2000
Revue d'Histoire Moderne et Contemporaine
Média et politique
Un illustré sous l’occupation : le téméraire
Gilles Ragache
I.U.F.M. de Rouen, 2, rue du Tronquet, 76130 Mont-Saint-Aignan.
Pendant l’Occupation, les illustrés pour enfants ont constitué un enjeu idéologique non négligeable. En Zone libre, l’entourage de Pétain a encouragé la parution
de journaux dont la majorité appartenait à la mouvance catholique. En Zone
occupée, les illustrés cessent de paraître en 1942, mais en 1943 Le Téméraire obtient
l’autorisation de paraître. Malgré ce qui a été écrit à ce sujet, ce n’est pas un journal
allemand mais toléré par les Allemands, qui a été conçu par Jacques Bousquet,
directeur de cabinet d’Abel Bonnard. En situation de monopole jusqu’à 1944, avec
un tirage de 150 000 exemplaires et une bonne présentation, Le Téméraire exerça
une influence certaine sur les enfants. Or il distillait une idéologie militariste,
autoritaire et parfois raciste. Jacques Bousquet et ses amis ont aussi tenté de mettre
sur pied une organisation de jeunesse à partir de clubs de lecteurs d’apparence anodine...
During the Occupation, the journals for children represented an ideological
stake by no means insignificant. In the unoccupied Zone, the surroundings of Pétain
encouraged the publication of newspapers most of them belonging to the catholic
sphere of influence. In the occupied France, some journals survived until their
publication stopped in spring 1942. In 1943, Le Téméraire, was given permission for
publication. In spite of what as been written on the subject, it is not a german
newspaper but a paper tolerated by the Germans and which was conceived by
Jacques Bousquet, Abel Bonnard’s private secretary. Le Téméraire was in a monopolistic position until 1944 and thanks to the impression of 150 000 copies and a good
presentation, the newspaper exercised a great influence over children. And yet, Le
Téméraire propagated a militaristic ideology which was considered as authoritarian
and sometimes racist. Then from reading clubs which looked neutral Jacques Bousquet and his friends tried to set up an organisation for the youth.
Pendant quatre années d’Occupation, en dépit de multiples difficultés
matérielles et morales, l’édition pour enfants se maintint à un haut niveau
d’activité en France. Dans le domaine particulier des illustrés récréatifs,
l’offre a diminué mais elle n’a pas disparu. Après le choc de la défaite, les
éditeurs furent contraints de se réorganiser et, de 1940 à 1942, une douzaine
de titres furent disponibles dans les kiosques à Paris ainsi qu’une douzaine
d’autres en Zone libre
[1]. Mais au tournant de l’année 1942, tout va changer.
Les Allemands, qui jusque-là n’avaient pas été trop regardants sur l’utilisation
du papier de presse et sur les autorisations de paraître, s’intéressèrent
désormais de près à toutes les publications françaises. En proie à des
difficultés militaires et politiques grandissantes, ils appliquèrent alors la
réglementation sur les contingentements de papier de presse avec une rigueur
nouvelle. Désormais, les journaux de la collaboration furent prioritairement
approvisionnés et c’est dans cette optique (et non en raison de son contenu) que la presse pour enfants fut sacrifiée. C’est pourquoi, à Paris, faute de
papier et non faute de lecteurs, les titres Pierrot, Lisette, Gavroche, Fanfan la
Tulipe, Hurrah !, L’Aventureux, Junior, Fillette et
les Grandes aventures disparurent un à un au printemps 1942. Les jeunes lecteurs de la Zone occupée
[2]
n’eurent donc plus d’illustrés à lire et durent se contenter d’échanger les
anciens pour tromper leur ennui
[3].
En faisant ainsi place nette, les Allemands favorisèrent l’apparition d’un
nouveau titre,
Le Téméraire. Mais ce titre, fortement politisé, contrairement
à ses prédécesseurs, se trouva dans une situation de quasi monopole jamais
vue dans l’histoire de la presse pour enfants, où une concurrence farouche
entre les titres était de règle depuis longtemps. Or
Le Téméraire, dont le
premier numéro fut mis en vente à Paris le 15 janvier 1943, n’eut rien d’une
feuille confidentielle. Bien présenté, en 8 pages de grand format (dont quatre
en couleur), il avait une allure résolument moderne. Sa « Une », plutôt
clinquante, ne passa pas inaperçue. De plus, ignorant la pénurie de papier,
même dans les mois difficiles de 1944, il bénéficia de tirages importants
(entre 100 et 150000 exemplaires par numéro) et d’une forte diffusion, bien
qu’il ne fût pas vendu par abonnement
[4].
Se pose alors une question fondamentale : qui fut à l’origine de ce
nouveau titre ? « Les Allemands », ont catégoriquement répondu un certains
nombre de chercheurs, tant cela semble évident. Ce n’est pourtant pas aussi
simple, comme nous allons le voir.
LA NAISSANCE DU TÉMÉRAIRE (AVRIL 1942 - JANVIER 1943 )
Il ne fut pas facile de reconstituer le cheminement complexe qui a
entouré la naissance du
Téméraire. Dans un premier temps, nous avons
recoupé divers indices, disséminés dans des publications, sans liens apparents
les uns avec les autres. En 1979, Pascal Ory avait indiqué une piste à propos
de l’adresse du journal, au 116 rue de Réaumur : ce « qui l’intègre dans
l’ensemble complexe dit de la Centrale Réaumur, bien connu des journalistes
contemporains, rien de moins que le cœur même de la presse francoallemande : Paris-Soir de Zone nord et, plus clairement encore,
Pariser Zeitung »
[5]. De fait, cette adresse pourrait indiquer une intervention directe des
Allemands. Rien de certain, pourtant.
Deuxième indice : deux spécialistes de l’histoire des uniformes, Lambert
et Le Marec, révèlent incidemment l’identité du rédacteur en chef du
Téméraire, dont le nom ne figurait pas dans le journal et que Pascal Ory ne
mentionnait pas dans son étude. Il s’agit de Jacques Bousquet, que ces
auteurs définissent comme « un jeune professeur du lycée Voltaire, ancien
initiateur des Jeunes du Maréchal, après son échec en Zone sud et le
passage de son ancien mouvement chez Balestre, [qui] s’est reconverti dans
la presse »
[6]. Or, par Jacques Bousquet, un des personnages-clés de cette
affaire, on pénètre dans le monde des mouvements de jeunesse liés à Vichy,
ce qui influera sur l’organisation des cercles de lecteurs que nous analysons
plus loin.
Un troisième indice est fourni par l’historien américain W. Halls, qui
signale (sans établir le lien avec
Le Téméraire) à propos d’une « école de
cadres » de La Chapelle en Serval qu’en 1942, « son directeur le plus célèbre
fut Bousquet, ce professeur parisien que Bonnard avait pris dans son cabinet »
[7]. C’est bien du même Bousquet qu’il s’agit, (sans lien de parenté avec
René Bousquet, le secrétaire général de la police) et avec lui, nous avons
affaire à un animateur de mouvements de jeunesse.
Jacques Bousquet fut à l’origine d’un mouvement né au lycée Voltaire
en novembre 1940 à partir d’un noyau de quelques dizaines d’élèves. A la fin
de l’année scolaire, il ne comptait encore que 300 membres, tous Parisiens, et
ne fut officiellement autorisé par le commandement militaire allemand qu’en
octobre 1941
[8]. Au début, le mouvement était placé sous le signe de la fidélité
au Maréchal comme en témoigne l’insigne choisi, une francisque rouge au
centre d’un écu blanc qui faisait référence à la « Révolution nationale » et à
la chevalerie. Nous avons aussi pu établir qu’à l’automne 1942, au moment
de l’élaboration du
Téméraire, le mouvement « Jeunes du Maréchal » était à
la fois en croissance et en crise. A cette date, Jacques Bousquet n’était plus
un simple professeur. Il avait obtenu une promotion dans l’appareil d’État
en devenant directeur de cabinet (avec rang d’inspecteur général) d’Abel
Bonnard, lui-même ministre de l’Éducation Nationale depuis avril 1942. Abel
Bonnard avait une conception beaucoup plus « dure » de la collaboration
que son prédécesseur Jérôme Carcopino. Avec Jacques Bousquet, c’était donc
un membre de l’équipe Bonnard qui contribuait au
Téméraire. Mais jusque-là pas de liens, sinon indirects, avec les Allemands. Qu’en est-il de la manière
dont fut réunie l’équipe d’illustrateurs ?
Une importante équipe d’illustrateurs
Un premier élément de réponse est fourni par l’ancien secrétaire de
rédaction du
Téméraire, le journaliste André Ramon, qui était aussi l’auteur
de plusieurs rubriques dont « Les énigmes de Marc le Téméraire »
[9]. Dans
une entrevue accordée en 1992, André Ramon a précisé avoir rencontré Vica
(un illustrateur talentueux) grâce « à l’épouse du directeur des Éditions
Coloniales et Métropolitaines, la maison d’édition qui venait de créer le
Téméraire (...). C’est d’ailleurs moi qui ai conçu la formule, m’inspirant
fortement de
Robinson que j’admirais »
[10]. A cette époque,
Robinson paraissait
toujours, mais en Zone libre. La filiation entre
le Téméraire et
Robinson
existe, mais on doit surtout établir une parenté indéniable avec
Gavroche,
revue publiée à Paris jusqu’en février 1942. En effet, plusieurs illustrateurs
en proviennent dont Vica, Mat, Josse ou Erik
[11]. D’ailleurs, le feuilleton de ce
dernier, « Le professeur Globule contre le docteur Virus », est tout bonnement
transposé dans
Le Téméraire sous le titre « Le docteur Fulminate et le
professeur Vorax ». Les gamins de la Zone occupée se retrouvèrent ainsi en
terrain connu, car la similitude entre les deux séries était frappante; mais
le docteur Virus, en devenant Vorax, était passé d’un banal type latin à un
type sémite prononcé...
