Revue d’histoire moderne et contemporaine
Belin

I.S.B.N.
194 pages

p. 706 à 730
doi: en cours

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Classer, administrer

no 47-4 2000/4

2000 Revue d'Histoire Moderne et Contemporaine Classer, administrer

Surveiller et décrire : l’enquete des préfets sur les migrations périodiques, 1807-1812

Vincent Denis Université de Paris I Panthéon-Sorbonne, Centre de Recherches en Histoire Moderne 17, rue de la Sorbonne, 75005 Paris.
Sur les directives du Bureau de la Statistique du Ministère de l’Intérieur, les préfets de l’Empire napoléonien ont réalisé une enquête statistique sur les migrations d’ouvriers, entre 1807 et 1813. Cet exemple permet de voir comment se transforme et s’élabore une science administrative de la description et du dénombrement, tandis que les représentations de la société française sont en pleine mutation, à la suite de la Révolution française. La diversité des pratiques statistiques et des nouvelles nomenclatures montre comment s’institutionnalisent les techniques administratives et leurs formes de classement. L’étude des rapports des préfets révèle les modèles explicatifs mis en œuvre pour analyser les migrations. L’enquête statistique est ainsi un reflet de la vision de la société propre aux administrateurs napoléoniens. From 1807 to 1813 Napoleon’s préfets conducted a statistical survey, ordered by the Ministère de l’Intérieur’s Bureau of Statistics, on migration of workers in the French Empire, This example shows how, along with shifting representations of French society and its various social groups, an administrative science of describing and cataloguing was gradually mutating and developing, after the French Revolution. Beyond the variety of statistical procedures and new nomenclatures, one can see how administrative techniques and new ways of classifying were institutionnalized. Analysis of the statistical reports reveals the patterns of exegesis used by préfets to survey migration. Eventually, this statistical survey would come to reflect their own conception of society.
L’enquête sur les migrations périodiques d’ouvriers est aujourd’hui une source classique, bien connue des historiens [1]. Lancée par le Bureau de la Statistique du Ministère de l’Intérieur en 1806, elle s’inscrit dans le grand mouvement d’inventaire et de mesure du territoire français dont les origines remontent à l’Ancien Régime, qui débute dès la fin de la Révolution lorsque le gouvernement, les savants et les administrateurs, s’appuyant sur le réseau des notables et des érudits locaux, entreprennent de bâtir ensemble une « Statistique générale de la France » [2]. Ce projet de rendre la nation transparente à elle-même avait été rendu possible sous le Directoire et le Consulat par la présence au sommet de l’État d’une génération d’administrateurs éclairés, héritiers des Lumières, comme François de Neufchâteau et Chaptal, ministres de l’Intérieur. Il perdure encore pendant quelques années après la proclamation de l’Empire et malgré l’infléchissement autoritaire du régime. Le chef du Bureau de la Statistique du Ministère de l’Intérieur sous l’Empire, Coquebert de Montbret, spécialiste d’économie et d’agriculture, mais aussi polyglotte et érudit, reste fidèle à cette tradition encyclopédique. S’il a renoncé aux mémoires départementaux, il se propose de réaliser une statistique générale de la France à partir de grandes enquêtes sectorielles, auxquelles appartient probablement l’enquête sur les migrations périodiques.
Notre propos n’est pas ici d’étudier les résultats de cette source classique, ce qui a été déjà réalisé par d’autres, ni d’en critiquer les défauts [3]. Par ses contradictions, ses hésitations, ses zones d’ombres, l’enquête des préfets sur les migrations périodiques, s’étendant de 1807 à 1813, montre « des choses en train de se faire, avant leur durcissement, néanmoins jamais achevé », comme l’explique Alain Desrosières à propos de la statistique régionale [4]. Au cours de cette période, où se joue l’unification de la France et de son territoire, où les anciens codes, les classifications séculaires ont disparu, sans que d’autres soient encore venus les remplacer, les pratiques statistiques élaborent à tâtons de nouvelles formes de classement et d’objectivation. C’est ce processus heurté et complexe que nous livre la statistique des préfets.
Autant que sur les populations observées, les auteurs de cette enquête nous renseignent sur eux-mêmes. On peut dès lors s’attacher à étudier les cadres épistémologiques de l’enquête, mais aussi les modèles explicatifs et descriptifs implicites mis en œuvre par les enquêteurs, dans leur tentative de rendre compte de la mobilité singulière des populations de l’Empire. On s’attachera à montrer la diversité des pratiques statistiques mises en œuvre par les préfets chargés de collecter les données. Au-delà enfin du recensement des migrants, les fonctionnaires se risquent souvent à des explications sur la mobilité, ses aspects et ses causes, et se muent en observateurs du social.
L’enquête est alors un témoignage sur leur vision de la société et des mécanismes qui la régissent.
 
