2001
Revue d'Histoire Moderne et Contemporaine
France/États-Unis : les enjeux politiques de la
culture
De l’anti-américanisme en France vers 1930 : la réception
desScènes de la vie future
Anne-Marie Duranton -Crabol
Anne-Marie DURANTON -CRABOL chercheuse associée au CHEVS/FNSP 44 rue du four, 75006,
Paris
Anne-Marie DURANTON-CRABOL De l’anti-américanisme en France vers
1930 : la réception des Scènes de la vie future Les Scènes de la vie future
reçoivent un accueil enthousiaste et leurs outrances sont attribuées par la
critique au genre pamphlétaire de l’ouvrage. La crainte, exprimée par Georges
Duhamel, d’une diffusion de la civilisation matérielle américaine, se trouve
largement par~tagée. Mais l’Amérique possède-elle une véri~table civilisation ?
Celle-ci prolonge-t-elle ou trahit-elle son origine européenne ? Telles sont
les alternatives d’un débat en définitive très franco-centré.
The critics were enthusiastic about Scènes de la vie futureand
the excesses of the book were attributed to its satirical genre. Georges
Duhamel’s fear of spreading American material civilization was widely shared.
But, is there such a thing a genuine American civilization ? And, if so, is it
still true to its European origin or is it rather its betrayal ? Such were the
alternative terms of a debate which, in fact, was basically French.
C’est en 1929, à l’issue d’un voyage de quelques semaines aux
États-Unis, que Georges Duhamel entreprend la rédaction des
Scènes de la vie future : « après de
longues et laborieuses méditations », écrit-il, « je résolus de conter cet
étonnant voyage, comme j’avais conté deux ans plus tôt le
Voyage de Moscou »
[1]. La
Revue de Parisen commence la
publication, à partir du 15 avril 1930, juste avant la parution sous forme de
livre au Mercure de France. Au mois de juin, l’Académie Française attribue à
son auteur un prix exceptionnel d’un montant élevé ( 15000 F). La réussite est
telle que, dès la fin de l’année, on parle de plus de cent mille exemplaires
vendus
[2]. Oubliant ses
réserves initiales, le journaliste André Billy s’enthousiasme : « Elle est
sublime, l’opposition que ce petit livre de douze francs, ce petit livre à la
fragile couverture de papier jaune, fait à l’énorme masse d’or et d’acier de la
richesse et de l’égoïsme américains »
[3].
Précisément, l’ouvrage est exploité au maximum, comme le serait
une mine d’or, suscitant des chroniques dans tout ce que la presse périodique
compte d’important ou de confidentiel. Puis la controverse qui s’engage
[4] fournit au
Figaro l’occasion d’une enquête
approfondie. Cinq questions, relatives au « procès ouvert sur la civilisation
américaine », suscitent, entre novembre 1930 et février 1931,quelque deux cent
cinquante réponses de la part d’intellectuels français ou étrangers; les plus
significatives d’entre elles sont rassemblées en un volume longuement introduit
par l’écrivain-éditeur Gérard de Catalogne,
Dialogue
entre deux mondes : reportage
[5]. Au total, le corpus de référence est ici
constitué d’une bonne centaine de contributions, toutes situées dans la période
qui suit immédiatement la publication des
Scènes
de la vie future( 1930-1931).
Georges Duhamel n’est pas le seul à traiter des
États-Unis.
Conformément au rythme cyclique, déjà observé par René Rémond,
concernant le XIXe siècle
[6], la fin des années vingt est marquée par un regain
d’intérêt, dont témoigne toute une suite de publications. Il n’est d’ailleurs
pas rare, surtout dans les revues, que le compte rendu des
Scènes de la vie future soit associé à
d’autres -
New York (Paul Morand,
1930),
Standards (Hyacinthe Dubreuil,
1929), (
Histoire des États-Unis et
L’évolution des idées et des mœurs
américaines, (Firmin Roz, 1930 et 1931),
10 CV (Ilya Ehrenbourg, 1930). En
outre, les écrivains américains viennent d’être massivement traduits dans les
mois qui précèdent, en particulier Sinclair Lewis : sous la plume des
chroniqueurs, la valeur exemplaire de
Babbitt rivalise souvent avec celle du livre de
Duhamel
[7]. Enfin,
plusieurs des intervenants dans le débat se réfèrent aux essais d’André
Siegfried et d’André Philip, respectivement
Les
États-Unis d’aujourd’hui et
Le
problème ouvrier aux États-Unis, tous deux parus en 1927.
Ce bagage livresque est-il suffisant pour aborder la lecture
des
Scènes de la vie future ? Pour
quelques clercs qui avouent leur perplexité, tel Henry Derieux reconnaissant
qu’il lui en coûte de formuler un jugement – « ne sachant rien de l’Amérique
que ce que m’en disent les livres, il m’est difficile de confronter ce
témoignage à d’autres témoignages »
[8] – les autres ne
s’encombrent pas d’une telle question. C’est que, dans leur esprit, rendre
compte de l’ouvrage, cela ne saurait consister en une comparaison entre la
réalité américaine et la description qu’en a proposé le célèbre écrivain.
Pourquoi ?
D’abord, chacun s’accorde à le reconnaître, ce « roman de
civilisation » (une catégorie imaginée par le journaliste Robert Le Diable)
relève du « pamphlet » ou du « réquisitoire »; il est donc bien compréhensible
que son auteur « exagère » ou « noircisse » un peu le tableau. Ensuite, les
enseignements apportés par le texte sont suffisamment riches et inquiétants
pour que l’on ferme les yeux sur ses outrances éventuelles. Pareilles
justifications de l’indulgence ne sont pas avancées sans un certain trouble,
comme si l’émotion éprouvée par le lecteur revêtait une signification plus
profonde que la simple admiration méritée par le talent de l’auteur.
Peut-on expliquer la fièvre américanophobe qui se déclenche en
une telle occasion ? Comment l’anti-américanisme du début des années trente
s’arti-cule-t-il avec un préjugé hexagonal nettement inscrit dens le temps long
?
Comment le contenu du pamphlet talentueux entre-t-il en
résonance avec l’« esprit français » – une expression des années trente – au
point que les trouvailles stylistiques de l’auteur sont répétées avec
délectation, comme immédiatement intériorisées par les commentateurs ?
LA POSTURE
ANTI-AMÉRICAINE
La posture anti-américaine s’accommode de la rapidité du coup
d’œil.
Ceux que blesse la description des États-Unis faite par Georges
Duhamel, y voient une raison décisive de sa véhémence : un voyage trop hâtif,
une vision superficielle de l’Amérique. À l’étonnement du romancier norvégien
Johan Bojer, aux yeux duquel « pour juger un pays, il faut le connaître mieux
que par un séjour de touriste. Il faut, en outre, tenir compte de l’histoire »
[9], fait écho la
causticité de l’historien Gabriel Hanotaux, il est vrai président du comité
France-Amérique : « Pas une minute à perdre. On part, on arrive, on repart (…
). Pas de repos. Le stylo précipite sur les feuilles de copie ce que le stylo a
déposé sur les feuilles de carnet. Un éditeur. Un livre. Succès ! »
[10]. On notera
toutefois que, si la méconnaissance des États-Unis n’empêche pas de raisonner
sur le texte duhamélien, la familiarité avec ce pays ne préjuge pas
nécessairement des réactions à l’égard du livre. C’est ainsi que l’on verra
deux américanistes, Charles Cestre (
Quinzaine
littéraire) et Bernard Faÿ (
Le
Correspondant), réagir de manière opposée. Le premier accorde à
l’auteur des
Scènes que « l’insondable
profondeur de la sottise et de l’ignorance » peut, en effet, caractériser
l’Amérique, quitte à corriger un peu le tir en ajoutant : « … à peine plus que
le reste du monde »
[11]; le second conteste vigoureusement les résultats
d’une enquête « courte et encombrée de bavardages »
[12]. À propos du
cinéma, Bernard Faÿ ironise en ces termes : « il ne lui (G. Duhamel) eût pas
été nécessaire de traverser l’Atlantique pour connaître ce nouvel art mécanique
»
[13]. Remarque
perfide ? Ou simple écho de ce que l’écrivain avait lui-même confié à un
journaliste
[14] : «
d’ailleurs, je n’avais pas besoin d’aller aux États-Unis pour dire ce que j’ai
dit; j’aurais pu écrire la plupart des chapitres de mon livre sans quitter
Paris. Sans avoir vu l’Amérique, je pouvais pressentir la civilisation
américaine »
[15] ?
