2000
Revue d'Histoire Moderne et Contemporaine
Classer, administrer
Surveiller et décrire : l’enquete des préfets sur les migrations périodiques, 1807-1812
Vincent Denis
Université de Paris I Panthéon-Sorbonne, Centre de Recherches en Histoire Moderne 17, rue de la Sorbonne, 75005 Paris.
Sur les directives du Bureau de la Statistique du Ministère de l’Intérieur, les
préfets de l’Empire napoléonien ont réalisé une enquête statistique sur les migrations
d’ouvriers, entre 1807 et 1813. Cet exemple permet de voir comment se transforme
et s’élabore une science administrative de la description et du dénombrement, tandis
que les représentations de la société française sont en pleine mutation, à la suite de
la Révolution française. La diversité des pratiques statistiques et des nouvelles
nomenclatures montre comment s’institutionnalisent les techniques administratives
et leurs formes de classement. L’étude des rapports des préfets révèle les modèles
explicatifs mis en œuvre pour analyser les migrations. L’enquête statistique est ainsi
un reflet de la vision de la société propre aux administrateurs napoléoniens.
From 1807 to 1813 Napoleon’s préfets conducted a statistical survey, ordered by
the Ministère de l’Intérieur’s Bureau of Statistics, on migration of workers in the
French Empire, This example shows how, along with shifting representations of
French society and its various social groups, an administrative science of describing
and cataloguing was gradually mutating and developing, after the French Revolution.
Beyond the variety of statistical procedures and new nomenclatures, one can see
how administrative techniques and new ways of classifying were institutionnalized.
Analysis of the statistical reports reveals the patterns of exegesis used by préfets to
survey migration. Eventually, this statistical survey would come to reflect their own
conception of society.
L’enquête sur les migrations périodiques d’ouvriers est aujourd’hui une source
classique, bien connue des historiens
[1]. Lancée par le Bureau de la Statistique
du Ministère de l’Intérieur en 1806, elle s’inscrit dans le grand mouvement
d’inventaire et de mesure du territoire français dont les origines remontent
à l’Ancien Régime, qui débute dès la fin de la Révolution lorsque le gouvernement, les savants et les administrateurs, s’appuyant sur le réseau des notables
et des érudits locaux, entreprennent de bâtir ensemble une « Statistique
générale de la France »
[2]. Ce projet de rendre la nation transparente à elle-même avait été rendu possible sous le Directoire et le Consulat par la
présence au sommet de l’État d’une génération d’administrateurs éclairés,
héritiers des Lumières, comme François de Neufchâteau et Chaptal, ministres
de l’Intérieur. Il perdure encore pendant quelques années après la proclamation de l’Empire et malgré l’infléchissement autoritaire du régime. Le chef
du Bureau de la Statistique du Ministère de l’Intérieur sous l’Empire, Coquebert de Montbret, spécialiste d’économie et d’agriculture, mais aussi polyglotte et érudit, reste fidèle à cette tradition encyclopédique. S’il a renoncé
aux mémoires départementaux, il se propose de réaliser une statistique
générale de la France à partir de grandes enquêtes sectorielles, auxquelles
appartient probablement l’enquête sur les migrations périodiques.
Notre propos n’est pas ici d’étudier les résultats de cette source classique,
ce qui a été déjà réalisé par d’autres, ni d’en critiquer les défauts
[3]. Par ses
contradictions, ses hésitations, ses zones d’ombres, l’enquête des préfets sur
les migrations périodiques, s’étendant de 1807 à 1813, montre « des choses
en train de se faire, avant leur durcissement, néanmoins jamais achevé »,
comme l’explique Alain Desrosières à propos de la statistique régionale
[4]. Au
cours de cette période, où se joue l’unification de la France et de son
territoire, où les anciens codes, les classifications séculaires ont disparu, sans
que d’autres soient encore venus les remplacer, les pratiques statistiques
élaborent à tâtons de nouvelles formes de classement et d’objectivation. C’est
ce processus heurté et complexe que nous livre la statistique des préfets.
Autant que sur les populations observées, les auteurs de cette enquête nous
renseignent sur eux-mêmes. On peut dès lors s’attacher à étudier les cadres
épistémologiques de l’enquête, mais aussi les modèles explicatifs et descriptifs
implicites mis en œuvre par les enquêteurs, dans leur tentative de rendre
compte de la mobilité singulière des populations de l’Empire. On s’attachera
à montrer la diversité des pratiques statistiques mises en œuvre par les
préfets chargés de collecter les données. Au-delà enfin du recensement des
migrants, les fonctionnaires se risquent souvent à des explications sur la
mobilité, ses aspects et ses causes, et se muent en observateurs du social.
L’enquête est alors un témoignage sur leur vision de la société et des
mécanismes qui la régissent.
LA DIVERSITÉ DES PRATIQUES STATISTIQUES
Commencée en 1807, close seulement en 1813, la collecte des rapports
des préfets aura duré en tout près de six années. Lancée un an à peine après
le coup d’arrêt brutal donné à la statistique départementale, puis achevée à
la fin de l’Empire, pendant une période où l’utilitarisme et le culte des
nombres prévalaient chez les statisticiens du Ministère de l’Intérieur, l’enquête constitue un témoignage exceptionnel sur l’évolution des méthodes
statistiques et du regard qu’une société porte sur elle même
[5]. Elle reflète
également, par l’hétérogénéité même des pratiques descriptives qui la constituent, les hésitations méthodologiques des enquêteurs. Hésitations multiples,
entre la notice et le tableau, anciennes et nouvelles nomenclatures, catégories homogènes et particularismes locaux, référence à l’année courante ou
construction d’une moyenne.
Décrire ou compter ?
La nomination de Coquebert de Montbret en avril 1806 était survenue à
l’issue d’une crise grave au sein du Bureau de la statistique
[6]. Rappelons ses
enjeux, tout à la fois politiques et épistémologiques. Elle avait opposé l’ancien
adjoint de Chaptal, directeur du Bureau en exercice, le littérateur Alexandre
de Ferrière, et Emmanuel Duvillard, employé au Ministère et spécialiste du
calcul des probabilités. Duvillard proposait de transformer la statistique en
véritable instrument de gouvernement, grâce aux mathématiques. Il avait
violemment attaqué Ferrière, partisan des enquêtes descriptives menées selon
le canevas en vigueur depuis le Consulat. Le conflit avait été résolu par la
nomination de Coquebert, après la démission de Ferrière et le renvoi de
Duvillard. Dans quelle direction se sont alors orientées les pratiques statistiques ? L’enquête sur les migrations périodiques témoigne des hésitations
des enquêteurs entre quantification et description.
Il est vrai que le questionnaire envoyé aux préfets par Coquebert était
ambigu sur le problème de la forme de l’enquête. Les questions portaient sur :
- le nombre d’ouvriers immigrant ou émigrant,
- leur origine géographique ou leur destination,
- « l’époque » (sans autre précision) de leur mouvement,
- les travaux auxquels ils se livrent,
- les sommes qu’ils rapportent chez eux.
Soit au total deux questions nécessitant un simple dénombrement (le
nombre d’ouvriers, leurs revenus), puis des lieux, des dates, des nomenclatures. L’enquête appelle donc plutôt des renseignements brefs, certaines
données quantitatives, et s’éloigne a priori de la tradition de description qui
prévalait depuis le Directoire et le Consulat : on s’achemine vers un recensement. Cependant, le questionnaire laisse en suspens la forme que doit
prendre la présentation des renseignements collectés : au préfet d’organiser
comme bon lui semble son rapport. A l’inverse de ce qui se faisait alors à la
même époque pour d’autres enquêtes, comme celle qui portait sur les levées
de conscription et les motifs d’exemption par exemple, aucun modèle de
tableau n’a été prescrit par le Bureau de la Statistique
[7]. De surcroît, l’avantdernière question, qui porte sur « les travaux » auxquels les ouvriers se
livrent, ouvre la voie à ces descriptions qui semblaient bannies : en se
refusant à classer les hommes en catégories définies par une profession, et
en se bornant au vague critère de l’activité, le questionnaire laisse les
enquêteurs soucieux d’exhaustivité et de précision libres de décrire abondamment les « travaux » lorsqu’ils le jugeront utile. De fait, avec la liberté formelle
laissée aux préfets, une certaine diversité règne dans leurs rapports. Chacun
d’eux peut être composé d’un à trois types de documents : en premier lieu,
une lettre du préfet au ministre de l’Intérieur (présente dans tous les rapports), l’informant qu’il s’est acquitté de sa tâche; les renseignements
demandés peuvent être contenus dans cette lettre, ou portés sur un document
à part; un ou deux tableaux peuvent être joints, avec les données demandées
classées en ligne et en colonnes; enfin, le rapport peut contenir éventuellement une pièce annexe, rédigée par un collaborateur du préfet (sous-préfet,
notable). Ce dernier type de documents, caractérisé par une forte cohérence,
et faisant le point sur un problème particulier, sert en fait à attirer l’attention
de Paris, à convaincre plutôt qu’à informer. Dans cette diversité formelle,
quelles sont les parts respectives de la quantification et de la description ?
Près de 70 rapports, soit environ les deux tiers, se bornent à fournir un
exposé linéaire des renseignements demandés. Plusieurs types de plans ont
été adoptés. Le compte-rendu est cependant toujours partagé en deux grandes
parties, émigration et immigration, de longueur variable selon l’importance
des mouvements migratoires dans le département observé. Chacune d’elle
est à son tour décomposée, l’analyse des migrations se faisant soit par
arrondissement, soit par catégorie de « travaux ». Pour chaque circonscription
(arrondissement, canton, commune parfois) le préfet répond aux questions
posées. Linéaires, littéraires parfois, ces exposés tirent l’enquête du côté des
mémoires départementaux. L’énumération successive des cantons ou des
catégories de migrants se prête admirablement à des descriptions précises, à
des notations ethnographiques parfois, à des explications détaillées sur les
facteurs d’un type de mobilité, sur les problèmes spécifiques d’un canton,
d’une ville, d’un « pays » ou d’une profession. En définitive, la forme choisie
permet le recensement et l’exposé de tous les particularismes, l’accumulation
des détails et des singularités. Le compte-rendu permet ce glissement à la
surface des choses, ce passage de proche en proche, ces formes de classement
et de comparaison héritées des naturalistes des Lumières qu’affectionnent les
enquêteurs. Le phénomène à observer est fractionné par le regard des statisticiens en une multitude d’éléments irréductiblement particuliers, qu’il importe
alors de décrire pour les individualiser et les différencier les uns des autres.