D’autres illustrateurs ont rejoint
Le Téméraire, dont Raymond Poïvet qui
publiait dans
Les Grandes Aventures et
L’Aventureux
[12]. L’absence de travail
facilitait le recrutement d’une équipe. Jean Ache en témoignera : « Pendant
l’Occupation, il y avait peu d’illustrés.
Le Téméraire paraissait régulièrement
et je m’y suis présenté tout en sachant bien que c’était plus ou moins un
journal de propagande (...) J’ai présenté Biceps au rédacteur en chef. Cela
lui a plu et il en a fait paraître trois ou quatre bandes juste avant la
Libération. » Enfin, on recruta aussi Gire et Le Rallic
[13].
A la Libération, tous ces illustrateurs (sauf Vica) nieront avoir adhéré à
une idéologie quelconque. Ils se réfugieront derrière un strict « professionnalisme », laissant la responsabilité des contenus aux rédacteurs et à eux-seuls.
Nous reviendrons sur le contenu idéologique de certains récits mais, pour
nous en tenir à la structure éditoriale du Téméraire, nous pouvons affirmer
qu’il fut :
- animé par un rédacteur en chef (Jacques Bousquet) qui venait des
« Jeunes du Maréchal » et travaillait avec Abel Bonnard et par un secrétaire
de rédaction (André Ramon) qui lancera Le Merinos en 1944;
- largement l’héritier de Gavroche où naguère, Vica, Erik et Josse
avaient amorcé des séries qui se poursuivirent dans le nouvel illustré;
- publié par les Éditions Coloniales et Métropolitaines, où travaillait
aussi Vica comme illustrateur d’un album de propagande « Vica défie
l’Oncle Sam ».
Un journal français autorisé par les Allemands,
plutôt qu’un journal « allemand »
Plusieurs dossiers des Archives Nationales permettent de mieux
comprendre le fonctionnement de l’équipe qui a conçu
Le Téméraire. Ces
documents permettent d’abord d’établir que si Jacques Bousquet fut bien le
« directeur de la rédaction », il ne le fut pas dès l’origine (en janvier 1943) mais seulement à partir de septembre 1943. Le premier rédacteur en chef
fut Alain Jeff qui écrivait et dessinait aussi sous le nom de Jacques Robin
pour d’autres éditeurs
[14]. Mais la donnée la plus importante est que
Le
Téméraire, malgré les apparences, ne comportait pas de capitaux allemands.
Il était « la propriété des éditions du Continent, S.A.R.L. à 1 000 000 de F. »
La société qui le publiait avait été fondée par un ami de Bousquet, éditeur
occasionnel, officier de réserve, ancien de l’école de cavalerie de Saumur et
citoyen français
[15].
Que signifie alors l’adresse de la rue de Réaumur mentionnée sur le
journal ? C’était l’adresse du siège social, mais il n’existait ni lien financier
ni lien rédactionnel apparent avec le
Pariser Zeitung. Plus tard (fin 1943),
l’éditeur a modifié le capital et l’appellation de sa société (La S.E.C.M. devient la S.E.C.), afin d’y faire entrer Jacques Bousquet (également officier
de réserve) et un autre membre de sa famille : «
Le Téméraire a été fondé le
15 janvier 1943 sans aucun capital étranger (...) Il est aisé de prouver que
le
Téméraire n’a jamais reçu un mark, un seul mark allemand. Dès son lancement, il a trouvé dans la jeunesse, dans toute la jeunesse un accueil enthousiaste », lit-on dans un rapport de la P.J. de 1945
[16]. Donc, pas de capitaux
allemands. Pas de collaborateurs allemands non plus, semble-t-il, car dans
une liste détaillée établie par les magistrats en 1945 de tous ceux qui ont
travaillé avec
le Téméraire, même de manière éphémère, on ne voit apparaître
aucun Allemand.
De cette liste accompagnée d’une enquête, il ressort qu’au total
Le
Téméraire a fait appel à 42 collaborateurs différents : 24rédacteurs et 18illustrateurs. Mais parmi ces 42 personnes il convient de distinguer entre ceux
qui travaillèrent de manière occasionnelle (un ou deux dessins ou articles) et les « piliers » de la maison. Or, « le journal eut surtout des collaborateurs
extérieurs, tels Pierre Devaux, bien connu pour ses articles scientifiques »
[17]. lit-on dans une déposition de 1945. Tous les auteurs ou illustrateurs interrogés à la Libération se justifieront par la nécessité de travailler et par
l’absence d’autres illustrés
[18]. La plupart des rédacteurs étaient peu connus.
Ils étaient souvent très jeunes et beaucoup étaient des parents ou des amis
de Bousquet
[19]. Le côté un peu « improvisé » de cette rédaction est un élément
quasi certain du dossier. Reste l’épineuse question de l’autorisation de
paraître et du papier : comment, en Zone nord, faire paraître une revue sans
l’autorisation d’utiliser régulièrement du papier de presse ?
Si l’on en croit les dépositions de Jacques Bousquet et de son éditeur, il
ressort que le journal a bien obtenu l’autorisation des Allemands, plus
précisément d’un Allemand d’origine autrichienne. Jacques Bousquet déclare
à ce sujet :
Je sais que ce journal avait été fondé grâce au papier fourni par un Allemand
nommé Baer dont [son éditeur] avait fait la connaissance par l’intermédiaire de l’un de
ses amis. Cet Autrichien n’avait donné son concours que parce qu’il en tirait profit.
De son côté, l’éditeur affirme quelque chose de voisin :
Pour obtenir l’autorisation, ainsi que les bons de papier nécessaires, j’ai bénéficié
de l’appui d’un Autrichien, fiancé d’une de mes amies, et qui était chargé de la censure
des périodiques. Cet Autrichien, un nommé Baer Walter, était correcteur et censeur de
la Pariser Zeitung [20].
Signalons qu’une déposition de l’illustrateur Vica, qui figure en octobre
1944 dans un dossier distinct de celui du
Téméraire
[21], confirme l’existence
de cet Autrichien : « Sans situation, à la suite de la disparition du journal
Gavroche, il [Vica] s’adressa aux services de propagande de l’Hotel Majestic
qui lui proposèrent de collaborer à un nouveau journal pour enfants et
d’illustrer des albums de propagande », et un peu plus loin, il est précisé que
Vica « reconnaît avoir été en rapport avec le nommé Baer, Sonderführer,
service de la propagande, Hôtel Majestic. » Le Sonderführer en question
portait bien le même nom que le Walter Baer censeur au service de presse
pendant l’Occupation et que « l’ami de longue date » (plusieurs années avant
la guerre) de l’éditeur du
Téméraire.
Donc
le Téméraire pour ses capitaux, sa structure juridique (une société
d’édition de droit français), et sa rédaction fut un projet français approuvé
(ou toléré ?) par les Allemands, mais ne semble pas avoir été un projet initié
par les Allemands. Il lui manquait un rédacteur en chef (ce fut Alain Jeff au
début, puis Jacques Bousquet à partir de septembre 1943), une autorisation
et du papier (ce fut l’œuvre de Walter Baer qui obtint l’une et l’autre). Tout
cela forme un ensemble cohérent qui suppose cependant que le contenu du
journal ne gênait en rien les occupants. En effet, le lieutenant Heller,
dans une correspondance de 1942 écrivit que « pour la Zone occupée, la
réglementation de répartition du papier ne peut être discutée que par les
maisons qui soutiennent à 100% les intérêts allemands; cela veut dire que
chaque décision concernant ce sujet doit être vue par nous »
[22].
Le Téméraire
n’a pu échapper à cette règle.
« L’EMPIRE », LA SCIENCE-FICTION, L’ANTISÉMITISME
Dans
Le Téméraire comme dans tous les illustrés de l’époque, l’action et
l’aventure dominaient. Néanmoins, le titre se distinguait nettement des autres
sur plusieurs points. Tout d’abord, par l’absence quasi totale du discours
clérical ou catholique à la mode à Vichy. Au contraire, les rédacteurs
semblaient plutôt attirés par un discours néo-païen et/ou celtisant avec une
préférence marquée pour des récits situés hors de la sphère chrétienne
[23]. On
constate aussi un manque évident de docilité envers les grandes campagnes
initiées par Vichy sur le travail, la famille ou même la patrie, qui tiennent
peu de place dans le journal
[24]. L’empire colonial est quasiment ignoré, ce
qui est loin d’être le cas dans des publications de la Zone libre comme
Cœurs Vaillants ou
Siroco.
Le Téméraire ignora donc les « consignes générales
destinées à la presse » élaborées par Paul Marion, qui recommandait d’insister « sur le rôle civilisateur de la France, rôle qui a toujours été le sien dans
l’Histoire et qui l’est encore aujourd’hui plus que jamais »
[25].
