2000
Revue d'Histoire Moderne et Contemporaine
Média et politique
La télévision publique française : une fabrique politique ? les interventions de georges pompidou premier ministre, 1962-1968
Violaine Chatelain
E.N.S. Lettres et Sciences humaines, 15, parvis Descartes, 69366 Lyon Cedex 07.
Dès les débuts de la Ve République se pose cette question : comment succéder
au général de Gaulle qui incarne à lui seul le nouveau régime ? Georges Pompidou
cherche à y répondre par une utilisation originale de la télévision. Grâce à une
stratégie de communication bien maîtrisée, ce néophyte réussit à s’affirmer, en six
ans passés à Matignon, comme un homme politique à part entière. Attentif à
manifester simplicité, proximité et chaleur humaine à l’écran, dans un style bien
différent de celui du général, il acquiert la légitimité nécessaire pour accéder à la
charge suprême.
Ever since the beginning of the Fifth Republic the question was : how to
succeed general de Gaulle who single handedly embodied the new system ? Georges
Pompidou tried to answer the question by using the television. Thanks to a good
strategy of communication, this neophyte was able to establish himself, during the
six years spent at the Matignon Palace, as a real politician. He was careful to signify
simplicity, closeness and human warmth, in a contrasting style to the General’s, to
acquire the necessary legitimacy to attain the high office of President.
L’impact de la télévision sur les hommes politiques dans les régimes
pluralistes est incontestable et ne se dément pas dans les plus vieilles
démocraties européennes. En France, la retransmission télévisée des débats
parlementaires a ainsi modifié le comportement des élus, le mercredi particulièrement, où les questions au gouvernement à l’Assemblée nationale rassemblent aujourd’hui un nombre croissant de députés, qui espèrent secrètement
être vus de leurs électeurs. Les règles du discours politique à la télévision se
sont fixées progressivement : d’un simple discours transposé de la tribune à
l’écran par le général de Gaulle, on évolue vers un débat entre un journaliste
et un homme de gouvernement avec Georges Pompidou, avant d’aboutir au
face-à-face plus contemporain opposant deux hommes politiques. Remarquablement efficace, cette forme d’expression est aussi impitoyable et peut
rapidement se retourner contre ceux qui commettent une erreur.
La force d’attraction de média comme la télévision sur le monde politique
tient à trois raisons principales, qu’illustre assez clairement la situation
française des années 1960. La première repose sur l’image supérieure et
accessible de technologie et de modernité que l’opinion a de la télévision. La
seconde découle des possibilités considérables qu’offre ce mode de communication, diffusant une parole redoublée par la présence de l’orateur. La
troisième raison vient précisément de ce pouvoir de
présentation des hommes
politiques qui devient un élément décisif de l’avènement public. Cette intrusion nouvelle de l’apparence et de l’image dans un monde habitué traditionnellement à la parole et à l’écrit, a bouleversé les pratiques politiques,
accélérant des carrières nationales qui s’en trouvent en même temps fragilisées, une mauvaise prestation d’un jour pouvant générer des passifs très
importants
[1]. Aussi l’histoire politique en France a-t-elle intégré cet acteur
nouveau et décisif à sa réflexion sur le fonctionnement démocratique contemporain
[2].
Bien que les travaux précurseurs de Marc Ferro et Pierre Sorlin aient
permis de définir une méthode propre à l’étude des archives audiovisuelles,
le champ des média, parce qu’il a été plus récemment abordé, est le moins
défriché
[3]. Rares sont encore les études qui s’attachent à cerner les stratégies
de communication télévisée des hommes politiques et l’articulation entre
image personnelle et programme politique. La question des modifications
qu’impose l’usage du petit écran au discours, à la gestuelle, voire à l’apparence globale des gouvernants, de façon plus ou moins consciente d’ailleurs
selon les cas, mérite pourtant d’être posée. En effet, le jeu démocratique a
vu sa prétention à l’objectivité et au naturel accrue par la visibilité que lui
permet la télévision. Il est alors nécessaire de s’interroger sur un phénomène
de mise en scène, peu évident a priori, de la politique à la télévision, et sur
les méthodes des acteurs de cette théâtralisation. Ces recherches disposent
d’un large fonds d’archives audiovisuelles conservées à l’I.N.A. Ainsi, les
interventions de Georges Pompidou à la télévision publique française, lorsqu’il était chef du gouvernement — du 14 avril 1962 au 31 mai 1968 —
composent un corpus cohérent
[4]. L’étude du début de la carrière politique de
Georges Pompidou, alors Premier ministre, à travers l’exploitation de ses
interventions télévisées, est susceptible d’éclairer le parcours singulier du
successeur du général de Gaulle à la présidence de la République.
UN MÉDIA NOUVEAU POUR UN HOMME NOUVEAU
L’avènement de la V
e République en 1958 coïncide, on le sait, avec le
développement de la télévision en France. Le taux d’équipement des ménages
français augmente rapidement, passant ainsi de 13% en 1960 à 27 % en
1962 et 70 % en 1970
[5]. Pendant la présidence de Charles de Gaulle, la
télévision devient véritablement un média de masse en France, ce dont le
Général est très conscient
[6]. Cette coïncidence est renforcée par la personnalité et les choix du nouveau Président de la République. L’usage prioritaire
qu’il fait de la télévision correspond au lien politique qu’il tente d’instaurer
depuis la descente des Champs-Élysées, inscrit dans une démocratie plus
directe, limitant les intermédiaires entre les citoyens et leurs dirigeants
politiques. Il correspond également à la personnalisation croissante du pouvoir recherchée et instituée dans le fonctionnement du nouveau régime, qui
privilégie le rôle du Président de la République. Ainsi, lorsque Georges
Pompidou est nommé Premier ministre, le 14 avril 1962, la télévision fait
partie des outils de communication privilégiés par le pouvoir et contrôlés
par l’État, qui dispose du monopole sur les ondes jusqu’en 1965
[7]. Mais
l’homme politique Georges Pompidou est peu connu des Français comme
des milieux politiques
[8]. Se montrer importe donc autant que proposer un
discours. Par conséquent, cet homme de culture et de l’écrit choisit paradoxalement la télévision comme outil principal de sa communication de
Premier ministre, conscient de son efficacité
[9]. Entre 1962 et 1968, vingt-deux interventions télévisées ponctuent son passage à Matignon, soit en
moyenne trois par an, un rythme inhabituel à la fois pour la période et pour
un Premier ministre. Lorsqu’il est élu en 1969 à la présidence de la République, il fait la preuve de la viabilité d’un régime dont on pensait qu’il ne
devait sa survie qu’à la personnalité du Général. Or, cette ascension fulgurante ne se nourrit pas seulement des circonstances de la crise de Mai 1968.
