2000
Revue d'Histoire Moderne et Contemporaine
Recherches et débats
L’historiographie française et le concept de « genre »
Michèle Riot-sarcey
Université Paris-VIII-Vincennes à Saint-Denis, 2, rue de la liberté, 93526 Saint-Denis Cedex 02.
A propos de l’utilisation du concept de genre comme outil d’analyse, cet article
rend compte des résistances épistémologiques et méthodologiques qui se manifestent
dans l’historiographie française. Le mode de penser l’histoire, marqué, en France,
par la tradition de l’universalité «neutre », n’est qu’en partie responsable; la nature
polysémique du mot genre ajoute à la confusion. L’essentiel est ailleurs, cependant :
au-delà de l’usage du mot, l’histoire des femmes en France, à quelques exceptions
prêts, hésite à interroger la construction politique des dominations, au fondement
de la partition des rôles — analyse critique qu’implique l’emploi de cette notion.
This article examines the cultural and institutional resistance to the use of
gender as a category in French historiography. In France, history, and, more specifically, women’s history, has not really assimilated the openings offered by the
problematics of the construction of differences, nor the logical consequences of the
use of gender. Cultural differences are partly responsible for this, and the polysemic
nature of the word genre may add to the confusion. With a few exceptions, women’s
history in reluctant to engage in a historical analysis which would take into account
the founding role of hierarchy and of relations of power and difference which are
central to gender.
Tout a été dit, ou presque, sur les relations conflictuelles entre l’analyse
historique fondée sur le genre et l’écriture de l’histoire sociale, politique ou
économique. Dans tous les pays, les historiennes, particulièrement, se plaignent de la faible intégration des femmes dans l’Histoire, au sens global du
terme
[1]. Le mode de penser l’histoire en France est cependant assez spécifique, si l’on en juge par le rapport tendu de ses historiens avec la question
du genre.
Tentons d’éclairer une situation assez confuse au demeurant. Les diversités sémantiques, liées à la grammaire de la langue, souvent avancées pour
expliquer le faible usage du genre en France, restent des prétextes commodes
pour éviter d’aborder les raisons d’un rejet d’un tout autre ordre — celui-ci
inavouable. Dans les revues française, la confusion règne en ce domaine; en
effet, nombre d’historiens français assimilent, de manière a-critique, l’histoire
des femmes à l’histoire du genre : « histoire des femmes ou gender studies »,
peut-on lire, comme si l’histoire d’une catégorie sociale pouvait se substituer
à l’histoire des hiérarchies
[2]. L’identification d’une méthode à une autre
permet d’écarter le débat, et l’essentiel du problème demeure. La vision
optimiste de quelques historiennes contribue, par ailleurs, à évacuer la
question des différences de méthodes :
Sans manier aisément le terme (gender), pas plus que les « ismes » de préfixe
« post », elle (l’histoire des femmes) a largement assimilé les perspectives ouvertes par
le gender, jusque dans ses problématiques complexes de l’analyse sexuée des pratiques
et de la déconstruction des discours [3].
Ce constat n’est cependant guère perceptible dans les travaux jusqu’alors
publiés, le point de vue couramment partagé se satisfait davantage d’un
regard distant à l’égard d’une pratique d’outre-atlantique. « Ainsi étaient tout
à la fois proposées une catégorie historique — le gender — et une méthode
d’analyse discursive — la déconstruction — qui ne pouvaient que séduire des
esprits épris de nouveautés »
[4]. Plus encore, le livre de Mona Ozouf a séduit
les esprits plus prompts à rejeter les « concepts importés » qu’à saisir les
apories d’une histoire nationale. On préfére partir en quête d’une singularité
de l’histoire française, fière de « son féminisme modéré » qui « n’ambitionne
pas de réinterpréter l’histoire universelle à la lumière de l’histoire des
femmes », mais cherche à découvrir « la présence si prégnante du féminin »
dans les héroïnes du passé
[5].