Aussi, malgré la présence d’informations quantifiées, ces rapports ménagent
une large place à la « littérature » vilipendée par Duvillard : c’est la preuve
que la tradition de description héritée du Directoire et du Consulat a encore
de beaux jours devant elle.
Inversement, on ne compte que trente préfets à s’être contentés de
tableaux pour présenter leurs données, soit un quart du total des rapports.
Ces documents, combinant données et variables en lignes et en colonnes,
permettent en un seul coup d’œil d’apprécier la situation du phénomène,
dans une aire géographique donnée ou pour une catégorie de migrants. En
l’absence de modèle prescrit par le Bureau de la Statistique, une certaine
diversité règne parmi les travaux des préfets. Le type le plus répandu (plus
de vingt rapports l’ont adopté) dispose les arrondissements et les cantons en
ligne, et en colonne les rubriques comme le nombre de migrants, l’époque
de la migration, le montant des revenus. On retrouve en fait, sous une forme
plus synthétique, le découpage de certains rapports, analysant le phénomène
migratoire à travers le canevas de la géographie administrative du département. N’y aurait-il alors point de différence essentielle entre ces comptesrendus linéaires et ces tableaux ? Pourtant l’aspect synthétique pris par les
données et le privilège donné à la quantification et aux nomenclatures
constituent déjà des ruptures avec la tradition de la statistique descriptive.
Surtout, la disposition des rubriques en colonnes, parce qu’elle présuppose
l’homogénéité des catégories statistiques à travers tout le département et audelà de ses clivages géographiques, parce que, ce faisant, elle tend à créer et
à construire équivalences et comparaisons, fait pencher résolument ces
tableaux du côté de la modernité statistique. Une variante particulièrement
élaborée de ce modèle consiste à disposer en ligne les professions : il est
alors possible de comparer au sein d’un canton la part des différentes
catégories de migrants, et de voir la distribution de chaque profession parmi
les cantons. L’espace social devient alors parfaitement lisible, transparent,
contrôlable. La visualisation des mouvements d’ensemble et la comparaison
d’une même catégorie d’une aire géographique à une autre passent par la
construction de tableaux.
Toutefois, le non-quantitatif et les particularismes ne sont pas a priori
exclus de cet espace d’équivalence : on trouve toujours en marge du tableau
une rubrique « observations ». Elle fait la part belle aux remarques et aux
singularités. Ainsi précise-t-on les tâches auxquelles se livrent les « ouvriers
pour les travaux des champs »: « ils sont occupés à l’échardonnage, aux
travaux de la vigne et des jardins »; « ce sont des femmes », ajoute-t-on
[8].
Aussitôt que la rubrique semble trop générale, la case des observations vient
nuancer, préciser, individualiser. Les observations tendent ainsi à inclure
dans le rapport l’irréductiblement particulier qui échappe aux catégories
homogènes, mais toujours en marge : comme si les préfets avaient senti la
différence radicale entre le tableau, qui ramène le particulier sous le général,
et ces « observations » qui sont autant d’éléments inassimilables par lui.
Néanmoins, le tableau semble ne pas pouvoir être lu sans ces spécifications.
Le particulier reste indissociable du général. Les auteurs des tableaux conçoivent vraisemblablement leurs « observations » comme un commentaire des
données. Le tableau coexiste avec le texte, et le passage de l’un à l’autre doit
être fréquent et aisé. Il reste toujours possible, même dans les rapports les
plus élaborés en matière de quantification et d’homogénéité. D’ailleurs, d’une
façon très significative, quatorze préfets ont utilisé conjointement le compterendu et le tableau pour répondre aux questions de Coquebert de Montbret :
preuve, s’il en est, que le conflit entre le chiffre et la description, le quantitatif
et le qualitatif, le général et le particulier, est loin d’être tranché, et que les
hésitations perdurent.
Les nomenclatures
En matière de nomenclatures, une étonnante diversité préside aux rapports des préfets : « voyageurs étrangers qui viennent travailler périodiquement chaque année »
[9], « ouvriers pérégrinaux », compagnons... En l’absence
du questionnaire original, afin de déterminer la liberté de manœuvre accordée aux enquêteurs, il faut se reporter aux prescriptions de Montbret, telles
qu’elles sont mentionnées dans une lettre citée dans son rapport par le préfet
du Cher
[10]. Selon ce document, l’enquête porte sur les « individus qui sont
dans l’usage de venir chaque année... pour travailler ». La terminologie n’est
pas au départ très rigoureuse, mais elle délimite assez précisément le champ
d’observation des préfets : les migrations du travail, avec pour critère leur
périodicité. Les auteurs des rapports hésitent néanmoins à inclure ou à
exclure certains groupes. En premier lieu, il existe de longue date un genre
de migrations du travail particulier, qui a attiré l’attention et la surveillance
des autorités : le « tour de France » des ouvriers compagnons, qui vont de
ville en ville parfaire leur formation. Il ne s’agit pas d’un mouvement périodique, aussi il peut sembler surprenant de le voir figurer dans certains
rapports. Le préfet des Bouches-du-Rhône justifie ainsi son omission : « La
classe des ouvriers qui s’occupent des arts mécaniques, qu’on désigne sous
le nom d’artisans, se compose, comme dans toute la France, d’étrangers qui
voyagent pour apprendre leur métier; mais ils ne peuvent être compris dans
les renseignements demandés par Votre Excellence ». Les scrupules des
préfets témoignent du caractère problématique de cette catégorie de migrants. Le préfet de l’Aveyron les mentionne dans son rapport : « Ce département fournit un autre genre d’émigration, mais comme ils ne sont pas
périodiques (sic), je n’ai pas cru devoir les comprendre dans mon tableau ».
Cependant, il recense les compagnons et les fait figurer à part sur son
rapport. Le préfet de l’Ain va jusqu’à les mettre en tête de son compterendu : « En général, l’usage des ouvriers de toutes les professions est d’entreprendre, une année ou deux après l’expiration du temps de l’apprentissage,
ce qu’ils appellent
leur tour
[11] ». Comment expliquer ces hésitations ? Dans le
département de l’Ain, le phénomène a manifestement trop d’ampleur pour
que le préfet l’ignore. Ailleurs, ces migrations sont vraisemblablement plus
diffuses, et par conséquent plus difficilement repérables. Mais dans les
palinodies des préfets qui les omettent, dans le soin que certains enquêteurs
apportent à les recenser, il faut voir la méfiance que continue à susciter chez
les administrateurs les migrations mêmes non périodiques des membres des
sociétés compagnonniques. Et pour des préfets comme celui du département
de l’Ain ou des Deux-Nèthes, les impératifs de la surveillance passent avant
les prescriptions méthodologiques des statisticiens. Mais à côté de ces rares
occurrences, l’immense majorité des rapports ignore purement et simplement
les compagnons du tour de France : les préfets négligent délibérément voire
explicitement un phénomène général, pour se consacrer à la description des
singularités de leur département.
A l’instar de ce qui s’était produit lors de la rédaction des mémoires
statistiques départementaux, les enquêteurs mus par une véritable passion
de l’exhaustivité veillent à ne passer sous silence aucune particularité de leur
circonscription. Le préfet des Deux-Nèthes, après avoir décrit les migrations
des compagnons du tour de France, analyse la curieuse immigration qui fait
vivre les habitants du canton de Ghiel : l’accueil des « insensés », employés
dans les fermes par les autochtones. Le préfet du Trasimène, quant à lui,
fait part à Coquebert de Montbret des pélerinages massifs que connaît dans
son département la ville d’Assise. Il ne s’agit plus de migrations du travail,
et il faut vraisemblablement y voir le souci chez les enquêteurs de ne rien
omettre, au risque de déborder des limites fixées par le Bureau de la
Statistique. La Statistique générale de la France avait érigé en principe
souverain le recensement exhaustif des particularismes locaux, pour que le
gouvernement les connaisse et les abolisse. Chaque préfet devait recueillir
tous les éléments qui échappaient aux catégories élaborées à Paris, en sus
des informations qui s’intégraient dans le cadre d’enquête prescrit par Chaptal. C’est une démarche analogue, marquée par l’attention aigüe et curieuse
de Montbret aux usages locaux et à la diversité de l’Empire, qui est à l’œuvre
dans la plupart des rapports sur les migrations périodiques.
Certains enquêteurs poussent même leur passion pour les singularités
jusqu’au refus de recenser certaines catégories de migrants, parce qu’elles
existent dans d’autres départements : « Il ne vous aura pas échappé, Monseigneur, que je n’ai parlé ni des ramoneurs qui descendent des montagnes de
Savoie, ni des chaudronniers qui nous viennent de l’Auvergne et de Naples,
non plus que des habitants de la vallée de Barcelonette et du département
des Hautes-Alpes... Il m’a semblé d’autant plus inutile d’entrer dans des
détails à cet égard, que cette espèce particulière d’émigrants est comme
partout, comme elle l’est ici », explique le préfet de la Drôme. Le principe
même de la statistique moderne, l’homogénéité des catégories, est nié, de fait.