Elle est aussi le fruit d’une stratégie de communication réfléchie et menée
patiemment pendant six ans par le Premier ministre. Ce choix répond à trois
objectifs principaux : légitimer sa nomination et les actions entreprises, se
faire connaître en personnifiant, par l’image télévisuelle, la fonction de
Premier ministre, et enfin, acquérir une image autonome en se démarquant
des pratiques gaulliennes.
Georges Pompidou intervient pour la première fois à la télévision française le 1er août 1962, soit quatre mois après son entrée en fonction. Puis
ses interventions ont lieu trois à quatre fois par an, à vingt heures, moment
de la plus forte audience. Dès le départ, la place attribuée aux interventions
télévisées dans la stratégie de communication du Premier ministre est donc
particulièrement importante. Par des essais en « circuit fermé », il tente de
trouver le ton qui lui correspond le mieux, et d’acquérir la maîtrise de l’outil.
C’est ainsi qu’il abandonne la diatribe, et renonce également à la cigarette,
dès la deuxième intervention d’octobre 1962.
Le choix des causeries par le Premier ministre n’est pas nouveau en soi,
mais il le modernise par l’usage de la télévision, qui offre un visage en plus
d’une voix. Georges Pompidou répond ainsi à la fois au souci de contact
direct, de proximité, et à celui de franchise, qui représentent des éléments
caractéristiques de sa pratique gouvernementale au quotidien. Cet homme
nouveau en politique voit dans la télévision le moyen de fonder la pratique
politique sur de nouvelles bases, faites de transparence et de proximité
[10]. Il
choisit de présenter directement aux Français les politiques menées, afin de
légitimer les orientations choisies. Le style de la causerie, en outre, en
autorisant les digressions et surtout le ton de la confidence, permet au
Premier ministre une plus grande liberté pour se faire connaître
[11].
Des causeries au coin du feu au modèle américain
Quelques fausses notes rythment les premières causeries, signe de l’inexpérience de Georges Pompidou. Le 1
er août 1962, il marque des temps
d’hésitation ou bégaie en cherchant son texte, vraisemblablement appris en
grande partie par cœur. Interrogé sur les impressions ressenties lors de la
première session parlementaire, il hésite et cherche ses mots
[12]. Ou bien, il
butte sur les termes plus techniques : « Nous avons fait voter une loi sur les
z..., zones à urbaniser en priorité »
[13]. Cependant, la télévision est vite apprivoisée par le Premier ministre et le style de l’intervention rapidement établi.
La mise en scène s’étoffe également. Les plans fixes sont moins nombreux
et surtout moins longs. La caméra multiplie les largeurs de plan et les angles
de vue différents pour suggérer la vie. L’imitation du réel, du spontané et
du naturel appartient rapidement au registre des causeries au coin du feu
de Georges Pompidou. Des apostrophes cherchent à rendre présente aux
téléspectateurs la conversation : « Croyez-le ! » ou bien « Tenez, je prends par
exemple [...] »
[14]. La présence familière du même journaliste jusqu’en 1965,
François de la Grange, permet de reproduire les conditions d’une conversation intime, sans débat
[15]. Grâce à la télévision, le Premier ministre va ainsi
à la rencontre des Français, et partout en France, ce qui est assez nouveau
pour une grande partie des téléspectateurs.
C’est dans ce cadre que se met en place progressivement une grammaire
gestuelle propre à Georges Pompidou. Lors de la première émission, ses
mains témoignent de la nervosité du Premier ministre, manifestement peu
habitué à l’exercice. Il croise et décroise continuellement ses doigts crispés,
avant de les occuper en tenant une cigarette. Dans les émissions suivantes,
deux gestes sont surtout caractéristiques et accompagnent ses paroles. Ce
sont les mains croisées à hauteur de poitrine, avec les pouces qui se soulèvent
pour ponctuer sa démonstration. De même, les ressources de l’image télévisuelle lui permettent de procéder à une théâtralisation de ses propos, amplifiant la complicité déjà contenue dans l’aspect volontairement informel de
l’intervention. Pour défendre le plan quinquennal par exemple, et mettre en
avant l’importance extrême de celui-ci pour l’économie française, face à un
public sceptique, il brandit un des livres posés sur la table basse devant lui,
en disant : « Le plan, voyez-vous, ce n’est pas un simple document imprimé... c’est le visage de la France de demain ».
En revanche, à partir de la campagne de 1965, l’accès de l’opposition à
la télévision change la donne. Ces conditions nouvelles amènent le Premier
ministre à adapter le style de ses interventions. S’impose alors la nécessité
de recourir à une stratégie plus agressive et aux formes plus clairement
politiques. Il fait appel à une agence de marketing politique
Services et
Méthodes, dirigée par Michel Bongrand qui a conduit la campagne de Jean
Lecanuet en 1965
[16]. A partir de 1966, les mentions « au coin du feu »,
« causerie », « entretien » disparaissent au profit de « déclaration » ou « interview », dans les articles des journaux relatant l’émission. C’est une véritable
campagne de promotion qui est désormais menée lors de chaque intervention
de Georges Pompidou. Le style de la causerie au coin du feu est définitivement abandonné au profit d’un véritable débat, où l’important est de
convaincre verbalement et d’apparaître en professionnel de la politique. Il ne
reçoit plus le journaliste dans un salon de Matignon, mais débat avec lui sur
un plateau de télévision. Le 28 mars 1966, l’intervention se fait sous une
forme plus novatrice encore, puisque le Premier ministre est invité à l’une des
premières émissions françaises de débat politique :
Face-à-Face. Le modèle en
est l’émission américaine
Meet the Press. L’objectif, inédit à la télévision
française, est de susciter une controverse avec une personnalité politique
confrontée à des journalistes de la presse écrite. Le journaliste se fait
désormais investigateur. Dans ce cadre nouveau, Georges Pompidou apparaît
alors en véritable « débatteur ». Il s’agit pour lui, non plus de présenter
le bilan de son action gouvernementale, mais de défendre sa politique.
L’improvisation imposée par ce nouveau type d’interventions télévisées témoigne alors de la très grande maîtrise de la télévision qu’a désormais le Premier
ministre, puisqu’il répond sans hésiter, tout en sachant changer de registre,
passant du ton détendu au ton plus solennel. Il sait retourner les questions
à son avantage par la maîtrise de l’outil et des dossiers. Il apparaît en
véritable homme politique qui ne redoute plus la confrontation. Plus mordant, plus agressif, le ton évolue aussi à travers les transformations lexicales : le vocabulaire se politise et se rapproche de celui du Président de la République. Lors des causeries, on relevait les termes de « Mon pays », « la
France »; après 1966, dans les débats, les termes plus abstraits sont utilisés
et reprennent les idées gaulliennes. On relève : « le devoir de l’État », « l’esprit
de la Ve République ». Et même, plus significativement, il commence son
intervention du 5 mars 1967 pour la campagne législative par « Françaises,
Français » et termine par « Vive la France ! ».