De fait, l’histoire en France, celle des femmes en particulier, n’a pas, me
semble-t-il, réellement assimilé les perspectives ouvertes par la problématique
de la construction des différences, ni les conséquences logiques de l’utilisation
du genre. Les différences culturelles en sont, en partie, reponsables, et la
polysémie du mot peut éventuellment ajouter à la confusion : « genre grammatical, mais aussi genre littéraire, à quoi il faut ajouter genre comme
notion philosophique, et commme catégorie classificatoire de l’histoire naturelle »
[6]. En théorie, les questions fondamentales sont soulevées par les historiennes comme Michelle Perrot qui, en se référant aux conceptions novatrices
de sociologues critiques, affirme, sans hésiter : « nous sommes nombreuses
— et nombreux — à penser que le genre, catégorie de la pensée et de la
culture, précède le sexe et le module »
[7]; en pratique, l’histoire des femmes
en France, à quelques exceptions près, rechigne à mettre en œuvre une
analyse historique à partir de laquelle le caractère fondateur de la hiérarchie,
constitutive du genre serait pris en compte. Eleni Varikas fut l’exception qui
confirma la règle du silence en ce domaine. Pionnière en la matière, son
travail sur la Grèce resta longtemps une étude d’étrangère. En forgeant le
concept de conscience de genre, elle sert aujourd’hui en France de référence presqu’unique
[8].
La question de l’usage ou non du mot est moins importante que la mise
au jour d’un impensé dans l’écriture de l’histoire. Comme le souligne Françoise Thébaud, incontestablement, « le prestige de la discipline historique,
liée à l’affirmation de la Nation et de la République, joue un grand rôle dans
l’enseignement et la culture et revendique un discours objectif et universel »
[9].
Ces présupposés prégnants étant posés, il est alors d’autant plus difficile
de faire émerger des individues et des groupes maintenus à l’écart de
l’universalité. Revendiquée comme l’apanage d’une histoire fondatrice de la
modernité, enracinée dans « l’esprit du peuple » par deux siècles d’éducationmodèle, exportée dans les pays nouvellement démocratiques, l’histoire nationale ne peut intégrer une vision genrée des règles du système, sans craindre
la déstabilisation d’un passé qui reste garant d’une démocratie dont, précisément, la représentation est en crise. Or, ce prestige est aujourd’hui bien
érodé; aussi offre-t-il l’occasion d’un bilan critique de l’histoire française,
particulièrement politique. L’écriture de l’histoire, rétive à mettre en question
des données pensées immuables, a largement privilégié la vision harmonieuse
des relations hommes/femmes. La complémentarité des rôles a permis ainsi
de masquer la construction sociale des identités et des groupes, au détriment
d’une réflexion plus vaste sur les rapports de domination. On pourrait dire,
aujourd’hui encore, avec Michel Foucault : « L’histoire des luttes pour le
pouvoir, donc des conditions réelles de son exercice et de son maintien, reste
presque entièrement immergée, le savoir n’y touche pas »
[10].
Cette perspective était d’ailleurs tracée par les auteures d’un article
important, paru dans les
Annales en 1986 : « C’est l’articulation fine des
pouvoirs et des contre-pouvoirs, trame secrète du tissu social, qu’il faudrait
ici scruter dans une démarche qui, largement inspirée de Michel Foucault,
y introduirait la dimension du rapport des sexes »
[11]. Encore que l’analyse
des rapports de sexes ne soit pas l’équivalent d’une réflexion sur le genre
« au singulier » qui « permet de déplacer l’accent, les parties divisées, vers le
principe de partition lui-même » et dont la « hiérarchie est un aspect constitutif »
[12]. Le genre suppose, comme on le sait, la saisie de l’organisation sociale
et politique dans son historicité
[13].
Pour comprendre le rejet d’une méthode d’analyse dont, par ailleurs, à
l’issue d’une pratique riche de bouleversements, beaucoup d’historiennes,
tous pays confondus, sont en train de souligner les limites, il importe de
faire un détour historiographique, afin d’aider à décrypter l’impensé d’une
conception historique étroitement liée aux présents politiques.