Dès lors, toute vision globale et homogène du phénomène des migrations
temporaires est impossible. La propension à énumérer les particularismes, à
multiplier les remarques, les nuances qui font que chaque canton a une
situation irréductiblement singulière, est accentuée par l’absence de cadre de
classement, le flou de la terminologie statistique. Pour des usagers modernes
de la statistique, comme les historiens de la population et les démographes
par exemple, voilà autant de défauts qui rendent inutilisables les données
collectées par les préfets. Pour un esprit comme Coquebert de Montbret,
soucieux de recenser toute la diversité du phénomène, au risque de réduire
l’enquête à une mosaïque de rapports et de situations, voilà au contraire la
qualité et la richesse de l’enquête. Il est vraisemblable que cette absence de
prescriptions rigoureuses ait même été voulue par Coquebert pour encourager
les préfets à inclure dans leur rapport le maximum d’informations. On peut
en juger à l’aune des lettres de remerciements adressées aux auteurs des
rapports les plus originaux et les plus détaillés, comme ceux de l’Ain ou du
Cantal. Le corollaire de ce privilège accordé au singulier, c’est l’anarchie
taxinomique.
Les enquêteurs découpent le réel à leur gré : aucun ordre précis ne
préside à l’organisation de leur rapport, et cette anarchie aboutit à de
saisissantes juxtapositions de catégories. Le rapport des Hautes-Alpes, par
exemple, énumère ainsi pêle-mêle instituteurs, colporteurs, peigneurs de
chanvre, bergers, cultivateurs, marchands de fromage, mégissiers, charcutiers, aiguiseurs, voituriers, joueurs de vielle, montreurs de lanterne magique
et porteurs de marmottes. Aucune distinction, aucune hiérarchie n’est tracée
entre les travailleurs indépendants et les salariés, entre artisanat, agriculture
et commerce. Les rapports multiplient les divisions, les catégories pour mieux
faire sentir le caractère singulier de leur circonscription. Mais cette « passion
taxinomique »
[12] va de pair avec des rapprochements hâtifs, des distinctions
incomplètes : ainsi le rapport des Hautes-Alpes se conclut-il par une rubrique
de « professions diverses ». On y trouve des métiers dont les représentants
sont trop peu nombreux, comme les « chasseurs de vipères », mais aussi et
surtout des groupes difficiles à individualiser. Les regroupements massifs
d’hommes sans profession déterminée, sans spécialité, donnent lieu à des
subdivisions répétées selon les tâches auxquelles ils se livrent. Nombreux
sont les humbles migrants, hommes de peu et hommes de peine, sans
compétence particulière, vendant leur force de travail au plus offrant, accomplissant les travaux les plus pénibles. C’est le critère de l’activité et non de
la profession qui détermine leur classement : citons les « creuseurs de fossés
de Lamballe » en Ille-et-Vilaine, ceux qui viennent « pour faire le foin »,
« pour faire des tuiles et des briques » dans l’Ems-Occidental. Ce sont avant
tout la pratique d’une tâche particulière et le « métier », défini par un savoirfaire, l’adhésion à une culture commune et le partage d’un certain mode de
vie qui caractérisent le migrant. Au total, en cette première décennie du
XIX
e siècle, les anciens codes des métiers, hérités de l’Ancien Régime, régissent
encore les classifications des enquêteurs. Rares sont les rapports qui distinguent les « maîtres » des « compagnons » et des « apprentis », esquissant la
hiérarchie moderne qui oppose le patron et le salarié. La véritable coupure
passe encore entre les « ouvriers », détenteurs d’un savoir-faire, et les « journaliers » sans qualification : distinction la plus courante, sur le critère de
l’apprentissage et de l’appartenance à une communauté.
Ainsi, parce que sa forme délibérément ouverte se prête à l’accumulation
des descriptions, mais aussi au recensement des particularismes, l’enquête
sur les migrations périodiques aboutit à une extraordinaire mosaïque des
métiers et des travaux, indistinctement mélangés. Cette hétérogénéité fondatrice rend difficile voire impossible toute comparaison, tant la désignation
des nomenclatures, leur délimitation, en un mot leur définition varie d’un
département à l’autre, et souvent d’un canton à l’autre. Les préfets ont
construit un puzzle départemental plutôt qu’une vision nationale des migrations. L’homogénéité de l’enquête semble avoir été irrémédiablement compromise par la fidélité des enquêteurs aux méthodes d’investigation antérieures,
mais aussi par l’intérêt de Coquebert de Montbret pour la diversité des
départements de la France impériale. Il n’est d’ailleurs pas certain que les
statisticiens aient voulu à l’origine avoir une image nationale du phénomène
des migrations temporaires : concentrée sur quelques départements au
départ, l’enquête n’a été étendue que tardivement à tout le territoire. Cet
étalement dans le temps n’a pas peu contribué à ruiner son homogénéité, et
à limiter la valeur de référence qu’elle voulait constituer.
Un rapport au temps contrasté
L’objectif principal des enquêtes statistiques du Consulat et même du
début de l’Empire était d’établir des régularités, de dresser un étalon du
phénomène décrit, une image du territoire au moment de sa prise en main
par un nouveau régime. Jean-Claude Perrot, au terme de son étude sur « l’âge
d’or de la statistique départementale », a montré comment la démission de
Chaptal coïncidait avec la fin de cette ambition encyclopédique, et avec la
mise en place d’un système de rapports périodiques
[13]. Les deux tendances
ne sont pourtant pas antagonistes : les rapports périodiques constituent
seulement la mise à jour des indices dont la base origine a été fixée par les
grands projets d’inventaire du territoire lancés par Chaptal essentiellement.
Dans ce contexte, l’action de Montbret apparaît comme un prolongement de
l’œuvre entamée sous le Consulat, un retour à cette volonté de collecter des
données qui serviraient de référence pour l’avenir, et dont on mesurerait
périodiquement les variations. Les migrations temporaires, dont les flux
souterrains représentaient déjà en temps normal un véritable défi pour un
régime autoritaire et centralisé comme l’Empire, étaient un objet d’investigation de choix : en cas de crise économique, les masses rurales pouvaient
affluer vers les villes, pourvoyeuses de grains et d’assistance. Il était alors
d’autant plus utile d’obtenir des informations sur les mouvements temporaires de population « normaux » pour détecter d’éventuels troubles sociaux,
et agir avant qu’ils ne menacent la stabilité du régime. Le rapport du
département du Stura en montre l’urgence : « L’année 1811 en est une preuve
cruelle et bien positive (de la corrélation positive entre disette et émigration),
car la perte des récoltes de 1810, et les fléaux qui ont occasionné ou
accompagné cette perte, ont forcé une grande quantité d’habitants des montagnes à chercher dans les départements limitrophes et même plus éloignés,
des moyens de se nourrir, ainsi que leur malheureuse famille ». Cependant,
si Coquebert de Montbret et ses collaborateurs ont jamais caressé un tel
projet, ils ont du reconnaître leur échec : le rapport au temps des enquêteurs
empêche l’établissement d’une norme quelconque des migrations. La notion
de conjoncture en est le premier obstacle.
Les préfets se heurtent en effet à une difficulté de taille : la notion de
conjoncture semble avoir complètement échappé aux statisticiens lorsqu’ils
ont lancé l’enquête. Pourtant, comment établir une valeur qui serve de
référence si aucune date n’est désignée pour constituer une origine temporelle ? Une telle approximation aurait été admissible si toutes les données
avaient été collectées la même année. Or l’enquête est lancée en 1807, puis
étendue progressivement jusqu’en 1812 : soit près de cinq années différentes,
au cours desquelles la situation économique, facteur essentiel de la mobilité,
n’a pas manqué d’évoluer. Les statisticiens présupposent une rigidité des
structures socio-économiques parfaitement erronée. Les préfets ne se privent
pas de leur rappeler la dégradation de la conjoncture économique, l’asphyxie
des marchés, la pénurie de main-d’œuvre, l’interruption des mouvements
de population à cause des hostilités en Espagne. Pour les enquêteurs, qui
doivent impérativement fournir des données au ministère, quelle année choisir ? Plusieurs types de solution ont été adoptés. Le plus simple consistait à
prendre l’année en cours, appelée aussi « année courante ». La majorité des
préfets s’en est contentée
[14], et rares sont ceux qui se sont préoccupés de
nuancer la valeur de référence qu’ils attribuent implicitement à l’année
choisie. Certains ont conscience du caractère exceptionnel de la situation
économique, en raison de la politique extérieure du régime impérial. Les
préfets des départements maritimes, qui constituent la façade maritime de
l’Empire, sont les premiers à s’en inquiéter. A Brême, « le nombre des
ouvriers qui se dirigent vers la Hollande et l’Ostfriese a diminué considérablement depuis plusieurs années, le blocus des ports de cette partie de l’Empire
et la diminution du commerce extérieur, en retenant les habitants chez eux,
est cause qu’ils se livrent davantage aux travaux de l’agriculture » écrit le
préfet des Bouches-du-Weser. Même remarque dans les rapports des BouchesduRhône, l’Hérault, la Gironde : « Une grande partie de nos ouvriers sont
repartis dans leurs communes reprendre leurs premières occupations ». La
guerre en Espagne tarit le flux des émigrants venus des Pyrénées françaises
et de leur piémont : « Les montagnards qui allaient en Espagne et qui depuis
les derniers événements ont suspendu leur émigration qu’ils commencent
maintenant à reprendre (...) étaient au nombre de douze cents »
[15]. On voit
cependant à quelles contorsions cette méthode oblige les préfets puis les
statisticiens à se plier.
