Revue d’histoire moderne et contemporaine
Belin

I.S.B.N.2701130514
224 pages

p. 120 à 137
doi: en cours

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France/États-Unis : les enjeux politiques de la culture

no48-1 2001/1

2001 Revue d'Histoire Moderne et Contemporaine France/États-Unis : les enjeux politiques de la culture

De l’anti-américanisme en France vers 1930 : la réception desScènes de la vie future

Anne-Marie Duranton -Crabol Anne-Marie DURANTON -CRABOL chercheuse associée au CHEVS/FNSP 44 rue du four, 75006, Paris
Anne-Marie DURANTON-CRABOL De l’anti-américanisme en France vers 1930 : la réception des Scènes de la vie future Les Scènes de la vie future reçoivent un accueil enthousiaste et leurs outrances sont attribuées par la critique au genre pamphlétaire de l’ouvrage. La crainte, exprimée par Georges Duhamel, d’une diffusion de la civilisation matérielle américaine, se trouve largement par~tagée. Mais l’Amérique possède-elle une véri~table civilisation ? Celle-ci prolonge-t-elle ou trahit-elle son origine européenne ? Telles sont les alternatives d’un débat en définitive très franco-centré. The critics were enthusiastic about Scènes de la vie futureand the excesses of the book were attributed to its satirical genre. Georges Duhamel’s fear of spreading American material civilization was widely shared. But, is there such a thing a genuine American civilization ? And, if so, is it still true to its European origin or is it rather its betrayal ? Such were the alternative terms of a debate which, in fact, was basically French.
C’est en 1929, à l’issue d’un voyage de quelques semaines aux États-Unis, que Georges Duhamel entreprend la rédaction des Scènes de la vie future : « après de longues et laborieuses méditations », écrit-il, « je résolus de conter cet étonnant voyage, comme j’avais conté deux ans plus tôt le Voyage de Moscou » [1]. La Revue de Parisen commence la publication, à partir du 15 avril 1930, juste avant la parution sous forme de livre au Mercure de France. Au mois de juin, l’Académie Française attribue à son auteur un prix exceptionnel d’un montant élevé ( 15000 F). La réussite est telle que, dès la fin de l’année, on parle de plus de cent mille exemplaires vendus [2]. Oubliant ses réserves initiales, le journaliste André Billy s’enthousiasme : « Elle est sublime, l’opposition que ce petit livre de douze francs, ce petit livre à la fragile couverture de papier jaune, fait à l’énorme masse d’or et d’acier de la richesse et de l’égoïsme américains » [3].
Précisément, l’ouvrage est exploité au maximum, comme le serait une mine d’or, suscitant des chroniques dans tout ce que la presse périodique compte d’important ou de confidentiel. Puis la controverse qui s’engage [4] fournit au Figaro l’occasion d’une enquête approfondie. Cinq questions, relatives au « procès ouvert sur la civilisation américaine », suscitent, entre novembre 1930 et février 1931,quelque deux cent cinquante réponses de la part d’intellectuels français ou étrangers; les plus significatives d’entre elles sont rassemblées en un volume longuement introduit par l’écrivain-éditeur Gérard de Catalogne, Dialogue entre deux mondes : reportage [5]. Au total, le corpus de référence est ici constitué d’une bonne centaine de contributions, toutes situées dans la période qui suit immédiatement la publication des Scènes de la vie future( 1930-1931).
Georges Duhamel n’est pas le seul à traiter des États-Unis.
Conformément au rythme cyclique, déjà observé par René Rémond, concernant le XIXe siècle [6], la fin des années vingt est marquée par un regain d’intérêt, dont témoigne toute une suite de publications. Il n’est d’ailleurs pas rare, surtout dans les revues, que le compte rendu des Scènes de la vie future soit associé à d’autres - New York (Paul Morand, 1930), Standards (Hyacinthe Dubreuil, 1929), (Histoire des États-Unis et L’évolution des idées et des mœurs américaines, (Firmin Roz, 1930 et 1931), 10 CV (Ilya Ehrenbourg, 1930). En outre, les écrivains américains viennent d’être massivement traduits dans les mois qui précèdent, en particulier Sinclair Lewis : sous la plume des chroniqueurs, la valeur exemplaire de Babbitt rivalise souvent avec celle du livre de Duhamel [7]. Enfin, plusieurs des intervenants dans le débat se réfèrent aux essais d’André Siegfried et d’André Philip, respectivement Les États-Unis d’aujourd’hui et Le problème ouvrier aux États-Unis, tous deux parus en 1927.
Ce bagage livresque est-il suffisant pour aborder la lecture des Scènes de la vie future ? Pour quelques clercs qui avouent leur perplexité, tel Henry Derieux reconnaissant qu’il lui en coûte de formuler un jugement – « ne sachant rien de l’Amérique que ce que m’en disent les livres, il m’est difficile de confronter ce témoignage à d’autres témoignages » [8] – les autres ne s’encombrent pas d’une telle question. C’est que, dans leur esprit, rendre compte de l’ouvrage, cela ne saurait consister en une comparaison entre la réalité américaine et la description qu’en a proposé le célèbre écrivain. Pourquoi ?
D’abord, chacun s’accorde à le reconnaître, ce « roman de civilisation » (une catégorie imaginée par le journaliste Robert Le Diable) relève du « pamphlet » ou du « réquisitoire »; il est donc bien compréhensible que son auteur « exagère » ou « noircisse » un peu le tableau. Ensuite, les enseignements apportés par le texte sont suffisamment riches et inquiétants pour que l’on ferme les yeux sur ses outrances éventuelles. Pareilles justifications de l’indulgence ne sont pas avancées sans un certain trouble, comme si l’émotion éprouvée par le lecteur revêtait une signification plus profonde que la simple admiration méritée par le talent de l’auteur.
Peut-on expliquer la fièvre américanophobe qui se déclenche en une telle occasion ? Comment l’anti-américanisme du début des années trente s’arti-cule-t-il avec un préjugé hexagonal nettement inscrit dens le temps long ?
Comment le contenu du pamphlet talentueux entre-t-il en résonance avec l’« esprit français » – une expression des années trente – au point que les trouvailles stylistiques de l’auteur sont répétées avec délectation, comme immédiatement intériorisées par les commentateurs ?
 
