2000
Revue d'Histoire Moderne et Contemporaine
Recherches et débats
Histoire, mémoire et oubli pour un autre régime d’historicité
Jean-Clément MARTIN
Université Paris-1 Panthéon-Sorbonne, Institut d’Histoire de la Révolution Française, 17, rue de Sorbonne, 75231 Paris Cedex 05.
Cette réflexion, enracinée dans l’historiographie de la Révolution et de la guerre
de Vendée veut montrer comment Histoire, Mémoire et Oubli s’articulent comme
pratiques du Passé. Histoire et Mémoire peuvent apparaître comme des «sœurs
siamoises » aux objectifs et aux méthodes apparemment opposées, l’une tournée
vers l’universel et l’usage de la raison critique, l’autre vivant de la conservation
communautaire et de l’adhésion identitaire; mais toutes deux demeurant indissociables et dépendantes l’une de l’autre, au travers de l’historiographie, de la constitution des écoles historiques, et de la tenue de récits. Il n’y a pas à chercher à classer
l’Histoire ou la Mémoire l’une par rapport à l’autre, mais à faire que chacune tienne
sa place, en tant que pratiques sociales, dans le processus de compréhension du
passé. Dans ce jeu social, l’Oubli est en quelque sorte l’horizon de ces deux pratiques,
travaillant l’Histoire et la Mémoire, à l’occasion de ces passés qui ne veulent pas
passer, et le mot désignant alors l’incorporation des enseignements de l’histoire dans
les couches de la mémoire sociale profondes.
This paper, rooted in my studies of the historiography of the French Revolution
and of the War of Vendée, discuss the relationships between History, Memory, and
Oblivion as social uses of the Past. History and Memory could be seen as «Siamese
twins » due to their opposite prospects and methodes, the first devoted to the
universal and the criticism, the second linked to communautaries relationships and
affective feelings. Both are however unseparable and dependant as it could be seen
in the creation of historiographies, of historical schools and cultural identities, and
due to the necessity to elaborate narration on the Past. History and Memory must
be assigned to their right places, in their necessary cooperation to deal with the
Past. Oblivion could be seen as the horizon line of these proceedings, reassuring the
obligation to incorporate the Past in every body and in every social group.
L’historiographie française s’est habituée depuis plus de vingt ans à vivre
autour d’une remise en cause de l’histoire
[1]. Les ouvrages publiés dans la
« Bibliothèque des Histoires », dirigée par Pierre Nora aux éditions Gallimard,
se sont longtemps clos sur une déclaration justifiant l’existence même de la
collection en réponse à « l’éclatement de l’histoire ». L’histoire aurait été
réduite « en miettes » et obligée de prendre un « tournant critique »; ces
débats sur la « crise » de l’histoire
[2] ont eu l’avantage de provoquer des
réflexions sur l’histoire, sur la mémoire et depuis peu sur l’oubli
[3]. Il n’y a
rien d’étonnant à cela, l’éclatement de l’histoire résultant pour Pierre Nora
de la prise de conscience par les historiens de leur « surexploitation par les
pouvoirs » et de leur assujettissement à la mémoire. Ceci justifie la « revendication quasi corporative [des historiens...] “ d’y aller voir” », de prendre donc
la parole sur leur métier, dans cette voie qui ne différencie pas la méthodologie de l’épistémologie, et qui n’assujettit plus l’histoire, dans sa pratique, à
la philosophie de l’histoire
[4]. La recherche en vérité menée par l’historien
peut être évaluée selon les critères élaborés par la « corporation » — ou la
« communauté » —, indépendamment des jugements venus d’autres horizons
[5]. Cette proposition n’est pas originale, se situant dans la voie ouverte
par d’autres, attentifs aux responsabilités sociales de l’historien, et qui ont
démontré l’entrelacement de l’histoire et de la mémoire
[6].
Dans cet objectif, l’ambition des pages qui suivent reste modeste : comment peut-on, à partir d’un exemple concret — pour l’essentiel la guerre
de Vendée — articuler ensemble les notions d’Histoire, de Mémoire et
d’Oubli ? Entre les injonctions du « devoir de mémoire » — obsédantes
actuellement —
[7], les craintes réitérées de la progression de l’oubli, les
dénonciations des erreurs de l’histoire, est-il possible de revoir des oppositions données comme essentielles, d’apprécier des conclusions apparemment
sans appel, en partant des conditions de la pratique de l’histoire ? Il ne s’agit,
en l’occurence, que de proposer une sorte de
vade mecum méthodique pour
participer à une réflexion collective en marche, en échappant à tout système
philosophique comme tout catalogue historiciste. Dit autrement, cette
réflexion ne se situe pas dans l’horizon de Paul Ricœur
[8], elle ne prend pas
en compte de propos délibéré la mémoire du mythe et du rite, non plus les
« couches profondes » des « grands mythes »
[9] qui structurent les cadres
sociaux des mémoires, et donc néglige les rapports entre l’histoire-récit et
l’histoire-vécue. Nous n’ignorons pas la force des invariants anthropologiques
qui informent nos sociétés, à commencer par les rapports inégaux entre
hommes et femmes. Mais parce qu’il semblait indispensable, peut-être à tort,
de sérier les niveaux d’analyse, notre volonté aura été de n’étudier que les
aspects méthodologiques de la connaissance historienne et de la discipline
historique, ce « tiers-temps » inventé, en remettant à plus tard, ou à d’autres,
la compréhension des relations avec la condition historique et la conscience
historique.
1. La bibliographie disponible ne prend pas toujours le soin de garantir
l’emploi d’une terminologie commune, si bien qu’au lieu de se répondre, les
auteurs entament souvent des dialogues de sourds, utilisant les mêmes mots
pour désigner des idées sensiblement différentes — voire opposées — certains
récusant même l’existence d’une « mémoire collective »
[10]. Lorsque, en outre,
les dimensions philosophique, épistémologique et méthodologique, voire
morale, se rencontrent, les démonstrations deviennent délicates à suivre, car
parmi les multiples façons de faire de l’Histoire, certaines (histoire orale,
histoire du « temps présent », études historiographiques, histoires de vie,
histoire de l’enseignement...) rendent aujourd’hui impossible de penser qu’une
ligne infranchissable sépare ce qui est objet d’Histoire de ce qui serait objet
de Mémoire. Il devient difficile de statuer sur certaines recherches, sauf à
devoir proposer des listes de pratiques irréductibles les unes aux autres, et
à inventer des catégories aux frontières d’une subtilité rapidement décourageante : histoire historienne, histoire savante, mémoire historique, mémoire
collective, mémoire vive, etc.
[11]
Dans le même temps, l’historien est convoqué dans les prétoires, intervient dans la vie publique, et prend en charge des responsabilités nouvelles.
Entendu ici, lui aussi, dans les Sans doute faut-il voir là, la suite de cette « magistrature » de l’historien telle
qu’elle s’est exercée au XIXe siècle, elle-même prolongeant les habitudes
« inquisitoriales » qui ont défini les règles de la recherche historienne, prétendant sonder les reins et les cœurs. Mais en notre fin de siècle, l’Histoire
entend, tout en gardant sa démarche critique, dénoncer les crimes — dans
l’ex-Yougoslavie par exemple —, lutter contre l’oubli des injustices et l’amnésie, ou encore participer aux réconciliations collectives, contre la mémoire
partisane — comme en Afrique du Sud. L’Histoire se trouve ainsi engagée
dans de nouveaux liens avec la Mémoire, et avec l’Oubli.
Ces difficultés prennent enfin une autre tournure lorsqu’on les réfère à
la fin des « grands récits ». Est-ce « Auschwitz » ou la « chute du Mur » en
tant qu’événements emblématiques (mais il faudrait sûrement ajouter le
génocide cambodgien, les dénonciations du Goulag...) qui auraient — irrémédiablement, semble-t-il — rompu le régime d’historicité dans lequel le futur
s’inscrivait dans la suite du passé, les commémorations du présent assurant
le passage de l’un à l’autre ? Le « désenchantement du monde », le post-modernisme, « la fin de l’histoire », l’ère du vide ou l’insignifiance ont rompu
le pacte : l’histoire s’écrit pour un futur imprévisible dans un présent
dépourvu de repères, tandis que du passé, ouvert à toutes les ré-écritures,
tout est devenu commémorable et « patrimonialisable », ruinant définitivement toute illusion sur le pouvoir de changer le monde autour d’un projet
fondateur
[12]. La préparation des fêtes pour l’an 2000 a fourni, involontairement, l’exemple achevé de cette vacuité de pensée, créatrice d’angoisse, qui
suscite les injonctions répétées faites aux historiens, chercheurs et enseignants, de répondre à un « devoir de mémoire » d’autant plus impérieux qu’il
est sans consistance.
