Revue d’histoire moderne et contemporaine
Belin

I.S.B.N.
194 pages

p. 828 à 879
doi: en cours

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Lectures

no 47-4 2000/4

2000 Revue d'Histoire Moderne et Contemporaine Lectures

Comptes rendus

 
Sanjay SUBRAHMANYAM, The Portuguese Empire in Asia 1500-1700. A Political and Economic History, Londres, Longman, 1993,320 p., £ 15.99.
 
 
Remarquablement construit, animé du souci d’expliquer et de justifier les réponses aux questions posées, subtil et ferme, d’une écriture fluide et d’une lecture passionnante, le livre de Sanjay Subrahmanyam devrait retenir les suffrages de beaucoup et l’attention, certainement, de ceux qui ne se contentent pas, à propos de l’Empire portugais, de deux ou trois clichés empruntés à la légende héroïque ou à la contention sur « le collier émietté des forteresses et des comptoirs ». La bibliographie est suffisamment abondante pour écarter tout remugle des anciens exposés, emplie des œuvres de Jean Aubin, Geneviève Bouchon, Charles R. Boxer, V. MagalhaËœes Godinho, Luis Filipe F.R. Thomaz, etc. même si des œuvres récentes — mais publiées avant celle-ci — n’apparaissent pas, assez bizarrement : celles de K. Chaudhuri, A. Das Gupta, D. Lombard... Pour donner une idée du caractère délibérément pionnier et prospectif, nous dirons que des thèses « canoniques » comme celles de Weber, jusque dans leur restaurations ou rénovation par N. Steensgaard (1984), sont discutées et passées au crible. Cette indépendance d’esprit, qui ne glisse jamais à la contestation belliqueuse et stérile, est rafraîchissante, quoique fréquente parmi les historiens — indiens, européens, américains — de cette époque et de cette partie du monde.
La thématique de Sanjay Subrahmanyam, issue d’une recherche et d’une réflexion que l’on devine sans peine approfondies, comprend six grandes propositions ou concepts :
  • Une transformation était en cours dans le monde asiatique depuis 1300 environ, sui generis en quelque sorte, introduite par le développement du commerce, en contrepoint de la dominante continentale et terrienne précédente. En cela, l’auteur rejoint Anthony Reid et se distingue de la majorité des historiens indiens, qui font durer le Moyen-Age chez eux jusqu’en 1750.
  • La gestion de l’Empire portugais n’a pas été conduite selon une ligne politique unique. Il y eut une oscillation entre la tendance étatique et une autre qui laissait davantage la bride sur le cou aux particuliers.
  • De cette ambivalence et du triomphe de la seconde impulsion résulta un empire très mêlé dans lequel les individus, occupant les positions les plus diverses, l’emportèrent.
  • L’histoire des Portugais en Asie n’est pas celle d’Européens dictant leur loi et imposant par eux-mêmes leurs volontés, mais elle fait partie d’une dialectique dans laquelle les puissances asiatiques jouent un rôle au moins égal : l’auteur pencherait même pour éminent.
  • De ce fait, les Portugais ont servi d’instructeurs pour leurs rivaux et successeurs, les Hollandais et, surtout, les Anglais.
  • En conséquence, la supériorité complaisamment admise du régime des Compagnies sur celui, supposé décousu, des Portugais, appelle une révision.
Cette exposition conserve l’essentiel mais pèche néanmoins par son côté lapidaire. Elle occulte toute la qualité des discussions et l’immense érudition déployée; elle passe sous silence les innombrables portraits et biographies des hommes impliqués dans l’histoire de l’Empire : vice-rois, capitaines, marchands, mercenaires, missionnaires, renégats... Les lecteurs s’apercevront rapidement de toute la richesse incluse dans le livre de Sanjay Subrahmanyam.
Michel MORINEAU.
 
Salvatore CIRIACONO, Acque e agricoltora. Venezia, l’Olanda e la bonifica europea in età moderna, Milan, Franco Angeli, 1994,322 p., 6cartes.
 
 
Ceux qui auront lu les articles précédents de Salvatore Ciriacono sur le sujet, ceux qui auront participé ou assisté au colloque qu’il avait organisé à Paris en juin 1992 sur « Techniques de drainage et politiques agricoles en Europe, XVIe - XVIIIe siècles », se réjouiront de trouver réunies ici, aménagées, améliorées, quelques-unes de ses principales contributions. Le thème — l’eau — est devenue à la mode (il ne l’était pas aux environs de 1980); la scène étudiée et, par-dessus tout, la mise en parallèle systématique de deux paesi dell’acqua — Venise et la Hollande sont incontestablement originales en tant qu’étude et bien venues — l’auteur ne cachant pas, au demeurant, que comparaison ne signifie pas identification.
Pour donner une idée de l’ouvrage et en souligner les principales séductions, on pourrait parler soit de l’ampleur de l’apport historiographique, soit de l’envergure des enquêtes sur le terrain. Au choix. D’un côté (partie du premier chapitre et le troisième tout entier), nous avons un récolement et une analyse de la littérature hydraulique qui n’hésitent pas à remonter au XIIIe siècle (Pietro dee Crescenzi) et au XIIe (Ibn-al-Awwäm). De l’autre, principalement dans le cinquième et dernier chapitre, un suivi à la trace remarquable des opérations de drainage et d’irrigation conduites par les Hollandais à travers l’Europe, qui ne laisse pratiquement rien ignorer de ce qu’ils entreprirent du XVIe au XVIIIe siècle inclus. Les lecteurs français, souvent réduits au vieil ouvrage du comte de Dienne, en sauront particulièrement gré à S. Ciriacono, redécouvrant sous un jour renouvelé de vieux articles oubliés ou apprenant l’existence d’une publication récente dans une revue presque confidentielle, quoique importante (celle d’A.M. Salone sur l’essai de bonification de la plaine d’Aléria au XVIIe siècle, dans les Cahiers Corsica en 1988). Sans préjudice de l’examen aussi précis que possible des réalisations sises en Vénétie ou dans les Pays-Bas du Nord. Les deux filières se rejoignent, car l’auteur reprend les travaux de C. Poni, de C. Baars ou, pour l’Espagne, des Lemeunier, pour n’en citer que quelques-uns, donnant ainsi l’impression sécurisante d’un panorama couvert en totalité ou peu s’en faut.
On se sentira pleinement d’accord avec la prudence qu’il manifeste en présence de diverses hypothèses ou idées-forces qui ont tendance, en raison d’une absence regrettable de réserve critique, à se transformer en paramètres incontournables et indiscutables, alors qu’elles devraient en être restées à l’état de propositions, voire moins. Il s’agit notamment du schéma d’Immanuel Wallerstein sur l’économie-monde — que les recherches statistiques et géopolitiques prennent en défaut quasi constamment pour les XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles, et du rapport avancé par H. Van der Linden entre l’influence de l’eau et les institutions rurales — qui n’a pas recueilli l’accord d’Adriaan Verhulst. Moins attrayantes sont les répétitions, valant selon toute apparence adhésion, de ce que nous considérerions, d’après les derniers développements, comme des clichés ou des contre-vérités : ainsi de la lecture de la courbe des prix, de l’affirmation d’une crise (générale ?) au XVIIe siècle (en Hollande ?) et tutti quanti. Il est même inquiétant que G.E. Mingay, qui n’est cité qu’une fois, ne le soit que pour une Agricultural Revolution écrite en 1966 et notablement dépassée, en fait renversée par le tome V/ii de l’Agricultural History of England and Wales qu’il a dirigé et qui est paru en 1989.
S. Ciriacono est au mieux quand il s’efforce de passer d’une appréciation qualitative à une tentative de pondération quantitative (si l’on nous pardonne le pléonasme). Nous sommes ramenés à la raison lorsqu’il établit un pourcentage des rizières par rapport à la superficie totale : de 0,46 % pour le Véronais, de 0,2 à 0,3 % pour le Vicentin à la fin du XVIe siècle; 2,25 % dans le premier à la fin du XVIIIe. Nous sommes loin des performances de la Lombardie et du Piémont. Parfois, la manière de compter entraîne quelques troubles de lecture, comme le mélange des pourcentages — absolu et d’augmentation, ou des récapitulations dont on ne retrouve pas le justificatif à l’intérieur du texte. Un scepticisme plus appuyé ne manquera pas de surgir à propos des résultats des desséchements et défrichements en France au XVIIIe siècle, y compris durant la période révolutionnaire. D’abord, à cause des conditions d’exécution des initiatives gouvernementales (réalité, durabilité...); ensuite, à cause du véritable prurit développé à l’encontre des marais et de l’échec final, bien décrits naguère par Octave Festy.
Le livre de S. Ciriacono ne comporte pas de bibliographie subsumante, seulement des notes en bas des pages. Il faut en conséquence dire quelques mots à leur propos. Que le procédé contraigne parfois à une gymnastique et, bien que plus rarement encore, à une gymnastique sans filet (où figure l’op. cit. ?) est bénin. Ce que nous retiendrons se ramène à trois constats.
L’abondance des citations dont le nombre dépasse les deux cents dans quatre chapitres sur cinq est incontestablement impressionnante. Nous avons déja eu l’occasion d’en suggérer la richesse à propos des traités anciens et des études récentes. Nous y ajouterons les références d’archives puisées en plusieurs dépôts d’Italie et de France. L’érudition fait rêver et, en maintes occasions, contracter le vilain péché d’envie : où et comment se procurer tel article paru dans une revue certainement tirée à un petit nombre d’exemplaires, telle communication à un colloque qui risque de n’avoir eu pour fans que ses auditeurs ? Cela pose les problèmes de la communication et de la synthèse, réalisées ici et brillamment par un chercheur seul, mais qui seraient souhaitables également ou davantage (si l’on ose dire) à un niveau collectif.
On est surpris, ensuite, par la fréquence d’une référence aux Proceedings of the Seventh International Economic Congress d’Edimbourg en 1978, particulièrement en ce qui concerne le rapport introductif d’E. Le Roy Ladurie : « Peasant dues, tithes and trends... ». Ce dernier texte a été remplacé et, surtout, accolé des communications des participants, dans deux forts volumes publiés en 1982, intitulés Prestations paysannes, dîmes, rente foncière et mouvement de la production agricole à l’époque préindustrielle (Paris, Éditions de l’E.H.E.S.S.). On ne comprend pas la préférence accordée au plus ancien. Il est vrai qu’il aurait fallu, dans l’autre cas, démultiplier les citations pour rendre à chacun son dû.
Enfin, à la note 161 du chapitre 5, p.288-289, S. Ciriacono maintient sa considération pour les Faux-semblants d’un démarrage économique..., « nonostante le critiche al vetriolo di E. Le Roy-Ladurie (“ Le Palmarès des pataquès ”, Histoire, Économie et Société, 4 (1985), p.433-438)» : l’affirmation part d’un bon sentiment et je l’en remercie. Mais je n’ai pas besoin d’un acte de foi, car dans l’article susdit, E. Le Roy-Ladurie s’est trompé du tout au tout dans ses vérifications, puis refusa ensuite toute discussion, hélas [1].
Mais ces quelques réserves ne sont rien devant l’incontestable apport du beau travail de S. Ciriacono.
Michel MORINEAU.
 