LA POSTURE ANTI-AMÉRICAINE
 
 
La posture anti-américaine s’accommode de la rapidité du coup d’œil.
Ceux que blesse la description des États-Unis faite par Georges Duhamel, y voient une raison décisive de sa véhémence : un voyage trop hâtif, une vision superficielle de l’Amérique. À l’étonnement du romancier norvégien Johan Bojer, aux yeux duquel « pour juger un pays, il faut le connaître mieux que par un séjour de touriste. Il faut, en outre, tenir compte de l’histoire » [9], fait écho la causticité de l’historien Gabriel Hanotaux, il est vrai président du comité France-Amérique : « Pas une minute à perdre. On part, on arrive, on repart (… ). Pas de repos. Le stylo précipite sur les feuilles de copie ce que le stylo a déposé sur les feuilles de carnet. Un éditeur. Un livre. Succès ! » [10]. On notera toutefois que, si la méconnaissance des États-Unis n’empêche pas de raisonner sur le texte duhamélien, la familiarité avec ce pays ne préjuge pas nécessairement des réactions à l’égard du livre. C’est ainsi que l’on verra deux américanistes, Charles Cestre (Quinzaine littéraire) et Bernard Faÿ (Le Correspondant), réagir de manière opposée. Le premier accorde à l’auteur des Scènes que « l’insondable profondeur de la sottise et de l’ignorance » peut, en effet, caractériser l’Amérique, quitte à corriger un peu le tir en ajoutant : « … à peine plus que le reste du monde » [11]; le second conteste vigoureusement les résultats d’une enquête « courte et encombrée de bavardages » [12]. À propos du cinéma, Bernard Faÿ ironise en ces termes : « il ne lui (G. Duhamel) eût pas été nécessaire de traverser l’Atlantique pour connaître ce nouvel art mécanique » [13]. Remarque perfide ? Ou simple écho de ce que l’écrivain avait lui-même confié à un journaliste [14] : « d’ailleurs, je n’avais pas besoin d’aller aux États-Unis pour dire ce que j’ai dit; j’aurais pu écrire la plupart des chapitres de mon livre sans quitter Paris. Sans avoir vu l’Amérique, je pouvais pressentir la civilisation américaine » [15] ? Ainsi, la multiplication des voyages transatlantiques n’agit pas de manière infaillible sur la représentation des États-Unis. Déjà, le voyageur privilégié des années 1920 admettait que son séjour n’avait pas modifié son image mentale : indifférente au principe de réalité, celle-ci reposait sur un préjugé assumé [16].
La remarque de Hannah Arendt, selon laquelle, à la différence du jugement, le préjugé peut « très facilement rencontrer l’adhésion d’autres personnes sans même devoir se plier aux exigences de la persuasion » [17] se vérifie ici pleinement : non seulement l’expression véhémente de l’hostilité envers les États-Unis est approuvée, mais encore elle est saluée comme une prouesse dont l’accomplissement procure à tous un véritable soulagement.
« M. Georges Duhamel vient d’accomplir un exploit hardi. Il a démoli l’idole américaine », se réjouit-on à la Revue des vivants [18]. De son côté, André Billy jubile en rapportant ce que, dit-il, « l’on entend depuis trois semaines » :
« Vous ne pouvez pas imaginer à quel point ce livre m’a fait plaisir ! C’est tellement ce que j’ai toujours pensé de l’Amérique et des Américains ! » et encore : « Croyez-vous que les Scènes de la vie future seront traduites en Amérique ? Mon plaisir serait complet si j’étais sûr qu’ils connaîtront l’opinion de Duhamel » [19]. Dans ces conditions, l’Amérique est « pensée au singulier » [20], selon une tendance longue, observée dès la fin du XVIIIe siècle. Qu’en pensent les écrivains américains, critiques à l’égard de leur propre pays, dont le nom est volontiers appelé en renfort du point de vue français ? En fait, ceux-ci récusent leur enrôlement au service d’une cause qui leur est étrangère. Ainsi, Upton Sinclair fait-il valoir que leurs écrits expriment avant tout « une tentative d’éducation de soi-même entreprise par l’Amérique », et adresse-t-il aux Européens qui les lisent cette recommandation : « il faut absolument qu’eux et leur influence fassent partie du jugement que vous portez sur l’Amérique » [21]. En d’autres termes, le regard sévère des romanciers américains appartient à l’Amérique au même titre que les défauts qui lui sont reprochés.
En règle générale, les réactions de ceux qui condamnent l’attitude de Duhamel se révèlent assez éclairantes pour définir la posture anti-américaine.
Il lui est reproché, tout particuliérement, de donner des États-Unis une évocation sélective et simplificatrice, dépourvue de l’indulgence qui adoucit le regard porté sur la France – le Mercure universel ne fustige-t-il pas « le naïf chauvinisme d’écrivains unilatéraux » [22] ? Ainsi, s’agissant de l’uniformité prêtée à la civilisation américaine, Henri Rohrer note que « l’idée de la termitière » qui vient à l’esprit de l’observateur se trouve « en corrélation étroite avec la distance du regard » : « qui ne verrait Paris que du sommet de la Tour Eiffel, n’y songerait-il pas forcément au spectacle de rythmes si réguliers ? Et ne l’oublie-rait-il pas dans la mesure où il se rapprocherait des cinq millions d’unités vivantes qui la composent ? » [23].
On reproche également à Georges Duhamel d’avoir un peu malmené la société américaine pour les besoins de sa démonstration. « Vous avez systématiquement choisi dans chaque phase de notre vie le côté le plus répréhensible », déplore le médiéviste américain Max Lieberman, tantôt en parlant du jazz plutôt que du Philarmonic Orchestra, tantôt en stigmatisant les étudiants de grandes universités qui s’adonnent à la passion d’un sport violent, le football (américain !), comme si l’on pouvait « juger les étudiants de la Sorbonne après avoir croisé un monôme » [24]. Certains commentateurs avouent ne plus reconnaître leur pays. C’est le cas de George Henning, doyen de l’Université George Washington à Washington, pour lequel Chicago n’abrite pas seulement les fameux abattoirs, mais aussi « une grande université, un musée des beaux-arts et un opéra » qui, estime-t-il, se révèle « bien supérieur à celui de Paris » [25]. Pour sa part, Gabriel Hanotaux n’exclut pas que, ayant « abusé du bistouri », le médecin-écrivain ait vu « drames, tristesse, horreur », là où il aurait pu admirer « la discipline volontaire que s’impose un peuple aux mille naissances qui s’est, de lui-même, rangé sous une seule loi » [26]. Quant à l’appréciation selon laquelle les cités américaines seraient d’une saleté repoussante, elle a le don d’en irriter plus d’un : à « Lutèce », insiste Camille Pitollet, « le tout-à-l’égoût est encore loin d’être général » et « l’inscription, sur les immeubles bourgeois : “Eau et gaz à tous les étages”en dit assez long pour que l’on s’abstienne de commentaires » [27].
Mais les États-Unis sont-ils bien l’objet du débat ? La question se pose d’autant plus que Georges Duhamel a lui-même laissé place à l’incertitude :
« Je vise la civilisation américaine, non le peuple américain qui m’a donné beaucoup d’amis », affirmait-il avant d’ajouter : « à travers l’Amérique, mes traits iraient atteindre le monde entier qui la prend pour modèle » [28]. Par la suite, il précisera encore son intention, à l’occasion d’une « confession vagabonde » destinée à ses objecteurs : « il s’agit proprement d’un essai sur la marche et le sens de la civilisation, essai que viennent illustrer plusieurs tableaux dont l’Amérique m’a fourni l’anecdote, les couleurs et les grandes lignes » [29]. Certes, de telles précautions sont jugées inutiles, voire désobligeantes par George Henning : « Mais non, M. Duhamel, on ne peut pas fouler aux pieds un grand pays pendant deux cent vingt pages, en accumulant erreurs, injustices et abus, et puis minorer brusquement le sujet en disant qu’il est sans importance » [30]. Toutefois, les précisions apportées par le romancier, quant à sa cible véritable, contribuent à mettre en évidence une dernière caractéristique de la posture anti-américaine, l’essentialisation de son objet.
Surplombant les réalités déroutantes ou dégoûtantes de la vie américaine, se découvre un discours prophétique, non exempt de contradictions. Postulant que les États-Unis et la France sont deux entités immuables, dont l’une est définitivement néfaste, il dénonce, simultanément, une évolution dangereuse :
la situation est alarmante, le mal américain menace d’ébranler à leur tour les profondeurs de l’âme hexagonale. On est donc conduit à se poser la question :
pourquoi les États-Unis ? Quelle spécificité américaine se prête particulièrement à de telles attaques ? Et quel avantage l’identité nationale tire-t-elle de sa position hostile ?
 
L’« AMÉRICANISME » : MONSTRE OU MIROIR GROSSISSANT ?
 