Plus complexe, la seconde solution consiste à donner une évaluation
approchée. Elle revient à créer une véritable valeur de référence, calculée
pour ce que les préfets appellent « l’année commune ». L’enquêteur fixe une
moyenne pour une année normale, dont il avoue le caractère approximatif
et grossier : « Je n’ai pu recueillir (...) que des données approximatives, parce
que dans les quatre arrondissements où les émigrations ont lieu, le nombre
en varie beaucoup selon les circonstances, et qu’elles s’effectuent dans une
proportion très différente relativement à la population »
[16]. Certains justifient
cette attitude par un souci (fort louable) d’homogénéité, pour permettre une
comparaison entre les différents départements : « J’ai pensé que vous désiriez
des renseignements établis sur des termes moyens calculés d’après un certain
nombre d’années. C’est dans cette opinion que le tableau n
o 2 a été rédigé,
et ses résultats, quoique seulement approximatifs, me paraissent propres à
être utilement employés par Votre Excellence dans le travail général dont
elle s’occupe sur cet objet »
[17]. « Travail général »: on voit ici les divisions
qui règnent au sein même des enquêteurs, dont certains penchent du côté
de la modernité statistique et des constructions d’indices et de catégories
homogènes. Comme souvent, hésitant entre tradition et innovation, les rapports choisissent une voie moyenne. On a déjà remarqué ce trait pour la
querelle entre « comptables » et « littérateurs », certains préfets ayant employé
conjointement tableaux et comptes-rendus. Ici, la « troisième voie », entre
choix de l’année courante et établissement d’une « année commune », consiste
à juxtaposer les références brutes à plusieurs années, en laissant choisir les
statisticiens. Dans le rapport du département de l’Orne, le préfet donne les
chiffres pour 1789, l’an IX (1801) et 1808 (année courante) : un choix lourd
d’implications.
L’année 1789 et plus généralement la Révolution restent les références
essentielles. Il est frappant de voir combien les administrateurs ont la
mémoire courte, en l’absence d’informations statistiques régulières. Trois
époques semblent rythmer la respiration des mouvements migratoires : la
période pré-révolutionnaire, la Révolution, l’Empire et la guerre. L’époque qui
s’arrête avec l’année 1789 renvoie chez les enquêteurs à une ère globalement
heureuse, un véritable âge d’or : dans les rapports du Cantal, des Hautes-Alpes, on a presque affaire à un discours mythique, l’emploi de l’imparfait
induisant une douce immuabilité. Cette vision abonde dans le sens des
tenants de « l’histoire immobile » et d’une permanence des structures des
sociétés rurales. La tourmente révolutionnaire demeure une référence obligée,
pour dater et expliquer les turpitudes morales des migrants. L’Empire, avec
son corollaire, la guerre, et les levées de conscrits, le blocus continental, la
crise économique, constitue une troisième époque, contemporaine ou toute
proche. La datation du retournement de la conjoncture reste extrêmement
grossière : « avant la révolution de l’Espagne », « lorsque la communication
avec la Sardaigne était libre »
[18]. « L’émigration de la classe ouvrière est d’un
usage immémorial dans ce pays et la Révolution ne paraît pas avoir apporté
de changement à cet égard, si l’on ne considère que la masse totale des
émigrants; mais elle paraît avoir changé les proportions. Ainsi, par exemple,
l’émigration est aujourd’hui beaucoup plus considérable dans le canton de
La Souterraine ». Voilà la naissance difficile de la notion de conjoncture. Au
total, même si les préfets les plus attentifs nuancent leurs rapports, cette
légèreté vis-à-vis du problème du temps ruine toute prétention de l’enquête
à vouloir donner une image globale du phénomène.
L’hétérogénéité des rapports et la diversité des pratiques statistiques sont
indéniables. Alors, avec cette disparité chronologique, comment comparer
les données ? Avec la prolifération des catégories et des particularismes,
comment construire des équivalences ? De nombreux préfets, en affinant la
présentation des données, en échafaudant des tableaux parfois sophistiqués,
en tenant compte des variations de la conjoncture ou du mouvement général
de la population, montrent une volonté réelle de modernisation et de rationalisation. Cependant, les pratiques et les habitudes héritées de la « Statistique
générale de la France » demeurent encore nombreuses chez les enquêteurs.
Le Bureau de la Statistique ne fait d’ailleurs rien pour les brider : mieux, il
les encourage. L’enquête, à ce titre, reflète admirablement les contradictions
et les atermoiements des statisticiens : se voulant générale, elle exagère les
particularismes; supposant les structures de la société immuables, elle bute
sur l’obstacle de la conjoncture; réalisée dans une optique quantitative, elle
est paradoxalement riche de ses descriptions. Les préfets se transforment
pour l’occasion en observateurs du social.
LES PRÉFETS OBSERVATEURS DU SOCIAL
Les préfets dessinent une France imaginaire, avec ses migrants, mais
aussi son économie, ses métiers, ses ethnies, leurs coutumes et leurs modes
de vie. L’enquête reflète alors la vision du social propre aux administrateurs : il s’agit d’en dégager l’impensé, les cadres conceptuels et cognitifs qui la
régissent. L’observation de l’homme s’enracine encore dans la description de
ses rapports avec son milieu : on verra comment les préfets, lorsqu’ils analysent la mobilité, parviennent à sortir pourtant du cadre contraignant des
seules explications naturelles. Enfin, si l’observation des ouvriers n’échappe
pas aux préjugés sociaux et culturels, ne devine-t-on pas une certaine curiosité ethnographique derrière les descriptions détaillées et les notations érudites de certains rapports ?
La permanence du modèle topographique et climatique
La topographie constituait un outil explicatif de choix pour les préfets
qui enquêtaient sur les migrations temporaires. Ce recours à des phénomènes
naturels pour comprendre l’homme a été brillamment étudié par Marie-Noëlle Bourguet pour la statistique départementale : « L’homme, être naturel,
est le produit d’un milieu; son explication et son histoire sont à trouver
dans une écologie »
[19]. Cette hypothèse, venue d’Hippocrate, a traversé le XVII
e
et le XVIII
e siècle. Elle est devenue la vulgate du corps médical pour l’étude
des maladies : les médecins des Lumières se font fort de connaître les
maux d’un homme en observant son environnement. Maladies et difformités
obéissent à des phénomènes naturels dont les plus déterminants sont la
température, la nature du sol, l’agitation et l’humidité de l’air. La Société
Royale de Médecine avait lancé en 1776 une vaste enquête de « topographie
médicale » pour réaliser une cartographie générale, topographique, climatique
et pathologique de la France. Après la Révolution, les préfets avaient repris
à leur compte le projet et la méthode des médecins, en réalisant les mémoires
départementaux de la « Statistique Générale de la France ». Cette fois, ce
n’était plus seulement de la pathologie, mais de « l’homme tout entier,
physique et moral », dont les enquêteurs devaient tout déduire à partir de la
topographie : « entreprise ambitieuse donc, qui conserve la grille topographique forgée par le savoir médical des Lumières, en lui donnant le statut
impérialiste d’explication en dernière instance »
[20]. Les mémoires départementaux, élargissant la logique néo-hippocratique de la médecine à tous les
aspects de la vie humaine, physiques, moraux et même sociaux, forment
alors un système, dont l’observation des lieux et du climat forme la base : de la description du sol, le statisticien pourra classer tous les faits dans
l’ordre de leur génération. Pour articuler un exposé sur les migrations,
phénomène à la convergence du climat, du sol, et des activités humaines, la
topographie et le climat constituent un instrument idéal, à la fois cadre de
présentation et facteur d’explication.
Modèle triomphant des mémoires départementaux, la topographie ne
connaît pourtant pas le succès qu’on aurait pu espérer dans l’enquête sur les
migrations périodiques. On assiste plutôt à une dissémination de la topographie et du climat dans le moule du cadre administratif. Rares sont en effet
les rapports qui obéissent véritablement au schéma hérité de la « topographie médicale » des Lumières : un seul s’y conforme, sur plus de cent. La
« notice sur les émigrations et immigrations » réalisés par le préfet du Cantal
commence par un exposé liminaire sur le relief et le climat du département.
« Le département du Cantal est généralement montueux, les hivers y sont
longs et rigoureux »: partant de considérations assez générales, lorsqu’il se
place au niveau du cadre départemental, il introduit ensuite une série de
distinctions sur une base topographique et climatique. Voici la division du
département :
- Les hautes montagnes qui occupent le centre du département et dont les sommités sont ordinairement couvertes de neige pendant six mois de l’année, on n’y trouve
d’habitations que dans les vallées. Les cultures en grain y sont rares et peu étendues,
les pâturages et les près en sont le seul produit.
- A mesure qu’on s’éloigne des hautes montagnes, les vallées s’élargissent, les
plateaux qui les séparent deviennent accessibles et habitables pendant l’hiver, les cultures
s’étendent et se multiplient, les habitations sont plus groupées. Cependant les hivers
sont encore longs et les neiges abondantes quoiqu’elles se fondent plusieurs fois par
intervalles.
- seconde partie sur une largeur de deux à trois miriamètres forme une zone
autour de la première.
- Au sud à l’est et à l’ouest de cette zone et jusques aux extrémités du département
la température est plus douce, les neiges peu durables interuptent (sic) moins les
travaux, les arbres à fruit et le chataignier y sont communs; mais à peine voit-on
quelques vignes, seulement aux extrémités frontières; dans les cantons de Maurs,
Montsalvy et Massiac.
On aura remarqué la rudesse décroissante des conditions naturelles, qui
commande la division du département. La suite de la notice reprend ce plan,
comme l’explique l’auteur du rapport :
Il résulte naturellement de la différence bien marquée de ces trois parties du
département, que les émigrations périodiques d’un grand nombre de leurs habitants
pendant l’hiver sont en quelque sorte nécessaires dans la première partie, qu’elles
peuvent être utiles dans la seconde et qu’elles présentent plus d’inconvénients que
d’avantages dans la troisième.
Voilà pourquoi on peut parler d’un véritable paradigme de la topographie
médicale : l’ordre naturel des choses, la disposition du relief et la nature du
climat président à l’analyse du phénomène migratoire.
Cependant, le rapport du préfet du Cantal, bel exemple d’utilisation du
cadre topographique et climatique, constitue une exception au sein de l’enquête sur les migrations périodiques. Dans les autres rapports, il faut chercher une inclusion de ces éléments sous d’autres formes, superposées en fait
aux divisions administratives. Le rapport du préfet du département de l’Arno
offre un exemple caractéristique de cet abandon du cadre topographique, au
profit du cadre administratif, sans exclure pourtant les facteurs naturels.
