2000
Revue d'Histoire Moderne et Contemporaine
Lectures
« l’opinion changée quant aux fleurs »
[1] ? les historiens et la « culture des fleurs »: un terrain par trop délaissé
Christine Velut
I.H.M.C.-C.N.R.S., 45, rue d’Ulm, 75005 Paris.
La recherche historique progresse à la fois par le renouvellement des
questionnements et par l’invention de nouveaux « objets ». Cette émergence de
nouveaux champs tient pour une part à des évolutions profondes de la discipline, mais aussi à la persévérance de quelques chercheurs qui ont su passer
outre les éventuels soupçons de futilité de leur cible pour constituer un
domaine d’exploration à part entière. Bousculant une hiérarchie souvent implicite des thèmes dignes du labeur des historiens, Jean-Louis Flandrin a su par
exemple démontrer la pertinence des interrogations sur le domaine de la table
[2]
et de l’alimentation
[3].
Est-ce pour son apparence encore plus frivole que le pourtant séduisant
domaine de l’usage des fleurs dans nos sociétés n’a pas trouvé un semblable
promoteur ? A ce jour, la seule tentative d’approche globale de ce thème est le
fait non d’un historien, mais d’un anthropologue de formation, Jack Goody,
sous le titre jouant habilement du double sens de
La culture des fleurs
[4]. Publié
dans sa version anglaise en 1993, l’année suivante en traduction, l’ouvrage
atteste pourtant du plaisir pris par ce célèbre chercheur à travailler sur les
fleurs
[5]. Tout le prestige attaché à un brillant parcours dans le monde universitaire américain et une solide position acquise dans le champ de la recherche
par ses nombreuses publications antérieures ne le dispensent pas malgré tout
de désarmer par avance les préventions de ceux pour qui « la culture des fleurs
[pourrait] apparaître comme une matière étroite et limitée » (p. 43). Si par son
entreprise originale à plus d’un titre il ne prétend pas « dessiner le champ clos
d’une nouvelle spécialité » (p.42), on ne peut qu’être frappé cependant du peu
d’écho que son projet a rencontré parmi les historiens français. Certes, il part
de ses préoccupations et compétences de spécialiste de l’Afrique, mais comme
dans plusieurs de ses ouvrages antérieurs, il transgresse vigoureusement les
frontières entre disciplines et, comme le soulignait George Duby dans la préface
à l’édition française de l’
Évolution de la famille et du mariage en Europe
[6],
Goody apparaît comme un anthropologue qui se fait résolument historien.
A travers cette véritable somme par sa taille (633 pages à la typographie
serrée), par l’ampleur de l’enquête qui l’a mené de l’âge du bronze à l’époque
contemporaine, du monde occidental à l’Asie, Goody n’entend pas épuiser un
champ historiographique en même temps qu’il en aurait prouvé la validité,
mais veut démontrer par l’exemple qu’une synthèse est possible, non pas limitée
à une société particulière, mais embrassant différentes sociétés. L’approche
comparatiste qu’il affectionne est seule capable à ses yeux de faire apparaître
toute la richesse d’un objet d’apparence tout à fait banale. Il nourrit donc sa
réflexion de deux types de matériaux très dissemblables, mélange qui pourra
dérouter certains lecteurs, mais qui fait aussi tout le charme et la vie de
certains chapitres. Une longue expérience du « terrain », en même temps qu’un
goût évident pour les fleurs, fournissent la base de notations très précises sur
les usages contemporains et de descriptions très colorées, telle celle du marché
aux fleurs d’Ahmadabad en Inde (p. 400). Les analyses des chapitres consacrés
au passé de l’Europe et des autres sociétés abordées se fondent quant à elles
sur une somme impressionnante de lectures (recensées dans les 30 pages
environ de bibliographie
[7] ) qui alimentent une érudition gourmande des travaux
publiés par les experts de chaque domaine historique ou géographique, historiens comme ethnographes.
Il n’est donc pas envisageable ici d’en rendre compte de manière exhaustive, en partie parce qu’on aborde à sa suite en profane les rivages exotiques.
Même en délaissant la dimension géographique de son comparatisme pour
s’en tenir à la simple diachronie, c’est une gageure que de vouloir résumer le
foisonnement des pistes empruntées. Il n’est peut-être pas inutile de prévenir
le lecteur, une lecture attentive est nécessaire pour ne pas perdre le fil dans le
« maquis des questions que [l’auteur] pose » (p. 44). Mais le jeu en vaut la
chandelle et Goody sait souvent convaincre dans son décryptage et sa restitution des pratiques en matière de fleurs.
Avant de brosser à grand trait l’organisation générale de l’ouvrage, il n’est
pas superflu de rappeler à sa suite la genèse de son projet. Habitué du
continent africain et de ses sociétés, il a pu constater qu’en matière de cuisine
[8]
comme d’usage des fleurs, l’Afrique contemporaine se singularise. Cette observation initiale a dans les deux cas servi d’élément déclencheur à une enquête
plus approfondie, qui prend
in fine la forme d’une synthèse qui dépasse de
beaucoup les horizons habituels de l’ethnographe. Désireux de comprendre les
raisons d’une telle spécificité par rapport aux autres sociétés qu’il a fréquentées,
Goody ne s’arrête pas à l’analyse des usages contemporains, car nombre des
questions qu’ils soulèvent demandent des réponses d’ordre historique. Il met
donc en œuvre un comparatisme à double détente, dans l’espace et dans le
temps, qui se traduit dans la succession des chapitres.
Si, dans sa volonté de mettre à jour les origines d’usages profondément
enracinés dans les systèmes culturels occidentaux, il n’hésite pas à remonter
le fil de la chronologie jusqu’à l’âge du bronze, son véritable point d’ancrage
initial est l’Orient antique (Mésopotamie, Égypte, ancien Israël) dont l’héritage
est transmis par le monde grec et la civilisation romaine. Entamer si en amont
l’enquête, ce qu’un historien « traditionnel », plus ou moins contraint par les
divisions institutionnelles du champ de la recherche, ne ferait sans doute pas,
permet à l’auteur de montrer la mise en place très précoce des trois grands
axes autour desquels s’organisent les multiples et complexes usages des fleurs.
Ceux-ci participent d’abord des manières de comprendre et d’agir sur la nature
à travers la culture, au sens de cultiver, développée dans des espaces spécifiques, les jardins, à l’aide d’un corpus de savoirs et de techniques particuliers.
