salaires des viguiers catalans, avant la
Nueva Planta, oscillaient entre 50 et 250 livres.
[48]
J. MERCADER,
Felip V i Catalunya, op. cit., p. 279-280. Nous ne savons pas dans quelle
mesure les propos de J.Mercader sont vérifiés. La liste manuscrite, incomplète, des gouverneurs et
assesseurs d’Aran, ajoutée à la fin de l’exemplaire des
Ordinaciones déposé à la Bibliotèca de Les,
donne comme assesseurs :
1728 : Ventura Masià (Buenaventura Marsa´, de Vilamitjana, selon J.MERCADER,
art. cit.; par
ailleurs, J. MERCADER,
op. cit., signale, pour 1716, le docteur Bonaventura Massià, de Vilamitjana,
« letrado de muy buena inteligencia » proposé comme
regidor de Talarn mais pas nommé)
1738 : Joaqu
ı´n de Miquel Espan
Ëœa
1740 : Francisco de Miquel Capdet (mention en 1749 dans un autre document)
1752 : Francisco de Miquel Capdet
1767 : Francisco de Miquel de Vilac (mention en 1775 dans un autre document)
? : Juan Bautista Larruy
1781 : Pedro Saravia (mention de Pere Sarabia en 1779 dans un autre document)
1786 : Joaqu
ı´n de Miguel (mention dans un autre document)
1801 : Joaqu
ı´n de Miguel (mention dans un autre document).
Si Ventura Masià n’est pas aranais, et certainement P. Saravia et J. B. Larruy, en revanche, les
de Miquel/de Miguel sont bien des autochtones.
[49]
S’il s’agit de 3000 réaux de billons castillans = 287,5 livres catalanes.
[50]
J. MERCADER,
art. cit., p.26-27.
[51]
J. MERCADER,
art. cit., p.29.
[52]
J. LLADONOSA,
op. cit., p. 49.
[53]
Cité par J.LLADONOSA,
op. cit., p. 49-50.
[54]
« Catalaniste » est utilisé ici pour désigner ceux des Aranais qui ont suivi les positions
catalanes contre la Castille; le terme s’oppose à « philippiste », soutien de Philippe d’Anjou.
[55]
Traditionnellement, le
baile général représente le gouverneur royal dans les
terçons.
[56]
A.I.A., Joan Chiquet, no 2298, Castèth-Leon, 21/3/1712 (document en espagnol, ce qui est un
indice du rôle « intégrateur » du gouverneur puisque la langue normale des institutions aranaises est
le catalan).
[57]
Josep Maria BOYA, « Organitzacio´ administrativa de la Vall d’Aran »,
Comentari sobre la
disposicio´ addicional primera de l’Estatut d’Autonomia, Barcelone, Institut d’Estudis Autono`mics,
1988, p.233.
[58]
A.I.A., Joan Chiquet, no 2291 (24/6/1712), 2292 (6/6/1712), 2308 (sans date), 2312 (29/6/1712).
[59]
J. MERCADER,
op. cit., p.77 et p.138.
[60]
Il existe, selon J.Mercader, un autre cas particulier, le Pallars dans lequel la subdélégation
de l’intendant a été attribuée à l’ancien viguier.
[61]
Archives de Pujo`lo, I.E.I., Lérida, C/67.
[62]
J. MERCADER,
op. cit., p.173.
[63]
Co`pia fiel y autèntica de la histo`ria de Gessa, p.71. Toutefois, il semblerait que l’imposition
ait été payée par la vallée dès 1718-1719 d’après le titre d’un document (seul le titre nous en est
parvenu) de l’A.I.A. : « Una certificasio´n de la contadur
ı´a general del Catastro en los an
Ëœos 1718-1719 ».
[64]
J. MERCADER,
art. cit., p. 29.
[65]
J. MERCADER,
op. cit., p.294.
[66]
Il s’agit certainement de Flamands originaires des anciens Pays-Bas espagnols que l’on
rencontre dans l’administration espagnole du XVIIIe siècle.
[67]
Jean-Pierre DEDIEU, « La haute administration espagnole au XVIIIe siècle. Un projet », in
Robert DESCIMON, Jean-Frédéric SCHAUB, Bernard VINCENT (éd.),
Les figures de l’administrateur. Institutions, réseaux, pouvoirs en Espagne, en France et au Portugal, XVIe-XIXe siècles, Paris, Éditions de
l’E.H.E.S.S., 1997, p.176-177.
[68]
J.-P. DEDIEU,
art. cit., p.179.
[69]
A.C.A., Real Audiencia, Legajos de su excelencia sobre el Valle de Ara´n, 1717-1777, cité par
Maria A`ngels Sanllehy,
Era Val d’Aran, tesina, Barcelone, 1981, p. 154.
[70]
J. M. BOYA, « Organitzacio´ administrativa de la Vall d’Aran »,
art. cit., p. 233.
[71]
Antonio DOM
ı´NGUEZ ORTIZ, « Poder real y poderes locales en la época de Carlos III »,
Coloquio internacional. Carlos III en su siglo, Madrid, 1990, tome II, p. 29-30, cité par Christian
WINDLER, « Clientèles royales et clientèles seigneuriales vers la fin de l’Ancien Régime »,
Annales HSS,
52, no 2, mars-avril 1997, p. 298.
[72]
Teresa Nava RODR
ı´GUEZ et Gloria Franco RUBIO, « Vénalité et
futuras dans l’administration
espagnole du XVIIIe siècle », in
Les figures de l’administrateur, op. cit., p. 101.