En France, le poids du positivisme est connu et pèse encore sur les
différentes méthodologies en usage. Ponctuellement, des voix s’élèvent pour
stigmatiser les jeunes chercheurs attirés par l’étude des « représentations »
au détriment des « pratiques », version moderne des « faits », chers au positivisme. Auguste Comte lui-même est parti en guerre contre l’histoire « métaphysique ». S’en tenir aux
faits fut un gage de vérité longtemps en vigueur
et toujours en cours d’actualisation. René Rémond rend d’ailleurs hommage
à ses prédécesseurs positivistes, attentifs à « la politique qui s’ordonne autour
de l’État et se structure en fonction de lui »
[14]. C’est pourquoi la question du
suffrage universel dans son application singulière ne se pose pas. L’universalité est, en soi, une conquête du pays des droits de l’homme :
Notre pays ayant été le premier grand pays européen à adopter le suffrage universel,
qu’il a progressivement étendu à la plupart des procédures de désignation, et l’ayant
pratiqué depuis, sans autre interruption que celles imposées par les deux guerres
mondiales, les historiens de la vie politique disposent d’une série continue de consultations qui comprend tous les types d’élections politiques, sans oublier les élections
sociales ou professionnelles [15].
Qui vote importe peu, puisque l’universalité est acquise par l’emploi du
vocable. La vérité établie par l’énoncé n’implique aucunement l’interrogation
du référent masculin que le mot recouvre; l’explicitation n’est pas nécessaire
puisque les contemporains, dans leur immense majorité, usent de l’expression. La force de la doxa suffit à dire le vrai. L’universalité, singulièrement
masculine, est devenue opinion commune, après qu’aient été balayées les
objections des féministes qui ne donnaient pas le même sens aux mots. Et
la réception de ces objections, le plus souvent tournées en ridicule, fut
rendue impossible. Le point de vue de quelques-uns s’est transformé en
donnée, en invariant utile au socle fondateur de l’idée de complémentarité
entre les sexes. C’est ainsi que les historiens français ont préféré rendre
compte des relations amoureuses plutôt que de s’intéresser aux relations
conflictuelles, « contre-nature », entre les hommes et les femmes. Là encore
le point de vue d’Auguste Comte l’a emporté. En 1848, après avoir affirmé
que « les prolétaires et les femmes constituent nécessairement les auxiliaires
de la nouvelle doctrine générale (sous entendu le positivisme) », il ajoute :
« dans toutes les sociétés humaines, la vie publique appartient aux hommes
et l’existence des femmes est essentiellement domestique »
[16]. Cette perception
du monde des hommes est devenue un « fait de société » dont les historiens
et les historiennes ont tenté de rendre compte, au travers de l’histoire de la
famille, de la naissance, de la mort, du corps et de la vie privée.
Plus que tout autre pays, la France fut attachée à restituer les faits dans
la visibilité de leur avènement. De ce point de vue, le fait « féminin », le fait
des femmes est resté à l’écart du mouvement de l’histoire, étant, pour
l’essentiel, inscrit dans la longue durée. La construction discursive du fait,
les enjeux d’interprétation des événements, l’importance de l’historicité des
mots et des concepts, leur instrumentalisation sont restés très longtemps en
marge des interrogations des historiens. En d’autres termes, tout ce qui se
joue dans la signification des mots, des discours et des valeurs fondatrices
d’une nation, de ses institutions et de ses règles, est écarté du récit historique,
parce qu’inaccessible à l’intelligibilité factuelle, étant tapis dans l’ombre des
apparences d’un sens de l’histoire. C’est pourquoi, me semble-t-il, le linguistic
turn, comme on aime à le nommer de ce côté-ci de l’Atlantique, est si mal
compris en France ou traditionnellement déformé, rapporté uniquement aux
excès du post-modernisme dont l’histoire ne veut pas entendre parler. Affaire
de philosophes, de discours, étrangère au réel, à la pratique, aux actes, la
réflexion sur la construction discursive d’une réalité pouvait être pensée en
théorie sans pour autant faire l’objet d’une étude spécifiquement historique.