Mais très vite les fleurs assument un rôle important dans la sphère religieuse,
comme offrandes aux dieux et aux morts, ainsi que dans les relations de
pouvoir. Enfin, on puise largement dans ce monde floral pour de nombreuses
occasions « profanes » et pour orner le cadre de vie, goût qui entretient une
consommation et permet l’émergence précoce de marchés, de luxe puis de
masse. Autour de ces trois pistes, Goody montre comment les usages des fleurs
fluctuent, s’articulent, se développent ou sont en butte à des formes de rejet,
selon une progression chronologique subdivisée en grandes périodes. Aux
sociétés du pourtour méditerranéen et du Moyen-Orient antique, comme premier chaînon essentiel, font place l’Europe de la fin de l’Antiquité, puis le
monde de l’Islam, l’Occident médiéval. L’époque moderne est placée sous les
auspices d’une Renaissance largement comprise, tandis que le XVIIIe siècle est
pratiquement annexé à l’époque contemporaine, car envisagé sous l’angle de
« l’expansion du marché ». S’enchaînent alors un ensemble de chapitres où
Goody met pleinement en œuvre ses talents d’anthropologue à propos de
l’Europe (avec une attention toute particulière pour le « langage des fleurs »
de la France du XIXe siècle) et de l’Amérique du Nord. Jouant enfin de la
géographie, il choisit trois grandes cultures dans le monde asiatique et pour
chacune d’elle reprend en raccourci le parcours réalisé plus longuement pour
l’Occident chrétien.
Pour chaque grande période et aire culturelle l’auteur ne se contente pas
d’analyser finement les principaux vecteurs de la présence des fleurs, mais
s’intéresse tout autant aux résistances que celles-ci peuvent rencontrer. Les
flux et reflux de cette histoire des fleurs sont compris comme autant de voies
originales pour faire jouer des phénomènes beaucoup plus profonds, qui
concernent l’ensemble d’une société. Prenons pour exemple la période charnière
qu’est pour lui la Renaissance, pour voir comment Goody interroge un courant
de pensée qui a donné lieu à nombre de travaux de spécialistes, l’iconoclasme,
à travers son propre objet d’étude, les fleurs
[9].
L’auteur dresse d’abord la toile de fond de la Renaissance qui, en continuité
avec la période médiévale caractérisée par « le retour de la rose », multiplie et
diversifie les usages des fleurs. Elles se font omniprésentes dans la littérature
et les arts (l’iconographie des fleurs est abordée longuement à travers deux
exemples, l’enluminure anglaise et la peinture de nature morte des Pays-Bas),
dans nombre d’occasions de la vie quotidienne (l’auteur s’appuie à nouveau
sur le cas anglais) avec l’amorce de mutations importantes. Étroitement associées jusque-là à la thématique religieuse, les fleurs acquièrent une certaine
autonomie et les artistes en viennent à privilégier le naturalisme et à magnifier
leur caractère décoratif. Par ailleurs des pratiques nouvelles s’imposent dans
le cadre domestique où elles pénètrent en force, non plus sous forme de
guirlandes et couronnes, mais de bouquets, qui s’accompagnent d’une nouvelle
mise en scène (vases, coupes, pots sur les rebords de fenêtres, etc.).
Cette « laïcisation » croissante de la culture des fleurs se traduit par le
développement de la dimension mercantile et la multiplication de professions
qui s’attachent à exploiter ce goût de plus en plus marqué par les caprices de
la mode. Des épisodes aussi fameux que la « tulipomanie » européenne du
XVII
e siècle (p. 215-216) alimentent les critiques qui accompagnent pratiquement
depuis son origine cette culture des fleurs. Au nom du moralisme, on a
régulièrement condamné le luxe qui préside à certains usages de fleurs. Par
ailleurs, dans la sphère religieuse resurgit avec constance un courant de
méfiance vis-à-vis de l’emploi des fleurs dans les relations avec Dieu. Ces traits
permanents sur lesquels l’auteur revient plus ou moins longuement à chaque
période, en particulier autour de la tradition aniconique, sont abordés dans le
contexte de la Réforme protestante. A partir de la position des puritains anglais
quant aux fleurs (décoration florale jugée superflue dans les lieux de culte,
proscription des fleurs dans les cérémonies religieuses telles que les mariages,
enterrements, fêtes du calendrier liturgique), Goody élargit singulièrement son
propos et s’étend longuement sur l’iconoclasme en général. Passionné par la
question
[10], l’auteur en viendrait presque à oublier son objet : dans l’exposé
des attitudes extrêmes prises dans une grande partie de l’Europe face aux
représentations figuratives des sujets sacrés et aux œuvres décoratives en
général, on ne voit plus bien ce qui relève spécifiquement des fleurs. L’approche
de l’iconoclasme par le biais des fleurs garantit-elle vraiment un regard neuf ?
D’autant plus que les pratiques, en particulier populaires, ne se conforment
pas toujours à ces exigences doctrinales.
L’auteur apparaît plus convaincant dans sa mise en perspective de la
spectaculaire généralisation de l’usage des fleurs à la fin de l’époque moderne
avec les mutations profondes des sociétés européennes. L’expansion économique et l’urbanisation, l’autonomisation de la sphère privée autorisent une
réelle accélération des pratiques, dans un contexte d’une culture de l’abondance
où peuvent s’imposer les valeurs du marché. Phénomène essentiellement
urbain, la consommation des fleurs s’y organise en un marché de plus en plus
complexe et qui se mondialise. A juste titre Goody rappelle l’influence capitale
de l’Orient dans cette diversification des emplois des fleurs dans la vie quotidienne des XVIIIe - XIXe siècles : exubérants motifs floraux qui animent aussi bien
le vêtement grâce aux indiennes que le décor mural (indiennes et papiers
peints), passion pour les fleurs exotiques cultivées dans des serres où sont
acclimatées des plantes venues d’Orient comme des empires coloniaux.
On peut retenir, à sa suite, cette figure obligée de la consommation des
fleurs dans les villes européennes du XIXe siècle, la revendeuse de fleurs.