L’exposé sur les migrations périodiques est divisé en deux grandes parties
(émigration et immigration). Pour chacune d’entre elles, le plan suit le
découpage administratif du département, présentant les arrondissements du
point de vue des migrations. La topographie et le climat ne sont pourtant
pas oubliés : en vertu du principe selon lequel « les habitants des montagnes
sont ceux qui émigrent le plus généralement », le préfet de l’Arno ne manque
pas d’expliquer les variations de l’émigration d’un arrondissement à l’autre.
Ainsi, « c’est pour cette raison que l’arrondissement de Pistoie dont les troisquarts de la surface sont couverts de montagnes fournit le plus grand nombre
d’émigrants ». En revanche, l’arrondissement de Florence, « n’ayant que très
peu de montagnes, et sa population, d’ailleurs très considérables, se trouvant
agglomérée, pour ainsi dire dans la vallée et dans les plaines, n’a nullement
besoin d’aller chercher du travail dans les contrées lointaines, son territoire
lui offre assez de ressources ». On voit comment la topographie reste dotée
d’un puissant rôle explicatif, sans pour autant demeurer le découpage déterminant. Les traits climatiques et la nature du sol et du relief servent plutôt
à individualiser les cantons et les arrondissements. Les nouvelles divisions
rentrent dans les mœurs statistiques, tendant elles aussi à orienter les
enquêtes vers plus d’homogénéité. En vertu pourtant de cette prégnance des
modèles d’explication naturels, l’observation de l’homme et de ses activités
reste largement ancrée dans la description ou l’analyse de ses rapports avec
le milieu.
L’économie des préfets : la part du milieu et ses limites
Facteur essentiel de la mobilité, l’économie est souvent présente dans les
rapports des préfets. L’enquête nous montre les modèles d’explication en
vigueur. Si le rôle dévolu à la part du milieu demeure important, ses
prétentions à vouloir expliquer tout en dernière instance butent sur un
obstacle de taille : comment interpréter la crise économique que traverse
l’Empire, et les variations considérables du volume des migrations ? Les
préfets se tournent vers l’homme pour analyser l’économie.
En vertu du modèle topographico-climatique hérité des Lumières, l’explication et l’analyse d’un phénomène humain ne peuvent se concevoir sans
envisager la part du milieu. L’homme s’enracine dans un environnement
naturel, et l’observateur doit mettre à nu les ressorts complexes de la dialectique qui régit leurs relations et leurs influences réciproques. La mobilité des
hommes, pour les préfets, s’explique avant tout par les qualités du sol sur
lequel ils vivent, et plus particulièrement les critères de fertilité et de stérilité.
Comme on le voit par exemple pour le rapport du département du Trasimène,
ces éléments sont érigés en facteurs d’explication primordiaux : « Beaucoup
d’individus émigrent (...) parce que la nature du sol de certaines communes
se refuse à la culture ». La « nature du sol » détermine le niveau de la
production agricole, puis l’alimentation et les revenus des hommes. Il faut
chercher dans les travaux des physiocrates ce primat du sol. Primauté dans
l’ordre logique de la production des richesses, puisque la prospérité vient du
produit des cultures. Celui-ci, une fois vendu à un prix qui rémunère le
fermier, assurera une bonne rente au propriétaire. Leurs dépenses à tous
deux donneront du travail à l’artisan
[21]. A l’origine des richesses, il y a le sol
nourricier, producteur et fertile. Si les hommes vont chercher fortune ailleurs,
pour les enquêteurs, c’est avant tout parce que leur terre se refuse à les
nourrir. Même si les remarques topographiques et climatiques restent finalement peu nombreuses et souvent allusives dans les rapports, même si le
découpage des notices ne correspond pas à un cadre topographique, ces
références au milieu naturel gardent pour les préfets un puissant rôle explicatif. Ainsi, dans le rapport du département des Hautes-Alpes, divisé selon les
circonscriptions administratives, la situation exceptionnelle de l’arrondissement de Barcelonette est due avant tout, selon le préfet, au sol et au climat : « La rudesse du climat, les neiges et les glaces dont le sol est couvert pendant
quatre à cinq mois de l’année et pendant lesquels les travaux agricoles sont
interrompus, forcent une partie des habitants à aller chercher leur subsistance ailleurs ». De même, en Haute-Loire, le préfet écrit : « Placé en grande
partie sur des montagnes élevées et couvertes de neige pendant six à sept
mois de l’année (le milieu) force une grande partie de ses habitants, et
surtout les prolétaires, à aller chercher ailleurs du travail et des ressources
que le sol et le climat leur refusent ». « Que le sol et le climat leur refusent »: cette expression, qui traduit ce primat des conditions naturelles, revient
comme un leitmotiv dans certains rapports. « Les habitants sont obligés de
chercher au dehors des ressources que leur refuse l’ingratitude du sol »,
explique le préfet de la Manche, ainsi que tant d’autres. Tout se passe comme
si les efforts de l’homme buttaient irrémédiablement et en dernier ressort
sur des conditions naturelles immuables. Corrélat de ce paradigme de la
fertilité, le rapport entre l’espace et la population joue lui aussi un rôle
explicatif majeur dans les rapports des préfets.
En bons disciples des physiocrates, les enquêteurs sont convaincus que
la population n’est pas en soi une richesse : c’est l’espace, c’est-à-dire la terre,
qui produit. L’équilibre entre les ressources et la population d’un territoire
devient une notion essentielle, en particulier pour comprendre la mobilité,
et à terme la contrôler. On le voit pour l’arrondissement de Bielle, dans le
département du Sésia : « L’arrondissement ne recueille pas de quoi nourrir
sa population pendant six mois, quoique les terres y soient subdivisées et
cultivées par des mains actives et laborieuses; il reste donc encore 5/10 de
cette population à nourrir ». L’auteur du rapport met clairement en relation
la population totale de l’arrondissement avec son milieu, son sol et son
climat, pour comparer la capacité de production du territoire avec la population qui l’occupe. Il comptabilise les ressources disponibles sur place grâce
à l’artisanat et aux services locaux : « Il reste donc 5/10 de cette population
à nourrir; un peu moins de 4 le sont par les moyens de l’industrie intérieure
et par les professions libérales ou les fonctions publiques ». Finalement, il
résulte un excédent de population par rapport aux ressources disponibles : « Un peu plus du dernier dixième est forcé de se déplacer et de fonder ses
ressources sur les divers genres d’industrie qu’il va exercer dans différents
départements de l’Empire ». Le déséquilibre engendre l’émigration. Inversement, il existe des conditions objectives qui créent un courant d’immigration : comme il y a un paradigme du « plein » démographique, les préfets mettent
en avant des zones déficitaires, des régions de « creux », drainant des courants d’immigration. Ainsi, le département du Gard, explique son préfet, doit-il à l’abondance des cultures, au climat et à ses industries une immigration
nombreuse.
A côté de l’espace, un autre facteur de mobilité apparaît, où le climat a
la part belle : c’est le temps. En plus de la quantité des ressources agricoles,
qui dépendent avant tout du sol, la durée des travaux pendant l’année
influe considérablement sur les migrations périodiques, qu’on appelle aussi
migrations saisonnières. Dans les départements d’émigration, plus particulièrement dans les zones de montagne, les préfets perçoivent clairement que
l’interruption des travaux agricoles pendant les mois d’hiver nourrit une
émigration considérable. Le départ des hommes et des femmes valides pendant cette période d’inactivité permet d’une part d’économiser les réserves
pour ceux qui restent sur place : la « soudure » sera d’autant moins pénible.
D’autre part, les émigrants peuvent rapporter dans leur famille une partie
du numéraire gagné et épargné pendant leur campagne d’hiver. Cette « élasticité » relative de l’économie rurale montagnarde se dégage nettement des
rapports des préfets
[22]. Dans les départements d’immigration, les enquêteurs
notent que c’est la douceur du climat qui permet aux travaux agricoles de
se poursuivre tout au long de l’année
[23]. Plus encore que l’espace producteur
de richesses, c’est le climat pourvoyeur de travail qui apparaît comme le
facteur essentiel de la mobilité dans certains départements. C’est pourquoi,
dans les enquêtes des préfets, la structure topographique tend à être éclipsée
par le climat, après avoir eu son heure de gloire dans les mémoires statistiques départementaux. Mais si la météorologie et la nature du sol suffisent
à expliquer la mobilité normale, le caractère exceptionnel de la conjoncture
économique met à nu les insuffisances des facteurs naturels : les préfets
doivent aller chercher d’autres éléments pour comprendre les évolutions les
plus récentes des courants migratoires.
Les facteurs exogènes
Les limites des modèles topographiques et mêmes climatiques apparaissent clairement lorsqu’il s’agit d’expliquer le rôle des villes. Le rapport du
préfet de la Manche surimpose aux explications naturelles les activités des
villes : or, celles-ci sont indépendantes de la nature du sol et du climat.
Dans l’arrondissement de Valognes, il n’y a point d’émigration, parce que la
population n’y est pas, proportionnellement à l’étendue du territoire, aussi forte que
celle des autres arrondissements, parce que la fertilité du sol y procure plus d’aisance
à la masse des habitants, que le prix ordinaire des journées de travail y est plus élevé, et
que les travaux de Cherbourg offrent une occupation fixe à un grand nombre d’ouvriers,
explique l’auteur du rapport, juxtaposant explications naturelles et facteurs
exogènes. Le rôle des villes, capital dans certains départements d’immigration
comme celui des Bouches-du-Rhône (Marseille), de la Charente-Inférieure
(La Rochelle, Rochefort) ou de la Gironde (Bordeaux), où l’activité des ports
nécessite une main-d’œuvre importante, semble souvent greffé artificiellement
sur un système explicatif déjà établi. Les besoins en hommes semblent
motivés par des activités exogènes comme la marine, signalées de façon
allusive dans les rapports. Apparemment, les rapports des préfets sont
conformes à l’image de la France des premières décennies du XIXe siècle : un
pays massivement rural, au réseau urbain dominé par quelques grandes
unités, dominant le « plat pays » ou spécialisées dans une fonction commerciale et portuaire.