Sans entrer dans la querelle entre les tenants inconditionnels de la méthode
et les opposants au
fait de langage au nom de l’autonomie du
fait social
[17],
il me semble que le débat masque une impossibilité de penser le rapport
conflictuel entre la construction discursive d’une réalité, les résistances qu’elle
engendre, et les identités qu’elle construit.
Penser le genre suppose de ne pas s’en tenir aux seuls effets du réel.
Nicole Loraux, spécialiste de l’histoire grecque, n’utilise pas le genre comme
outil d’analyse historique, mais pense l’histoire à travers les parties divisées
de la société que le discours politique masque; en quelque sorte, sa problématique est équivalente à celle introduite pas l’étude du genre :
Parce que « le masque de l’idéologie est fait de ses silences, non de ce qu’elle dit »,
il faut dès lors s’intéresser aux mots absents du discours civique, par exemple à kra´tos,
mot tendanciellement caché, absent des envolées oratoires qui préfèrent le mot arke,
nom du pouvoir institutionnel, partagé et toujours renouvelé dans la succession sans
discontinuité des magistrats au foyer de la cité [18].
Cette méthode implique, cela va de soi, de sortir des sentiers balisés
des faits, devenus preuve unique du réel, parce qu’ils sont retenus par les
contemporains ou comptabilisés en vue d’établir une représentativité.
L’histoire de la partition des rôles, de la construction des différences ne
peut faire l’économie de l’analyse des champs sémantiques, et ce, bien audelà de la querelle introduite par le trop fameux tournant linguistique.
Parce que « la sémantique prend nécessairement en charge l’ensemble des
référents »
[19], elle oblige à atteindre le signifié en mettant au jour l’instrumentalisation des principes universels, comme liberté et égalité par exemple. Ces
principes, on le sait, ont servi tous les régimes en discours mais sont restés,
pour l’essentiel, le privilège d’une couche largement identifiable par les
intérêts qu’elle défend en pratique. C’est pourquoi le choix des locutions
discursives révèle un enjeu de signification, qui est souvent expression d’un
enjeu de pouvoir, car la « langue fonctionne comme une machine à produire
du sens »
[20]. Leur analyse aide à comprendre la production des hiérarchies
dont le signifiant ne dit mot : point sur lequel les historiens du politique ne
s’arrêtent guère. Et les historiennes éprouvent quelques difficultés à traverser
les voies traditionnelles de l’histoire pour accéder à l’invisibilité des divisions
inégalitaires, par ailleurs, bien perçues par les ethnologues et anthropologues.