D’autre part, avec l’évolution du cadre des interventions, d’autres gestes
s’imposent. Lors des débats, les gestes d’autorité deviennent plus systématiques. Les gestes d’ouverture, typiques des mouvements de mains enseignés
aux hommes politiques, ont aussi une envergure plus large. Ils ouvrent au
dialogue qui doit être instauré avec le citoyen et qui doit convaincre l’électeur.
Les mains sont tendues vers l’avant et ouvertes. Cette construction progressive de l’homme politique Pompidou par l’image s’articule donc autour d’un
mouvementque nous pouvons lire dans l’évolution de la forme des interventions télévisées du Premier ministre : une professionnalisation accrue qui ne
remet pourtant pas en cause une certaine forme de proximité, chaleureuse
ou ironique, caractéristique du personnage.
La création d’un style télévisuel
Quelle que soit la forme prise par l’émission, causerie ou débat, et
l’évolution du ton, le Premier ministre impose un style personnel qui se
définit par la fréquence des interventions, le sérieux revendiqué par l’intervenant, le choix d’un langage accessible à tous et la recherche d’une complicité
avec le public. Par cette ambition nouvelle, Georges Pompidou se place
d’emblée sur un registre différent de celui du général de Gaulle. A l’écran, le
Général apparaît seul et solennel, mais il semble par conséquent plus distant
et lointain. A l’opposé, le style de Georges Pompidou se veut plus informel.
Il décide d’apparaître comme Monsieur-Tout-Le-Monde, tout en conservant
la rigueur intellectuelle et la dignité imposées par l’exercice du pouvoir. Lors
de la causerie du 14 octobre 1965, un feu brûle dans la cheminée devant
laquelle les deux interlocuteurs sont confortablement installés.
La tenue vestimentaire est le premier élément qui définit l’homme politique à l’écran. En choisissant le costume et la cravate, Georges Pompidou
s’inscrit d’emblée du côté de la rigueur et du professionnalisme
[17]. Si le choix
de la causerie suggère la rencontre informelle dans la simplicité, le vêtement
rappelle immédiatement qu’il s’agit bien d’une personne intervenant à la
télévision dans sa fonction officielle. Ce souci est encore plus évident dans
les émissions en studio à partir de 1966. On observe là une plus grande
raideur et donc un maintien plus imposant. Pourtant, son apparence physique
joviale le rend sympathique et sert sa stratégie de représentation. Ainsi,
même si la forme évolue et se fait moins familière, le souci de transmettre
une chaleur humaine reste permanent au fil des interventions. Son vocabulaire intègre fréquemment des expressions populaires
[18]. En outre, pour
contrebalancer la gravité de ses propos, Georges Pompidou n’hésite pas à
utiliser le registre de l’humour
[19] ou celui de la confidence
[20]. Dans les débats,
le recours presque systématique à la dérision concourt à instaurer une
nouvelle forme de complicité/séduction caractéristique. Cette dérision est
dirigée d’abord contre les journalistes
[21], contre ses adversaires de l’opposition
ensuite
[22]. Il inaugure alors son entrée dans un nouveau registre, celui de la
polémique politique.
Alors que les spécialistes de l’image du Général reconnaissent que la
longueur des développements dans ses discours, l’aridité parfois des sujets et
le style même, rendent l’approche difficile à l’homme de la rue, l’étude des
prestations de Georges Pompidou démontre qu’il cherche au contraire un
langage de la proximité avec les Français
[23]. Il fait preuve de beaucoup de
didactisme. Il tente de préciser les termes techniques par des exemples
simples de la vie courante, par des images compréhensibles par tout le
monde
[24]. Globalement, il excelle dans la simplification des problèmes sous
forme de comparaisons concrètes, afin de se mettre au niveau de tous. Doit-on y voir la rhétorique pédagogique d’un ancien professeur de lettres, mise
au service d’une nouvelle façon de faire de la politique ?
Trois objectifs principaux ont ainsi dominé les vingt-deux interventions
télévisées de Georges Pompidou. Il lui est d’abord indispensable de se faire
connaître des Français auxquels s’impose la figure omniprésente du Président
de la République. La défense et l’illustration de son action à la tête du
gouvernement est le deuxième axe de sa communication. La recherche
d’une posture d’homme d’État est enfin le dernier objectif qui oriente ces
interventions télévisées.
L’AVÈNEMENT D’UNE FIGURE POLITIQUE
Au-delà de la mise en œuvre d’un style de communication, il importe au
Premier ministre de se constituer une image cohérente et personnelle en tant
qu’homme politique. En effet, la personne de Georges Pompidou apparaît au
départ multiforme et floue, héritage d’un parcours atypique : d’abord professeur de classes préparatoires, avant d’être administrateur de la banque d’affaires Rothschild, enfin collaborateur du général de Gaulle. Pierre Viansson-Ponté titre ainsi son éditorial du
Monde, lors de la nomination de Georges
Pompidou : « Un banquier baudelairien à Matignon »
[25], rappelant les multiples facettes de cet homme nouveau.
Il prend soin d’occuper l’antenne après chaque session parlementaire
pour en présenter le bilan, n’hésitant pas parfois à insister sur sa détermination, en précisant par exemple à propos de l’action gouvernementale : « Elle
n’a pas été tous les jours facile »
[26]. Ponctuellement, il lui arrive aussi d’intervenir pour s’expliquer sur une situation particulièrement grave. C’est le cas
de son intervention du 8 mars 1963, lors de la grève des mineurs. Il tente
de justifier sa décision d’imposer le décret de réquisition, montrant l’autorité
d’un chef de gouvernement pénétré de ses responsabilités. L’originalité de
Georges Pompidou est de situer cette défense et illustration de l’action
gouvernementale dans un cadre qui entend rappeler la détermination sans
failles du gouvernement
[27]. Par opposition au souvenir d’instabilité laissé par
la IV
e République, Georges Pompidou s’attache à témoigner du souci constant
qu’il a du bon fonctionnement du pays.
Interlocuteur régulier des Français, Georges Pompidou est alors en outre
l’homme politique qui souhaite incarner l’opinion moyenne et le sens
commun, auxquels les Français peuvent plus facilement s’identifier. Il affiche
les mêmes préoccupations qu’eux
[28]. Aussi cet homme très intelligent et
cultivé conserve-t-il avec soin et sans doute avec naturel, selon les témoignages de son entourage, l’allure d’un Français moyen, proche des petites
gens. Car finalement, « ce qui captive, ce n’est pas le portrait authentique
d’un homme véritablement modeste et quelconque, c’est l’image cultivée par
un artiste de la politique »
[29]. C’est justement là le pivot de la stratégie de
communication réussie de Georges Pompidou. Il importe en effet de
construire à la télévision une image d’homme politique capable séduire les
Français et de légitimer son action. Pour cela, il rappelle ses origines rurales,
alors qu’elles remontent en réalité à plusieurs générations
[30]. En affectant
également de partager des centres d’intérêt communs avec les Français,
loisirs et sport, il tente d’abolir la distance qui le sépare de la population
[31].