LA DIVERSITÉ DES PRATIQUES STATISTIQUES
 
 
Commencée en 1807, close seulement en 1813, la collecte des rapports des préfets aura duré en tout près de six années. Lancée un an à peine après le coup d’arrêt brutal donné à la statistique départementale, puis achevée à la fin de l’Empire, pendant une période où l’utilitarisme et le culte des nombres prévalaient chez les statisticiens du Ministère de l’Intérieur, l’enquête constitue un témoignage exceptionnel sur l’évolution des méthodes statistiques et du regard qu’une société porte sur elle même [5]. Elle reflète également, par l’hétérogénéité même des pratiques descriptives qui la constituent, les hésitations méthodologiques des enquêteurs. Hésitations multiples, entre la notice et le tableau, anciennes et nouvelles nomenclatures, catégories homogènes et particularismes locaux, référence à l’année courante ou construction d’une moyenne.
Décrire ou compter ?
La nomination de Coquebert de Montbret en avril 1806 était survenue à l’issue d’une crise grave au sein du Bureau de la statistique [6]. Rappelons ses enjeux, tout à la fois politiques et épistémologiques. Elle avait opposé l’ancien adjoint de Chaptal, directeur du Bureau en exercice, le littérateur Alexandre de Ferrière, et Emmanuel Duvillard, employé au Ministère et spécialiste du calcul des probabilités. Duvillard proposait de transformer la statistique en véritable instrument de gouvernement, grâce aux mathématiques. Il avait violemment attaqué Ferrière, partisan des enquêtes descriptives menées selon le canevas en vigueur depuis le Consulat. Le conflit avait été résolu par la nomination de Coquebert, après la démission de Ferrière et le renvoi de Duvillard. Dans quelle direction se sont alors orientées les pratiques statistiques ? L’enquête sur les migrations périodiques témoigne des hésitations des enquêteurs entre quantification et description.
Il est vrai que le questionnaire envoyé aux préfets par Coquebert était ambigu sur le problème de la forme de l’enquête. Les questions portaient sur :
  1. le nombre d’ouvriers immigrant ou émigrant,
  2. leur origine géographique ou leur destination,
  3. « l’époque » (sans autre précision) de leur mouvement,
  4. les travaux auxquels ils se livrent,
  5. les sommes qu’ils rapportent chez eux.
Soit au total deux questions nécessitant un simple dénombrement (le nombre d’ouvriers, leurs revenus), puis des lieux, des dates, des nomenclatures. L’enquête appelle donc plutôt des renseignements brefs, certaines données quantitatives, et s’éloigne a priori de la tradition de description qui prévalait depuis le Directoire et le Consulat : on s’achemine vers un recensement. Cependant, le questionnaire laisse en suspens la forme que doit prendre la présentation des renseignements collectés : au préfet d’organiser comme bon lui semble son rapport. A l’inverse de ce qui se faisait alors à la même époque pour d’autres enquêtes, comme celle qui portait sur les levées de conscription et les motifs d’exemption par exemple, aucun modèle de tableau n’a été prescrit par le Bureau de la Statistique [7]. De surcroît, l’avantdernière question, qui porte sur « les travaux » auxquels les ouvriers se livrent, ouvre la voie à ces descriptions qui semblaient bannies : en se refusant à classer les hommes en catégories définies par une profession, et en se bornant au vague critère de l’activité, le questionnaire laisse les enquêteurs soucieux d’exhaustivité et de précision libres de décrire abondamment les « travaux » lorsqu’ils le jugeront utile. De fait, avec la liberté formelle laissée aux préfets, une certaine diversité règne dans leurs rapports. Chacun d’eux peut être composé d’un à trois types de documents : en premier lieu, une lettre du préfet au ministre de l’Intérieur (présente dans tous les rapports), l’informant qu’il s’est acquitté de sa tâche; les renseignements demandés peuvent être contenus dans cette lettre, ou portés sur un document à part; un ou deux tableaux peuvent être joints, avec les données demandées classées en ligne et en colonnes; enfin, le rapport peut contenir éventuellement une pièce annexe, rédigée par un collaborateur du préfet (sous-préfet, notable). Ce dernier type de documents, caractérisé par une forte cohérence, et faisant le point sur un problème particulier, sert en fait à attirer l’attention de Paris, à convaincre plutôt qu’à informer. Dans cette diversité formelle, quelles sont les parts respectives de la quantification et de la description ?
Près de 70 rapports, soit environ les deux tiers, se bornent à fournir un exposé linéaire des renseignements demandés. Plusieurs types de plans ont été adoptés. Le compte-rendu est cependant toujours partagé en deux grandes parties, émigration et immigration, de longueur variable selon l’importance des mouvements migratoires dans le département observé. Chacune d’elle est à son tour décomposée, l’analyse des migrations se faisant soit par arrondissement, soit par catégorie de « travaux ». Pour chaque circonscription (arrondissement, canton, commune parfois) le préfet répond aux questions posées. Linéaires, littéraires parfois, ces exposés tirent l’enquête du côté des mémoires départementaux. L’énumération successive des cantons ou des catégories de migrants se prête admirablement à des descriptions précises, à des notations ethnographiques parfois, à des explications détaillées sur les facteurs d’un type de mobilité, sur les problèmes spécifiques d’un canton, d’une ville, d’un « pays » ou d’une profession. En définitive, la forme choisie permet le recensement et l’exposé de tous les particularismes, l’accumulation des détails et des singularités. Le compte-rendu permet ce glissement à la surface des choses, ce passage de proche en proche, ces formes de classement et de comparaison héritées des naturalistes des Lumières qu’affectionnent les enquêteurs. Le phénomène à observer est fractionné par le regard des statisticiens en une multitude d’éléments irréductiblement particuliers, qu’il importe alors de décrire pour les individualiser et les différencier les uns des autres.
Aussi, malgré la présence d’informations quantifiées, ces rapports ménagent une large place à la « littérature » vilipendée par Duvillard : c’est la preuve que la tradition de description héritée du Directoire et du Consulat a encore de beaux jours devant elle.
Inversement, on ne compte que trente préfets à s’être contentés de tableaux pour présenter leurs données, soit un quart du total des rapports.
Ces documents, combinant données et variables en lignes et en colonnes, permettent en un seul coup d’œil d’apprécier la situation du phénomène, dans une aire géographique donnée ou pour une catégorie de migrants. En l’absence de modèle prescrit par le Bureau de la Statistique, une certaine diversité règne parmi les travaux des préfets. Le type le plus répandu (plus de vingt rapports l’ont adopté) dispose les arrondissements et les cantons en ligne, et en colonne les rubriques comme le nombre de migrants, l’époque de la migration, le montant des revenus. On retrouve en fait, sous une forme plus synthétique, le découpage de certains rapports, analysant le phénomène migratoire à travers le canevas de la géographie administrative du département. N’y aurait-il alors point de différence essentielle entre ces comptesrendus linéaires et ces tableaux ? Pourtant l’aspect synthétique pris par les données et le privilège donné à la quantification et aux nomenclatures constituent déjà des ruptures avec la tradition de la statistique descriptive.
Surtout, la disposition des rubriques en colonnes, parce qu’elle présuppose l’homogénéité des catégories statistiques à travers tout le département et audelà de ses clivages géographiques, parce que, ce faisant, elle tend à créer et à construire équivalences et comparaisons, fait pencher résolument ces tableaux du côté de la modernité statistique. Une variante particulièrement élaborée de ce modèle consiste à disposer en ligne les professions : il est alors possible de comparer au sein d’un canton la part des différentes catégories de migrants, et de voir la distribution de chaque profession parmi les cantons. L’espace social devient alors parfaitement lisible, transparent, contrôlable. La visualisation des mouvements d’ensemble et la comparaison d’une même catégorie d’une aire géographique à une autre passent par la construction de tableaux.
Toutefois, le non-quantitatif et les particularismes ne sont pas a priori exclus de cet espace d’équivalence : on trouve toujours en marge du tableau une rubrique « observations ». Elle fait la part belle aux remarques et aux singularités. Ainsi précise-t-on les tâches auxquelles se livrent les « ouvriers pour les travaux des champs »: « ils sont occupés à l’échardonnage, aux travaux de la vigne et des jardins »; « ce sont des femmes », ajoute-t-on [8].
Aussitôt que la rubrique semble trop générale, la case des observations vient nuancer, préciser, individualiser. Les observations tendent ainsi à inclure dans le rapport l’irréductiblement particulier qui échappe aux catégories homogènes, mais toujours en marge : comme si les préfets avaient senti la différence radicale entre le tableau, qui ramène le particulier sous le général, et ces « observations » qui sont autant d’éléments inassimilables par lui.
Néanmoins, le tableau semble ne pas pouvoir être lu sans ces spécifications.
Le particulier reste indissociable du général. Les auteurs des tableaux conçoivent vraisemblablement leurs « observations » comme un commentaire des données. Le tableau coexiste avec le texte, et le passage de l’un à l’autre doit être fréquent et aisé. Il reste toujours possible, même dans les rapports les plus élaborés en matière de quantification et d’homogénéité. D’ailleurs, d’une façon très significative, quatorze préfets ont utilisé conjointement le compterendu et le tableau pour répondre aux questions de Coquebert de Montbret :
preuve, s’il en est, que le conflit entre le chiffre et la description, le quantitatif et le qualitatif, le général et le particulier, est loin d’être tranché, et que les hésitations perdurent.
Les nomenclatures
En matière de nomenclatures, une étonnante diversité préside aux rapports des préfets : « voyageurs étrangers qui viennent travailler périodiquement chaque année » [9], « ouvriers pérégrinaux », compagnons... En l’absence du questionnaire original, afin de déterminer la liberté de manœuvre accordée aux enquêteurs, il faut se reporter aux prescriptions de Montbret, telles qu’elles sont mentionnées dans une lettre citée dans son rapport par le préfet du Cher [10]. Selon ce document, l’enquête porte sur les « individus qui sont dans l’usage de venir chaque année... pour travailler ». La terminologie n’est pas au départ très rigoureuse, mais elle délimite assez précisément le champ d’observation des préfets : les migrations du travail, avec pour critère leur périodicité. Les auteurs des rapports hésitent néanmoins à inclure ou à exclure certains groupes. En premier lieu, il existe de longue date un genre de migrations du travail particulier, qui a attiré l’attention et la surveillance des autorités : le « tour de France » des ouvriers compagnons, qui vont de ville en ville parfaire leur formation. Il ne s’agit pas d’un mouvement périodique, aussi il peut sembler surprenant de le voir figurer dans certains rapports. Le préfet des Bouches-du-Rhône justifie ainsi son omission : « La classe des ouvriers qui s’occupent des arts mécaniques, qu’on désigne sous le nom d’artisans, se compose, comme dans toute la France, d’étrangers qui voyagent pour apprendre leur métier; mais ils ne peuvent être compris dans les renseignements demandés par Votre Excellence ». Les scrupules des préfets témoignent du caractère problématique de cette catégorie de migrants. Le préfet de l’Aveyron les mentionne dans son rapport : « Ce département fournit un autre genre d’émigration, mais comme ils ne sont pas périodiques (sic), je n’ai pas cru devoir les comprendre dans mon tableau ».
Cependant, il recense les compagnons et les fait figurer à part sur son rapport. Le préfet de l’Ain va jusqu’à les mettre en tête de son compterendu : « En général, l’usage des ouvriers de toutes les professions est d’entreprendre, une année ou deux après l’expiration du temps de l’apprentissage, ce qu’ils appellent leur tour [11] ». Comment expliquer ces hésitations ? Dans le département de l’Ain, le phénomène a manifestement trop d’ampleur pour que le préfet l’ignore. Ailleurs, ces migrations sont vraisemblablement plus diffuses, et par conséquent plus difficilement repérables. Mais dans les palinodies des préfets qui les omettent, dans le soin que certains enquêteurs apportent à les recenser, il faut voir la méfiance que continue à susciter chez les administrateurs les migrations mêmes non périodiques des membres des sociétés compagnonniques. Et pour des préfets comme celui du département de l’Ain ou des Deux-Nèthes, les impératifs de la surveillance passent avant les prescriptions méthodologiques des statisticiens. Mais à côté de ces rares occurrences, l’immense majorité des rapports ignore purement et simplement les compagnons du tour de France : les préfets négligent délibérément voire explicitement un phénomène général, pour se consacrer à la description des singularités de leur département.
A l’instar de ce qui s’était produit lors de la rédaction des mémoires statistiques départementaux, les enquêteurs mus par une véritable passion de l’exhaustivité veillent à ne passer sous silence aucune particularité de leur circonscription. Le préfet des Deux-Nèthes, après avoir décrit les migrations des compagnons du tour de France, analyse la curieuse immigration qui fait vivre les habitants du canton de Ghiel : l’accueil des « insensés », employés dans les fermes par les autochtones. Le préfet du Trasimène, quant à lui, fait part à Coquebert de Montbret des pélerinages massifs que connaît dans son département la ville d’Assise. Il ne s’agit plus de migrations du travail, et il faut vraisemblablement y voir le souci chez les enquêteurs de ne rien omettre, au risque de déborder des limites fixées par le Bureau de la Statistique. La Statistique générale de la France avait érigé en principe souverain le recensement exhaustif des particularismes locaux, pour que le gouvernement les connaisse et les abolisse. Chaque préfet devait recueillir tous les éléments qui échappaient aux catégories élaborées à Paris, en sus des informations qui s’intégraient dans le cadre d’enquête prescrit par Chaptal. C’est une démarche analogue, marquée par l’attention aigüe et curieuse de Montbret aux usages locaux et à la diversité de l’Empire, qui est à l’œuvre dans la plupart des rapports sur les migrations périodiques.
Certains enquêteurs poussent même leur passion pour les singularités jusqu’au refus de recenser certaines catégories de migrants, parce qu’elles existent dans d’autres départements : « Il ne vous aura pas échappé, Monseigneur, que je n’ai parlé ni des ramoneurs qui descendent des montagnes de Savoie, ni des chaudronniers qui nous viennent de l’Auvergne et de Naples, non plus que des habitants de la vallée de Barcelonette et du département des Hautes-Alpes... Il m’a semblé d’autant plus inutile d’entrer dans des détails à cet égard, que cette espèce particulière d’émigrants est comme partout, comme elle l’est ici », explique le préfet de la Drôme. Le principe même de la statistique moderne, l’homogénéité des catégories, est nié, de fait.