Nicole-Claude Mathieu, en particulier, fut une pionnière dans la mise à nu
de la neutralité apparente du langage, « un des éléments constitutifs des rapports sociaux »:
Derrière l’inattention portée aux femmes dans la description des faits, derrière
l’invisibilisation des femmes comme acteurs sociaux, la non-intégration ou l’intégration
inadéquate de leurs activités physiques ou mentales dans les modèles théoriques du
fonctionnement et de la structure des sociétés, derrière leur traitement linguistique
comme animées non-humaines ou même inanimées, se révèle une conceptualisation des
sexes relevant du naturalisme, et plus précisément une idée de la nature biologique des
femmes dans sa liaison au sociologique. [21]
Particulièrement marqués par « l’heureuse expression de François
Simiand »
[22] d’une connaissance de l’histoire par les traces laissées par le
passé, les historiens français ont résisté longtemps à l’historicité des mots et
des concepts, mise en valeur par Reinhart Koselleck. Ils ont préféré emprunter la voie de la raison d’une lecture historique, et majoritairement, à partir
des années 1930, de la raison économique. Le « positivisme » ayant été
balayé, en apparence, par les historiens fondateurs des
Annales, le présent
des crises aidant à comprendre le passé, les phénomènes économiques furent
considérés comme facteur déterminant de l’explication de l’histoire. Ainsi,
l’attention se reportant sur le rythme temporel des hommes, sur l’aspect
quantitatif des choses, les rapports conflictuels, particulièrement les rapports
de domination, n’y trouvèrent guère de place. Dans cette vision du passé, de
Lucien Febvre à Fernand Braudel, « lorsqu’un événement ponctuel est évoqué,
il tend à n’être considéré que dans son exemplarité; hors de la représentativité, il n’est plus de place pour le fait historique »
[23]. Mais qu’est-ce que la
représentativité, si ce n’est un ensemble construit par strates successives de
significations fondatrices de valeurs, de normes, de moyens d’échanges,
d’identités et d’opinions contemporaines, accessibles aux historiens par les
traces discursives et par le biais des pratiques susceptibles d’être mises en
série ? Hors de toute réflexion sur la domination du genre masculin, la voie
royale de l’explication du passé par les facteurs économiques fut empruntée
par la grande majorité des historiens français. Là, structuralisme et marxisme
se côtoyaient en bonne intelligence, sans se préoccuper des présupposés
genrés à partir desquels les règles sociales se mettaient en place.
On lui substitua bientôt une histoire des mentalités, propre à l’historiographie française. Le vide ainsi créé permit le renouveau de l’histoire politique, toujours attachée à la description des manifestations visibles de
l’espace public, lieu inaccessible, comme on le sait, aux femmes. Selon ses
praticiens, « les mentalités décrivent la spécificité générique d’un groupe
social précis dans un temps et un espace donné »
[24]. Là, le groupe est posé
en soi et sa constitution n’a pas lieu d’être pensée comme construction
sociale. Son existence suffit à l’avénement de la communauté. Cette histoire
est devenue grande par la réputation internationale de certains de ses praticiens; les femmes y pénètrent pleinement par la famille, la maternité, les
manières d’être et de se comporter du point de vue de la « féminité ».
Présentes au sein du couple, elles n’accèdent aux mentalités déviantes, en
tant que sujets critiques, que par la fiction ou par effraction selon le genre
qui les construit comme autre. L’étude de Michel Vovelle, historien de La
mentalité révolutionnaire, est exemplaire en ce domaine :
Classons le rêve d’émancipation féminine au rang des anticipations, trop fortes
sans doute pour prendre place dans cette aventure de dix ans. Il y a quelque naïveté à
en conclure, comme l’ont fait certains auteurs féministes, au caractère foncièrement
hypocrite d’un rêve de fraternité monopolisé par les hommes [25].
Dès qu’il s’agit du genre, l’histoire est évacuée, les historiens en appellent
à la psychologie ou bien ont recours au jugement de valeur. Décidément,
l’histoire du genre n’a pas sa place dans l’histoire de France. Il y a dix ans
tout juste, des historiens déploraient les glissements de l’histoire des mentalités,
devenue refuge des objets historiques exclus par l’histoire « normale ». Les menta-
lités se muent alors en substances (...). Cette dérive susbstantialiste, notons-le, contredi-
sait la première fonction distributive de l’histoire des mentalités et par un juste retour
des choses, les objets nouveaux ont trouvé leur place dans l’histoire générale ou sociale,
ou bien se sont structurés en micrototalités qui ne se réclament plus des mentalités :
l’histoire des femmes (gender studies) se définit depuis quelques années comme une
discipline indépendante (quelque chose comme l’histoire de la distinction entre hommes
et femmes) [26].
Objet alors mal identifié, l’histoire des femmes en France a peu pénétré
les différents courants historiographiques, mais aujourd’hui elle a acquis ses
lettres de noblesse sous cette unique appellation; un récent numéro des
Annales lui consacre une rubrique à part entière en recensant indistinctement
les ouvrages consacrés au genre comme les livres d’histoire des femmes
proprement dite
[27].