La présence ou l’absence de certaines grandes infrastructures est perçue
comme un facteur de mobilité par les enquêteurs. Les grands travaux que
connaissent certains départements de l’Ouest drainent une immigration inhabituelle dans ces régions. C’est le cas du chantier de Napoléonville, en
Vendée, mais aussi des canaux que le gouvernement impérial fait construire
entre l’Ille et la Rance. Même si l’on accorde à ces réalisations un rôle
seulement « accidentel », c’est-à-dire conjoncturel, dans l’évolution des courants migratoires, on a clairement conscience du poids que l’État peut faire
sentir sur la circulation des hommes. Les rapports qui se font l’écho du
manque d’infrastructures dans les départements déshérités, les plus touchés
par l’émigration parce qu’ils souffrent de sous-développement économique,
témoignent eux aussi de cette perception du rôle de l’État dans la régulation
de la mobilité. C’est cette France du manque d’équipements, du retard et
de l’archaïsme qui nourrit la plus forte émigration : c’est par l’absence
d’infrastructures, et des richesses qu’elles induisent, que ces départements
voient leur jeunesse s’exiler. Ces arguments complètent les explications naturelles :
L’usage des émigrations tient donc à la nécessité et au peu de fertilité du sol. Cet
usage fait la seule source de richesses d’un pays privé de toute espèce de grands
établissements, qui n’a qu’une manufacture, presque dépourvu de routes et de communi-
cations faciles, et où l’on ne peut s’élever à ces grandes spéculations qui produisent
l’aisance, et qui la répandent dans toutes les classes de la société,
explique le préfet de la Creuse. C’est reconnaître l’absence d’autres ressources
qu’agricoles, indépendamment du sol, qui pourraient pallier la faible production locale, et par là montrer l’insuffisance des explications climatiques et
topographiques. En définitive, les préfets reconnaissent que la mobilité peut
varier : avec la statistique, les migrations périodiques entrent dans l’histoire.
La politique extérieure menée par le régime impérial, c’est-à-dire la
guerre avec la Grande-Bretagne, le blocus continental, les hostilités continuelles dans l’Atlantique et la Méditerranée, la répression de l’insurrection
espagnole, et les levées de conscrits de plus en plus fréquentes, ne manque
pas d’avoir des répercussions sur la situation économique et sociale du pays,
et en particulier sur les migrations temporaires.
La guerre sur mer signifie d’abord l’asphyxie ou le déclin des ports
français, et de l’activité qu’ils entretenaient : la crise de l’emploi fait refluer
les immigrants venus des Pyrénées vers Bordeaux, et du Languedoc, du sillon
rhodanien et des vallées alpines vers les ports de la Méditerranée. En mer
du Nord, la situation n’est pas plus brillante, comme l’explique le préfet de
l’Ems-Oriental : « autrefois lorsque la navigation et le commerce et la navigation étaient en vigueur, l’affluence des étrangers était très considérable; d’autant plus que la compagnie pour la pêche du hareng à Emden (qui par
les circonstances actuelles vient de se disssoudre) n’employait pour la plupart
que des matelots étrangers ».
La guerre, c’est aussi le tarissement des échanges entre l’Espagne et les
vallées du piémont pyrénéen. Une longue tradition d’émigration périodique
vers la péninsule ibérique est brusquement mise à mal par l’insurrection. Le
préfet de l’Ariège écrit ainsi : « il y dix ans on comptait dans la commune
du Bosc environ six cents ouvriers qui partaient, la majeure partie pour
l’Espagne (...) rapportant dans leur famille des sommes considérables, mais
aujourd’hui ces émigrations ont diminué de beaucoup, et ceux qui s’y livrent
ont à peine de quoi faire subsister leur famille. » L’irruption de l’histoire dans
des phénomènes que l’on croyait presque immuables ébranle les schémas
d’explication traditionnels. Finalement, les bouleversements de l’Europe napoléonienne sont ressentis assez largement, jusque dans des départements qui
passent pour être isolés, et vivre en marge de l’histoire. Tous les rapports
des préfets ne mentionnent pas des variations du volume des migrations
temporaires du fait de la guerre, et plus directement, des conséquences
qu’elle entraîne pour les échanges, le commerce, l’activité économique, la
circulation des hommes et des biens. Néanmoins, l’ensemble de ces
remarques, souvent allusives, parfois répétitives, donne l’image d’un pays
dont des parties assez étendues étaient ouvertes sur l’extérieur, régions
voisines ou États limitrophes, avant la guerre tout au moins.
Au total, l’enquête sur les migrations périodiques nous révèle les schémas
et les modèles par le biais desquels les préfets perçoivent, pensent et décrivent
la mobilité. Mais elle contribue également à former un reflet de la France,
au tournant de cette première décennie du XIXe siècle. Un vieux pays rural
apparaît alors, avec une économie largement tournée vers l’agriculture. Déjà
l’État modernisateur est appelé à la rescousse pour équiper, désenclaver,
tandis que les 130 départements, à quelques exceptions près, sont sans cesse
parcourus et traversés par des colonnes de migrants. On est apparemment
loin de la « France immobile ». Voyons maintenant comment apparaissent
les hommes qui la peuplent.
L’ANTHROPOLOGIE DES PRÉFETS
Le premier modèle qui s’impose aux enquêteurs pour décrire les hommes,
c’est celui hérité de la statistique départementale, issu du siècle précédent.
On peut appliquer à l’enquête sur les migrations périodiques les brillantes
analyses de Marie-Noëlle Bourguet : « L’enquête napoléonienne se situe dans
le champ épistémologique des Lumières, prolonge l’entreprise, commencée
aux XVII
e et XVIII
e siècles par les médecins et naturalistes, de classement et
de lecture du monde; la Statistique est science d’observation, regard sur le
monde, glissant à la surface des choses pour en noter les caractères descriptifs, comme le faisait, aux siècles classiques, l’histoire naturelle »
[24]. A la façon
des naturalistes, donc, les préfets classent les hommes, en catégories floues : « race » ou « espèce » dans le Cantal, par exemple. Le passage à une description concrète des hommes n’apporte aucune clarification : les enquêteurs
décrivent les migrants « au physique et au moral », dissertent sur leurs
« mœurs », « inclinations » et « caractère », mais ces notes anthropologiques
présentent une vision stéréotypée des populations. Hommes et femmes apparaissent plus ou moins grands, plus ou moins robustes, et plus ou moins
travailleurs selon les régions : les préfets constatent « la simplicité et la
pureté » des mœurs des habitants du Cantal, l’ardeur au travail des immigrants dans le Liamone ou la Frise, le caractère « casanier » des paysans du
Finistère ou de l’Ems-Oriental, « l’opiniâtreté » des Charentais, la robustesse
des montagnards pyrénéens en Gironde. Il faut voir dans cette manière de
décrire qui fonctionne par comparaison et par différence les tâtonnements
de la méthode des naturalistes du XVIII
e siècle : « le discours naturaliste est
celui qui juxtapose le plus rigoureusement possible des similitudes et différences et les ordonne en tableau », écrit Marie-Noëlle Bourguet
[25].
Un axe majeur traverse et structure ces notations dispersées : l’opposition
entre gens de la montagne et habitants des plaines. Force et robustesse,
ardeur, sobriété et simplicité : tels sont les caractères distinctifs du « montagnard », tel qu’on le trouve décrit à travers les rapports des préfets des
départements du Massif Central, des Alpes, des Pyrénées, de l’Appenin ou
des régions qui les accueillent. Bien plus systématiquement que pour les
facteurs de la mobilité, c’est une structure topographique qui organise ces
descriptions. Les préfets se tournent vers un socle d’explication naturel : l’environnementalisme néo-hippocratique continuer de jouer pour rendre
compte des différences physiques, morales, et même sociales entre les
hommes. Le préfet du Sésia explique ainsi l’émigration dans l’arrondissement
le plus déshérité du département : « J’ajouterai à ces motifs que les montagnards de l’arrondissement de Pistoie étant, en général, plus sains, plus forts,
et plus laborieux que ceux d’Arezzo et de Modigliana, ils sont aussi les plus
recherchés et les mieux payés par les propriétaires qui les emploient ».
Rudesse des conditions de vie et du climat, rudesse et force des hommes.
L’opposition est particulièrement sensible dans le département du Cantal,
entre les zones situées au cœur des montagnes et les cantons périphériques :
simplicité et pureté des mœurs des montagnards, contre les populations
amollies, donc partisanes du moindre effort et âpres au gain, dans le bas
des vallées. Les uns sont « scieurs de long, pionniers, ramoneurs, décrotteurs,
portefaix », les autres abandonnent « les travaux pénibles » pour devenir
« merciers, colporteurs, chaudronniers, cordonniers ambulants ». Le découpage topographique prend valeur d’explication en dernière instance, « naturalisant » des différences culturelles et sociales.
Mais ces caractères naturels ne sont pas, aux yeux des enquêteurs,
donnés mais acquis. On ne trouve dans les rapports sur les migrations
périodiques aucune référence, fût-elle fugitive, à un donné biologique héréditaire, originel et définitif, qui fixerait la nature de l’homme, et déterminerait
sa différence avec autrui. A l’inverse, dans les mémoires départementaux,
certains préfets croyaient déceler chez certains groupes des caractères très
anciens, modifiés seulement par le mélange des races et les accidents de
l’histoire : dans le Tarn, on croyait ainsi distinguer des caractères venus des
Francs, des Wisigoths et des Romains, mais aussi des Grecs et des Arabes.
