Revue d’histoire moderne et contemporaine
Belin

I.S.B.N.
194 pages

p. 685 à 705
doi: en cours

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Classer, administrer

no 47-4 2000/4

2000 Revue d'Histoire Moderne et Contemporaine Classer, administrer

Administrer la frontière. la monarchie espagnole et ses agents dans le val d’aran, 1600-1720

Patrice Poujade Université de Toulouse-Le Mirail, 5, allées A.Machado, 31058, Toulouse Cedex 1,
A partir de l’exemple des représentants du pouvoir central dans une marche frontière encore mal intégrée à la monarchie au début du XVIIe siècle, cet article entend montrer en quoi deux crises politiques et militaires majeures (1640-1652 : soulèvement catalan; 1702-1714/1720 : guerres de Succession d’Espagne et de la Quadruple-Alliance) jouent un rôle fondamental dans le processus, certes déjà engagé, de rapprochement du centre et d’intégration du territoire à la monarchie, par l’implication au service royal d’une élite locale fidèle et qui trouve dans ces moments critiques le moyen d’affirmer sa fidélité. Une ouverture vers le XVIIIe siècle des Bourbons donne l’occasion de poser quelques questions sur le devenir de ces acteurs locaux dans un État qui tente de créer une véritable administration dévouée, indépendante des anciennes oligarchies locales. A travers le cas du Val d’Aran, et dépassant son simple cadre, se dévoilent les processus utilisés par la monarchie pour contrôler et incorporer ses périphéries. Through the example of the representatives of the central power within a border march not fully integrated yet to monarchy in the early XVII th century, this article intends to show to which extent two political and military major crises (1640-1652 : Catalan upheaval; 1702-1714/1720 : Spanish Succession wars and the Quadruple Alliance wars) play a fundamental part within the process, quite advanced indeed, of bringing closer to the centre and integrating that territory inside the monarchy, through the implication of a reliable local elite to the royal service finding thus in those critical moments the way to affirm their faithfulness. An opening of the Bourbons during the XVIII th century offers the opportunity to raise a few questions about the future of those local actors inside a state that is striving to create a completely faithful administration, independent of the old local oligarchies. Through the Val d’Aran’s case, and reaching beyond that simple frame, are unveiled the processes that monarchy used to control and incorporate its periphery.
Le Val d’Aran, au nord de la Couronne d’Aragon, aux confins de la Principauté de Catalogne, du royaume d’Aragon et des terres gasconnes du royaume de France auprès desquelles il s’approvisionne, est au XVIe siècle un territoire qui jouit d’importantes libertés politiques dont le Conseil général de la vallée, émanation de chaque terçon, est le garant [1]. Parmi ces libertés, les Aranais sont particulièrement attachés au fait de n’avoir d’autre seigneur que le roi [2]. Un gouverneur, politique et militaire, incarne le pouvoir central depuis le Moyen Age et commande une garnison assurant la défense de la frontière. Au XVIe siècle et au début du XVIIe, le gouverneur est d’origine aragonaise, très souvent du comté de Ribagorça [3], quoique les Aranais aient obtenu de l’Audience royale de Barcelone, en 1595, et des Cortès de Barcelone, en 1599, que « le gouverneur, ou châtelain du château de Leon [résidence des gouverneurs] du dit Val d’Aran, qui est gouverneur de la dite Vallée et y exerce toute la juridiction, soit, désormais, et doive être, originaire de la présente Principauté de Catalogne et Comtés de Roussillon et Cerdagne », comme partie et portion de la Catalogne [4]. C’est seulement à partir de la guerre des Segadors, déclenchée en 1640, que des Catalans et même des Aranais, accèdent à la charge de gouverneur mais, comme nous le verrons, ce changement traduit la victoire monarchique et non celle de l’autonomie locale.
A partir d’un point d’observation très limité dans l’espace, mais dont la situation géopolitique particulière en fait un cas remarquable, et dans une période marquée par deux conflits importants (1640-1652 : soulèvement catalan prolongeant la guerre de Trente Ans et prolongé à son tour par la guerre franco-espagnole jusqu’en 1659; guerres de Succession d’Espagne et de la Quadruple-Alliance de 1702 à 1720), nous voudrions analyser les tensions entre le foralisme (système politique basé sur la conservation des institutions propres) et l’intégration dans la monarchie hispanique, ainsi que le choix entre ces deux options opéré par les élites locales. En d’autres termes, en quoi l’implication d’autochtones au service de la monarchie, dans le contexte bien particulier de deux crises politiques, signifie-t-elle une intégration politique de l’Aran dans la monarchie des Habsbourg puis des Bourbons ? Dans quel sens peut évoluer l’équilibre des pouvoirs après ces crises, dans une zone frontière profondément marquée par le fait militaire ?
Partant des dénonciations des agissements des gouverneurs de la première partie du XVIIe siècle, nous nous interrogerons ensuite sur les conséquences de la guerre des Segadors et de la victoire castillane de 1650-52, pour terminer en évoquant la réorganisation de la Nueva Planta et le rôle de familles locales dans le processus de consolidation du pouvoir central, dans cette vallée pyrénéenne géographiquement isolée des centres de pouvoir.
 