Le « moment-mémoire », dans lequel nous vivons et qui a oublié de fait
les grands ancêtres, comme M. Halbwachs et R.Bastide, révèle plus les
incertitudes qui pèsent sur la mémoire et l’histoire, qu’il ne les masque
[13],
même si les faits paraissent démentir les propos pessimistes des Cassandre
intéressés à vider le travail mémoriel de son importance. Paradoxalement les
commémorations de l’an 2000 ont été suffisamment discrètes pour attester
que la recherche de sens n’est peut-être pas perdue et que tout n’est pas
uniment commémorable, — ce que le bicentenaire de la Révolution avait, en
son temps, finalement prouvé
[14].
2. Pour éviter les débats normatifs comme les litanies descriptives, nous
avons fait le choix de ne pas rendre compte du « réel » et des pratiques
attestées, mais de partir d’idéal-types. Parler ici d’Histoire désignera exclusivement la pratique qui consiste à établir le plus scientifiquement possible des
faits vécus et survenus dans le passé, à l’exclusion de tout autre emploi du
mot qui désignerait ce qui a été vécu, ce qui se transmet au fil des générations, ou tous les récits donnés comme fondateurs du passé commun d’une
collectivité. Insister sur l’exigence de comparaison et d’exemplification des
sources, de confrontation des démarches et des conclusions, d’objectivation
des points de vue, mais aussi de sécularisation du langage et des concepts,
permet de penser que l’Histoire est suffisamment spécifiée. Indépendamment
des variations considérables qui en ont changé plusieurs fois la nature et le
rôle social, l’Histoire, sous cette acception reste alors une réalité connue
depuis l’Antiquité, Thucydide l’incarnant mieux qu’Hérodote
[15].
Dans cette acception, la connaissance est toujours révisable et l’adhésion
à une démonstration toujours potentiellement critiquable. Plus exactement,
le « fait » ne devient une « évidence » qu’au terme d’une construction intellectuelle vérifiable, ou « falsifiable » pour adopter le langage poppérien
[16]. Notre
démarche ne veut pas entrer dans les discussions liées à la rhétorique,
comme à tout jeu intellectuel, et nous abandonnons la revendication de lier
la pratique de l’Histoire ainsi définie à l’élaboration d’un quelconque « sens
de l’Histoire », dont la poursuite a transformé le métier de l’historien en
laboratoire expérimental de la condition humaine et a fait des « leçons de
l’Histoire » le mythe de notre époque. Nous sommes bien conscients que
sous cette définition, l’Histoire ne désigne qu’une voie étroite précisément
datée (après la Renaissance et même après le XVIII
e siècle) et que l’idéal-type
de l’Histoire ici défini est le résultat d’une histoire de l’Histoire
[17]. Il est
possible de penser que cette réflexion, qui dissocie l’Histoire critique de
toute recherche de sens, de tout historicisme, participe d’une modification
essentielle de la fonction de l’Histoire : le XVIII
e siècle aura vu naître l’enchantementde l’Histoire — à la fois connaissance, action et philosophie du
monde —, le désenchantement de la fin du XX
e restreindrait l’histoire à une
seule dimension. Admettons cependant que l’idéal-type ici retenu désigne un
horizon identifié par la recherche de la vérité.
A l’inverse, toujours dans cette vision idéal-typique simple, le mot
Mémoire rassemble l’ensemble des pratiques de remémoration dont l’objectif
commun est de faire revivre le passé, individuel ou collectif, que ce soit par
le récit, le monument ou le rituel; dans ce domaine, l’adhésion au fait
évoqué est primordiale, la recherche de la connaissance assurée par la
confrontation et le besoin de convaincre par le raisonnement demeurent
secondaires. Hérodote voulant préserver de l’oubli ce qu’ont fait les hommes
en serait l’illustration la plus ancienne. Cette Mémoire, activiste, est certes
proche de la mémoire individuelle, qui « engramme » plus ou moins durablement les sentiments, les sensations et les idées naissant des expériences
vécues. Par nature, elle est collective au sens où elle mêle les réminiscences
individuelles aux rappels provoqués par la vie sociale. Quelles que soient les
réserves éventuelles à propos des « mémoires collectives » qui ne sont pas
référées aux populations qui les portent et les transmettent
[18], la cristallisation
d’un souvenir ne se réalise que dans des réseaux d’intersubjectivité permettant
de comprendre comment la mémoire individuelle génère de la mémoire
collective et n’existe que par elle
[19]. On comprend ainsi que la « mémoire »
de militants communistes puisse amalgamer les souvenirs personnels des
luttes éprouvées avec les évocations des héros de la Révolution soviétique ou
française (de 1789 !)
[20], ou que la mémoire longue des gens de Minot dépende
plus de la force des relations sociales structurant la communauté que des
événements nationaux
[21]. Même si la Mémoire suppose que les mémoires des
différentes communautés puissent être en rivalité constante, admettons que
la vérité de la Mémoire, sous le sens retenu ici, est fidélité à ce qui est tenu
pour avoir été le passé (à côté de l’Histoire qui serait l’établissement critique
et toujours remis en cause des traces du passé).
Le dernier mot du triptyque, l’Oubli, est par nature peu saisissable. Entendu ici, lui aussi, dans les pratiques collectives, il n’est ni l’amnésie
accidentelle ni le refoulé inconscient qui affecte les individus. L’Oubli, plus
encore que les deux autres termes, renvoie aux champs du mythe et de la
psychanalyse, rendant l’emploi du mot équivoque, allant du non-dit au non-su, « jusqu’au mot perdu perpétuellement perdu pour être mieux retrouvé »
[22].
Disons d’un mot que nous ne prenons pas en compte ici l’oubli individuel,
de la « scène privée », qui est indispensable à la vie, mais que nous nous
intéressons prioritairement à l’Oubli « sur la scène sociale », qui peut alors
être une trahison
[23]. Nous ne prenons pas non plus en considération toutes
les variations littéraires ou artistiques sur l’oubli, qui relèvent d’un tout autre
ordre de préoccupations
[24]. Dans cette perspective, l’Oubli n’est reconnu
littéralement que lorsqu’il cesse précisément d’exister (lorsque des historiens
« exhument » des faits), ou bien il est dénoncé lorsqu’il n’est pas encore
existant (« Luttons contre l’Oubli » prouve d’abord que la disparition redoutée
n’est encore qu’une crainte). L’Oubli comme l’Histoire et la Mémoire est un
processus, plus qu’un état. Il n’affecte que ce qui a été — ou été représenté — et même s’il peut être, à la fois, résultat inattendu ou effet d’une
volonté (ce qui en change le sens); dans tous les cas, il est « signe adressé
au sujet » qui décide de sauver de l’Oubli tel épisode, tout en sacrifiant
d’innombrables autres
[25].
Dans le cadre de cette réflexion « en marchant », qui précise au fur et à
mesure de sa démonstration les notions employées, le risque du flottement
des termes semble supportable, au moins dans un premier temps, eu égard
aux avantages qu’il procure. Dans notre point de vue, Histoire, Mémoire et
Oubli apparaissent comme trois modes de relations que nous entretenons
avec le Passé bien réel, celui des êtres qui nous ont précédés, et qui ont été
« comme nous, agissant et souffrants, dans des circonstances qu’ils n’ont pas
produites et avec des résultats voulus et non voulus »
[26]. Cette relation à
« l’Autre »
[27] est un postulat central, qui interdit de voir le Passé comme « une
terre étrangère »
[28] configurée par des activités intellectuelles et sensibles, et
qui inscrit l’Histoire et la Mémoire dans une perspective de recherche existentielle.
3. L’expérience dans laquelle s’enracinent ces pages appartient à l’histoire
de la Révolution française et à la guerre de Vendée. L’enjeu de l’événement
étant considérable, l’exemple permet certes d’évoquer d’autres cas de luttes
historiques et mémorielles, mais du fait même de son importance et de ses
spécificités, il relève de cette part dramatique du passé que l’Histoire et la
Mémoire traitent inlassablement avec prudence. Ma rencontre avec ce sujet
a commencé par mon étonnement devant l’existence d’histoires parallèles et
totalement incompatibles entre elles. Alors que l’histoire universitaire évoquait les noyades commises à Nantes pendant la présence du représentant
en mission Carrier, elle ignorait tout ou presque des massacres commis dans
les campagnes du sud de la Loire par les armées révolutionnaires dans
l’année 1794; à l’inverse, de nombreux écrits, fondés sur une érudition
militante peu soucieuse de méthode critique, dénonçaient ces crimes à
longueur de colonnes auprès de militants de la mémoire « vendéenne », de
la région ou du pays. A vrai dire, l’histoire universitaire pouvait assez
légitimement s’appuyer sur un manque de textes et un abus des souvenirs
oraux et engagés, pour mettre en doute la véracité des faits incriminés, et,
non moins légitimement, souligner que ces faits n’étaient cités que dans un
esprit polémique oublieux de comparaisons avec d’autres événements tout
aussi dramatiques. Cependant, l’âpreté des dénonciations des militants de la
mémoire ne pouvait que, tout aussi légitimement, profiter du silence embarrassé d’une historiographie universitaire muette sur ce qui venait gâcher les
interprétations consacrées de la Révolution française.