Le ton informel des causeries laisse tout naturellement la place à ce type
de confidences.
Cette image savamment cultivée contribue puissamment à distinguer le
Premier ministre du Président qui, en le nommant, a lancé sa carrière politique. En affirmant son autonomie par rapport à de Gaulle, il peut gagner
crédibilité et légitimité. L’image d’un homme accessible, c’est-à-dire en proie
aux mêmes problèmes que tout le monde, et utilisant le même langage, en
constitue une condition indispensable. Cependant, il veille à toujours présenter son action en retrait de celle du Président. Le rôle de G.Pompidou
consiste donc bien à mettre en œuvre des objectifs définis à l’Élysée, mais à
un niveau plus pratique
[32] : le Président s’occupe de la France et le Premier
ministre des Français.
D’autre part, ces apparitions à la télévision sont aussi l’occasion pour
Pompidou d’expliquer le fonctionnement des institutions en place depuis
peu, et de trouver sa place dans le régime. Il souligne régulièrement le rôle
de l’Assemblée Nationale, destinée à contrôler le gouvernement. Il apparaît
donc fidèle à l’esprit de la V
e République, au Général et au gaullisme
[33]. C’est
pourquoi il rassure les Français. Mais on voit déjà glisser Pompidou du
gaullisme historique vers un gaullisme de gestion, car l’appel à la mobilisation
nationale est moins présent. Il s’agit de moderniser la France dans la
recherche d’une pratique politique plus proche de la population.
Conquérir l’opinion
Pour tenter de mesurer l’impact de la pratique politique de Georges
Pompidou sur l’opinion publique, on peut recourir aux sondages d’opinion,
d’autant plus que ces derniers constituent un outil qu’utilise également le
pouvoir. En même temps, les sondages ont part à la transformation du jeu
politique par la télévision et contribuent même à l’accélérer.
Les sondages de 1967 indiquent que 27 à 34% des Français regardent
les interventions du Premier ministre à la télévision
[34]. Les journaux jouent
un rôle de relais pour ceux qui ne les regardent pas. On arrive ainsi à un
pourcentage moyen de 40 % d’adultes ayant pris connaissance d’une façon
ou d’une autre des propos du Premier ministre. Néanmoins, c’est principalement par la télévision que Georges Pompidou touche la population (30 %).
La stratégie retenue fonctionne donc. Les sondages témoignent de l’efficacité
du choix de l’image. Ils montrent en effet chez les téléspectateurs l’importance
plus grande attachée à l’apparence qu’au discours. Ainsi, le public retient
davantage la maîtrise et la sympathie dégagées à l’écran par le Premier
ministre, que le détail de ses propos
[35].
L’évolution de la courbe de popularité de G.Pompidou traduit assez bien
cet état de fait, et montre que la constitution de son personnage public à
l’écran lui vaut de conquérir peu à peu auprès de l’opinion son autonomie
d’homme politique. Ainsi, le 16 avril 1962, deux jours après la formation du
gouvernement, à la question : « Eˆtes-vous satisfait ou mécontent du choix du
Premier ministre ? », 78 % des personnes interrogées ne se prononcent pas.
Un tel chiffre indique que les Français attendent de connaître cet inconnu
et de le voir à l’épreuve. Puis le taux de « sans opinion » diminue rapidement,
pour se maintenir ensuite autour de 20 %. A mesure que les Français
s’habituent à la personnalité de G.Pompidou, les avis se précisent et rendent
légitime son action gouvernementale. Le rapprochement des courbes de
popularité du Président et du Premier ministre illustre aussi cette évolution
que l’on peut découper en trois phases
[36]. De juillet 1962 à octobre 1963,
G. Pompidou ne doit sa légitimité qu’à la décision du Général de faire de lui
son Premier ministre. Sa courbe de popularité évolue parallèlement à celle
du Président, mais avec des amplitudes plus faibles : pour les Français, les
décisions prises par Matignon semblent dictées de l’Élysée
[37]. L’opinion publique ne lui reconnaît encore aucune autonomie décisionnelle. En revanche,
à partir de novembre 1963 et jusqu’au début de 1966, sa courbe de popularité
progresse rapidement et évolue désormais indépendamment de celle du
Président. Elle augmente même régulièrement alors que celle du Président
fluctue : le Premier ministre a acquis à cette date une légitimité dans son
rôle de chef du gouvernement. Enfin, de 1966 à son remplacement par
Maurice Couve de Murville en juillet 1968, la courbe reste stable, autour de
45 %: les Français ont confiance. Mai 68 est alors un révélateur : il capitalise
toute l’expérience de ces six années et projette son image dans une situation
de crise taillée pour le Général.
Gagner la bataille de la légitimité
Les journaux accordent une place systématique aux interventions télévisées dans leurs colonnes. Pourtant, les qualificatifs évoluent au cours de ces
six années. L’absence de passé politique du Premier ministre laisse les
journalistes incrédules. Mais surtout, l’originalité de son choix de communication les surprend
[38]. Progressivement cependant, l’évolution des adjectifs
utilisés dans les articles permet de mesurer un changement
[39]. Le style de
communication du Premier ministre apparaît sans cesse plus maîtrisé et
efficace et, à partir de 1964, les journalistes considèrent avec beaucoup plus
de sérieux l’homme politique Pompidou. Cette évolution va de pair avec la
reconnaissance de son autorité. Jusqu’en 1964, le chef du gouvernement
apparaît dans la presse comme le bras droit du Général à Matignon
[40].
Ensuite, les journaux commencent en revanche à lui conférer une légitimité
réelle. Il n’est plus seulement présenté comme le fantoche du général de
Gaulle, mais comme un participant actif à l’élaboration des décisions
[41]. A`
la lecture de ces commentaires, nous voyons donc comment se diffuse
progressivement, suivant une alchimie subtile, une légitimité accordée à ce
néophyte en politique : en amont, la définition d’un style de communication
relayé, en aval, par la presse spécialisée et sanctionné par l’opinion. Cet
avènement public d’une figure politique doit servir une ambition nationale
qui se construit à travers la réalisation de rôles successifs qui trouvent avec
la télévision une puissance de conviction décisive culminant avec la crise de
Mai 1968. Il s’agit donc de déterminer comment un jeu d’images peut
identifier un projet politique, la représentation à la télévision de rôles majeurs
débouchant sur la construction d’un destin national, sanctionné par l’élection
à la charge suprême.