LES CONFLITS DE POUVOIR DANS LE PREMIER XVIIe SIÈCLE
 
 
Parmi les attributions des gouverneurs, il en est une, l’exercice de la justice, qui est discutée par les Aranais, dénonçant de nombreux abus. Le père Forcaud, jésuite qui visite la vallée au nom de l’évêque de Comminges [5] en 1642, a bien vu comment les choses se déroulaient :
Il [le gouverneur] retire encore quelques droits [...] sur les compositions qu’il fait
à l’occasion des crimes, querelles et autres excès, qui lui valent beaucoup ayant sur cela
le souverain pouvoir. De là s’ensuivent des désordres et des excès sans nombre, car les
meurtriers et les autres malfaiteurs comptent être quittes avec de l’argent [6].
Cette pratique n’était pas réservée au Val d’Aran, puisque X.Torres, par exemple, l’observe à Vic, en Catalogne, où le juge ordinaire « s’occupait à faire payer et à libérer les prisonniers des unionistes de Vic, même si les ordonnances de l’Union [pour lutter contre les bandits] interdisaient rigoureusement cette pratique judiciaire » [7].
L’usage exagéré de ce droit avait conduit le vice-roi d’Aragon Francisco de Bobadilla, en 1594, à proposer la suppression des droits de « compositions », c’est-à-dire
la faculté de pouvoir pardonner les délinquants comme ils [les gouverneurs] l’ont
pratiquée jusqu’ici, à cause des inconvénients qui en résultent, comme on l’a vu dernière-
ment dans le pardon que le capitaine Paraje, qui avait en charge ce gouvernement, a
concédé au baile de Vilac, pour les délits qu’il avait commis en passant des chevaux en
France qui, selon le récit qu’a envoyé le duc d’Alburquerque, bouleversa la vallée.
Ce même vice-roi avait proposé aussi la suppression des lleudes (droit de passage sur les marchandises) que prélevait le gouverneur, autre source d’abus [8].
Ces différends se poursuivent avec le capitaine Carlos de Mendoza auquel le Conseil général demande, en 1608, d’observer les privilèges, de recevoir les conseillers dans son château, de ne pas prélever à Vielha de lleuda (droit de passage) importante, et de tenir une cour — sans doute de justice — tous les vendredis [9]. Quelques documents dispersés suggèrent une opposition des institutions locales au représentant royal : le 6 décembre 1608, les conseillers d’Aran, à l’exception notable de ceux du terçon et des communautés de Pujo`lo (haut Aran), auraient présenté une requête au gouverneur Mendoza au sujet de la justice [10]. En 1611, un syndic, dont nous ignorons l’identité, aurait adressé un mémorial au roi pour dénoncer le gouverneur Mendoza [11].
Ce sont ces plaintes qui décident le roi Philippe III à faire visiter la vallée, en 1613, par le docteur Juan Francisco de Gracia, assesseur du comté de Ribagorça [12]. Le visiteur ne put que constater que la justice n’était pas rendue, du fait des « compositions » que s’attribuaient les gouverneurs pour compenser la faiblesse de leur revenu. Gracia mentionna aussi l’existence de bandes organisées parmi les habitants de la vallée, à l’origine de meurtres, vols, incendies, etc. Tout porte à croire que Mendoza servait aussi ses intérêts avant, peut-être, ceux de la justice. En 1614 encore, un syndic l’accuse : le gouverneur aurait gagné en sept ans 2 000 ducats de « composition » sur 70 délits graves, alors qu’un seul accusé aurait été vraiment puni [13]. De plus, il semblerait que depuis sa nomination, en 1604, Mendoza n’ait pas accepté de se présenter devant une « table de justice », comme il aurait été normal de le faire en fin de charge [14]. On comprend mieux dès lors que la monarchie ait senti la nécessité de mettre par écrit et de réactualiser les pratiques locales après la visite de Gracia : c’est chose faite en 1616, avec la publication des Ordinaciones, Pragma´ticas y Edictos reales del Valle de Ara´n. Cette publication s’inscrit dans une entreprise plus large, engagée depuis quelque temps par la monarchie hispanique, tendant à mieux connaître, parfois à modifier, les diverses législations : en 1567, Philippe II fit publier la Nueva Recopilacio´n de leyes de Castilla, puis en 1588-1589 la Catalogne compila ses Pragma´ticas reales; en 1663 à Majorque furent édités les Ordinacions y sumari dels privilegis, consuetuds y bons usos del regne; en 1677 les Ordinaciones del Condado de Ribagorza sont publiées; en Guipu´zcoa la Nueva recopilacio´n de fueros, privilegios, buenos usos y costumbres date de 1697...
L’objectif de cette compilation à valeur législative était d’améliorer le fonctionnement des institutions et d’éviter les exactions. Ce texte peut être considéré comme une immixtion du pouvoir central, qui prend parti pour l’oligarchie locale, en limitant la participation au Conseil général aux seules personnes jugées aptes, choisies par Gracia, et tirées au sort tous les ans, et en créant la fonction de syndic général, elle-même soumise au tirage au sort. Ces mesures ne font pas taire totalement les oppositions vis-à-vis des gouverneurs. En 1632, le capitaine Juan de Ibarra décrit une vallée agitée, dans laquelle les quatre terçons de Bosso`st, Lairissa, Marcatosa et Vielha ne lui obéissent plus et ne reconnaissent pas son autorité [15]. Le fauteur de troubles désigné est Pedro Amoro´s de Miquel qui, ayant été choisi comme syndic pour représenter la vallée aux Cortès catalanes, contre la volonté des terçons obéissant au gouverneur, n’aurait pas obtenu l’assentiment du Conseil général, ni de décret du juge dans ce sens. Qui plus est, Amoro´s de Miquel est chef de bande et vit à Benasque, vallée aragonaise voisine, et non en Aran. Nous avons là un groupe de personnes — une sorte de clan autour de la famille de Miquel, bailes de Vilac — qui pousse jusqu’à la violence l’affrontement avec le gouverneur et son « personnel »: baile et soldats ont été tués, la forteresse de Castèth-Leon a été assiégée, le gouverneur a été attaqué, le juge est obligé de se barricader chez lui pour conserver la vie sauve. Et ce n’est pas parce que le roi les aura déclarés « exclus de paix et trêve » et « ennemis de sa Majesté » que leurs agissements cesseront pour autant [16].
L’opposition au gouverneur peut s’exprimer aussi par le refus de s’acquitter de l’impôt royal du galin de blat [17] : le 11 mars 1633, Ibarra indique au roi que pour se faire payer ce droit, il a du faire saisir, avec cinq charges de marchandises, Jaume Ané, d’Aubèrt, et Joan de la Devesa, de Vielha. Ce dernier, membre de la bande d’Amoro´s de Miquel, n’en est pas à son premier délit, puisqu’il a aussi infligé des « vexations » à la famille du notaire royal, Joan Pau Brugarol, et menacé de tuer des soldats de Castèth-Leon.
Le refus d’obéir au gouverneur signifie-t-il, pour autant, que l’autorité royale n’est pas reconnue ? Si nous nous en tenons à Pedro Amoro´s de Miquel, à son clan et à sa bande, organisés autour de la famille de Miquel, on a bien l’impression que leur choix se porte vers la monarchie lorsque, en 1643, il faut ouvertement se déclarer pour ou contre le soulèvement catalan de la guerre des Segadors. En effet, les documents et les témoignages s’accordent pour dire que Pedro Amoro´s de Miquel s’est exilé et est resté fidèle à la monarchie [18]. Ce qui est reproché aux gouverneurs, c’est un abus personnel du pouvoir (justice, « table de justice » non tenue, confiscation de biens, enrichissement personnel [19], etc.): ils seraient liés à certains groupes au lieu de se comporter en représentants de la monarchie.
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LES GOUVERNEURS ET LE SOULÈVEMENT CATALAN DE 1640
 
 
Malgré son isolement, le Val d’Aran n’est pas resté à l’écart des événements catalans de 1640, comme l’ont montré les travaux de Jordi Vidal, pour la période 1640-1643, et les nôtres [20]. Comment peut réagir le représentant du roi dans cette tentative sécessionniste et quelles conséquences celle-ci aura-t-elle, tout d’abord lorsque la vallée est dominée par les Franco-Catalans, et ensuite quand les Castillans deviennent maîtres de la situation après 1649 ?
Dès octobre 1640, le gouverneur d’Aran Sampere, inquiet de l’agitation catalane amorcée à Barcelone en juin 1640, réclame des armes, munitions et vivres au vice-roi d’Aragon, afin d’entretenir 250 soldats pendant huit mois [21]. Ces mesures préventives répondent aux menaces que fait peser la vallée d’A`neu, voisine orientale de l’Aran, en enjoignant de se déclarer pour la Catalogne afin d’éviter des représailles contre les troupeaux et les Aranais.
Pour le conseil de la vallée d’A`neu, l’attitude de Sampere est suspecte, de sorte qu’il en informe les autorités de la Généralité de Catalogne, rebelles à Madrid. Ces dernières sollicitent donc le rôle défensif des Aranais en demandant au Conseil général de prendre en charge la défense de sa vallée et de repousser toute tentative d’invasion : la vallée se met au service des institutions catalanes et s’écarte du gouverneur avec lequel le Conseil interdit toute communication et fourniture de vivres ou munitions [22]. Le Conseil général tend à incarner le seul pouvoir légitime, protecteur de la vallée, contre le gouverneur isolé dans sa forteresse.
D’autres représentants royaux sont persécutés, à commencer par le notaire royal Joan Pau Brugarol, consul en chef de Vielha en 1640, un des agents de l’acceptation des Ordinaciones en 1616 et un constant allié des gouverneurs; arrêté, détenu dans le château de València d’A`neu, il est exécuté vers la fin de décembre 1640 [23]. La famille du juge prise en otage — le juge lui-même, Pasqual de Panno, réussit à se cacher —, les Ordinaciones serviront de monnaie d’échange pour la faire libérer, avant d’être brûlées publiquement à Vielha [24]. Le haut Aran, c’est-à-dire les terçons de Pujo`lo et Arties-Garo`s, s’est rangé massivement du côté de la révolte catalane, de sorte que c’est dans le village de Garo`s que quelques 400 ou 500 Aranais se seraient regroupés dans une germandat aux ordres de Bortolomeu Espanya dit « El Mostacho », originaire de Salardu´ (terçon de Pujo`lo) et jusqu’alors lacayo de don Guerau Reguer [25]. Selon le récit de F.Pasqual, le gouverneur se serait enfermé dans la forteresse de Castèth-Leon avec 200 soldats de Vielha [26] qui durent soutenir le siège mis par Espanya à la fin de décembre 1640. Malgré des secours demandés à l’Aragon et au vice-roi de Valence, Sampere doit se rendre le 8 février 1641, après 40 jours de siège, par manque d’eau [27].
Le château tombé, la monarchie hispanique n’est plus représentée en Aran; les Ordinaciones qui avaient été brûlées, sont supprimées et seules les Constitutions de Catalogne s’appliquent dans la vallée, de sorte que le cri « Visca la Terra !» (Vive la Terre !), marque de souveraineté populaire, interdit par les Ordinaciones, est à nouveau autorisé. Le Conseil général, après une semaine d’hésitations, incarne désormais le seul pouvoir «légitime» et se résout à reconduire dans ses fonctions le juge Pasqual, unique représentant de l’ancien régime, mais maintenant totalement subordonné aux conseillers qui se donnent le droit de contrôler ses sentences. D’avril 1641 à avril 1643, la vallée, qui a reçu un gouverneur nommé par les Députés de Catalogne et non plus par la monarchie, a mis en place un véritable pouvoir de la « terre », indépendant de Madrid et autonome vis-à-vis de Barcelone.
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Le gouverneur, catalan et nommé par les autorités de la Généralité, affiche peu à peu des positions qui ne vont pas dans le sens des institutions qui l’ont mis en place. La rupture est nette lorsque la Généralité demande à ses officiers, une première fois le 9 juin 1642 puis à nouveau le 6 janvier 1643, de jurer fidélité au roi de France, Louis XIII, devenu comte de Barcelone : son représentant en Aran se range dans le camp castillan quand la tentative de sécession catalane se transforme en soumission à un souverain étranger. Sa volonté est désormais de rendre la vallée à Madrid, aidé en cela par les terçons des bas et moyen Aran, contre le haut Aran [28]. Le Val d’Aran devient en avril 1643 un champ de bataille sur lequel s’affrontent Catalans et Français, d’une part, et pro-Castillans (Aranais fidèles à la monarchie, Aragonais, Castillans, Wallons), d’autre part. Le 20 avril, après quelques jours de siège, la forteresse de Castèth-Leon est prise par les Franco-Catalans aux ordres de Josep de Margarit i de Biure, gouverneur de Catalogne pro-français.
Dès lors, les Aranais sont compris parmi les sujets du roi de France [29] :
les pro-Castillans sont victimes d’une répression assez sanglante pour ceux qui n’ont pas pu quitter la vallée; les terçons du haut Aran sont les bénéficiaires de cette victoire puisque des habitants reçoivent les bailies de Marcatosa, Vielha et Garo`s alors que les communautés s’emparent de l’escrivania (charge de notaire) royale et l’afferment en leur nom [30]. L’idée se répand alors, parmi les tenants de la monarchie, que le haut Aran exerce une oppression sur le reste de la vallée fidèle à l’Espagne : Cristo´bal de Bardaxı´, père du justicia de Ribagorça, incarne bien cette opinion [31].
De 1643 à 1649-50, le service monarchique ne s’exprime plus dans la charge de gouverneur du Val d’Aran, mais dans la volonté des exilés de rendre la vallée au roi. Pour une population représentant moins de 1% de celle de la Catalogne, l’Aran a fourni plus de 4 % des exilés qui ont laissé des traces dans les archives en demandant de l’aide au pouvoir central (ayuda de costa, alimentos) [32]. Cet exil a renforcé les liens de dépendance entre ceux qui l’ont choisi et le pouvoir castillan, d’autant plus fortement que leur camp sortira victorieux de la guerre des Segadors et que certains seront récompensés. En exil, se dégage la figure de l’Aranais Rafael Subirà qui, avec Pedro Pallàs y Amoro´s, parvint à prendre Castèth-Leon vers le mois d’octobre 1649, avant la soumission de la vallée aux troupes castillanes dans la première moitié de 1650. Ces deux personnages entendent bien profiter de « leur » victoire pour obtenir la plus haute charge de la vallée, mais il n’y a de place que pour l’un d’entre eux.
 