Sans doute ce genre d’oppositions est-il monnaie courante dans de
nombreux domaines de l’histoire, où s’affrontent histoire critique, soucieuse
de vérifier des sources écrites, et mémoire militante, désireuse de maintenir
des traditions de récitations. L’une, l’Histoire, accuse l’autre d’invention, cette
dernière, la Mémoire, se défend en invoquant la censure idéologique si bien
que chacune tient sa partition : histoire scientifique « froide » versus mémoire
« chaude » partisane. Dans ce jeu, les positions de l’Histoire, envisagée
comme opération intellectuelle, et de la Mémoire, comprise comme pratique
sociale, sont antinomiques selon une distribution sans surprise, établie depuis
longtemps, qui oppose les convictions enracinées aux démonstrations, qui
voit dans l’opération historique une œuvre de démythification et inscrit
l’Histoire du côté de l’écrit et du débat, dans une volonté de convaincre,
tandis que la Mémoire se trouve du côté de l’oralité et de la répétition
[29].
Il suffit pourtant de modifier un peu le point de vue pour que les
protagonistes changent de posture. L’Histoire « scientifique », « l’histoireproblème », est souvent assimilée à la « grande » histoire — de gauche —,
se distinguant de la « petite » histoire, anecdotique, légitimatrice — et de
droite —. Or l’histoire « scientifique » de la Révolution française a eu une
vocation et un enracinement tellement mémoriels que son développement a
relevé longtemps beaucoup plus de la conviction intime que de la déduction
— dit autrement de la Mémoire plus que de l’Histoire au sens où nous
prenons ces mots. François Furet estimant que la Révolution française était
terminée et que son histoire était une glose à vocation mémorielle, concluait
que l’historiographie développée au XIX
e siècle avait délimité le champ français de l’histoire de la Révolution plus que le recours aux archives. Cette
dénonciation des débats convenus, des définitions admises d’avance et des
jugements
a priori doit être prise en considération parce qu’elle révèle ces
points aveugles sur lesquels toute la recherche et toute la diffusion universitaires se constituent dans chaque pays
[30]. Hors du débat franco-français, ce
type d’accusation confirme sa pertinence, lorsqu’il permet de constater le
poids des traditions nationales sur les diverses écoles historiques dédiées à
la Révolution française, comme sur les leçons données par les différents
systèmes éducatifs
[31]. L’angle d’attaque de l’Histoire est déterminé en fonction
des possibilités offertes par la Mémoire communautaire, dans ses principes
comme dans ses pratiques les plus triviales. Sortir des cadres de pensée
reconnus — ou validés — par une communauté (qu’elle soit ou non « scientifique »
[32] ) implique parfois de ne pas pouvoir participer à la recherche, à un
moment donné. Sur la question révolutionnaire, l’exemple des pays « du bloc
communiste » a montré l’importance de cette réalité, qui s’applique cependant
à tous les historiens, avec plus ou moins d’évidence
[33]. L’angélisme est impossible. Selon les questions (histoire coloniale, histoire de la Commune...) et
selon les pays
[34], chaque groupe secrète des cadres de pensée qui conditionnent la démarche historique et sa transmission dans l’école
[35], au point de
susciter le renouvellement des chercheurs selon les besoins avoués plus ou
moins explicitement par les instances de pouvoir, pour leurs propres buts
mémoriels — et politiques. Faire l’Histoire est aussi faire l’histoire des « fables
de la mémoire », de toutes ces falsifications devenues vérités collectives
[36].
Dès lors, c’est dans la mesure où ses procédures sont exposées contradictoirement, payant de cette façon la dette due aux soubassements mémoriels
de toute entreprise scientifique, que l’Histoire critique conserve un sens.
L’absence de publicité, la moindre opacité, la font basculer du côté de la
Mémoire, qui enrégimente les opinions. Cette contrainte de se situer dans
un débat sans tabous garantit l’universalité introduite par l’Histoire critique
qui ne se confond pas avec la volonté communautariste de la Mémoire. Là
réside la profondeur de la phrase de Benedetto Croce, souvent mal interprétée, assurant qu’il n’y a d’Histoire que contemporaine. Parce que cette proclamation est corrélée par l’affirmation que « toute Histoire digne de ce nom
est histoire contemporaine », B. Croce oppose l’Histoire critique — intemporelle et universelle —, remise sur le chantier devant de nouvelles générations
de chercheurs, à toutes les autres formes de récits du passé, établis et donnés
comme tels, qui relèvent de la littérature et de la Mémoire
[37]. Il est possible
de penser alors que l’Histoire n’existe pas en elle-même, et qu’elle n’est que
ce que font les « historiens », se reconnaissant entre eux par le respect
commun de pratiques de vérifications et de confrontations.
4. Si la critique des sources et l’exposé des méthodes constituent les
bases de l’opération historique critique et s’opposent au mythe (à éradiquer
dans cette optique), l’opération historique s’inscrit dans des traditions historiographiques et des habitudes d’érudition qui relèvent de la Mémoire, utilisant parfois même des documents transmis par la collecte mémorielle. Si
l’Histoire dépend, en amont, pour ses problématiques, des cadres proposés,
voire des limites imposées par les structures mémorielles, il lui revient
précisément de les transgresser
[38]; cependant elle débouche, en aval, sur la
fabrication de la Mémoire puisque le but ultime de l’opération historique est
de provoquer une connaissance destinée à être apprise et remémorée
[39]. Il ne
s’agit pas de déplorer l’inévitable, de rechercher une « pureté » impossible ou
de rabaisser les qualités scientifiques de l’Histoire, mais de reconnaître
simplement le caractère « mêlé », aporétique pourrait-on dire de l’Histoire,
qui est peut-être en cela une science humaine particulière.
Peut-être est-ce l’effet de sa place privilégiée dans le dispositif politique
— particulièrement français ? — de constitution de l’État, qui fait que
l’Histoire semble plus assujettie à la « demande sociale », que ses voisines,
sociologie, psychologie ou science politique
[40]. En tout cas, elle ne peut ni
s’abstraire du champ des expériences communes, ni se dispenser du vocabulaire ordinaire pour se bâtir un cadre d’analyse déterminé par des concepts
spécifiques
[41]. Même après l’édification des règles élaborées par les historiens
« méthodistes » de la fin du XIX
e siècle et leur volonté de professionalisation,
elle ne peut toujours pas ériger des barrières refoulant des individus jugés
extérieurs à la communauté. La phrase d’Antoine Prost : « l’histoire, c’est ce
que font les historiens » est redoutable
[42]. Si elle assure qu’il n’y a bien qu’une
façon de faire de l’Histoire (en participant à la communauté critique,
publique et sécularisée des historiens), elle dit aussi précisément que ceux
qui se plient à ces contraintes doivent être tenus pour des historiens. En
insistant sur « le tour de main » qui permet à l’apprenti d’entrer dans la
communauté des historiens, A. Prost souligne l’importance de l’initiation
comme de la cooptation, si bien que les portes sont ouvertes, hors des
chemins balisés par l’Université
[43]. Ont été, entre autres, reconnus comme
historiens un ancien résistant ou un exportateur qui ont respecté les règles
communautaires de l’Histoire critique
[44], même si ce fut en y introduisant
des préoccupations personnelles nettement mémorielles
[45]. Faire de l’Histoire
est donc une activité personnelle, mais ni une prérogative, ni l’exercice d’un
statut — l’historien « professionnel » bénéficie d’un état social
[46]. Sa victoire
(éphémère ?) sur les historiens non-professionnels est tardive, liée à une
évolution républicaine et laïque de l’État, et n’a jamais abouti à la disparition
des concurrences
[47].
Si la distinction essentielle entre Histoire et Mémoire repose sur la
publicité des pratiques et le recours à la confrontation scientifique, la distinction entre l’Histoire et ses voisines des sciences humaines repose sur l’engagement social (avec des implications morales évidentes) que l’Histoire honore,
et qui la fait participer en continuité à la vie communautaire
[48]. La « responsabilité sociale »
[49] de l’historien interdit que l’Histoire puisse tenir pour négligeables et inintéressantes les « déformations » et les « récupérations » de la
Mémoire, mais empêche également de prendre la mémoire pour « la matière
première de l’Histoire »
[50]. Les questions traitées par l’Histoire dépendent de
l’état de la Mémoire, comme le laisse penser,
a contrario, la formule « Histoire
fille du temps présent ». Un tissu sans couture unit Histoire et Mémoire,
qu’il faut parcourir dans sa totalité. En reprenant la terminologie de R.Koselleck, la Mémoire est ici à la fois « champ d’expérience » et « horizon d’attente », l’Histoire représentant le moment de l’action dans le présent
[51].