Dès lors, toute vision globale et homogène du phénomène des migrations temporaires est impossible. La propension à énumérer les particularismes, à multiplier les remarques, les nuances qui font que chaque canton a une situation irréductiblement singulière, est accentuée par l’absence de cadre de classement, le flou de la terminologie statistique. Pour des usagers modernes de la statistique, comme les historiens de la population et les démographes par exemple, voilà autant de défauts qui rendent inutilisables les données collectées par les préfets. Pour un esprit comme Coquebert de Montbret, soucieux de recenser toute la diversité du phénomène, au risque de réduire l’enquête à une mosaïque de rapports et de situations, voilà au contraire la qualité et la richesse de l’enquête. Il est vraisemblable que cette absence de prescriptions rigoureuses ait même été voulue par Coquebert pour encourager les préfets à inclure dans leur rapport le maximum d’informations. On peut en juger à l’aune des lettres de remerciements adressées aux auteurs des rapports les plus originaux et les plus détaillés, comme ceux de l’Ain ou du Cantal. Le corollaire de ce privilège accordé au singulier, c’est l’anarchie taxinomique.
Les enquêteurs découpent le réel à leur gré : aucun ordre précis ne préside à l’organisation de leur rapport, et cette anarchie aboutit à de saisissantes juxtapositions de catégories. Le rapport des Hautes-Alpes, par exemple, énumère ainsi pêle-mêle instituteurs, colporteurs, peigneurs de chanvre, bergers, cultivateurs, marchands de fromage, mégissiers, charcutiers, aiguiseurs, voituriers, joueurs de vielle, montreurs de lanterne magique et porteurs de marmottes. Aucune distinction, aucune hiérarchie n’est tracée entre les travailleurs indépendants et les salariés, entre artisanat, agriculture et commerce. Les rapports multiplient les divisions, les catégories pour mieux faire sentir le caractère singulier de leur circonscription. Mais cette « passion taxinomique » [12] va de pair avec des rapprochements hâtifs, des distinctions incomplètes : ainsi le rapport des Hautes-Alpes se conclut-il par une rubrique de « professions diverses ». On y trouve des métiers dont les représentants sont trop peu nombreux, comme les « chasseurs de vipères », mais aussi et surtout des groupes difficiles à individualiser. Les regroupements massifs d’hommes sans profession déterminée, sans spécialité, donnent lieu à des subdivisions répétées selon les tâches auxquelles ils se livrent. Nombreux sont les humbles migrants, hommes de peu et hommes de peine, sans compétence particulière, vendant leur force de travail au plus offrant, accomplissant les travaux les plus pénibles. C’est le critère de l’activité et non de la profession qui détermine leur classement : citons les « creuseurs de fossés de Lamballe » en Ille-et-Vilaine, ceux qui viennent « pour faire le foin », « pour faire des tuiles et des briques » dans l’Ems-Occidental. Ce sont avant tout la pratique d’une tâche particulière et le « métier », défini par un savoirfaire, l’adhésion à une culture commune et le partage d’un certain mode de vie qui caractérisent le migrant. Au total, en cette première décennie du XIXe siècle, les anciens codes des métiers, hérités de l’Ancien Régime, régissent encore les classifications des enquêteurs. Rares sont les rapports qui distinguent les « maîtres » des « compagnons » et des « apprentis », esquissant la hiérarchie moderne qui oppose le patron et le salarié. La véritable coupure passe encore entre les « ouvriers », détenteurs d’un savoir-faire, et les « journaliers » sans qualification : distinction la plus courante, sur le critère de l’apprentissage et de l’appartenance à une communauté.
Ainsi, parce que sa forme délibérément ouverte se prête à l’accumulation des descriptions, mais aussi au recensement des particularismes, l’enquête sur les migrations périodiques aboutit à une extraordinaire mosaïque des métiers et des travaux, indistinctement mélangés. Cette hétérogénéité fondatrice rend difficile voire impossible toute comparaison, tant la désignation des nomenclatures, leur délimitation, en un mot leur définition varie d’un département à l’autre, et souvent d’un canton à l’autre. Les préfets ont construit un puzzle départemental plutôt qu’une vision nationale des migrations. L’homogénéité de l’enquête semble avoir été irrémédiablement compromise par la fidélité des enquêteurs aux méthodes d’investigation antérieures, mais aussi par l’intérêt de Coquebert de Montbret pour la diversité des départements de la France impériale. Il n’est d’ailleurs pas certain que les statisticiens aient voulu à l’origine avoir une image nationale du phénomène des migrations temporaires : concentrée sur quelques départements au départ, l’enquête n’a été étendue que tardivement à tout le territoire. Cet étalement dans le temps n’a pas peu contribué à ruiner son homogénéité, et à limiter la valeur de référence qu’elle voulait constituer.
Un rapport au temps contrasté
L’objectif principal des enquêtes statistiques du Consulat et même du début de l’Empire était d’établir des régularités, de dresser un étalon du phénomène décrit, une image du territoire au moment de sa prise en main par un nouveau régime. Jean-Claude Perrot, au terme de son étude sur « l’âge d’or de la statistique départementale », a montré comment la démission de Chaptal coïncidait avec la fin de cette ambition encyclopédique, et avec la mise en place d’un système de rapports périodiques [13]. Les deux tendances ne sont pourtant pas antagonistes : les rapports périodiques constituent seulement la mise à jour des indices dont la base origine a été fixée par les grands projets d’inventaire du territoire lancés par Chaptal essentiellement.
Dans ce contexte, l’action de Montbret apparaît comme un prolongement de l’œuvre entamée sous le Consulat, un retour à cette volonté de collecter des données qui serviraient de référence pour l’avenir, et dont on mesurerait périodiquement les variations. Les migrations temporaires, dont les flux souterrains représentaient déjà en temps normal un véritable défi pour un régime autoritaire et centralisé comme l’Empire, étaient un objet d’investigation de choix : en cas de crise économique, les masses rurales pouvaient affluer vers les villes, pourvoyeuses de grains et d’assistance. Il était alors d’autant plus utile d’obtenir des informations sur les mouvements temporaires de population « normaux » pour détecter d’éventuels troubles sociaux, et agir avant qu’ils ne menacent la stabilité du régime. Le rapport du département du Stura en montre l’urgence : « L’année 1811 en est une preuve cruelle et bien positive (de la corrélation positive entre disette et émigration), car la perte des récoltes de 1810, et les fléaux qui ont occasionné ou accompagné cette perte, ont forcé une grande quantité d’habitants des montagnes à chercher dans les départements limitrophes et même plus éloignés, des moyens de se nourrir, ainsi que leur malheureuse famille ». Cependant, si Coquebert de Montbret et ses collaborateurs ont jamais caressé un tel projet, ils ont du reconnaître leur échec : le rapport au temps des enquêteurs empêche l’établissement d’une norme quelconque des migrations. La notion de conjoncture en est le premier obstacle.
Les préfets se heurtent en effet à une difficulté de taille : la notion de conjoncture semble avoir complètement échappé aux statisticiens lorsqu’ils ont lancé l’enquête. Pourtant, comment établir une valeur qui serve de référence si aucune date n’est désignée pour constituer une origine temporelle ? Une telle approximation aurait été admissible si toutes les données avaient été collectées la même année. Or l’enquête est lancée en 1807, puis étendue progressivement jusqu’en 1812 : soit près de cinq années différentes, au cours desquelles la situation économique, facteur essentiel de la mobilité, n’a pas manqué d’évoluer. Les statisticiens présupposent une rigidité des structures socio-économiques parfaitement erronée. Les préfets ne se privent pas de leur rappeler la dégradation de la conjoncture économique, l’asphyxie des marchés, la pénurie de main-d’œuvre, l’interruption des mouvements de population à cause des hostilités en Espagne. Pour les enquêteurs, qui doivent impérativement fournir des données au ministère, quelle année choisir ? Plusieurs types de solution ont été adoptés. Le plus simple consistait à prendre l’année en cours, appelée aussi « année courante ». La majorité des préfets s’en est contentée [14], et rares sont ceux qui se sont préoccupés de nuancer la valeur de référence qu’ils attribuent implicitement à l’année choisie. Certains ont conscience du caractère exceptionnel de la situation économique, en raison de la politique extérieure du régime impérial. Les préfets des départements maritimes, qui constituent la façade maritime de l’Empire, sont les premiers à s’en inquiéter. A Brême, « le nombre des ouvriers qui se dirigent vers la Hollande et l’Ostfriese a diminué considérablement depuis plusieurs années, le blocus des ports de cette partie de l’Empire et la diminution du commerce extérieur, en retenant les habitants chez eux, est cause qu’ils se livrent davantage aux travaux de l’agriculture » écrit le préfet des Bouches-du-Weser. Même remarque dans les rapports des BouchesduRhône, l’Hérault, la Gironde : « Une grande partie de nos ouvriers sont repartis dans leurs communes reprendre leurs premières occupations ». La guerre en Espagne tarit le flux des émigrants venus des Pyrénées françaises et de leur piémont : « Les montagnards qui allaient en Espagne et qui depuis les derniers événements ont suspendu leur émigration qu’ils commencent maintenant à reprendre (...) étaient au nombre de douze cents » [15]. On voit cependant à quelles contorsions cette méthode oblige les préfets puis les statisticiens à se plier.
Plus complexe, la seconde solution consiste à donner une évaluation approchée. Elle revient à créer une véritable valeur de référence, calculée pour ce que les préfets appellent « l’année commune ». L’enquêteur fixe une moyenne pour une année normale, dont il avoue le caractère approximatif et grossier : « Je n’ai pu recueillir (...) que des données approximatives, parce que dans les quatre arrondissements où les émigrations ont lieu, le nombre en varie beaucoup selon les circonstances, et qu’elles s’effectuent dans une proportion très différente relativement à la population » [16]. Certains justifient cette attitude par un souci (fort louable) d’homogénéité, pour permettre une comparaison entre les différents départements : « J’ai pensé que vous désiriez des renseignements établis sur des termes moyens calculés d’après un certain nombre d’années. C’est dans cette opinion que le tableau no 2 a été rédigé, et ses résultats, quoique seulement approximatifs, me paraissent propres à être utilement employés par Votre Excellence dans le travail général dont elle s’occupe sur cet objet » [17]. « Travail général »: on voit ici les divisions qui règnent au sein même des enquêteurs, dont certains penchent du côté de la modernité statistique et des constructions d’indices et de catégories homogènes. Comme souvent, hésitant entre tradition et innovation, les rapports choisissent une voie moyenne. On a déjà remarqué ce trait pour la querelle entre « comptables » et « littérateurs », certains préfets ayant employé conjointement tableaux et comptes-rendus. Ici, la « troisième voie », entre choix de l’année courante et établissement d’une « année commune », consiste à juxtaposer les références brutes à plusieurs années, en laissant choisir les statisticiens. Dans le rapport du département de l’Orne, le préfet donne les chiffres pour 1789, l’an IX (1801) et 1808 (année courante) : un choix lourd d’implications.
L’année 1789 et plus généralement la Révolution restent les références essentielles. Il est frappant de voir combien les administrateurs ont la mémoire courte, en l’absence d’informations statistiques régulières. Trois époques semblent rythmer la respiration des mouvements migratoires : la période pré-révolutionnaire, la Révolution, l’Empire et la guerre. L’époque qui s’arrête avec l’année 1789 renvoie chez les enquêteurs à une ère globalement heureuse, un véritable âge d’or : dans les rapports du Cantal, des Hautes-Alpes, on a presque affaire à un discours mythique, l’emploi de l’imparfait induisant une douce immuabilité. Cette vision abonde dans le sens des tenants de « l’histoire immobile » et d’une permanence des structures des sociétés rurales. La tourmente révolutionnaire demeure une référence obligée, pour dater et expliquer les turpitudes morales des migrants. L’Empire, avec son corollaire, la guerre, et les levées de conscrits, le blocus continental, la crise économique, constitue une troisième époque, contemporaine ou toute proche. La datation du retournement de la conjoncture reste extrêmement grossière : « avant la révolution de l’Espagne », « lorsque la communication avec la Sardaigne était libre » [18]. « L’émigration de la classe ouvrière est d’un usage immémorial dans ce pays et la Révolution ne paraît pas avoir apporté de changement à cet égard, si l’on ne considère que la masse totale des émigrants; mais elle paraît avoir changé les proportions. Ainsi, par exemple, l’émigration est aujourd’hui beaucoup plus considérable dans le canton de La Souterraine ». Voilà la naissance difficile de la notion de conjoncture. Au total, même si les préfets les plus attentifs nuancent leurs rapports, cette légèreté vis-à-vis du problème du temps ruine toute prétention de l’enquête à vouloir donner une image globale du phénomène.
L’hétérogénéité des rapports et la diversité des pratiques statistiques sont indéniables. Alors, avec cette disparité chronologique, comment comparer les données ? Avec la prolifération des catégories et des particularismes, comment construire des équivalences ? De nombreux préfets, en affinant la présentation des données, en échafaudant des tableaux parfois sophistiqués, en tenant compte des variations de la conjoncture ou du mouvement général de la population, montrent une volonté réelle de modernisation et de rationalisation. Cependant, les pratiques et les habitudes héritées de la « Statistique générale de la France » demeurent encore nombreuses chez les enquêteurs.
Le Bureau de la Statistique ne fait d’ailleurs rien pour les brider : mieux, il les encourage. L’enquête, à ce titre, reflète admirablement les contradictions et les atermoiements des statisticiens : se voulant générale, elle exagère les particularismes; supposant les structures de la société immuables, elle bute sur l’obstacle de la conjoncture; réalisée dans une optique quantitative, elle est paradoxalement riche de ses descriptions. Les préfets se transforment pour l’occasion en observateurs du social.
 