 
Taillé dans le bronze, le discours ne s’attarde pas sur la conjoncture politique, nécessairement passagère. On ne trouve que rapidement mentionnés l’aide américaine pendant la Première guerre ou les éléments du différend franco-américain. Même s’ils habitent les esprits, ceux-ci apparaissent, dans les commentaires des Scènes de la vie future, sous forme de rares références, soit au contentieux autour de la dette alliée, soit au protectionnisme douanier. De la même manière, seuls quelques comptes rendus tardifs évoquent le krach boursier de 1929 et la crise économique pour montrer que la prospérité était sans doute moins solide que prévu, sans que cela entraîne une révision significative des préventions à l’égard des États-Unis. Pas d’allusion aux quotas en matière d’immigration, ni à la première traversée de l’Atlantique dans le sens Europe-Amérique, en septembre 1930. Enfin, à de rares exceptions près, les considérations sur la « séparation des races » aux États-Unis ne suscitent pas de commentaires. Il est vrai que le chapitre qui leur est consacré n’offre guère au lecteur de Georges Duhamel l’occasion de s’identifier profondément aux victimes du mal, puisqu’il s’intéresse surtout aux « Yankees » : confrontés à ces « fautes humaines inexpiables » que sont la traite et l’esclavage, ceux-ci lui donnent l’impression de cultiver le remords, dans un souci de purification très typique du puritanisme. L’Américain saurait donc tirer avantage de tout, même de l’impardonnable.
Si l’« américanisme » se déploie donc assez indépendamment du contexte diplomatique, qu’est-ce qui le rend si redoutable ? De toutes les décisions politiques américaines, la prohibition est celle qui apparaît le plus nettement comme objet d’exécration. Ainsi, à l’enquête du Figaro, Jean Cassou répond-il vigoureusement : « J’appelle peuple civilisé un peuple qui boit du vin et communique ainsi avec les forces premières de la terre » [31]. Associée aux autres règles en matière d’hygiène ou de morale publiques dénoncées par Georges Duhamel, la prohibition est donc au cœur du processus qui consiste en « une horrible oppression de l’individu par l’État » [32]. « Il y a des lois sur tout, observe André Chaumeix, même sur la durée convenable du baiser que se donnent sur l’écran deux héros de la comédie sentimentale. Il y en a pour l’hygiène, pour la circulation, pour la vie d’hôtel, pour la réclame (… ) » [33]. De telles considérations reposent, à n’en pas douter, sur ce que l’on commence à connaître en France, à propos tant du taylorisme que de la percée des sciences sociales américaines, avec leurs prétentions à une sorte d’ingénierie de l’humain [34]. De façon complémentaire, se découvre une autre forme d’oppression, qui résulte du machinisme : uniformité, règne de la série, esclavage dans lequel l’individu se trouve englouti, absence d’âme. Tandis que le dollar est rarement mentionné, la « civilisation mécanique » suscite les plus vives réactions : c’est en termes voisins que Henri Massis, baigné dans le maurrassisme, et Edmond Jaloux qui penche plutôt à gauche, s’insurgent, le premier, contre « la barbarie savante et technique aux États-Unis » [35], le second, contre la terreur « anonyme et scientifique » créant « une humanité fabriquée en série, un idéal fabriqué en série, une vie fabriquée en série » [36]. Ainsi, la réception des Scènes de la vie future se focalise-t-elle sur la perspective d’une civilisation moderne, dans laquelle la machine imprime ses exigences et ses contraintes à l’ensemble du corps social, manipulé et aliéné.
Mais s’acharnerait-on contre l’Amérique, si son modèle ne concernait pas la France ? La flexibilité du terme « modèle » le promet à un usage durable, dans le lexique anti-américain, modèle proposé ou imposé, exemple à imiter ou contre-exemple à bannir. D’autant que, des révolutions du XVIIIe siècle à la formation d’un empire colonial, la France s’est souvent perçue elle-même comme modèle. Amorcé par G. Duhamel pour lequel à la fois l’Amérique se développe de manière autonome, en rupture avec l’Europe, tout en faisant courir des risques sérieux à cette dernière, le débat sur l’âge des États-Unis renoue avec un questionnement lui-même fort ancien. André Chaumeix abonde dans le sens de l’écrivain : la civilisation d’Amérique ne constitue pas « le prolongement de celle qui a transformé la terre depuis trente siècles », elle est « tout au contraire une déviation, une rupture » [37], mais la plupart des commentateurs se montrent plus hésitants. S’ils sont jeunes, les États-Unis sont-ils nos enfants, un peuple jeune avec les défauts de la jeunesse, ou bien représen-tent-ils une réalité nouvelle et indépendante ? Et d’ailleurs, qu’est-ce que la jeunesse ? Une « régression du type humain vers l’âge des cavernes » [38] ? Ou une force capable de nous dynamiser : « elle (la civilisation américaine) amplifie, elle développe indéfiniment nos désirs et notre puissance. Rapidement, elle réalise ce que nous avons pensé depuis des siècles » [39]. À moins que, prolongeant l’Europe, les États-Unis ne soient déjà vieux comme elle. Dans ce cas, estiment les observateurs les moins favorables aux évolutions historiques en cours, ne doit-on pas craindre qu’ils continuent dans ce que la pensée européenne contient de pire, les Lumières, la Raison, la Révolution ? « De nous elles (les deux nations) ont reçu l’idée de “progrès” les “droits de l’homme” et autres “immortels principes” », la haine et le mépris de toute supériorité, de toute sainteté, de toute divinité », s’emporte Gonzague Truc, dans Comoedia [40].
Derrière ces appréciations se profilent diverses interrogations.
Brutalement résumée, la première se formule de la manière suivante :