5. Sans la volonté de l’établissement du sens, dans le respect de règles
de l’histoire, l’usage du passé se constitue en mémoire intransigeante et en
mythe. La démarche historienne autorise pourtant le recours aux sources
mémorielles, indiscutablement entachées d’approximation, mais prises dans
une démonstration explicitée, elles permettent de repérer des indices indéniables : dans le cas de la Vendée, les listes de martyrs peuvent alors cesser
d’être des monuments hagiographiques pour devenir des sources dans une
perspective d’histoire sociale classique
[52]. Dans cet exemple, la recherche en
vérité affronte une difficulté peu commune à propos des violences commises
en 1793-1794, car l’Histoire, qui peut donc détourner des documents « mémoriels », doit, paradoxalement, se défier de nombreuses pièces d’archives entachées dès leur création par des omissions voire des mensonges systématiques
provoqués par les luttes politiciennes des années 1793-1794 et destinées
à façonner l’opinion immédiate et à venir
[53] ! Dans ce cas précis, c’est,
paradoxalement, la Mémoire qui a conservé les traces du passé susceptibles
de rétablir les faits et l’Histoire critique doit, pour en tirer profit, suivre un
double protocole (en fonction de leur contexte et du nôtre).
Comment ne pas souligner, enfin, que l’Histoire s’est enrichie récemment
d’avoir pris part à la reconnaissance de mémoires insuffisamment prises en
compte, celles de minorités régionales en France, celle des ouvriers ou des
paysans ? Elle ne s’est pas contentée de faire œuvre hagiographique, mais
elle a su proposer des voies nouvelles qui ont renouvelé l’ensemble de la
discipline — entraînant pour une part la « crise » évoquée plus haut. L’Histoire fait ainsi son miel de la Mémoire. Dans un mouvement inverse, si le
mythe mémoriel a une chance d’exister, il lui faut dépasser les stades de la
célébration (qui ne concerne que les militants convaincus), de la commémoration (qui s’adresse aux participants d’un rite), pour trouver sa légitimité
dans la remémoration, qui s’impose à tous, prosélytes et réticents, et qui
s’appuie sur une érudition et une historiographie — sans pour autant devenir
Histoire qui supposerait sa soumission à la critique du débat
[54].
Il est possible d’inscrire l’Histoire du côté de la perception du temps
linéaire, garantie et moyen d’un progrès humain, telle qu’elle s’est établie
aux XVII
e et XVIII
e siècles
[55], alors que la Mémoire renvoie aux topologies
mémorielles et au temps cyclique (le « cours » et le « recours » des temps
vichiens
[56] ), pourtant ces deux conceptions du passé se retrouvent ensemble
au cœur de chaque individu
[57] et fondent la vie sociale. L’exemple concret de
ce double mouvement qui se confond, a été donné par le récent bicentenaire
de la Révolution française, pendant lequel on a pu voir les rôles s’échanger
entre propagandistes, vulgarisateurs, initiateurs des fêtes et historiens
patentés
[58], chacun ayant occupé à des temps différents et selon des modalités
particulières toutes les places — ou presque — de cette ligne reliant l’Histoire
critique au mythe collectif. Il n’y eut pas d’historiens « critiques » (au sens
où leur légitimité se fondait sur les principes méthodiques de l’écriture de
l’histoire) qui ne diffusèrent des connaissances au grand public (conférences,
manuels, prises de paroles publiques ou dans les médias...), ni qui ne
participèrent à des remémorations et à des commémorations nationales ou
locales; quelques-uns cautionnèrent même des célébrations ès qualités.
Dans toutes ces occasions (rassemblements, défilés, plantations d’arbres,
organisations de colloques, débats télévisés...), ils rencontrèrent des porteurs
de mémoires occasionnels ou militants, des hommes politiques, des organisateurs de cérémonies, voire des publicitaires et des éditeurs... Ces pratiques,
ponctuelles autour de 1989, rejoignaient les engagements, plus civiques et
plus ordinaires, de nombre d’historiens qui refusent la distinction entre faire
de l’histoire et faire l’histoire. Que les spécificités de chacun puissent être
repérées selon les moments ne fait pas de doute, mais qu’elles aient été
mêlées dans des démarches communes est tout aussi assuré, rendant impossible de considérer comme absolument distinctes les postures de l’historien
critique et du porteur de mémoire. Mémoire et Histoire ont irrémédiablement
partie liée (ne serait-ce que dans chaque historien), interdisant les positions
trop tranchées, qui de Febvre à Nora — première manière — en passant par
Marrou, ne voient l’Histoire que comme le lieu d’une « libération » du passé,
et d’un rappel à l’ordre, brutal, de la Mémoire
[59]. L’appel de Renan à refuser
de mêler les légitimations scientifiques aux prétentions idéologiques et mémorielles, est louable mais inapplicable
[60].
Le véritable nœud de cette alliance jugée souvent comme contre-nature,
repose enfin sur la réalité même de la démarche historique, qui est, quelles
que soient ses méthodes et quels que soient ses objets, de proposer
in fine
un récit, que ce soit sous forme d’une narration
[61] ou d’une mise en intrigue
[62].
Dit autrement, lors même que tel historien
[63] s’attache à l’étude rétrospective
des votes dans un département de l’Ouest, ou que tel autre
[64] étudie les âges,
les situations familiales, les niveaux de richesse des « Vendéens » et des
républicains dans les années 1790, leurs enquêtes respectives débouchent sur
des systèmes explicatifs des événements inscrits dans une interprétation
globale de la Révolution française donnant du sens à toute l’histoire du
pays; la structure a engendré des actes et la poétique de l’histoire retrouve
ses droits
[65].
Entre la Mémoire qui transmet par la récitation des faits et l’apprentissage des règles imposé aux novices en Histoire, ces postures envers le
passé sont indissociables, et leurs différences pourtant irréductibles : celle-ci
accepte des pratiques comparatives, recherche des mécanismes et des
modèles, celle-là constitue un patrimoine collectif. Dans la pratique, le même
individu est amené à occuper ces deux positions selon les occasions; l’essentiel est qu’il ne confonde pas ses différentes fonctions du côté de l’Histoire
et du côté de la Mémoire
[66]. Ce qui identifie la pratique de l’Histoire critique
est l’énonciation de la problématique, l’exposé des objectifs de la sélection
des faits, la présentation du cadre de la réflexion et le souci de respecter
l’ordre du temps, donc de préserver les sensibilités révolues. La parole de
l’Histoire n’est pas donnée comme absolue, mais comme relative au jugement
de la communauté scientifique qui valide — ou invalide — sa démarche, ce
qu’exprime l’opposition entre « mémoire littérale » et « exemplaire », pour
prendre les termes de T.Todorov
[67].
L’opposition entre le « côté de l’Histoire » et « le côté de la Mémoire »
est donc tout à la fois claire (selon les méthodes d’investigation en jeu) et
limitée à deux positions extrêmes — plutôt deux postures dans ce que ce
terme souligne de volontarisme — incluses dans un ensemble unique, sans
vraie rupture, puisque cette dichotomie se négocie dans le récit et la transmission, que l’Histoire et la Mémoire investissent par nécessité. C’est donc
moins la participation à un genre particulier d’activités (« scientifiques » ou
« liturgiques » pour reprendre la terminologie de P.Ory
[68] ) que la posture
adoptée à un moment donné qui classe du côté de l’Histoire ou de la
Mémoire. L’expérience de la visite d’un camp de la mort
[69] illustre cette
possible coexistence sans complaisance ni opposition. Le paysage même du
camp est entretenu pour pouvoir durer; au nom de l’Histoire, la Mémoire
est organisée et muséographiée pour les besoins de la démonstration, sans
que cela enlève à son authenticité
[70]. L’historien peut légitimement revendiquer une place dans une entreprise mémoriale.
Là où la Mémoire oppose terme à terme les conclusions des camps
idéologiques adverses, l’Histoire critique trouve son originalité en entreprenant la « déconstruction » des épaisseurs et des rivalités mémorielles pour
en établir le fonctionnement et les rouages, pour souligner les pratiques de
manipulation et d’occultation, jusqu’à prendre le risque de mettre en cause
les structures profondes des communautés. L’ouvrage
Les Lieux de Mémoire
[71]
est l’exemple paradigmatique de cette entreprise de lecture historique du
feuilleté des mémoires. Il est tout à fait exemplaire de la complexité, souvent
mal comprise, de ce genre d’opérations
[72] à tel point qu’il hésite lui-même
entre compréhension du processus de « lieu-de-mémorisation » qui se situe
du côté des usages politiques du passé, et exposition des étapes de la
constitution de la mémoire d’un groupe ce qui participe des dévoilements
— plus ou moins dénonciateurs — des constitutions identitaires
[73]. L’omniprésence du lien posé entre mémoire et identité dans la littérature française
consacrée à la mémoire, mériterait elle-même d’être interrogée
[74]. Les luttes
originelles — dans tous les sens du mot — qui lièrent l’histoire de notre
pays à l’État (confondu avec la Nation par la Révolution) expliquent sans
doute cette obsession intellectuelle qui a manifestement laissé la philologie
et l’étude historique des concepts (Begriffsgeschichte) à d’autres écoles nationales
[75].