Personnage plus ou moins mythique de l’imaginaire urbain, qui se retrouve en
bonne place dans son théâtre de vaudeville, elle apparaît comme l’un des
gardiens privilégiés de ce « langage secret des fleurs » qui fascine l’auteur. A
son sujet peut être mis en œuvre avec brio l’exploration de ce que Goody
désigne comme un « système expert » (p. 41), expérience de décryptage qui
s’inscrit dans un courant en vogue chez certains anthropologues et historiens
américains, pour qui les pratiques relatives à un objet, les habitudes d’un
groupe social doivent être analysés comme un texte. Avec grande précision et
érudition, il en démonte les rouages, éclaire ses origines, ses divers représentants et tendances : il y voit une subtile construction, en marge de la réalité
(botanique en l’occurrence), une structure chargée de véhiculer des connaissances qui se veulent homogènes et universelles, mais qui ne correspondent à
aucune donnée d’expérience. Totalement artificiel, tel un code destiné à fournir
des clés de comportement, ce langage trouve sa place dans l’ensemble des
systèmes de classification et de répertoire que Goody a abordé dans un
ouvrage précédent
[11].
Au terme de son chapitre sur « l’expansion du marché », l’auteur revient
avec force sur un trait essentiel pour répondre à la question originelle : seules
les sociétés à « stratifications culturelles fortes » (p. 265) présentent un terreau
favorable à une telle culture florale. Mais si le travail de synthèse pousse à
privilégier les traits communs, à tirer les enseignements généraux, l’auteur
rappelle à juste titre qu’en matière de culture des fleurs, il ne faut pas s’attendre
à des codes figés, des règles établies et immuables d’un pays à un autre. Si
Goody cherche à interpréter pour son lecteur ce registre des fleurs, nulle règle
« quasiment grammaticale » (p. 371) n’y préside et il faut plutôt parler d’une
double dynamique de « diversification et de convergence » (p. 369).
L’ouvrage, malgré quelques défauts (dont un certain nombre de redites, ex
cursus qui risquent parfois de perdre le lecteur et une langue parfois un peu
lourde), démontre amplement la fertilité d’une telle approche. La mise en
parallèle d’époques et de sociétés très différentes apporte incontestablement
des éclairages nouveaux, même si le plan adopté ne va pas sans poser quelques
problèmes. La succession des chapitres sur l’Inde, la Chine et la Japon ne
traduit-elle pas plus une juxtaposition qu’une véritable comparaison, qui d’une
certaine manière reste à la charge du lecteur ? Chaque spécialiste de telle
période ou de telle question pourra en outre lui reprocher des raccourcis
trompeurs, des erreurs de perspectives inévitables dans une synthèse d’une
telle ampleur.
Ce n’est pas à de tels correctifs qu’il s’agit de se livrer ici, mais en revenant
sur un épisode abordé très rapidement par Goody, la « tulipomanie » (p.215-216), on voudrait montrer autrement comment cet objet si délaissé par les
historiens, les fleurs, constitue une voie d’approche fructueuse d’une société
donnée. On se propose donc de quitter les vastes panoramas géographiques et
chronologiques pour focaliser le regard sur l’Europe du XVII
e siècle. Pourquoi
reprendre, après d’autres, cet épisode de la « folie des tulipes », qui défraye la
chronique européenne entre la fin du XVI
e siècle et la deuxième moitié du siècle
suivant, et dont les anecdotes piquantes ont retenu l’attention de nombreux
observateurs ? C’est que cette fleur, récemment introduite dans les jardins
européens, connaît alors une vogue particulière et se retrouve ainsi au centre
d’une configuration révélatrice d’une phase de transition dans la manière qu’a
cette société de considérer les fleurs. Goody retient surtout comme toile de
fond à cet épisode, qu’il ne peut omettre mais qu’il n’approfondit guère,
l’association de trois aspects, à savoir l’essor de la culture domestique des
plantes, facilitée par une maîtrise croissante du « fleuriste » et la valorisation
de leurs valeurs esthétiques
[12]. On voudrait montrer ici brièvement qu’à sa
manière la tulipomanie met en évidence un renversement majeur de la culture
des fleurs où la dimension religieuse s’efface peu à peu au profit d’une
valorisation toute profane qui, dans le cas des tulipes, se déploie sous l’aspect
scientifique, esthétique et ludique, ce dernier ouvrant vers l’économique.
Dès ses débuts sur la scène européenne vers 1550-1560, la tulipe, marquée
d’une aura mystérieuse en même temps que scandaleuse, fait l’objet des
déclarations les plus contradictoires. Elle n’échappe pas à ce représentant de
la « prose poético-dévotionnelle »
[13] qu’est le Père Leroy Allard qui compose en
1641 une sorte de catalogue des espèces introduites récemment en Europe,
sous le titre de
La Sainteté de vie tirée de la considération des plantes. Faire le
tableau des vertus attachées à chacune d’elle permet non seulement de rendre
justice à la beauté de la Création et ainsi de louer Dieu, mais en même temps
de contribuer à l’intelligence du monde compris dorénavant comme spectacle
[14].
Avec toute l’autorité que ce courant de la théologie naturelle, encouragé par
les Jésuites et le cardinal italien Borromeo, lui confère, Leroy Allard peut
affirmer que, de toutes les fleurs alors à la mode, « la tulipe embrase l’âme du
désir d’être embellie d’une grande variété de vertus »
[15].
Dans le même temps, les traits botaniques propres à cette fleur en font
vite une figure obligée des tableaux des Vanités et elle trône dans nombre de
ces compositions où elle symbolise idéalement la brièveté de la vie et la vanité
des biens
[16]. Les peintres jouent de son apparence flatteuse, dénuée de tout
prolongement olfactif, pour stigmatiser la futilité et l’absurdité des passions
humaines : la fascination exercée par sa corolle est une nouvelle démonstration
de l’« égarement » dont font preuve jusqu’aux banals amateurs de fleurs
[17].