Ainsi, la multiplication des voyages transatlantiques n’agit pas de manière
infaillible sur la représentation des États-Unis. Déjà, le voyageur privilégié
des années 1920 admettait que son séjour n’avait pas modifié son image mentale
: indifférente au principe de réalité, celle-ci reposait sur un préjugé
assumé
[16].
La remarque de Hannah Arendt, selon laquelle, à la différence
du jugement, le préjugé peut « très facilement rencontrer l’adhésion d’autres
personnes sans même devoir se plier aux exigences de la persuasion »
[17] se vérifie ici
pleinement : non seulement l’expression véhémente de l’hostilité envers les
États-Unis est approuvée, mais encore elle est saluée comme une prouesse dont
l’accomplissement procure à tous un véritable soulagement.
« M. Georges Duhamel vient d’accomplir un exploit hardi. Il a
démoli l’idole américaine », se réjouit-on à la
Revue des vivants
[18]. De son côté, André Billy jubile en
rapportant ce que, dit-il, « l’on entend depuis trois semaines » :
« Vous ne pouvez pas imaginer à quel point ce livre m’a fait
plaisir ! C’est tellement ce que j’ai toujours pensé de l’Amérique et des
Américains ! » et encore : « Croyez-vous que les
Scènes de la vie future seront traduites en
Amérique ? Mon plaisir serait complet si j’étais sûr qu’ils connaîtront
l’opinion de Duhamel »
[19]. Dans ces conditions, l’Amérique est « pensée au
singulier »
[20],
selon une tendance longue, observée dès la fin du XVIII
e
siècle. Qu’en pensent les écrivains américains, critiques à l’égard de leur
propre pays, dont le nom est volontiers appelé en renfort du point de vue
français ? En fait, ceux-ci récusent leur enrôlement au service d’une cause qui
leur est étrangère. Ainsi, Upton Sinclair fait-il valoir que leurs écrits
expriment avant tout « une tentative d’éducation de soi-même entreprise par
l’Amérique », et adresse-t-il aux Européens qui les lisent cette recommandation
: « il faut absolument qu’eux et leur influence fassent partie du jugement que
vous portez sur l’Amérique »
[21]. En d’autres termes, le regard sévère des romanciers
américains appartient à l’Amérique au même titre que les défauts qui lui sont
reprochés.
En règle générale, les réactions de ceux qui condamnent
l’attitude de Duhamel se révèlent assez éclairantes pour définir la posture
anti-américaine.
Il lui est reproché, tout particuliérement, de donner des
États-Unis une évocation sélective et simplificatrice, dépourvue de
l’indulgence qui adoucit le regard porté sur la France – le
Mercure universel ne fustige-t-il pas
« le naïf chauvinisme d’écrivains unilatéraux »
[22] ? Ainsi,
s’agissant de l’uniformité prêtée à la civilisation américaine, Henri Rohrer
note que « l’idée de la termitière » qui vient à l’esprit de l’observateur se
trouve « en corrélation étroite avec la distance du regard » : « qui ne verrait
Paris que du sommet de la Tour Eiffel, n’y songerait-il pas forcément au
spectacle de rythmes si réguliers ? Et ne l’oublie-rait-il pas dans la mesure
où il se rapprocherait des cinq millions d’unités vivantes qui la composent ? »
[23].
On reproche également à Georges Duhamel d’avoir un peu malmené
la société américaine pour les besoins de sa démonstration. « Vous avez
systématiquement choisi dans chaque phase de notre vie le côté le plus
répréhensible », déplore le médiéviste américain Max Lieberman, tantôt en
parlant du jazz plutôt que du Philarmonic Orchestra, tantôt en stigmatisant les
étudiants de grandes universités qui s’adonnent à la passion d’un sport
violent, le football (américain !), comme si l’on pouvait « juger les étudiants
de la Sorbonne après avoir croisé un monôme »
[24]. Certains
commentateurs avouent ne plus reconnaître leur pays. C’est le cas de George
Henning, doyen de l’Université George Washington à Washington, pour lequel
Chicago n’abrite pas seulement les fameux abattoirs, mais aussi « une grande
université, un musée des beaux-arts et un opéra » qui, estime-t-il, se révèle «
bien supérieur à celui de Paris »
[25]. Pour sa part,
Gabriel Hanotaux n’exclut pas que, ayant « abusé du bistouri », le
médecin-écrivain ait vu « drames, tristesse, horreur », là où il aurait pu
admirer « la discipline volontaire que s’impose un peuple aux mille naissances
qui s’est, de lui-même, rangé sous une seule loi »
[26]. Quant à
l’appréciation selon laquelle les cités américaines seraient d’une saleté
repoussante, elle a le don d’en irriter plus d’un : à « Lutèce », insiste
Camille Pitollet, « le tout-à-l’égoût est encore loin d’être général » et «
l’inscription, sur les immeubles bourgeois : “Eau et gaz à tous les étages”en
dit assez long pour que l’on s’abstienne de commentaires »
[27].
Mais les États-Unis sont-ils bien l’objet du débat ? La
question se pose d’autant plus que Georges Duhamel a lui-même laissé place à
l’incertitude :
« Je vise la civilisation américaine, non le peuple américain
qui m’a donné beaucoup d’amis », affirmait-il avant d’ajouter : « à travers
l’Amérique, mes traits iraient atteindre le monde entier qui la prend pour
modèle »
[28]. Par la
suite, il précisera encore son intention, à l’occasion d’une « confession
vagabonde » destinée à ses objecteurs : « il s’agit proprement d’un essai sur
la marche et le sens de la civilisation, essai que viennent illustrer plusieurs
tableaux dont l’Amérique m’a fourni l’anecdote, les couleurs et les grandes
lignes »
[29]. Certes,
de telles précautions sont jugées inutiles, voire désobligeantes par George
Henning : « Mais non, M. Duhamel, on ne peut pas fouler aux pieds un grand pays
pendant deux cent vingt pages, en accumulant erreurs, injustices et abus, et
puis minorer brusquement le sujet en disant qu’il est sans importance »
[30]. Toutefois, les
précisions apportées par le romancier, quant à sa cible véritable, contribuent
à mettre en évidence une dernière caractéristique de la posture
anti-américaine, l’essentialisation de son objet.
Surplombant les réalités déroutantes ou dégoûtantes de la vie
américaine, se découvre un discours prophétique, non exempt de contradictions.
Postulant que les États-Unis et la France sont deux entités immuables, dont
l’une est définitivement néfaste, il dénonce, simultanément, une évolution
dangereuse :
la situation est alarmante, le mal américain menace d’ébranler
à leur tour les profondeurs de l’âme hexagonale. On est donc conduit à se poser
la question :
pourquoi les États-Unis ? Quelle spécificité américaine se
prête particulièrement à de telles attaques ? Et quel avantage l’identité
nationale tire-t-elle de sa position hostile ?
L’« AMÉRICANISME » : MONSTRE OU MIROIR
GROSSISSANT ?