l’Amérique possède-t-elle une civilisation ? Si la réponse est affirmative, alors la France gagnerait peut-être à s’inspirer de ce modèle alternatif : « en mariant ce qui se fait de bien chez nous avec ce qui se fait de mieux chez ce peuple nouveau, on peut obtenir des résultats qu’aucune civilisation n’a jamais connus », suggère Herman Daniel [41]. Mais telle n’est pas la réaction dominante, plutôt réticente, voire franchement négative. Car, comment concevoir la réussite sans une lente maturation ? « Il faut plus de cent cinquante ans pour pétrir une civilisation originale », tranche Jacques Bardoux [42]. Et comment parvenir à l’épanouissement souhaitable, en se fondant sur l’accumulation de biens matériels ? « Il peut exister des sociétés riches et barbares, des société riches et civilisées, mais jamais la richesse n’a pu enfanter par sa propre vertu une vraie civilisation », théorise Gabriel Brunet [43]. À supposer qu’ils soient les fils de l’Encyclopédie, renchérit André Rousseaux, au moins les Américains seraient-ils porteurs d’une idéologie; certes, celle-là « ne valait pas cher » mais elle avait le mérite d’exister, car « la civilisation de Babbitt est à ce point dépourvue d’esprit qu’on n’y trouve même pas d’idées fausses » [44].
D’où la seconde interrogation suggérée par la lecture de l’introduction aux Scènes de la vie future : l’« américanisme » est-il une menace extérieure ou intérieure, « un monstre dont il faut nous défendre » ou bien « un miroir grossissant, où certains de nos défauts apparaissent ridiculement grossis », comme l’écrit le même André Rousseaux [45] ? Une attitude très répandue consiste à ne pas choisir et à faire cœxister le thème de l’« Amérique en nous », cher aux non-conformistes, avec la métaphore de la « gueule dévorante » ouverte par la « prétendue civilisation américaine » [46]. Pour sa part, Henri Massis concentre sa méditation sur la prophétie pessimiste de Georges Duhamel : « Tous les stigmates de cette civilisation dévorante et sans âme, nous pourrons les découvrir avant vingt ans sur tous les membres de l’Europe » [47]. Ainsi se précise l’étrangeté du discours de l’urgence qui s’articule avec une double représentation : celle, figée, d’une société américaine vouée à l’oppression, étatique ou mécanique; celle, dynamique, d’un modèle conquérant, en train d’ébranler l’ancien monde. À l’approche de l’échéance, et sans exclure qu’il soit déjà trop tard, chacun s’efforce donc de définir les valeurs en péril et les moyens de résister.
L’« esprit » ou le « génie » français, son existence n’a cessé de hanter la nouvelle droite nationaliste dans les années trente, généralement associée à l’idée de « défense de la civilisation » [48]. C’est ce que confirme la réception des Scènes. Soucieux de définir cet insaisissable « esprit », les commentateurs imitent la démarche de l’écrivain. Tout comme celui-ci s’est emparé symboliquement de l’Amérique afin de décrire la civilisation moderne qui l’inquiète, ses lecteurs s’emparent de la personne de Georges Duhamel pour en faire le symbole de la France. La chronique de Jean Vignaud illustre cette tentative de manière exemplaire : « Donc, un beau jour, M. Georges Duhamel a quitté son paysage nuancé de l’Ile-de-France, sa petite maison campagnarde, ses enfants et ses amis, ses livres, pour l’Amérique (… ). Il s’est embarqué simplement en emportant ses conceptions personnelles de l’homme, du bonheur et de la liberté » [49]. Une fonction similaire d’homme-symbole lui est associée, de façon nettement moins révérencieuse, par Jean Gérard Fleury : ce dernier attribue la teneur négative de l’ouvrage au soulagement éprouvé par l’auteur lorsque, revenu d’un voyage effectué, dit-il, « dans le simple but de vérifier sa théorie », il retrouve son « jardin planté de choux et de carottes » [50].
Quoi qu’il en soit, le « génie français », c’est donc cette essence que révèle négativement l’observation des États-Unis, en vertu d’une mise à distance –eux et nous– qui témoigne de l’oscillation constante entre altérité radicale et analogie inquiétante entre France et États-Unis. Si Duhamel a pris sa plume, explique André Bellessort, c’est parce que « leur civilisation matérielle et mécanique lui a paru une terrible menace pour la civilisation morale, la nôtre » [51]. La nôtre ? Puisque la France est le lieu où l’exigence de qualité prime naturellement sur les facilités du nombre, l’« esprit français » sera celui qui préfère le calme de la vie privée plutôt que la vitesse, le travail artisanal plutôt que la production de masse et le texte écrit plutôt que l’image [52]. Dans Comoedia, Jean de Pierrefeu n’a pas de mots assez durs pour « cette Amérique peuplée de termites à face humaine », où « l’individu est privé de cette valeur suprême, la solitude (… ), (ainsi que des) plus précieuses conquêtes de l’homme, le loisir, la méditation, l’originalité individuelle, les charmants désordres de la nature et du cœur » [53]. On trouve ici la double expression de l’élitisme propre à un groupe social privilégié, et d’une société profondément marquée par les valeurs de la terre et du monde paysan [54].
L’étude de la presse prouve également que les journalistes reprennent à leur compte la superposition faite par Georges Duhamel entre France et civilisation, bien sûr, mais aussi entre France et Europe. « Aussi longtemps que l’Europe, que la France compteront des hommes de sa trempe, etc… », affirme André Billy en parlant de l’auteur des Scènes [55], tandis que Gus Bofa attribue pour mission au livre de « mettre en garde l’Europe, et plus spécialement la France, contre l’illusion américaine » [56]. C’est là un trait fréquent de l’antiaméricanisme : placer en vis-à-vis, non pas l’Amérique et tel pays d’Europe, mais bien l’Amérique et l’Europe toute entière. Michela Nacci montre en effet que, dans les années trente, l’américanophobie italienne était structurée à l’égal de celle qui s’exprime en France, en dépit des différences de régime politique.
Elle observe la même approche globale de l’Amérique, traitée comme un « individu historique » dont la civilisation forme un « tout homogène » et la même succession d’« affirmations de caractère inattaquable : universelles et éternelles ». Tout se passe donc comme si l’Europe désignait moins un ensemble unitaire qu’un idéal incarné précisément par le pays du locuteur, perçu « comme un unicum irréductible » [57], de sorte que la défense de l’identité nationale parvient, sans rien concéder, à se doter d’une stature européenne.
 