Loin de ces assauts contradictoires, les premiers pas des tulipes dans les
jardins européens s’inscrivent dans un contexte beaucoup plus serein, caractérisé par le développement de l’intérêt et des savoirs botaniques. Marquée par
un net renouveau depuis le début du XVI
e siècle, l’activité botanique se nourrit
d’échanges entre spécialistes, de publications et de sujets d’études sans cesse
enrichis par la multiplication des voyages d’exploration. Encore bien souvent
des praticiens, tels que médecins et apothicaires, ces amateurs de plantes se
sont longtemps consacrés aux seules plantes utilitaires, leur réservant tout
l’espace des jardins botaniques qui essaiment dans toute l’Europe. Cet accent
médical et utilitaire, qui est encore exclusivement mis en avant par le célèbre
médecin de Louis XIII, Guy de la Brosse, lorsqu’il soumet son projet d’un
jardin botanique pour la capitale, finalement créé par édit royal en 1626, n’est
pourtant plus l’unique composante d’une curiosité grandissante pour le monde
végétal
[18]. Pour répondre à l’attention croissante portée à la beauté des fleurs se
répand une nouvelle catégorie de jardins, le jardin d’agrément, qui accompagne
désormais tout hôtel aristocratique. L’un des plus prestigieux de ces « jardins
de plaisir », selon l’expression d’André Mollet qui leur consacre de nombreux
traités
[19], celui de l’hôtel de Rambouillet, sait mettre en scène les nouveautés
rapportées par les voyageurs et acclimatées par les spécialistes. La seconde
moitié du XVI
e siècle marque en effet une rupture avec la relative stabilité des
fleurs connues durant le Moyen-Age.
Stimulées par les périples entrepris sur le pourtour méditerranéen, les
« découvertes » de nouvelles plantes mettent en branle de véritables réseaux à
l’échelle européenne : on les voit clairement se mobiliser dans le cas des tulipes.
La première impulsion ne vient pas d’un de ces explorateurs-savants qui, tel
le fameux naturaliste Pierre Belon, se sont donnés pour tâche d’enrichir les
jardins de leur pays. Celui-ci entreprend en effet au cours des années 1546-1549
un voyage à travers la Grèce, la Turquie, l’Égypte et l’Italie, où l’observation et
la collecte de plantes et de fleurs occupent une place essentielle, avec publication à la clé
[20]. La dimension scientifique de ses pérégrinations ne fait pas de
doute, mais il est aussi animé par une ambition très concrète : remédier à la
pauvreté des jardins français en se proposant de fournir lui-même les pépinières royales en arbres et plantes encore inconnus dans son pays
[21].
Malgré un passage dans la contrée originelle de cette fleur appelée à une
si grande vogue en Europe, il ne peut donc se targuer d’avoir été le premier à
l’y observer, ce que ne manque pas de faire son heureux découvreur, brillant
représentant de ce groupe florissant des amateurs éclairés. Ambassadeur de
l’empereur Ferdinand I à la cour de Soliman le Magnifique, Ogier Gislain de
Busbecq (1522-1592), dont la réputation n’est plus à faire dans le domaine
des manuscrits et en numismatique, s’intéresse aux curiosités naturelles. Sa
correspondance relate comment lors d’un voyage entre Andrinople et Constantinople en 1544, il remarque pour la première fois des tulipes, mêlées à des
narcisses et jacinthes. Intrigué et désireux de faire connaître sa trouvaille, il
s’en procure des graines qu’il envoie dans son pays d’origine. Les réseaux de
spécialistes et connaisseurs européens prennent alors le relais, par le biais de
l’un de ses nombreux correspondants, le célèbre botaniste Charles de l’Écluse
(1526-1609), dit Clusius. Ce dernier rapporte dans son
Traité sur les tulipes
comment Busbecq lui confie à Vienne en 1573 un stock de graines afin d’en
tenter la culture
[22]. Des soins répétés et patients — sept ans sont en effet
nécessaires pour obtenir une tulipe à partir des graines — sont finalement
couronnés de succès : Clusius sera l’un des premiers à en suivre minutieusement l’évolution et à en donner un compte-rendu dans son ouvrage.
Correspondances et mémoires permettent de suivre la rapide diffusion de
cette fleur dans les jardins des spécialistes puis des riches amateurs, qui ne
possèdent pas la patience d’un Clusius et privilégient les envois sous forme de
bulbes. Les publications savantes font très vite écho aux floraisons obtenues
dans les jardins botaniques : toutes leurs caractéristiques sont exposées avec
force détails dans les traités ou herbiers. Dans ce marché éditorial en plein
essor s’impose très vite la gravure comme moyen privilégié de rassembler
toutes ces informations et la multiplicité des titres et des planches reflète celle
des variétés de tulipes : les spécialistes s’accordent pour attribuer au
De Hortis
Germaniae Liber de Konrad Gesner (1516-1565), paru en 1561, la première
planche illustrée de tulipes
[23].
A cette facette proprement scientifique de ces ouvrages fait pendant une
facette plus mondaine, en liaison avec les jardins d’agrément où la tulipe se
taille très vite la part du lion. La rapidité de la diffusion de cette fleur dans
les jardins se traduit par la multiplication des florilèges, recueil de plantes
choisies pour leurs qualités ornementales et qui donc satisfont un plaisir
esthétique, mais qui en même temps rassemblent des informations précieuses
pour tous les « fleuristes » qui prisent les tulipes. Certains privilégient les fleurs
récemment acclimatées, tel le très diffusé
Hortus floridus de Crispin de Passe
(v. 1574-1637) qui parmi les plantes à bulbe, accorde une bonne place aux
tulipes dès 1614
[24]. D’autres se consacrent aux richesses d’un jardin réputé et
fonctionnent comme un catalogue, à l’exemple du florilège de Pierre Vallet,
Le
Jardin du Roy très chrestien Henri IV qui regroupe les plus belles fleurs du
jardin que Jean Robin (1550-1629), puis son fils Vespasien (1579-1662), soignent pour la plus grande gloire du roi, à l’emplacement de l’actuel jardin des
Tuileries
[25]. Dans sa réédition de 1623 Vallet introduit des planches consacrées
aux tulipes, marquant ainsi leur succès dans la capitale française.
Parmi ces ouvrages où les préoccupations botaniques et esthétiques sont
encore souvent mêlées, et où l’illustration prime, se dégage assez vite un lot
de titres qui se consacrent exclusivement aux tulipes. Le nombre de variétés
s’accroît à un tel rythme et le goût pour cette plante est si marqué, qu’on peut
en faire l’objet de publications spécifiques, tel le
Floriste français de Charles
de La Chesnée Monstereul, publié en 1654 à Caen, le premier repéré. Dans ce
nouveau secteur éditorial des ouvrages de référence, tel le
Traité des tulipes du
Père d’Ardène, circulent dans toute l’Europe et s’imposent dans les bibliothèques des amateurs
[26]. A visée beaucoup plus pratique, certains de ces « tulipbooks », selon l’expression hollandaise, de la taille de la main, font office de
catalogue de vente ou d’achat, permettant de localiser chaque spécimen célèbre.