Ivana PEDERZANI, Venezia e lo « Stado de Terraferma ». Il governo delle comunità nel territorio bergamasco (secc. XV-XVIII ), Milan, Vita e Pensiero, 1992,470 p., Lires 72.000.
 
 
L’ouvrage d’I. Pederzani s’inscrit dans le courant d’intérêt relativement récent accordé à la réalité sociale et économique de la Terre ferme vénitienne à l’époque moderne. Ont ainsi paru depuis peu une histoire de Bergame et une histoire de l’économie de Vicence. Il est bien possible que la vitalité de la petite et moyenne industrie contemporaine, dans cette vaste aire qui va de Venise jusqu’à Milan, en même temps que la fertilité des sols agricoles, poussent les recherches dans une direction qui laisse l’ancienne capitale, Venise, plus à la marge par rapport à une très longue tradition historiographique concentrée sur cette ville. Il est en effet bien évident qu’on ne comprend pas la résistance et le supposé « déclin » de l’état vénitien, si on ne regarde pas ce qui s’est passé dans les plaines et dans les vallées plus solitaires, mais pas pour cela moins vitales, de la République. L’optique de la protoindustrialisation a le mérite d’avoir posé beaucoup d’interrogations sur le développement économique et social de la région, auxquels on est en train de répondre [1].
Mais la recherche d’I. Pederzani ne veut pas forcément s’inscrire dans cette direction, même si ne manquent pas certains éclairages, très bienvenus, sur l’industrie lainière et le travail du fer, développé dans la Val Seriana et la Val de Scalve et déjà florissants dès le XVe siècle au moins. On voit là une continuité frappante dans les fortunes de certaines familles, surtout des Giovanelli dans la Val Seriana — qui accédèrent à la noblesse vénitienne au XVIIe siècle — et de bien d’autres familles de ces vallées, où elles possédaient foulons, teintureries, métiers à tisser, forges, fours, développant ainsi toute une production textile et sidérurgique qui aura marqué pour longtemps l’activité manufacturière du piémont bergamasque. La confirmation de cette continuité était donnée par l’importance que le centre lainier de Gandino gagna au XVIIIe et XIXe siècle, dans le cadre de l’industrie à domicile.
Pourtant, là n’est pas l’objet principal et l’intérêt du livre, qui regarde plutôt ce que ce cadre géographique original signifia, en termes de contrôle administratif et fiscal de ces vallées, par rapport à la ville et à la plaine qui constituaient le territoire de Bergame. Le problème posé par cette délicate province vénitienne, aux confins avec le Milanais, et donc d’une importance stratégique et économique particulière, a aussi été interprété dans le cadre des rapports politiques entre Venise (la Dominante) et la Terre ferme. Vieille question que celle-ci, qui a été, d’un côté, regardée comme l’extension de rapports politiques propres à Venise même, c’est-à-dire l’« aristocratisation », qui frappa beaucoup de villes italiennes (A.Ventura). D’un autre côté, on a souligné (G. Gozzi) la souplesse avec laquelle Venise traita cette zone, comme d’autres provinces lointaines, auxquelles il était nécessaire de laisser de larges marges d’autonomie, tout comme il fallait accepter des stratégies économiques qui ne coïncidaient pas toujours avec celles de la capitale. Dans ce sens, il est à mon avis légitime d’interpréter comme réels les efforts de l’État vénitien pour constituer au XVIe siècle un marché régional et créer des institutions capables de se confronter avec celles que les États européens majeurs développaient à cette époque-là. Mais il est en même temps nécessaire de souligner comment les contradictions, du point de vue des activités économiques autonomes et des forces centrifuges, deviendront de plus en plus fortes au cours du temps.
Ivana Pederzani a donc le mérite d’avoir approfondi ces aspects conflictuels qui touchaient en même temps la capitale et ses villes, et chaque ville et son territoire. Son attention est pourtant concentrée, d’une façon même trop univoque, sur les problèmes de la fiscalité et de la répartition de la charge fiscale entre ville, plaine et vallées. Les conclusions sont sûrement pessimistes en ce qui concerne les capacités de la capitale d’établir un système d’imposition fiscal équilibré et efficace entre ville et contado. Mais par-delà les responsabilités vénitiennes, I.Pederzani met justement l’accent, en accord avec les thèses de D.Sella sur la Lombardie espagnole du XVIIe siècle, sur les égoïsmes et les conflits d’intérêt entre cives et cives extra civitate, entre les gros bourgs ruraux de Romano e Martinengo, dans la plaine riche, et les valligiani. Tous auraient fait l’impossible pour empêcher tout effort de la capitale visant à rationaliser l’appareil administratif et fiscal d’une province qui, de plus en plus, aurait été attirée par Milan, beaucoup plus proche : on se rappellera à ce propos les conclusions, bien éclairantes dans ce contexte, du géographe allemand Walther Christaller. L’analyse d’I. Pederzani de cet échec — on peut le définir ainsi d’après l’auteur, même si les couleurs quelquefois sont un peu trop sombres — est soutenue par une très riche documentation originaire, et par une abondante bibliographie (on aurait pu pourtant renoncer à quelques citations...).
Mais quelques arguments méritent d’être soulignés. Par exemple, le fait que trop souvent les impôts étaient payés au domicile fiscal du contribuable, et pas là où les propriétés existaient ou étaient achetées. Cela voulait dire d’abord que les communes et les bourgs ruraux, de la plaine ou des vallées, se trouvaient dépourvus des ressources fiscales nécessaires. Deuxièmement, les citoyens et surtout les plus riches familles de Bergame profitaient ainsi de l’acquisition de nombreuses propriétés sans s’assujettir au payement des impôts in loco. Le système apparaissait encore plus corrompu et injuste parce que la répartition des taxes (le montant général que la ville de Bergame et les subdivisions de son territoire devaient à Venise était fixé par celle-ci) resta toujours dans les mains de l’élite nobiliaire et des plus riches familles, qui évidemment essayèrent de favoriser leurs membres. L’achat des terres ecclésiastiques par la bourgeoisie et la noblesse bergamasques, aux XVIe - XVIIe siècles, rendit plus grave la situation fiscale, toujours délicate si l’on voulait taxer efficacement les propriétés de l’Église.
Il ne semble donc pas difficile d’en conclure avec Ivana Pederzani que les réformes qui virent le jour dans la Lombardie du XVIIIe siècle, surtout la préparation du cadastre de Marie-Thérèse, vinrent à dévoiler un retard vénitien qui sembla, à la fin, impossible à combler. L’administration vénitienne, non dépourvue d’efficacité à l’époque de la conquête (ou soumission) de Bergame (il a été justement souligné la défense que la République offrit fréquemment aux vallées et aux autres communautés rurales face aux prétentions de la ville)
révéla ses limites insurmontables du côté de la fiscalité, dont il n’est pas nécessaire de souligner la centralité dans la politique des réformes.
Salvatore CIRIACONO.
 
Stuart CARROLL, Noble Power during the French Wars of Religion. The Guise Affinity and the Catholic Cause in Normandy, Cambridge, Cambridge University Press (Cambridge Studies in Early Modern History), 1998,298 p., £ 35.00.
 