Taillé dans le bronze, le discours ne s’attarde pas sur la
conjoncture politique, nécessairement passagère. On ne trouve que rapidement
mentionnés l’aide américaine pendant la Première guerre ou les éléments du
différend franco-américain. Même s’ils habitent les esprits, ceux-ci
apparaissent, dans les commentaires des Scènes de
la vie future, sous forme de rares références, soit au contentieux
autour de la dette alliée, soit au protectionnisme douanier. De la même
manière, seuls quelques comptes rendus tardifs évoquent le krach boursier de
1929 et la crise économique pour montrer que la prospérité était sans doute
moins solide que prévu, sans que cela entraîne une révision significative des
préventions à l’égard des États-Unis. Pas d’allusion aux quotas en matière
d’immigration, ni à la première traversée de l’Atlantique dans le sens
Europe-Amérique, en septembre 1930. Enfin, à de rares exceptions près, les
considérations sur la « séparation des races » aux États-Unis ne suscitent pas
de commentaires. Il est vrai que le chapitre qui leur est consacré n’offre
guère au lecteur de Georges Duhamel l’occasion de s’identifier profondément aux
victimes du mal, puisqu’il s’intéresse surtout aux « Yankees » : confrontés à
ces « fautes humaines inexpiables » que sont la traite et l’esclavage, ceux-ci
lui donnent l’impression de cultiver le remords, dans un souci de purification
très typique du puritanisme. L’Américain saurait donc tirer avantage de tout,
même de l’impardonnable.
Si l’« américanisme » se déploie donc assez indépendamment du
contexte diplomatique, qu’est-ce qui le rend si redoutable ? De toutes les
décisions politiques américaines, la prohibition est celle qui apparaît le plus
nettement comme objet d’exécration. Ainsi, à l’enquête du
Figaro, Jean Cassou répond-il
vigoureusement : « J’appelle peuple civilisé un peuple qui boit du vin et
communique ainsi avec les forces premières de la terre »
[31]. Associée aux
autres règles en matière d’hygiène ou de morale publiques dénoncées par Georges
Duhamel, la prohibition est donc au cœur du processus qui consiste en « une
horrible oppression de l’individu par l’État »
[32]. « Il y a des
lois sur tout, observe André Chaumeix, même sur la durée convenable du baiser
que se donnent sur l’écran deux héros de la comédie sentimentale. Il y en a
pour l’hygiène, pour la circulation, pour la vie d’hôtel, pour la réclame (… )
»
[33]. De telles
considérations reposent, à n’en pas douter, sur ce que l’on commence à
connaître en France, à propos tant du taylorisme que de la percée des sciences
sociales américaines, avec leurs prétentions à une sorte d’ingénierie de
l’humain
[34]. De façon
complémentaire, se découvre une autre forme d’oppression, qui résulte du
machinisme : uniformité, règne de la série, esclavage dans lequel l’individu se
trouve englouti, absence d’âme. Tandis que le dollar est rarement mentionné, la
« civilisation mécanique » suscite les plus vives réactions : c’est en termes
voisins que Henri Massis, baigné dans le maurrassisme, et Edmond Jaloux qui
penche plutôt à gauche, s’insurgent, le premier, contre « la barbarie savante
et technique aux États-Unis »
[35], le second, contre la terreur « anonyme et
scientifique » créant « une humanité fabriquée en série, un idéal fabriqué en
série, une vie fabriquée en série »
[36]. Ainsi, la
réception des
Scènes de la vie future
se focalise-t-elle sur la perspective d’une civilisation moderne, dans laquelle
la machine imprime ses exigences et ses contraintes à l’ensemble du corps
social, manipulé et aliéné.
Mais s’acharnerait-on contre l’Amérique, si son modèle ne
concernait pas la France ? La flexibilité du terme « modèle » le promet à un
usage durable, dans le lexique anti-américain, modèle proposé ou imposé,
exemple à imiter ou contre-exemple à bannir. D’autant que, des révolutions du
XVIIIe siècle à la formation d’un empire colonial, la France s’est souvent
perçue elle-même comme modèle. Amorcé par G. Duhamel pour lequel à la fois
l’Amérique se développe de manière autonome, en rupture avec l’Europe, tout en
faisant courir des risques sérieux à cette dernière, le débat sur l’âge des
États-Unis renoue avec un questionnement lui-même fort ancien. André Chaumeix
abonde dans le sens de l’écrivain : la civilisation d’Amérique ne constitue pas
« le prolongement de celle qui a transformé la terre depuis trente siècles »,
elle est « tout au contraire une déviation, une rupture »
[37], mais la plupart
des commentateurs se montrent plus hésitants. S’ils sont jeunes, les États-Unis
sont-ils nos enfants, un peuple jeune avec les défauts de la jeunesse, ou bien
représen-tent-ils une réalité nouvelle et indépendante ? Et d’ailleurs,
qu’est-ce que la jeunesse ? Une « régression du type humain vers l’âge des
cavernes »
[38] ? Ou
une force capable de nous dynamiser : « elle (la civilisation américaine)
amplifie, elle développe indéfiniment nos désirs et notre puissance.
Rapidement, elle réalise ce que nous avons pensé depuis des siècles »
[39]. À moins que,
prolongeant l’Europe, les États-Unis ne soient déjà vieux comme elle. Dans ce
cas, estiment les observateurs les moins favorables aux évolutions historiques
en cours, ne doit-on pas craindre qu’ils continuent dans ce que la pensée
européenne contient de pire, les Lumières, la Raison, la Révolution ? « De nous
elles (les deux nations) ont reçu l’idée de “progrès” les “droits de l’homme”
et autres “immortels principes” », la haine et le mépris de toute supériorité,
de toute sainteté, de toute divinité », s’emporte Gonzague Truc, dans
Comoedia
[40].
Derrière ces appréciations se profilent diverses
interrogations.
Brutalement résumée, la première se formule de la manière
suivante :
l’Amérique possède-t-elle une civilisation ? Si la réponse est
affirmative, alors la France gagnerait peut-être à s’inspirer de ce modèle
alternatif : « en mariant ce qui se fait de bien chez nous avec ce qui se fait
de mieux chez ce peuple nouveau, on peut obtenir des résultats qu’aucune
civilisation n’a jamais connus », suggère Herman Daniel
[41]. Mais telle n’est pas la réaction
dominante, plutôt réticente, voire franchement négative. Car, comment concevoir
la réussite sans une lente maturation ? « Il faut plus de cent cinquante ans
pour pétrir une civilisation originale », tranche Jacques Bardoux
[42]. Et comment parvenir à
l’épanouissement souhaitable, en se fondant sur l’accumulation de biens
matériels ? « Il peut exister des sociétés riches et barbares, des société
riches et civilisées, mais jamais la richesse n’a pu enfanter par sa propre
vertu une vraie civilisation », théorise Gabriel Brunet
[43]. À supposer qu’ils soient les fils de
l’Encyclopédie, renchérit André Rousseaux, au moins les Américains seraient-ils
porteurs d’une idéologie; certes, celle-là « ne valait pas cher » mais elle
avait le mérite d’exister, car « la civilisation de Babbitt est à ce point
dépourvue d’esprit qu’on n’y trouve même pas d’idées fausses »
[44].
D’où la seconde interrogation suggérée par la lecture de
l’introduction aux
Scènes de la vie
future : l’« américanisme » est-il une menace extérieure ou
intérieure, « un monstre dont il faut nous défendre » ou bien « un miroir
grossissant, où certains de nos défauts apparaissent ridiculement grossis »,
comme l’écrit le même André Rousseaux
[45] ? Une attitude très répandue consiste à
ne pas choisir et à faire cœxister le thème de l’« Amérique en nous », cher aux
non-conformistes, avec la métaphore de la « gueule dévorante » ouverte par la «
prétendue civilisation américaine »
[46]. Pour sa part,
Henri Massis concentre sa méditation sur la prophétie pessimiste de Georges
Duhamel : « Tous les stigmates de cette civilisation dévorante et sans âme,
nous pourrons les découvrir avant vingt ans sur tous les membres de l’Europe »
[47]. Ainsi se précise
l’étrangeté du discours de l’urgence qui s’articule avec une double
représentation : celle, figée, d’une société américaine vouée à l’oppression,
étatique ou mécanique; celle, dynamique, d’un modèle conquérant, en train
d’ébranler l’ancien monde. À l’approche de l’échéance, et sans exclure qu’il
soit déjà trop tard, chacun s’efforce donc de définir les valeurs en péril et
les moyens de résister.
L’« esprit » ou le « génie » français, son existence n’a cessé
de hanter la nouvelle droite nationaliste dans les années trente, généralement
associée à l’idée de « défense de la civilisation »
[48]. C’est ce que
confirme la réception des
Scènes.