LES PRÉFETS OBSERVATEURS DU SOCIAL
 
 
Les préfets dessinent une France imaginaire, avec ses migrants, mais aussi son économie, ses métiers, ses ethnies, leurs coutumes et leurs modes de vie. L’enquête reflète alors la vision du social propre aux administrateurs : il s’agit d’en dégager l’impensé, les cadres conceptuels et cognitifs qui la régissent. L’observation de l’homme s’enracine encore dans la description de ses rapports avec son milieu : on verra comment les préfets, lorsqu’ils analysent la mobilité, parviennent à sortir pourtant du cadre contraignant des seules explications naturelles. Enfin, si l’observation des ouvriers n’échappe pas aux préjugés sociaux et culturels, ne devine-t-on pas une certaine curiosité ethnographique derrière les descriptions détaillées et les notations érudites de certains rapports ?
La permanence du modèle topographique et climatique
La topographie constituait un outil explicatif de choix pour les préfets qui enquêtaient sur les migrations temporaires. Ce recours à des phénomènes naturels pour comprendre l’homme a été brillamment étudié par Marie-Noëlle Bourguet pour la statistique départementale : « L’homme, être naturel, est le produit d’un milieu; son explication et son histoire sont à trouver dans une écologie » [19]. Cette hypothèse, venue d’Hippocrate, a traversé le XVIIe et le XVIIIe siècle. Elle est devenue la vulgate du corps médical pour l’étude des maladies : les médecins des Lumières se font fort de connaître les maux d’un homme en observant son environnement. Maladies et difformités obéissent à des phénomènes naturels dont les plus déterminants sont la température, la nature du sol, l’agitation et l’humidité de l’air. La Société Royale de Médecine avait lancé en 1776 une vaste enquête de « topographie médicale » pour réaliser une cartographie générale, topographique, climatique et pathologique de la France. Après la Révolution, les préfets avaient repris à leur compte le projet et la méthode des médecins, en réalisant les mémoires départementaux de la « Statistique Générale de la France ». Cette fois, ce n’était plus seulement de la pathologie, mais de « l’homme tout entier, physique et moral », dont les enquêteurs devaient tout déduire à partir de la topographie : « entreprise ambitieuse donc, qui conserve la grille topographique forgée par le savoir médical des Lumières, en lui donnant le statut impérialiste d’explication en dernière instance » [20]. Les mémoires départementaux, élargissant la logique néo-hippocratique de la médecine à tous les aspects de la vie humaine, physiques, moraux et même sociaux, forment alors un système, dont l’observation des lieux et du climat forme la base : de la description du sol, le statisticien pourra classer tous les faits dans l’ordre de leur génération. Pour articuler un exposé sur les migrations, phénomène à la convergence du climat, du sol, et des activités humaines, la topographie et le climat constituent un instrument idéal, à la fois cadre de présentation et facteur d’explication.
Modèle triomphant des mémoires départementaux, la topographie ne connaît pourtant pas le succès qu’on aurait pu espérer dans l’enquête sur les migrations périodiques. On assiste plutôt à une dissémination de la topographie et du climat dans le moule du cadre administratif. Rares sont en effet les rapports qui obéissent véritablement au schéma hérité de la « topographie médicale » des Lumières : un seul s’y conforme, sur plus de cent. La « notice sur les émigrations et immigrations » réalisés par le préfet du Cantal commence par un exposé liminaire sur le relief et le climat du département.
« Le département du Cantal est généralement montueux, les hivers y sont longs et rigoureux »: partant de considérations assez générales, lorsqu’il se place au niveau du cadre départemental, il introduit ensuite une série de distinctions sur une base topographique et climatique. Voici la division du département :
  1. Les hautes montagnes qui occupent le centre du département et dont les sommités sont ordinairement couvertes de neige pendant six mois de l’année, on n’y trouve d’habitations que dans les vallées. Les cultures en grain y sont rares et peu étendues, les pâturages et les près en sont le seul produit.
  2. A mesure qu’on s’éloigne des hautes montagnes, les vallées s’élargissent, les plateaux qui les séparent deviennent accessibles et habitables pendant l’hiver, les cultures s’étendent et se multiplient, les habitations sont plus groupées. Cependant les hivers sont encore longs et les neiges abondantes quoiqu’elles se fondent plusieurs fois par intervalles.
  3. seconde partie sur une largeur de deux à trois miriamètres forme une zone autour de la première.
  4. Au sud à l’est et à l’ouest de cette zone et jusques aux extrémités du département la température est plus douce, les neiges peu durables interuptent (sic) moins les travaux, les arbres à fruit et le chataignier y sont communs; mais à peine voit-on quelques vignes, seulement aux extrémités frontières; dans les cantons de Maurs, Montsalvy et Massiac.
On aura remarqué la rudesse décroissante des conditions naturelles, qui commande la division du département. La suite de la notice reprend ce plan, comme l’explique l’auteur du rapport :
Il résulte naturellement de la différence bien marquée de ces trois parties du
département, que les émigrations périodiques d’un grand nombre de leurs habitants
pendant l’hiver sont en quelque sorte nécessaires dans la première partie, qu’elles
peuvent être utiles dans la seconde et qu’elles présentent plus d’inconvénients que
d’avantages dans la troisième.
Voilà pourquoi on peut parler d’un véritable paradigme de la topographie médicale : l’ordre naturel des choses, la disposition du relief et la nature du climat président à l’analyse du phénomène migratoire.
Cependant, le rapport du préfet du Cantal, bel exemple d’utilisation du cadre topographique et climatique, constitue une exception au sein de l’enquête sur les migrations périodiques. Dans les autres rapports, il faut chercher une inclusion de ces éléments sous d’autres formes, superposées en fait aux divisions administratives. Le rapport du préfet du département de l’Arno offre un exemple caractéristique de cet abandon du cadre topographique, au profit du cadre administratif, sans exclure pourtant les facteurs naturels.
L’exposé sur les migrations périodiques est divisé en deux grandes parties (émigration et immigration). Pour chacune d’entre elles, le plan suit le découpage administratif du département, présentant les arrondissements du point de vue des migrations. La topographie et le climat ne sont pourtant pas oubliés : en vertu du principe selon lequel « les habitants des montagnes sont ceux qui émigrent le plus généralement », le préfet de l’Arno ne manque pas d’expliquer les variations de l’émigration d’un arrondissement à l’autre.
Ainsi, « c’est pour cette raison que l’arrondissement de Pistoie dont les troisquarts de la surface sont couverts de montagnes fournit le plus grand nombre d’émigrants ». En revanche, l’arrondissement de Florence, « n’ayant que très peu de montagnes, et sa population, d’ailleurs très considérables, se trouvant agglomérée, pour ainsi dire dans la vallée et dans les plaines, n’a nullement besoin d’aller chercher du travail dans les contrées lointaines, son territoire lui offre assez de ressources ». On voit comment la topographie reste dotée d’un puissant rôle explicatif, sans pour autant demeurer le découpage déterminant. Les traits climatiques et la nature du sol et du relief servent plutôt à individualiser les cantons et les arrondissements. Les nouvelles divisions rentrent dans les mœurs statistiques, tendant elles aussi à orienter les enquêtes vers plus d’homogénéité. En vertu pourtant de cette prégnance des modèles d’explication naturels, l’observation de l’homme et de ses activités reste largement ancrée dans la description ou l’analyse de ses rapports avec le milieu.
L’économie des préfets : la part du milieu et ses limites
Facteur essentiel de la mobilité, l’économie est souvent présente dans les rapports des préfets. L’enquête nous montre les modèles d’explication en vigueur. Si le rôle dévolu à la part du milieu demeure important, ses prétentions à vouloir expliquer tout en dernière instance butent sur un obstacle de taille : comment interpréter la crise économique que traverse l’Empire, et les variations considérables du volume des migrations ? Les préfets se tournent vers l’homme pour analyser l’économie.
En vertu du modèle topographico-climatique hérité des Lumières, l’explication et l’analyse d’un phénomène humain ne peuvent se concevoir sans envisager la part du milieu. L’homme s’enracine dans un environnement naturel, et l’observateur doit mettre à nu les ressorts complexes de la dialectique qui régit leurs relations et leurs influences réciproques. La mobilité des hommes, pour les préfets, s’explique avant tout par les qualités du sol sur lequel ils vivent, et plus particulièrement les critères de fertilité et de stérilité.
Comme on le voit par exemple pour le rapport du département du Trasimène, ces éléments sont érigés en facteurs d’explication primordiaux : « Beaucoup d’individus émigrent (...) parce que la nature du sol de certaines communes se refuse à la culture ». La « nature du sol » détermine le niveau de la production agricole, puis l’alimentation et les revenus des hommes. Il faut chercher dans les travaux des physiocrates ce primat du sol. Primauté dans l’ordre logique de la production des richesses, puisque la prospérité vient du produit des cultures. Celui-ci, une fois vendu à un prix qui rémunère le fermier, assurera une bonne rente au propriétaire. Leurs dépenses à tous deux donneront du travail à l’artisan [21]. A l’origine des richesses, il y a le sol nourricier, producteur et fertile. Si les hommes vont chercher fortune ailleurs, pour les enquêteurs, c’est avant tout parce que leur terre se refuse à les nourrir. Même si les remarques topographiques et climatiques restent finalement peu nombreuses et souvent allusives dans les rapports, même si le découpage des notices ne correspond pas à un cadre topographique, ces références au milieu naturel gardent pour les préfets un puissant rôle explicatif. Ainsi, dans le rapport du département des Hautes-Alpes, divisé selon les circonscriptions administratives, la situation exceptionnelle de l’arrondissement de Barcelonette est due avant tout, selon le préfet, au sol et au climat : « La rudesse du climat, les neiges et les glaces dont le sol est couvert pendant quatre à cinq mois de l’année et pendant lesquels les travaux agricoles sont interrompus, forcent une partie des habitants à aller chercher leur subsistance ailleurs ». De même, en Haute-Loire, le préfet écrit : « Placé en grande partie sur des montagnes élevées et couvertes de neige pendant six à sept mois de l’année (le milieu) force une grande partie de ses habitants, et surtout les prolétaires, à aller chercher ailleurs du travail et des ressources que le sol et le climat leur refusent ». « Que le sol et le climat leur refusent »: cette expression, qui traduit ce primat des conditions naturelles, revient comme un leitmotiv dans certains rapports. « Les habitants sont obligés de chercher au dehors des ressources que leur refuse l’ingratitude du sol », explique le préfet de la Manche, ainsi que tant d’autres. Tout se passe comme si les efforts de l’homme buttaient irrémédiablement et en dernier ressort sur des conditions naturelles immuables. Corrélat de ce paradigme de la fertilité, le rapport entre l’espace et la population joue lui aussi un rôle explicatif majeur dans les rapports des préfets.