La signification de l’engagement massif des préfets en faveur des thèses sur
la plasticité de l’homme est idéologique : les administrateurs affirment leur
foi dans l’unité et l’identité de l’espèce humaine. S’ils reconnaissent les
disparités actuelles entre les hommes, ils refusent d’adhérer à l’hypothèse
fixiste et d’en admettre la pérennité. La France devient alors « le lieu efficace
où viennent se résoudre différences et antagonismes »
[26]. Reprenant à leur
compte la perfectibilité de l’homme, jadis théorisée par Rousseau, les préfets
font des différences entre les Français et de leur dépendance vis-à-vis de leur
environnement un gage de leur plasticité et de leur faculté d’adaptation. Les
variétés anthropologiques françaises sont vouées à disparaître, l’influence
civilisatrice des villes gagnant progressivement les campagnes, et modifiant
les types humains, physiques et moraux.
Dès lors, comment comprendre cette affirmation plus nette de la plasticité, qui semble caractériser l’enquête sur les migrations périodiques ? Elle
tient à la nature même de l’objet de l’enquête : décrivant les migrations
saisonnières, elle s’attache essentiellement aux départements ruraux, en particulier montagnards, où les migrations jouent le rôle économique que l’on
sait. Ces régions correspondent précisément à cette France sous-développée,
« ensauvagée », à civiliser, que les préfets appellent de leurs vœux à disparaître. Affirmer la plasticité de leurs habitants, c’est gager qu’ils ne manqueront pas d’évoluer, pour peu que l’État et les « capitalistes » les aident à
transformer leur environnement et leur mode de vie. L’aménagement du
territoire touve ici sa raison d’être. La statistique retrouve avec Coquebert
de Montbret les fonctions que Chaptal lui avait dévolu : faire l’inventaire des
différences pour ensuite unifier le pays. Les préfets déclinent le paradigme
de la race dégénérée en multipliant les allusions aux vices, à la vanité et à
l’aversion pour le service militaire, suscitée par « l’habitude d’une vie errante
et vagabonde »
[27], et vont parfois jusqu’à parler d’une « race perverse » en
formation
[28]. Mais c’est suggérer par là qu’une régénération est toujours
possible : l’inventaire de l’altérité en précède immédiatement la suppression.
Enfin, la tâche de réforme et d’amendement que se proposent les préfets
passe aussi par l’accès des migrants au statut de sujets, et à une rationalité
véritable.
En vertu de la philosophie politique du régime, les véritables citoyens
sont des sujets rationnels, se déterminant en fonction de leurs intérêts
individuels. A cet égard, les migrants semblent incapables d’exercer leur
faculté de libre-arbitre. L’aspect le plus caractéristique de cette absence de
rationalité, pour les préfets, serait la perception insuffisante par les migrants
des risques qu’ils courent. En substance, les gains matériels réalisés durant
leur campagne d’émigration couvrent rarement les dommages qu’ils ont subi
pendant ce périple. « Un grand nombre de ces ouvriers que l’appât d’un
salaire avantageux attire dans les Maremmes et y retient pendant les chaleurs
de l’été, rentrent presque toujours dans leurs familles avec une fièvre de
mauvais caractère, des obstructions et une extrême faiblesse », explique le
préfet de l’Arno. Or, le salaire économisé « ne suffit pas toujours pour payer
les frais de la maladie qu’il a gagné ». Les enquêteurs font dans leurs rapports
cette pesée constante entre les gains obtenus par les migrants et les graves
inconvénients que le voyage présente. De là vient que certaines descriptions
prennent une structure binaire, comme dans le rapport du préfet du département du Montenotte : les moissonneurs « reviennent avec trois hectolitres de
maïs qu’ils achètent avec le produit de leurs journées. Un dixième de ces
ouvriers sont ordinairement la victime des fièvres qu’ils attrapent sur les
lieux. » Certains incluent parmi les gains, comme une valeur négative, les
maladies que les émigrants contractent en campagne : « Ces derniers rentrent
dans leurs foyers sur la fin de l’automne, et y rapportent avec le produit de
leur travail, le germe des fièvres intermittentes qui se déclarent dans cette
saison »
[29]. Le préfet de l’Orne procède à une évaluation plus fine encore : « Dans les calculs que je viens d’établir, j’ai déduit les sommes que peuvent
coûter les maladies de ces ouvriers, ainsi que les frais de leur route, soit
pour l’aller, soit pour le retour ». Les administrateurs se substituent à la
rationalité défaillante des ouvriers pour établir à leur place le montant exact
des gains réels, et par là décider de leurs intérêts.
De fait, les migrants ne sont pas encore mus par la raison, mais par
des passions. L’anthropologie des préfets est un catalogue d’« appétits », de
« séductions », d’« inclinations ». Les rapports dressent une typologie simpliste de désirs et de dégoûts dont seuls les objets varient. Séduction de
« l’aisance » dans le Cantal, « d’une vie errante et vagabonde » dans le PuydeDôme, « aversion » pour la conscription dans la Creuse, ou des « travaux
pénibles », « appât du gain » ou « d’un salaire plus élevé » dans d’autres
départements... Inutile de multiplier les exemples : tous témoignent de la
passivité des hommes, de la grossièreté des calculs et des aspirations que les
préfets prêtent aux migrants. Ils ne se privent pas non plus d’en stigmatiser
les dérives morales et les débordements : « ivrognerie », « vices innombrables », « libertinage », en particulier chez les colporteurs. Toute une population vit ainsi sous l’empire des appétits, légitimant ainsi la domination
d’une minorité.
C’est aussi la soumission des migrants à leur environnement, naturel et
social, que les préfets stigmatisent. Ils raillent l’apathie, « l’inclination casanière » des habitants de certaines régions, préjudiciable à leur développement.
Ce qui nous vaut un portrait pittoresque de « l’extrême attachement de
l’Ostfrison au sol qui l’a vu naître »: « Il croit qu’aucun pays du monde
n’offre autant d’avantages que le sien, et cette présentation patriotique étouffe
en lui tout désir de s’expatrier ou de s’aventurer dans les climats étrangers ».
Les conséquences sont malheureuses : « Un des effets de cette inclination
casanière des Ostfrisons, c’est qu’en général on ne trouve parmi eux que des
artisans très médiocres ». Le préfet du Finistère déplore lui aussi la torpeur
et l’immobilisme qui semblent affecter ses administrés :
Les habitants sont peut-être, si j’ose m’exprimer ainsi, les plus casaniers de l’Empire.
Cernés au nord et à l’est par les départements des Côtes-du-Nord et du Morbihan dont
les habitudes sont à peu près les mêmes et dont toute l’industrie se borne comme la
leur à cultiver la terre, suivant la routine qu’ils ont reçu de leurs ancêtres, ils ne quittent
communément le pays natal que par la force des circonstances et toujours en témoignant
un vif regret d’être réduits à se déplacer.
L’exaspération et le mépris affleurent : « L’espérance la mieux fondée
d’améliorer leur sort généralement misérable ne peut, à cet égard, vaincre
leur opiniâtreté ». Il raille les préjugés bizarres et le conformisme social qui
corsètent l’individu :
Il existe, dans nos campagnes surtout, des préventions très défavorables contre
ceux qui se déplacent sans de fortes raisons : dire ici d’un homme qu’il n’est pas du
pays, c’est une injure du moins dans les classes dont il s’agit. On peut juger de cette
opinion populaire, généralement répandue, même dans nos villes, combien les progrès
de la civilisation et des arts industriels doivent être lents et peu sensibles. On trouvera
peut-être la raison de ce goût territorial dans la diversité des costumes et des dialectes
qui varient d’un canton à l’autre et qui jettent une sorte de ridicule sur ceux qui ne
peuvent ou ne veulent s’y conformer.
Sentiment de supériorité des élites sur le peuple, du citadin sur le paysan
et apologie de la civilisation urbaine se confondent dans la dénonciation de
l’inertie du corps social. Conformisme, dépendance vis-à-vis du milieu,
absence de subjectivité et de décision individuelle : les migrants forment des
groupes uniformes et soudés, infrangibles. Marie-Noëlle Bourguet, reprenant
la distinction opérée par Louis Dumont, y voit une analyse du peuple selon
un modèle holiste, s’opposant au point de vue individualiste des élites. A
tous égards, le comportement des ouvriers et des migrants légitime l’intervention de l’État, la surveillance de l’administration et leur encadrement par les
notables. A terme, ils peuvent devenir des individus rationnels, donc libres.
Les observations des préfets sont largement empreintes des préjugés sur le
« manque » et la « sauvagerie » d’une partie de la France. Pourtant, la perception de cette sauvagerie ne crée-t-elle pas une distance culturelle, favorable
à l’éclosion d’une véritable observation anthropologique ?
L’enquête sur les migrations périodiques donne lieu à de fréquentes
descriptions, d’une finesse étonnante. Elles ont fait l’intérêt de ces documents
pour les historiens depuis longtemps. Elles préludent à l’ethnographie. A
l’origine de l’observation ethnographique, on trouve plusieurs conditions : la
perception d’une différence, avant tout, mais aussi la curiosité pour l’altérité,
et non la suffisance ou le mépris. Les enquêteurs, on l’a vu, connaissent
parfois un sentiment d’étrangeté, face à des populations dont tout les sépare : le mode de vie, la condition sociale, l’habitat, parfois la langue. Le plus
souvent, la conscience d’une différence profonde se dilue dans un mépris à
peine voilé, ou dans la pitié, ou encore la projection des valeurs de la culture
urbaine sur celle des migrants, qui devient un lieu négatif par excellence.