La science-fiction est un thème qui s’adapte aussi bien au cinéma et au
roman qu’à la bande dessinée. En 1940, la littérature de science-fiction n’était
pas véritablement un genre nouveau mais plutôt un genre marginal, peu
apprécié des éducateurs traditionnels. Bien sûr, en France, depuis plus d’un
demi-siècle on pouvait lire les exploits de héros qui, à l’image du capitaine
Nemo, ouvraient la voie. Il faut aussi rappeler le rôle pionnier joué par
Arnould Galopin, qui avait publié (dans les années 1920) douze fascicules
des « Aventures fantastiques du Docteur Oméga », mystérieux docteur parvenu sur la planète Mars grâce à une substance qui supprimait les effets de
la gravitation... Le héros de Galopin disposait d’un accessoire, classique dans
ce genre de récit, un « rayon de la mort », qui lui permettait de combattre
ses adversaires. On trouve aussi dans l’œuvre de Galopin les thèmes de
l’homme invisible et de l’invasion de la Terre par les Martiens, thèmes
présents dans plusieurs romans de H.G. Wells (dont La guerre des mondes) largement traduits en France. A la veille de la guerre pourtant, la frontière
entre la science-fiction et le roman d’aventures demeurait floue.
Sous l’Occupation, quelques récits se situèrent dans des civilisations
imaginaires. Ils reposaient sur des éléments de référence dont un essentiel : la croyance en une possibilité quasi illimitée de « la science » à résoudre
tous les problèmes des hommes. Dans cet esprit,
Le Téméraire publia régulièrement des rubriques consacrées à la science. Le thème de l’an 2000 y fut
abordé et la rédaction prédit que des « automates valets de chambre »
aideraient les hommes dans leurs travaux domestiques ou que « le livre
parlant » remplacerait les « bouquins poussiéreux »: « Pressez le bouton, il
ne vous reste plus qu’à écouter ! »
[26], étonnante anticipation de la cassette
audio. Un autre ingrédient fréquent est le voyage dans le temps et dans
l’espace, qui permet aux héros de s’affranchir du déroulement linéaire de
l’Histoire auquel est assujetti le commun des mortels, donc le lecteur. Mais
le héros, lui, ne souffre pas de ces contraintes et comme Guy l’Éclair, il
voyage dans l’espace en direction de planètes ou de « mondes inconnus ».
Or, le voyage était un loisir dont les enfants de l’Occupation étaient frustrés,
eux qui n’avaient pas même le droit de circuler librement d’une Zone à
l’autre... La science-fiction pouvait donc servir de couverture afin d’opérer
une transposition plus ou moins habile des problèmes de l’époque en d’autres
lieux et d’autres temps. L’auteur suggérait alors à son lecteur des réactions de
sympathie pour les héros. Dès ses premiers numéros, Le Téméraire développa
habilement cette tendance avec la bande dessinée de Liquois « Vers les
mondes inconnus ». L’action peut en être ainsi résumée : « Le professeur
Arnoux, accompagné de son neveu Norbert, champion des derniers jeux
olympiques, se propose de faire dans une fusée de son invention le tour de
la lune : il s’agit de reconnaître le côté de l’astre qui reste perpétuellement
caché aux observateurs situés sur la Terre. » Il s’ensuit de nombreuses
aventures au cours desquelles le beau Norbert sauvera plusieurs fois la belle
Aulia des griffes de l’usurpateur Vénine (dont le nom sonne comme Lénine).
Au n
o 18, Vénine « a réussi à s’enfuir et s’est réfugié chez Gloul, roi des
marais. » Or ce mystérieux peuple de Gloul est composé de gens particulièrement laids et, au-delà du récit de science-fiction, on peut trouver dans le
scénarioune dimension raciste et idéologique que Pascal Ory a mise en
évidence. Malgré leur nom, « les mondes » du
Téméraire ne sont pas totalement inconnus : « Avec leur nez crochu, leur poil frisé et leurs yeux noirs
exorbités, ces sujets du roi Gloul sont ainsi comme l’aboutissement de tout un
délire, le cauchemar éveillé dévoilant dans sa naïveté même les phantasmes
fondamentaux de l’antisémitisme ordinaire »
[27].
De fait, Norbert est un beau blond et la reine Aulia une accorte rousse,
alors que tous leurs adversaires sont aussi foncés et laids que méchants.
D’ailleurs quelques mois plus tard, la reine Aulia est à nouveau prisonnière
d’un peuple difforme, cette fois des hommes « jaunes » pourvus d’ailes de
chauves-souris
[28]. Il faut cependant rappeler qu’il s’agit là d’un procédé littéraire ancien qui consiste à enlaidir « le Mal » et à embellir « le Bien ». Dans
les illustrés, on le retrouvait avant la guerre dans les aventures de Guy
l’Éclair (lui aussi un beau blond opposé à des « méchants » difformes) puis,
en 1943-1944 en Belgique, dans un texte contemporain de celui de Liquois,
Le Rayon U, que réalise Edgar P. Jacobs pour remplacer le célèbre Flash
Gordon : « Son histoire se déroule dans un monde imaginaire, divisé en deux
pays rivaux, la Norlandie et l’Austradie. La Norlandie prépare une arme
secrète (...) Du côté des bons le héros, le blond Lord Calder, prend la relève
de Flash Gordon. Le professeur Zarkoff s’appelle désormais Marduk »
[29]. Or
les « méchants », ceux d’Austradie, sont très bruns, plutôt asiatiques et laids.
Parmi les adversaires du beau Calder, on trouve aussi un peuple de monstrueux « hommes singes » qui enlèvent Sylvia la belle héroïne. Dans le cas
du feuilleton de Jacobs, les connotations racistes semblent peu probables,
mais on pourrait lui appliquer le même schéma qu’au Téméraire, tant la
symétrie des personnages et des situations est saisissante.
La science-fiction peut aussi camoufler d’autres préoccupations très liées
à l’actualité. Dans
Le Téméraire, un curieux récit, « L’île d’acier », décrit une
sorte de forteresse du XXI
e siècle, bardée de canons et attaquée par des
centaines d’avions. Cette « Ile d’acier » ressemble étrangement à « la forteresse
Europe » assiégée par les armadas volantes des Alliés en 1944, et dans le
dernier (paru en août 1944 à Paris), figure la description d’un avion-robot
du futur qui fait trop penser aux « armes secrètes » du III
e Reich finissant
pour qu’il s’agisse d’une coïncidence
[30].
Sans être un journal exclusivement antisémite,
Le Téméraire laissait
souvent poindre sa phobie des Juifs. On y retrouvait des points communs
avec les théories avancées par le docteur Martial dans « Notre race et ses
aïeux », en particulier le pseudo-argument des différents groupes sanguins
accompagné de la même carte que celle publiée dans le livre du docteur Martial
[31].
L’antisémitisme se glissait parfois dans des récits d’aventures comme
« Le secret du professeur O’Brien » où une illustration, signée Liquois, représentait une brute en train de brûler la plante des pieds d’un Irlandais pour
lui faire avouer son secret
[32]. Dessin qui serait banal dans un récit d’aventures
si ne figurait à gauche du dessin un certain Lévy, qui commandite l’action.
Le résumé des chapitres précédents éclaire la scène d’un jour étonnant : « Le
professeur O’Brien a découvert un procédé permettant de fabriquer de l’or.
Un de ses collègues de la faculté de Belfast, Sir Lévy, lui a demandé au nom
de l’Intelligence Service, de céder son secret à l’Angleterre. Sur le refus de
O’Brien, Sir Lévy l’a fait enlever et séquestrer dans sa propriété... » On devine
la suite : les mauvais étaient des Juifs et des Anglais, attirés par l’or, qui
n’hésitaient pas à torturer leurs adversaires pour les faire plier. Sous couvert
d’un roman d’aventures il s’agissait donc d’une charge.
Tous les récits ne portaient pas sur ce thème, mais ce dessin antisémite
n’est pas un cas isolé, car on retrouve Liquois comme illustrateur de L’Inde
fabuleuse. Sous couvert d’évoquer le passé lointain de l’Inde, l’auteur (Jacqueline Amy) racontait la lutte d’une tribu composée d’Aryens blonds et dont
l’hypothétique chef s’appelait Sigur :
Sigur conduit sa tribu vers le pays où se lève le soleil, pays d’abondance et de
richesses. Il marche en tête de sa tribu, portant sur sa poitrine l’emblème sacré des
Aryens.
Et Liquois affublait le dénommé Sigur d’une énorme croix indienne
(dont l’aspect rappelle une croix gammée inversée), qu’il porte en pendentif
et ne quitte jamais. La tribu de Sigur affronte divers ennemis dont des Noirs
particulièrement cruels. Il est tué en délivrant son fils :
Tandis que les noirs fuient devant le courage et l’adresse des blancs, Wilbur a vu
son père tomber. Il se penche vers lui pour voir sa blessure. Mais Sigur est perdu, la
flèche était empoisonnée.
Dans cette fiction (qui se voulait historique), le chef meurt donc, mais il
transmet ses derniers désirs à ses guerriers : « Vous désignerez le plus courageux d’entre vous pour me succéder. Vous devez chasser les hommes noirs.
Ne vous alliez jamais à eux, ce serait votre perte. » Le refus d’un éventuel
métissage était clairement énoncé et la croix devient une sorte de symbole
protecteur :
L’emblème a repris sa place au centre du village. Et les hommes, instruits par
l’expérience, fortifient le camp pour se mettre à l’abri de l’attaque des sauvages
hommes noirs.