Soucieux de définir cet insaisissable « esprit », les commentateurs imitent la
démarche de l’écrivain. Tout comme celui-ci s’est emparé symboliquement de
l’Amérique afin de décrire la civilisation moderne qui l’inquiète, ses lecteurs
s’emparent de la personne de Georges Duhamel pour en faire le symbole de la
France. La chronique de Jean Vignaud illustre cette tentative de manière
exemplaire : « Donc, un beau jour, M. Georges Duhamel a quitté son paysage
nuancé de l’Ile-de-France, sa petite maison campagnarde, ses enfants et ses
amis, ses livres, pour l’Amérique (… ). Il s’est embarqué simplement en
emportant ses conceptions personnelles de l’homme, du bonheur et de la liberté
»
[49]. Une fonction
similaire d’homme-symbole lui est associée, de façon nettement moins
révérencieuse, par Jean Gérard Fleury : ce dernier attribue la teneur négative
de l’ouvrage au soulagement éprouvé par l’auteur lorsque, revenu d’un voyage
effectué, dit-il, « dans le simple but de vérifier sa théorie », il retrouve
son « jardin planté de choux et de carottes »
[50].
Quoi qu’il en soit, le « génie français », c’est donc cette
essence que révèle négativement l’observation des États-Unis, en vertu d’une
mise à distance –eux et nous– qui témoigne de l’oscillation constante entre
altérité radicale et analogie inquiétante entre France et États-Unis. Si
Duhamel a pris sa plume, explique André Bellessort, c’est parce que « leur
civilisation matérielle et mécanique lui a paru une terrible menace pour la
civilisation morale, la nôtre »
[51]. La nôtre ?
Puisque la France est le lieu où l’exigence de qualité prime naturellement sur
les facilités du nombre, l’« esprit français » sera celui qui préfère le calme
de la vie privée plutôt que la vitesse, le travail artisanal plutôt que la
production de masse et le texte écrit plutôt que l’image
[52]. Dans
Comoedia, Jean de Pierrefeu n’a pas de mots
assez durs pour « cette Amérique peuplée de termites à face humaine », où «
l’individu est privé de cette valeur suprême, la solitude (… ), (ainsi que des)
plus précieuses conquêtes de l’homme, le loisir, la méditation, l’originalité
individuelle, les charmants désordres de la nature et du cœur »
[53]. On trouve ici la
double expression de l’élitisme propre à un groupe social privilégié, et d’une
société profondément marquée par les valeurs de la terre et du monde
paysan
[54].
L’étude de la presse prouve également que les journalistes
reprennent à leur compte la superposition faite par Georges Duhamel entre
France et civilisation, bien sûr, mais aussi entre France et Europe. « Aussi
longtemps que l’Europe, que la France compteront des hommes de sa trempe, etc…
», affirme André Billy en parlant de l’auteur des
Scènes
[55], tandis que Gus Bofa attribue pour
mission au livre de « mettre en garde l’Europe, et plus spécialement la France,
contre l’illusion américaine »
[56]. C’est là un
trait fréquent de l’antiaméricanisme : placer en vis-à-vis, non pas l’Amérique
et tel pays d’Europe, mais bien l’Amérique et l’Europe toute entière. Michela
Nacci montre en effet que, dans les années trente, l’américanophobie italienne
était structurée à l’égal de celle qui s’exprime en France, en dépit des
différences de régime politique.
Elle observe la même approche globale de l’Amérique, traitée
comme un « individu historique » dont la civilisation forme un « tout homogène
» et la même succession d’« affirmations de caractère inattaquable :
universelles et éternelles ». Tout se passe donc comme si l’Europe désignait
moins un ensemble unitaire qu’un idéal incarné précisément par le pays du
locuteur, perçu « comme un
unicum
irréductible »
[57],
de sorte que la défense de l’identité nationale parvient, sans rien concéder, à
se doter d’une stature européenne.
L’HUMANISME : UNE RÉPONSE APPROPRIÉE
?
Mais peut-on résister à l’emprise des États-Unis et par quels
moyens ?
L’invitation du romancier à opposer au danger une résistance de
type « humaniste » est-elle bien appropriée ? Le machinisme incarne-t-il
réellement un mal ? Enfin, la description d’une « américanisation » inévitable
est-elle la façon adéquate de penser l’avenir ? Sur ces différents points, des
divergences de nature politique se font sentir. Il faut en parler avec
précaution pour diverses raisons. D’une part, dans la sphère intellectuelle,
les clivages ne sont pas toujours aussi lisibles que dans la vie parlementaire
et la fluidité des positions politiques durant la première partie des années
1930 rend périlleux tout classement axiomatique
[58]. Ainsi, l’auteur des
Scènes de la vie future ne saurait
être situé à droite sans autre examen, bien que le texte en question exhale un
fort parfum de conservatisme
[59]. Il en va de même pour ceux qui appartiennent à la
nébuleuse du non-conformisme : si l’ensemble penche nettement à droite, tous ne
relèvent pas d’une unique étiquette. Inversement, les allusions à l’« esprit
français » ne paraissent pas de nature à choquer les commentateurs de gauche,
obnubilés qu’ils sont par les questions d’organisation sociale. D’autre part,
les critiques naviguent souvent d’un titre à l’autre, si bien que l’on ne
saurait établir une adéquation parfaite entre la ligne politique d’une
publication donnée et la position adoptée par tel ou tel de ses chroniqueurs
littéraires. Une lecture attentive montre d’ailleurs que les comptes rendus
signés par un même journaliste dans diverses publications sont de teneur très
comparable, ce qui prouve que le chroniqueur dispose d’une certaine marge de
manœuvre, même s’il se fait une idée préalable de ce que l’on attend de
lui.
En quoi consiste l’humanisme duhamélien ? Il se situe dans le
cadre d’une réflexion sur les agressions subies par « la civilisation ». Tout
d’abord, la Première guerre mondiale assaillit, alors qu’elle était à son
apogée, « l’idée d’une civilisation universelle, totale, à la fois éthique et
scientifique, supposant un progrès en même temps spirituel et temporel », donc
propre à rendre les peuples « plus humains », puis l’attaque fut portée par le
modèle « mécanique » américain. Face au danger, ils ont donc pareillement tort
ceux qui s’endorment après avoir posé en principe que la civilisation est
impérissable, et ceux qui abandonnent la lutte pour se réfugier dans le
désespoir. Pour sa part, au nom d’une « poignée d’hommes qui considèrent le
phénomène avec méfiance et tristesse », Georges Duhamel refuse de se résigner :
« Je ne renonce pas encore à définir une civilisation morale, vraiment pure ou,
pour mieux dire, absolue »
[60]. La vérité oblige à dire que cet humanisme ne
suscite guère d’émulation.
Du côté droit de l’échiquier politique, l’accueil des
non-conformistes est plus que réservé. Si Emmanuel Mounier déclare partager la
répulsion de Georges Duhamel envers « la barbarie qui menace tout l’édifice
humain sous le nom de civilisation de l’avenir : l’américanisme »
[61], Robert Aron et
Arnaud Dandieu n’éprouvent pas la moindre sympathie pour les bons sentiments
qui leur paraissent remplir les pages du roman, car, estiment-ils, le « cancer
américain », cette « maladie de l’esprit », relève d’un traitement autrement
radical que la verve. À leurs yeux, Duhamel, c’est « Joseph Prudhomme contre
Oncle Sam », avec ce que cela suppose de façon « puérile », « de démagogie et
d’exactitude » ou, pire, de complicité qui s’ignore : « La charrue avant les
bœufs, le catéchisme précédant les travaux des docteurs, telle est l’œuvre de
Duhamel :
par là, quoi qu’il pense lui-même, elle est très “de notre
temps” et foncièrement américaine »
[62].