LA CONSTRUCTION D’UN DESTIN NATIONAL : UN JEU DE ROLES A` L’ÉCRAN ?
« On l’a vu se faire sous nos yeux. » a dit un jour François Mauriac en
parlant de Pompidou
[42]. C’est en effet un certain nombre d’images qui,
suffisamment fortes et cohérentes, se cristallisent progressivement autour de
sa personne pour finalement dessiner le profil du successeur du Général.
Du gestionnaire au modernisateur
La première intervention de G.Pompidou, décevante, à la tribune de
l’Assemblée Nationale, témoigne de son inexpérience politique. Mais le Premier ministre retourne ce handicap apparent à son avantage. En effet, il
l’intègre à sa stratégie de communication, pour en faire un argument destiné
à légitimer son action aux yeux des Français
[43]. Cette absence de passé
politicien doit garantir son intégrité et lui permet de s’affirmer épargné par
les luttes politiques, plus lucide car placé en dehors de la mêlée
[44]. Après un
an de pouvoir, il apparaît ainsi comme un gestionnaire impartial
[45]. Arthur
Conte, P.D.G. de l’O.R.T.F. et proche du pouvoir, rappelle cette évolution en
expliquant que, sous l’impulsion de Georges Pompidou, le cabinet devient
une sorte de conseil d’administration avec un technicien à sa tête
[46]. Cette
impression se retrouve par exemple dans l’extrême précision avec laquelle le
Premier ministre présente ses bilans de session dans les causeries
[47]. Il affirme
très fermement cette volonté d’impartialité en ajoutant : « Ce sont des chiffres
que j’ai voulu regarder en face avec les journalistes »
[48].
De l’image de gestionnaire, Georges Pompidou passe sans difficulté à
celle de modernisateur. Lors de ses interventions, en dépit du style détendu,
le Premier ministre annonce ainsi des mesures économiques dures. Le 12septembre 1963, il présente aux Français le plan de stabilisation qui doit
permettre de stopper l’inflation. Ces mesures libérales comportent des aspects
draconiens. Or, elles sont paradoxalement présentées par le Premier ministre
comme une action sociale
[49]. Homme de la synthèse, Georges Pompidou
réconcilie de cette façon libéralisme et discours social en faveur des plus
démunis. Ainsi, le thème du progrès est lié, de façon originale, à la fois à sa
figure de modernisateur et à celle de conservateur. En effet, comme l’écrit
Stéphane Rials, analyste des idées politiques de Georges Pompidou Président :
« Le choix par Georges Pompidou de l’industrialisation en France n’excluait
pas une conscience très vive que, dans la société, la continuité l’emporte sur
le changement. Il pensait que les changements sont souvent douloureux pour
beaucoup et que la France profonde les souhaitait davantage en parole qu’en
fait »
[50]. Il propose des projets à long terme, repris et prolongés après 1969.
Il soutient par exemple les mesures votées pour la reconnaissance de l’égalité
sociale des femmes
[51]. En économie, il développe en outre des thèmes mobilisateurs et les expose comme un programme de gouvernement
[52]. Il s’agit de
modifier les structures de l’économie pour la moderniser et la rendre plus
efficace dans un contexte international en évolution. Il a aussi pour projet
d’accélérer l’aménagement du territoire et de procéder à des transformations
de fond.
Cette image résolument moderne ne l’empêche cependant pas d’inscrire
progressivement et sans ambiguïté son action dans celle plus conventionnelle
de leader de la majorité.
Le rassembleur
A partir de 1964, son action lui permet d’endosser les responsabilités de
chef de majorité et de leader de campagne. L’évolution du style d’interventions après 1966, plus clairement politique, traduit en outre une accélération
de cette tendance.
Sur les vingt-deux interventions du Premier ministre entre 1962 et 1968,
le thème des élections ou de la majorité qu’il dirige est abordé dans quatorze
d’entre elles. A partir de 1963, c’est le Premier ministre qui prend en main
progressivement les rênes du parti majoritaire. Après l’accueil glacial qui lui
est fait, Georges Pompidou apprivoise ensuite rapidement l’U.N.R.-U.D.T. : il
dirige l’action du groupe parlementaire, participe aux réunions des instances
du mouvement. Il apparaît vite comme le chef de file du parti gaulliste qu’il
veut uni
[53]. Chef de la majorité, il réplique, au cours d’une intervention
télévisée en 1967, au « oui, mais » de Valéry Giscard d’Estaing et condamne
sévèrement les dissidences qui voient le jour au sein du gaullisme
[54]. En
novembre 1967, il se charge enfin de réorganiser le parti aux Assises de Lille
en transformant l’U.N.R. en Union des Démocrates pour la V
e République.
Ses interventions sur le petit écran sont l’occasion d’exposer les thèmes
électoraux, de donner le ton de la campagne et, systématiquement, de déclencher l’offensive. Ainsi, lors des élections municipales de 1965, une causerie
lui procure l’occasion d’un bref discours électoral, dans lequel il invite les
Français à voter pour la V
e République
[55]. Pour le deuxième tour des élections
présidentielles, Georges Pompidou prend également en main la campagne
du général de Gaulle. Il utilise alors les ressources nouvelles du marketing
politique. Le 19 décembre 1965, le Général est réélu. Le Premier ministre
apparaît en leader incontesté de la majorité. Pour tous, il est l’artisan de la
victoire aux élections. Pourtant, fidèle à son personnage, il rappelle qu’il
n’appartient à aucun parti politique
[56].
Les Français ont donc progressivement « le sentiment qu’en dessous du
géant qui les gouverne, il y a désormais, en seconde ligne, un mortel à
qui ils peuvent s’identifier et qui partage leurs préoccupations »
[57]. Georges
Pompidou apparaît comme le successeur possible du général de Gaulle.
Le successeur
Cette prise de conscience suit toutefois une chronologie différenciée
selon les milieux. Pour la presse, l’année 1964 marque véritablement le
tournant. Deux événements en sont principalement à l’origine. En premier
lieu, le 16 avril 1964, le Général est hospitalisé à l’hôpital Cochin pour une
ablation de la prostate. Georges Pompidou assure alors l’intérim que lui a
confié le Président. D’autre part, le 24 avril 1964, jour des questions orales
à l’Assemblée, Georges Pompidou est pris à partie par François Mitterrand
sur les articles de la Constitution qui décident des pouvoirs respectifs du
Président de la République et du Premier ministre. Georges Pompidou
réplique, faisant preuve de ses talents désormais acquis d’orateur. Il mérite
alors, dans la presse française, le titre de dauphin
[58]. Cependant, aucune
confirmation ne vient officiellement de Matignon ou de l’Élysée. Pourtant, à
partir de 1966, le changement dans le style des émissions suggère qu’il se
prépare à cette éventualité, même s’il s’en défend
[59]. Bien plus, à partir de
cette date, il aborde dans ses interventions des domaines réservés jusqu’à là
au seul Président de la République. C’est le cas de la politique étrangère
dont il débat pour la première fois longuement en janvier 1967
[60] : il prend
position sur les relations franco-soviétiques, sur la guerre du Viêt-Nam, sur
la sécurité en Europe. D’autre part, il voyage plus souvent en province et à
l’étranger. Le 11 juillet 1967, il est ainsi interrogé à la télévision au retour
de son voyage officiel en U.R.S.S.