Le racisme affleurait dans ce récit en procédant à un amalgame entre
les anciens Aryens et les légendes germaniques. L’Inde fabuleuse était une
édition du Téméraire et les dessins de Liquois ne relèvent pas de l’accident
de parcours, car on peut y ajouter ceux publiés dans le journal satirique Le
Mérinos en 1944 sous le pseudonyme de Robert Ducte. Liquois y illustra un
récit dont l’héroïne, « Zoubinette », était victime de maquisards présentés
comme un ramassis de marginaux et d’étrangers dont un nommé Isaac
« typé » selon les critères du moment.
Un autre illustrateur du Téméraire ne dédaigna pas porter quelques coups
d’épingles aux Juifs, mais de manière plus subtile que Liquois. Il s’agit d’Erik,
qui chaque semaine mettait en scène Le docteur Fulminate et le professeur
Vorax. Il se trouve que Fulminate, « le gentil », était pourvu d’une longue
barbe blonde tandis que son adversaire, le « méchant » Vorax était crépu,
lippu et pourvu d’un nez crochu au point qu’il ressemblait à s’y méprendre
aux caricatures que l’on trouvait à l’époque dans toutes les brochures antisémites. Ajoutons que Vorax fut parfois aidé par « des nègres » qui habitaient
le « Boufboufland », alliés peu efficaces d’ailleurs : «... un vent violent se met
à souffler, emportant Vorax et ses nègres », peut-on lire dans une vignette
du no 33.
Il faut enfin évoquer un troisième homme, Vica, illustrateur occasionnel
du célèbre Yabon de Banania. Farfelu et parfois délirant, Vica publia régulièrement dans Le Téméraire les aventures de son marin lui aussi appelé Vica.
Si elles ne ménageaient pas les Africains, parfois qualifiés de cannibales, les
aventures de Vica n’étaient pas antisémites. On y trouvait des animaux doués
de la parole, des sultans de pacotille (
Vica chez le sultan de Matoucha), des
Africains naïfs (
Kam. Fa. Ra s’ennuie), une tour Eiffel étrange... Pendant deux
ans, dans
le Téméraire, Vica fut plutôt en retrait sur ses collègues Liquois et
Erik. Mais Vica, avec tout le talent graphique dont il était capable, s’est
montré beaucoup plus virulent dans deux albums complets qu’il a publiés
en 1942 pour la maison Dompol :
Vica au paradis de l’U.R.S.S. et
Vica contre
le service secret anglais. Un troisième titre,
Vica défie l’Oncle Sam, fut publié
un peu plus tard par les Éditions Coloniales et Métropolitaines. Cette fois,
l’illustrateur changeait de registre. Avant tout conçus comme anticommunistes, anti-anglais et anti-américains, les trois albums comportaient aussi
quelques passages antisémites. Vica fit montre là d’un engagement politique
et d’un antisémitisme inhabituels. L’explication réside dans le fait qu’il s’agit
d’ouvrages de commande, dont les textes furent fournis par « des Allemands
de l’Hôtel Majestic » et réalisés « en collaboration avec un dessinateur allemand qui lui avait été adjoint. » comme l’établissent des documents d’archives
[33].
Mais Le Téméraire ne fut pas simplement un illustré engagé idéologiquement, car son existence s’insérait dans un projet plus global d’encadrement
des lecteurs, lui-même nourri de l’expérience acquise par Jacques Bousquet
au sein des « Jeunes du Maréchal ».
DES « JEUNES DU MARÉCHAL » AUX « CERCLES TÉMÉRAIRES »
A Paris, dès l’automne 1940, une petite organisation était apparue, que
l’on peut considérer comme l’un des ancêtres des « Cercles Téméraires ». Il
s’agissait des « Amis de Gavroche », dont l’insigne était un petit écureuil. Peu
politisés, ils avaient pour principale activité le sport, le jeu et la présence à
quelques séances de cinéma. Nous n’avons pas là affaire à des clubs structurés, cependant en 1942, avec la disparition de Gavroche, la place fut laissée
provisoirement vacante. Ce fut le moment choisi pour tenter de lancer un
nouveau club autour d’une des vedettes de Gavroche : Vica. En effet, à cette
époque fut publié Vica contre le service secret anglais, à l’occasion d’une
grande exposition organisée à Paris contre le bolchevisme. A la fin de l’album
figurait une carte d’adhésion au « Cercle des amis de Vica ». Y était imprimé
un appel qui s’adressait à des lecteurs connaissant déjà l’illustrateur, car
dans l’argumentaire, il était fait référence à des récits publiés avant la guerre.
Ce club tombait à point pour récupérer les ex-Amis de Gavroche privés de
leur revue depuis février 1942, mais les Amis de Vica ne semblent pas avoir
rencontré le succès escompté.
Le scoutisme et toutes les activités dérivées étaient interdits en Zone
occupée, ce qui facilita la tâche aux rares organisations qui obtinrent l’autorisation de se structurer. La place laissée vide par les organisations scoutes ne
le fut pas pour longtemps car, en janvier 1943 apparut Le Téméraire. Avec
ce journal, bien des lecteurs avaient la sensation d’un monde connu : ils
retrouvaient plusieurs illustrateurs familiers, dont Vica et Erik. On leur
proposa des structures associatives mises en place autour du nouveau journal,
les « Cercles de Téméraires » qui prirent le relais des « Amis de Gavroche ».
Ils incitaient eux-aussi à des activités comme le sport, le modélisme, le
secourisme ou le cinéma. Cette dernière activité étant moins innocente qu’il
n’y paraissait, car au mois de février 1943, une projection fut organisée au
cinéma Balzac à Paris pour La couronne de fer, film sur la chevalerie, du
cinéaste fasciste Alessandro Biasetti. D’autres films furent projetés grâce aux
bons offices de la firme allemande Tobis, qui « offrait » les séances et prenait
les frais en charge. L’organisation des cercles « Téméraires » se précisa peu
à peu. Un emblème fut choisi pour identifier facilement les membres. Il
s’agissait d’un heaume qui rappelait la chevalerie et les croisades. Simple
hasard dû au goût des lecteurs ou volonté de la rédaction ? Malgré l’organisation d’un pseudo-réferendum, on peut pencher pour la deuxième solution,
nous verrons pourquoi.
Dans le no 12 parut un article important, car il éclairait l’idéologie qui
soutendait les « cercles ». Intitulé « Chevalerie moderne », il était illustré par
trois photographies (de provenance allemande) montrant : 1) « Une classe en
manœuvre sous la conduite de son jeune chef » (des adolescents en uniforme
avec poignards et baudriers sont prêts à défiler) 2) « École de jeunes chefs
en Allemagne » (des chalets modernes en montagne) 3) « Dressage de chevaux dans une école de jeunes chefs » (un homme dresse un cheval cabré).
Tout cela évoquait l’effort, le plein air, la discipline. Mais peut-on rétorquer,
la chevalerie, c’est le passé, un passé qui n’a pas grand rapport avec le
nazisme. Dans le cas du Téméraire, rien n’est moins sûr, car de nombreux
rapprochements furent faits par les rédacteurs avec l’époque médiévale et
moderne, et le texte laissait peu de place à l’équivoque. On pouvait y lire
que les pilotes kamikazes japonais « sont des chevaliers » ou encore : Un chevalier, ce n’est pas forcément un homme bardé de fer sur un grand cheval
de bataille. Il peut y avoir des Chevaliers à toutes les époques (...) Les grenadiers de
Stalingrad qui, avant l’assaut final et la mort, lancent à la radio un dernier appel pour
crier leur fidélité à leur chef, ne sont-ce pas des Chevaliers ? Et les cadets de l’Alcazar
luttant pour la civilisation de leur pays et qui, après des mois de siège, refusaient de
se rendre, résistaient à tous les assauts, n’étaient-ils pas des Chevaliers ?
Afin de bien enfoncer le clou, le rédacteur affirmait :
Pour empêcher la France de mourir, il faudrait que nous aussi nous ayons des
chevaliers qui, au milieu de la décadence générale, donneraient l’exemple du relèvement.
Puis on expliquait qu’en Allemagne fonctionnaient des « Écoles de jeunes
chefs », assimilées à des ordres de chevalerie, avec une rude sélection intellectuelle et physique à l’entrée :
Grâce à ce filtrage, (qui dure presqu’une année) on est assuré de ne voir entrer
dans les écoles de chevalerie, Adolphe-Hitler-Schule, que des enfants remarquables
physiquement, intellectuellement et moralement.
Ainsi par un montage habile on passait de la chevalerie médiévale aux
« écoles » des jeunesses hitlériennes. Et comme le pauvre gamin mal nourri
d’Aubervilliers ou de Nantes ne pouvait entrer dans les écoles allemandes on
lui en proposait un « erzatz » local, les « Cercles Téméraires ». Ces clubs
furent créés dès le premier numéro, mais dans le no 12 figurait un appel à
agir au-delà des cercles :
Pourquoi n’aurions-nous pas nous aussi des Écoles de Jeunes Chefs ? On grouperait
là, en pleine nature, en été sous la tente, en hiver dans un de ces châteaux comme il y
en a tant dans notre pays, une centaine de garçons de 11 à 17 ans, choisis pour leur
intelligence, leur valeur physique, leurs qualités morales, leur bonne camaraderie.
Le lecteur était incité à entrer en contact avec la rédaction s’il était
intéressé par un tel projet :
Que pensez-vous, lecteurs Téméraires, d’écoles d’élite de ce type ? Écoles où la
discipline serait très dure, mais où la camaraderie serait plus grande ?