L’HUMANISME : UNE RÉPONSE APPROPRIÉE ?
 
 
Mais peut-on résister à l’emprise des États-Unis et par quels moyens ?
L’invitation du romancier à opposer au danger une résistance de type « humaniste » est-elle bien appropriée ? Le machinisme incarne-t-il réellement un mal ? Enfin, la description d’une « américanisation » inévitable est-elle la façon adéquate de penser l’avenir ? Sur ces différents points, des divergences de nature politique se font sentir. Il faut en parler avec précaution pour diverses raisons. D’une part, dans la sphère intellectuelle, les clivages ne sont pas toujours aussi lisibles que dans la vie parlementaire et la fluidité des positions politiques durant la première partie des années 1930 rend périlleux tout classement axiomatique [58]. Ainsi, l’auteur des Scènes de la vie future ne saurait être situé à droite sans autre examen, bien que le texte en question exhale un fort parfum de conservatisme [59]. Il en va de même pour ceux qui appartiennent à la nébuleuse du non-conformisme : si l’ensemble penche nettement à droite, tous ne relèvent pas d’une unique étiquette. Inversement, les allusions à l’« esprit français » ne paraissent pas de nature à choquer les commentateurs de gauche, obnubilés qu’ils sont par les questions d’organisation sociale. D’autre part, les critiques naviguent souvent d’un titre à l’autre, si bien que l’on ne saurait établir une adéquation parfaite entre la ligne politique d’une publication donnée et la position adoptée par tel ou tel de ses chroniqueurs littéraires. Une lecture attentive montre d’ailleurs que les comptes rendus signés par un même journaliste dans diverses publications sont de teneur très comparable, ce qui prouve que le chroniqueur dispose d’une certaine marge de manœuvre, même s’il se fait une idée préalable de ce que l’on attend de lui.
En quoi consiste l’humanisme duhamélien ? Il se situe dans le cadre d’une réflexion sur les agressions subies par « la civilisation ». Tout d’abord, la Première guerre mondiale assaillit, alors qu’elle était à son apogée, « l’idée d’une civilisation universelle, totale, à la fois éthique et scientifique, supposant un progrès en même temps spirituel et temporel », donc propre à rendre les peuples « plus humains », puis l’attaque fut portée par le modèle « mécanique » américain. Face au danger, ils ont donc pareillement tort ceux qui s’endorment après avoir posé en principe que la civilisation est impérissable, et ceux qui abandonnent la lutte pour se réfugier dans le désespoir. Pour sa part, au nom d’une « poignée d’hommes qui considèrent le phénomène avec méfiance et tristesse », Georges Duhamel refuse de se résigner : « Je ne renonce pas encore à définir une civilisation morale, vraiment pure ou, pour mieux dire, absolue » [60]. La vérité oblige à dire que cet humanisme ne suscite guère d’émulation.
Du côté droit de l’échiquier politique, l’accueil des non-conformistes est plus que réservé. Si Emmanuel Mounier déclare partager la répulsion de Georges Duhamel envers « la barbarie qui menace tout l’édifice humain sous le nom de civilisation de l’avenir : l’américanisme » [61], Robert Aron et Arnaud Dandieu n’éprouvent pas la moindre sympathie pour les bons sentiments qui leur paraissent remplir les pages du roman, car, estiment-ils, le « cancer américain », cette « maladie de l’esprit », relève d’un traitement autrement radical que la verve. À leurs yeux, Duhamel, c’est « Joseph Prudhomme contre Oncle Sam », avec ce que cela suppose de façon « puérile », « de démagogie et d’exactitude » ou, pire, de complicité qui s’ignore : « La charrue avant les bœufs, le catéchisme précédant les travaux des docteurs, telle est l’œuvre de Duhamel :
par là, quoi qu’il pense lui-même, elle est très “de notre temps” et foncièrement américaine » [62].
Parmi les analystes de conviction maurrassienne, la lecture des Scènes de la vie future apporte des satisfactions d’une nature assez différente de celle escomptée par l’auteur. Ce qu’ils en retiennent, en effet, c’est la « conversion » inattendue de l’auteur du Voyage de Moscou : « Quelqu’un trouvera peut-être, écrit Robert le Diable, que M. Duhamel a été plus sévère pour l’ordre rigide qui règne aux États-Unis que pour le désordre tyrannique qui sévit chez les Soviets (… ). Du moins peut-on se féliciter qu’un homme qui fraternisait avec les ennemis jurés de notre civilisation ait été amené, après un voyage dans la direction opposée, à apprécier plus hautement que jamais cette civilisation » [63]. Dès lors, ils n’hésitent pas à solliciter l’esprit de l’ouvrage : « en condamnant les États-Unis, il a condamné l’utopie démocratique » [64], assure Maurice Constantin-Weyer, tandis que Robert Brasillach redoute que l’humanisme obtienne le dernier mot : « à d’autres maîtres (… )
nous pourrons demander la voie », se rassure-t-il, tout en concédant que « l’important, est d’entendre le cri d’alarme que pousse le jeune Alceste » [65]. Il est vrai que, s’il ne va pas jusqu’à pouvoir être érigé en « maître », Georges Duhamel a brouillé les repères en qualifiant le système américain de « communisme bourgeois ». Henri Massis s’engouffre dans la brèche, mettant en parallèle la barbarie américaine, « savante et technique », avec celle de la Russie, « sanglante et idéologique » [66]. On verra d’ailleurs Edmond Jaloux reprendre à son compte cette comparaison; mais en ajoutant l’Italie fasciste à la liste des pays dans lesquels se dresse « l’idéal de caserne », il fait la preuve que sa sensibilité politique est fort différente [67].
À gauche, précisément, l’écrivain est perçu avant tout comme le porteparole de la bourgeoisie. Parfois, il lui est reproché de parler pour les « happy few » et non pas pour « la masse » : celle-ci ne serait-elle pas en droit d’attendre que « la vie matérielle – cette pauvre vie qui est son seul bien et sa seule certitude – lui soit la plus douce possible ? » [68]. Parfois, on souligne que l’auteur a méconnu la réalité de la condition ouvrière américaine – « nous pénétrons dans les palaces, nous escaladons des buildings, mais nous ignorons les taudis (… ), nous ne rencontrons pas un seul des quatre millions de chômeurs », ni ne nous risquons à « interroger M. Babbitt sur l’exécution de Sacco et Vanzetti ». Au total, là encore, sa réponse est jugée incomplète. Tout laisse à penser que son « libéralisme » lui interdit de comprendre que « ce n’est pas la morale collective en elle-même qu’il faut condamner », mais plutôt le contenu actuel de cette morale, trop exclusivement préoccupé du « bien-être matériel des masses » [69]. À moins qu’il ne se soit arrêté en chemin : il lui aurait fallu « mettre en cause non pas la “civilisation industrielle”; opposée à la “civilisation humaine” mais le capitalisme lui-même » [70].
C’est sur la question du machinisme que se porte le maximum d’attention. Sur elle, s’engage ce que le romancier lui-même qualifie de « querelle du machinisme ». De fait, comme le remarque Kornel Huvos dans son étude comparative, le débat oppose « partisans du statu quo et du progrès, conservateurs et progressistes », à la façon de la querelle des anciens et des modernes [71]. À l’attitude des premiers – la plus fréquente – qui rejettent le « conformisme abject » ou la « standardisation psychologique », s’oppose une approche nettement plus optimiste, qu’elle se réclame du simple bon sens ou d’une analyse de classe. Proche des non conformistes, Daniel-Rops n’en fait pas moins appel à l’évidence : « Renoncer au machinisme, cause du mal ? Ce serait, pour l’Europe, un suicide », estime-t-il [72]. Quant à Georges Petit, il voit dans la mécanisation le moyen de libérer les hommes de leur servitude en dégageant, pour le plus grand nombre, le temps des loisirs et de la culture :
« sauvés non pas du machinisme, mais sauvés au contraire par lui de notre invraisemblable soumission à des formes de vie périmées, mortes » [73]. C’est la même conviction qui, au nom d’un engagement explicite, animera Ilya Ehrenbourg dans son attaque contre « Georges Duhamel, le machinoclaste » [74].
Par le biais du machinisme, on voit se profiler le choc que constitue la confrontation avec la modernité [75]. Citoyen américain, Max Lieberman ne peut réprimer un accent de colère : « D’abord il y avait un désaccord avec vous-même vis-à-vis des grands problèmes de la société (… ) quand tout à coup vous découvrez l’Amérique. Elle vous offre un terrain fertile en explications pour tous les maux que vous avez constatés » [76]. Sur le mode narquois, Léon-Pierre Quint pointe la même difficulté : « C’est la France avec ses vieux vins et ses bons fromages, si petite en étendue, mais si sûre d’elle et de ses traditions, que M. Duhamel met en parallèle avec le grand pays neuf que baignent deux océans, ce qui devait (… ) satisfaire le lecteur » [77]. Finalement, la crainte de Georges Duhamel selon laquelle les choses vues aux États-Unis préfigurent l’avenir de la France est accueillie avec quelques réserves. Est-ce bien d’« américanisation » qu’il s’agit et celle-ci peut-elle se comparer à un poison qui attaquerait un organisme sans défense ? Henry Derieux s’en explique : « Le mal vient aujourd’hui d’Amérique parce que c’est là qu’il a atteint son maximum de virulence mais qu’il soit dans l’homme tout court, (… ) qui pourrait en douter ? ». D’ailleurs, ajoute-t-il, le processus n’est pas linéaire : « la loi de réaction joue toujours (… ). Dans cette prospérité dont l’Amérique était si fière, la crise a fait brèche » [78]. Plus d’un observateur fait confiance en la capacité de résistance de ses contemporains : soit « ce que nous jugeons avec sévérité n’est qu’un moment de l’évolution » [79] et il n’y a donc pas lieu de dramatiser, soit nous serons en mesure de nous « prémunir » contre le danger d’américanisation par « la résistance des habitudes et des traditions » [80]. Il revient à Albert Thibaudet, fidèle à sa réputation de modéré un peu inclassable, d’exprimer son faible engouement envers le catastrophisme ambiant : pour cela, il feint d’applaudir d’autant plus chaleureusement « la défense du Français moyen » orchestrée par Georges Duhamel, (« la diligence contre le chemin de fer, le silence contre la T.S.F. » etc.) que lui-même, « le Français moyen qui écrit ces lignes », dit-il, se reproche « d’accepter ces fléaux avec une résignation amusée » [81].