Pour les Français, il faut attendre le déclic de Mai 1968. Georges Pompidou bénéficie alors de la lassitude des Français en face de la politique du
Général. Ce dernier apparaît âgé, alors que Georges Pompidou affiche un
style politique et des projets neufs. Pendant cette crise, il prouve également
qu’il a les moyens de sa politique. Il intervient plusieurs fois à la télévision
pour tenter de désamorcer la crise et de renouer le dialogue
[61]. Il prend en
main la situation dès son retour d’Afghanistan, alors que le général de Gaulle
semble en revanche perdre pied. Le point culminant de cette prise de
conscience se situe le 29 mai. Pendant quelques heures, on ignore où se
trouve le Président. Le chef du gouvernement apparaît donc seul au sommet
de l’État et sa personnalité patiemment construite s’impose pour exercer la
charge suprême. Georges Pompidou reconnaît d’ailleurs lui-même l’importance que lui ont donnée, à ce moment-là, événements et média
[62]. Ainsi,
lorsqu’il est remplacé par Maurice Couve de Murville au poste de Premier
ministre en juin 1968, une majorité de la population est désormais persuadée
que le général de Gaulle cherche ainsi à le mettre « en réserve de la République »
[63].
Au total, l’analyse des interventions télévisées de G.Pompidou de 1962
à 1968 révèle l’importance acquise par la télévision dans la stratégie de
communication du Premier ministre. Le petit écran a progressivement façonné sa stature de présidentiable, en contribuant à diffuser les conceptions
politiques originales d’un homme nouveau, attentif à manifester simplicité,
proximité et chaleur humaine.
L’importance de l’image dans la construction de cette personnalité
publique est une dimension reconnue par ses proches. Nous en voulons pour
preuve ce témoignage de Michel Jobert : « Ce qu’il a le plus réussi, me
semble-t-il, n’est pas dans l’ordre concret, mais sur le plan des signes ou des
attitudes. Il a été probablement, pour cette époque, la signification précise
de l’orientation moderne de la France. Voilà qui est important »
[64]. Liée au
recours à des média nouveaux, l’orientation résolument modernisatrice de
Georges Pompidou, destinée à marquer sa présidence, s’en trouvait incontestablement renforcée et légitimée dans l’opinion. Les émissions de ces six
années ont donc imposé Pompidou comme celui qui a su le mieux incarner
la réconciliation entre changement et continuité, qui préoccupe la France
d’avant Mai 68. Homme de la transition, ce n’est donc pas un hasard si, au
moment des « événements », il apparaît définitivement comme l’homme de
la situation.
Pourtant, quelques années plus tard, la télévision montre le visage d’un
homme malade. Loin toutefois de fragiliser sa position politique, la représentation de la mort devait être le dernier acte de l’expérience télévisuelle du
chef d’État contemporain
[65]. Ainsi, né à la politique par la télévision, Georges
Pompidou, en faisant la preuve de la force du petit écran dans l’affirmation
d’un homme politique et dans l’exercice du pouvoir, a-t-il contribué à lier
plus fortement pouvoir et visibilité. En cela, la période de son gouvernement
représente une étape importante dans le processus associant toujours plus
étroitement média et politique.
[1]
Cf. le débat du 27 octobre 1985 opposant Laurent Fabius, alors Premier ministre, au chef
de l’opposition Jacques Chirac. Au cours du face-à-face, traité par Jacques Chirac de « roquet »,
Laurent Fabius s’indigne : « Vous parlez au Premier ministre de la France ! ». L’opinion sanctionne
ce faux pas. « Ce débat est la nouvelle “ référence de l’échec ” en la matière », Jérôme BOURDON,
Haute-fidélité, Pouvoir et télévision, 1935-1994, Paris, Seuil, 1994, p. 310.
[2]
Comme en témoigne cette bibliographie nécessairement sélective : René REMOND et Claude
NEUSCHWANDER, « Télévision et comportement politique »,
Revue française de sciences politiques, t.13,
juin 1963; J. G. BLUMER, R.CAYROL et G. THOVERON,
La télévision fait-elle l’élection ?, Paris, Presses de
la F.N.S.P., 1978; Jean-Pierre GUICHARD,
De Gaulle et les mass média, l’image du Général, Paris,
Éditions France-Empire, 1985;
Mai 68 à l’O.R.T.F. Journée d’études de Comité d’histoire de la
télévision, Paris, I.N.A.-La documentation française, 1987; « Télévision, spectacle, politique »,
Dossiers
de l’audiovisuel, no 17, janvier 1988; Jérôme BOURDON,
Histoire de la télévision sous de Gaulle, Paris,
Anthropos-I.N.A., 1990; Id.,
Haute-fidélité, pouvoir et télévision, 1935-1994, Paris, Seuil, 1994; Jean-Noël JEANNENEY (dir.),
L’écho du siècle. Dictionnaire historique de la radio et de la télévision en France,
Paris, Hachette Littératures et Arte-La Cinquième, 1999; Marie-Françoise LEVY (dir.),
La télévision
dans la république. Les années 1950, Bruxelles, Complexe, 2000.
[3]
Marc FERRO,
Analyse des films, analyse de société, Paris, Hachette, 1976, et
Cinéma et histoire,
Paris, Gonthier, 1977; Pierre SORLIN,
Sociologie du cinéma, Paris, Aubier, 1977.
[4]
Ces archives nous ont été communiquées par la direction de l’I.N.A. durant le premier
trimestre 1998. Elles ont fait l’objet d’un mémoire de maîtrise d’histoire, sous la direction de Gilles
Le Béguec et d’Hélène Duccini :
Les interventions télévisées de Georges Pompidou, 1962-1968, Université de Paris X-Nanterre, 1998.
[5]
J. BOURDON,
op. cit., p. 53.
[6]
« Voici que la télévision s’offre à moi au moment même où l’innovation commence son
foudroyant développement. Pour être présent partout, c’est là soudain un moyen sans égal » : Charles
De GAULLE,
Mémoires d’espoir, t. 2, Paris, Plon, 1971, p.301.