Il faut relier cet appel à un projet élaboré en novembre 1942 autour de
l’école de cadres de La Chapelle en Serval dans l’Oise. En effet, cette école
nationale fut dirigée par Jacques Bousquet en personne, juste avant qu’il ne
devînt rédacteur en chef du Téméraire. Équivalente à celle d’Uriage mais
pour la Zone occupée, elle était destinée à former
les cadres supérieurs de la jeunesse, délégations et administration centrale, les
chefs d’écoles spécialisées et régionales, les cadres supérieurs des Équipes nationales,
et forme l’élite intellectuelle du pays [34].
La Chapelle en Serval n’accueillait, normalement, que des hommes de
20 à 30 ans (les femmes étaient formées à l’école de Champrosay) « en bonne
santé, de bonne moralité, connaissant les jeunes », donc au-delà du lectorat
du Téméraire. Mais une correspondance entre Jacques Bousquet et un des
responsables de l’école permet d’établir qu’il était prévu d’ouvrir, dans les
mêmes locaux, un « Collège de jeunes chefs » à la fin de l’année 1942 :
« Dans un avenir prochain, je pense que tu auras la satisfaction de voir ton
idée réalisée », écrit à ce sujet son ami à Jacques Bousquet le 10 août 1942
[35].
De son côté, l’historien W.Halls signale brièvement le « collège » de La
Chapelle-en-Serval : « Manifestement inspiré des Adolf-Hitler-Schulen allemandes, l’objectif poursuivi était d’accueillir des gosses de seize ans, de les
former de façon intensive pendant huit ans ». Halls est intrigué par le
vocabulaire et la hiérarchie inhabituelle pour un futur collège : « Les élèves
franchiraient un à un les grades d’une hiérarchie interne : le nouveau serait
un novice; après sa première promesse [notons la connotation scoute ou
religieuse] il serait élevé au rang de page, avant de devenir écuyer, et
atteindre à la sortie du collège le rang de chevalier »
[36]. Un autre courrier
précise qu’un concours était prévu en septembre 1942 avec comme niveau
scolaire exigé l’entrée en 3
e, puis dix jours de sélection intellectuelle et
physique pour les candidats retenus :
Je m’efforce d’ôter au concours l’apparence d’un concours scolaire. Je veux que
chacun des candidats garde de ces dix jours de concours une impression de vie intense,
de franche camaraderie [37].
En mars 1942, une douzaine de Jeunes du Maréchal de Caen effectua
un stage à La Chapelle en Serval où Georges Lamirand leur rendit visite
[38].
Le projet de « collège », inspiré par Jacques Bousquet en 1942 annonçait
donc trop bien ce que l’on lira dans les colonnes du
Téméraire en 1943 pour
qu’il s’agisse d’une simple coïncidence. En fait, Bousquet se situait bien dans
la ligne politique « dure » de son ministre et ne nourrissait pas une sympathie
particulière pour Pétain : « Il est utile de signaler que Monsieur Bousquet a
une attitude hostile au Maréchal, modelée d’ailleurs sur celle de son
ministre » rapporte un fonctionnaire à propos du renvoi par Bousquet d’un
des professeurs de l’école des cadres de La Chapelle en Serval en juin 1942
[39].
Jeune Force, ancêtre direct du Téméraire
En réalité, le mouvement des « Jeunes du Maréchal » fut le pivot de
l’affaire. Il s’était structuré officiellement en novembre 1941 et, au début de
1942, il comptait un millier de membres (dont une centaine en province), ce
qui était modeste, même si ces membres étaient très actifs dans le domaine
du secourisme. En témoignent d’élogieux articles publiés dans la presse suite
aux bombardements meurtriers des Alliés sur Billancourt en mars 1942, au
cours desquels les Jeunes du Maréchal ont participé activement aux secours.
A Pâques de la même année, un camp a réuni une centaine de jeunes à
La Chapelle en Serval. Ensuite, le mouvement connut une croissance rapide
avec l’arrivée d’Abel Bonnard au ministère de l’Éducation Nationale en avril
1942. Il reçut alors un soutien officiel et national sous la forme d’une
circulaire du ministre (le 21 mai 1942) à tous les recteurs d’académie et à
l’inspection générale afin de « faciliter l’action des jeunes du Maréchal dans
les établissements scolaires ». En juillet 1942, le mouvement comptait 5000
membres après une fusion avec les « Phalanges universitaires ». « Jeunes du
Maréchal » se dota alors d’un mensuel intitulé Jeune Force dont, par bien
des aspects, les quatre premiers numéros furent les ancêtres directs du
Téméraire. Ces quatre numéros parurent du 8 mai 1942 au 10 juillet 1942.
Juste à côté du titre (en lettres rouges), on repérait sans peine un chevalier
empanaché qui présentait bien des point communs avec celui qui deviendra
le symbôle du
Téméraire. On y trouvait aussi une bande dessinée (« Les
mésaventures de Placide ») d’André Daix (le père de Nimbus) et une rubrique
scientifique (« L’avenir inconnu ») de Pierre Devaux, qui ressemblait à s’y
méprendre à ce que l’on lira (du même) dans
Le Téméraire. Dans le n
o 2, un
article signé Paul Courant s’intitulait « Vœu pour une nouvelle chevalerie »,
et on y découvrait déjà les grandes lignes des futurs articles du
Téméraire
sur le même thème.
Jeune Force était édité à 5000exemplaires et semblait
bien parti. Pourtant, les nuages s’accumulaient, car plusieurs tendances
politiques s’affrontaient au sein des « Jeunes du Maréchal », et le 30 août
1942 lors d’une assemblée générale orageuse, la direction fut remise en cause
par de nombreux membres : certains voulaient aller plus loin dans l’action
aux côtés des Allemands (ils s’engageront dans l’armée allemande), d’autres
ne voulaient reconnaître comme seule autorité que celle du Maréchal Pétain,
d’autres encore hésitaient. Il s’ensuivit des réunions fractionnellles, puis un
éclatement du mouvement. Une partie des cadres suivit Jacques Bousquet et
c’est juste après cette crise que fut conçu le projet du
Téméraire. En rupture
avec une bonne partie de son organisation, Jacques Bousquet fut aussi privé
de son journal
Jeune Force, qui était officiellement le bulletin intérieur du
centre de jeunesse de Brévannes
[40]. De plus, le titre appartenait en droit à
un très jeune éditeur de la tendance modérée (Robert Hersant), qui souhaitait
« reprendre son entière liberté » et refusait la dérive pro-allemande d’une
partie de ses camarades. C’est pourquoi Jacques Bousquet se tourna alors
vers une presse d’apparence récréative. Ainsi est né
Le Téméraire, de l’éclatement d’une organisation de jeunesse en pleine croissance et d’une crise politique.
Le projet initial de collège, conçu par Jacques Bousquet, se montrera
pourtant attirant, car 693 inscriptions provisoires parvinrent au cabinet
d’Abel Bonnard, pour 40 places disponibles. Un dépliant publicitaire vantant
les mérites du collège fut diffusé au cours de l’été 1942. En couverture
figurait un écu blanc orné d’une francisque rouge (le même insigne que
Jeune Force), barré de la mention « Collège national » et surmonté du slogan
« Force et Discipline »
[41]. Une date précise d’ouverture était prévue, le
5 octobre 1942, après la tenue de deux stages d’admission à la Chapelle en
Serval
[42]. Pourtant, il semble que ce collège n’ait jamais vraiment fonctionné,
mais les « Cercles Téméraires » se mirent en place en utilisant les grandes
lignes du projet. On peut donc affirmer que, quand le « Prince des Téméraires » (probablement Jacques Bousquet en personne) demandera à ses
lecteurs de choisir un insigne (de chevalier) puis de dire leur opinion sur les
« écoles de chevalerie », il ne faisait qu’appliquer des projets déjà établis
depuis plusieurs mois par les services d’Abel Bonnard. Cela explique
comment et surtout pourquoi le journal a pu obtenir facilement l’autorisation
de paraître en Zone occupée en 1943 : la majorité des fondateurs du
Téméraire étaient issus des écoles de cadres et du cabinet Bonnard.
Il est aussi une autre raison, moins connue : c’est que Jacques Bousquet
lui-même, n’était pas un simple « jeune professeur » au lycée Voltaire en
1942, comme le laisse entendre W.Halls dans son livre. En fait, né en 1912
et marié depuis plusieurs années, il avait déjà trente ans; agrégé de lettres,
il avait débuté au lycée de Dijon puis, juste avant la guerre, avait enseigné
à Francfort et à l’Institut français de Berlin, ce qui ne put que faciliter ses
contacts avec l’occupant.
Le Téméraire et les « cercles de lecteurs » ont constitué un moyen simple
de toucher des jeunes et de les sensibiliser à la propagande par divers récits
récréatifs. Signalons que madame Boué (née en 1904), la gérante du journal,
avait été employée de l’Éducation Nationale à l’époque d’Abel Bonnard et
qu’elle avait travaillé avec Jacques Bousquet à l’École des cadres de La
Chapelle en Serval. Les archives indiquent aussi qu’un des rédacteurs du
Téméraire a été secrétaire général des « Jeunes du maréchal » et employé du
secrétariat à la jeunesse
[43]. Quant au documentaliste du
Téméraire, il était
auparavant « chargé de la revue de presse concernant les jeunes » auprès
d’Abel Bonnard. Les cercles « Téméraires » (et bien entendu le journal) furent
donc animés par une équipe formée à l’action dans le monde des ministères
et des écoles de cadres.