 
Ce qui fait l’originalité de ce livre, tiré d’une thèse de 1993 (université de Londres), c’est la mise en évidence du rôle politique des clientèles nobiliaires pendant les guerres de religion, à partir de l’exemple de celle des Guise; c’est aussi le choix d’une province, la Normandie, éloignée des marges orientales auxquelles on associe traditionnellement leur nom.
A l’origine de la position des Guises en Normandie, il y a le mariage, en 1417, d’Antoine de Lorraine, comte de Vaudémont, avec Marie d’Harcourt, d’une grande famille normande; leur arrière-petit-fils, Claude, premier duc de Guise, a hérité du comté d’Aumale et de la baronnie d’Elbeuf. A la mort de ce dernier, en 1550, le quatrième de ses fils, Claude II, reçoit Aumale, devenu duché en 1547, et le sixième, René, la baronnie d’Elbeuf, érigée plus tard en marquisat puis en duché. De beaux mariages consolident cet enracinement normand : celui de ClaudeII, en 1547, avec Louise de Brézé, fille de Diane de Poitiers, apporte en particulier le château d’Anet; celui de François de Guise avec Anne d’Este, en 1549, amène temporairement le comté de Gisors et, partagée avec un agent des Este, l’administration des trois vicomtés de Caen, Bayeux et Falaise. L’union de René d’Elbeuf, en 1554, avec sa parente Louise de Rieux amorce le processus de contrôle d’une partie puis de la totalité du comté d’Harcourt. Enfin, le mariage d’Henri de Guise, en 1570, avec Catherine de Clèves apporte le comté d’Eu. Des acquisitions augmentent ces possessions normandes. S’y ajoutent des bénéfices ecclésiastiques : les principaux sont la prestigieuse abbaye de Fécamp (échue d’abord à Jean, cardinal de Lorraine, puis à son neveu Charles), qui procure des revenus considérables, et celle de Bec (dévolue à Louis, cardinal de Guise puis à son neveu Claude III, chevalier d’Aumale). L’importance et la richesse des branches cadettes, qui ont pu bénéficier de partages favorables en grande partie à cause du pactole assuré par les revenus d’Église, sont une caractéristique du lignage. Une autre est la solidarité qui unit ses membres et qui se traduit par la cohérence de la stratégie familiale, élaborée dans des conseils de famille tenus souvent à Joinville sous l’égide de l’aïeule Antoinette de Bourbon (morte en 1583), « matriarche » respectée. A cause de cette cohésion, sur laquelle insiste justement S. Carroll, on peut admettre qu’il parle des Guise (et non des Lorraine) pour désigner l’ensemble des branches (mais il y a tout de même quelques abus de langage, comme cette affirmation, p. 33 : les Elbeuf sont les plus normands des Guise...). Aux intérêts fonciers s’ajoute le rôle stratégique de la Normandie, dès lors que le secours à apporter à Marie, veuve de Jacques V d’Écosse, puis à sa fille Marie Stuart, devient un objectif récurrent de la politique familiale. Un symbole de la place croissante prise par la province dans la politique des Lorrains est Eu, où le duc de Guise encourage en 1582 la fondation d’un collège jésuite et construit un magnifique château : c’est une base pour les entreprises écossaises et un lien avec la Picardie voisine.
S. Carroll analyse remarquablement la construction, la structure et l’évolution des réseaux qui dépendent des ducs de Guise, d’Aumale et d’Elbeuf en Normandie, composés de clients, fidèles, serviteurs, amis, parents, créanciers et partisans (le mot affinity, cher aux historiens anglais, englobe commodément ces divers aspects); il en décrit avec précision la diversité sociale et géographique. A le lire, on perçoit mieux à quel point un lignage, à la tête de nombreuses possessions foncières et d’affinités multiformes, est une vaste entreprise, nécessitant des conseils spécialisés, des experts juridiques et financiers, des administrateurs, des agents diplomatiques, des réseaux d’information, fournissant aux élites provinciales des débouchés et des espoirs de carrière.
Diriger une entreprise de ce genre procure un immense pouvoir : de nomination, d’intercession, de négociation, sans compter la faculté de rassembler une force armée. Mais c’est aussi une tâche écrasante et délicate, car il faut savoir récompenser les services, apaiser les susceptibilités, satisfaire les revendications, tout en entretenant son crédit auprès du roi. Pendant les guerres civiles, la complexité de la gestion des affinités devient encore plus grande. Les Guise ont en outre une image publique à gérer, celle de défenseurs de la foi catholique, bien que, comme le démontre avec efficacité S. Carroll après Sylvia Shannon et Jean-Marie Constant, il y ait une distance entre cette image et la réalité des comportements des Lorrains. Leur problème majeur est la diminution de faveur dont ils souffrent après 1563; pour rétablir leur position, particulièrement fragile à la fin de la décennie 1570 et au début de la décennie suivante, ils n’hésitent pas à explorer la possibilité d’une alliance de « malcontents » englobant des huguenots, qu’auraient pu faciliter leurs liens de parenté avec Henri de Condé et les Coligny. Malgré les coups subis pendant les guerres civiles, le lignage des Lorrains n’est guère affaibli par l’épreuve : seul le duc d’Aumale, qui refuse de se soumettre à Henri IV, meurt en exil, pensionnaire du roi d’Espagne.
Stuart Carroll décrit avec pertinence la complexité des motivations et des comportements au sein des affinités. Les réseaux de parenté, les liens de sociabilité, les intérêts financiers, les changements d’allégeance, tout cela est excellemment décrit, grâce à une bonne connaissance des archives normandes et parisiennes; il est dommage cependant que les archives de Simancas ne sont pas exploitées, ce qui est fâcheux lorsqu’il s’agit d’évoquer les stratégies politiques des Guise. Des informations précises sont données sur les rapports des Lorrains avec le parlement de Rouen, les élites urbaines, les États provinciaux (en particulier lors de la contestation antifiscale de 1578-1579) et les États généraux de 1576 et 1588. Leur rôle dans les mouvements paysans du pays d’Ouche, à la fin des années 1580, est bien éclairé.
On peut regretter des longueurs dans le rappel de la trame événementielle :
le récit devient plus conventionnel dès que l’auteur s’éloigne de la Normandie ou de la Picardie. La volonté de S. Carroll de réagir contre ce qu’il tient pour une « nouvelle orthodoxie », à savoir l’accent mis sur le rôle de la ferveur religieuse, l’amène à sous-estimer ce facteur, bien qu’il n’omette pas de le mentionner : il a trop tendance à considérer le langage religieux comme l’habillage de motivations politiques. Enfin, malgré le désir souvent affirmé d’apporter une meilleure connaissance de la culture nobiliaire, les mobiles des gentilshommes sont souvent réduits à l’opportunisme et « l’égotisme ».
Ces réserves ne doivent pas dissimuler l’intérêt majeur de l’ouvrage et l’importance de son apport à la connaissance de l’histoire politique et sociale de la Normandie et, plus largement, à celle des Guise pendant les guerres civiles. De nombreuses cartes, des tableaux des revenus des différentes branches du lignage, et, en annexe, l’ébauche d’une prosopographie des affinités étudiées complètent ce beau livre.
Arlette JOUANNA.
 
Stéphane CAPOT, Justice et religion en Languedoc au temps de l’Édit de Nantes. La chambre de l’Édit de Castres (1579-1679), Paris, École des Chartes, 1998, (Mémoires et Documents de l’École des Chartes, 52), 427 p.
 