[7]
La campagne pour les élections présidentielles de 1965 voit pour la première fois l’opposition
politique accéder au débat télévisé.
[8]
En février 1961, le Général avait chargé Georges Pompidou de renouer les négociations avec
le gouvernement provisoire algérien. Il rencontre en Suisse des représentants du G.P.R.A.
[9]
« Il y a une autre forme de dialogue que la démocratie moderne a rendue à la fois possible
et nécessaire et qui est finalement la plus importante de toutes. Je veux parler de contacts directs
entre les gouvernants et le peuple, non pas comme autrefois, fragmentaires par les réunions publiques
et les banquets électoraux, mais par la télévision et la radio. [...] Il faut que radio et télévision soient
utilisées non pour endoctriner, mais pour expliquer, pour faire comprendre les difficultés, répondre
aux objections, montrer les différentes options possibles. Les moyens audiovisuels ont créé les
conditions de démocratie directe et par là me paraissent devoir modifier le comportement des
hommes d’Etat et jusqu’à leur caractère. Parlant sans intermédiaire au peuple [...], le petit écran ne
tolère pas longtemps la dissimulation et cette nature n’est pas celle des politiciens traditionnels »:
G.POMPIDOU,
Le nœud gordien, Paris, Plon, 1974, p.51-52.
[10]
G. POMPIDOU,
op. cit., p.51-52.
[11]
Ainsi, le 24 octobre 1962, il explique qu’il a fait des études de droit, le 16 septembre 1964,
il rappelle ses origines terriennes et son expérience de professeur de lettres.
[12]
Causerie du 1er août 1962 : « Eh bien... euh... (pause), ça ne va pas sans une certaine appréhension... ».
[13]
Causerie du 1er août 1962.
[14]
Causerie du 27 juillet 1965.
[15]
Il est présent lors de neuf émissions sur les onze réalisées entre 1962 et 1965. Il est alors
commentateur politique à l’O.R.T.F. et présentateur du journal télévisé, avant d’occuper la fonction
d’adjoint au chef du service documentaire de la télévision jusqu’en 1968.
[16]
Ce dernier avait su alors utiliser à son avantage la télévision, à la différence des autres
candidats, novices face à cet outil de communication politique nouveau pour eux.
[17]
Ce choix n’est pas systématique dans ses apparitions publiques : pour des reportages dans
des magazines ou pour certaines émissions pendant la présidence de la République, pantalon de
velours et pull-over sont privilégiés.
[18]
Par exemple, lors de la causerie du 8 mars 1963, il parle de « remèdes de cheval » pour
qualifier les mesures de lutte contre l’inflation.
[19]
Ainsi, il compare par exemple les dissidents au sein de la majorité, allusion en demi-teinte
à Valéry Giscard d’Estaing, à la pneumonie qu’il faut soigner par des antibiotiques, même si ce n’est
pas très agréable, ajoute-t-il. Pierre Viansson-Ponté qui l’interroge, s’étonne alors de voir Georges
Pompidou assimiler les dissidents à des bacilles et l’indiscipline à une maladie. Le Premier ministre
répond en souriant : « Elle n’est pas très importante, on ne se gratte pas » (causerie du 20 janvier
1967).
[20]
Le 1er août 1962, interrogé sur les impressions ressenties lors de son premier discours à
l’Assemblée Nationale, il répond : « La question est un tout petit peu indiscrète puisqu’elle m’oblige
à un aveu personnel. »
[21]
A Roger Priouret qui l’interroge sur la télévision et sur le contrôle exercé par le pouvoir
sur l’O.R.T.F, Georges Pompidou répond avec un large sourire : « Et vous avez l’impression que
lorsqu’il y a eu le changement de République, vous avez vu la dictature s’installer à la télévision ? »
(26septembre 1966).
[22]
« C’était assez amusant de voir Monsieur Lecanuet prendre ses 80 députés, et puis cinq
minutes après ils étaient 100, dix minutes après, ils étaient 150. Heureusement, le Face-à-Face s’est
arrêté sans quoi le centre démocrate avait la majorité. C’était du meilleur théâtre. » (
ibid.).
[23]
Roland SADOUN, « Média et opinion sous la présidence de Charles de Gaulle », in Alain
PLANTEY (dir.),
De Gaulle et les média, Paris, Institut Charles de Gaulle, Plon, 1994.
[24]
Ainsi explique-t-il le 8 mars 1963 ce qu’est l’inflation : « L’inflation est une maladie qui, au
départ, est agréable. Tout le monde se sent plus riche [...] Mais le jour où l’on sent la souffrance, il
est trop tard pour guérir, sauf par des remèdes que j’appellerai, si vous le permettez, des remèdes
de cheval. »
[25]
Pierre VIANSSON-PONTÉ, « Un banquier baudelairien à Matignon », Le Monde, 14 avril 1988.
[26]
Causerie du 1er août 1962.
[27]
Lors des causeries au coin du feu, le journaliste ou le Premier ministre rappelle la date du
dernier entretien ou le temps écoulé depuis ce dernier. Le 8 mars 1963, par exemple, François de la
Grange débute l’entretien en disant : « Et bien, Monsieur le Premier ministre, il s’est passé pas mal
de choses depuis notre dernier entretien. Il y a eu le référendum, il y a eu les élections [...]. » Et
Georges Pompidou lui répond : « En effet, il s’est passé mal de temps et je me réjouis de renouer
avec cette petite tradition... »
[28]
Le 27 juillet 1965, laissé libre de choisir un dernier sujet à aborder, Georges Pompidou
conclut : « Écoutez, je n’en vois qu’un : les vacances. [...] Je souhaite à tous les Français et à vous-même de bonnes vacances et du soleil. Croyez bien que nul n’en désire plus que moi d’ailleurs. »
[29]
Roger-Gérard SCHWARTZENBERG,
L’État-Spectacle, Paris, Flammarion, 1977, p. 42.
[30]
« On m’a reproché de ne penser qu’aux agriculteurs, peut-être à cause de mes origines
terriennes » (causerie du 16 septembre 1964). Son père, Léon Pompidou, était un professeur d’espagnol renommé. Ses origines rurales remontent en fait à son grand-père paternel.
[31]
Causerie du 8 mars 1965 : « En politique, c’est comme en rugby, la meilleure équipe n’est
pas celle qui est en charge d’un meilleur ailier, d’un meilleur demi, d’un meilleur trois-quarts, c’est
celle qui ne change pas [...]. »
[32]
Causerie du 15 novembre 1963 : « Il est vrai que gouverner, c’est expédier comme on dit
les affaires courantes. »
[33]
Débat du 4 juillet 1966 : « Si réflexion veut dire réserve, méfiance, alors je ne suis pas un
“ gaulliste réfléchi ”. Mais si cela veut dire que l’on est gaulliste, parce qu’ayant réfléchi, on approuve
fondamentalement les idées, les données, la ligne définie par le général de Gaulle, alors je suis un
gaulliste tout ce qu’il y a de plus réfléchi. »
[34]
Sondages I.F.O.P.,
Sondages, 1967, no 4.