Incontestablement, le succès de l’
Histoire des femmes, comme l’audience
réelle de la revue
Clio attestent de la place prise par cette histoire qui,
aujourd’hui, a largement dépassé le stade de la marginalité
[28]. Elle a dû
imposer sa présence en rendant visibles les femmes dans les domaines
recouverts par une communauté humaine qui était traversée par les luttes
de clans, d’ordres, de classes, victime des guerres entre nations, subissant les
contradictions des intérêts économiques et sociaux divergents, avançant au
rythme de l’évolution des échanges et en tentant de dépasser les conflits de
représentation. Les traces du passé furent ainsi retrouvées et recomposées
suivant ces lignes de forces; elles assurèrent successivement le primat de
l’explication historique en devenant loi commune à la communauté historienne. Ne pas emprunter ces voies signifiait, de fait, déroger aux règles de
lectures, de compréhension et d’analyse des phénomènes du passé. L’histoire
en France s’est voulue l’héritière des pionniers des droits de l’homme, et a
cherché à rayonner hors des frontières, sûre de ces acquis. L’institutionnalisation de la communauté professionnelle des historiens a accordé à quelques-uns le pouvoir de dire « la loi » de l’histoire, sous couvert de « scientificité »
et « d’objectivité ». La confusion entre savoirs, méthodes, approches subjectives et modèles normatifs de construction historiographique, n’a guère permis l’intégration de problématiques différentes en dehors des chemins
entretenus par les institutions labellisées. Il fut donc particulièrement difficile
de faire admettre un déplacement du regard historique, totalement étranger
aux disciplines reconnues et au domaine des universitaires : celui du féminisme, seul capable de subvertir les catégories de pensée. Saisir les sociétés
du passé suivant le dispositif hiérarchique qui les a vu naître, chercher dans
la catégorie femme, non pas la complémentarité mais la construction d’un
groupe infériorisé, supposait de traverser les voies fléchées de l’histoire
française. L’histoire en France s’est pensée légitimée par l’ancienneté de ses
conquêtes universelles; elle ne pouvait en admettre l’instrumentalisation. En
aucune façon, la figure du dominant n’était susceptible de s’incarner dans
l’homme puisque, en France plus qu’ailleurs, le citoyen représentait l’individu
dépouillé de ses intérêts propres. C’est pourquoi il fut nécessaire de faire
émerger, d’abord, les
traces des femmes, enfouies sous les décombres de
l’esprit révolutionnaire et les dépouilles des luttes de classes.
L’histoire des femmes a d’abord été celle de leur oppression; femmes battues,
trompées, humiliées, violées, sous-payées, abandonnées folles et enfermées (...). On a
fait l’inventaire des malheurs féminins, sans toujours s’interroger sur les mécanismes de
la domination, en en voyant plutôt les effets, histoire nécessaire, mais déprimante aussi,
écrivait Michelle Perrot, en 1987
[29]. Rendre visibles des femmes sans histoire
fut plus que nécessaire. Puis vint l’étude des sociabilités féminines, de leurs
lieux, de leurs pratiques; on chercha ensuite à rendre compte des activités
des femmes, et leurs rôles, leurs métiers, leurs fonctions, leurs places trouvèrent bientôt droit de cité dans les revues d’histoire
[30]. Toujours en parallèle
avec la grande histoire, mais en léger décalage avec les modèles explicatifs
dominants, l’histoire des femmes en France, comme d’ailleurs dans de nombreux pays, n’a pu se développer au sein des grandes orientations choisies
par les historiens, que ce soit à l’E.H.E.S.S. ou dans le cadre des différentes
revues d’histoire, des
Annales au
Mouvement social. Les femmes sont de plus
en plus présentes, mais sans pour autant déplacer les catégories de pensée
en vigueur. L’histoire politique tout particulièrement, qu’elle soit conceptuelle
ou institutionnelle, perdure en étant peu concernée par la dissymétrie des
rôles et des statuts entre les hommes et les femmes.