 
Préfacé par Bernard Barbiche qui salue à juste titre une « étude modèle d’histoire des institutions » (p. 9), l’ouvrage de Stéphane Capot se signale d’emblée par la mobilisation de sources amples, variées, dont les 518 registres de la chambre de l’Édit de Castres constituent le noyau. A quoi ont été ajoutées de nombreuses pièces officielles telles que les correspondances entre le parlement de Toulouse, la chambre de l’Édit et la chancellerie, des papiers de familles puisés dans le cabinet des titres et les minutiers des notaires castrais sans oublier la série TT (Affaires et bien des protestants). Maîtrisant une matière riche et abondante, l’auteur nous donne, divisée en quatre parties de longueur équivalente, la « première monographie scientifique consacrée à une de ces juridictions d’exception » qu’étaient les chambres de l’Édit (préface, p. 9).
La première partie intitulée « Un nouveau rameau de l’arbre de justice » (p. 39) en référence à l’ouvrage de Charles Figon publié l’année de création de la chambre de l’Édit à Castres, est fortement chronologique. En trois chapitres couvrant la période 1560-1695, « la croissance, la dégénérescence et la disparition de l’institution » (p. 41), sont traitées. Les bornes amont et aval excèdent de manière sensible le temps d’existence de la chambre, puisque celle-ci tint sa première séance le 4 août 1579 et la dernière un siècle plus tard, jour pour jour, avant son incorporation au parlement de Toulouse, mais Stéphane Capot ayant choisi de situer l’histoire de la chambre dans le contexte qui l’a conditionnée, traiter des années 1560-1579 et 1679-85 est parfaitement logique. De 1679 à 1685, il ne peut être question que des destinées individuelles de magistrats protestants et de leurs ralliements contraints et douloureux à un pouvoir qui ne souhaite plus connaître ni juges ni sujets réformés.
La période 1560-79 est d’un contenu historique autrement plus lourd, en ce sens qu’elle montre combien la distribution de la justice devient un enjeu de première importance entre les catholiques et les protestants, le souverain et les princes réformés.
Grâce aux textes soigneusement répertoriés par l’auteur, il est aisé de voir que les protestants prennent l’initiative de la création d’une cour de justice statuant en appel sur les causes issues des tribunaux inférieurs. Ils estiment que le parlement de Toulouse ne rend pas une justice sereine; aussi, avec l’appui de Condé, ils créent dès 1568 leur propre cour siégeant à Castres.
D’autres cours de justice d’appel analogues sont mises sur pied à Millau, Montauban et Mazères, dotant le Languedoc protestant d’une armature judiciaire autonome. S. Capot signale l’arrière-plan conjoncturel de ces érections de tribunaux — à savoir la formation des « Provinces-Unies du Midi » mais sans poser un lien explicite entre les deux réalités. Or, il eut été souhaitable d’approfondir ce questionnement et de décider si ces cours de justice n’étaient pas une manifestation tangible de ces fameuses Provinces-Unies méridionales.
En tout cas, lors de l’édit de Beaulieu, mitigé par celui de Poitiers l’année suivante (1577), le pouvoir royal doit admettre le principe de tribunaux d’appel peuplés de magistrats catholiques et réformés. La mixité confessionnelle apparaît comme une prise en compte de la diversité religieuse du sud du royaume, et une réplique aux initiatives unilatérales des protestants, obligés d’abandonner leurs tribunaux, sauf à persister dans une attitude qui serait ouvertement sécessionniste.
Entre la décision de créer une chambre mi-partie et sa réalité, deux ans s’écoulèrent, émaillés de transactions entre le souverain, Catherine de Médicis, le gouverneur de Languedoc, Henry de Montmorency-Damville, le roi de Navarre, le consulat de Castres, et les parlementaires de Toulouse afin de trouver une ville où installer la chambre de l’Édit et décider de sa composition.
Enfin, en août 1579, la chambre se réunit à Castres. Elle y tint la majorité absolue de ses séances et y demeura près de 85ans, même si les traverses de la guerre, la peste, les rivalités politico-religieuses obligèrent les magistrats à siéger dans six autres villes du Languedoc (carte p. 103). Cette errance est la manifestation la plus spectaculaire d’une existence souvent cahotique rapportée ici au jour le jour. Ainsi, le risque du finalisme est évité, tout en signalant la conflictualité nouée autour de la chambre de l’Édit.
Elle est de deux types, interne à la compagnie ou liée aux tensions entre le pouvoir royal et les protestants auxquelles des magistrats catholiques peuvent contribuer. La rivalité interne est principalement le fait des parlementaires toulousains envoyés à Castres. La Cour dépêche chaque année des magistrats ardents à défendre leur religion, peu portés au compromis et plutôt animés d’un esprit de conquête, si ce n’est de croisade. Les préséances deviennent alors un enjeu primordial, puisqu’elles décident de la présidence de la cour et deux lectures du règlement du siège s’opposent. Les conseillers protestants veulent que la préséance échoie au plus ancien membre reçu devant la cour, ce qui leur assurerait automatiquement la présidence, puisque les catholiques ne viennent siéger que pour un an; ceux-ci revendiquent la préséance au motif que la chambre est une émanation du parlement de Toulouse et que les parlementaires ont de ce fait un rang supérieur aux conseillers réformés.
A cette pomme de discorde s’ajoute l’opposition du pouvoir royal, de plus en plus vive à partir de 1629. Cette année-là, pour la première fois depuis l’édit de Nantes qui avait conforté l’institution, le garde des sceaux Marillac annonce la suppression de la chambre. La mesure est rapportée sine die peu après, mais la décision a fragilisé la chambre, et en dépit de la loyauté sans faille des conseillers protestants, son existence est soumise au bon vouloir du Prince.
Sous Louis XIII et Richelieu, la chambre est mobilisée afin de faire accepter aux communautés protestantes la mixité des consulats (1631), puis celle des corps de régents chargés des collèges (1633). Sans obtenir de contre-partie. Confrontés à des conflits habilement placés sur le terrain de la compétence, ou victimes de mesures vexatoires, les conseillers sont constamment sur la défensive et affaiblis. Au point que le transfert de la chambre de Castres à Catelnaudary, ville très catholique, est l’indice d’un étiolement d’une juridiction dont le pouvoir dénonce l’inutilité, au motif de la disparition de la conflictualité confessionnelle dans le pays.
Pourtant, la chambre avait pris sa place dans l’appareil judiciaire du sud du royaume. Sa compétence, définie dès ses origines, était large puisqu’elle peut connaître en première instance et en appel de toutes les affaires civiles et criminelles où des protestants sont impliqués. Juridiction d’ordinaire par la nature du contentieux, elle est une juridiction d’exception par les personnes qui la saisissent. Toutefois, cet ample champ de compétences fut peu à peu réduit, surtout après 1631. Outre le contentieux fiscal écarté dès ses débuts, la chambre perdit tout droit de regard sur les matières bénéficiales ou les dîmes.
Le principe fut de laisser la chambre apprécier le domaine de ses compétences ce qui revenait à placer en concurrence les interprétations des conseillers catholiques et réformés. Les magistrats réussirent à dégager un terrain d’entente jusqu’en 1630. Ensuite, la juridiction eut à souffrir tant des attaques de plus en plus vives du parlement de Toulouse, jamais résigné à l’existence de ce tribunal, que des décisions multipliées des commissaires de l’Édit chargés de surveiller les modalités d’application de l’édit de Nantes. Leurs interventions en ce domaine révélaient une faille importante dans le dispositif judiciaire de la Chambre et l’affaiblissaient.
Une seconde disposition pouvait retentir négativement sur la chambre, en retardant la constitution de cet esprit de corps vital à la vigueur et à l’identité d’une compagnie. Il s’agit du statut des magistrats. Au long de pages très détaillées, l’auteur analyse les personnels de l’institution, leurs modes de recrutement, leurs rémunérations. Deux aspects concernant les magistrats sont à souligner. Les conseillers réformés initialement pourvus sans verser de finance, doivent, selon l’assemblée de Châtellerault, résigner leurs charges gratis en faveur de celui désigné par le synode provincial. Le principe électif, fondamental dans le système presbytéro-synodal, était préféré. Dans la pratique, dès le début du XVIIe siècle, les charges devinrent patrimoniales, et leur valeur fut supérieure à des charges équivalentes en raison de l’étroitesse du marché des offices accessible aux protestants.
Entre les conseillers réformés attachés à Castres et les conseillers catholiques issus par délégation du parlement de Toulouse pour un an maximum, la perception de la cour était sensiblement différente. Cependant, la chambre a fonctionné de manière globalement satisfaisante. Son activité impossible à évaluer au procès près en raison de l’immensité de la documentation a été appréciée de manière pertinente par Stéphane Capot. En résulte la perception d’une chambre qui s’est vite imposée comme l’instance d’appel sollicitée par les réformés.
Dans 99 % des affaires, le tribunal prononce un arrêt qui éteint le contentieux. Les arrêts de partage, de l’ordre de 1 %, ont une importance sans rapport avec leur quantité. Ils concernent des procès qui mettent en jeu les droits et les obligations de la communuté protestante et deviennent autant de pierres d’achoppement entre les magistrats des deux confessions. Les appartenances religieuses imposent les choix professionnels et nul magistrat ne peut déroger à cette interaction sous peine de sanctions de la part de ses pairs. Le parlement de Toulouse surveille les faits et gestes de ses membres envoyés à Castres, les conseillers réformés admettent l’ascendant de l’un des leurs et épousent ses choix. Les solidarités confessionnelles priment sur toute autre considération et parasitent alors la distribution de la justice.
La quatrième et dernière partie de l’étude brosse le portrait collectif des 64 conseillers, dont 9 catholiques, qui siégèrent régulièrement à Castres. La patrimonialisation de l’office est précisée; le rapport entre les familles qui conservent une charge durant trois à quatre générations, tels les de Lacger ou de Scorbiac, et les conseillers solitaires est établi; les parcours de formation et professionnels brossés, ainsi que les alliances matrimoniales et la composition des fortunes. De façon générale, les conseillers réformés n’offrent guère de traits spécifiques par rapport à des conseillers catholiques. Même loyalisme politique qui les conduit à rester à distance des entreprises d’Henri de Rohan; des intérêts culturels voisins, saisissables grâce aux procès-verbaux de l’académie de Castres. La seule différence était religieuse et ce truisme vaut d’être souligné tant la distinction ne cesse d’être accusée au cours du XVIIe siècle. Le tribunal n’échappe pas au processus de confessionnalisation qui s’empare de la société française et se cristallise ici dans les arrêts de partage, traductions des positions inconciliables des conseillers catholiques et protestants.
L’ouvrage, enrichi d’un large choix de pièces justificatives, d’un dictionnaire biographique des conseillers, de tableaux généalogiques et d’index, est une belle monographie, à peine entachée de quelques fautes syntaxiques ou orthographiques (p. 101,148,171,203,275,308). En outre, grâce à ses apports documentaires, cette thèse permet d’envisager d’autres angles d’approche, de poser d’autres hypothèses, ce qui est à mettre au crédit d’une étude solide dont il est à souhaiter que les conclusions puissent être confrontées aux cas des chambres de l’Édit de Grenoble et de Nérac.
Michel CASSAN.
 
Michel GRANDJEAN et Bernard ROUSSEL (dir.), Coexister dans l’intolérance : l’Édit de Nantes (1598), Genève, Labor et Fides, 1998,544 p.
 
 
Parmi les nombreuses publications qui ont entouré la célébration du quatrième centenaire de l’Édit de Nantes, cet ouvrage, composé de 28 contributions, est le plus original et novateur. L’esprit de ce livre est donné par M. Grandjean qui constate : « S’il est un concept que l’amalgame collectif associe volontiers à l’édit de Nantes, c’est bien celui de la tolérance. [...] Or, rien n’autorise à lire son édit comme un texte fondateur de la tolérance religieuse. [...] Les analyses recueillies dans ce volume montrent que l’édit de Nantes est l’aboutissement d’un long processus social, politique, culturel et religieux, et qu’il énonce des règles pragmatiques non pas de tolérance mais de maîtrise de l’intolérance religieuse par le politique ».
Les contributions sont regroupées autour de six principaux thèmes : la date de l’Édit, autour de l’Édit, les négociateurs, la réception, les interprétations et l’Europe des paix religieuses. En premier lieu, J.-L. Bourgeon démontre définitivement, en s’appuyant sur une étude de P.-E. Vigneaux de 1909, que la date à retenir est celle du 30avril 1598, jour de l’Ascension, preuve de la foi du roi. La date du 13 avril correspond à l’entrée d’Henri IV à Nantes.
Sur le thème « Autour de l’édit », Philip Benedict enquête sur la célébration du culte réformé entre 1562 et 1598 qu’il replace dans la cadre de la politique d’Henri IV à l’égard des protestants : il confirme ainsi que l’édit de Nantes « fut d’abord et surtout le dernier acte d’un long et difficile processus de négociation politique s’étendant de 1562 à 1598, dont l’objectif était de définir les termes d’une coexistence stable des deux groupes confessionnels qui se partageaient la France ». Marianne Carbonnier-Burkard analyse les préambules des édits de pacification qui mettent fin à des périodes de guerres de religion et qui cherchent à instauter la paix et à aménager des formes de coexistence religieuse. Étudiant l’arrière-plan politique de l’édit de Nantes, Mario Turchetti note que « nous devons prendre garde à ne pas étudier l’édit de Nantes comme l’édit que Louis XIV va révoquer au siècle suivant ». Béatrice Nicollier montre que grâce à la paix de Vervins, Henri IV eut les moyens de faire appliquer l’édit de Nantes, sans que catholiques et protestants ne puissent chercher de l’aide à l’extérieur.
Parmi les négociateurs, deux sont plus particulièrement étudiés. R. Descimon présente Pierre Forget de Fresne, le secrétaire d’État qui signa l’Édit. Philippe Duplessis-Mornay fait l’objet de trois contributions. Hugues Daussy s’intéresse au rôle du gouverneur de Saumur dans les négociations qui ont précédé l’édit de Nantes, montrant qu’il « a su exploiter la position extrêmement favorable que lui conféraient ses excellentes relations avec les réformés comme avec le roi ». Nicolas Fornerod cherche à préciser la façon dont ce négociateur interprète l’édit de Nantes dans les années qui suivent sa promulgation. Olivier Fatio rappelle que Duplessis-Mornay, à travers son ouvrage De la Vérité de la Religion Chrétienne, est aussi un théologien.
Différentes contributions s’intéressent à la réception de l’édit. Gabriel Audisio montre comment le Parlement de Provence, à Aix, a tenté pendant deux ans de s’opposer à l’enregistrement puis à la publication de l’édit, et il n’est pas le seul. Marc Venard met en évidence que l’Église catholique est la principale bénéficiaire de l’édit de Nantes, qui rétablit le culte catholique dans tout le royaume. Les visites pastorales, de nouveau possibles dans la France du Sud grâce au retour de la paix, permettent de « mesurer le rapport de forces entre les deux confessions : rapport de force numérique, mais surtout rapport de force sociale ». Raymond A. Mentzer étudie la chambre de justice du Languedoc installée à Castres et relève la grande méfiance, si ce n’est l’hostilité, des juges catholiques; au contraire, les juges protestants font preuve de plus d’enthousiasme et forment « un groupe très cohérent, cimenté par des liens de sang, de mariages et de profession ». Enfin, Alain Tallon et Bertrand Haan s’intéressent aux réactions de la papauté. Le premier montre comment le Saint-Siège refuse constamment le principe de toute tolérance et adopte une attitude ambiguë face aux édits de pacification, cherchant « à se servir des clauses des édits favorables aux catholiques ». Le second insiste sur le fait que le pape abandonne progressivement le rôle d’arbitre des conflits religieux en France et contribue ainsi à renforcer l’autorité royale.
Comment interpréter l’édit ? Hubert Bost cherche à montrer la façon dont Élie Benoist a voulu prouver l’utilité, la justice et l’irrévocabilité de l’édit. Guy Bedouelle s’interroge sur les interprétations de l’édit par les catholiques français au XIXe siècle, et Patrick Harismendy, par les historiens protestants. Enfin Bernard Cottret se demande « pourquoi l’édit de Nantes a-t-il réussi ?» Selon lui, il aurait réussi deux fois : en confirmant la paix civile et en programmant à terme l’extinction de la minorité réformée et son intégration dans un catholicisme d’État.
Dans la dernière partie, l’Europe des paix religieuses, l’Édit de Nantes est replacé dans un contexte européen trop souvent négligé. Olivier Christin démontre que de nombreux pays ont fait l’expérience de cette coexistence confessionnelle. Il souligne que ces paix « inspirées et appliquées par le pouvoir séculier, souvent malgré ou contre l’avis des théologiens et des ministres des Églises rivales, constituent par conséquent non seulement une étape décisive dans les relations entre confessions dans la deuxième moitié du XVIe siècle et dans la formation de la carte confessionnelle quasi définitive de l’Europe, mais aussi une épreuve pour certains États et certaines autorités temporelles, obligés de redéfinir les rapports du politique et du religieux ». Claire Gantet insiste sur la paix religieuse de Westphalie, la paix la plus louée. En prenant l’exemple de l’Allemagne du Sud, elle démontre que les célébrations de cette paix sont nombreuses; mais c’est un phénomène surtout urbain et confessionnel, les plus importantes manifestations ayant lieu dans les villes luthériennes.
En complément des études générales publiées notamment par Bernard Cottret et Janine Garrisson, cet ouvrage s’avère essentiel par la qualité des contributions et surtout par les nombreuses pistes de recherche proposées.
Didier BOISSON.
 