6. Ces chamailleries de sœurs siamoises entre Histoire et Mémoire se
continuent à propos du traitement des sources et des concepts. Histoire
et Mémoire se retrouvent ensemble obligées d’opérer des tris, voire des
manipulations, dans les informations qu’elles étudient et transmettent. Elles
ne collectionnent pas plus aveuglément l’une que l’autre; seuls les critères
d’oubli et d’usage diffèrent. La Mémoire est sélective, rejetant souvent le
présent sans gloire au profit d’un passé recomposé, ne gardant du passé que
ce qui l’enjolive et le transforme en « Belle Époque » ou en âge d’or. Dans le
domaine strict des archives, tous les documents ne peuvent pas être
« archivés » (considérés comme des « archives »), des règles de destruction
éliminent ceux qui risquent d’encombrer la mémoire sans apporter de significations pour un usage collectif ultérieur. L’Histoire de son côté, pour éviter
de tomber dans une érudition folle, se doit d’organiser et de hiérarchiser les
connaissances à connaître — et à transmettre — et de se méfier du vertige
historiographique. Aucune « source » n’échappe à ces questionnements, « les
monuments (eux-mêmes) rappellent des faits mais ils en rappellent d’autres »,
faisant que « le mensonge monumental rend l’histoire consolante »
[76]. Entre
l’Histoire qui interprète le passé à la lumière du présent, et le porteur ou le
gestionnaire de mémoire qui font émerger les éléments nécessaires des
empilements documentaires, la convergence d’intérêt est réelle; mais les
critères de choix ne sont pas identiques et la différence essentielle tient à la
transparence des choix. Ne rien retenir et tout se rappeler (soit les deux
exemples qui méritent de passer dans le vocabulaire ordinaire : l’homme de
Smolensk et Funes
[77] ) sont deux positions intenables. Le tri — ordonné —
est la nécessité vitale.
Histoire et Mémoire sont alors à la fois irrémédiablement unies et
différenciées autour de « noyaux durs » clairement repérables, interdisant de
chercher une double opposition : celle qui voit la Mémoire lutter contre
l’Oubli et accuser l’Histoire de relativiser des souvenirs et de contribuer à
l’Oubli; celle qui voit l’Histoire dénoncer les oublis de la Mémoire, amenant
l’historien à dresser son portrait en « démythificateur » contre les abus de la
Mémoire, attitude naïve devenue intenable. Les Historiens doivent accepter
que les inquiétudes nées de la fin de la croyance dans les « mythes » collectifs
qui ont constitué pendant longtemps notre horizon
[78], tout comme les querelles liées à la nature fictionnelle du récit
[79], aient mis en cause les certitudes
de l’Histoire et l’aient présentée comme une science du relatif et du collectif,
dépendant de
topoï venus de la mémoire profonde
[80]. Corrélativement les
militants de la mémoire (et les témoins du passé) doivent apprendre que la
sélection des faits et l’interprétation sont des dimensions fondatrices de la
démarche historique; ils doivent reconnaître la dimension « réfutable » de
l’Histoire. L’incompréhension entre ces deux ordres d’approche du passé est
fréquente à propos de la deuxième Guerre mondiale
[81].
Pour autant ces réflexions ne doivent entraîner ni l’abandon de l’intransigeance de la Mémoire qui interdit, au nom de la communauté ou de l’éthique
sociale, que les débats historiques soient détournés dans un relativisme sans
fond, ni la dilution de l’engagement social de l’Histoire dans le primat de la
fiction, ni enfin l’instauration de l’Oubli à l’interstice de querelles historiques
inabouties. Le danger est réel : les « négationnistes » des camps d’extermination et des chambres à gaz détournent sans vergogne l’écart inéluctable qui
se creuse entre la certitude des croyances de la Mémoire et les remises sur
le chantier de l’Histoire — jouant ainsi, sous l’invocation de l’inévitable
Oubli, de l’opposition entre recherche de la vérité et besoin de fidélité —. Ils
relèvent avec mauvaise foi les contradictions entre les variations obligées des
conclusions historiques nées de la collecte de sources toujours complexes, et
le souhait moral et social de ne pas remettre en cause des faits avérés dans
leur signification globale. Ils dévoient le désir, naïf mais compréhensible, de
disposer d’un savoir stable, mais qui s’exprime sur le mode de l’intransigeance
mémorielle, voisine du tabou, pour inférer que l’incertitude de l’histoire
rejaillit sur les principes même de la recherche et qu’en l’occurence tout
n’est qu’opinion, voire croyance. La confusion de pensée, volontairement ou
involontairement appuyée sur des rancunes mémorielles contre les Juifs, les
Résistants, les partisans de l’esprit des Lumières, a trouvé ainsi d’innombrables échos dévoyés. Plus largement le caractère culturel et communautaire
de la Mémoire consacre l’importance du témoignage lorsque l’Histoire est
écrite sous la contrainte et que la société est obligée de se soumettre à une
mémoire volontairement déformée par un État. Les « livres du souvenir »
[82] des communautés juives de Pologne rappellent que la Mémoire peut résister
à ce genre de déformations. La Mémoire est dans ce cas supérieure à
l’Histoire dans la mesure où la culture collective qu’elle transmet s’oppose
aux infléchissements imposés à l’Histoire par une société
[83].
L’exemple précis de cette exigence peut être apporté par la querelle
menée dans les années 1980 autour de l’emploi du terme de génocide
appliqué à la Vendée. Notre propre refus d’utiliser ce mot, dans ce cas, fut
justifié par ces exigences de transparence dans les procédures et de cohérence
dans la compréhension des périodes, en l’occurrence le XVIII
e siècle de la
Révolution française, le XX
e siècle de la deuxième Guerre mondiale et notre
fin de siècle. Les mesures de destruction prises à l’encontre des « brigands
de la Vendée » en 1794 sont indéniables et il est avéré que leur ré-examen
en notre temps a été dû à la pression mémorielle. Sans entrer dans une
discussion menée ailleurs, ces mesures, par respect pour l’Histoire, ne peuvent pas plus être détachées des condamnations à mort réclamées à l’encontre
les fédéralistes ou des prisonniers de guerre anglais et hanovriens en 1793-1794
[84] — ce qui interdit de penser « les Vendéens » comme « le » peuple
ennemi de la Révolution —, qu’elles ne peuvent être assimilées au système
nazi entre 1933 et 1944; par respect envers la Mémoire, elles ne peuvent ni
être interprétées hors des manœuvres engagées par le courant « négationniste » aujourd’hui, ni hors des manipulations de l’opinion réalisées en 1794-1795 par les Thermidoriens et au XIX
e siècle par les légitimistes. Adopter
sans précaution le terme « génocide » pour l’appliquer à la Vendée, conduit
à rejeter dans l’incompréhension et l’oubli ce qui s’est produit d’analogue
dans d’autres zones et qui n’a pas été assez défendu par la Mémoire; cela
entraîne de fait une dévaluation du terme pour parler de ce qui a eu lieu
pendant la Deuxième Guerre mondiale, et ouvre la voie à un relativisme de
l’Histoire, qui serait dépendante de la force des courants de la Mémoire.
Entre Histoire et Mémoire, il n’y a pas ici à trouver de fausses rivalités : si leurs pratiques ne sont ni interchangeables ni contiguës, elles constituent
deux temps dans la réflexion et dans le retour que toute collectivité doit
opérer sur le passé. Cette compréhension de l’Histoire exclut qu’on puisse la
réduire à n’être que « le roman vrai d’une époque sans vrai roman »
[85], ou
qu’elle puisse prétendre à avoir le dernier mot sur la Mémoire. Même si
l’Histoire de la Mémoire doit être faite, dans une quête d’histoire anthropologique, la connaissance produite ne supprime pas l’authenticité de la Mémoire,
qui donne sens à la vie des individus qui la portent. Histoire et Mémoire
sont seulement deux moyens par lesquels nous vivons notre insertion dans
le temps sans n’être que des cas particuliers de lois générales. Histoire et
Mémoire pourraient être deux façons d’interprêter le même passé, l’une
d’« en haut » (l’Histoire qui analyse froidement et propose des évolutions
générales à propos de concepts collectifs), l’autre d’« en bas » (la Mémoire qui
s’intéresse aux individus dans leur irréductibilité et autorise des allégories)
[86].
Histoire et Mémoire ensemble permettent d’appréhender notre rapport au
temps et notre régime d’historicité, nos « cadres sociaux de la mémoire ».
Même si nous vivons une époque qui a manifestement aboli la complicité
qui unissait, il y a encore peu, Histoire et Mémoire dans la fabrication « d’un
sens de l’histoire »
[87] tel que nous en avons connu depuis au moins deux
siècles, le temps de l’Histoire critique n’est pas contradictoire avec celui de
la transmission de la Mémoire; ils ont lieu en des moments et en des lieux
différentssi bien qu’ils ne s’excluent ni ne se combattent, sous peine de créer
— volontairement — de l’Oubli. Les confondre, les amalgamer, ou les opposer
terme à terme ne profite qu’à ceux qui veulent « empoisonner »
[88] le rapport
que nous entretenons au passé. Ce genre de situations semble confirmer
l’image employée par Umberto Eco écrivant qu’« il est faux qu’un clou puisse
en chasser un autre. Il est clair qu’à deux clous enfoncés dans le même
trou, il est impossible d’accrocher quelque chose »
[89]; l’Oubli naîtrait-il de la
superposition impossible de l’Histoire et de la Mémoire ?