LA LUTTE POUR LE POSTE DE GOUVERNEUR ( 1650-1652 )
 
 
Les deux compagnons d’armes d’hier entrent en concurrence pour accéder au poste de gouverneur de la vallée, chacun ayant des raisons à faire valoir auprès de Philippe IV pour lequel ils ont repris le territoire.
Le capitaine Pedro Pallàs y Amoro´s avait à sa charge le château de Bono, ou Bo´neu, minuscule lieu du comté de Ribagorça comptant cinq feux au XVIe siècle [33], et servirait à ses frais en Ribagorça depuis 1642. Avant de secourir Castèth-Leon en 1649, il avait remis le château et la vallée de Benasque à Philippe IV en 1647. Ses prises de positions entraînèrent la confiscation et incendie de ses biens, grange et maison, à Vielha, le laissant sans ressources [34]. Propagandiste de la cause espagnole en Aran — il dit être allé de maison en maison « convertir » la population — il a, en outre, un argument familial en sa faveur. Marié avec DonËœa Clara Amoro´s, il serait par celle-ci héritier de Pedro Amoro´s de Miquel. Mais tout cela ne produit guère les effets attendus, car le choix se porte, vers avril 1650, sur Rafael Subirà lui aussi parent des de Miquel, par sa mère...
Subirà, choisi par le roi en 1650, doit attendre août 1652 pour prendre possession de sa charge, car son cas pose un problème. En effet, c’est la première fois qu’un Aranais accède à ce poste, et le gouverneur militaire de Ribagorça Jacinto de Azco´n déclare au vice-roi d’Aragon que Subirà ne peut pas y prétendre car, jusqu’aux « altérations » catalanes, ce sont des Aragonais, Majorquins ou Castillans qui l’ont occupé, et non point des Catalans. De fait, aucun Catalan n’avait été admis comme gouverneur, malgré la Constitution des Cortès de 1599 qui stipulait, sans ambiguïté, que les officiers royaux devaient être des Catalans. Subirà, pour sa part, met en avant qu’il n’existe pas de texte interdisant à un Aranais d’accéder à la charge convoitée, et il l’obtient finalement. C’est donc avec la victoire castillane que, pour la première fois, un Aranais devient gouverneur, façon pour la monarchie de récompenser et d’impliquer un de ses fidèles sujets : Subirà en sera d’autant plus efficace.
 
LA NOUVELLE DONNE : SUBIRA`
 
 
Pendant une trentaine d’années, la représentation monarchique se confond avec la personne même de Subirà tant les intérêts se rejoignent.
Que le gouverneur soit un Aranais est une nouveauté mais à cela s’ajoute le fait que cette charge triennale devient pratiquement viagère et que Subirà est anobli pour son action en faveur de la monarchie. Ne peut-on pas considérer son comportement comme celui d’un seigneur dans une terre qui revendique de n’avoir d’autre seigneur que le roi ? Après la guerre des Segadors, le soulèvement catalan et d’une partie du Val d’Aran, il est un instrument dans la mise au pas de la vallée. Nous centrerons notre propos sur certaines des accusations dont Subirà est l’objet de la part d’habitants de la vallée [35], en les considérant principalement comme des révélateurs d’une situation : enrichissement personnel en charge, impositions de « corvées » aux Aranais, mauvaise administration de la justice, « table de justice » non tenue, assassinats, etc.
Les accusations sont graves, car elles mettent en cause le bon exercice de la charge confiée à Subirà. Même si celui-ci les rejette, tout ce dont on l’accuse est symptômatique d’un climat de tension. De quoi s’agit-il ? D’abord, Subirà ne tiendrait pas en bonne garde la forteresse de Castèth-Leon car il n’y aurait que trente soldats dont huit seraient des muchachos (serviteurs ?); pourtant, il recevrait le salaire correspondant à toutes les places, c’est-à-dire une quarantaine en fonction de ce que nous savons de la garnison. Toutes sortes d’astuces lui permettraient de cacher sa fraude aux autorités; ainsi, lorsque l’inspecteur des troupes se trouve en Aran, le gouverneur demanderait à des Aranais, voire à des habitants d’autres vallées, de jouer bénévolement le rôle des soldats, le temps de la revue.
Pour ce qui est de l’entretien de la forteresse, Subirà ferait payer tous les ans à la vallée, contre ses privilèges, 100 à 150 écus pour le bois de chauffage du corps de garde, comme cela est courant ailleurs. De même, alors que la vallée lui aurait remis 700 écus d’argent pour fortifier Castèth-Leon, il n’en aurait utilisé que 300, gardant par-devers lui les 400 restants.
Cette accusation n’est pas nouvelle car, déjà en 1655, Juan d’Autriche, lieutenant et capitaine général de Catalogne, avait écrit au gouverneur à ce sujet, disant que les habitants n’ont pas à obéir à ses réquisitions lorsqu’il s’agit de réparer le château [36]; de plus, le capitaine lui-même l’avait juré dans ses serments de 1652,1655,1658 et 1661 (il ne demandera pas de bois pour Castèth-Leon, ni travaux, ni logement des soldats). Subirà n’est pas le seul à avoir fait de telles demandes car son prédécesseur, Luis Espluga s’était vu opposer un refus du Conseil général lorsqu’il avait voulu faire payer 700livres, le 2 novembre 1651 et 600 livres le 13 juin 1652, pour des travaux à la forteresse, contre les privilèges de la vallée.
Mais Subirà n’est pas seulement accusé de vouloir imposer des « corvées » d’intérêt public et général, puisqu’il obligerait aussi des habitants à travailler gratuitement ses terres à Vielha, et utiliserait habitants et chevaux pour des déplacements familiaux. Et que penser de l’accusation qui lui est faite d’avoir introduit un droit de leuda de deux réaux par charge de laine et d’un sou par tête de bétail, imposé aux seuls non-Aranais, et de détourner à son profit l’impôt sur le bois allant en France, recueilli traditionnellement par la vallée ? [37] C’est que Subirà est intéressé par les affaires financières. Pour les prêts qu’il consentait aux Aranais, il se faisait rembourser par de la laine lavée, directement apportée par son débiteur en France auprès des marchands qui la lui achetaient. Ce système lui assurait un intérêt minimal de 25% pouvant dépasser même 40%. Le gouverneur pratiquait l’usure même lorsqu’il prêtait au « commun » de la vallée à un intérêt annuel de 20 %. Si Subirà apparaît ainsi comme un créditeur, c’est que la vallée et ses habitants étaient endettés de longue date auprès des marchands français et il se serait en quelque sorte substitué en partie à eux dégageant la population des liens extérieurs, mais renforçant la dépendance intérieure. C’est ainsi que Subirà prête de l’argent au Conseil général pour qu’il puisse payer ses dettes, et au terçon de Pujo`lo qui lui paie tous les ans les pensions d’un capital prêté.
En matière de justice, les reproches concernent des abus dans les emprisonnements, parfois opérés contre les privilèges de la vallée surtout s’il s’agit de ses débiteurs, et le fait que Subirà soit souvent juge et partie dans les procès dans lesquels il est personnellement impliqué. Toutes ces accusations mettent en évidence l’emprise de Subirà sur la population d’Aran et son omniprésence, cause d’un mauvais fonctionnement des institutions politiques (non tenue de « table de justice ») et de conflits de juridiction en particulier avec la ville de Vielha. Enfin, le gouverneur est accusé d’avoir commandité les assassinats de Bartolomé de Miquel et de son fils le docteur Carles de Miquel Espanya i Castellvaquer, membres d’une des principales familles de notables de la vallée, sans qu’aucune preuve ne puisse être apportée. Ces faits, dont on l’accuse, même s’ils ne sont pas tous totalement fondés, révèlent la remise en cause d’un gouverneur trop longtemps en place pour ne pas avoir créé sa clientèle et son réseau de relations, et par là même pour ne pas s’être fait des ennemis.
Le service monarchique s’est radicalement transformé après la victoire castillane de 1652. Comme cela a pu être étudié pour la Catalogne [38], un affermissement de la présence du pouvoir central se fait jour en vallée d’Aran, mais d’une façon particulière puisqu’elle met en scène un Aranais, récompensé par la monarchie et à ce titre laissé quasiment libre de ses actes pendant quelque trente années. C’est une parenthèse — peut-être une rupture — par rapport à la situation d’avant le soulèvement catalan de 1640 : Subirà est un gouverneur autochtone qui n’arrive pas en Aran après une longue carrière « internationale » pour y prendre sa retraite comme c’était le cas de ses prédécesseurs. En effet, outre qu’ils n’étaient pas catalans ou aranais, les gouverneurs précédents, tous au moins capitaines, avaient derrière eux un long engagement au service de la monarchie hispanique, dans l’ensemble de ses territoires européens (Portugal, Naples, Milan, Flandres, Sardaigne, Majorque, Valence, etc.) et dans ses grandes campagnes (Lépante, Valteline, etc.), et arrivaient dans la vallée à un âge déjà avancé (plusieurs accèdent au poste autour de 70 ans). En revanche, Subirà, dont le seul titre de gloire fut d’avoir rendu le Val d’Aran à l’obéissance du roi, fit l’essentiel de sa carrière dans la vallée même qu’il tint sous sa coupe pendant plusieurs décennies et en devint un gouverneur atypique puisque, reconduit des années durant, il avait, comme Aranais, des intérêts économiques (terres, prêts) dans la vallée. Tout cela ne pouvait que contribuer à le rendre impopulaire aux yeux de la fraction aranaise favorable aux institutions locales. Ce n’est pas un hasard si, parmi les personnes qui lui servirent de cautions dans ses cinq serments conservés, entre 1652 et 1664, aucune ne provienne de ce haut Aran rebelle, et que plusieurs soient des pro-Castillans notoires [39]. Le scénario en vigueur jusqu’au milieu du XVIIe siècle, qui voulait que tous les terçons fussent représentés, apparaît dès lors bien dépassé : Subirà s’appuie sur ses alliés du centre de la vallée, et on ne peut pas, par conséquent, considérer qu’il est accepté par l’ensemble des habitants. Après lui, sa famille ne semble plus avoir de grand intérêt dans la vallée; on sait qu’elle possède des terres en Catalogne et Ribagorça, où un fils du gouverneur est installé mais le Val d’Aran paie, au moins jusqu’en 1696, des pensions (intérêts d’un capital prêté) à ce même fils. Pendant la trentaine d’année qui suit, la charge de gouverneur change cinq à sept fois de titulaire pour être occupée par des militaires catalans, avant qu’un phénomène semblable à celui de Subirà apparaisse vers 1710, dans un autre contexte de crise, avec la famille aranaise des barons de Les.
 