En bons disciples des physiocrates, les enquêteurs sont convaincus que la population n’est pas en soi une richesse : c’est l’espace, c’est-à-dire la terre, qui produit. L’équilibre entre les ressources et la population d’un territoire devient une notion essentielle, en particulier pour comprendre la mobilité, et à terme la contrôler. On le voit pour l’arrondissement de Bielle, dans le département du Sésia : « L’arrondissement ne recueille pas de quoi nourrir sa population pendant six mois, quoique les terres y soient subdivisées et cultivées par des mains actives et laborieuses; il reste donc encore 5/10 de cette population à nourrir ». L’auteur du rapport met clairement en relation la population totale de l’arrondissement avec son milieu, son sol et son climat, pour comparer la capacité de production du territoire avec la population qui l’occupe. Il comptabilise les ressources disponibles sur place grâce à l’artisanat et aux services locaux : « Il reste donc 5/10 de cette population à nourrir; un peu moins de 4 le sont par les moyens de l’industrie intérieure et par les professions libérales ou les fonctions publiques ». Finalement, il résulte un excédent de population par rapport aux ressources disponibles : « Un peu plus du dernier dixième est forcé de se déplacer et de fonder ses ressources sur les divers genres d’industrie qu’il va exercer dans différents départements de l’Empire ». Le déséquilibre engendre l’émigration. Inversement, il existe des conditions objectives qui créent un courant d’immigration : comme il y a un paradigme du « plein » démographique, les préfets mettent en avant des zones déficitaires, des régions de « creux », drainant des courants d’immigration. Ainsi, le département du Gard, explique son préfet, doit-il à l’abondance des cultures, au climat et à ses industries une immigration nombreuse.
A côté de l’espace, un autre facteur de mobilité apparaît, où le climat a la part belle : c’est le temps. En plus de la quantité des ressources agricoles, qui dépendent avant tout du sol, la durée des travaux pendant l’année influe considérablement sur les migrations périodiques, qu’on appelle aussi migrations saisonnières. Dans les départements d’émigration, plus particulièrement dans les zones de montagne, les préfets perçoivent clairement que l’interruption des travaux agricoles pendant les mois d’hiver nourrit une émigration considérable. Le départ des hommes et des femmes valides pendant cette période d’inactivité permet d’une part d’économiser les réserves pour ceux qui restent sur place : la « soudure » sera d’autant moins pénible.
D’autre part, les émigrants peuvent rapporter dans leur famille une partie du numéraire gagné et épargné pendant leur campagne d’hiver. Cette « élasticité » relative de l’économie rurale montagnarde se dégage nettement des rapports des préfets [22]. Dans les départements d’immigration, les enquêteurs notent que c’est la douceur du climat qui permet aux travaux agricoles de se poursuivre tout au long de l’année [23]. Plus encore que l’espace producteur de richesses, c’est le climat pourvoyeur de travail qui apparaît comme le facteur essentiel de la mobilité dans certains départements. C’est pourquoi, dans les enquêtes des préfets, la structure topographique tend à être éclipsée par le climat, après avoir eu son heure de gloire dans les mémoires statistiques départementaux. Mais si la météorologie et la nature du sol suffisent à expliquer la mobilité normale, le caractère exceptionnel de la conjoncture économique met à nu les insuffisances des facteurs naturels : les préfets doivent aller chercher d’autres éléments pour comprendre les évolutions les plus récentes des courants migratoires.
Les facteurs exogènes
Les limites des modèles topographiques et mêmes climatiques apparaissent clairement lorsqu’il s’agit d’expliquer le rôle des villes. Le rapport du préfet de la Manche surimpose aux explications naturelles les activités des villes : or, celles-ci sont indépendantes de la nature du sol et du climat.
Dans l’arrondissement de Valognes, il n’y a point d’émigration, parce que la
population n’y est pas, proportionnellement à l’étendue du territoire, aussi forte que
celle des autres arrondissements, parce que la fertilité du sol y procure plus d’aisance
à la masse des habitants, que le prix ordinaire des journées de travail y est plus élevé, et
que les travaux de Cherbourg offrent une occupation fixe à un grand nombre d’ouvriers,
explique l’auteur du rapport, juxtaposant explications naturelles et facteurs exogènes. Le rôle des villes, capital dans certains départements d’immigration comme celui des Bouches-du-Rhône (Marseille), de la Charente-Inférieure (La Rochelle, Rochefort) ou de la Gironde (Bordeaux), où l’activité des ports nécessite une main-d’œuvre importante, semble souvent greffé artificiellement sur un système explicatif déjà établi. Les besoins en hommes semblent motivés par des activités exogènes comme la marine, signalées de façon allusive dans les rapports. Apparemment, les rapports des préfets sont conformes à l’image de la France des premières décennies du XIXe siècle : un pays massivement rural, au réseau urbain dominé par quelques grandes unités, dominant le « plat pays » ou spécialisées dans une fonction commerciale et portuaire.
La présence ou l’absence de certaines grandes infrastructures est perçue comme un facteur de mobilité par les enquêteurs. Les grands travaux que connaissent certains départements de l’Ouest drainent une immigration inhabituelle dans ces régions. C’est le cas du chantier de Napoléonville, en Vendée, mais aussi des canaux que le gouvernement impérial fait construire entre l’Ille et la Rance. Même si l’on accorde à ces réalisations un rôle seulement « accidentel », c’est-à-dire conjoncturel, dans l’évolution des courants migratoires, on a clairement conscience du poids que l’État peut faire sentir sur la circulation des hommes. Les rapports qui se font l’écho du manque d’infrastructures dans les départements déshérités, les plus touchés par l’émigration parce qu’ils souffrent de sous-développement économique, témoignent eux aussi de cette perception du rôle de l’État dans la régulation de la mobilité. C’est cette France du manque d’équipements, du retard et de l’archaïsme qui nourrit la plus forte émigration : c’est par l’absence d’infrastructures, et des richesses qu’elles induisent, que ces départements voient leur jeunesse s’exiler. Ces arguments complètent les explications naturelles :
L’usage des émigrations tient donc à la nécessité et au peu de fertilité du sol. Cet
usage fait la seule source de richesses d’un pays privé de toute espèce de grands
établissements, qui n’a qu’une manufacture, presque dépourvu de routes et de communi-
cations faciles, et où l’on ne peut s’élever à ces grandes spéculations qui produisent
l’aisance, et qui la répandent dans toutes les classes de la société,
explique le préfet de la Creuse. C’est reconnaître l’absence d’autres ressources qu’agricoles, indépendamment du sol, qui pourraient pallier la faible production locale, et par là montrer l’insuffisance des explications climatiques et topographiques. En définitive, les préfets reconnaissent que la mobilité peut varier : avec la statistique, les migrations périodiques entrent dans l’histoire.
La politique extérieure menée par le régime impérial, c’est-à-dire la guerre avec la Grande-Bretagne, le blocus continental, les hostilités continuelles dans l’Atlantique et la Méditerranée, la répression de l’insurrection espagnole, et les levées de conscrits de plus en plus fréquentes, ne manque pas d’avoir des répercussions sur la situation économique et sociale du pays, et en particulier sur les migrations temporaires.
La guerre sur mer signifie d’abord l’asphyxie ou le déclin des ports français, et de l’activité qu’ils entretenaient : la crise de l’emploi fait refluer les immigrants venus des Pyrénées vers Bordeaux, et du Languedoc, du sillon rhodanien et des vallées alpines vers les ports de la Méditerranée. En mer du Nord, la situation n’est pas plus brillante, comme l’explique le préfet de l’Ems-Oriental : « autrefois lorsque la navigation et le commerce et la navigation étaient en vigueur, l’affluence des étrangers était très considérable; d’autant plus que la compagnie pour la pêche du hareng à Emden (qui par les circonstances actuelles vient de se disssoudre) n’employait pour la plupart que des matelots étrangers ».
La guerre, c’est aussi le tarissement des échanges entre l’Espagne et les vallées du piémont pyrénéen. Une longue tradition d’émigration périodique vers la péninsule ibérique est brusquement mise à mal par l’insurrection. Le préfet de l’Ariège écrit ainsi : « il y dix ans on comptait dans la commune du Bosc environ six cents ouvriers qui partaient, la majeure partie pour l’Espagne (...) rapportant dans leur famille des sommes considérables, mais aujourd’hui ces émigrations ont diminué de beaucoup, et ceux qui s’y livrent ont à peine de quoi faire subsister leur famille. » L’irruption de l’histoire dans des phénomènes que l’on croyait presque immuables ébranle les schémas d’explication traditionnels. Finalement, les bouleversements de l’Europe napoléonienne sont ressentis assez largement, jusque dans des départements qui passent pour être isolés, et vivre en marge de l’histoire. Tous les rapports des préfets ne mentionnent pas des variations du volume des migrations temporaires du fait de la guerre, et plus directement, des conséquences qu’elle entraîne pour les échanges, le commerce, l’activité économique, la circulation des hommes et des biens. Néanmoins, l’ensemble de ces remarques, souvent allusives, parfois répétitives, donne l’image d’un pays dont des parties assez étendues étaient ouvertes sur l’extérieur, régions voisines ou États limitrophes, avant la guerre tout au moins.
Au total, l’enquête sur les migrations périodiques nous révèle les schémas et les modèles par le biais desquels les préfets perçoivent, pensent et décrivent la mobilité. Mais elle contribue également à former un reflet de la France, au tournant de cette première décennie du XIXe siècle. Un vieux pays rural apparaît alors, avec une économie largement tournée vers l’agriculture. Déjà l’État modernisateur est appelé à la rescousse pour équiper, désenclaver, tandis que les 130 départements, à quelques exceptions près, sont sans cesse parcourus et traversés par des colonnes de migrants. On est apparemment loin de la « France immobile ». Voyons maintenant comment apparaissent les hommes qui la peuplent.
 