7. L’Oubli, jusque-là apparemment absent de ces rapports entre Histoire
et Mémoire, en constitue pourtant l’horizon. Les rivalités mémorielles,
comme les recherches érudites, ont pour but immédiat de faire ressortir ce
qui a été oublié par la Mémoire d’une communauté ou par l’Histoire critique.
Toutes leurs opérations sont directement en prise avec l’Oubli, qu’elles disent
combattre d’une façon ou de l’autre, tout en en faisant usage. Car elles
attestent, l’une et l’autre qu’il faut oublier pour pouvoir écrire l’histoire
comme pour faire vivre la mémoire : l’Oubli est au cœur de la sélection ou
de la manipulation, de la concurrence mémorielle ou de l’examen déconstructiviste. Histoire et Mémoire usent de l’Oubli, la première comprend le passé
en fonction des interrogations du présent, la seconde établit ses enregistrements selon des critères militants pour maintenir la cohérence d’une communauté.
Entre refus et usage de l’Oubli, les pratiques historiques et mémorielles
se retrouvent étrangement solidaires. L’exemple sensible de ces rapports
difficiles peut être donné par l’amnistie — l’amnésie — nécessaire à toute
reconstitution sociale. Suite aux grandes fractures sociales laissant des antagonismes inconciliables, la procédure d’amnistie retire la parole à l’Histoire
et à la Mémoire, sommées de ne pas réveiller les guerres civiles
[90] et
contraintes de respecter conjointement ce que N. Loraux a appelé « l’Oublieux »
[91]. A côté de ce qui « tombe dans l’Oubli », de ce que ni l’Histoire, ni
la Mémoire ne retiennent parce que tout lien a été perdu avec les questions
vécues (même si l’érudition ou la curiosité critique peuvent les ressusciter),
l’Oublieux met en exergue, au contraire, ces faits qu’une communauté essaie
de faire passer par profits et pertes, pour trouver un nouvel équilibre ou
maintenir son unité
[92]. Au nom du politique à rebâtir, les haines mémorielles
qui risquent d’engendrer des luttes politiciennes inextinguibles, sont proscrites. Est-ce par boutade que le ministre des Affaires étrangères du Portugal,
M. Pinheiro, avait suggéré d’ajouter aux accords de paix négociés à propos
des guerres dans l’ex-Yougoslavie « d’interdire l’enseignement de l’histoire
pour les cinquante années à venir »
[93] ? La remarque souligne que cette
volonté d’Oubli se heurte à tout ce qui, de haines et de rancœurs, se transmet
dans des familles ou des groupes de militants, composant cet « Inoublieux »
qui désigne ces « passés qui ne veulent pas passer »
[94], ces nodules de
Mémoire répétitive, qui faute de trouver une place travaillent le corps social
[95]
(et, dans le meilleur des cas, provoquent des recherches en Histoire). Les
pavés gravés du nom d’un cimetière juif et replacés, face gravée invisible,
sur la place de Sarrebruck sur l’initiative de Jochen Gerz en 1993
[96], représentent peut-être le mieux cette existence d’un passé caché, mais pourtant su et
finalement inoubliable, immémorial
[97].
La Vendée offre là encore un exemple des difficultés théoriques et
pratiques à traiter l’Inoublieux. La réconciliation nationale tentée en 1795
échoue, puis la soumission obtenue par les armes en 1796 n’amène pas la
paix, qui reste impossible tant que les victimes n’ont pas été reconnues, les
charniers non authentifiés et les bourreaux impunis — ou non excusés. La
mémoire reste anesthésiée pendant près de 100 ans, avant que les républicains de 1880 n’entreprennent une thérapie de choc avec les fêtes nationales
et l’installation de la Révolution dans la mémoire nationale. L’Histoire se
donne alors libre cours, dans les affrontements et la concurrence, pour
orienter la Mémoire locale et nationale. Nous vivons encore pour partie sur
cet héritage, avec ses limites et sans doute son épuisement. Les massacres
et les exécutions n’ont pas été intégrés dans l’Histoire, mais ont hanté les
mémoires — et nourri les fantasmes. Les républicains n’ont pas voulu
reconnaître les faiblesses de l’État et les débordements permis par des ordres
entrainant une application délirante; le deuil de la Terreur n’a pas été
accompli et le silence a été préféré à l’examen des faits. Les contre-révolution-naires n’ayant pas envie de reconnaître leur échec (notamment la méconnaissance de la Vendée et l’abandon de Charette à son sort en 1795) ont diabolisé,
jusqu’à nos jours, la Révolution, la présentant comme un bloc infernal unifié
permettant d’imputer les tueries à la totalité des révolutionnaires
[98]. La Vendée ayant été investie d’une importance nationale
[99] rendrait nécessaire qu’un
règlement de la paix se fasse sur le même plan. Jusqu’à présent aucun
gouvernement — de quelque obédience qu’il soit — n’a estimé nécessaire de
le comprendre, encore moins de l’entreprendre, même deux cents ans plus
tard
[100]. Ni la justice, ni la réconciliation ne sont passées, laissant des pans
entiers de la guerre entre occultation et répétition, entre inoubliable et
refoulé, empoisonnant l’écriture de l’Histoire et créant des recoins de
Mémoire que l’on pourrait comprendre, métaphoriquement, comme des
kystes provoqués par ces cicatrisations mal conduites.
Ces exemples obligent à penser qu’il faudrait identifier, dans la Mémoire,
les reviviscences du souvenir nées des traumatismes
[101] (qui seraient ces
répétitions inévitables en l’absence de la prise en compte — de la mise en
mots — du traumatisme originel) pour les distinguer clairement des autres
modes d’existence de la Mémoire : ce que nous voulons commémorer, ce qui
constitue une identité revendiquée, ce qui a été « fabriqué » et ce qui a été
sédimenté au fil des publications et des luttes. Les reviviscences du souvenir
sont là pour rappeler que la Mémoire, « présent du passé », n’est pas,
seulement, usages politiques du passé ou manipulations; sa réalité naît de
ce qu’elle bute ainsi parfois sur des « traumas » véritables, qu’il n’est pas
possible de confondre avec toutes les « inventions de traditions »
[102] dont
l’évocation justifie les amalgames post-modernistes. Les usages métaphoriques du mot mémoire ne doivent pas dénaturer ce qui constitue la
Mémoire, sans oublier cependant que nous pouvons être « nostalgiques d’une
histoire que nous n’avons pas vécue » et que nous pouvons aussi avoir « peur
de perdre une souffrance, à laquelle on tient comme à l’identité même, peut-être parce que cette souffrance a été le seul héritage »
[103].
Aussi ne faut-il pas trop espérer. Les nombreuses commissions « Vérité
et Réconciliation » qui se sont créées en Afrique ou en Amérique du Sud
pour permettre aux victimes et aux bourreaux des dictatures et des États
forts de trouver une place commune dans des États démocratiques (Afrique
du Sud, Chili, Uruguay, Brésil, Argentine...) ont dû louvoyer entre amnistie
et amnésie, entre dire la vérité et rendre la justice, et les réconciliations
nécessaires pour que la collectivité se ressoude n’ont jamais contenté toutes
les parties
[104]. Avec moins d’âpreté, mais sur un mode proche, Tzvetan
Todorov oppose Justice à Oubli, pour prévenir la Mémoire de réclamations
abusives et situer la remémoration sociale dans un plan juridique, qui oblige
le corps social à statuer
[105]. L’Oublieux ne se réduira jamais sans laisser des
résidus, sans que l’Inexprimable venu de l’épreuve des désastres
[106] ne
demeure dans les mémoires individuelles et familiales. Sans doute cette
tension est-elle souhaitable philosophiquement; elle reste, humainement,
difficile à vivre. A Nantes, pendant les années 1992-1994, une grande exposition consacrée à la traite des Noirs a pu être comprise à la fois comme
l’acceptation tardive par la ville de son passé négrier, mais aussi comme l’un
des moyens pour « tourner la page », provoquant des débats et des regrets
dans les communautés noires et antillaises locales
[107]. Le mot d’Adam Michnik : « oui à l’amnistie, non à l’amnésie », marquerait les limites de ce qu’il
est possible de faire avec le passé et soulignerait la tension dans laquelle
s’inscrivent Histoire et Mémoire. L’une et l’autre participent, à leur façon, au
travail du deuil, à notre rapport quotidien à la mort et aux morts, qui est
indispensable pour vivre, leur complémentarité aporétique permettant que
l’Oubli s’accomplisse, sans la crispation « patrimoniale » de ceux qui ont peur
de perdre leur identité, comme sans l’occultation « politicienne » de ceux qui
refusent que soit dévoilée la violence originelle de leurs pouvoirs.