À ce stade, en admettant que l’anti-américanisme constitue un discriminant pertinent entre droite et gauche, on doit constater que les fronts sont orientés à l’inverse de ce qu’ils seront pendant la Guerre froide : une certaine droite, emportée par son dégoût de la démocratie libérale et sa certitude d’une crise générale de civilisation, se montre beaucoup plus américanophobe que la gauche au sens large, plus optimiste, plus confiante dans la vertu libératrice de la machine et encore peu sensible au thème de l’impérialisme américain. Par une allusion détournée aux Scènes de la vie future, Jean-Baptiste Séverac suggère d’ailleurs que, pour les lecteurs du Populaire, le pessimisme concernant les États-Unis n’est pas de mise, car ce pays « détient la clef des grands problèmes de l’humanité » [82]. Jusqu’à un certain point, la même configuration droite-gauche se retrouve à propos du cinéma, point crucial du débat, mais, cette fois, même les plus fervents adeptes des thèses duhaméliennes en viennent à s’interroger sur la validité de sa démarche.
Les formules-choc sur le cinéma qui « n’est pas encore un art », tout juste un « robinet d’images », un « divertissement d’ilotes » ou un « passe-temps d’illettrés » déclenchent une foule de réactions négatives. Les chroniqueurs de cinéma s’indignent, comme Émile Vuillermoz dans les colonnes du Temps, Jean Morienval dans celles du Correspondant, ou Georges Altman dans les pages de l’hebdomadaire Monde. Fait remarquable, le cinéma est le seul biais par lequel l’Humanité rend compte des Scènes de la vie future : ulcéré, Léon Moussinac ne manque pas de rappeler à l’auteur quel intérêt avoué il porta jadis au film La Mère, de Pouvodkine [83]. Même André Billy qui, dans l’Œuvre, n’avait pas hésité à qualifier le cinéma d’« art mort-né », reconnaît quelques jours plus tard, dans Gringoire, la nécessité d’apporter « quelques nuances de détail » aux appréciations défavorables formulées par Georges Duhamel [84]. De cette controverse, les États-Unis disparaissent assez souvent – encore que certains défenseurs du « septième art » aient à cœur de souligner la médiocrité du cinéma « yankee » – et la réflexion se porte plutôt soit sur la « merveilleuse puissance de vie et de rêve » que possède l’image animée, soit sur la qualité remarquable de certains grands films, au nombre desquels La Ruée vers l’or est le plus souvent cité.
Ainsi René Lalou exprime-t-il une opinion répandue lorsqu’il écrit : « Il suffira ici de demander si le spectateur de Caligari, de Potemkine ou de La Ruée vers l’or assiste à un “divertissement d’ilotes”et s’il n’en a pas tiré un véritable enrichissement artistique » [85]. Deux enseignements de sens contraire se dégagent de telles considérations. Tout d’abord, la bataille du cinéma est en train d’être gagnée par Charlie Chaplin et la convergence entre deux hostilités, envers l’Amérique et envers l’image filmée, paraît en voie de réduction [86]. Mais le cinéma est un sujet sensible : il touche une pratique culturelle populaire et concerne l’un des domaines d’excellence de la France. C’est dire qu’il constitue un terrain favorable à l’expression de l’anti-américanisme, comme le montrera la controverse virulente de l’après Seconde Guerre mondiale, autour de ce que l’on nommera les accords Blum-Byrnes.
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Après les compliments d’usage sur la puissance, la profondeur, la richesse de ce « magnifique ouvrage », Paul Reboux allait à contre-courant de la presse quotidienne, généralement plus enthousiaste que les revues, en formulant d’importantes réserves sur la démarche de Georges Duhamel : le romancier, observait-il, ne concevant pas « le bonheur tel que les Américains l’imaginent », « en a conclu que ces hommes-là ne pouvaient pas être heureux et que nous ne le serions pas non plus le jour où nous leur ressemblerions » [87]. Voilà qui met bien en évidence un caractère permanent de la posture anti-américaine, l’ehnocentrisme, au sens où Tzvetan Todorov en parle comme de l’une des figures d’un certain type d’universalisme consistant à « ériger, de manière indue, les valeurs propres à la société à laquelle j’appartiens en valeurs universelles » [88]. À chaque instant, l’intérêt porté au contenu des Scènes de la vie future se justifie par la fonction d’éveil de l’ouvrage : « mettre en garde » les Français, « battre le rappel » des Européens, « tirer la sonnette d’alarme ». En dernier ressort, la défiance dont témoigne « l’hypertrophie du regard » porté sur les États-Unis aide donc à se rassurer soi-même, puisqu’elle offre l’occasion de « mettre en relief des qualités inconnues outre-Atlantique », pour reprendre une formule heureuse de « L’Amérique des Français » [89].
Un autre trait se retrouve constamment dans l’attitude hostile à l’égard des États-Unis : l’amalgame opéré, à un moment donné, entre l’étape de l’histoire en cours et le pays dans lequel les singularités de cette étape sont les plus lisibles. Le discours de défiance se focalise donc sur cette singularité, comme s’il s’agissait d’un invariant : dans les années trente, la cible se trouve dans « civilisation mécanique » américaine, prélude à la société de masse. Tout ce qui n’entre pas dans une telle grille de lecture paraît alors s’estomper, comme dépourvu d’intérêt et de signification. Ce n’est pas sans raison que Bernard Faÿ en faisait le reproche à Georges Duhamel qui, disait-il, « ramène les États-Unis au machinisme, et fait du machinisme l’avenir » [90]. Avec le temps, la validité de l’invariant s’émousse et il peut céder la place à un autre, assorti d’une nouvelle grille de lecture contraignante : ce sera l’impérialisme, puis la mondialisation. Tout se passe donc comme si la puissance américaine apparaissait suffisamment solide et menaçante pour que, à chaque étape, l’identité nationale se nourrisse de sa destruction symbolique.
C’est donc en miroir qu’il faut scruter aussi le discours anti-américain, très utile pour comprendre la France. À travers la représentation de l’Amérique, se révèle l’auto-représentation de ses contempteurs, avec leurs craintes et leurs espoirs les plus intimes. De quoi donc témoignent les Scènes de la vie future concernant la France de l’entre-deux-guerres ? De puissantes contradictions, depuis longtemps repérées par les historiens, seront appelées à s’exacerber à partir de 1934. Le détour par l’Amérique pourrait alors attester d’un sentiment national d’autant plus agressif qu’il se sent fragile : « le besoin de trouver un bouc émissaire traduit une âme faible », suggérait l’angliciste Ernest Dimnet [91]. On perçoit, en effet, une sourde amertume en raison de la dette, morale et financière, à l’égard de l’Oncle Sam. L’industrialisation rapide fait surgir la nostalgie du monde rural, tandis que la civilisation de masse donne à maint observateur le sentiment d’un nivellement : vont être pulvérisées des valeurs, françaises ou « européennes », dans lesquelles peuvent théoriquement se reconnaître nombre de groupes sociaux, défense de la petite propriété individuelle, souci d’indépendance, goût du travail artisanal, respect de la tradition. D’autres clivages, plus idéologiques, paraissent également très profonds. C’est ainsi que ceux, peu nombreux, qui adhèrent à l’humanisme duhamélien, n’en prennent pas moins leurs distances avec le schéma linéaire de l’écrivain et expriment une certaine confiance dans l’avenir, fondée sur la capacité des êtres humains à réagir. En revanche, la prégnance manifeste de la pensée maurrassienne, bien au-delà de sa sphère reconnue, distille un pessimisme sans limite, et finalement résigné, face à toutes les formes de la décadence attribuées à la « démoploutocratie ». Quant à la fraction de la gauche qui, soucieuse de la question ouvrière, se trouve galvanisée par l’exemple de l’Union soviétique, elle voit dans la machine une possibilité d’émancipation matérielle et culturelle pour les plus modestes, à condition d’en finir avec le profit bourgeois.
Quelles que soient les leçons qu’on en tire, le livre de Georges Duhamel est jugé magistral et promis à un long avenir, comme si les commentateurs s’accordaient à y voir une innovation importante. De fait, l’ouvrage marque un tournant dans la généalogie du discours américanophobe, jusqu’alors constitué d’une hostilité par fragments, avec quelques moments forts de « cristallisation » [92]. Si quelques-uns de ses morceaux de bravoure passent à la postérité, en effet, exauçant le vœu de Camille Mauclair, qui aurait voulu « voir dictées dans les écoles » les pages sur « la bêtise du cinéma » ou « la platitude de la musique mise en boîte » [93], n’est-ce pas que les abattoirs de Chicago, référence absolue du discours américanophobe, témoignent d’un usage résolument allégorique des États-Unis ? Dans les Scènes de la vie future, la description minutieuse d’éléments, dont chacun se trouve affecté d’une valeur symbolique maximale, concourt à l’égrenage d’une idée centrale dont le doyen George Henning résumait abruptement la substance : « la civilisation américaine est viciée intrinsèquement »; « la fine fleur de la civilisation française est menacée » [94].
 