Pourtant, certains enquêteurs évitent cet écueil, et font l’effort de décrire,
pour le comprendre, ce qu’ils ont rencontré d’étrange. Marie-Noëlle Bourguet
a montré comment les préfets se montraient soudain curieux d’un monde
paysan qu’ils méprisent et refusent de voir quand sa présence immédiate est
par trop menaçante : la curiosité naît lorsqu’un recul est possible, « lorsque
l’existence de ce monde leur paraît en quelque façon lointaine, rejetée dans
le passé »
[30]. Le détour par l’histoire et la conscience d’un archaïsme étaient
au principe de la curiosité ethnographique dans les mémoires départementaux. Le sentiment de contempler les vestiges d’une autre époque, les éléments d’un autre temps, présidait à la description. Pour l’enquête sur les
migrations périodiques, le mécanisme ne semble guère différent. Les préfets décrivent des phénomènes très anciens, « d’usage immémorial » pour
reprendre une expression qui revient souvent. A Gênes, le préfet n’hésite pas
à écrire que les immigrants « sont aujourd’hui sous le rapport des mœurs et
des usages ce qu’ils étaient il y un siècle » : on peut parler de populations
tenues à l’écart des changements comme si elles étaient directement issues
des siècles passés. Aussi la perception des archaïsmes reste-t-elle un ressort
puissant. Les préfets décrivent ainsi des systèmes de solidarité et des hiérarchies hérités d’un autre âge : le préfet de l’Aude distingue parmi les ouvriers
de forges le « foyer » et le « maillé », les deux « escolas », les « piques-mines »
et les « miallions » ou « valets d’escolas ».
On voit aussi que la distance linguistique suscite la curiosité. Le préfet
des Bouches-du-Rhône le note bien en décrivant certains immigrants : « Ils
sont divisés en petites bandes composées de deux hommes et d’une femme
qu’on appelle sauque en langage du pays ». Dans le département corse du
Golo, le préfet s’attache à décrire les « camerate » d’Italiens, sous la direction
de leur « caporale ». Les travaux sont eux aussi soigneusement identifiés en
termes locaux : le monopole des peigneurs de chanvre dans l’Ain s’appelle
ainsi « le peigne ». Dans le Gard, on apprend que les montagnards cévenols
viennent pratiquer la « dépiquaison ». Tout autant que les archaïsmes ou
l’appartenance à une époque reculée, c’est l’apparent éloignement linguistique
qui prélude à la description ethnographique. La notation des singularités,
des techniques locales et des hiérarchies professionnelles, dans les termes
qui les désignent dans la langue ou le dialecte local, est précise et scrupuleuse : chaque terme est signalé et souligné. Cette différence par rapport
aux mémoires départementaux vient vraisemblablement de l’attention portée
uniquement à des populations ouvrières toujours étrangères au département.
Les rapports les plus intéressants de ce point de vue proviennent tous, sans
exception, de régions d’immigration (vallée du Rhône, bordure du Massif
Central, vallée de la Garonne). Les immigrants sont des étrangers non
seulement pour les préfets, mais aussi pour les habitants sédentaires du
département : de là une distance accrue, des différences accentuées, une
altérité plus ressentie. Si le monde paysan de leur département semble aux
préfets encore trop familier ou trop menaçant, le caractère d’étrangeté des
immigrants ménage une distance, un recul favorable à la naissance de la
curiosité et à la description. L’éloignement de l’origine géographique des
ouvriers suffit à leur accorder le statut d’objet digne d’observation. Preuve,
s’il en est, que le migrant entretient toujours chez l’observateur une tension
entre préjugé et curiosité, crainte et intérêt.
Au total, l’étude des pratiques descriptives propre à l’enquête sur les
migrations périodiques révèle les tâtonnements, les hésitations des préfets.
La prudence s’impose, face à la diversité des méthodes, à l’hétérogénéité des
cadres conceptuels. Nuançons donc l’idée d’une statistique « napoléonienne »:
parlons plutôt d’une statistique plurielle, continuant sur la lancée des
mémoires départementaux, mais aussi marquée par un certain souci de
rationalisation, un goût du chiffre plus affirmé. C’est encore une statistique
attentive aux particularismes et à la diversité de la France impériale et de
ses nouveaux départements. Si elle recense encore les différences dans la
perspective probable de les voir s’estomper, à mesure que les lumières se
diffuseront, et que l’uniformisation linguistique et culturelle de la « Grande
Nation » suivra son unification politique et administrative, elle n’a pas vu
disparaître en son sein une veine ethnographique. On ne peut donc la tenir
pour un simple miroir de la culture dominante
[31] : la preuve en est que les
historiens et les géographes ont largement exploité les renseignements qu’elle
contenait sur les ouvriers, sans se préoccuper de la culture qu’elle reflétait.
En étudiant la genèse de l’enquête, il est possible de révéler tant les
préoccupations de l’administration centrale que les fonctions assignées à
l’enquête par ses concepteurs : étude d’une population, ou plutôt accumulation d’une information quantifiée sur une population jusque-là non recensée
en tant que telle (pour juger de ses revenus, de son « aisance », et vraisemblablement avec l’idée d’intervenir, pour améliorer, corriger); utilisation éventuelle à des fins de police : d’une part répression de l’insoumission, dans le
cadre d’un système de mesures de surveillance et d’intervention plus large : statistique, contrôle des voyageurs, colonnes mobiles enfin, et d’autre part
surveillance de catégories potentiellement dangereuses, dans une tradition de
peur du migrant, homme de peu, mais aussi avec la volonté d’assigner à
chacun une place fixe, dans un territoire enfin transparent.
Il apparaît donc que l’entreprise de Coquebert de Montbret, continuée
par ses successeurs, prolonge à bien des titres le projet de statistique générale
de la France dont Chaptal fut l’âme et la cheville ouvrière. L’enquête sur les
migrations périodiques est sectorielle, bien sûr, et l’âge d’or de la statistique
départementale est bien révolu. Pourtant, les mêmes ambitions intellectuelles
semblent à l’œuvre. Pour Coquebert, il s’agit bien d’achever la découverte du
territoire lancée sous le Consulat. Simplement, elle est étendue aux départements récemment annexés. Ensuite, les statisticiens s’attachent toujours à
vouloir réaliser un inventaire encyclopédique de la diversité humaine et
naturelle de la France des 130 départements. L’absence de questionnaire
prescriptif, de cadre contraignant, a pour objectif d’inciter les enquêteurs à
accumuler toutes les informations qu’ils jugent dignes d’intérêt. Par définition, pour un État qui se veut omniscient, abondance de renseignements ne
nuit jamais : poussant le raisonnement jusqu’à l’absurde, Coquebert poursuit
le rêve consulaire, hérité des Lumières, de réconcilier savoir et politique,
science et économie, dans le grand œuvre statistique. L’enquête de Coquebert
héritera donc des richesses et des défauts de la statistique départementale.
Le Bureau de la Statistique en mourra, à avoir voulu l’ignorer.
Certains doutes pourraient encore demeurer, sur les origines de l’enquête.
Il est probable que l’origine de l’enquête soit fortuite. La circulation des
hommes sur le territoire national représentait néanmoins un problème de
choix pour le Ministère de l’Intérieur napoléonien. Son caractère à la fois
massif et souterrain touchait à la sécurité publique et à la stabilité du
régime. Son importance économique mais aussi sociale, son ancienneté et
la mauvaise connaissance dont elle était l’objet, suscitaient la curiosité et
l’enthousiasme d’un statisticien comme Coquebert de Montbret. L’enquête fit
émerger la question des migrations comme un problème national : elle allait
traverser tout le XIXe siècle.
[1]
L’enquête est conservée aux Archives Nationales (C.A.R.A.N., Paris) sous les cotes F20 434 et
F20 435. Tous les documents d’archives cités dans cette étude se rapportant à cette enquête sont
consultables sous ces cotes.
[2]
Voir Jean-Claude PERROT,
Une histoire intellectuelle de l’économie politique ( XVIIe - XVIIIe siècle),
Paris, Éditions de l’E.H.E.S.S., 1992; Éric BRIAN,
La mesure de l’État. Administrateurs et géomètres
au XVIIIe siècle, Paris, Albin Michel, 1994; Philippe MINARD,
La fortune du colbertisme. État et industrie
dans la France des Lumières, Paris, Fayard, 1998; et pour la période révolutionnaire, J.-C. PERROT,
L’Age d’or de la statistique régionale française (an IV-1804), Paris, Société des Études Robespierristes,
1977; Marie-Noëlle BOURGUET,
Déchiffrer la France : la statistique départementale à l’époque napoléonienne, Paris, Éditions des Archives Contemporaines, 1988.
[3]
Georges MAUCO,
Les Migrations ouvrières en France au début du XIXe siècle, Paris, A. Lesot,
1933; Abel CHATELAIN,
Les Migrants temporaires en France de 1800 à 1914 : histoire économique et
sociale des migrants temporaires des campagnes françaises au XIXe et au début du XXe siècle, Villeneuved’Ascq, Publications de l’Université de Lille III, 1976; Alain CORBIN,
Archaïsme et modernité en
Limousin, Paris, Marcel Rivière, 1974 (rééd. Limoges, P.U.L.I.M., 1999); René BETEILLE, « Les
migrations saisonnières en France sous l’Empire : essai de synthèse »,
Revue d’Histoire Moderne et
Contemporaine, t. XVII, juillet-septembre 1970, p. 424-441; Jean-Pierre POUSSOU, « Les mouvements
migratoires en France et à partir de la France de la fin du XVe siècle au début du XIXe siècle :
approche pour une synthèse »,
Annales de démographie historique, 1970, p. 11-78; Olwen HUFTON,
The
Poor of Eighteenth Century France, Oxford, Clarendon Press, 1975.
[4]
Alain DESROSIÈRES,
La Politique des grands nombres : histoire de la raison statistique, Paris,
La Découverte, 1993, p. 59
[5]
Marie-Noëlle BOURGUET, « Décrire, compter, calculer : the debate over statistics during the
napoleonic period », in KRUGER, DASTON, HEIDELBERGER (dir.),
The Probabilistic Revolution : Volume 1 :
Ideas in History, Cambridge (Mass.), Bradford Books, M.I.T. Press, 1987.
[6]
Sur ce personnage, voir Isabelle LABOULAIS-LESAGE,
Lectures et pratiques de l’espace. L’itinéraire
de Coquebert de Montbret, savant et grand commis de l’État (1755-1831), Paris, Honoré Champion,
1999, et sur son rôle dans les bureaux du ministère de l’Intérieur, Stuart WOOLF, « Contribution à
l’histoire de l