L’Oubli désigne alors l’entrelac entre Histoire et Mémoire, car écrire
l’histoire (Geschichte) n’est pas se tourner vers le passé (Historie)
[108], mais
jeter les bases interprétatives pour l’avenir en participant à l’élaboration de
la mémoire. Histoire et mémoire ont pour fonction de gérer le passé et de
le « faire passer », plus exactement de l’intégrer, de le fondre dans les
racines d’une société, si bien que l’événement initial pourra avoir disparu
des consciences alors qu’il aura légué des structures institutionnelles et
mentales. De ce point de vue, la requête d’une « imprescribilité » des génocides devant la justice n’a pas les mêmes fonctions que devant l’histoire.
L’imprescribilité véritable ne passe pas par le rappel figé d’un rituel, mais
par la constitution de principes organisant le noyau d’une communauté, qui
hérite de vocabulaires, de règles et d’objectifs, nés bien plus tôt des débats
et des querelles historiographiques et mémorielles.
En utilisant librement Giambattista Vico peut-on comprendre le passé
d’abord comme une lave incandescente, stupéfiant les témoins, engendrant
les réactions de la mémoire. Il refroidit ensuite selon différentes phases : d’objet de débats, il devient celui de l’écriture de l’histoire — et de la fiction
romanesque et cinématographique, enfin il est réutilisé symboliquement,
victime de détournements de sens
[109], avant de devenir totalement invisible
étant enfoui dans les réflexes collectifs. L’« écriture de l’histoire » n’est alors
qu’un moment, dans cette transmutation, pour identifier l’histoire, c’est-à-dire le passé « vivant », en opposition avec le passé sédimenté, inerte — au
moins avant que l’actualité n’en exhume des pans jugés indispensables. Les
« monuments invisibles » de Esther et Jochen Gerz, enfouis aussitôt que
réalisés, marquant par le souvenir d’un acte collectif une mémoire dont les
traces ont pratiquement disparu, semblent d’excellentes métaphores du jeu
de la mémoire et l’oubli
[110]. Il n’y aurait donc pas à lutter contre l’oubli, qu’il
ne faut pas voir comme un abîme insondable, mais plutôt comme un « trou
noir », une de ces étoiles sans lueur qui continuent cependant à exercer
longtemps leur attraction. Ne peut-on pas penser que même les archives
détruites volontairement peuvent cristalliser paradoxalement la mémoire,
peut-être de façon plus efficace que si elles avaient été conservées dans
l’attente d’une lecture historienne
[111] ? Enfin, il n’y a pas non plus à ériger
on ne sait quelles barrièrescontre ceux qui seraient des porteurs de mémoire,
comme l’on dit à propos de contagieux, porteurs d’une maladie
[112].
Dans ces luttes pour l’avenir, l’étude du passé fait des historiens un des
maillons du processus de la recomposition du lien social, rendant possible
peut-être le pardon, sûrement à terme l’oubli, dans les conditions énoncées
plus haut. Ce n’est pas parce que nous connaissons des difficultés nouvelles
dans l’articulation entre passé et futur qu’il faut renier les prétentions de
l’histoire, mais seulement admettre que nous avons changé de régime d’historicité et qu’il faut réinventer des rapports entre Histoire, Mémoire et Oubli.
8. Reste qu’il n’est pas certain que tout puisse être dit. Le silence des
victimes est dorénavant reconnu dans ce qu’il est l’expression d’une
détresse
[113]. Que ce soit à l’issue de violences subies individuellement ou
collectivement dans les camps nazis ou les prisons argentines, les victimes
trouvent rarement les mots pour parler, et encore moins les circonstances
qui leur permettent d’être entendues. Les témoignages abondent aujourd’hui
sur ce point. L’expérience de Simone Veil, rendue muette au retour des
camps, alors qu’une de ses sœurs pouvait prendre la parole en tant que
résistante, illustre les drames vécus par de nombreux déportés
[114]. Les violences sexuelles entraînent souvent une difficulté de témoigner, qui entrave
l’action de la justice; elles restent inoubliables, « ressortant » parfois des
dizaines d’années ensuite
[115]. Faute de trouver une écoute, des catégories
entières de victimes sont ainsi disqualifiées
[116] — les femmes
[117] sont particulièrement susceptibles de subir la volonté d’oublier ce qui est dérangeant.
Les femmes fusillées par la Résistance à Pamiers en août 1944, « oubliées »
par les mémoires officielles, n’ont pas disparu pourtant, provoquant, malgré
les réticences à remuer ce passé, l’enquête historique
[118].
Plus largement, l’Histoire et la Mémoire passant par les mots, ceux-ci se
révèlent souvent insuffisants pour rendre compte de la violence
[119], ou plus
exactement de la « cruauté »
[120] qui en constitue le noyau inexprimable. Une
part de l’expérience humaine échappe ainsi au langage articulé, d’autant que
l’expérience de l’extrême révèle aussi « les constituants et les conditions
de l’expérience « normale » dont le caractère familier fait souvent écran à
l’analyse »
[121]; pour autant elle est transmise dans des gestes, des attitudes et
des rapports à l’autre, dans la « manducation » et le « souffle »
[122] qui constituent les liens entre mères et enfants et qui « engramment » de l’Inoubliable
au moment de l’enfance. Le temps d’une génération est souvent nécessaire
pour qu’une transmission, même fragmentaire, se réalise, pour que des
parents puissent parler à leurs enfants de ce qu’ils ont subi
[123]. Plusieurs
générations sont ainsi marquées dans leur être même par l’existence d’une
zone obscure, autour de laquelle leur vie est construite, parfois dans la
névrose
[124]. C.Lanzmann assurait en 1979 qu’un « certain absolu de l’horreur
est intransmissible. Prétendre vouloir le faire, c’est se rendre coupable de la
transmission la plus grave. Il faut parler et faire silence tout à la fois, savoir
qu’ici le silence est le mode le plus authentique de la parole »
[125].
Face aux traumatismes qui marquent notre siècle, la réponse sociale
n’est pas simple et échappe aux relations entre Histoire et Mémoire. La
tentation de tout faire accéder au langage, à la symbolisation, à l’Expliqué,
sans respecter les temps de silence, de la « digestion » de la souffrance et
son incorporation — dans tous les sens du terme — par les individus et le
« corps social », risque de priver les victimes (ou leurs ayant-droit) de leur
deuil, puis de leur interdire la parole confisquée par des « spécialistes »
[126].
Même sans en partager les conclusions péremptoires, on comprend, sur ce
point, Vladimir Jankélévitch
[127] réclamant que la notion de l’Imprescriptible
serve à qualifier l’Histoire et la Mémoire qui traiteraient du génocide, afin
de les soustraire à une banalisation dans le monde de l’opinion et leur laisser
la brutalité de ce bloc survenu
[128]. Inexprimable
[129], Imprescriptible (et même
Expliqué) indiquent que le mutisme, la parole frivole ou le discours sentencieux
[130] soient des dangers réels, auquel, bien plus qu’à l’Oubli, Mémoire et
Histoire doivent faire face, pour une fois dans un élan complémentaire.
Dans cette tâche commune, l’Oublieux et l’Inoublieux sont ces frères
ennemis qu’il faut utiliser comme des pôles qui orientent tout groupe social
et justifient les pratiques de l’Histoire et de la Mémoire, en charge du travail
de deuil qui, entre anamnèse et amnésie, doit faire émerger et faire « passer »
par le discours les restes du passé pour préparer l’avenir. La gestion du
passé doit être assurée au prix du refus des tabous, de la dénonciation
des fétichismes historicistes, comme de l’acceptation de l’anamnèse et de
l’élaboration des faits en événements, pour permettre au cours de l’Histoire
de se poursuivre et au cycle de la Mémoire de se boucler. On aura compris
que plus que de simples tâches techniciennes, il s’agit bien là de poser les
règles d’un « savoir-vivre », au sens éminement tragique que lui conférait
Primo Lévi
[131], entre Histoire et Mémoire.
[1]
Une première version de ce texte, largement modifié depuis, a été présentée aux Journées
des Psychiatres de l’Ouest, Brest, 11-12 octobre 1996. Merci pour leurs lectures attentives à F. et
A.Martin-Vanderhaegen, P. Garcia, G. Pallini, K. Rance. La parution récente du livre de Paul RICŒUR,
L’Histoire, la Mémoire, l’Oubli, Seuil, 2000, n’a pas pu être prise en compte dans le texte présenté ici.
[2]
Pierre NORA, Jacques LE GOFF,
Faire de l’Histoire, Paris, Gallimard, 1974; les « quatrième de
couverture » de la « Bibliothèque des Histoires », Gallimard; François DOSSE,
L’Histoire en miettes,
Paris, La Découverte, 1988;
Annales E.S.C., 43, no 3, mai-juin 1988; Gérard NOIRIEL,
Sur la « crise »
de l’Histoire, Paris, Belin, 1996.
[3]
Le Genre humain, no 18 : « Politiques de l’Oubli », 1988; « La Mémoire et l’Oubli »,
Communications, no 49,1989. Mais Paul RICŒUR, dans « Histoire et Mémoire »
in Antoine DE BAECQUE et
Christian DELAGE,
De l’Histoire au cinéma, Bruxelles, Complexe, 1998, p. 17-28, soulignait le fait qu’il
ne s’était pas intéressé à la mémoire dans son ouvrage
Temps et récit.