[35]
71 % des sondés se déclarant d’accord avec le Premier ministre ne peuvent préciser sur
quels points ils le sont. La proportion est la même pour ceux qui ne sont pas d’accord avec lui.
Sondages I.F.O.P.,
Sondages, 1967, no 4.
[36]
Alain CLAISSE,
Le Premier ministre de la Ve
République, Paris, L.G.D.J., 1970.
[37]
Ceci est confirmé par un sondage du 7 mars 1963. Alors que le Premier ministre apparaît
régulièrement à l’écran pour présenter son action gouvernementale, 64 % des Français interrogés
estiment toujours qu’en matière de politique sociale, c’est le général de Gaulle qui a la plus grande
responsabilité de décision. Sondage I.F.O.P.,
Sondages, 1964, no 4.
[38]
« Mais tout cela est-il à la mesure de cette République qui se veut si fière ? Où est la
dignité dans ce fatras de chansonnettes. [...] On veut faire de la politique de grandeur et on s’en
explique à la façon des villageois », Philippe TESSON,
Combat, 16 novembre 1963.
[39]
En 1962 et 1963, tous les articles sans exceptions associent les interventions télévisées aux
seuls termes « bonhomie » et « bonhomme ». En revanche, à partir de 1964, ces propos sont définis
comme « fermes » et « incisifs ».
[40]
P. VIANSSON-PONTÉ, « Reprise de l’argumentation officielle », Le Monde, 26 octobre 1962;
Id., « Le premier discours électoral du général de Gaulle »,
Le Monde, 17 novembre 1963.
[41]
Il apparaît dans les articles avec le titre de « principal collaborateur de De Gaulle »,
Le
Monde, 11 mars 1965.
[42]
P. VIANSSON-PONTÉ,
Après de Gaulle, qui ?, Paris, Seuil, 1968.
[43]
Causerie du 1er août 1962 : « Vous savez que je n’ai jamais été parlementaire et, par
conséquent, cette première session était l’occasion pour moi d’aborder pour la première fois le
Parlement, la tribune du Parlement et d’y monter pour la première fois. »
[44]
Causerie du 24 octobre 1962 : « Voyez-vous, je ne suis pas un politicien de profession. »
[45]
Causerie du 9 mars 1965 : « Notre seule politique c’est l’action ! »
[46]
Arthur CONTE,
Les Premiers ministres de la Ve République, Paris, Belfond, Le Pré aux
Clercs, 1986.
[47]
Causerie du 16 septembre 1964 : « Pendant les six premiers mois de l’année (l’indice des
prix) a augmenté de plus de 2% et dans les six derniers, il n’a augmenté que de 0,84%. Entre juin
1957 et septembre 1958, l’indice du coût de la vie avait augmenté de plus de 19 %. »
[48]
Causerie du 16 septembre 1964.
[49]
Causerie du 12 septembre 1963 : « Les plus démunis, les retraités, les chômeurs sont les
premiers touchés par l’inflation. »
[50]
Stéphane RIALS,
Les idées politiques du Président Georges Pompidou, Paris, PUF, 1977, p. 92.
[51]
Causerie du 27 juillet 1965.
[52]
Causerie du 9 mars 1965 : « Il faut aménager le territoire, il faut fortifier les régions même
les plus prospères, il faut donner à la France des autoroutes, des voies navigables [...]. Il faut
réformer l’enseignement, le décentraliser, le démocratiser, il faut accentuer l’effort de la recherche
scientifique. Et il faut faire tout cela, songez-y bien, avec une monnaie stable, un budget en équilibre
et en assurant une hausse régulière du revenu national [...]. »
[53]
Causerie du 9 mars 1965 : « On ne construit pas sur la division, on ne construit que
sur l’union. »
[54]
Entretien du 20 janvier 1967 : « Dans “ oui, mais... ”, en tout cas, il y a oui. C’est déjà
quelque chose. En politique, le but n’est pas de donner des places à un certain nombre. Le but, c’est
de définir une politique, de la faire approuver par le pays et de l’appliquer au gouvernement. [...]
J’irais plus loin : gouverner, c’est l’art d’éliminer les mais. »
[55]
Causerie du 9 mars 1965 : « Je dirais que pour moi en tout cas, la première chose qui
caractérise l’esprit de la Ve République, le point fondamental, c’est d’éliminer à tous les échelons de
la gestion publique, le régime des partis. [...] Le second c’est l’esprit de rénovation [...]. Je fais le
vœu que chaque ville de France puisse marcher au même rythme que l’État. »
[56]
Entretien du 4 juillet 1966 : « Je ne fais pas partie de l’U.N.R. »
[57]
Éric ROUSSEL,
Georges Pompidou, 1911-1974, Paris, Lattès, 1994, p. 102.
[58]
Un article est révélateur. Jean FERNIOT, « Le testament politique du général de Gaulle »,
L’Express, 21 septembre 1964 : « Ayant choisi M. Georges Pompidou comme successeur, le Général a
décidé, il y a environ cinq mois, d’habituer les Français à cette idée. »
[59]
Causerie du 5 novembre 1964 : « J’ai le bonheur d’avoir mon père et je ne me suis encore
jamais posé la question de sa succession. Il en va de même en politique. La succession du général
de Gaulle n’est pas ouverte et ne le sera probablement pas de sitôt. »
[60]
Débat du 20 janvier 1967 : « La base de notre politique étrangère est l’indépendance. Nous
voulons pouvoir déterminer notre politique et essayer d’atteindre nos objectifs qui sont : la paix, le
rapprochement et les bonnes relations avec tous les peuples. L’indépendance, c’est le mot clé. »
[61]
Les 11,24 et 28 mai 1968.
[62]
« En 1968, la radio et la télévision avaient joué leur rôle, le prestige du Général à la tête
de l’État était atteint. De même qu’elles avaient amplifié la crise et parfois contribué à créer ou à
aggraver l’émeute, elles m’avaient mis en vedette. Pour la masse, c’est moi qui avais tenu », G.POMPI-DOU,
Pour rétablir une vérité, Paris, Flammarion, 1982, p.202.
[63]
Sondage I.F.O.P.,
Sondages, 1969, no 1.
[64]
Michel JOBERT,
Ni Dieu ni diable, Paris, Albin Michel, 1993, p.193.
[65]
Jacques JULLIARD (dir.),
La mort du roi. Essai d’ethnographie politique comparée, Paris,
Gallimard, 1999.