Parmi les analystes de conviction maurrassienne, la lecture des
Scènes de la vie future apporte des
satisfactions d’une nature assez différente de celle escomptée par l’auteur. Ce
qu’ils en retiennent, en effet, c’est la « conversion » inattendue de l’auteur
du
Voyage de Moscou : « Quelqu’un
trouvera peut-être, écrit Robert le Diable, que M. Duhamel a été plus sévère
pour l’ordre rigide qui règne aux États-Unis que pour le désordre tyrannique
qui sévit chez les Soviets (… ). Du moins peut-on se féliciter qu’un homme qui
fraternisait avec les ennemis jurés de notre civilisation ait été amené, après
un voyage dans la direction opposée, à apprécier plus hautement que jamais
cette civilisation »
[63]. Dès lors, ils n’hésitent pas à solliciter l’esprit
de l’ouvrage : « en condamnant les États-Unis, il a condamné l’utopie
démocratique »
[64],
assure Maurice Constantin-Weyer, tandis que Robert Brasillach redoute que
l’humanisme obtienne le dernier mot : « à d’autres maîtres (… )
nous pourrons demander la voie », se rassure-t-il, tout en
concédant que « l’important, est d’entendre le cri d’alarme que pousse le jeune
Alceste »
[65]. Il est
vrai que, s’il ne va pas jusqu’à pouvoir être érigé en « maître », Georges
Duhamel a brouillé les repères en qualifiant le système américain de «
communisme bourgeois ». Henri Massis s’engouffre dans la brèche, mettant en
parallèle la barbarie américaine, « savante et technique », avec celle de la
Russie, « sanglante et idéologique »
[66]. On verra
d’ailleurs Edmond Jaloux reprendre à son compte cette comparaison; mais en
ajoutant l’Italie fasciste à la liste des pays dans lesquels se dresse «
l’idéal de caserne », il fait la preuve que sa sensibilité politique est fort
différente
[67].
À gauche, précisément, l’écrivain est perçu avant tout comme le
porteparole de la bourgeoisie. Parfois, il lui est reproché de parler pour les
« happy few » et non pas pour « la masse » : celle-ci ne serait-elle pas en
droit d’attendre que « la vie matérielle – cette pauvre vie qui est son seul
bien et sa seule certitude – lui soit la plus douce possible ? »
[68]. Parfois, on
souligne que l’auteur a méconnu la réalité de la condition ouvrière américaine
– « nous pénétrons dans les palaces, nous escaladons des buildings, mais nous
ignorons les taudis (… ), nous ne rencontrons pas un seul des quatre millions
de chômeurs », ni ne nous risquons à « interroger M. Babbitt sur l’exécution de
Sacco et Vanzetti ». Au total, là encore, sa réponse est jugée incomplète. Tout
laisse à penser que son « libéralisme » lui interdit de comprendre que « ce
n’est pas la morale collective en elle-même qu’il faut condamner », mais plutôt
le contenu actuel de cette morale, trop exclusivement préoccupé du « bien-être
matériel des masses »
[69]. À moins qu’il ne se soit arrêté en chemin : il lui
aurait fallu « mettre en cause non pas la “civilisation industrielle”; opposée
à la “civilisation humaine” mais le capitalisme lui-même »
[70].
C’est sur la question du machinisme que se porte le maximum
d’attention. Sur elle, s’engage ce que le romancier lui-même qualifie de «
querelle du machinisme ». De fait, comme le remarque Kornel Huvos dans son
étude comparative, le débat oppose « partisans du statu quo et du progrès,
conservateurs et progressistes », à la façon de la querelle des anciens et des
modernes
[71]. À
l’attitude des premiers – la plus fréquente – qui rejettent le « conformisme
abject » ou la « standardisation psychologique », s’oppose une approche
nettement plus optimiste, qu’elle se réclame du simple bon sens ou d’une
analyse de classe. Proche des non conformistes, Daniel-Rops n’en fait pas moins
appel à l’évidence : « Renoncer au machinisme, cause du mal ? Ce serait, pour
l’Europe, un suicide », estime-t-il
[72]. Quant à Georges Petit, il voit dans la mécanisation
le moyen de libérer les hommes de leur servitude en dégageant, pour le plus
grand nombre, le temps des loisirs et de la culture :
« sauvés non pas du machinisme, mais sauvés au contraire par
lui de notre invraisemblable soumission à des formes de vie périmées, mortes »
[73]. C’est la même
conviction qui, au nom d’un engagement explicite, animera Ilya Ehrenbourg dans
son attaque contre « Georges Duhamel, le machinoclaste »
[74].
Par le biais du machinisme, on voit se profiler le choc que
constitue la confrontation avec la modernité
[75]. Citoyen américain, Max Lieberman ne peut réprimer
un accent de colère : « D’abord il y avait un désaccord avec vous-même
vis-à-vis des grands problèmes de la société (… ) quand tout à coup vous
découvrez l’Amérique. Elle vous offre un terrain fertile en explications pour
tous les maux que vous avez constatés »
[76]. Sur le mode
narquois, Léon-Pierre Quint pointe la même difficulté : « C’est la France avec
ses vieux vins et ses bons fromages, si petite en étendue, mais si sûre d’elle
et de ses traditions, que M. Duhamel met en parallèle avec le grand pays neuf
que baignent deux océans, ce qui devait (… ) satisfaire le lecteur »
[77]. Finalement, la
crainte de Georges Duhamel selon laquelle les choses vues aux États-Unis
préfigurent l’avenir de la France est accueillie avec quelques réserves. Est-ce
bien d’« américanisation » qu’il s’agit et celle-ci peut-elle se comparer à un
poison qui attaquerait un organisme sans défense ? Henry Derieux s’en explique
: « Le mal vient aujourd’hui d’Amérique parce que c’est là qu’il a atteint son
maximum de virulence mais qu’il soit dans l’homme tout court, (… ) qui pourrait
en douter ? ». D’ailleurs, ajoute-t-il, le processus n’est pas linéaire : « la
loi de réaction joue toujours (… ). Dans cette prospérité dont l’Amérique était
si fière, la crise a fait brèche »
[78]. Plus d’un
observateur fait confiance en la capacité de résistance de ses contemporains :
soit « ce que nous jugeons avec sévérité n’est qu’un moment de l’évolution »
[79] et il n’y a donc
pas lieu de dramatiser, soit nous serons en mesure de nous « prémunir » contre
le danger d’américanisation par « la résistance des habitudes et des traditions
»
[80]. Il revient à
Albert Thibaudet, fidèle à sa réputation de modéré un peu inclassable,
d’exprimer son faible engouement envers le catastrophisme ambiant : pour cela,
il feint d’applaudir d’autant plus chaleureusement « la défense du Français
moyen » orchestrée par Georges Duhamel, (« la diligence contre le chemin de
fer, le silence contre la T.S.F. » etc.) que lui-même, « le Français moyen qui
écrit ces lignes », dit-il, se reproche « d’accepter ces fléaux avec une
résignation amusée »
[81].
À ce stade, en admettant que l’anti-américanisme constitue un
discriminant pertinent entre droite et gauche, on doit constater que les fronts
sont orientés à l’inverse de ce qu’ils seront pendant la Guerre froide : une
certaine droite, emportée par son dégoût de la démocratie libérale et sa
certitude d’une crise générale de civilisation, se montre beaucoup plus
américanophobe que la gauche au sens large, plus optimiste, plus confiante dans
la vertu libératrice de la machine et encore peu sensible au thème de
l’impérialisme américain. Par une allusion détournée aux
Scènes de la vie future, Jean-Baptiste
Séverac suggère d’ailleurs que, pour les lecteurs du
Populaire, le pessimisme concernant
les États-Unis n’est pas de mise, car ce pays « détient la clef des grands
problèmes de l’humanité »
[82]. Jusqu’à un certain point, la même configuration
droite-gauche se retrouve à propos du cinéma, point crucial du débat, mais,
cette fois, même les plus fervents adeptes des thèses duhaméliennes en viennent
à s’interroger sur la validité de sa démarche.
Les formules-choc sur le cinéma qui « n’est pas encore un art
», tout juste un « robinet d’images », un « divertissement d’ilotes » ou un «
passe-temps d’illettrés » déclenchent une foule de réactions négatives. Les
chroniqueurs de cinéma s’indignent, comme Émile Vuillermoz dans les colonnes du
Temps, Jean Morienval dans celles du
Correspondant, ou Georges Altman dans
les pages de l’hebdomadaire
Monde.