Jean-François DUBOST, Peter SAHLINS, Et si on faisait payer les étrangers ? LouisXIV, les immigrés et quelques autres, Paris, Flammarion, 1999,475 p., 149 F.
 
 
Un titre et un sous-titre maladroits pour un livre écrit à deux voix, quelquefois trop prolixes, mais dont l’idée initiale ne manque pas d’intérêt. Il s’agit d’interroger les enseignements et les significations de la taxe de 1697 que Louis XIV et son administration veulent prélever sur les étrangers du royaume. En dépit d’une construction un peu déséquilibrée l’ouvrage propose un certain nombre de pistes de lecture, qui inscrivent cette mesure dans un ensemble plus vaste, tout en soulignant son aspect particulier et ses prolongements. Le premier objet, juridique, porte sur le statut des étrangers, car non seulement les dispositions de la déclaration confirment les privilèges pour les familles naturalisées depuis 1600 ou pour celles assujetties aux taxes antérieures, mais elles prévoient pour ceux qui acquitteront l’impôt la suppression du droit d’aubaine. Ce droit, qui n’est pas qu’une survivance féodale, se trouve alors redéfini. Les variations de son application selon les lois coutumières et les nombreuses exemptions qu’il connaissait tendent alors à disparaître devant le contenu de la décision de 1697. Il s’agit dès lors, « en radicalisant les incapacités frappant les étrangers » (p.94) d’affirmer une volonté absolutiste qui refuse les particularismes, de mieux distinguer ce qui est français de ce qui ne l’est pas (les immigrés nés hors de France mais y vivant en 1697 et les héritiers nés en France d’étrangers venus dans le royaume entre 1660 et 1697) et, en traçant plus vigoureusement les limites géographiques et stratégiques des frontières, de participer à l’invention du territoire national.
Cette approche de la déclaration ouvre alors à une lecture politique du document où les enjeux entre les intérêts du souverain et des particuliers s’opposent une fois encore. Résistance des forains et des administrations provinciales, blocages et négociations avec, au bout du compte, modérations de l’imposition voire exemptions accordées différemment selon les provinces ou l’année. Période faste en projets de ce genre (la capitation date de 1695), la fin difficile de la guerre de la Ligue d’Augsbourg favorise cette décision fiscale et permet à l’historien d’observer le fonctionnement du système fiscofinancier et de mesurer ses limites. Affermée, la taxe entre 1697 et 1707 rapporta beaucoup moins que prévu. L’État, qui brade le traité, comme les fermiers, firent une bien piètre affaire sur le dos d’un pays appauvri par les conflits successifs. Sans pouvoir précisément chiffrer le montant des rentrées réelles (autour de 600000 lt.), il reste en tout cas très en-deçà des recettes initialement escomptées (peut-être 10 M de livres !). A partir de là se profile alors une lecture économique et sociale de la décision de 1697, puisque les quelques 8000 étrangers imposés pendant cette décennie déclinent leur identité professionnelle, géographique, familiale. Les multiples croisements de ces données, soutenus par une cartographie serrée et abondante, permettent de distinguer l’intensité des types de migrations (micro-migrations frontalières et grands déplacements), de mesurer les différences des flux en un siècle. Le vieux courant italien toujours présent est cependant peu à peu supplanté par l’apport des Provinces-Unies, des pays rhénans entraînant ces populations étrangères vers Metz, Paris ou le Sud. Contrairement aux années 1580/1600, les mouvements sont désormais beaucoup plus disparates, avec une immigration italienne plus pauvre, l’arrivée de riches étrangers en provenance de l’Europe du Nord-Ouest, mais aussi de cohortes misérables venues des Pays-Bas espagnols ou de la principauté de Liège. La société migrante qui se dessine alors se trouve décalée par rapport aux structures sociales de la France : peu de paysans, beaucoup d’artisans, de marchands — parfois très cossus, des manufacturiers et des marins. Leur implantation géographique propose à son tour la confirmation du schéma (?) braudelien d’une France non plus duale mais « tripartite » avec une partie occidentale peu touchée par le phénomène, un bassin parisien très attractif et « des » zones orientales sensibles au mouvement elles aussi.
Mais les auteurs ont-ils tiré toutes les conclusions de cette observation ?
Enfin, le livre esquisse puis confirme une lecture culturelle trop rapidement traitée. La décision de 1697 n’est pas une mesure xénophobe, même si le statut des étrangers se trouve construit sur de nouvelles bases et si l’esprit de la mesure a pu choquer nombre de contemporains plutôt bien disposés à l’endroit d’un cosmopolitisme limité (p. 373 et sq.) en dépit d’un contexte peu favorable.
Pourtant à ce sujet, l’ultime chapitre (L’étranger sous le regard des Lumières)
reste très en-deçà de ce que l’on croyait y trouver. Certes, les auteurs savent parfaitement exposer les limites informatives du document fondamental, et ils ne sont pas dupes de leur dépendance à l’endroit des contingences politiques, et plus encore, à l’égard du truchement des commis et de leur état d’esprit devant ces populations. Cette distance lucide nous vaut de bonnes analyses de méthode (chapitres V et VI) et des comparaisons bienvenues avec d’autres sources relatives aux étrangers. Pour autant, et en dépit d’une résonnance très actuelle, la démonstration aurait été largement aussi efficace si elle avait bénéficié de développements plus resserrés et d’une écriture un peu plus nerveuse.
Alain CABANTOUS.
 
Pierre-Yves BEAUREPAIRE, L’autre et le frère. L’étranger et la franc-maçonnerie en France au XVIIIe siècle, Paris, H. Champion (« Les XVIIIe siècles »), 1998, 868 p., 680 F.
 