[4]
P. NORA, « Mémoire de l’historien, mémoire de l’histoire »,
Nouvelle Revue de Ppsychanalyse,
1977, no 15, p. 225.
[5]
Voir notamment P. RICŒUR,
Histoire et Vérité, Seuil, 1964, p. 9-10 et le premier chapitre.
[6]
Voir entre autres François HARTOG et alii.,
Pierre Vidal-Naquet, un historien dans la cité, Paris,
La Découverte, 1998.
[7]
Sur ce point, Tzvetan TODOROV,
Les Abus de la Mémoire, Paris, Arléa, 1995.
[8]
P. RICŒUR,
Temps et Récit, Paris, Seuil, tome 3,1985.
[9]
Jerzy TOPOLSKI, « Structure des mythes historiques, historiographie, conscience historique,
mémoire »,
in H. MONIOT, M. SERWANSKI (dir.),
L’Histoire en partage, Paris, Nathan, 1994,1, p. 71-82.
[10]
Sans prétentions à l’exhaustivité, Pierre NORA,
Les Lieux de Mémoire, Gallimard, 1984,1986,
1993; Jacques LE GOFF,
Histoire et Mémoire, Paris, Gallimard, 1988; Gérard NOIRIEL,
Qu’est-ce que
l’histoire contemporaine, Paris, Hachette, « Carré-Histoire », 1998; Antoine PROST,
Douze leçons sur
l’Histoire, Seuil, « Points », 1996; Henry ROUSSO,
La Hantise du passé, Paris, Textuel, 1998; ou encore
Henri MONIOT,
Didactique de l’Histoire, Paris, Nathan, 1993. La critique du flou des mots a été portée
à propos des
Lieux de Mémoire eux-mêmes par Steven ENGLUND, « De l’usage de la Nation par les
historiens, et réciproquement »,
in Politix, no 26,2e trimestre 1994, p.141-168.
[11]
Voir H. MONIOT, « L’histoire historienne analysée par la mémoire »,
in Élise MARIENSTRAS et
Marie-Jeanne ROSSIGNOL (dir.),
Mémoire privée, mémoire collective dans l’Amérique pré-industrielle,
Paris, Berg, 1994, p. 225-239.
[12]
Je pense, dans l’ordre, à Max Weber reconsidéré par Marcel GAUCHET,
Le désenchantement
du monde, Paris, Gallimard, 1985; Jean-François LYOTARD,
Le Post-modernisme expliqué aux enfants,
Paris, Galilée, 1988; Francis FUKUYAMA,
La fin de l’histoire, Paris, Flammarion, rééd. Champs,
1992; Gilles LIPOVETSKY,
L’ère du vide, Gallimard, 1983; Cornelius CASTORIADIS,
Post-scriptum sur
l’insignifiance, La Tour d’Aigues, Éditions de l’Aube, 1998; et William JOHNSTON,
Postmodernisme et
bimillénaire, le culte des anniversaires dans la culture contemporaine, Paris, PUF, 1992.
[13]
Marie-Claire LAVABRE, « Usages du passé, usages de la mémoire »,
Revue française de science
politique, 1994, p. 480-493.
[14]
Patrick GARCIA,
Le Bicentenaire de la Révolution française, Paris, C.N.R.S. Éditions, 2000.
[15]
Pour nous éloigner de Guy BOURDÉ et Hervé MARTIN,
Les Écoles historiques, Paris, Seuil,
« Points », 1981. Nous ne postulons pas pour autant une permanence du rôle de cette Histoire au
sein des sociétés successives, mais bien le contraire. Jacqueline de ROMILLY,
La Construction de la
Vérité chez Thucydide, Paris, Julliard, 1990.
[16]
A. PROST, « Histoire, vérités, méthodes... »,
Le Débat, 1996, no 92, p. 127-140.
[17]
Reinhart KOSSELECK,
Le futur passé. Contribution à la sémantique des temps historiques,
Paris, Éditions de l’E.H.E.S.S., 1990.
[18]
G. NOIRIEL, « Pour une approche subjectiviste du social »,
Annales E.S.C., 44, no 6, novembredécembre 1989; ou voir les critiques portées par Arlette FARGE,
Le Monde, 22 janvier 1998, envers
Simon SCHAMA,
Le Paysage et la Mémoire, Seuil, 1998, trad. fse.
[19]
Voir la postface de Gérard NAMER dans la réédition essentielle de Maurice HALBWACHS,
La
Mémoire collective, Paris, Albin Michel, 1997.
[20]
M.-C. LAVABRE,
Le fil rouge, Paris, Presses de la F.N.S.P., 1993. Notre usage du mot
« mémoire » se situe, volontairement, hors du champ de la psychologie ou de la neurophysiologie.
[21]
Françoise ZONABEND,
La mémoire longue, Paris, P.U.F., 1980.
[22]
F. BEDDOCK,
L’Héritage de l’Oubli, Nice, Z’Éditions, Trames, 1989, p. 11.
[23]
F. BEDDOCK,
op. cit., p. 27.
[24]
H. WEINRICH,
Lethé, Art et critique de l’oubli, Paris, Fayard, 1999.
[25]
Jean-Claude MILNER, « Le matériel de l’oubli », in
Usages de l’Oubli, Gallimard-Le Seuil,
1988, p.66.
[26]
P. RICŒUR, « Histoire et rhétorique »,
Diogène, 1994, no 168, notamment p. 23-25.
[27]
Au risque de lier imprudemment les perspectives de P. Ricœur et d’E. Lévinas.
[28]
Voir David LOWENTHAL,
The Past is a foreign Country, Cambridge, Cambridge University
Press, 1985.
[29]
Krzysztof POMIAN,
Sur l’Histoire, Paris, Gallimard, Folio, 1999, p. 313 sq.
[30]
Voir François FURET, Mona OZOUF dir.,
Dictionnaire critique de la Révolution française,
Paris, Flammarion, 1988. Voir l’entretien de P. Nora,
art. cit. 1977, p. 222-223.
[31]
Voir les exemples donnés dans Michel VOVELLE, dir.,
L’Image de la Révolution, Pergamon
Press, 4 vol., 1989. Reiner RIEMENSCHNEIDER,
Bilder einer Revolution, Diesterweg-L’Harmattan, 1993.
[32]
G. NOIRIEL,
op. cit., 1996, le dit avec force.
[33]
M. VOVELLE,
La Découverte de la politique, Paris, La Découverte, 1993.
[34]
Voir la bataille des « trois rois » et son rôle au Maroc, au Portugal et au Brésil, Lucette
VALENSI,
La Bataille des trois rois, Paris, Seuil, 1992.
[35]
Voir les travaux du Georg-Eckert Institut de Brunswick et la revue
Internationale Schulbuchforschung.
[36]
Formule de L.Valensi.
[37]
Benedetto CROCE,
Théorie et Histoire de l’historiographie, Genève, Droz, 1968, p. 14.
[38]
Réalité dénoncée parfois brutalement par Suzanne CITRON et alii,
Histoire de France, mythes
et réalités, Toulouse, Érès, 1995.
[39]
Que ce soit dans un but « civique » ne change rien; voir A. PROST,
op. cit., 1996, la visée
civique est plus clairement affirmée par le même dans « Histoire et citoyenneté »,
Cité, 1996, no 28,
p.5-12.
[40]
Comment ne pas penser que l’histoire — en tant que rapport au passé, légitimation du
présent, exemple pour l’avenir — a été un enjeu essentiel au moment de la Révolution française, qui
voit la suppression de toute l’histoire précédente et la revendication d’un nouveau système de
références. L’importance des « programmes d’enseignement » et les luttes autour des manuels scolaires semblent également distinguer la France des pays voisins, dans lesquels la diversité des
opinions et des pratiques a été réelle, même sur fond de conflits.
[41]
J.-C. MARTIN, « Dimensions épistémologiques d’un débat historiographique : le cas de la
Révolution française »,
in L’histoire entre épistémologie et demande sociale, Bonneuil-sur-marne,
I.U.F.M. de Créteil, 1994, p. 137-152.
[42]
A. PROST,
op. cit, 1996, p. 13.
[43]
A. PROST,
op. cit., 1996; mais G. NOIRIEL,
op. cit., 1996 réduit la communauté scientifique à
la sphère universitaire au sens strict.
[44]
Daniel CORDIER, Philippe ARIÈS. Pourrait-on dire la même chose à propos de sociologues,
de géographes, d’économistes... ? Les « cafés philosophiques » des années 1990 et les querelles autour
des « nouveaux philosophes » des années 1970 ont montré les enjeux autour de la définition du
« philosophe »; en revanche le champ est libre pour les « poètes » et les « écrivains ».
[45]
Patrick HUTTON,
History as an Art of Memory, Université du Vermont, 1993.
[46]
Pour aller contre G. NOIRIEL, « Naissance du métier d’historien »,
Genèses, 1,1990, p.58-85.
[47]
Voir Pim Den BOER,
History as a Profession, Princeton, Princeton University Press, 1987.