Des suppléments aux florilèges plus traditionnels remplissent la même fonction : un premier supplément à l’Hortus floridus de Crispin de Passe renvoie
chaque spécimen représenté à son « fleuriste », tandis qu’un second fournit
conseils et instructions pour les planter et les soigner.
Ces florilèges doivent guider leurs utilisateurs dans les nombreux jardins
à la mode ouverts aux visiteurs et où on se presse pour voir la dernière
merveille éclose. Les tulipes n’y ont certes pas l’exclusive et doivent composer
avec les renoncules, anémones, jacinthes, œillets très en vogue tout au long
du XVII
e siècle, mais conformément aux usages qui proscrivent de mêler les
fleurs, on leur réserve un espace, comme dans les jardins de l’hôtel Pelletier
et de celui d’Aumont, visités en 1698 par le médecin anglais Martin Lister
[27].
Il est en effet d’usage d’accueillir dans ces jardins les visiteurs qui se présentent : les récits qu’ils en tirent concourent à la réputation de leurs créateurs et
se nouent à cette occasion des liens propices aux échanges d’informations
comme de plantes. Présentée de manière quelque peu idyllique par Claude
Mollet, cette sociabilité des jardins contribue pour une large part à la circulation des fleurs : il rapporte ainsi avoir constaté « que quelques jardiniers
curieux se fréquentaient les uns les autres aimablement et faisaient recherche
de ce qu’ils pouvaient avoir en leurs jardins, pour voir s’ils avaient quelques
espèces de fleurs ou de fruits que l’un ou l’autre n’eut point, afin de s’en
entre accommoder »
[28].
On se presse ainsi parmi les allées du jardin de la famille Morin dans
laquelle la passion des plantes se transmet d’une génération à l’autre : au
fondateur, installé dans un grand terrain de la rue de Thorigny dès 1575
succèdent ses trois fils. L’aîné, Pierre, dispose à sa mort en 1652 de deux
jardins consacrés aux dernières plantes à la mode; René, le second, est réputé
dans le milieu des fleuristes et ses publications ont un grand succès; Pierre III
ou le jeune séduit ses visiteurs, tel le savant anglais John Evelyn (1620-1706),
non seulement par ses richesses et connaissances en matière de fleurs, mais
dans des domaines aussi divers que la gravure, les porcelaines, les coquillages
et insectes. Evelyn note avec précision lors de son séjour de 1643 comment
dans le jardin de ce dernier, dans le faubourg Saint-Germain, se répartissent
dans des compartiments triangulaires les spécimens les plus rares et les plus
recherchés des tulipes
[29]. C’est que l’organisation de ces jardins et la disposition
des fleurs obéissent à des règles : on veut offrir à l’œil un spectacle harmonieux
en même temps qu’il faut composer avec les saisons de floraison. Chaque fleur
doit pouvoir se prêter à la contemplation amoureuse de l’amateur qui, tel celui
décrit ironiquement par La Bruyère, s’arrête devant chaque spécimen
[30]. Chacune doit se présenter à l’œil attentif du jardinier qui, selon le
Garden Book
de Sir Thomas Hanmer, célèbre horticulteur anglais, leur doit une surveillance
de tous les instants, renforcée au moment de l’ouverture des calices de cette
« reine des plantes à bulbes »
[31].
Ces jardins d’agrément deviennent le cadre de collections paradoxales.
Malgré leur caractère éphémère, les tulipes satisfont à la fois l’intérêt pour la
botanique et la curiosité de collectionneur si caractéristique des élites cultivées
du XVII
e siècle
[32]. Ce n’est pas un hasard si Lister admire le 9 mai 1698 dans
le jardin du sieur Le Febre, amateur et marchand de fleurs à Paris, une très
importante et complète « collection » de tulipes
[33]. Ces collections vivantes,
hiérarchisées selon des critères fluctuants
[34], ne valent que par les spécimens
d’exception qu’elles comptent : le critère fondamental d’appréciation reste la
couleur et sa répartition sur la corolle. Des deux grandes catégories de tulipes,
unies et panachées, seules ces dernières font la réputation d’un jardin. Car
l’attrait exercé par cette fleur tient moins à ses formes qu’au mystère qui
préside à la distribution des teintes sur les pétales. D’emblée les botanistes et
les amateurs se sont trouvé confrontés aux caprices de la nature. Des bulbes,
fleuris sous forme unie une année, peuvent donner des corolles panachées
l’année suivante, sans qu’on puisse ni prévoir, et encore moins décider du
résultat du panachage. Plus troublant encore, les graines d’une même tulipe,
plantées en même temps dans des conditions identiques et avec les mêmes
soins, donneront naissance à des fleurs au panachage différent, comme le
remarque impuissant le savant Clusius. La multiplication des variétés qu’autorisent ces aléas du panachage entretient le zèle des collectionneurs de tulipes,
qui doivent sans cesse être à l’affût de la dernière fleur mise au point.
Mais l’amateur ne se contente pas d’attendre le bon vouloir de la nature
et malgré une ignorance totale du facteur déclencheur de ces transformations
(un parasite qui se diffuse par proximité) met en œuvre les procédés les plus
extravagants pour tenter d’en infléchir le cour. A l’image de nombreux autres
expérimentateurs, J. Boyceau de la Baraudière s’est forgé son opinion sur la
méthode la plus efficace pour obtenir les panachages les plus recherchés. Dans
la réédition de son
Traité du jardinage de 1689, il ajoute donc un « Traité des
tulipes et de la manière de les faire panacher » qui est parcouru avec grande
attention par les amateurs
[35].
Cadre d’une collection doublement éphémère et fluctuante, le jardin se fait
donc aussi le terrain d’un nouveau type d’expérimentation, où l’on tente de
rivaliser avec la Création pour pouvoir attacher son nom à une variété nouvelle-ment mise au point
[36], en même temps qu’on savoure le jeu piquant de la
surprise et du hasard. Peu respectueux de certaines réalités botaniques,
Alexandre Dumas a su parfaitement incarner dans son roman
La Tulipe noire
la fébrilité et l’ivresse qui gagnent tout « grippé des tulipes » sur le point
d’obtenir une variété inédite
[37]. Au fur et à mesure que de nouvelles tulipes
s’épanouissent dans les jardins s’exacerbe la concurrence entre les amateurs
dont l’aspiration ultime est de trouver la tulipe qui n’existe pas encore
[38].