 
La publication de cette thèse arrive à un moment où chacun peut constater un regain d’intérêt concernant à la fois les études maçonniques et la question de l’intégration des étrangers. Dans ce contexte, cette recherche, qui assure en quelque sorte le lien entre ces deux préoccupations, s’est assignée pour mission d’aborder la question complexe de la relation entretenue entre les loges maçonniques, espace de socialisation et de rencontre des hommes qui fut, quantitativement parlant, l’un des plus largement investis avant la Révolution, et l’étranger, cet « autre » qui apparaît le plus souvent à la fin du XVIIIe siècle sous les traits du Frère né hors de France, de celui qui appartient, dans un royaume ignorant le régime de tolérance, à une minorité religieuse ou encore de celui dont le statut social jugé insuffisant soulève le soupçon de la part de la sanior pars.
Le premier mérite de cette thèse est donc bien de combler un vide majeur, la réflexion de P.-Y. Beaurepaire, élaborée à partir d’un observatoire maçonnique dépassant largement les contours du royaume, éclairant d’un jour nouveau la réalité des pratiques sociales et des comportements culturels qui se développent au XVIIIe siècle face à la question du cosmopolitisme. Dans un beau volume de plus de 700 pages utilement complété par une bibliographie qui préfère justement la contextualisation du fait maçonnique à la « maçonnologie » stricto sensu, l’auteur a choisi d’articuler sa démarche autour d’un plan thématique ordonné en quatre parties rendant son argumentation plus convaincante. La première partie de l’ouvrage révèle, avec une grande précision, les maillages tissés par les réseaux de correspondance des loges, la diversité des actes de solidarité, puis les politiques mises en place par les obédiences européennes pour assurer le rayonnement de l’Art royal mais également leur hégémonie. On a là proposées, en quelque sorte, les arcanes du projet maçonnique. Puis, les deux parties suivantes, à travers la présentation des comportements des différents groupes d’étrangers présents dans les temples français (on soulignera la présence d’un utile fichier nominatif rassemblant les données concernant ceux-ci) puis la description des situations dans quatre orients stratégiquement choisis en raison de leur position de carrefour (Strasbourg, Marseille, Paris, Lyon...) et de l’importance de la vie maçonnique développée en leur sein, mettent en perspective, par le biais d’une analyse des comportements individuels et collectifs, la manière dont les acteurs se réapproprient et concrétisent le projet originel. Des faits décrits découle le dernier volet de la thèse, dans lequel sont rassemblées les conclusions principales de l’auteur. Celles-ci mettent en avant, à côté du caractère novateur incontestable que revêt l’espace maçonnique dans l’Europe du XVIIIe siècle, le fait que celui-ci a pour limite à son projet les bornes culturelles posées par une société d’Ancien Régime dont la maçonnerie reflète les tendances profondes.
La richesse de cette thèse est évidente et on se contentera ici de souligner les cinq points qui méritent une attention particulière en raison de leur apport pour l’histoire culturelle du XVIIIe siècle. Le premier est inhérent à la pertinence du positionnement historiographique dans lequel l’auteur réussit à insérer à la fois son travail et sa démarche méthodologique. Inscrivant sa recherche dans la perspective des travaux actuels portant sur l’analyse des processus d’intégration et de représentation de l’étranger (on pense ici aux travaux de Jean-François Dubost, de Sophie Wahnich ou de Marc Bélissa), le mérite premier du travail de Pierre-Yves Beaurepaire réside en effet dans sa capacité à confronter avec succès le discours des Frères et les pratiques des loges. L’efficacité de la démarche, qui met en valeur les multiples contradictions apparues entre le projet revendiqué et les comportements quotidiens, est d’autant plus grande que les analyses sont servies par une sélection d’exemples individuels ou collectifs ad hoc permettant en outre de réévaluer le rôle de nombreuses figures de la maçonnerie souvent peu ou mal connues (on citera notamment celle de Pierre de Guénet) mais dont le rôle d’intermédiaires culturels émerge véritablement.
Le second apport est indiscutablement le dépassement salvateur des perspectives gallocentristes, en raison de l’inscription presque naturelle de la recherche dans le cadre conceptuel des problématiques concernant la question du façonnement et des limites d’une culture cosmopolitique dans l’Europe des Lumières. Il ressort du tableau dressé à la lueur de l’observatoire maçonnique tout à la fois une meilleure compréhension d’ensemble des enjeux de pouvoir fort complexes qui minent la galaxie maçonnique, et une meilleure connaissance de la géographie des aires maçonniques, des sphères d’influence obédientelles et des points de confrontation. Dans cette perspective, on soulignera l’intérêt des éclairages concernant la Scandinavie, qui fut non seulement un espace stratégique diplomatique au XVIIIe siècle, mais aussi un véritable creuset d’influences et de confrontations dont les enjeux sont réfractés avec force par les sources maçonniques. Troisièmement, l’approche positiviste, qui ne sombre toutefois pas dans les excès qui guettent actuellement une histoire de la francmaçonnerie honteuse à l’excès des concessions faites jadis au « romantisme » ou au traitement de sujets passionnels, permet de remettre en cause certaines idées communément admises s’agissant des apports ou des influences liées à la présence des étrangers sur les colonnes des temples français. On soulignera ainsi l’apport des mises au point faites par l’auteur concernant les liens réels entre la franc-maçonnerie française et le monde britannique dans la première partie du siècle de la Philosophie. Réduisant la thèse, tenace, de l’influence anglaise sur la franc-maçonnerie française à sa juste place, l’auteur met en évidence l’importance de la communauté irlandaise dans les loges, fait majeur qui, corrélé aux constats faits actuellement à travers d’autres prismes, aura peut-être à terme pour effet que l’on fouille plus en profondeur le sort de cette communauté dans le royaume. Quatrièmement, l’auteur, en entreprenant de confronter le projet de construction du Temple et les attitudes apparues dans les orients, révèle avec force, c’est-à-dire en considérant l’ensemble des situations et des acteurs, ce qu’il convient d’appeler « le paradoxe de la maçonnerie ». L’un des mérites de cette étude est en effet de soumettre sa problématique au crible d’une grille de lecture prenant en compte l’ensemble des éléments sociaux et culturels dans leur diversité. Noirs et sang-mêlé, musulmans et protestants, francs-maçons coloniaux aux tendances élitaires et maçons de « modeste extraction », aucun groupe n’est véritablement laissé de côté... et la difficulté à pratiquer l’égalité mythique émerge avec plus de force. Pour finir, et ce n’est sans doute pas là l’un des moindres apports, en insistant sur les limites apportées à l’accueil de l’autre dans les loges du XVIIIe siècle, l’étude propose un véritable axe de réflexion pour un développement novateur concernant la connaissance du socle sur lequel put se développer le nationalisme au XIXe siècle. En effet, parmi les nombreuses contradictions auxquelles la francmaçonnerie fut confrontée au XVIIIe siècle, émergent avec prégnance les déchirements liés à la difficulté de concilier le traditionnel amour du pays prêté aux maçons, et bien matérialisé par le légalisme sincère dont firent preuve nombre de loges envers le pouvoir en place, et les nécessités du projet universaliste. A l’aune de cette étude, on comprend ainsi mieux pourquoi les loges maçonniques écouteront bien souvent les sirènes du nationalisme tout au long du XIXe siècle et c’est bien là l’un des principaux mérites de cet ouvrage qui, plus qu’un livre sur la franc-maçonnerie, constitue une étude globale occupant une place de choix parmi les travaux récents concernant l’histoire sociale et culturelle de l’Europe au XVIIIe siècle.
Éric SAUNIER.
 
Françoise WAQUET, Le latin ou l’empire d’un signe, XVIe - XXe siècle, Paris, Albin Michel, 1998 (« L’Évolution de l’Humanité »), 420 p., 150 F.
 