La hiérarchie qui gouvernait ces cercles était proche de celle prévue au
Collège de La Chapelle en Serval :
Le lecteur qui paye sa cotisation 20 F, est un écuyer du Téméraire. Après passage
d’épreuves et de tests, il devient Chevalier et commande cinq écuyers. Après de nouvelles
épreuves, il devient Preux et dirige cinq chevaliers. Il a droit alors au poignard d’hon-
neur. Pour tous une seule devise : Garde toi et courage ! [44]
Au cours de l’été 1943, un camp de vacances de Téméraires fut organisé
au château de Norges en Côte d’Or. Les jeunes s’y livraient à des activités
de plein air, proches du scoutisme. On y entonnait « le chant de marche des
Téméraires », qui commençait par : « Prudence est vertu pour les chiens. Un
Téméraire n’a peur de rien. A travers sentiers et chemins, cherchons l’aventure... », ou « Réveillez-vous garçons du vieux pays français ». Dans ce cas,
les Téméraires chantaient :
Réveillez-vous, garçons du vieux pays français. C’est trop dormir à l’ombre, à
l’ombre du passé. Aux frontières d’Europe, une jeunesse en fleurs, pour sauver notre
race combat de tout son cœur, de tout son cœur combat, souffre et meurt....
Certes, ce chant était présenté comme un chant adapté du XVe siècle,
époque où les chevaliers chrétiens combattaient les Mongols, mais il n’était
pas difficile de faire le rapprochement avec les combattants européens de
1943 et, à cette date, il constituait bien une invite à soutenir, voire à rejoindre
les Volontaires français du front de l’Est. Pendant ce camp furent aussi
organisés des tournois entre « preux ». Le choix du lieu, la Bourgogne,
renforçait la référence à Charles le Téméraire, patron tutélaire de l’organisation et de la revue.
Le Téméraire tirait à plus de 150 000 exemplaires, plus des numéros
spéciaux dont un sur « Les vacances » qui contenait un carnet de chansons.
Son influence fut assez forte et les adhésions affluèrent : « Au 1
er décembre
1943, plus de 6000 adhésions sont enregistrées, si bien que les locaux des
Cercles se dissocient du journal et s’installent au 12 Cité Malesherbes, le
siège des jeunes de la Ligue de France et d’Outre-Mer »
[45]. Le nombre des
cercles fut en croissance rapide à partir du printemps 1943. On peut, en
lisant les rubriques régulièrement publiées en page 7 du
Téméraire, constater
que l’implantation s’est faite surtout dans la région parisienne et les grandes
villes de la Zone occupée. A Paris, en décembre 1943 la rédaction signalait
que « Les sections des I
er, II
e, III
e, IX
e, X
e, XII
e et XVIII
e arrondissements ont
maintenant chacune leur local ce qui leur permet d’avoir sous la direction
de leur chef des activités autonomes »
[46]. On repère des cercles actifs à
Chatellerault, Lannion, Rennes, Le Mans, Nantes, Nancy, Le Havre, Melun,
La Roche-sur-Yon...
Il est donc certain qu’en 1943 et 1944 une revue apparemment distractive
comme Le Téméraire a servi de point d’appui et de relais à peine masqué
pour des organisations de jeunesse pré-existantes. Cette situation s’est prolongée jusqu’à l’été 1944 inclus, car avec la fougue qui caractérise les jeunes,
les « chevaliers téméraires » n’ont pas changé facilement d’avis.
LES RETOURNEMENTS DE LA LIBÉRATION : DU TÉMÉRAIRE A` VAILLANT
A partir de 1942, tous les journalistes qui travaillaient avec la presse
autorisée sont devenus suspects et comme tels repérés, parfois menacés (et
même abattus) par la Résistance. En 1944, certains se sont enfuis en Allemagne, d’autres (moins connus du grand public) se sont fait oublier. D’autres
enfin, se sont rapprochés de la Résistance, voire y sont entrés plus ou
moins tardivement. C’est à Paris que s’est opéré un des plus surprenants
rapprochements de la Libération. Il eut lieu entre une partie de l’équipe du
Téméraire, dont les derniers numéros parurent au mois d’août 1944, et des
militants communistes. Ces derniers voulaient lancer un nouvel illustré pour
la jeunesse en développant
Jeune Patriote, un éphémère journal politique
légal publié d’octobre 1944 à mai 1945. Ce journal (dans lequel ont trouvait
quelques dessins de Poulbot) était bien austère et comportait très peu de
bandes dessinées. Officiellement, c’était l’organe du Front patriotique de la
jeunesse, une organisation contrôlée par des militants communistes ou des
« compagnons de route »
[47]. Mais à cette époque, la France était en plein
effort de guerre, et les communistes se souciaient de reconquête politique.
C’est pourquoi le secteur de la presse distractive était encore jugé secondaire.
Cependant,
Jeune Patriote fut un journal à l’impact limité, plus politique que
récréatif, destiné à de jeunes adultes plutôt qu’à des adolescents. En dépit
de l’euphorie de la Libération, ce fut même un échec éditorial, car en
novembre 1944, sur un total de 10 000 exemplaires mis en vente dans les
kiosques parisiens, 7292 ont été renvoyés à l’éditeur comme invendus
[48]. Avec
l’arrêt des combats, en mai 1945, la stratégie du PCF changea. Il songea
alors à se doter d’un illustré qui remplacerait
Jeune Patriote (et
Mon Camarade publié avant-guerre) et qui soit capable de toucher des lecteurs, bien
au-delà des Jeunesses communistes. C’est pourquoi
Vaillant fut substitué à
Jeune Patriote en juin 1945. Le format, le graphisme, parfois les récits, étaient
proches de ceux du
Téméraire. Cela peut surprendre mais la raison en était
simple : plusieurs des illustrateurs, Erik, Poïvet, Liquois et Jean Ache venaient
du
Téméraire. Erik changea le récit qu’il publiait naguère dans la feuille proallemande. Liquois reprit une série de Science fiction bien semblable à
l’autre. Jean Ache (du
Téméraire et du
Mérinos) choisit la discrétion et se fit
oublier provisoirement : « A la Libération, je faisais partie de la première
classe à être rappelée et j’ai été mobilisé pendant un an au service cinématographique de l’armée de l’Air »
[49]. A son retour, il s’engagea à
Vaillant, puis,
cas révélateur de la parenté qui unissait les deux revues, la série « Biceps
costaud sentimental », créée par Jean Ache pour
le Téméraire (du n
o 34 au
38), connut une suite, avec le même titre, dans
Vaillant (du n
o 133 au n
o 146).
« Ainsi donc, contrairement aux collaborateurs de la presse pour adultes,
de Brasillach à Drieu, qui croyaient peu ou prou à ce qu’ils écrivaient, et un
peu à l’instar des constructeurs du Mur de l’Atlantique, ces nazificateurs des
âmes adolescentes ont complètement échappé à l’attention des épurateurs de
1944-1945, pour rigoureux que ceux-ci se voulurent », écrit Léon Poliakov,
indigné, en préface de l’ouvrage de Pascal Ory en 1979
[50]. Il réagissait en
fonction des informations dont il disposait à l’époque. Et il faut reconnaître
que de retrouver Liquois, Erik ou Josse dans
Vaillant à la Libération n’incitait
pas à penser qu’il y avait eu procès d’épuration.
Pourtant, les choses ne furent pas aussi simples qu’il y paraît. En effet,
on ne pouvait affirmer, en se fiant au seul cas de quelques illustrateurs
parisiens, qu’il n’y avait pas eu d’épuration touchant l’édition de jeunesse.
Tout d’abord, parce que le procès du Téméraire a bien eu lieu. Ensuite parce
que bon nombre d’auteurs et d’illustrateurs ont effectivement été jugés et
condamnés à diverses peines et pas seulement au Téméraire. Qu’en est-il
exactement ? Au cours de l’été 1944, plusieurs rédacteurs reçurent des
menaces de mort, car Le Téméraire était repéré par certains mouvements
communistes. Un rapport de la Police Judiciaire signale que
dès la Libération, les locaux du Téméraire, 116 rue Réaumur, ont été fouillés,
bouleversés et occupés par des cellules communistes qui y sont encore : il s’agit
d’étrangers groupés sous l’appellation CADI (comité d’action de défense des immigrés) [51].
Un autre rapport, d’un commissaire de la P.J. (Brigade mondaine) confirme que « les locaux du
Téméraire sont réquisitionnés et occupés par le
C.A.D.I. Il ne reste plus d’archives de ce journal ». Ce qui est fréquent dans
cette période agitée. Les juges prendront cependant l’affaire au sérieux et un
dossier d’instruction sera établi réunissant des informations sur chacun des
42 collaborateurs, occasionnels ou réguliers du
Téméraire, pris un à un. Ce
volumineux dossier débouchera en fin de compte sur un « non-lieu » et tous
les illustrateurs, même les plus engagés, verront figurer au bas de leur fiche
cette mention : « Aucun de ses dessins ou des ses illustrations ne fait allusion
à la politique ou aux évènements militaires »
[52].