Fait remarquable, le cinéma est le seul biais par lequel
l’Humanité rend compte des
Scènes de la vie future : ulcéré, Léon
Moussinac ne manque pas de rappeler à l’auteur quel intérêt avoué il porta
jadis au film
La Mère, de
Pouvodkine
[83]. Même
André Billy qui, dans l’
Œuvre, n’avait
pas hésité à qualifier le cinéma d’« art mort-né », reconnaît quelques jours
plus tard, dans
Gringoire, la
nécessité d’apporter « quelques nuances de détail » aux appréciations
défavorables formulées par Georges Duhamel
[84]. De cette controverse, les États-Unis disparaissent
assez souvent – encore que certains défenseurs du « septième art » aient à cœur
de souligner la médiocrité du cinéma « yankee » – et la réflexion se porte
plutôt soit sur la « merveilleuse puissance de vie et de rêve » que possède
l’image animée, soit sur la qualité remarquable de certains grands films, au
nombre desquels
La Ruée vers l’or est
le plus souvent cité.
Ainsi René Lalou exprime-t-il une opinion répandue lorsqu’il
écrit : « Il suffira ici de demander si le spectateur de
Caligari, de
Potemkine ou de
La Ruée vers l’or assiste à un
“divertissement d’ilotes”et s’il n’en a pas tiré un véritable enrichissement
artistique »
[85].
Deux enseignements de sens contraire se dégagent de telles considérations. Tout
d’abord, la bataille du cinéma est en train d’être gagnée par Charlie Chaplin
et la convergence entre deux hostilités, envers l’Amérique et envers l’image
filmée, paraît en voie de réduction
[86]. Mais le cinéma est un sujet sensible : il touche
une pratique culturelle populaire et concerne l’un des domaines d’excellence de
la France. C’est dire qu’il constitue un terrain favorable à l’expression de
l’anti-américanisme, comme le montrera la controverse virulente de l’après
Seconde Guerre mondiale, autour de ce que l’on nommera les accords
Blum-Byrnes.
***
Après les compliments d’usage sur la puissance, la profondeur,
la richesse de ce « magnifique ouvrage », Paul Reboux allait à contre-courant
de la presse quotidienne, généralement plus enthousiaste que les revues, en
formulant d’importantes réserves sur la démarche de Georges Duhamel : le
romancier, observait-il, ne concevant pas « le bonheur tel que les Américains
l’imaginent », « en a conclu que ces hommes-là ne pouvaient pas être heureux et
que nous ne le serions pas non plus le jour où nous leur ressemblerions »
[87]. Voilà qui met
bien en évidence un caractère permanent de la posture anti-américaine,
l’ehnocentrisme, au sens où Tzvetan Todorov en parle comme de l’une des figures
d’un certain type d’universalisme consistant à « ériger, de manière indue, les
valeurs propres à la société à laquelle j’appartiens en valeurs universelles »
[88]. À chaque
instant, l’intérêt porté au contenu des
Scènes de
la vie future se justifie par la fonction d’éveil de l’ouvrage : «
mettre en garde » les Français, « battre le rappel » des Européens, « tirer la
sonnette d’alarme ». En dernier ressort, la défiance dont témoigne «
l’hypertrophie du regard » porté sur les États-Unis aide donc à se rassurer
soi-même, puisqu’elle offre l’occasion de « mettre en relief des qualités
inconnues outre-Atlantique », pour reprendre une formule heureuse de «
L’Amérique des Français »
[89].
Un autre trait se retrouve constamment dans l’attitude hostile
à l’égard des États-Unis : l’amalgame opéré, à un moment donné, entre l’étape
de l’histoire en cours et le pays dans lequel les singularités de cette étape
sont les plus lisibles. Le discours de défiance se focalise donc sur cette
singularité, comme s’il s’agissait d’un invariant : dans les années trente, la
cible se trouve dans « civilisation mécanique » américaine, prélude à la
société de masse. Tout ce qui n’entre pas dans une telle grille de lecture
paraît alors s’estomper, comme dépourvu d’intérêt et de signification. Ce n’est
pas sans raison que Bernard Faÿ en faisait le reproche à Georges Duhamel qui,
disait-il, « ramène les États-Unis au machinisme, et fait du machinisme
l’avenir »
[90]. Avec
le temps, la validité de l’invariant s’émousse et il peut céder la place à un
autre, assorti d’une nouvelle grille de lecture contraignante : ce sera
l’impérialisme, puis la mondialisation. Tout se passe donc comme si la
puissance américaine apparaissait suffisamment solide et menaçante pour que, à
chaque étape, l’identité nationale se nourrisse de sa destruction
symbolique.
C’est donc en miroir qu’il faut scruter aussi le discours
anti-américain, très utile pour comprendre la France. À travers la
représentation de l’Amérique, se révèle l’auto-représentation de ses
contempteurs, avec leurs craintes et leurs espoirs les plus intimes. De quoi
donc témoignent les
Scènes de la vie
future concernant la France de l’entre-deux-guerres ? De puissantes
contradictions, depuis longtemps repérées par les historiens, seront appelées à
s’exacerber à partir de 1934. Le détour par l’Amérique pourrait alors attester
d’un sentiment national d’autant plus agressif qu’il se sent fragile : « le
besoin de trouver un bouc émissaire traduit une âme faible », suggérait
l’angliciste Ernest Dimnet
[91]. On perçoit, en effet, une sourde amertume en raison
de la dette, morale et financière, à l’égard de l’Oncle Sam.
L’industrialisation rapide fait surgir la nostalgie du monde rural, tandis que
la civilisation de masse donne à maint observateur le sentiment d’un
nivellement : vont être pulvérisées des valeurs, françaises ou « européennes »,
dans lesquelles peuvent théoriquement se reconnaître nombre de groupes sociaux,
défense de la petite propriété individuelle, souci d’indépendance, goût du
travail artisanal, respect de la tradition. D’autres clivages, plus
idéologiques, paraissent également très profonds. C’est ainsi que ceux, peu
nombreux, qui adhèrent à l’humanisme duhamélien, n’en prennent pas moins leurs
distances avec le schéma linéaire de l’écrivain et expriment une certaine
confiance dans l’avenir, fondée sur la capacité des êtres humains à réagir. En
revanche, la prégnance manifeste de la pensée maurrassienne, bien au-delà de sa
sphère reconnue, distille un pessimisme sans limite, et finalement résigné,
face à toutes les formes de la décadence attribuées à la « démoploutocratie ».
Quant à la fraction de la gauche qui, soucieuse de la question ouvrière, se
trouve galvanisée par l’exemple de l’Union soviétique, elle voit dans la
machine une possibilité d’émancipation matérielle et culturelle pour les plus
modestes, à condition d’en finir avec le profit bourgeois.
Quelles que soient les leçons qu’on en tire, le livre de
Georges Duhamel est jugé magistral et promis à un long avenir, comme si les
commentateurs s’accordaient à y voir une innovation importante. De fait,
l’ouvrage marque un tournant dans la généalogie du discours américanophobe,
jusqu’alors constitué d’une hostilité par fragments, avec quelques moments
forts de « cristallisation »
[92]. Si quelques-uns de ses morceaux de bravoure passent
à la postérité, en effet, exauçant le vœu de Camille Mauclair, qui aurait voulu
« voir dictées dans les écoles » les pages sur « la bêtise du cinéma » ou « la
platitude de la musique mise en boîte »
[93], n’est-ce pas que
les abattoirs de Chicago, référence absolue du discours américanophobe,
témoignent d’un usage résolument allégorique des États-Unis ? Dans les
Scènes de la vie future, la
description minutieuse d’éléments, dont chacun se trouve affecté d’une valeur
symbolique maximale, concourt à l’égrenage d’une idée centrale dont le doyen
George Henning résumait abruptement la substance : « la civilisation américaine
est viciée intrinsèquement »; « la fine fleur de la civilisation française est
menacée »
[94].