L’ANTHROPOLOGIE DES PRÉFETS
 
 
Le premier modèle qui s’impose aux enquêteurs pour décrire les hommes, c’est celui hérité de la statistique départementale, issu du siècle précédent.
On peut appliquer à l’enquête sur les migrations périodiques les brillantes analyses de Marie-Noëlle Bourguet : « L’enquête napoléonienne se situe dans le champ épistémologique des Lumières, prolonge l’entreprise, commencée aux XVIIe et XVIIIe siècles par les médecins et naturalistes, de classement et de lecture du monde; la Statistique est science d’observation, regard sur le monde, glissant à la surface des choses pour en noter les caractères descriptifs, comme le faisait, aux siècles classiques, l’histoire naturelle » [24]. A la façon des naturalistes, donc, les préfets classent les hommes, en catégories floues : « race » ou « espèce » dans le Cantal, par exemple. Le passage à une description concrète des hommes n’apporte aucune clarification : les enquêteurs décrivent les migrants « au physique et au moral », dissertent sur leurs « mœurs », « inclinations » et « caractère », mais ces notes anthropologiques présentent une vision stéréotypée des populations. Hommes et femmes apparaissent plus ou moins grands, plus ou moins robustes, et plus ou moins travailleurs selon les régions : les préfets constatent « la simplicité et la pureté » des mœurs des habitants du Cantal, l’ardeur au travail des immigrants dans le Liamone ou la Frise, le caractère « casanier » des paysans du Finistère ou de l’Ems-Oriental, « l’opiniâtreté » des Charentais, la robustesse des montagnards pyrénéens en Gironde. Il faut voir dans cette manière de décrire qui fonctionne par comparaison et par différence les tâtonnements de la méthode des naturalistes du XVIIIe siècle : « le discours naturaliste est celui qui juxtapose le plus rigoureusement possible des similitudes et différences et les ordonne en tableau », écrit Marie-Noëlle Bourguet [25].
Un axe majeur traverse et structure ces notations dispersées : l’opposition entre gens de la montagne et habitants des plaines. Force et robustesse, ardeur, sobriété et simplicité : tels sont les caractères distinctifs du « montagnard », tel qu’on le trouve décrit à travers les rapports des préfets des départements du Massif Central, des Alpes, des Pyrénées, de l’Appenin ou des régions qui les accueillent. Bien plus systématiquement que pour les facteurs de la mobilité, c’est une structure topographique qui organise ces descriptions. Les préfets se tournent vers un socle d’explication naturel : l’environnementalisme néo-hippocratique continuer de jouer pour rendre compte des différences physiques, morales, et même sociales entre les hommes. Le préfet du Sésia explique ainsi l’émigration dans l’arrondissement le plus déshérité du département : « J’ajouterai à ces motifs que les montagnards de l’arrondissement de Pistoie étant, en général, plus sains, plus forts, et plus laborieux que ceux d’Arezzo et de Modigliana, ils sont aussi les plus recherchés et les mieux payés par les propriétaires qui les emploient ».
Rudesse des conditions de vie et du climat, rudesse et force des hommes.
L’opposition est particulièrement sensible dans le département du Cantal, entre les zones situées au cœur des montagnes et les cantons périphériques :
simplicité et pureté des mœurs des montagnards, contre les populations amollies, donc partisanes du moindre effort et âpres au gain, dans le bas des vallées. Les uns sont « scieurs de long, pionniers, ramoneurs, décrotteurs, portefaix », les autres abandonnent « les travaux pénibles » pour devenir « merciers, colporteurs, chaudronniers, cordonniers ambulants ». Le découpage topographique prend valeur d’explication en dernière instance, « naturalisant » des différences culturelles et sociales.
Mais ces caractères naturels ne sont pas, aux yeux des enquêteurs, donnés mais acquis. On ne trouve dans les rapports sur les migrations périodiques aucune référence, fût-elle fugitive, à un donné biologique héréditaire, originel et définitif, qui fixerait la nature de l’homme, et déterminerait sa différence avec autrui. A l’inverse, dans les mémoires départementaux, certains préfets croyaient déceler chez certains groupes des caractères très anciens, modifiés seulement par le mélange des races et les accidents de l’histoire : dans le Tarn, on croyait ainsi distinguer des caractères venus des Francs, des Wisigoths et des Romains, mais aussi des Grecs et des Arabes.
La signification de l’engagement massif des préfets en faveur des thèses sur la plasticité de l’homme est idéologique : les administrateurs affirment leur foi dans l’unité et l’identité de l’espèce humaine. S’ils reconnaissent les disparités actuelles entre les hommes, ils refusent d’adhérer à l’hypothèse fixiste et d’en admettre la pérennité. La France devient alors « le lieu efficace où viennent se résoudre différences et antagonismes » [26]. Reprenant à leur compte la perfectibilité de l’homme, jadis théorisée par Rousseau, les préfets font des différences entre les Français et de leur dépendance vis-à-vis de leur environnement un gage de leur plasticité et de leur faculté d’adaptation. Les variétés anthropologiques françaises sont vouées à disparaître, l’influence civilisatrice des villes gagnant progressivement les campagnes, et modifiant les types humains, physiques et moraux.
Dès lors, comment comprendre cette affirmation plus nette de la plasticité, qui semble caractériser l’enquête sur les migrations périodiques ? Elle tient à la nature même de l’objet de l’enquête : décrivant les migrations saisonnières, elle s’attache essentiellement aux départements ruraux, en particulier montagnards, où les migrations jouent le rôle économique que l’on sait. Ces régions correspondent précisément à cette France sous-développée, « ensauvagée », à civiliser, que les préfets appellent de leurs vœux à disparaître. Affirmer la plasticité de leurs habitants, c’est gager qu’ils ne manqueront pas d’évoluer, pour peu que l’État et les « capitalistes » les aident à transformer leur environnement et leur mode de vie. L’aménagement du territoire touve ici sa raison d’être. La statistique retrouve avec Coquebert de Montbret les fonctions que Chaptal lui avait dévolu : faire l’inventaire des différences pour ensuite unifier le pays. Les préfets déclinent le paradigme de la race dégénérée en multipliant les allusions aux vices, à la vanité et à l’aversion pour le service militaire, suscitée par « l’habitude d’une vie errante et vagabonde » [27], et vont parfois jusqu’à parler d’une « race perverse » en formation [28]. Mais c’est suggérer par là qu’une régénération est toujours possible : l’inventaire de l’altérité en précède immédiatement la suppression.
Enfin, la tâche de réforme et d’amendement que se proposent les préfets passe aussi par l’accès des migrants au statut de sujets, et à une rationalité véritable.
En vertu de la philosophie politique du régime, les véritables citoyens sont des sujets rationnels, se déterminant en fonction de leurs intérêts individuels. A cet égard, les migrants semblent incapables d’exercer leur faculté de libre-arbitre. L’aspect le plus caractéristique de cette absence de rationalité, pour les préfets, serait la perception insuffisante par les migrants des risques qu’ils courent. En substance, les gains matériels réalisés durant leur campagne d’émigration couvrent rarement les dommages qu’ils ont subi pendant ce périple. « Un grand nombre de ces ouvriers que l’appât d’un salaire avantageux attire dans les Maremmes et y retient pendant les chaleurs de l’été, rentrent presque toujours dans leurs familles avec une fièvre de mauvais caractère, des obstructions et une extrême faiblesse », explique le préfet de l’Arno. Or, le salaire économisé « ne suffit pas toujours pour payer les frais de la maladie qu’il a gagné ». Les enquêteurs font dans leurs rapports cette pesée constante entre les gains obtenus par les migrants et les graves inconvénients que le voyage présente. De là vient que certaines descriptions prennent une structure binaire, comme dans le rapport du préfet du département du Montenotte : les moissonneurs « reviennent avec trois hectolitres de maïs qu’ils achètent avec le produit de leurs journées. Un dixième de ces ouvriers sont ordinairement la victime des fièvres qu’ils attrapent sur les lieux. » Certains incluent parmi les gains, comme une valeur négative, les maladies que les émigrants contractent en campagne : « Ces derniers rentrent dans leurs foyers sur la fin de l’automne, et y rapportent avec le produit de leur travail, le germe des fièvres intermittentes qui se déclarent dans cette saison » [29]. Le préfet de l’Orne procède à une évaluation plus fine encore : « Dans les calculs que je viens d’établir, j’ai déduit les sommes que peuvent coûter les maladies de ces ouvriers, ainsi que les frais de leur route, soit pour l’aller, soit pour le retour ». Les administrateurs se substituent à la rationalité défaillante des ouvriers pour établir à leur place le montant exact des gains réels, et par là décider de leurs intérêts.
De fait, les migrants ne sont pas encore mus par la raison, mais par des passions. L’anthropologie des préfets est un catalogue d’« appétits », de « séductions », d’« inclinations ». Les rapports dressent une typologie simpliste de désirs et de dégoûts dont seuls les objets varient. Séduction de « l’aisance » dans le Cantal, « d’une vie errante et vagabonde » dans le PuydeDôme, « aversion » pour la conscription dans la Creuse, ou des « travaux pénibles », « appât du gain » ou « d’un salaire plus élevé » dans d’autres départements... Inutile de multiplier les exemples : tous témoignent de la passivité des hommes, de la grossièreté des calculs et des aspirations que les préfets prêtent aux migrants. Ils ne se privent pas non plus d’en stigmatiser les dérives morales et les débordements : « ivrognerie », « vices innombrables », « libertinage », en particulier chez les colporteurs. Toute une population vit ainsi sous l’empire des appétits, légitimant ainsi la domination d’une minorité.
C’est aussi la soumission des migrants à leur environnement, naturel et social, que les préfets stigmatisent. Ils raillent l’apathie, « l’inclination casanière » des habitants de certaines régions, préjudiciable à leur développement.
Ce qui nous vaut un portrait pittoresque de « l’extrême attachement de l’Ostfrison au sol qui l’a vu naître »: « Il croit qu’aucun pays du monde n’offre autant d’avantages que le sien, et cette présentation patriotique étouffe en lui tout désir de s’expatrier ou de s’aventurer dans les climats étrangers ».
Les conséquences sont malheureuses : « Un des effets de cette inclination casanière des Ostfrisons, c’est qu’en général on ne trouve parmi eux que des artisans très médiocres ». Le préfet du Finistère déplore lui aussi la torpeur et l’immobilisme qui semblent affecter ses administrés :
Les habitants sont peut-être, si j’ose m’exprimer ainsi, les plus casaniers de l’Empire.