Logiquement, le dépassement de l’histoire des femmes en tant que catégorie ne peut se penser hors de l’histoire dont elle est le produit
[31]. En conséquence, il me semble impossible de considérer l’objet
femmes sans soumettre
à la question les règles du politique à l’origine desquelles la catégorie fut
constituée. Tel fut mon objectif dans
La Démocratie à l’épreuve des femmes
et tel je l’ai poursuivi dans
Le Réel de l’utopie en élargissant le champ de
recherche aux utopistes, restés, pour l’essentiel, des individus sans nom, qui
furent évacués de l’histoire
[32].
Globalement, en France l’analyse des pratiques de partition des rôles
sociaux comme fondement des hiérarchies sociales reste à faire; l’histoire de
femmes n’a pas franchi l’obstacle de la critique du politique. La méthode
importe davantage que l’usage du mot genre comme outil d’analyse. L’histoire
des
représentations, qui a succédé aux
mentalités, au cours de ces vingt
dernières années, a largement permis de mettre au jour les constructions
discursives dont les femmes ont fait l’objet. Les écrivains, les publicistes, les
politiques se sont largement relayés pour dire ce que les femmes devaient
être. Michelle Perrot relève dans un de ses articles le point de vue de
François Guizot sur la frivolité des femmes : « Le grand homme », rêvé par
« les instaurateurs de la politique moderne », prend résolument ses distances
par rapport à la femme qui ne peut être grande, au pire, « petite femme »
de Paris
[33]. Certes, le discours est éloquent et s’ajoute à la mutiplicité des
textes normatifs en ce domaine. Mais, si le discours est parfaitement représentatif de l’opinion des hommes du XIX
e siècle, il intervient parallèlement à
la formation des règles du gouvernement représentatif. Or, ce dispositif
libéral fonde la hiérarchie sociale sur le privilège de la raison du père de
famille :
La société, quelque simple qu’elle soit, a d’autres affaires que la famille, et des
affaires qui exigent une capacité que les femmes et les mineurs ne possèdent point.
Que la délibération se fasse chez une tribu de sauvages ou dans une cité déjà éclairée,
qu’elle ait pour objet une expédition guerrière ou l’adoption d’une loi civile, il est certain
que naturellement et, en général, ni les femmes, ni les mineurs ne sont capables de
règler, selon la raison de tels intérêts [34].
La naturalisation des femmes servit de socle au dispositif hiérarchique
de la démocratie représentative dont les règles furent admises par tous les
partis politiques. En conséquence, et bien au-delà des représentations identitaires et culturelles, la construction des différences a commandé l’ensemble
des pratiques politiques : du Code civil à la formation du citoyen en passant
par les programmes scolaires. Si l’exclusion des femmes de la cité a pu se
faire sans être dite, elle transparaît dans la domination symbolique dont les
traces sont effacées au fur et à mesure de leur intégration sociale. La
domination impose des règles de conduite, des obligations et des droits. Elle
appartient à « l’impensé » du politique et au « refoulé » du conflit
[35]. Elle
structure l’ensemble d’un système démocratique, mais ne lui est pas propre.
C’est bien pourquoi il importe de ne pas s’en tenir aux traces lisibles du
passé, qui privilégient le plus souvent le consentement, l’adhésion, voire la
résistance collective, dans un ensemble de règles dont les présupposés restent
dans l’ombre des énoncés. Les enjeux de pouvoir, dont les femmes en
particulier font l’objet, atteignent rarement l’explicite; ils sous-tendent le jeu
des relations entre égaux. Ainsi conclut Nicole Loraux :
Mais l’historien de la Grèce doit savoir que pour donner un sens au mot « cité »,
il n’a pas fini de débusquer dans la po´lis l’oubli — fondateur — de ce que son unité
implique, fût-ce provisoirement, la division [36].