D’autant plus que leur quête est placée sous le signe du hasard et de l’éphémère,
de l’instabilité et de l’incertitude. Les particularités de la culture des tulipes
s’accordent à merveille à des goûts marqués par le baroque, qui aiment à
contempler le fluide et le muable, qui prisent l’évanescence d’un monde jamais
semblable à lui-même
[39]. Si la bulle est une figure prisée de l’écriture baroque,
il semble bien que le jeu rendu possible par le panachage des tulipes en fasse
une fleur emblématique de la période.
La « folie des tulipes » se nourrit incontestablement de ces variations à
l’infini des mélanges colorés, que certains peintres spécialisés tentent de fixer
sur la toile
[40] et dont s’efforce de rendre justice le Père Étienne Binnet, dans
son
Essay des merveilles de 1627
[41]. Ce recteur du Collège des Jésuites de
Rouen, très célèbre en son temps, s’inscrit dans la tradition évoquée plus haut
qui veut rendre manifeste la gloire divine en chantant sa Création. Mais pour
ce prédicateur qui aspire au rang d’illustrateur de la langue française, seul un
déploiement de cette dernière dans toute sa richesse et sa variété peut rendre
à l’imagination le spectacle de la nature. Suite d’« étincelants morceaux de
bravoure », de « perles du langage », cet
Essay consacre un chapitre aux fleurs :
pour communiquer son émerveillement face « à l’excellence de la bigarrure des
couleurs entremêlées » qui est le propre des tulipes, il lui faut mobiliser mots
rares et précieux, formules raffinées.
Le plaisir esthétique sans cesse renouvelé que procurent les tulipes tient
donc pour une large part au hasard et aux caprices de la nature, au jeu patient
qui peut s’instaurer dans le cadre des parterres, aux pronostics qu’on s’efforce
de faire aboutir. Le jeu et l’incertitude : ne manquent plus que le pari et les
spéculations pour que ces fleurs investissent une sphère qui leur est
a priori
étrangère, celle de l’argent. Certes, autour de cette demande soutenue, un
secteur commercial s’est organisé et développé, mais si l’on a pu parler de
« folie des tulipes » c’est que dans une partie de l’Europe, en particulier en
Hollande, l’attrait scientifique et esthétique pour cette fleur ont été proprement
submergés par une frénésie d’échanges et de transactions financières. Le
parcours des tulipes sur les riches terres hollandaises a été admirablement
retracé par Simon Schama, dans sa somme sur les Pays-Bas du Siècle d’or,
L’Embarras de richesses
[42].
On se contentera de rappeler comment s’opère ce passage des tulipes des
banales plates-bandes à une véritable « bourse » d’échanges. Désirant profiter
à leur mesure de ce florissant commerce, des intervenants très divers, issus
parfois des catégories les plus modestes, rivalisent avec les horticulteurs
patentés. Mais face à une demande soutenue tout au long des années 1620,
les transactions prennent une ampleur imprévue et des prix en pleine ascension
suscitent l’émergence de pratiques nouvelles. Les échanges se font au sein de
« collèges » réunis dans des auberges particulières; la pesée des bulbes requiert
dorénavant des gestes habituellement réservés aux métaux précieux; des
notaires spécialisés rédigent les contrats de vente; des banquets marquent la
clôture de ces réunions où se forge une sociabilité « tulipière ».
Si le développement initial de ce marché des tulipes répondait à une
demande réelle et se nourrissait de l’aptitude horticole à en faire un produit
domestiqué et donc reproductible, dès le tout début des années 1630 les
transactions perdent tout lien avec ces fleurs, devenues un simple prétexte.
Sur un marché structurellement à terme (du fait du caractère saisonnier de la
culture des tulipes), les échanges dépassent très largement les volumes réels
des fleurs disponibles, et circulent de mains en mains des papiers qui ne
trouvent plus qu’un très lointain écho dans les parterres des jardins de Hollande. La spéculation effrénée trouve son terme logique dans un brutal retournement de la tendance au tout début de 1637 : la confiance envolée, la demande
se tarit, les prix s’effondrent, des faillites retentissantes défraient la chronique.
Car pour mobiliser des sommes qui montent au plus haut point du cycle, pour
une très rare Semper Augustus par exemple, à plusieurs milliers de florins,
certains ont mis en jeu tous leurs biens et se retrouvent ruinés en 1637. Les
États de Hollande doivent peser de tout leur poids pour tenter de rétablir la
situation et limiter l’ampleur du désastre.
Stigmatisant la « folie » qui a entraîné dans sa course une bonne part de
la société hollandaise, Jan Brueghel le Jeune compose une décapante
Allégorie
du commerce de la tulipe : les différents moments de ce marché débridé sont
représentés autour d’une représentation triomphante d’une Viceroy, entourée
comme une déesse par de fervents zélateurs, qui ne sont autres que des
singes...
[43] Ces débordements ne sont pas l’apanage des seuls Pays-Bas et sans
atteindre la même ampleur gagnent aussi l’Angleterre ou la France. Une pièce
de théâtre de 1710,
The Tatler, fait à Londres son miel de quelques représentants ridicules de ces amateurs de fleurs dénaturés
[44]. Dans la seconde édition
de son réputé
Traité et la pratique du jardinage, en 1713, Dezallier d’Argenville
consacre un assez long passage aux excès selon lui encore commis en France
au nom des plantes à bulbe et des tulipes en particulier. Il stigmatise un
comportement déréglé, non pas tant du fait de la minutie et des soins répétés
qui tournent à la manie, mais d’un état d’esprit contraire à l’homme de bon
ton : partisan du secret le plus absolu, dédaigneux de tout ce qui n’est pas sa
passion, prêt à dépenser des sommes extravagantes, il perd toute mesure dans
ses relations avec ses semblables. Cet « égarement », cette conduite outrée sont
jugés d’autant plus insupportables qu’en contrepoint se dessine de plus en plus
nettement la figure de l’amateur de fleurs idéal : partage des connaissances et
échanges des plantes contre méfiance et goût de la dissimulation
[45].