LE BARON DE LES ET LA NUEVA PLANTA
 
 
Au cours de la guerre de Succession d’Espagne, le baron de Les José Alberto Cau de Beno´s, qui afficha ses sentiments en faveur des Bourbons, fut fait prisonnier puis exécuté, en 1707, par les partisans locaux de l’Archiduc Charles; la famille des barons de Les compte parmi les plus fidèles partisans du futur PhilippeV, soutenu par la Castille et la France contre la Catalogne qui a opté pour le prétendant habsbourgeois. Pour ne pas vivre dans l’obéissance d’un souverain qu’elle ne reconnaissait pas, durant la période d’occupation catalane de la vallée (automne 1706-fin 1711), cette famille abandonne ses biens et rentes en Aran et se réfugie en France, en obtenant une commission de son roi pour reprendre la forteresse aranaise [40].
Après la victoire franco-castillane dans la vallée, le baron de Les, fils du précédent, est installé dans la charge de gouverneur le 13 avril 1712. Le parallèle que l’on peut faire avec Subirà n’est pas sans fondement puisque, l’un et l’autre, sont des Aranais de la tendance victorieuse, promus en période d’instabilité politique; de plus, pour ce qui est du baron de Les, il possède le seul titre seigneurial de toute la vallée.
A partir de 1716, lorsque la Catalogne est réorganisée dans un sens centraliste par le décret de Nueva Planta qui met en place des corregiments pour remplacer les anciennes vigueries [41], le baron craint que le pouvoir sur la vallée ne lui échappe; il envoie un mémorial au roi vers mai-juin 1716 [42], auquel répondent les représentants aranais en demandant au Conseil de Castille — chargé désormais des affaires de la Couronne d’Aragon — leur rattachement au nouveau corregiment de Talarn, dans le Pallars, sur l’autre versant des Pyrénées. L’intérêt est double : d’une part, la vallée se soustrait à l’autorité féodale et royale du baron dont l’hostilité est réelle — des Aranais n’ont-ils pas exécuté son père en 1707 ? — et d’autre part, elle recherche une autonomie car rattachée au corregiment de Talarn, elle sera séparé du cheflieu par les sommets pyrénéens. Quel contrôle aurait un corregidor siégeant à Talarn sur une vallée inaccessible durant de très longs mois ?
C’est cette raison géographique et une autre, stratégique, qui poussent la nouvelle Audience royale de Barcelone à refuser la demande aranaise.
Géographique, car la vallée est isolée une grande partie de l’année de Talarn ce qui rend difficiles, voire improbables, les communications régulières; stratégique, car seule la forteresse de Castèth-Leon peut fermer le passage à d’éventuels agresseurs venant de France et en aucun cas un désaccord ne doit exister entre le gouverneur militaire de la place et l’autorité politique : les deux charges doivent rester dans les mains d’une même personne, dans le Val d’Aran. La revendication aranaise, qui si elle avait abouti signifiait la disparition d’une entité pluriséculaire fondue dans un nouveau et vaste corregiment, échoue. Le Capitaine général de Catalogne, après avoir déjà donné un avis en faveur du baron de Les en février 1715, est à nouveau consulté. En octobre 1716, l’Audience royale proposa que le baron de Les soit installé dans un poste hors de la vallée en raison de l’opposition avec la population locale, que le gouvernement de la vallée soit un office civil même si jusque-là un capitaine le détenait, que cet office soit soumis, comme dans les corregiments de Catalogne, à un contrôle (residència de taula) et que les Aranais puissent faire appel contre leur gouverneur et leur juge à l’Audience de Barcelone. Enfin, en dernier lieu, la Chambre de Castille, émanation du Conseil de Castille qui englobe depuis 1707 celui d’Aragon, conseille que l’Aran conserve son régime spécial. Le 13 mars 1717, c’est chose faite; en même temps qu’il reconnaît les « us et coutumes » de la vallée, le capitaine général de Catalogne confirme le baron de Les dans son poste de gouverneur [43]. Les habitants de la vallée ne sont guère satisfaits de cette décision : dès juin 1717, ils portent leurs plaintes à la Cour, contre le gouverneur mais aussi le juge, Mateu Arjo´ i Bino`s, nommé par le baron et en place depuis 1711. Or, le juge est traditionnellement choisi conjointement par le gouverneur et la vallée, ce qui n’a pas été le cas ici. En octobre 1717, autre protestation à Madrid contre des sommes demandées à la vallée qui ne peut y satisfaire à cause de sa pauvreté. C’est là un nouvel argument pour réclamer la suppression de l’administration particulière de la vallée car son manque de ressources ne lui permet pas de faire vivre deux hauts fonctionnaires royaux, un gouverneur et un alcalde mayor (juge).
Le décret de création des corregiments catalans en 1718 spécifie bien que le Val d’Aran n’est pas un des douze corregiments créés :
En plus des douze corregiments [...] il y a le district [...] appelé le Val d’Aran où,
parce qu’il est situé sur le versant des Monts Pyrénées qui regarde vers la France, sa
Majesté a voulu envoyer un ordre royal en date du 13 mars 1717 pour le maintenir
comme un parti particulier, sans l’agréger à un corregiment, et que son gouvernement
soit à la charge du gouverneur de la place de Castèth-Leon, avec un juge ordinaire [...] [44].
Après l’armistice du 26 janvier 1720, qui met fin à la guerre de la Quadruple-Alliance opposant France et Espagne, le baron de Les, libéré de France, réclame la restitution de son office de gouverneur d’Aran, qu’il avait perdu avec l’occupation française; par la même occasion, il demande une augmentation de son salaire [45]. Ses prétentions ont pour elles sa loyauté sans faille vis-à-vis de la monarchie et les souffrances (exil, prison, etc.) endurées pour avoir été fidèle. A la suite, la Chambre de Castille enquête auprès du prince Francisco Pı´o de Savoie, capitaine général de Catalogne, et de l’Audience royale de Barcelone, sur le coût du gouvernement aranais, en particulier afin de savoir si la rémunération due au gouverneur de Castèth-Leon pour la charge militaire est indépendante du grade de son titulaire, si l’augmentation de solde que veut le baron de Les est liée au titre de son emploi de gouverneur militaire ou à celui de gouverneur politique et si, au cas où l’augmentation de salaire était accordée, elle devrait être appliquée aux gouverneurs qui lui succèderaient.
Dans sa réponse du 21 juin 1720, l’Audience royale précise que le gouverneur jouissait jusqu’alors d’une solde régulière de 80 écus d’argent par an et commandait une compagnie de cent hommes, dont il n’aurait plus besoin. Philippe V ratifia la nomination du baron de Les au poste de gouverneur d’Aran avec une pension annuelle de 18 000 réaux de billon, monnaie castillane, sur les rentes royales perçues en Catalogne, au titre de gouverneur militaire, car le poste politique, annexe du précédent, est déclaré gratuit [46].
18 000 réaux de billon est le salaire attribué aux corregidors de Catalogne, à l’exception de celui de Barcelone qui gagnait 22000 réaux : ces chiffres sont jugés élevés par J. Mercader [47]. La question est donc réglée en 1721 : Philippe V, que les Aranais n’avaient pas été enthousiastes à soutenir au moment de l’invasion de 1719 (guerre de la Quadruple-Alliance), nomma à nouveau le baron de Les comme gouverneur d’Aran et lui adjoignit un assesseur avec caractère de juge de paix, qui devait être complètement étranger à la vallée, écrit J.Mercader [48], avec une rémunération de 3000 réaux à prendre ainsi : 1 000 réaux sur les « municipes » (communautés) d’Aran et 2000 réaux sur les rentes royales de Catalogne [49]. Cependant, en 1717 a été nommé au poste d’assesseur, le docteur Esteban Perpinyà, mort peu de temps après être arrivé dans la vallée, puis le docteur Josep Modolell de Costa, mort lui aussi.
L’Audience royale pensait, alors, que comme cela s’était pratiqué et était devenu habituel, il serait souhaitable que le juge fût un Aranais car il pourrait vivre de ses biens et rentes locales, du fait de la faiblesse de son salaire, estimé alors à 100 livres par an [50]. Dans les faits c’est bien ce qui se passe car par intérim, après le départ des Français, il fallut recourir à l’Aranais Josep Miquel Espanya, parce que jusqu’en 1724 l’emploi ne put être pourvu par le docteur Buenaventura Massià de Vilamitjana (près de Talarn), théoriquement titulaire de la charge.
A la fin des années 1710, le Val d’Aran s’individualise donc en dehors du réseau des corregiments catalans, en conservant son gouverneur militaire aux prérogatives politiques, son juge-assesseur, et son Conseil général dont on peut douter de l’efficacité dans un royaume « unifié », en voie de centralisation et face à un gouverneur, seigneur féodal local. Par ce biais, le choix de la monarchie semble bien, une fois de plus, celui de l’intégration. A ce propos, J. Mercader a écrit [51] : « Deux conceptions distinctes, deux manières de voir s’affrontaient à cette occasion dans ce coin extrême de la Péninsule : la tradition locale d’une part, ancrée dans la coutume vivante et dans l’Histoire, et le centralisme bourbonien de type français, avec son gouvernement exclusif et son administration rationaliste, d’autre part ». J.Lladonosa, quant à lui, reconnaît qu’il n’était pas facile d’harmoniser une institution « forale » (assise sur des privilèges), qui s’enracinait dans le moyen âge, avec le centralisme des Bourbons, d’inspiration française [52].
 