Il est pourtant un homme dans ce journal qui va avoir droit à une
instruction personnelle, c’est Vica. Intéressons nous de plus près au seul
homme jugé coupable dans cette équipe. Signalons que son cas est devenu
presque « mythique » dans le petit monde des collectionneurs de bandes
dessinées où il compte encore des amateurs. Vica a professionnellement
disparu à la Libération, sans que l’on retrouve clairement sa trace, ce qui a
alimenté bien des rumeurs. Le procès a pourtant bien eu lieu en février
1945, c’est-à-dire dans une période « dure » pour les inculpés, avant même
la fin du conflit. Il fut arrêté chez lui en octobre 1944 après avoir été
dénoncé par sa concierge (rue Fondary dans le XV
e ) comme « collabo » et
interné à Fresnes le 9 décembre 1944
[53]. Après une longue période d’attente
sans inculpation précise, il fut finalement défendu par un avocat que lui
avait présenté sa fiancée et examiné par un médecin, ami de cette même
fiancée. Le médecin insistera sur « les crises nerveuses » de Vica « consécutives à une commotion de guerre » ce qui l’a « diminué au point de vue
mémoire et volonté. » Ce procès nous permet de mieux connaître l’homme.
En réalité, Vica s’appelait Vincent Krassousky
[54] et son pseudonyme était
dérivé de ses initiales (V.K. = Vica) comme très souvent chez les illustrateurs.
Né en 1902 à Kiev, fils d’un colonel de l’armée du Tsar, il « a poursuivi des
études secondaires afin d’entrer lui-même dans la carrière militaire »
[55]. Il
entre donc « à neuf ans à l’école des Cadets, puis pour deux ans à l’école
des aspirants ». Comme c’est « un sujet de forte corpulence et de haute taille,
à l’allure athlétique », il s’est enrôlé à 16 ans dans l’armée blanche (Wrangel-Demikia) et il a participé pendant deux ans à la guerre civile qui ensanglanta
la Russie. Au cours des opérations, il a été blessé à trois reprises, dont une
fois gravement à la tête d’un éclat de grenade qui ne sera jamais extrait et
provoquera souvent des crises douloureuses et des vertiges. Le médecin qui
l’interrogea à Fresnes en 1944/45 nota aussi ce détail important : « Monsieur
Krassousky s’explique mal en français », ce qui tend à confirmer qu’il n’était
pas l’auteur des textes qui figurent dans ses trois albums de propagande. En
effet, Vica ne s’est installé à Paris qu’en 1929, après avoir séjourné en
Bulgarie où son père est mort au combat. On comprend mieux sa trajectoire
idéologique quand on lit la fin du rapport dans lequel le médecin signale
que Vica « s’exalte et s’irrite quand on lui parle des bolchevistes », car, dit-il
« ils ont fusillé ma sœur et ma mère. Mon père est mort de ses blessures en
Bulgarie et j’ai été moi-même fortement touché. Je suis seul au monde »
[56].
Seul en tout cas de l’équipe du Téméraire à être effectivement condamné à
un an de prison, à 1000F d’amende et à l’indignité nationale.
Les enjeux de la Libération
Inquiétés ou pas, condamnés ou pas, ceux qui avaient publié pendant
ces quatre années d’Occupation ont dû inverser spectaculairement leurs
positions politiques. En 1944, pour continuer à publier, les engagements
passés ont pesé bien peu, mais il a fallu s’engager clairement en faveur de
la Résistance, du gaullisme et/ou de l’armée Leclerc... Le cas d’une partie de
l’équipe du
Téméraire passant dans la mouvance communiste fut significatif
de ce nouveau mode de fonctionnement. Cette technique permit de récupérer
le savoir-faire de professionnels qui s’étaient affirmés sous l’Occupation. Les
nouveaux employeurs n’ignoraient probablement pas leur passé (le procès le
prouve), mais on le passa sous silence. Une annotation ajoutée sèchement
en bas d’un rapport lors du procès signala simplement : « L’hebdomadaire
Vaillant qui paraît actuellement au 53 rue Hoche n’est qu’une copie du
Téméraire : seul le titre a été changé »
[57]. C’était un jugement excessif, mais il
avait du vrai, et on pourrait sans peine élargir le raisonnement à une grande
partie de la presse écrite et de la radio du moment.
Au-delà de ces reclassements individuels ou collectifs se profilait une
importante bataille pour le contrôle de la presse destinée à la jeunesse. En
effet, la Libération avait totalement redistribué les cartes, mais le départ des
occupants ne fut pas suivi d’un retour immédiat à la liberté éditoriale. A
compter de l’été 1944, la publication des illustrés demeura provisoirement
soumise à une triple contrainte : une censure militaire qui subsistera jusqu’au
printemps 1945; l’obtention d’une « autorisation de paraître » qui frappait
tous les titres et ne pouvait être accordée qu’après jugement à ceux publiés
sous l’Occupation (la feuille catholique Cœurs Vaillants, concurrente de Vaillant, tomba sous le coup de cette législation); l’obtention du papier (denrée
rare et rationnée jusqu’en 1946) nécessaire à la confection du journal, réglementée par une ordonnance de septembre 1944 puis après l’armistice par
une série de décrets.
Il faut aussi tenir compte du poids militant du Parti communiste à la
Libération. Le P.C.F., alors au maximum de sa puissance, participait pour la
première fois au gouvernement du pays, gouvernement provisoire certes mais
dans lequel les communistes pesaient lourd, car ils influençaient près d’un
Français sur trois. Des militants siégaient en force dans la plupart des
nouvelles instances de décision et de distribution. Ils cherchaient à se doter
d’une presse à la hauteur de la puissance de leur parti. Pour cela, deux
tactiques, compatibles entre elles, s’offrirent à eux : créer des journaux de
toutes pièces ou récupérer hommes et matériel de l’adversaire en donnant
un nouveau contenu politique. En direction de la jeunesse, d’octobre 1944 à
mai 1945, le P.C.F. choisit donc de s’appuyer sur Le Jeune Patriote. Au
printemps 1945, il franchit un pas décisif et lança un nouvel illustré de belle
allure : Vaillant. La couverture du no 1, daté du 23 mai 1945, représentait
une croix gammée brisée et des soldats des quatre « grands » alliés du
moment brandissant leurs drapeaux. Elle était signée d’un illustrateur que
bien des jeunes lecteurs connaissaient déjà : Liquois.
En fait, il semble qu’une partie de l’équipe du
Téméraire a basculé vers
la Résistance au printemps 1944. C’est ce qu’a affirmé son rédacteur en chef,
Jacques Bousquet, dans un témoignage recueilli en 1945 : « Dans les mois
qui précèdent la Libération, notre journal était devenu un centre de Résistance (...) ». L’éditeur de Bousquet, lui-aussi officier de réserve, disparut de
Paris en août 1944 puis s’engagea en février 1945 dans la « Deuxième armée
canadienne » où il terminera la guerre, aux côtés des Alliés
[58].
Dans un témoignage recueilli en 1979, Jean Ache donne une indication
involontaire sur le destin d’un autre dirigeant du Téméraire :
Il s’est trouvé que le dernier rédacteur en chef du Téméraire est devenu co-rédacteur
en chef de France Dimanche. Comme il aimait beaucoup la B.D., c’est lui qui l’a
introduite dans France Dimanche. Il me demanda de faire une bande qui se rapprochait
de Biceps (créé pour le Téméraire). J’ai donc repris le personnage en le modernisant et
au lieu d’en faire un héros tombé du ciel, j’en ai fait un homme préhistorique.
Jean Ache ne donne ni date, ni nom précis pour ce mystérieux « rédacteur en chef ». Il s’agissait en fait de Guy Bertret, qui remplaça André Ramon
dans sa fonction de secrétaire de rédaction après son départ pour fonder
Le Mérinos
[59].
Toujours au
Téméraire, quand et comment le rédacteur en chef, Jacques
Bousquet, a-t-il basculé vers la Résistance ? On trouve dans un rapport de
1945 l’information suivante : « à la même époque (septembre 43) il aurait
adhéré à un groupement de Résistance : réseau Navarre ». Puis le rapport
précise que « au cours de l’insurrection parisienne du mois d’août 44, il
(Jacques Bousquet) était adjoint du commandant F.F.I. du VI
e arrondissement »
[60]. Le rédacteur en chef du
Téméraire combattant sur les barricades,
et en qualité d’officier de F.F.I., voilà qui peut surprendre... Mais ce n’est
pour lui que le début d’une rocambolesque aventure, car il s’est ensuite
engagé dans la «2
e D.B. » avant d’être affecté à la division de Lattre de
Tassigny, dans laquelle il gagnera plusieurs citations. S’ajoute à cette vie
mouvementée un fait d’armes indéniable, signalé par le colonel Kléber, « exchef adjoint de l’état-major national des F.F.I. »: « Le lieutenant Neu et le
sous-lieutenant Bousquet, des commandos d’Afrique, sont les premiers officiers français arrivés à Guebwiller le 4février 1945 à 18 heures »
[61]. Donc
Jacques Bousquet, qui a assuré la rédaction en chef du
Téméraire jusqu’à
l’été 1944, s’est ensuite engagé dans les troupes françaises où il s’est conduit... avec témérité ! On perd ensuite sa trace quelques années plus tard en
Indochine puis à Hong-Kong et en Extrême Orient
[62] : un itinéraire pour le
moins surprenant.