La fascination exercée par les tulipes est pourtant déjà nettement retombée
et quelques périodes de résurgence d’un goût prononcé pour cette fleur ne
contredisent pas l’achèvement d’un cycle qui réintègre la tulipe dans le lot
commun des plantes cultivées dans les jardins européens. Durant les années
1703-1730 elles donnent leur nom à l’« Ère des tulipes » en Turquie et font
l’objet d’une fête tous les ans au mois d’avril sous l’égide d’un « maître des
fleurs »
[46]. En Angleterre, des associations — telle la
National Tulip Society
fondée en 1849 — et des concours s’organisent autour de cette fleur. Mais elle
ne jouit plus d’une conjonction de facteurs aussi favorables qu’au XVII
e siècle,
qui lui a assuré une exceptionnelle durée de présence sur le devant de la scène
européenne. Le ressort de la nouveauté, de la rareté et de la création ne joue
plus, après plusieurs siècles de culture intensive, et surtout depuis le XIX
e siècle
le mécanisme du panachage est enfin maîtrisé. Si la fascination pour la tulipe
avait survécu à l’effondrement de la spéculation, l’éclaircissement du mystère
de sa floraison en fait une fleur comme les autres, digne d’intérêt certes, mais
non plus de folie.
A travers cette lecture de J. Goody et cet épisode revisité de la tulipomanie,
on voudrait inviter les chercheurs à réinvestir ce terrain de la « culture des
fleurs » où beaucoup peut être fait encore, à condition d’abandonner l’angle
longtemps privilégié du seul symbolisme et de savoir faire son miel des
nombreuses réflexions menées par les historiens de l’art sur la présence des
fleurs. Accueillant cette « modification (ou métamorphose) de l’idée de fleur »
à laquelle nous invite F. Ponge, il faut s’efforcer de trouver un nouveau regard
afin de savoir décrypter les nombreuses traces laissées par cette « culture
des fleurs ».
[1]
Francis PONGE,
Nouveau nouveau recueil, Paris, J. Thibaudeau, 1992, vol. 2,1940-1975.
[2]
Jean-Louis FLANDRIN et Jane COBBI (dir.),
Tables d’hier, Tables d’ailleurs, Histoire et ethnologie
du repas, Paris, Odile Jacob, 1999.
[3]
Jean-Louis FLANDRIN et Massimo MONTANARI (dir.),
Histoire de l’alimentation, Paris, Fayard,
1996.
[4]
Jack GOODY,
La culture des fleurs, Paris, Seuil, 1994 (Édition originale,
The Culture of Flowers,
Cambridge, Cambridge University Press, 1993).
[5]
On peut regretter que la version française, moins bien dotée que la version anglaise, ne
bénéficie que d’un petit cahier central d’illustrations, d’où la couleur est absente.
[6]
J. GOODY,
L’Évolution de la famille et du mariage en Europe, Paris, A. Colin, 1985.
[7]
Qui pâtit comme le texte principal d’une typographie très serrée et qui, classée, aurait été
plus maniable pour le profane.
[8]
J. GOODY,
Cuisines, cuisine et classes, Paris, Centre Georges Pompidou, 1984 (trad. J. BOUNIOT
de
Cooking, Cuisine and Class. A Study in Comparative Sociology, Cambridge, 1982).
[9]
Parmi l’abondante bibliographie sur l’iconoclasme, voir l’essai synthétique d’Alain BESANCON,
L’image interdite, une histoire intellectuelle de l’iconoclasme, Paris, Fayard, 1994, et Olivier CHRISTIN,
Une révolution symbolique, l’iconoclasme huguenot et la reconstruction catholique, Paris, Éd. de
Minuit, 1991.
[10]
J. Goody consacre nombre de pages aux débats et conflits liés à la présence des images
dans la sphère religieuse, puisque après avoir abordé la « querelle des images » qui oppose les Églises
d’Orient et d’Occident au VIIIe siècle (p. 157-160), qui ressurgit autour des statues reliquaires vers l’an
1000 (p. 162-165), il prolonge le propos par l’évocation des résistances cisterciennes à l’ornement
(p. 171-173), avant de décrire avec force détail les destructions contemporaines de la Réforme (p. 220-223) et ne peut s’empêcher à propos de l’exemple de Conques de lancer des prolongements jusqu’à
la période révolutionnaire (p.226)!
[11]
J. GOODY,
La Raison graphique. La domestication de la pensée sauvage, Paris, Éd. de Minuit,
1978 (trad. J. Bazin et F.Bensa).
[12]
Selon le
Dictionnaire de Furetière (1690), le « fleuriste » peut tout autant être un simple
amateur qu’un professionnel : « personne qui est curieuse en fleurs rares ou celle qui en fait trafic ».
[13]
Selon l’expression de Marc FUMAROLI, préface à l’édition d’E. BINET,
Essay des merveilles de
nature et des plus nobles artifices, Rouen, R. de Beauvais, 1621, éd. critique de M. FUMAROLI, Évreux,
1987, p.17.
[14]
Alain CORBIN,
Le territoire du vide, l’Occident et le désir du rivage, 1750-1840, Paris, Aubier,
1988, p.34-37. J. GOODY évoque aussi ce courant (p. 201), qui trouve un écho dans le célèbre ouvrage
de l’abbé PLUCHE,
Le Spectacle de la nature, Paris, Ve Estienne, 1739 (7e éd.).
[15]
R. P.LEROY ALLARD,
La Sainteté de vie tirée de la considération des plantes, Liège, 1641, cité
par Alain TAPIE, « La Nature, l’Allégorie »,
Symbolique et botanique, le sens caché des fleurs dans la
peinture du XVIIe siècle, Catalogue de l’exposition, Caen, Musée des Beaux-Arts, 1987, p. 22-30.
[16]
Parmi les œuvres où la tulipe incarne de manière magistrale cette « figure obsédante de la
Vanité », citons la composition de Willem von Aelst (1627-1683) de 1651, no 30 du catalogue
Symbolique et botanique, le sens caché des fleurs dans la peinture du XVIIe siècle,
op. cit.
[17]
Ce terme d’« égarement » se retrouve sous la plume de Dezallier d’Argenville pour caractériser l’attrait pour cette fleur au XVIIe siècle.
[18]
La supplique de G. de La Brosse est en grande partie reproduite par Paul CRESTOIS,
L’Enseignement de la botanique au Jardin royal des plantes de Paris, Cahors, impr. de A. Coueslant,
1953, p.15.