INTÉGRATION OU AUTONOMIE ?
 
 
Si l’on s’en tient à la vision commune des événements aranais qui suivent l’application du décret de Nueva Planta en Catalogne, nous l’avons déjà dit, on peut parler de continuité sans grand changement, dans la lignée des Ordinaciones de Juan Francisco de Gracia de 1616. De plus, le 28 juin 1728, Philippe V confirme aux Aranais des privilèges commerciaux, puis en 1735 les exempte de l’usage du papier timbré imposé dans l’ensemble de ses domaines à l’exception de la Navarre et des provinces basques, elles aussi peu touchées par la réorganisation des Bourbons. Ces privilèges et la situation politique particulière sont justifiés par la pauvreté du pays (Cédule royale du 28 janvier 1738), la situation géographique et l’impossibilité de communiquer avec l’Espagne pendant des mois (Real Despacho de FerdinandVI du 20 février 1756) [53] : ce sont les mêmes arguments qui ont été utilisés au XVIIe siècle. Et pourtant, c’est le point de vue du baron de Les qui l’a emporté lorsque la vallée demandait son rattachement au corregiment de Talarn. De même, que penser de la nomination, à plusieurs reprises, du baron à la charge de gouverneur alors même qu’il avait des griefs très personnels contre une partie des Aranais qui avaient assassiné son père ? Quelle autonomie peut laisser un personnage issu d’une famille féodale et locale, alliée de la monarchie contre la fraction catalaniste de la vallée, dans tous les conflits [54] ?
L’étude de la généalogie des barons de Les (les Cau de Beno´s), et du « personnel politique » mis en place à cette époque révèle, que c’est tout le réseau local des représentants royaux et même épiscopaux, que contrôle familialement le baron, seigneur et gouverneur. En effet, non seulement la famille détient au début du XVIIIe siècle le gouvernement de la vallée (Francisco), mais aussi un membre de la famille, docteur en théologie, est vicaire général ou official ecclésiastique perpétuel (Alberto, oncle du baron en titre) représentant l’évêque de Comminges; une tante (Teresa) est mariée avec Noble Miquel de la Moga, d’Unha, baile général [55] héréditaire de Pujo`lo; une cousine (Serafina) a épousé le docteur José de Miquel Espanya, jugeassesseur d’Aran, de la même famille que les de Miquel i Espanya, pro-castillans lors de la guerre des Segadors, qui ensuite ont détenu la charge de notaire de la vallée et celle de juge. Bien que la vallée soit laissée hors du champ d’application du décret de Nueva Planta, la tradition locale d’autogouvernement se heurte à un quasi-monopole familial des institutions royales. En étudiant le personnel et le fonctionnement des institutions, on est bien obligé de réviser quelque peu les conclusions qui allaient dans le sens du respect total de l’autonomie du Val d’Aran par les Bourbons, lesquels ont eu recours à des « agents locaux », dont ils savaient la fidélité.
La manière même de se comporter du gouverneur vis-à-vis des institutions locales ne peut prêter à confusion. Ainsi, très vite après la « reconquête » de la vallée, et avant son serment d’avril 1712, le baron de Les demande lui-même, le 21 mars 1712, que le Conseil général se réunisse le lendemain [56]. Cela ne laisse de surprendre quand on sait que, dans les Ordinaciones de 1616, il est spécifié que le Conseil se réunissait sur convocation du syndic, à la demande de deux conseillers, au moins. La présence du gouverneur, œil de la monarchie en Aran, déjà sensible dans les réunions du Conseil au XVIIe siècle après la défaite catalane de 1652, ne fait que s’affirmer au début du XVIIIe siècle et, à partir de 1726, les représentants du pouvoir royal en présideraient les sessions, selon ce qu’écrit J.M. Boya au vu des registres du XVIIIe siècle [57] : avec le baron-gouverneur, nous semblons être au début d’un processus de grignotage du pouvoir local.
Le cas du juge-assesseur est aussi riche d’enseignements. Comme le baron, Mateu Arjo´ i Bino`s obtint du roi la promesse, sans doute en récompense pour sa fidélité, d’être nommé juge dès que la vallée serait revenue dans son giron, ce qui est acquis lorsque les Français prennent Castèth-Leon le 9 octobre 1711. Les Aranais mettent-ils de la mauvaise volonté pour l’accepter ? En effet, nous le trouvons qui demande à montrer son titre et à prêter son serment de juge le 10 mai et à nouveau le 6 juin 1712; le 24 juin, il semblerait que ce soit chose faite. De toute façon, le 29 juin, il est bien investi de la charge puisque, à ce titre, il ordonne aux syndic, conseillers et consuls de tous les villages de réparer les chemins royaux, d’ici huit jours, « pour le service du roi et l’utilité publique de la vallée » [58].
Le 25 décembre 1714, le même Mateu Arjo´ i Bino`s reçoit le titre de subdélégué de la Superintendance, fonction mise en place dans toutes les vigueries par l’intendant PatinËœo et à laquelle l’Aran n’a pas échappé [59] alors qu’il n’était pas une viguerie catalane. J.Mercader note que le Val d’Aran est un cas particulier, puisque la Subdélégation a été attribuée au juge ordinaire [60]. Le subdélégué avait des fonctions financières et devait veiller aux intérêts du roi. Mais, il y a plus; le même subdélégué écrit, les 28 avril et 28 mai 1718, aux regidors du district de Pujo`lo [61] : le terme de regidor ne fait-il pas penser à la nouvelle organisation de la Catalogne ? Effectivement, cette charge de l’administration municipale castillane fut implantée par PhilippeV dans la Couronne d’Aragon après la guerre de Succession. Les regidors, au nombre de vingt environ, désignés et contrôlés par les autorités philippistes, formaient l’Ajuntament, présidé par le corregidor, presque toujours un militaire. Même non transformé en corregiment, le Val d’Aran n’échappait pas totalement à la réorganisation de la Catalogne. Si nous ajoutons que le corregidor présidait les ajuntaments des villes chefs de corregiments, avait des compétences judiciaires et de maintien de l’ordre et était une courroie de transmission entre la capitanı´a general ou l’Audience royale et les officiers locaux, on voit que son rôle n’était pas très éloigné de celui de gouverneur politique de la vallée, qui souvent a assisté, voire présidé le Conseil général et dont les compétences judiciaires sont bien connues. Tout en maintenant la vieille organisation, le centre de gravité du pouvoir s’est déplacé vers la monarchie.
La mise en place du nouvel impôt du Cadastre, créé par les Bourbons sur le modèle de la taille française, est un autre indice qui nous fait pencher vers l’idée d’une plus forte intégration de la vallée dans la monarchie. En effet, en 1722, il est demandé à l’Aran 61395 réaux de billons catalans pour le Cadastre dont l’application avait été retardée à cause des difficultés qu’avait connues la vallée avec l’occupation française; cette somme équivaut à environ 5800-5 900 livres catalanes alors que l’ensemble de la Catalogne aurait rapporté environ 14,7 millions de livres catalanes [62]. En Aran, le Cadastre aurait eu un rendement de près de 2 livres par habitant contre 3,75 livres en Catalogne. C’est ainsi, qu’en 1722, le syndic de Gessa paya au Trésorier général de l’Armée la « Real Imposicio´ del Catastro » qui, semble-t-il, fut le premier impôt que paya la communauté au gouvernement [63]. Jusqu’alors, la vallée était assujettie au seul galin de blat, qui pouvait rapporter au roi, selon les années, compte tenu de ce qu’estiment les gouverneurs, de ce que l’on sait du prix du blé, de la conversion des monnaies et des exemptions de certaines catégories de la population, autour de 150 à 500 livres catalanes : il s’agit, donc, avec le Cadastre, d’une notable augmentation, difficilement supportable pour des Aranais peu habitués à participer aux dépenses de la monarchie. José de Pedrajas, chargé de mettre en place la nouvelle imposition en Catalogne, pense seulement accepter une modération, à cause de l’impossible commerce avec la France (la frontière est fermée à cause de la peste de Marseille) [64].
A la fin des années 1710, alors que les composantes de la Couronne d’Aragon connaissent un processus d’intégration dans la nouvelle monarchie espagnole unifiée par l’application de la Nueva Planta, le Val d’Aran conserve officiellement son organisation pluri-séculaire, mais de nombreux indices montrent que ce n’est qu’une apparence, car la vallée est en fait soumise au baron de Les et à sa famille, qui contrôlent l’essentiel des charges, alors même que le juge est aussi un Aranais, familialement allié au baron. Cette situation ne durera pas pour autant pendant tout le XVIIIe siècle. Le baron de Les, gouverneur, meurt en 1724 laissant un jeune héritier de 8 ans et, au moins, trois autres fils âgés de 2 à 5 ans. L’aîné, le baron Francisco Ana Cau de Beno´s i Peguilhan, comme deux de ses frères, suivra la carrière des armes devenant gouverneur militaire et politique de Ma´laga en 1775, puis poursuivra dans la diplomatie comme ambassadeur en Russie en 1778.