NOTES
 
[1] Georges DUHAMEL, Le Livre de l’amertume. Journal 1925-1956, présenté et annoté par Bernard Duhamel, Paris, Mercure de France, 1983, p. 33.
[2] Dès 1934, l’ouvrage est réédité chez Arthème Fayard. L’auteur reçoit en outre un flot de lettres de lecteurs.
[3] André BILLY, L’Œuvre, 21 juin 1930, p. 1. L’article plus réservé était paru dans le même quotidien, 3 juin 1930, p. 5. Sur la plupart des écrivains ou critiques littéraires cités ici, de courtes notices biographiques figurent en index de G. DUHAMEL, op. cit., p. 439-70.
[4] La controverse tournera à l’avantage de l’auteur, comme l’a constaté Pierre Delay, après avoir dénombré « deux cent cinquante articles d’une certaine étendue », dont « la moitié est nettement favorable » et moins d’un quart « ouvertement hostile » : Pierre DELAY, Georges Duhamel et l’étranger, Thèse de doctorat-ès-Lettres, Université de Bordeaux III, 1985, p. 167.
[5] Gérard de CATALOGNE, Dialogue entre deux mondes : reportage, Paris, A. Redier, 1931.
[6] René RÉMOND a montré, par exemple, comment, entre 1832 et 1835, se produit sans motif convaincant « l’éclipse des sympathies pour les États-Unis » : René RÉMOND, Les États-Unis devant l’opinion française, 1815-1852, tome II, Paris, Armand Colin, « Cahiers de la FNSP », 1962. Tel est le titre du chapitre I, 4e partie, p. 660-683.
[7] Parmi les autres traductions fréquemment mentionnées, figurent Nouvelle découverte de l’Amérique(Waldo Frank, 1930), Manhattan-Transfer (John Dos Passos, 1929), La couleur d’une grande cité(Theodore Dreiser, 1930).
[8] Henry DERIEUX, Nouvelle Revue française, mai 1931,p. 743.
[9] Johan BOJER in G. de CATALOGNE, Dialogue., op. cit., p. 132.
[10] Gabriel HANOTAUX, Le Temps, 17 juillet 1930, p. 4.
[11] Charles CESTRE, La Quinzaine critique, 25 juillet 1930, p. 447.
[12] Bernard FAY, Le Correspondant, 15 juin 1930, p. 925.
[13] Ibid.
[14] Le terme de journaliste est utilisé ici par commodité, sans référence à un statut professionnel qui n’était d’ailleurs pas encore défini.
[15] André ROUSSEAUX, « Un quart d’heure avec M. G. Duhamel », Candide, 19 juin 1930, p. 4.
[16] Sur les réseaux de stéréotypes ou topoïqui parcourent le discours des voyageurs aux États-Unis, au nombre desquels G. Duhamel, voir Dominique JULLIEN, Récits du Nouveau Monde. Les voyageurs français en Amérique de Chateaubriand à nos jours, Paris, Nathan, 1992.
[17] Hannah ARENDT, Qu’est-ce que la politique ?, Paris, Seuil, 1995, p. 39 (texte traduit de l’allemand, 1993, par Sylvie Courtine-Denamy).
[18] Article non signé, La Revue des vivants, juillet 1930, p. 1013. Dans le même esprit, Paul Léautaud parle de « livre courageux » et cite une missive de Henry Bordeaux à Georges Duhamel ainsi libellée : « Mes compliments. Aucun de nous n’a encore eu ce courage » : Paul LÉAUTAUD, 23 mai 1930, Journal Littéraire, juin 1928-février 1940, t. II, Paris, Mercure de France, 1986, p. 565 ( 1e éd. 1959).
[19] André BILLY, Gringoire, 27 juin 1930, p. 3. Le défi ne tarda pas à être relevé. G. DUHAMEL, America the Menace. Scenes from the life of the future, Cambridge(Mass.), Houghton Miffin Company, 1931, tel est le titre américain, « fort contrariant pour moi », estime le romancier qui décrit son embarras en ces termes : « ainsi les gens de l’Est me considéraient comme une ‘vipère lubrique’et les gens de l’Ouest comme un critique véhément », G. DUHAMEL, Le Livre…, op. cit., p. 36.
[20] Expression empruntée à Pierre ROSANVALLON, « Le regard critique sur l’Amérique vers la fin du XVIIe siècle », intervention au colloque Les antiaméricanismes français, Sorbonne, 3 juin 1999.
[21] Upton SINCLAIR, in G. de CATALOGNE, Dialogue., op. cit., p. 272. La responsabilité des écrivains américains critiques dans l’émergence de l’anti-américanisme a fait, aux États-Unis, l’objet d’évaluations opposées. Sans la sous-estimer, on ne saurait y voir la cause de l’hostilité française, selon David STRAUSS, Menace in the West. The Rise of French Anti-Americanism in Modern Times, Westport (Conn.), Greenwood Press, 1978, p. 194. Au contraire, Paul HOLLANDER souligne la convergence entre les critiques intérieures conduites par les radicaux et celles venues de l’extérieur, Anti-Americanism. Critiques at Home and Abroad, 1965-1990, Oxford, Oxford University Press, 1992.
[22] Camille PITOLLET, Le Mercure universel, octobre 1931,p. 29.
[23] Henri ROHRER, Nouvel Âge, février 1931,p. 157. Sous la plume de G. Duhamel, la « termitière » est associée à l’aspect de Chicago. Les commentateurs s’emparent d’autant plus volontiers de cette métaphore qu’ils rapprochent les descriptions des Scèneset celles deLa Vie des Fourmis, publiée par Maurice Maeterlinck en 1930, trois ans après La Vie des Termites.
[24] Max LIEBERMAN, « Lettre ouverte d’un Américain à M. Georges Duhamel », La Vie intellectuelle, 10 janvier 1931,p. 107.
[25] La longue lettre du doyen HENNING est publiée dans Books Abroad, volumeV, juillet 1931, p. 313 (rubrique « Correspondance », sous-titre « M. Duhamel despairs of America »).
[26] G. HANOTAUX, Le Temps, art. cit., p. 4. À propos de cet article, G. Duhamel écrira, à la date du 28 octobre 1930 : « rencontré entre autres bougres cette vieille canaille d’Hanotaux qui ne me pardonnera jamais, non pas les Scènes de la vie future, mais les attaques qu’il s’est attirées à ce sujet par son intervention jésuitique », G. DUHAMEL, Le Livre…, op. cit., p. 154.
[27] C. PITOLLET, Le Mercure., art. cit., p. 32. C. Pitollet s’inspire des protestations contre le livre de G. Duhamel publiées dans Books Abroad. Précisant qu’il connaît bien cette revue, pour lui avoir adressé quelques recensions, il fait remarquer que l’on peut en obtenir communication, gratuitement et sur simple demande, contrairement à ce qui se dit du matérialisme intéressé de l’Amérique.
[28] G. DUHAMEL, Scènes de la vie future, Paris, Mercure de France, 1930, p. 21.
[29] G. DUHAMEL, Géographie cordiale de l’Europe, Paris, Mercure de France, 1931,p. 39-40.
[30] G. HENNING, Books Abroad, art. cit., p. 314.
[31] Jean CASSOU, in G. de CATALOGNE, Dialogue., op. cit., p. 92.
[32] Jean VIGNAUD, Le Petit Parisien, 17 juin 1930, p. 4. Ici, comme chez beaucoup d’autres commentateurs, la critique d’une mesure ponctuelle débouche sur une appréciation générale négative de la démocratie américaine.
[33] André CHAUMEIX, Revue des Deux Mondes, 15 juin 1930, p. 936.
[34] Cf. Olivier ZUNZ, Le Siècle américain. Essai sur l’essor d’une grande puissance, Paris, Fayard, 2000 (traduit de l’anglais, 1998, par Pap Ndiaye).
[35] Henri MASSIS, Revue universelle, 15 juin 1930, p. 741.
[36] Edmond JALOUX, Les Nouvelles littéraires, 9 août 1930, p. 4.
[37] A. CHAUMEIX, Revue des Deux…, art. cit., p. 938.
[38] Robert VALLERY-RADOT in G. de CATALOGNE, Dialogue…, op. cit., p. 126.
[39] B. FAY, Le Correspondant, art. cit., p. 927. Le « dynamisme » des États-Unis, c’est aussi ce qu’en retient Élie FAURE dans le chapitre consacré à « l’âme américaine » qu’il dédie affectueusement « À Georges Duhamel », en dépit de leurs désaccords : D’autres terres en vue, Paris, L’École des loisirs/Seuil, 1995, p. 225-295 ( 1è éd., 1932).
[40] Gonzague TRUC, Comoedia, 17 juin 1930, p. 3.
[41] Herman DANIEL, in G. de CATALOGNE, Dialogue., op. cit., p. 145.
[42] Jacques BARDOUX, in ibid., p. 172.
[43] Gabriel BRUNET, Mercure de France, 1er janvier 1931,p. 26. La date tardive de ce compte rendu, dans la revue qui publia les Scènesen « bonnes feuilles », s’explique par le refus d’Alfred Vallette, son directeur, d’imprimer la chronique très critique initialement confiée à Henri Mazel. Celle rédigée par G. Brunet n’est pas, pour autant, totalement laudative.