Cernés au nord et à l’est par les départements des Côtes-du-Nord et du Morbihan dont
les habitudes sont à peu près les mêmes et dont toute l’industrie se borne comme la
leur à cultiver la terre, suivant la routine qu’ils ont reçu de leurs ancêtres, ils ne quittent
communément le pays natal que par la force des circonstances et toujours en témoignant
un vif regret d’être réduits à se déplacer.
L’exaspération et le mépris affleurent : « L’espérance la mieux fondée d’améliorer leur sort généralement misérable ne peut, à cet égard, vaincre leur opiniâtreté ». Il raille les préjugés bizarres et le conformisme social qui corsètent l’individu :
Il existe, dans nos campagnes surtout, des préventions très défavorables contre
ceux qui se déplacent sans de fortes raisons : dire ici d’un homme qu’il n’est pas du
pays, c’est une injure du moins dans les classes dont il s’agit. On peut juger de cette
opinion populaire, généralement répandue, même dans nos villes, combien les progrès
de la civilisation et des arts industriels doivent être lents et peu sensibles. On trouvera
peut-être la raison de ce goût territorial dans la diversité des costumes et des dialectes
qui varient d’un canton à l’autre et qui jettent une sorte de ridicule sur ceux qui ne
peuvent ou ne veulent s’y conformer.
Sentiment de supériorité des élites sur le peuple, du citadin sur le paysan et apologie de la civilisation urbaine se confondent dans la dénonciation de l’inertie du corps social. Conformisme, dépendance vis-à-vis du milieu, absence de subjectivité et de décision individuelle : les migrants forment des groupes uniformes et soudés, infrangibles. Marie-Noëlle Bourguet, reprenant la distinction opérée par Louis Dumont, y voit une analyse du peuple selon un modèle holiste, s’opposant au point de vue individualiste des élites. A tous égards, le comportement des ouvriers et des migrants légitime l’intervention de l’État, la surveillance de l’administration et leur encadrement par les notables. A terme, ils peuvent devenir des individus rationnels, donc libres.
Les observations des préfets sont largement empreintes des préjugés sur le « manque » et la « sauvagerie » d’une partie de la France. Pourtant, la perception de cette sauvagerie ne crée-t-elle pas une distance culturelle, favorable à l’éclosion d’une véritable observation anthropologique ?
L’enquête sur les migrations périodiques donne lieu à de fréquentes descriptions, d’une finesse étonnante. Elles ont fait l’intérêt de ces documents pour les historiens depuis longtemps. Elles préludent à l’ethnographie. A l’origine de l’observation ethnographique, on trouve plusieurs conditions : la perception d’une différence, avant tout, mais aussi la curiosité pour l’altérité, et non la suffisance ou le mépris. Les enquêteurs, on l’a vu, connaissent parfois un sentiment d’étrangeté, face à des populations dont tout les sépare : le mode de vie, la condition sociale, l’habitat, parfois la langue. Le plus souvent, la conscience d’une différence profonde se dilue dans un mépris à peine voilé, ou dans la pitié, ou encore la projection des valeurs de la culture urbaine sur celle des migrants, qui devient un lieu négatif par excellence.
Pourtant, certains enquêteurs évitent cet écueil, et font l’effort de décrire, pour le comprendre, ce qu’ils ont rencontré d’étrange. Marie-Noëlle Bourguet a montré comment les préfets se montraient soudain curieux d’un monde paysan qu’ils méprisent et refusent de voir quand sa présence immédiate est par trop menaçante : la curiosité naît lorsqu’un recul est possible, « lorsque l’existence de ce monde leur paraît en quelque façon lointaine, rejetée dans le passé » [30]. Le détour par l’histoire et la conscience d’un archaïsme étaient au principe de la curiosité ethnographique dans les mémoires départementaux. Le sentiment de contempler les vestiges d’une autre époque, les éléments d’un autre temps, présidait à la description. Pour l’enquête sur les migrations périodiques, le mécanisme ne semble guère différent. Les préfets décrivent des phénomènes très anciens, « d’usage immémorial » pour reprendre une expression qui revient souvent. A Gênes, le préfet n’hésite pas à écrire que les immigrants « sont aujourd’hui sous le rapport des mœurs et des usages ce qu’ils étaient il y un siècle » : on peut parler de populations tenues à l’écart des changements comme si elles étaient directement issues des siècles passés. Aussi la perception des archaïsmes reste-t-elle un ressort puissant. Les préfets décrivent ainsi des systèmes de solidarité et des hiérarchies hérités d’un autre âge : le préfet de l’Aude distingue parmi les ouvriers de forges le « foyer » et le « maillé », les deux « escolas », les « piques-mines » et les « miallions » ou « valets d’escolas ».
On voit aussi que la distance linguistique suscite la curiosité. Le préfet des Bouches-du-Rhône le note bien en décrivant certains immigrants : « Ils sont divisés en petites bandes composées de deux hommes et d’une femme qu’on appelle sauque en langage du pays ». Dans le département corse du Golo, le préfet s’attache à décrire les « camerate » d’Italiens, sous la direction de leur « caporale ». Les travaux sont eux aussi soigneusement identifiés en termes locaux : le monopole des peigneurs de chanvre dans l’Ain s’appelle ainsi « le peigne ». Dans le Gard, on apprend que les montagnards cévenols viennent pratiquer la « dépiquaison ». Tout autant que les archaïsmes ou l’appartenance à une époque reculée, c’est l’apparent éloignement linguistique qui prélude à la description ethnographique. La notation des singularités, des techniques locales et des hiérarchies professionnelles, dans les termes qui les désignent dans la langue ou le dialecte local, est précise et scrupuleuse : chaque terme est signalé et souligné. Cette différence par rapport aux mémoires départementaux vient vraisemblablement de l’attention portée uniquement à des populations ouvrières toujours étrangères au département.
Les rapports les plus intéressants de ce point de vue proviennent tous, sans exception, de régions d’immigration (vallée du Rhône, bordure du Massif Central, vallée de la Garonne). Les immigrants sont des étrangers non seulement pour les préfets, mais aussi pour les habitants sédentaires du département : de là une distance accrue, des différences accentuées, une altérité plus ressentie. Si le monde paysan de leur département semble aux préfets encore trop familier ou trop menaçant, le caractère d’étrangeté des immigrants ménage une distance, un recul favorable à la naissance de la curiosité et à la description. L’éloignement de l’origine géographique des ouvriers suffit à leur accorder le statut d’objet digne d’observation. Preuve, s’il en est, que le migrant entretient toujours chez l’observateur une tension entre préjugé et curiosité, crainte et intérêt.
Au total, l’étude des pratiques descriptives propre à l’enquête sur les migrations périodiques révèle les tâtonnements, les hésitations des préfets.
La prudence s’impose, face à la diversité des méthodes, à l’hétérogénéité des cadres conceptuels. Nuançons donc l’idée d’une statistique « napoléonienne »:
parlons plutôt d’une statistique plurielle, continuant sur la lancée des mémoires départementaux, mais aussi marquée par un certain souci de rationalisation, un goût du chiffre plus affirmé. C’est encore une statistique attentive aux particularismes et à la diversité de la France impériale et de ses nouveaux départements. Si elle recense encore les différences dans la perspective probable de les voir s’estomper, à mesure que les lumières se diffuseront, et que l’uniformisation linguistique et culturelle de la « Grande Nation » suivra son unification politique et administrative, elle n’a pas vu disparaître en son sein une veine ethnographique. On ne peut donc la tenir pour un simple miroir de la culture dominante [31] : la preuve en est que les historiens et les géographes ont largement exploité les renseignements qu’elle contenait sur les ouvriers, sans se préoccuper de la culture qu’elle reflétait.
En étudiant la genèse de l’enquête, il est possible de révéler tant les préoccupations de l’administration centrale que les fonctions assignées à l’enquête par ses concepteurs : étude d’une population, ou plutôt accumulation d’une information quantifiée sur une population jusque-là non recensée en tant que telle (pour juger de ses revenus, de son « aisance », et vraisemblablement avec l’idée d’intervenir, pour améliorer, corriger); utilisation éventuelle à des fins de police : d’une part répression de l’insoumission, dans le cadre d’un système de mesures de surveillance et d’intervention plus large : statistique, contrôle des voyageurs, colonnes mobiles enfin, et d’autre part surveillance de catégories potentiellement dangereuses, dans une tradition de peur du migrant, homme de peu, mais aussi avec la volonté d’assigner à chacun une place fixe, dans un territoire enfin transparent.
Il apparaît donc que l’entreprise de Coquebert de Montbret, continuée par ses successeurs, prolonge à bien des titres le projet de statistique générale de la France dont Chaptal fut l’âme et la cheville ouvrière. L’enquête sur les migrations périodiques est sectorielle, bien sûr, et l’âge d’or de la statistique départementale est bien révolu. Pourtant, les mêmes ambitions intellectuelles semblent à l’œuvre. Pour Coquebert, il s’agit bien d’achever la découverte du territoire lancée sous le Consulat. Simplement, elle est étendue aux départements récemment annexés. Ensuite, les statisticiens s’attachent toujours à vouloir réaliser un inventaire encyclopédique de la diversité humaine et naturelle de la France des 130 départements. L’absence de questionnaire prescriptif, de cadre contraignant, a pour objectif d’inciter les enquêteurs à accumuler toutes les informations qu’ils jugent dignes d’intérêt. Par définition, pour un État qui se veut omniscient, abondance de renseignements ne nuit jamais : poussant le raisonnement jusqu’à l’absurde, Coquebert poursuit le rêve consulaire, hérité des Lumières, de réconcilier savoir et politique, science et économie, dans le grand œuvre statistique. L’enquête de Coquebert héritera donc des richesses et des défauts de la statistique départementale.
Le Bureau de la Statistique en mourra, à avoir voulu l’ignorer.
Certains doutes pourraient encore demeurer, sur les origines de l’enquête.
Il est probable que l’origine de l’enquête soit fortuite. La circulation des hommes sur le territoire national représentait néanmoins un problème de choix pour le Ministère de l’Intérieur napoléonien. Son caractère à la fois massif et souterrain touchait à la sécurité publique et à la stabilité du régime. Son importance économique mais aussi sociale, son ancienneté et la mauvaise connaissance dont elle était l’objet, suscitaient la curiosité et l’enthousiasme d’un statisticien comme Coquebert de Montbret. L’enquête fit émerger la question des migrations comme un problème national : elle allait traverser tout le XIXe siècle.
 