Aucun des fils du baron-gouverneur n’eut plus à exercer le gouvernement de la vallée : leurs intérêts se sont portés ailleurs.
Les gouverneurs du XVIIIe siècle n’ont plus d’attaches dans la vallée; tous ces officiers (souvent des colonels de cavalerie) prouvent que le Val d’Aran continue d’être dirigé par un militaire comme, officiellement, sept autres corregiments catalans considérés comme places fortes (Barcelone, Gérone, Vic, Lérida, Tortosa, Tarragone, Puigcerdà) du fait de leur statut urbain ou de leur situation frontalière [65]. Ces gouverneurs, en accord avec ce qu’est la monarchie espagnole depuis l’avènement d’un Bourbon — n’oublions pas que l’une des conséquences de la Nueva Planta est que tous les sujets de la monarchie peuvent occuper les charges en Catalogne —, sont d’origines géographiques diverses : Catalans, Valenciens, Castillans et même Flamands [66] comme on en trouve aux postes de gouverneurs de Tarragone, Vic ou Tortosa [67]. Le recours à des « étrangers » répondrait, en partie, selon J.-P.Dedieu, à la volonté de la monarchie de s’appuyer sur des personnes sans lien avec les oligarchies locales, afin de créer une véritable administration dans laquelle les agents seraient au service de l’État et non d’intérêts personnels ou de groupe [68]. Ainsi, l’enracinement des barons de Les, au poste de gouverneur, n’a pas duré. Toutefois, la charge a pu servir de tremplin pour une famille locale dont la noblesse est somme toute récente puisqu’elle date du milieu du XVIIe siècle. En revanche, il semble bien que la famille de Miquel ait continué à se « transmettre » la charge de juge de la vallée, assesseur du gouverneur, au moins des années 1730 à la fin des années 1770, puis à nouveau à partir du milieu des années 1780. Dans quelle mesure ne peut-on pas penser que cette mainmise durable sur l’appareil judiciaire n’ait pas servi les intérêts du groupe lié à cette puissante famille locale ?
La documentation de l’Audience royale de Barcelone conserve, pour le XVIIIe siècle, de nombreuses réclamations du Conseil général ou de la population contre le gouverneur ou le juge. Par exemple, en 1732 et 1733, plusieurs recours contre le gouverneur Juan IbanËœez Cuevas furent tentés en particulier par le conseil du terçon de Marcatosa pour ingérence dans ses affaires [69]. En 1744, le Conseil général dénonce, sans succès, le gouverneur, le comte de Fridberg, pour de nombreux abus dans l’exercice de sa charge. Il semble que le pouvoir des gouverneurs prenne peu à peu le pas sur celui du Conseil général de sorte qu’à partir de 1726, comme nous l’avons dit, ils en présideraient les réunions [70], jusqu’à la suppression de cette institution d’autogouvernement en 1834, quelques mois après que la vallée fut incorporée à la nouvelle province de Lérida, résultat de la provincialisation décidée par le gouvernement de Cea Bermu´dez qui fait de l’Espagne un véritable État centralisé. Les institutions aranaises ne résistèrent pas à la fin de l’Ancien Régime et à la monarchie constitutionnelle.
L’époque moderne a été celle d’une évolution assez radicale de la charge de gouverneur du Val d’Aran. On peut distinguer plusieurs périodes : le XVIe siècle, en grande partie, pendant lequel le gouvernement est lié au comte de Ribagorça et échoit à des naturels de ce comté; la fin du XVIe siècle et la première moitié du XVIIe siècle, jusqu’à la fin de la guerre des Segadors; la période de Subirà (années 1650-années 1680); la fin du XVIIe siècle; le début du XVIIIe siècle avant et après la Nueva Planta; le XVIIIe siècle. Notre sentiment est que, sans changement institutionnel après les Ordinaciones de 1616, le pouvoir de la monarchie s’est renforcé par l’intermédiaire d’Aranais mis au service du pouvoir central en exerçant la plus haute charge royale de la vallée, dans deux moments critiques de l’histoire politique espagnole.
1564 est un premier pas vers une plus grande intégration dans la monarchie lorsque le comte de Ribagorça abandonne son droit sur la nomination des gouverneurs à Philippe II. 1616 : les Ordinaciones royales sont une nouvelle immixtion du pouvoir central dans les affaires locales. 1652 : Subirà fut un instrument efficace de la reprise en main et de la mise au pas de la vallée après la révolte des Segadors contre laquelle il s’était prononcé;
il a été d’autant plus efficace que lui-même, comme Aranais, devait avoir des comptes à rendre à quelques-uns de ses compatriotes qui avaient pu se comporter de mauvaise façon envers lui (on pense à l’exil de 1643 et aux confiscations de biens). Après la guerre de Succession, l’Aran a officiellement échappé à la réorganisation de la Nueva Planta, mais dans les faits, la fin des institutions catalanes signifie bien pour le Val d’Aran le renforcement du pouvoir central, un siècle après les Ordinaciones de 1616. Avec le baron de Les, féodal local, reconnu comme gouverneur, donc représentant royal, allié familialement aux autres « agents » royaux, c’est bien la tradition aranaise de gouvernement qui se heurte à la nouvelle organisation bourbonienne même si le territoire est laissé en dehors du réseau des douze corregiments catalans. L’imposition dans la vallée du nouvel impôt du Cadastre, d’inspiration française, en apporte une preuve.
Le cas aranais, et c’est là un de ses enseignements majeurs qui dépasse son cadre géographique étroit, met en scène des élites locales utilisées par la monarchie pour asseoir et renforcer son pouvoir dans cette marche frontière, jusqu’alors marginale, à deux moments de crise. Le pouvoir et l’autorité centrale ont été affermis, après avoir été sérieusement ébranlés, par le recours à des « agents locaux » qui ont bénéficié là d’une réelle promotion sociale — le parcours de Subirà est éloquent à cet égard. Dans les deux cas où un Aranais est devenu gouverneur politique et militaire de sa vallée, le contrôle d’un réseau de relations, d’une clientèle, a joué un rôle important dans la maîtrise du territoire. Ainsi, il n’est sans doute pas possible de parler d’une simple pénétration des périphéries par l’État mais plutôt d’une interaction entre une partie de l’élite locale et les pouvoirs supérieurs.
Il ne faut pas négliger non plus le rôle intégrateur des guerres du XVIe au début du XVIIIe siècle, dans lesquelles sont impliquées les monarchies française et espagnole : ces conflits sont l’occasion de rapprocher le pouvoir central des Pyrénées, de mieux connaître cette zone comme les progrès de la cartographie le révèlent, tout en favorisant les « élites » ayant fait le choix de la fidélité monarchique. Leur collaboration, essentielle pour le roi, se combinait avec la tolérance royale vis-à-vis de leurs abus, dans une sorte d’échange où chaque partie trouvait son compte, comme l’observe aussi A. Domı´nguez Ortiz, d’une manière générale, pour le règne de Charles III, dans la seconde partie du XVIIIe siècle [71].
En entrant dans le XVIIIe siècle, le Val d’Aran vérifie-t-il, à son niveau, l’hypothèse selon laquelle les Bourbons d’Espagne, en rupture avec les Habsbourg, mettent en place une administration nouvelle basée sur le renouvellement du personnel dans le but « de former une élite nationale fidèle au monarque et indépendante des oligarchies locales » [72] ? Pour la période postérieure à 1720, sur laquelle nous n’avons guère poussé nos investigations, le renforcement du pouvoir royal se fait-il au détriment de l’oligarchie locale et du pouvoir qu’elle exerçait dans les organes d’autogouvernement conservés après la Nueva Planta ? L’action réformatrice des Bourbons, en vue de la construction d’un État moderne et centralisé, contrôlant mieux les périphéries, fait-elle taire l’expression des clivages internes de la société aranaise, déjà en place au XVIe siècle ? Ce sont là quelques questions qui restent en suspens à la fin de cet article dont l’objectif était d’éclairer un aspect de l’antagonisme entre autonomie locale et contrôle monarchique et quelques-uns des mécanismes mis en place pour le résoudre.
 