Le cas des rédacteurs du Téméraire n’est pas isolé. Si à la Libération,
certains sont partis combattre aux côtés des Alliés, des équipes entières ont
changé de camp après une période de transition souvent brève. Dans ce cas,
les cloisons ne sont pas étanches entre les anciens des publications maréchalistes et ceux du Téméraire. Alain Saint-Ogan par exemple, s’est retrouvé
après-guerre à la tête du même syndicat d’illustrateurs que Liquois. Poïvet
et Liquois sont passés ensemble du Téméraire à Vaillant. Marijac a quitté
Cœurs Vaillants pour créer Coq Hardi, où il a employé le talent de Liquois
(« Guerre à la Terre »), de Poïvet (« Colonel X. ») et de Le Rallic (« Poncho
Libertas ») pour chanter la Résistance. Le Rallic, qui illustrait naguère Ololê
avec beaucoup de talent, se fait (en compagnie de Pinchon) le chantre de la
Résistance chez Gordinne, éditeur belge qui publie la revue Wrill dans
laquelle on retrouve Marijac... Dans ces illustrés à fort tirage, tous magnifient
« La Résistance » d’une même voix et avec un même enthousiasme apparent.
En y regardant de plus près, ces reconversions tardives s’apparentent plus à
un itinéraire collectif qu’à des aventures individuelles.
[1]
Les illustrés ne circulent pas d’une zone à l’autre.
[2]
En Zone libre, le gouvernement de Vichy estime important de maintenir une presse pour la
jeunesse qui lui est favorable; c’est pourquoi
Cœurs Vaillants, Benjamin et une dizaine d’autres titres
se maintiennent jusqu’à la Libération, mais ils ne sont officiellement pas distribués en Zone occupée,
même après novembre 1942.
[3]
Seul
Ololê, journal catholique et breton, lancé à Landerneau en novembre 1940 par les frères
Caouissin, continue de paraître jusqu’en 1944, mais dans l’Ouest uniquement. On note aussi une
éphémère tentative de Del Duca qui lance
E.T.C. en décembre 1943, mais doit cesser de paraître dès
le no 3.
[4]
De mars à juillet 1944, le tirage oscille de 140 à 150000 exemplaires : Archives de la
Préfecture de police de Paris, BA 1713.
[5]
Pascal ORY,
Le Téméraire, ou le petit nazi illustré, Paris, Éditions de l’Albatros, 1979.
[6]
Pierre-Philippe LAMBERT, Gérard LE MAREC,
Partis et mouvements de la Collaboration, Paris,
Éditions Grancher, 1993.
[7]
École établie dans l’Oise, dans un domaine semi-agricole réquisitionné comme « bien juif ».
Cf. W.D. HALLS,
Les jeunes et la politique de Vichy, Paris, Syros, 1988.
[8]
Déclaration à la préfecture de police no 3424 au
Journal Officiel.
[9]
En 1944, André Ramon fonde aussi un hebdomadaire satirique,
Le Mérinos, dans lequel on
retrouve Liquois, Erik, et (brièvement) Vica, qui en dessine le bandeau-titre.
[10]
Entretien publié dans
Le Collectionneur de Bandes Dessinées, no 70,1992.
[11]
Mat, pseudonyme de Marcel Turlin, né le 19 octobre 1895 à Paris 8e. Il vient de
Fillette et
Junior mais ne dessinera que quelques planches dont « Agenor ». Dessinateur depuis 1934, Francis
Josse, né le 21 octobre 1915, est un ancien de l’École des Arts Appliqués et de l’imprimerie Lang. Il
illustre « Marc le Téméraire ». Erik, pseudonyme d’André Joly, né le 7 juillet 1912 à Verdun,
travaillera aussi pour le dessin animé publicitaire.
[12]
Raymond Poïvet, né en 1910 à Le Cateau dans le Nord, avait débuté le dessin dès l’âge de
15ans chez un architecte parisien. De 1941 à 1945, il travailla surtout pour les Éditions Mondiales.
Sa participation au
Téméraire fut modeste (quelques numéros seulement).
[13]
Jean-Baptiste Huet était le benjamin de l’équipe; né en 1923 au Havre, il a débuté dans le
dessin animé (de mai 1942 à novembre 1943) avec Dubout pour la firme Jean de Cavaignac à Paris.
Témoignage de Jean Ache dans la revue
Hop, no 21,1979. Gustave Giroud, né le 11 janvier 1906 à
Annonay, dessinait avant guerre pour
L’Épatant ou
l’Almanach Vermot. A cette époque Étienne Le
Rallic, né le 23 mai 1891 à Angers, est aussi l’illustrateur principal d’
Ololê en Bretagne.
[14]
Selon le fichier des auteurs de la B.N.F.
[15]
Archives Nationales (CARAN, Paris), Z6 NL 9199.
[16]
A.N. Z6 NL 9199.
[17]
Polytechnicien, né en 1881 à Bordeaux, Pierre Devaux animait des travaux et des collections
pour les Presses Universitaires de France où il fut l’un des fondateurs de la collection « Que Sais-Je ?». Dans
Le Téméraire, il aurait rédigé « La quatrième dimension (no 11), « L’an 2000 » (no 19),
« En fusée vers la Lune » (no 30), et « l’avion robot » (no 38).
[18]
Dont Stéphane Pisella, qui devint reporter à
Ce soir en décembre 1944.
[19]
Pascal Ory pensait que le gérant du
Téméraire était un certain M. Boué, haut fonctionnaire
du régime de Vichy. En fait, il s’agissait d’une femme fonctionnaire de l’Éducation Nationale, où elle
avait travaillé avec Jacques Bousquet avant la fondation du journal.
[20]
P.V. du 18 septembre 1945.
[22]
Lettre du lieutenant Heller citée dans la thèse de Pascal FOUCHÉ,
L’édition française sous
l’Occupation, Université Paris IV, 1987, et par Rita Thalmann,
La mise au pas, Paris, Fayard, 1991.
[23]
Un numéro est consacré à l’Irlande ancienne.
[24]
Le Téméraire était plus volontiers « européen » à la manière de l’époque que patriote
ou nationaliste.
[25]
Consigne permanente donnée à la presse par le Ministère de l’Information le 5 janvier
1941 : A.N., série III W 240.
[26]
Le Téméraire, no 19, octobre 1943, dans lequel le rédacteur prévoit qu’un lecteur lira
probablement un exemplaire oublié de ce journal jauni et poussiéreux dans une bibliothèque. Ce fut
notre cas aux Archives nationales...
[27]
Cité par P. Ory,
Le petit nazi illustré, op. cit., p. 62.
[28]
Le Téméraire, no 33 du 15 mai 1944.
[29]
Gérard LENNE,
L’affaire Jacobs, Bruxelles, Megawave, 1991.
[30]
A cette date, fusées et autres armes « du futur » sont devenues le dernier espoir des nazis
pour sauver leur Reich éphémère.
[31]
Cette carte prétend établir le pourcentage de sang européen par rapport au sang « asiatique »
dans les différents peuples d’Europe.
[32]
Le Téméraire, no 4.
[33]
A.N., dossier Z6 19324.
[34]
D’après
Jeunesse 1944, recueil de textes officiels publié chez Sequana à Paris, 1er
trim. 1944.
[35]
A.N. F17 13/366, dossier « collège de jeunes chefs ».
[36]
W. HALLS,
op. cit. p.319.
[37]
A.N. F17 13/366, dossier « collège de jeunes chefs ».
[38]
Emmanuel THIEBOT, « La vie scolaire et universitaire à Caen 1939-1944 », mémoire de
maîtrise, université de Caen, 1997, sous la direction d’André Encrevé et de Jean Quellien.
[40]
Un rapport de janvier 1943 du préfet du Calvados signale que le mouvement qui comptait
plus d’une centaine d’adhérents dans le Calvados « s’est effondré à la suite de la position politique
adoptée par ses dirigeants nationaux », E. THIEBOT,
op. cit. A Brévannes se réunissaient régulièrement
de jeunes travailleurs et des lycéens dans un centre appelé « Maréchal Pétain », en fait contrôlé par
les Jeunes du Maréchal.
[41]
Emmanuel Thiébot signale que le port de l’insigne, francisque rouge sur fond blanc, était
autorisé dans les lycées du Calvados.
[42]
Selon une lettre du 7 août 1942, non signée, adressée à Jacques Bousquet qui se termine
par « Amitiés révolutionnaires », A.N. F17 13/366, dossier « collège de jeunes chefs ».
[43]
A.N. Z6 NL 9199.
[44]
Cité in LAMBERT et LE MAREC,
op. cit., p. 187.
[45]
Cité in LAMBERT et LE MAREC,
op. cit., p. 187.
[46]
No 23, p. 7. Cela correspond en partie au Paris populaire de l’époque.
[47]
L’appellation officielle est « Front patriotique de la jeunesse », organisation adhérant aux
« Forces unies de la Jeunesse patriotique » qui fédèrent une dizaine d’organisations catholiques,
protestantes et laïques.
[48]
Archives de la Préfecture de police, Paris, BA 17.13.
[49]
Témoignage recueilli par la revue
Hop ! en 1979.
[50]
Pascal ORY,
op. cit., préface.
[51]
A.N. Z6 NL 9199.
[52]
A.N. Z6 NL 9199.
[53]
Indice révélateur de l’ambiance du moment, le magistrat instructeur signale par une note
que les trois exemplaires des albums de Vica qui figuraient dans le dossier lui ont été transmis par
un jeune garçon de 13 ans, « qui habitait l’immeuble et aimait le dessin » et à qui Vica apprenait
volontiers le dessin. Pourtant, le jeune garçon témoignera à charge contre Vica...
[54]
En 1992, dans le numéro 70 du
C.B.D., André Ramon donne une orthographe légèrement
différente, Vincent Krasouszky,