[44] André ROUSSEAUX, Le Figaro, 28 juin 1930, p. 5.
[45] Ibid.
[46] André ROUSSEAUX, L’Éclair, 19 juin 1930, p. 5.
[47] H. MASSIS, Revue des Deux…, art. cit., p. 737. La phrase est tirée de l’introduction : autant que les descriptions et les dialogues, c’est leur mise en scène qui impressionne les commentateurs. L’ouvrage touche donc bien certains points très sensibles dans la pensée de l’élite intellectuelle au début des années trente.
[48] Voir Gisèle SAPIRO, La Guerre des écrivains( 1940-1953), Paris, Fayard, 1999, notamment p. 103-150.
[49] Jean VIGNAUD, Le Petit Parisien, 17 juin 1930, p. 4.
[50] Jean Gérard FLEURY, in G. de CATALOGNE, Dialogue., op. cit., p. 155.
[51] André BELLESSORT, Journal des débats, 11 juin 1930, p. 3.
[52] Voir Herman LEBOVICS, La « Vraie France ». Les enjeux de l’identité culturelle, 1900-1945, Paris, Belin, 1995 (traduit de l’anglais, 1992, par Geoffroy de Laforcade).
[53] Jean de PIERREFEU, 10 juillet 1930, p. 1.
[54] Ces deux données retiennent l’attention des historiens travaillant outre-Atlantique. L’aristocratisme du modèle français d’éducation est tenu parfois pour l’une des racines de l’antiaméricanisme hexagonal, cf. Jean-Philippe MATHY, Extrême Occident. French Intellectuals and America, Chicago, The University of Chicago Press, 1993, p. 7. La thèse centrale d’un autre ouvrage est que la modernisation des Trente Glorieuses, vécue comme une intrusion, explique en grande partie l’animosité française à l’égard des États-Unis, cf. Richard KUISEL, Le Miroir américain : 50 ans de regard français sur l’Amérique, Paris, Jean-Claude Lattès, 1996 (traduit de l’américain, 1993, par Sylvie Durastanti).
[55] André BILLY, Les Cahiers de Radio-Paris, 15 juillet 1930, p. 4.
[56] Gus BOFA, Le Crapouillot, septembre 1930, p. 12.
[57] Michela NACCI, La Barbarie del confort. Il modelo di vita americana nella cultura francese del’900, Milano, Guerini e Associati, « Istituto italiano per gli Studi Filosofici. Socrates 19 », 1996, p. 13-20.
[58] Cf. Michel WINOCK, Le Siècle des intellectuels, Paris, Seuil, 1997, « Les années Gide », p. 157-232.
[59] Une position favorable à ce que l’on évite toute appréciation précipitée est défendue par Arlette LAFAY, « Des États-Unis d’aujourd’hui d’André Siegfried aux Scènes de la vie futurede Georges Duhamel. Lecture intertextuelle », Les Cahiers de l’Abbaye de Créteil, hors série, novembre 1998, p. 107-119.
[60] G. DUHAMEL, Scènes., op. cit., introduction, p. 12-20.
[61] Emmanuel MOUNIER, octobre 1930, cité in Jean-Louis LOUBET DEL BAYLE, Les Non-confor-mistes des années trente. Une tentative de renouvellement de la pensée politique française, Paris, Seuil, 1969, p. 258.
[62] Robert ARON, Arnaud DANDIEU, Le Cancer américain, Paris, Rieder, 1932, p. 21.
[63] Robert LE DIABLE, L’Action française, 12 juin 1930, p. 3. De son côté, Albert Thibaudet n’exclut pas que cette « conversion » ait quelque rapport avec le souci de corriger, aux yeux des Académiciens, l’impression défavorable produite par le Voyage à Moscou, peu compatible avec le statut d’« immortel » : Albert THIBAUDET, Candide, 24 décembre 1931,p. 3. Georges Duhamel deviendra académicien en 1935.
[64] Maurice CONSTANTIN -WEYER, L’Action française, 25 septembre 1930, p. 4.
[65] Robert BRASILLACH, La Revue française, 4 janvier 1931,p. 8.
[66] H. MASSIS, Revue des Deux…, art. cit., p. 741.
[67] Edmond JALOUX, Les Nouvelles Littéraires, 9 août 1930, p. 4.
[68] Georges PETIT, La Revue nouvelle, avril 1931,p. 85.
[69] Léon-Pierre QUINT, La Revue de France, 1er janvier 1931,p. 150.
[70] A. H. (Augustin HABARU ), Monde, 21 juin 1930, p. 3. On constate que ses affinités passées avec le mouvement Clarté ne valent à G. Duhamel aucune indulgence dans l’hebdomadaire Monde, fondé par Henri Barbusse.
[71] Kornel HUVOS, Cinq mirages américains. Les États-Unis dans l’œuvre de Georges Duhamel, Jules Romains, André Maurois, Jacques Maritain et Simone de Beauvoir, Paris, Marcel Didier, 1972, p. 275. La controverse des années trente diffère de celle qui, au début du 20è siècle, se limitait aux incidences économiques et sociales de l’organisation industrielle du travail cf. Georges RIBEILL, « Les débuts de l’ergonomie en France à la veille de la Première Guerre mondiale », Le Mouvement social, n° 113, octobre-décembre 1980, p. 3-36.
[72] DANIEL -ROPS, République, 9 juillet 1930, p. 4.
[73] G. PETIT, La Revue nouvelle, art. cit., p. 85.
[74] Ilya EHRENBOURG, Duhamel, Gide, Malraux, Mauriac, Morand, Romains, Unamuno vus par un écrivain d’URSS, Paris, Gallimard, « NRF », 1934, p. 104-126. Mais Paul Claudel ne concédait-il pas que « la civilisation moderne » « laisse plus de liberté à l’homme » ?, cf. Paul CLAUDEL, Conversations dans le Loir-et-Cher, Paris, Gallimard, 1962, p. 134 ( 1è éd. 1934).
[75] Pour une réflexion approfondie concernant la place occupée par l’Amérique dans le débat sur la modernité, voir Michel COLLOMB, La Littérature Art Déco. Sur le style d’époque, Paris, Méridiens Klinsieck, 1987, notamment p. 69-96.
[76] M. LIEBERMAN, La Vie intellectuelle, art. cit., p. 106.
[77] L.-P. QUINT, La Revue de France, art. cit., p. 140.
[78] Henry DERIEUX, Nouvelle…, art. cit., p. 744.
[79] Pierre VIGNARD, Europe, 15 septembre 1930, p. 140.
[80] Roger PICARD, Revue d’histoire économique et sociale, XVIIIè année, vol. 2, 1930, p. 247. Ce jugement conforte certaines des objections en rafale amicalement formulées par Jean-Richard Bloch qui, dans sa lettre du 22 mai 1930, conseille à G. Duhamel : « Méfie-toi des généralisations hâtives ». Je remercie Michel Trebitsch, qui m’a communiqué la copie de cette lettre, ainsi que Nicole Racine pour diverses indications bibliographiques.
[81] A. THIBAUDET, Candide, art. cit., p. 3.
[82] Jean-Baptiste SÉVERAC, Le Populaire, 23 octobre 1930, p. 4 (à l’occasion d’un commentaire sur Psychanalyse de l’Amérique, œuvre du comte de Keyserling).
[83] Léon MOUSSINAC, LHumanité, 1er juin 1930, p. 4.
[84] A. BILLY, L’Œ uvre, 3 juin 1930, p. 5; Gringoire, 27 juin 1930, p. 3.
[85] René LALOU, L’Europe nouvelle, 14 juin 1930, p. 892.
[86] Sur le déchaînement suscité par la projection du film La Ruée vers l’or, voir Emmanuel DECAUX, « La Ruée vers l’or », in Olivier BARROT, Pascal ORY (dir.), Entre deux guerres. La création française 1919-1939, Paris, Éditions François Bourin, 1990, p. 227-251.
[87] Paul REBOUX, Paris-Soir, 23 juin 1930, p. 1.
[88] Tzvetan TODOROV, Nous et les autres. La réflexion française sur la diversité humaine, Paris, Seuil, 1989, p. 19.
[89] Christine FAURÉ, Tom BISHOP, L’Amérique des Français, Paris, Éditions François Bourin, 1992, p. 12.
[90] B. FAY, Le Correspondant, art. cit., p. 927.
[91] Ernest DIMMET in G. de CATALOGNE, Dialogue., op. cit., p. 149.
[92] Titre de l’intervention de Philippe ROGER, « 1898 : la cristallisation », au colloque Les antiaméricanismes français, cit.
[93] Camille MAUCLAIR, L’Éclaireur de Nice et du Sud-Est, 18 juillet 1930, p. 1.
[94] G. HENNING, Books Abroad, art. cit., p. 312.
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[1]
Georges DUHAMEL, Le Livre de l’amertume. Journal 1925-1...
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[2]
Dès 1934, l’ouvrage est réédité chez Arthème Fayard. L’aute...
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[3]
André BILLY, L’Œuvre, 21 juin 1930, p. 1. L’article plu...
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