 
Constatant que le latin, après le triomphe des langues vernaculaires, est resté très présent en Europe du XVIe au XXe siècle, au point d’apparaître, aux yeux de Joseph de Maistre, comme le « signe européen », Françoise Waquet a entrepris d’écrire l’histoire de cette présence, retraçant, sur la longue période, les usages littéraires, pédagogiques, sociaux du latin comme langue, comme compétence, comme signe.
Dans l’Europe moderne, le latin règne sur trois bastions : l’école, l’Église et la République des Lettres. Pour l’école, Françoise Waquet distingue une époque de « monopole » ( XVIe - XVIIIe siècle), où l’apprentissage de la lecture comme les cours des collèges de plein exercice se font en latin, et une période de « royauté » où l’enseignement est donné en français mais où le latin reste la matière dominante, représentant encore 40% des horaires du secondaire à la fin du XIXe siècle. L’introduction, en 1902, d’une filière moderne sans latin ébranle cette domination mais ne la menace pas sérieusement, tant l’inégalité est patente entre les deux filières. Dans les années 1950, toutefois, les effectifs classiques diminuent et une agrégation de lettres modernes est créée en 1959.
La véritable rupture a lieu lorsqu’Edgar Faure supprime le latin en 6e en 1968.
S’ouvre alors une période de déclin rapide où le latin n’est plus qu’une option, de faible poids au baccalauréat et donc négligée.
Cette chronologie française se retrouve à l’échelle européenne avec quelques variantes locales, comme en Russie où les bolcheviks suppriment l’enseignement du latin en 1917. Malgré des approches pédagogiques différentes, le latin fonde une culture commune alimentée par les mêmes manuels et reposant sur les mêmes textes canoniques, supports d’analyses grammaticales et de leçons morales.
Langue de l’école, le latin fut surtout la langue de l’Église. Face à la pression protestante, le concile de Trente réaffirma fortement son rôle comme unique langue liturgique et s’opposa aux traductions de la Bible en langues vernaculaires. Le latin permettait d’assurer le contrôle de l’Église sur les fidèles et de marquer la séparation entre clercs et laïcs. Sa justification s’ancra surtout dans l’assimilation du vernaculaire et de l’hérésie, avant que Chateaubriand ou de Maistre élaborent de véritables apologies du latin comme langue sainte, fondées sur son universalité et son mystère. Les voix favorables au recours au vernaculaire ne furent guère entendues, jusqu’à l’évolution pastorale de la liturgie, qui aboutit au tournant de Vatican II.
A ce tableau déjà connu, Françoise Waquet apporte d’utiles nuances : elle évoque les expériences jansénistes comme celles de Pierre Brayer qui, à Metz, administrait l’extrême-onction en français, ou les débats animés par les missionnaires jésuites confrontés à l’impossibilité de faire apprendre (et surtout prononcer) le latin aux Chinois. Surtout, elle souligne que l’Église protestante « ne fut pas un monde sans latin », comme en témoignent les nombreuses Bibles protestantes en latin et l’importance de celui-ci dans la formation des pasteurs. Calvin lui-même écrivit en latin la première version de son Institutio religionis christianae.
Enfin, à côté d’usages diplomatiques ou administratifs, le latin fut la langue du savoir. Certes, la part statistique de l’édition latine diminua dès le XVIe et surtout à partir du milieu du XVIIe siècle. Pourtant, dans les domaines scientifique et théologique, le latin garda un rôle essentiel, vecteur d’une communication internationale, et permettant parfois le succès d’un ouvrage comme dans le cas de La Cité du soleil de Campanella, dont l’édition italienne était passée inaperçue et dont la traduction latine fut largement diffusée.
Surtout, le latin ne fut pas nécessairement du côté de la tradition. Si Descartes publia le Discours de la méthode en français, il n’abandonna pas pour autant la langue latine et, au XVIIIe siècle, toute la réorganisation de la botanique moderne par Linné se fit en latin. Si bien qu’on pouvait lire dans l’Encyclopédie que le latin était la « langue commune de tous les savants de l’Europe ».
Alors même que depuis le Moyen-Age le latin était une langue morte, irrémédiablement vaincue par l’essor des langues vernaculaires, il continua donc à jouer un rôle religieux, culturel, intellectuel dans toute l’Europe. Mais quelles étaient les compétences linguistiques réelles de ceux qui apprenaient le latin ? Quelles attitudes adoptaient ceux qui, sans le comprendre, y étaient confrontés, en particulier à l’église ? S’appuyant sur les rares études disponibles et sur quelques témoignages, Françoise Waquet montre que le latin des doctes fut rarement d’une grande qualité littéraire et que les fortes doses de latin imposées aux potaches ne les transformaient pas toujours en latinistes distingués. Elle relève aussi les multiples appropriations que les moins savants faisaient d’une langue, qui leur était inintelligible mais qu’ils savaient rendre familière par assimilation aux sonorités de leur langue maternelle. Ainsi, en Bretagne, le latin devenait le « breton du dimanche » et Pierre Jakez Hélias chantait avec ardeur le Kirie eleison, dans lequel il entendait, non sans étonnement, Kirri eleiz’so (il y a des tas de charrettes).
Dès lors que le latin n’a plus guère d’utilité professionnelle et que l’accès à la culture latine se fait par le biais des innombrables traductions, à quoi sert le latin ? Pourquoi continue-t-on à l’apprendre et à l’utiliser ? Dans une troisième partie particulièrement stimulante, Françoise Waquet décline les multiples usages et fonctions du latin. Le copieux dossier des débats pédagogiques autour du latin est particulièrement intéressant, car il montre que de génération en génération, les mêmes arguments ont été repris au sein d’une rhétorique très tôt rodée et dont l’efficacité est indéniable. Dès la fin du XVIIIe siècle, l’apprentissage du latin ne vise guère une compétence linguistique mais repose sur la croyance dans les vertus pédagogiques et morales du latin.
Celui-ci est réputé tout à la fois inculquer la discipline scolaire, développer la rigueur et l’agilité intellectuelle, former le goût, constituer la meilleure initiation à l’apprentissage du français et ouvrir à l’universel. Qu’importe si les enquêtes sociologiques ou pédagogiques ne démontrent rien de tel, on est ici dans le domaine de la croyance sociale. L’importance du latin peut bien être dénoncée par des pédagogues modernistes comme Abraham Flexner, sa force vient de ce qu’il appartient, comme le dit Gramsci, à une « tradition culturelle et scolaire » et qu’il est étudié comme « élément d’un programme scolaire idéal », celui hérité de l’humanisme.
Ce paradoxe d’une langue inutile inscrite dans une tradition explique le rôle de distinction joué par le latin. Il s’agit moins de le savoir que de l’avoir appris, et une barrière sépare ceux qui l’ont étudié des autres. La connaissance du latin, même très imparfaite, le sourire d’intelligence esquissé à l’écoute d’une citation latine, fonctionnent comme signe de l’appartenance à une élite.
Alors même que le latin avait été associé au XVIIe siècle à un pédantisme que les mondains raillaient, le passage de l’aristocratie par les collèges au XVIIIe siècle fit du latin un élément de l’éducation noble. Il reste un critère de l’éducation de l’élite, un « mot de passe » selon Valéry, auquel sont particulièrement attachées les fractions les plus menacées des classes dirigeantes, comme la gentry désargentée de l’Angleterre victorienne. De cette éducation, garante de l’ordre social et masculin, le peuple et, longtemps, les femmes étaient exclues. Si la petitebourgeoisie aspirait en général à faire apprendre le latin à ses enfants, certaines familles populaires reproduisaient le discours des classes supérieures et renonçaient à faire étudier le latin à de brillants élèves, persuadées qu’il ne leur serait d’aucun usage, et leur fermaient par là l’accès aux études supérieures.
Signe de distinction et critère de sélection, investi par l’élite d’une croyance sociale à laquelle tous adhéraient, le latin formait un bel instrument de violence symbolique dont Françoise Waquet cite de remarquables exemples.
Mais les usages du latin sont plus variés. Langue du pouvoir, il permet d’exercer des effets d’autorité sur ceux qui ne le savent pas; langue mystérieuse, il permet de dire ce qui devrait rester caché ou qui ne peut se dire en langue vulgaire, devenant ainsi la langue des choses interdites ou licencieuses, en particulier en matière sexuelle. Enfin, le latin, tout à la fois norme grammaticale, réservoir de vocabulaire et étalon stable de mesure des langues, reste paré d’un parfum de nostalgie et d’un air d’universel qui en ont fait un des espoirs de la lutte contre le babélisme moderne.
Creusant le paradoxe d’une langue morte qui reste pendant quatre siècles au cœur de la culture européenne, truffé d’exemples souvent savoureux, variant les angles d’approche, le livre de Françoise Waquet est une belle leçon d’histoire culturelle. Aujourd’hui que le déclin du latin scolaire, liturgique ou savant, semble consommé, ce livre suscite aussi une réflexion bienvenue sur les enjeux sociaux, parfois masqués, des traditions culturelles et des débats pédagogiques.
Antoine LILTI.
 
Roland MORTIER éd., Visualisation. Concepts et symboles du Dix-huitième Siècle Européen, Berlin Verlag, Arno Spitz GmbH, 1999.
 
 
Le siècle de l’Encyclopédie est un siècle dont on examine, du point de vue des Lumières, plutôt les textes que les images. Entre les problématiques abordées par les historiens de l’art et celles des historiens des idées et de la littérature, les rencontres sont, paradoxalement, peu nombreuses. Alors que les premiers traitent d’histoire des styles (rococo et néoclassique), de variations thématiques (du libertinage de la Régence à la gloire du héros sous la Révolution), les seconds étudient comment la Raison et la Vérité envahissent peu à peu à la fois la littérature de spéculation et d’imagination.
Le mérite du colloque qui s’est tenu en 1996 puis 1997, et dont les actes sont publiés sous la direction de Roland Mortier, est de souligner l’importance de l’image et la nécessité d’étudier y compris la théorie du regard, au siècle des Lumières. Les œuvres envisagées sont, non pas la peinture, mais plus souvent la gravure et quelquefois la sculpture — sculpture monumentale, comme le projet de David pour un « géant » qui serait l’allégorie du peuple français, sous la Révolution. A la lumière d’investigations iconographiques, les thèmes qui traversent le siècle sont passés en revue : les Lumières elles-mêmes, qui donnent lieu à de nombreuses variations sur les motifs du soleil, des bougies et des lampes, voire, plus rarement, du phare; la Liberté, dont le chat peut être le symbole animal, peu attendu, et dont la personnalisation prend la forme — à partir de la Guerre d’Amérique notamment — d’une femme arborant un bonnet au bout d’une pique.
Plus neuve, peut-être, une série de communications prend en considération la manière dont le XVIIIe siècle, qui s’affirme tolérant, a construit ou entièrement remodelé l’image de l’« autre ». La littérature de voyage, ses descriptions et ses illustrations, fournit matière à nombre d’interventions : le cas de Malte, où s’est tenue une session, est scruté à plusieurs reprises, mais aussi le pourtour oriental de la Méditerranée et les colonies (Madagascar) ainsi que les comptoirs de la route des épices (Java en particulier). Chaque fois, est remarquable la difficulté que les voyageurs du XVIIIe siècle ont à voir, à accepter et à décrire l’étranger, sans plaquer sur son image des a priori qui en contrefont la silhouette. Souvent, le compte rendu textuel ou visuel se limite au vêtement, élément de folklore. La description de l’apparence et des mœurs passe à travers un filtre fantasmatique qui fait apercevoir, dans un étrange animal « dont le visage [...] ressemblait à ces faces grotesques de femmes hottentotes », le produit du croisement d’un singe et d’une femelle humaine.
Des a priori politiques contribuent à brouiller la vision des peuples autochtones. « Traîtres » à la cause catholique, les Coptes d’Égypte sont décrits par Volney comme ayant les traits des « métis » : paradigme qui stigmatise une dégénérescence et une impureté supposées. Les Bédouins, à l’inverse, ont la grandeur des patriarches bibliques et la beauté des anciens Grecs : ces nomades du désert sont retardés comme des hommes libres, puisque le pouvoir ottoman a été impuissant à les asservir comme à les fixer.
Dans plusieurs interventions, la découverte de l’« autre » est étudiée à travers la question du passé. Au moment où la chronologie biblique commence à être remise en cause, l’exploration des sources non écrites de l’histoire, tumuli ou « pierres de foudre » (pointes de silex et autres outils taillés ou polis) commence à révéler un passé infiniment lointain et l’existence dans l’Ancien Monde de peuples comparables aux tribus sauvages d’Amérique et bien distincts des ancêtres policés dont l’Occident, héritier proclamé de la Grèce et de Rome, voudrait se contenter. Le temps de l’Aufklärung est ainsi celui de la réflexion sur des mœurs et des habitudes plus radicalement singulières et incompréhensibles qu’on ne l’avait pensé jusque-là. Au même moment une autre procédure d’investigation, médicale et non plus historique, permet aux écrivains et peintres des Lumières de dresser les premiers catalogues, visuels ou écrits, des comportements relevant de pathologies mentales : du Conte du tonneau de Swift au Neveu de Rameau de Diderot, de la Scène dans une maison de fous de Hogarth au Préau des fous de Goya, la nosologie des troubles et aliénations livre une étrange image de la condition humaine, entre l’inventaire ironique et l’icone tragique.
Le XVIIIe siècle apparaît ainsi comme une époque de doute et non de certitudes. Au moment où Diderot expérimente une approche de l’art qui ne se limite pas à une description rhétoriquement diversifiée, alors que, avec bien des difficultés, il tente de cerner les moyens propres du peintre, irréductibles à ceux du poète, d’autres s’interrogent sur le statut du regard. Une communication, modeste en apparence, aborde la question de la gravure au XVIIIe : à la suite de Descarte, Diderot ou Doissin s’interrogent sur le miracle qui permet que le graveur, avec des traits noirs sur du blanc, parvient à rendre possible la reconnaissance des objets, et donne par le dégradé un équivalent de la couleur. Une autre communication, à l’ambition plus large, esquisse en quelques pages une histoire du regard : Carl Havelange y oppose un XVIe siècle qui serait celui de l’œil magique (« l’âge du basilic ») et un XVIIe siècle qui serait celui d’une valorisation inconditionnelle du regard, à l’époque où triomphent télescope, microscope et optique newtonienne (« l’âge de l’anamorphose »). Le XVIIIe siècle, lui, serait placé sous le signe du doute puis de la reconstruction critique : doute, quand le sensualisme manque disqualifier le regard, comme toute l’expérience sensible; reconstruction lorsque Locke, Diderot, Voltaire, Buffon ou Condillac, s’appliquent à développer une psychologie nouvelle, qui fait part du jugement et de l’expérience dans la perception visuelle.
Nadeije LANEYRIE-DAGEN.
 