Cependant, aujourd’hui en France, « devant le reflux des grands modèles
explicatifs »
[37], les conditions qui permettent d’interroger les présupposés des
contemporains, d’analyser les procédures d’assujettissement, de mettre au
jour la hiérarchie différentielle des sexes, sont réunies. « Les historiens ont
pris conscience que les catégories qu’ils maniaient avaient elles-même une
histoire, et que l’histoire sociale était nécessairement l’histoire des raisons et
des usages de celles-ci »
[38].
Le concept de genre ne sera sans doute pas plus utilisé qu’il ne l’était
auparavant. D’autant moins que la confusion règne souvent dans d’autres
pays où, à l’image du sexe, et par indifférenciation, le genre, à son tour a
tendance à être essentialisé — ce qui n’aide en rien l’étude de la formation
des hiérarchies par la partition des rôles et la division sexuelle. Mais la
méthode reste opératoire. En infléchissant le regard du côté des groupes et
des individus non représentés, rarement considérés comme sujets de leur
propre histoire, mais toujours objet de représentation, il me semble pouvoir
saisir, dans l’étude des rapports conflictuels, le processus de formation du
système politique, en amont de la construction des normes et valeurs sociales
qui président à la hiérarchie des genres
[39].
[1]
Voir entre autres la revue
Gender & History publiée à Oxford depuis 1989 et le recueil
Leonore DAVIDOFF, Keith McLELLAND, Eleni VARIKAS (ed.),
Gender and History. Retrospect and Prospect,
Oxford, Blackwell Publ., 2000, dans lequel a paru une première version anglaise de ce texte. Nous
remercions les éditrices d’avoir permis la publication de cette version française révisée.
[2]
Alain BOUREAU, « Propositions pour une histoire restreinte des mentalités »,
Annales E.S.C.,
44, no 6, novembre-décembre 1989, p.1493.
[3]
Françoise THÉBAUD,
Écrire l’histoire des femmes, Fontenay-aux-Roses, E.N.S. Éditions, 1998,
p.166.
[4]
Anne-Marie SOHN,
La France démocratique, Mélanges offerts à Maurice Agulhon, Paris, Publications de la Sorbonne, 1998, p.47.
[5]
Mona OZOUF,
Les mots des femmes, Paris, Fayard, 1995, p.12.
[6]
Christine PLANTÉ, « La confusion des genres », in
Sexe et genre,
De la hiérarchie entre les
sexes, Paris, Seuil, 1991, p. 51.
[7]
Michèle PERROT,
Les femmes ou les silences de l’histoire, Paris, Flammarion, 1998, p. 393.
[8]
Eleni VARIKAS,
La Révolte des Dames : genèse d’une conscience féministe en Grèce, Athènes,
1987; « Gender and national identity in Fin-de-siècle Greece »,
Gender & History, 5/2,1993.
[9]
Voir F. THÉBAUD,
Écrire l’histoire des femmes, op. cit., p.88.
[10]
Michel FOUCAULT,
Dits et Écrits, II, Paris, Gallimard, 1994, p. 224-225.
[11]
Cécile DAUPHIN, Arlette FARGE, Geneviève FRAISSE et alii, « Culture et pouvoir des femmes :
Essai d’Historiographie »,
Annales E.S.C.., 41, no 2, mars-avril 1986, p.286.
[12]
Christine DELPHY, « Penser le genre : quel problèmes ?», in
Sexe et Genre,
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[14]
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[16]
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[17]
Voir la mise au point de Gérard NOIRIEL,
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[18]
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[19]
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[25]
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[26]
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[27]
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[28]
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Clio est diffusée par les Presses universitaires du Mirail.
[29]
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[30]
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[31]
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[32]
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[33]
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[34]
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[35]
N. LORAUX,
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op. cit., p.81-82.
[36]
Ibid., p. 38-39.
[37]
Roger CHARTIER,
Au bord de la falaise. L’histoire entre certitudes et inquiétude, Paris, Albin
Michel, 1998, p. 10.
[39]
Michèle RIOT-SARCEY,
Le Réel de l’utopie,
op. cit., p. 33-34.