NOTES
 
[1]Abréviations utilisées pour les dépôts d’archives et les fonds : A.C.A. : Arxiu de la Corona d’Arago´, Barcelone; A.G.S. : Archivo General de Simancas; A.H.N. : Archivo Histo´rico Nacional, Madrid; A.I.A. : Archiu Istoric d’Aran (anciennement A.G.A. : Archiu Generau d’Aran), Val d’Aran; I.E.I. : Archives de l’Institut d’Estudis Ilerdencs, Lérida; C.A. : Conseil d’Aragon, section de l’Arxiu de la Corona d’Arago´. Le terçon est un district qui divise la vallée; de trois, ils deviennent six à partir du XVIe siècle, tout en conservant leur ancienne dénomination. Ce sont : Pujo`lo et Arties-Garo`s, dans le haut Aran; Vielha ou Castièro et Marcatosa, dans le Mijaran (centre de la vallée); Lairissa et Bosso`st ou Quate Lo`cs dans le bas Aran ouvert sur la France. Chaque terçon possédait son conseil.
[2]Seul le bourg de Les (moins de 4% du territoire), à la frontière française, est de juridiction seigneuriale (baronnie de Les) et ne participe pas au Conseil général.
[3]Jusqu’en 1564, le comte de Ribagorça possédait la charge, la délégant à un lieutenant; ensuite, le roi nomma un capitaine comme gouverneur d’Aran; sur cette question, Patrice POUJADE, Une vallée frontière dans le Grand Siècle. Le Val d’Aran entre deux monarchies, Aspet, Pyrégraph, 1998, p.57-74.
[4]Traduction du chapitre 35 des Constitutions des Cortès catalanes de 1599.
[5]Quoique dépendant de la Couronne d’Aragon, le Val d’Aran appartient à l’évêché de Comminges. Il y a là une autre source de tensions.
[6]B. BERNARD, « Relation de la mission faite en 1642 en la vallée d’Aran [par le père Forcaud]», Revue de Comminges, 1893, p.102.
[7]Xavier TORRES I SANS, La Vall de Torello´ als segles XVI i XVII : una histo`ria de paraires i bandolers, Vic, Eumo, 1995, p. 80.
[8]A.C.A., C.A./98,28/8/1594.
[9]A.I.A., C/2,22/4/1608.
[10]I.E.I., C/43-2, Vielha, 6/12/1608.
[11]I.E.I., C/42-4,1611.
[12]Juan Francisco DE GRACIA, Relacio´n al rey don Felipe IIIo Nuestro SenËœor..., 1613, réédité à Madrid en 1793,140 p. Gracia agit comme visiteur royal par lettre du roi du 8 mai 1613.
[13]A.C.A., C.A./98,22/9/1614. Un gouverneur, au début du XVIIe siècle, recevait une solde de 250 à 300 ducats par an; si l’accusation d’avoir obtenu 2 000 ducats de « composition » en sept ans est fondée, le gouverneur aurait ainsi doublé son salaire annuel.
[14]A.C.A., C.A./98,20/7/1614. Tous les officiers royaux doivent se soumettre à un contrôle, appelé « taula de justı´cia », effectué par trois « juges » nommés par le roi, tous les trois ans, c’est-à-dire en fin de charge (les charges sont triennales).
[15]A.C.A., C.A./150, Castèth-Leon, 26/6/1632. Ces terçons se seraient déclarés rebelles le 5 avril 1632.
[16]Les « exclus de paix et trêve » ne bénéficiaient plus de la protection des Constitucions, de même que leurs biens étaient protégés seulement de l’incendie mais pas d’éventuels dommages.
[17]Le galin de blat est le seul impôt que doit l’Aran à la monarchie : il consiste en une mesure de 10,5 litres de grain, due par maison habitée.
[18]Sur les prises de position après 1643, voir Patrice POUJADE, « Familles, clans et clivages politiques dans le Val d’Aran au XVIIe siècle », Revue de Comminges, avril-juin 1997, p.211-225.
[19]Nous avons déjà cité le cas du gouverneur Mendoza au début du XVIIe siècle. En septembre 1636, Pere Amoro´s de Miquel accuse le gouverneur Cardona, son juge et son notaire royal d’avoir usurpé 7 000 livres en Aran (A.C.A., C.A./150, mémorial au Conseil d’Aragon, 20/9/1636).
[20]Jordi VIDAL, « La guerra dels Segadors a la Vall d’Aran (1640-1643). Revolta popular i conflicte polı´tic », La Revolucio´ catalana de 1640, Barcelone, Crı´tica, 1991, p. 192-210; Jordi VIDAL et Isabel JUNCOSA, introduction et notes de Motines de CatalunËœa (récit du fils du juge d’Aran Pasqual de Panno), Barcelone, Curial, 1993,236 p.; P. POUJADE, Le Val d’Aran entre deux monarchies, op. cit., p.175-231.
[21]A.C.A., C.A./98,27/11/1640; A.G.S., Guerra y Marina, liasse 1337,15/11/1640 et 16/1/1641.
[22]A.I.A., Libre d’actes deth Conselh generau, 29/12/1640.
[23]D’après lettre du gouverneur, A.C.A., C.A./98, Castèth-Leon, 31/12/1640.
[24]Motines de CatalunËœa, p. 150.
[25]Francisco Pasqual DE PANNO, Motines, op. cit., p.149 et A.C.A., C.A./98, Castèth-Leon, 31/12/ 1640, lettre du gouverneur Sampere qui parle de 500 hommes surtout du haut Aran. Le lacayo peut être un soldat ou un valet au service d’un noble (cf le français laquais) bien que le mot soit souvent associé au banditisme (il est vrai que noblesse et banditisme sont étroitement liés). On trouve un don Guerau Reguer, député de l’ordre militaire (noblesse) de Catalogne, de 1637 à 1640 et en 1643 (Dietaris de la Generalitat de Catalunya, tome V, Barcelone, 1999).
[26]Motines de CatalunËœa, p. 151.
[27]A.C.A., C.A./98,11/1/1641,29/1/1641,7/2/1641, Fraga 19/2/1641, Benavarri 25/3/1641; A.G.S., Guerra y Marina, liasse 1374,11/1/1641, liasse 1403, Fraga 17/2/1641.
[28]Cette cassure géographique, une fois de plus pertinente, est évoquée dans Motines, p. 182 et aussi A.G.S., Guerra y Marina, liasse 1463 (plusieurs lettres montrent que seuls six lieux — soit le haut Aran — sont insoumis au gouverneur).
[29]A.I.A., C/10, lettre du duc d’Épernon, Agen, 15/4/1644.
[30]D’après Llibre de la histo`ria de Gessa, manuscrit, archives privées, p. 46.
[31]A.G.S., Guerra y Marina, liasse 1514, Junta de las materias de Arago´n, 24/8/1643.
[32]Voir Jordi VIDAL PLA, Guerra dels Segadors i crisi social. Els exiliats filipistes (1640-1652), Barcelone, Edicions 62,1984, p.41.
[33]J. C.BOIX POCIELLO, « Una aproximacio´ a la Ribagorça del segle XVI », Miscel.lània de les terres de Lleida al segle XVI, Lérida, I.E.I., 1995, p. 93-116.
[34]A.C.A., C.A./98, Mémorial de Pedro Pallàs, Madrid, Buen Retiro, 29/5/1651.
[35]Ces accusations sont contenues dans Discurso en hecho y derecho por el Noble don Rafael de Subirà, capita´n de Corazas, governador del Real Castillo de Leo´n y Valle de Aràn, baro´n de Eroles y SenËœor de Vallalbor contra el procurador fiscal del Real tribunal de la Auditoria General del Exército Real de CatalunËœa, Barcelone, 1678,142 p.