[1]
Georges DUHAMEL,
Le Livre de
l’amertume. Journal 1925-1956, présenté et annoté par Bernard
Duhamel, Paris, Mercure de France, 1983, p. 33.
[2]
Dès 1934, l’ouvrage est réédité chez Arthème Fayard. L’auteur
reçoit en outre un flot de lettres de lecteurs.
[3]
André BILLY,
L’Œuvre,
21 juin 1930, p. 1. L’article plus réservé était paru dans le même quotidien, 3
juin 1930, p. 5. Sur la plupart des écrivains ou critiques littéraires cités
ici, de courtes notices biographiques figurent en index de G. DUHAMEL
, op. cit., p. 439-70.
[4]
La controverse tournera à l’avantage de l’auteur, comme l’a
constaté Pierre Delay, après avoir dénombré « deux cent cinquante articles
d’une certaine étendue », dont « la moitié est nettement favorable » et moins
d’un quart « ouvertement hostile » : Pierre DELAY,
Georges Duhamel et l’étranger, Thèse
de doctorat-ès-Lettres, Université de Bordeaux III, 1985, p. 167.
[5]
Gérard de CATALOGNE,
Dialogue
entre deux mondes : reportage, Paris, A. Redier, 1931.
[6]
René RÉMOND a montré, par exemple, comment, entre 1832 et 1835,
se produit sans motif convaincant « l’éclipse des sympathies pour les
États-Unis » : René RÉMOND,
Les États-Unis devant
l’opinion française, 1815-1852, tome II, Paris, Armand Colin, «
Cahiers de la FNSP », 1962. Tel est le titre du chapitre I, 4e partie, p.
660-683.
[7]
Parmi les autres traductions fréquemment mentionnées, figurent
Nouvelle découverte de
l’Amérique(Waldo Frank, 1930),
Manhattan-Transfer (John Dos Passos, 1929),
La couleur d’une grande cité(Theodore
Dreiser, 1930).
[8]
Henry DERIEUX,
Nouvelle Revue
française, mai 1931,p. 743.
[9]
Johan BOJER in G. de CATALOGNE,
Dialogue., op. cit., p. 132.
[10]
Gabriel HANOTAUX,
Le
Temps, 17 juillet 1930, p. 4.
[11]
Charles CESTRE,
La Quinzaine
critique, 25 juillet 1930, p. 447.
[12]
Bernard FAY,
Le
Correspondant, 15 juin 1930, p. 925.
[14]
Le terme de journaliste est utilisé ici par commodité, sans
référence à un statut professionnel qui n’était d’ailleurs pas encore
défini.
[15]
André ROUSSEAUX, « Un quart d’heure avec M. G. Duhamel »,
Candide, 19 juin 1930, p. 4.
[16]
Sur les réseaux de stéréotypes ou
topoïqui parcourent le discours des voyageurs
aux États-Unis, au nombre desquels G. Duhamel, voir Dominique JULLIEN,
Récits du Nouveau Monde. Les voyageurs français
en Amérique de Chateaubriand à nos jours, Paris, Nathan,
1992.
[17]
Hannah ARENDT,
Qu’est-ce que la
politique ?, Paris, Seuil, 1995, p. 39 (texte traduit de l’allemand,
1993, par Sylvie Courtine-Denamy).
[18]
Article non signé,
La Revue des
vivants, juillet 1930, p. 1013. Dans le même esprit, Paul Léautaud
parle de « livre courageux » et cite une missive de Henry Bordeaux à Georges
Duhamel ainsi libellée : « Mes compliments. Aucun de nous n’a encore eu ce
courage » : Paul LÉAUTAUD, 23 mai 1930,
Journal
Littéraire, juin 1928-février 1940, t. II, Paris, Mercure de France,
1986, p. 565 ( 1e éd. 1959).
[19]
André BILLY,
Gringoire, 27 juin 1930, p. 3. Le défi ne tarda
pas à être relevé. G. DUHAMEL,
America the
Menace. Scenes from the life of the future, Cambridge(Mass.),
Houghton Miffin Company, 1931, tel est le titre américain, « fort contrariant
pour moi », estime le romancier qui décrit son embarras en ces termes : « ainsi
les gens de l’Est me considéraient comme une ‘vipère lubrique’et les gens de
l’Ouest comme un critique véhément », G. DUHAMEL,
Le Livre…, op. cit., p. 36.
[20]
Expression empruntée à Pierre ROSANVALLON, « Le regard critique
sur l’Amérique vers la fin du XVIIe siècle », intervention au colloque
Les antiaméricanismes français,
Sorbonne, 3 juin 1999.
[21]
Upton SINCLAIR, in G. de CATALOGNE,
Dialogue., op. cit., p. 272. La
responsabilité des écrivains américains critiques dans l’émergence de
l’anti-américanisme a fait, aux États-Unis, l’objet d’évaluations opposées.
Sans la sous-estimer, on ne saurait y voir la cause de l’hostilité française,
selon David STRAUSS,
Menace in the West. The Rise
of French Anti-Americanism in Modern Times, Westport (Conn.),
Greenwood Press, 1978, p. 194. Au contraire, Paul HOLLANDER souligne la
convergence entre les critiques intérieures conduites par les radicaux et
celles venues de l’extérieur,
Anti-Americanism.
Critiques at Home and Abroad, 1965-1990, Oxford, Oxford University
Press, 1992.
[22]
Camille PITOLLET,
Le Mercure
universel, octobre 1931,p. 29.
[23]
Henri ROHRER,
Nouvel
Âge, février 1931,p. 157. Sous la plume de G. Duhamel, la «
termitière » est associée à l’aspect de Chicago. Les commentateurs s’emparent
d’autant plus volontiers de cette métaphore qu’ils rapprochent les descriptions
des
Scèneset celles de
La Vie des Fourmis, publiée par Maurice
Maeterlinck en 1930, trois ans après
La Vie des
Termites.
[24]
Max LIEBERMAN, « Lettre ouverte d’un Américain à M. Georges
Duhamel »,
La Vie intellectuelle, 10
janvier 1931,p. 107.
[25]
La longue lettre du doyen HENNING est publiée dans
Books Abroad, volumeV, juillet 1931,
p. 313 (rubrique « Correspondance », sous-titre « M. Duhamel despairs of
America »).
[26]
G. HANOTAUX,
Le Temps,
art. cit., p. 4. À propos de cet article, G. Duhamel écrira, à la date du 28
octobre 1930 : « rencontré entre autres bougres cette vieille canaille
d’Hanotaux qui ne me pardonnera jamais, non pas
les Scènes de la vie future, mais les attaques
qu’il s’est attirées à ce sujet par son intervention jésuitique », G. DUHAMEL,
Le Livre…, op. cit., p. 154.
[27]
C. PITOLLET,
Le
Mercure., art. cit., p. 32. C. Pitollet s’inspire des protestations
contre le livre de G. Duhamel publiées dans
Books
Abroad. Précisant qu’il connaît bien cette revue, pour lui avoir
adressé quelques recensions, il fait remarquer que l’on peut en obtenir
communication, gratuitement et sur simple demande, contrairement à ce qui se
dit du matérialisme intéressé de l’Amérique.
[28]
G. DUHAMEL,
Scènes de la vie
future, Paris, Mercure de France, 1930, p. 21.
[29]
G. DUHAMEL,
Géographie cordiale
de l’Europe, Paris, Mercure de France, 1931,p. 39-40.
[30]
G. HENNING,
Books
Abroad, art. cit., p. 314.
[31]
Jean CASSOU, in G. de CATALOGNE,
Dialogue., op. cit., p. 92.
[32]
Jean VIGNAUD,
Le Petit
Parisien, 17 juin 1930, p. 4. Ici, comme chez beaucoup d’autres
commentateurs, la critique d’une mesure ponctuelle débouche sur une
appréciation générale négative de la démocratie américaine.
[33]
André CHAUMEIX,
Revue des Deux
Mondes, 15 juin 1930, p. 936.