[19]
Cf. André MOLLET,
Le Jardin de plaisir, contenant plusieurs desseins de jardinage, Stockholm,
H. Kayser, 1651.
[20]
Pierre BELON,
Les Observations de plusieurs singularités et choses mémorables trouvées en
Grèce, Asie, Judée, Égypte, Arabie et autres pays estrangers, Paris, G. Corrozet, 1553.
[21]
P. BELON,
Remontrances sur le défaut du labour et culture des plantes et la connaissance
d’icelles, Paris, G. Corrozet, 1558. Sa contribution aux progrès du jardinage est par ailleurs bien
soulignée par Le Grand d’Aussy,
Histoire de la vie privée des Français, depuis l’origine de la nation
jusqu’à nos jours, Paris, imp. de Ph.-D. Pierre, 1782,1re partie.
[22]
CLUSIUS,
Traité sur les tulipes, Haarlem, rééd. W. Van Dijk, 1951.
[23]
Konrad GESNER,
De Hortis Germaniae Liber, 1561, cité par Wilfrid BLUNT, Tulipomania
(London), Penguin Books, 1950.
[24]
Cité par Martin RIX,
The art of the plant world, the great botanical illustrators and their
work, New York, The Overlook Press, sd.
[25]
Pierre VALLET,
Le Jardin du Roy très chrestien Henri IV, roi de France et de Navarre, Paris,
1608, avec 72 planches gravées d’après les plantes cultivées par J.Robin.
[26]
Père J.-P. D’ARDÈNE,
Traité des tulipes, Avignon, L. Chambeau, 1760.
[27]
Martin LISTER,
A Journey to Paris in the year 1698, Chicago, rééd. Stearns, 1967, p. 190-192
pour le jardin d’Aumont et p. 197-198 pour celui de l’hôtel Pelletier, avec dans les deux cas la
remarque que les fleurs sont « each sort by themselves ».
[28]
C. MOLLET,
Théâtre des plans et jardinages, Paris, chez C. de Sercy, 1652, cité par Antoine
SCHNAPPER,
Collections et collectionneurs dans la France du XVIIe siècle, t.1,
Histoire et Histoire naturelle :
le géant, la licorne et la tulipe, Paris, Flammarion, 1988, p. 219.
[29]
Mais aussi des anémones, renoncules, crocus, etc. John EVELYN,
Diary, Londres, éd. W. Bray,
1907-1914.
[30]
LA BRUYÈRE,
Les Caractères ou mœurs de ce siècle, Paris, 1691, chap. « De la Mode ».
[31]
The Garden Book of Sir Thomas Hanmer, London, manuscrit de 1659 édité par E. Sinclair
Rohde, 1933.
[32]
Sur ce goût pour les collections de fleurs en particulier, on pourra se reporter à Antoine
SCHNAPPER, « Curieux fleuristes, Collectionneurs de fleurs dans la France du XVIIe siècle »,
Commentaire, printemps 1983, p. 171-180.
[33]
M. LISTER,
A journey to Paris,
op. cit., p.230 : « indeed he had a very large and plentiful collection ».
[34]
Des pétales pointus et minces, les préférences vont vers des formes plus rondes et larges;
monstruosités à leur apparition vers 1620 les pétales très découpés des tulipes dites perroquet sont
très prisées à la fin du siècle par exemple.
[35]
Ayant constaté que ce sont les tulipes les plus « faibles » qui panachent le mieux, il propose
toute une gamme de procédés pour les affaiblir. Jacques BOYCEAU DE LA BARAUDIÈRE,
Traité du jardinage
selon les raisons de la nature et de l’art, Paris, Van Lochom, 1638, rééd. chez C. de Sercy, 1689.
[36]
Quelques noms d’heureux amateurs de tulipes sont parvenus jusqu’à nous, associés aux
tulipes mises au point, ainsi du doyen du chapitre de Notre-Dame et conseiller au Parlement de
Paris, Nicolas Tudert, créateur de la Flamboyante et de la Jaspée vers 1630-1640.
[37]
On peut reprendre à la suite d’A. SCHNAPPER ce terme de grippé qui entre dans le titre d’un
manuscrit anonyme de 1648,
Les francs grippés (
art. cit., p. 171).
[38]
Concurrence dont se fait l’écho l’ouvrage de LA CHESNÉE-MONSTEREUL,
Le Floriste français,
1654, cité par A. SCHNAPPER,
Collections et collectionneurs de la France du XVIIe siècle,
op. cit., p. 49.
[39]
Jean ROUSSET, « Le Baroque »,
Histoire des littératures, t. 2, Paris, La Pléiade, 1967.
[40]
Parmi nombre de ces peintres chargés, tel Cornelius Berg pour le pacha de Constantinople,
d’« immortaliser, dans sa brève perfection, son harem floral », on peut retenir le nom de Daniel
Rabel (1578-1637). A partir des tableaux qu’il peint pour le duc de Nevers, il publie en 1622 un
Theatrum florae, réédité de nombreuses fois, où 32 planches rassemblent 61 variétés de tulipes. Cf.
Marguerite YOURCENAR, « La tristesse de Cornelius Berg »,
Les Nouvelles orientales, Paris, Gallimard,
1975.
[41]
Père E. BINNET,
Essay des merveilles de nature et des plus nobles artifices, Rouen, R. de
Beauvais, 1621, éd. critique avec préface de M. Fumaroli, Évreux, 1987.
[42]
Simon SCHAMA,
L’embarras de richesse, Paris, Gallimard, 1991, chap. 5 (trad. P.-E. DAUZAT
de
The Embarrassment of riches, an interprétation of dutch culture in the Golden Age, New York, 1987).
[43]
Tableau reproduit par Sam SEGAL,
Flowers and nature, Netherlandish flower painting of four
centuries, La Hague : S.D.U., 1990, p. 44.
[44]
Citée par John MULLAN, « That distemper called Tulipomania »,
T.L.S., 9 décembre 1994,
p.18-19.
[45]
Christine VELUT,
La rose et l’orchidée. Les usages sociaux et symboliques des fleurs à Paris
au XVIIIe siècle, Paris, Larousse, « Jeunes talents », 1993, p.72-79.
[46]
Turquie, Au nom de la Tulipe, la fleur dans l’art turc, hier et aujourd’hui, catalogue de
l’exposition à Boulogne-Billancourt, Paris, 1993.