[36]A.I.A., no 65, Barcelone, 31/3/1655.
[37]Le commerce de la laine et du bois vers la France, avec celui des mulets vers l’Espagne, est une activité économique importante pour la vallée.
[38]Fernando SANCHEZ MARCOS, CatalunËœa y el gobierno central tras la guerra de los Segadores (1652-1679), Barcelone, Edicions de la Universitat, 1983.
[39]La liste de ces personnes a été établie d’après le Libre d’actes deth Conselh generau (1632-1662). Personnes du moyen Aran : 90%; du bas Aran : 10 %; du haut Aran : 0 %. Avant 1640, les trois parties géographiques du Val d’Aran étaient également représentées.
[40]A.H.N., liasse 6805, no 23, Madrid, 9/10/1707.
[41]Les douze corregiments sont administrés chacun par un gouverneur militaire et politique.
[42]Juan MERCADER, « El Valle de Ara´n, la Nueva Planta y la invasio´n anglo-francesa de 1719 », Primero Congreso internacional del Pirineo del Instituto de Estudios Pirenaicos, Saragosse, C.S.I.C., 1959, p.9-10.
[43]Josep LLADONOSA, Invasions i intents d’integracio´ de la Vall d’Aran a França, Barcelone, Dalmau, 1967, p. 46 et A.I.A., no 78, Barcelone, 9/7/1717.
[44]« Edicto que explica la divisio´n y confines de los doze corregimientos del Principado de CatalunËœa y distrito del Valle de Ara´n... », Biblioteca del Palacio Nacional, Madrid, Ms 2224.
[45]J. MERCADER, art. cit., p. 24.
[46]J. MERCADER, art. cit., p. 26 (14/9/1720).
[47]Joan MERCADER, Felip V i Catalunya, Barcelone, Edicions 62,1968, p.297.18 000 réaux de billon castillans équivaudraient à environ 1725 livres catalanes, ce qui représenterait une réelle augmentation du salaire du gouverneur militaire d’Aran. Les salaires des viguiers catalans, avant la Nueva Planta, oscillaient entre 50 et 250 livres.
[48]J. MERCADER, Felip V i Catalunya, op. cit., p. 279-280. Nous ne savons pas dans quelle mesure les propos de J.Mercader sont vérifiés. La liste manuscrite, incomplète, des gouverneurs et assesseurs d’Aran, ajoutée à la fin de l’exemplaire des Ordinaciones déposé à la Bibliotèca de Les, donne comme assesseurs : 1728 : Ventura Masià (Buenaventura Marsa´, de Vilamitjana, selon J.MERCADER, art. cit.; par ailleurs, J. MERCADER, op. cit., signale, pour 1716, le docteur Bonaventura Massià, de Vilamitjana, « letrado de muy buena inteligencia » proposé comme regidor de Talarn mais pas nommé) 1738 : Joaquı´n de Miquel EspanËœa 1740 : Francisco de Miquel Capdet (mention en 1749 dans un autre document) 1752 : Francisco de Miquel Capdet 1767 : Francisco de Miquel de Vilac (mention en 1775 dans un autre document) ? : Juan Bautista Larruy 1781 : Pedro Saravia (mention de Pere Sarabia en 1779 dans un autre document) 1786 : Joaquı´n de Miguel (mention dans un autre document) 1801 : Joaquı´n de Miguel (mention dans un autre document). Si Ventura Masià n’est pas aranais, et certainement P. Saravia et J. B. Larruy, en revanche, les de Miquel/de Miguel sont bien des autochtones.
[49]S’il s’agit de 3000 réaux de billons castillans = 287,5 livres catalanes.
[50]J. MERCADER, art. cit., p.26-27.
[51]J. MERCADER, art. cit., p.29.
[52]J. LLADONOSA, op. cit., p. 49.
[53]Cité par J.LLADONOSA, op. cit., p. 49-50.
[54]« Catalaniste » est utilisé ici pour désigner ceux des Aranais qui ont suivi les positions catalanes contre la Castille; le terme s’oppose à « philippiste », soutien de Philippe d’Anjou.
[55]Traditionnellement, le baile général représente le gouverneur royal dans les terçons.
[56]A.I.A., Joan Chiquet, no 2298, Castèth-Leon, 21/3/1712 (document en espagnol, ce qui est un indice du rôle « intégrateur » du gouverneur puisque la langue normale des institutions aranaises est le catalan).
[57]Josep Maria BOYA, « Organitzacio´ administrativa de la Vall d’Aran », Comentari sobre la disposicio´ addicional primera de l’Estatut d’Autonomia, Barcelone, Institut d’Estudis Autono`mics, 1988, p.233.
[58]A.I.A., Joan Chiquet, no 2291 (24/6/1712), 2292 (6/6/1712), 2308 (sans date), 2312 (29/6/1712).
[59]J. MERCADER, op. cit., p.77 et p.138.
[60]Il existe, selon J.Mercader, un autre cas particulier, le Pallars dans lequel la subdélégation de l’intendant a été attribuée à l’ancien viguier.
[61]Archives de Pujo`lo, I.E.I., Lérida, C/67.
[62]J. MERCADER, op. cit., p.173.
[63]Co`pia fiel y autèntica de la histo`ria de Gessa, p.71. Toutefois, il semblerait que l’imposition ait été payée par la vallée dès 1718-1719 d’après le titre d’un document (seul le titre nous en est parvenu) de l’A.I.A. : « Una certificasio´n de la contadurı´a general del Catastro en los anËœos 1718-1719 ».
[64]J. MERCADER, art. cit., p. 29.
[65]J. MERCADER, op. cit., p.294.
[66]Il s’agit certainement de Flamands originaires des anciens Pays-Bas espagnols que l’on rencontre dans l’administration espagnole du XVIIIe siècle.
[67]Jean-Pierre DEDIEU, « La haute administration espagnole au XVIIIe siècle. Un projet », in Robert DESCIMON, Jean-Frédéric SCHAUB, Bernard VINCENT (éd.), Les figures de l’administrateur. Institutions, réseaux, pouvoirs en Espagne, en France et au Portugal, XVIe-XIXe siècles, Paris, Éditions de l’E.H.E.S.S., 1997, p.176-177.
[68]J.-P. DEDIEU, art. cit., p.179.
[69]A.C.A., Real Audiencia, Legajos de su excelencia sobre el Valle de Ara´n, 1717-1777, cité par Maria A`ngels Sanllehy, Era Val d’Aran, tesina, Barcelone, 1981, p. 154.
[70]J. M. BOYA, « Organitzacio´ administrativa de la Vall d’Aran », art. cit., p. 233.
[71]Antonio DOMı´NGUEZ ORTIZ, « Poder real y poderes locales en la época de Carlos III », Coloquio internacional. Carlos III en su siglo, Madrid, 1990, tome II, p. 29-30, cité par Christian WINDLER, « Clientèles royales et clientèles seigneuriales vers la fin de l’Ancien Régime », Annales HSS, 52, no 2, mars-avril 1997, p. 298.
[72]Teresa Nava RODRı´GUEZ et Gloria Franco RUBIO, « Vénalité et futuras dans l’administration espagnole du XVIIIe siècle », in Les figures de l’administrateur, op. cit., p. 101.
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