Laura MASON, Singing the French Revolution. Popular Culture and Politics, 1787-1799, Ithaca/Londres, Cornell University Press, 1996,268 p., £ 31.50.
 
 
Qui connaît aujourd’hui le Réveil du Peuple ? Et pourtant en 1795 pendant quelques mois, ce chant violemment anti-jacobin fut en passe de supplanter la Marseillaise. C’est ce que rappelle Laura Mason dans ce livre qui s’intéresse à la culture de la chanson (singing culture) pendant la Révolution française.
S’inscrivant dans les travaux de la new cultural history, l’auteur examine dans un même mouvement l’activité culturelle révolutionnaire et les relations entre culture populaire et culture des élites. Fondée pour l’essentiel sur le dépouillement de journaux, de recueils de chansons et de rapports de police, limitée à Paris, l’enquête se déploie selon un plan chronologique qui distingue grosso modo trois temps : 1787-1792,1792-1795,1795-1799.
Différenciant les pratiques et leurs représentations, Laura Mason assure que la chanson est une forme culturelle populaire : non parce que le peuple serait le seul à chanter — au contraire, la pratique est partagée par tous —, mais parce que la chanson est décrite par les élites de l’Ancien Régime comme un moyen d’expression populaire. En effet, si des Parisiens cultivés peuvent aimer chanter, rire de ce qu’ils entendent au coin des rues, collectionner les chansons ou en écrire eux-mêmes, il n’en reste pas moins que, selon l’auteur, ils les situent au bas de leur hiérarchie culturelle. Pour eux, elles ne sont qu’amusements de peu de prix nés de fantaisies éphémères, ou reflets des passions du peuple — surveillées à ce titre par la police — et certainement pas une forme sérieuse de culture, porteuse d’une réelle critique. Si les événements de 1789 sont immédiatements mis en couplets, dans un premier temps ce regard dépréciatif ne change guère, les élites révolutionnaires continuant à dénier tout intérêt aux chansons, distractions frivoles d’un peuple politiquement impuissant (« ce qui effraye aujourd’hui les aristocrates est que nous parlons, nous écrivons, nous nous armons et nous ne chantons pas », écrit ce patriote).
Pourtant, le succès de Ça ira (1790) va commencer à modifier cette image :
entonnée en 1792 par les révolutionnaires affrontant les royalistes — qui rétorquent par leur propre hymne O Richard, ô mon Roi — elle accède au statut d’emblème et montre que la chanson peut avoir sa place dans la Révolution.
La Marseillaise parachève ce mouvement : associée au 10 août et aux victoires militaires, très populaire, capable de renforcer l’unité et faire naître l’enthousiasme, elle est de plus culturellement « respectable » grâce à son air complexe et ses paroles lyriques, et donc acceptée sans hésitation par les dirigeants. S’ouvre alors l’âge d’or (1792-1794) de la singing culture, devenue partie intégrante de la nouvelle culture politique que tentent de façonner des révolutionnaires : on chante à toute occasion dans les lieux publics; la production chansonnière s’envole (plus d’un millier de créations en l’an II); et, surtout, le fossé entre la pratique et sa représentation semble se combler car chanter est désormais présenté comme un acte révolutionnaire. Laura Mason dégage trois principales raisons à ce processus de valorisation. Tout d’abord, le fait que chanter appartienne à la culture politique des sans-culottes confère dignité à la pratique, à une date où est rejeté le mépris du peuple. De façon très novatrice, l’auteur souligne également le rôle joué par le marché et le souci des entrepreneurs de spectacle, des imprimeurs, de faire du profit : présenter l’achat d’une chanson révolutionnaire comme un geste patriotique est un bon argument de vente, qu’ils savent utiliser, contribuant ainsi à leur façon à la politisation de la culture en l’an II. Enfin, les autorités prennent conscience que la chanson, au même titre que l’image ou le théâtre, peut être un outil pédagogique permettant d’éduquer et d’unifier le peuple, et encouragent la création d’hymnes pour les fêtes et l’armée — même si certains conservent leur réticence, tel Danton assurant sèchement à des pétitionnaires que les députés sont là pour entendre les vœux solennels des citoyens et non des chansons de foire. Après le 9 Thermidor, la chanson connaît une histoire qui suit l’évolution révolutionnaire. La réaction de l’an III est illustrée par le succès du Réveil du Peuple, hymne de la jeunesse dorée qui devient celui de tous ceux qui craignent un retour de l’an II, alors que La Marseillaise, assimilée aux Jacobins, n’est plus jouée officiellement pendant plusieurs mois. Mais le Réveil du Peuple apparaît finalement trop lié au royalisme et à Vendémiaire pour concurrencer plus longtemps une chanson qui reste celle de la nation en armes.
La volonté de retour à l’ordre de la période directoriale n’épargne pas la singing culture. L’objectif pédagogique passe au second plan face au désir de restaurer un art musical de qualité grâce à des professionnels formés dans des institutions officielles (Conservatoire), ce qui conduit à marginaliser les compositeurs patriotiques occasionnels et les chanteurs des rues. Le pouvoir tente de contrôler ces derniers, car chanter est maintenant perçu comme une provocation au désordre, à la révolte. Non sans raison : entonnée dans des réunions clandestines ou circulant par écrit sous le manteau, la chanson tient un rôle non négligeable dans la stratégie des babouvistes; et, face à leurs juges les accusés de Vendôme reprennent en cœur la Marseillaise en signe de protestation. Néanmoins, alors que l’intensité de la vie politique retombe, la pratique de la chanson révolutionnaire recule et se réfugie dans les cabarets des faubourgs, tandis que les sociétés chantantes formées par les élites prônent un retour au bon goût, aux effets littéraires et à la gaieté; de nouveau désignée comme « populaire », la singing culture semble perdre la légitimité acquise les années précédentes. Mais, conclut l’auteur, les républicains du XIXe sauront retrouver, sur ce point comme sur bien d’autres, l’héritage de la Révolution, en l’occurrence, un hymne et une pratique du chant politique, forme légitime et respectable d’expression.
Ce travail est une riche et importante contribution à l’analyse de la culture révolutionnaire qui occupe de nombreux historiens, et aussi à celle, qui se développe actuellement du « paysage sonore ». Son angle d’approche, sa thèse principale, ses analyses, son souci de présenter les divers aspects de la question (pratiques et image, politique et commercial) et l’ensemble des acteurs (chanteurs, compositeurs, entrepreneurs, autorités) sont autant d’apports très intéressants. Bien étayée et développée avec finesse, l’argumentation d’ensemble convainc, de même que le souci de ne pas considérer la « culture révolutionnaire » comme une entité homogène ordonnée mais de repérer les tensions, sociales et politiques, qui la traversent et la construisent. En ce sens, on apprécie également l’attention portée aux différents moments révolutionnaires.
On peut certes regretter un certain flou dans la chronologie précise des événements étudiés, l’aspect un peu répétitif de l’écriture, quelques confusions gênantes (Jacobins et Montagnards, Goujon exécuté après Germinal) ou l’ignorance de travaux récents sur la chanson avant 1789 ou sur l’histoire politique de la Révolution — conduisant à des présentations parfois discutables du contexte. Ou s’interroger sur la définition d’élites révolutionnaires prises comme un tout. Reste qu’on ne peut que très vivement souhaiter la traduction de ce livre novateur.
Dominique GODINEAU.
 
Jean-Yves MOLLIER, Louis Hachette (1800-1864). Le fondateur d’un empire, Fayard, 1999,554p., 150F.
 
 
Spécialiste reconnu de l’histoire de l’édition, Jean-Yves Mollier s’était déjà essayé à la biographie avec Michel et Calmann Lévy. Il s’attaque ici à l’un des plus prestigieux noms de l’édition française et même européenne. Larousse, Hachette : pour des raisons différentes, ces deux noms restent les plus célèbres de la profession auprès du grand public. Le sous-titre de l’ouvrage — « le fondateur d’un empire » — indique bien l’objet de cette biographie de l’éditeur des classiques, des guides de voyage, des dictionnaires, mais aussi de la Bibliothèque verte ou de la Bibliothèque rose : aller à la source, aux origines d’un empire qui continue à prospérer en se diversifiant. La chose est moins banale qu’il n’y paraît : à lire ce livre, on mesure mieux à quel point le métier de l’édition nourrit un cimetière d’éléphants dont la solidité apparente ne résista pas aux mécanismes du marché de la librairie et de ses incessantes mutations. L’intérêt essentiel de ce livre, outre le fait d’être la première biographie scientifique de Hachette, est de faire revivre un milieu professionnel à un tournant décisif de son histoire, lorsqu’il fallut faire les bons choix.
Ces choix, Hachette les a faits, avec un sens inné des goûts du public qui force l’admiration.
Pourtant, par ses origines comme par sa formation, rien ne le prédestinait à devenir un entrepreneur — et quel entrepreneur, puisque J.-Y. Mollier affirme qu’il fut l’une des plus grosses fortunes de son temps, largement à la hauteur de celle d’un Eugène Schneider ou d’un Aristide Boucicaut.
La vie de Louis Hachette est scandée en trois temps, qui nourrissent autant de parties de l’ouvrage. Issu d’une famille ardennaise aux modestes origines, mais dont le grand-père de Louis a accédé à la bourgeoisie parisienne avant la Révolution, le futur éditeur va d’abord envisager une ascension sociale par l’excellence scolaire qui lui donnera, pense-t-il, accès à l’enseignement.
Élève de Louis-le-Grand, puis de l’École normale, il rencontre alors des personnalités qui constitueront un réseau toujours réactivé comme Farcy (tué lors des Trois Glorieuses), Burnouf, Quicherat, Littré, etc. Hachette excelle dans les langues anciennes, mais l’agitation libérale qui règne à l’École normale entraîne sa fermeture et la fin des espoirs d’intégrer l’« Alma Mater ». Hache