NOTES
 
[1]L’enquête est conservée aux Archives Nationales (C.A.R.A.N., Paris) sous les cotes F20 434 et F20 435. Tous les documents d’archives cités dans cette étude se rapportant à cette enquête sont consultables sous ces cotes.
[2]Voir Jean-Claude PERROT, Une histoire intellectuelle de l’économie politique ( XVIIe - XVIIIe siècle), Paris, Éditions de l’E.H.E.S.S., 1992; Éric BRIAN, La mesure de l’État. Administrateurs et géomètres au XVIIIe siècle, Paris, Albin Michel, 1994; Philippe MINARD, La fortune du colbertisme. État et industrie dans la France des Lumières, Paris, Fayard, 1998; et pour la période révolutionnaire, J.-C. PERROT, L’Age d’or de la statistique régionale française (an IV-1804), Paris, Société des Études Robespierristes, 1977; Marie-Noëlle BOURGUET, Déchiffrer la France : la statistique départementale à l’époque napoléonienne, Paris, Éditions des Archives Contemporaines, 1988.
[3]Georges MAUCO, Les Migrations ouvrières en France au début du XIXe siècle, Paris, A. Lesot, 1933; Abel CHATELAIN, Les Migrants temporaires en France de 1800 à 1914 : histoire économique et sociale des migrants temporaires des campagnes françaises au XIXe et au début du XXe siècle, Villeneuved’Ascq, Publications de l’Université de Lille III, 1976; Alain CORBIN, Archaïsme et modernité en Limousin, Paris, Marcel Rivière, 1974 (rééd. Limoges, P.U.L.I.M., 1999); René BETEILLE, « Les migrations saisonnières en France sous l’Empire : essai de synthèse », Revue d’Histoire Moderne et Contemporaine, t. XVII, juillet-septembre 1970, p. 424-441; Jean-Pierre POUSSOU, « Les mouvements migratoires en France et à partir de la France de la fin du XVe siècle au début du XIXe siècle : approche pour une synthèse », Annales de démographie historique, 1970, p. 11-78; Olwen HUFTON, The Poor of Eighteenth Century France, Oxford, Clarendon Press, 1975.
[4]Alain DESROSIÈRES, La Politique des grands nombres : histoire de la raison statistique, Paris, La Découverte, 1993, p. 59
[5]Marie-Noëlle BOURGUET, « Décrire, compter, calculer : the debate over statistics during the napoleonic period », in KRUGER, DASTON, HEIDELBERGER (dir.), The Probabilistic Revolution : Volume 1 : Ideas in History, Cambridge (Mass.), Bradford Books, M.I.T. Press, 1987.
[6]Sur ce personnage, voir Isabelle LABOULAIS-LESAGE, Lectures et pratiques de l’espace. L’itinéraire de Coquebert de Montbret, savant et grand commis de l’État (1755-1831), Paris, Honoré Champion, 1999, et sur son rôle dans les bureaux du ministère de l’Intérieur, Stuart WOOLF, « Contribution à l’histoire de l