[34]
Cf. Olivier ZUNZ,
Le Siècle
américain. Essai sur l’essor d’une grande puissance, Paris, Fayard,
2000 (traduit de l’anglais, 1998, par Pap Ndiaye).
[35]
Henri MASSIS,
Revue
universelle, 15 juin 1930, p. 741.
[36]
Edmond JALOUX,
Les Nouvelles
littéraires, 9 août 1930, p. 4.
[37]
A. CHAUMEIX,
Revue des
Deux…, art. cit., p. 938.
[38]
Robert VALLERY-RADOT in G. de CATALOGNE,
Dialogue…, op. cit., p. 126.
[39]
B. FAY,
Le
Correspondant, art. cit., p. 927. Le « dynamisme » des États-Unis,
c’est aussi ce qu’en retient Élie FAURE dans le chapitre consacré à « l’âme
américaine » qu’il dédie affectueusement « À Georges Duhamel », en dépit de
leurs désaccords :
D’autres terres en
vue, Paris, L’École des loisirs/Seuil, 1995, p. 225-295 ( 1è éd.,
1932).
[40]
Gonzague TRUC,
Comoedia, 17 juin 1930, p. 3.
[41]
Herman DANIEL, in G. de CATALOGNE,
Dialogue., op. cit., p. 145.
[42]
Jacques BARDOUX, in
ibid., p. 172.
[43]
Gabriel BRUNET,
Mercure de
France, 1er janvier 1931,p. 26. La date tardive de ce compte rendu,
dans la revue qui publia
les Scènesen
« bonnes feuilles », s’explique par le refus d’Alfred Vallette, son directeur,
d’imprimer la chronique très critique initialement confiée à Henri Mazel. Celle
rédigée par G. Brunet n’est pas, pour autant, totalement laudative.
[44]
André ROUSSEAUX,
Le
Figaro, 28 juin 1930, p. 5.
[46]
André ROUSSEAUX,
L’Éclair, 19 juin 1930, p. 5.
[47]
H. MASSIS,
Revue des
Deux…, art. cit., p. 737. La phrase est tirée de l’introduction :
autant que les descriptions et les dialogues, c’est leur mise en scène qui
impressionne les commentateurs. L’ouvrage touche donc bien certains points très
sensibles dans la pensée de l’élite intellectuelle au début des années
trente.
[48]
Voir Gisèle SAPIRO,
La Guerre des
écrivains( 1940-1953), Paris, Fayard, 1999, notamment p.
103-150.
[49]
Jean VIGNAUD,
Le Petit
Parisien, 17 juin 1930, p. 4.
[50]
Jean Gérard FLEURY, in G. de CATALOGNE,
Dialogue., op. cit., p. 155.
[51]
André BELLESSORT,
Journal des
débats, 11 juin 1930, p. 3.
[52]
Voir Herman LEBOVICS,
La « Vraie
France ». Les enjeux de l’identité culturelle, 1900-1945, Paris,
Belin, 1995 (traduit de l’anglais, 1992, par Geoffroy de Laforcade).
[53]
Jean de PIERREFEU, 10 juillet 1930, p. 1.
[54]
Ces deux données retiennent l’attention des historiens
travaillant outre-Atlantique. L’aristocratisme du modèle français d’éducation
est tenu parfois pour l’une des racines de l’antiaméricanisme hexagonal, cf.
Jean-Philippe MATHY,
Extrême Occident. French
Intellectuals and America, Chicago, The University of Chicago Press,
1993, p. 7. La thèse centrale d’un autre ouvrage est que la modernisation des
Trente Glorieuses, vécue comme une intrusion, explique en grande partie
l’animosité française à l’égard des États-Unis, cf. Richard KUISEL,
Le Miroir américain : 50 ans de regard français
sur l’Amérique, Paris, Jean-Claude Lattès, 1996 (traduit de
l’américain, 1993, par Sylvie Durastanti).
[55]
André BILLY,
Les Cahiers de
Radio-Paris, 15 juillet 1930, p. 4.
[56]
Gus BOFA,
Le
Crapouillot, septembre 1930, p. 12.
[57]
Michela NACCI,
La Barbarie del
confort. Il modelo di vita americana nella cultura francese del’900,
Milano, Guerini e Associati, « Istituto italiano per gli Studi Filosofici.
Socrates 19 », 1996, p. 13-20.
[58]
Cf. Michel WINOCK,
Le Siècle des
intellectuels, Paris, Seuil, 1997, « Les années Gide », p.
157-232.
[59]
Une position favorable à ce que l’on évite toute appréciation
précipitée est défendue par Arlette LAFAY, «
Des
États-Unis d’aujourd’hui d’André Siegfried aux
Scènes de la vie futurede Georges
Duhamel. Lecture intertextuelle »,
Les Cahiers de
l’Abbaye de Créteil, hors série, novembre 1998, p. 107-119.
[60]
G. DUHAMEL,
Scènes., op.
cit., introduction, p. 12-20.
[61]
Emmanuel MOUNIER, octobre 1930, cité in Jean-Louis LOUBET DEL
BAYLE,
Les Non-confor-mistes des années trente.
Une tentative de renouvellement de la pensée politique française,
Paris, Seuil, 1969, p. 258.
[62]
Robert ARON, Arnaud DANDIEU,
Le
Cancer américain, Paris, Rieder, 1932, p. 21.
[63]
Robert LE DIABLE,
L’Action
française, 12 juin 1930, p. 3. De son côté, Albert Thibaudet
n’exclut pas que cette « conversion » ait quelque rapport avec le souci de
corriger, aux yeux des Académiciens, l’impression défavorable produite par le
Voyage à Moscou, peu compatible avec
le statut d’« immortel » : Albert THIBAUDET,
Candide, 24 décembre 1931,p. 3. Georges Duhamel
deviendra académicien en 1935.
[64]
Maurice CONSTANTIN -WEYER,
L’Action française, 25 septembre 1930, p.
4.
[65]
Robert BRASILLACH,
La Revue
française, 4 janvier 1931,p. 8.
[66]
H. MASSIS, R
evue des
Deux…, art. cit., p. 741.
[67]
Edmond JALOUX,
Les Nouvelles
Littéraires, 9 août 1930, p. 4.
[68]
Georges PETIT,
La Revue
nouvelle, avril 1931,p. 85.
[69]
Léon-Pierre QUINT,
La Revue de
France, 1er janvier 1931,p. 150.
[70]
A. H. (Augustin HABARU ),
Monde, 21 juin 1930, p. 3. On constate que ses
affinités passées avec le mouvement Clarté ne valent à G. Duhamel aucune
indulgence dans l’hebdomadaire
Monde,
fondé par Henri Barbusse.
[71]
Kornel HUVOS,
Cinq mirages
américains. Les États-Unis dans l’œuvre de Georges Duhamel, Jules Romains,
André Maurois, Jacques Maritain et Simone de Beauvoir, Paris, Marcel
Didier, 1972, p. 275. La controverse des années trente diffère de celle qui, au
début du 20è siècle, se limitait aux incidences économiques et sociales de
l’organisation industrielle du travail cf. Georges RIBEILL, « Les débuts de
l’ergonomie en France à la veille de la Première Guerre mondiale »,
Le Mouvement social, n° 113,
octobre-décembre 1980, p. 3-36.
[72]
DANIEL -ROPS,
République, 9 juillet 1930, p. 4.
[73]
G. PETIT,
La Revue
nouvelle, art. cit., p. 85.
[74]
Ilya EHRENBOURG,
Duhamel, Gide,
Malraux, Mauriac, Morand, Romains, Unamuno vus par un écrivain
d’URSS, Paris, Gallimard, « NRF », 1934, p. 104-126. Mais Paul
Claudel ne concédait-il pas que « la civilisation moderne » « laisse plus de
liberté à l’homme » ?, cf. Paul CLAUDEL,
Conversations dans le Loir-et-Cher, Paris,
Gallimard, 1962, p. 134 ( 1è éd. 1934).
[75]
Pour une réflexion approfondie concernant la place occupée par
l’Amérique dans le débat sur la modernité, voir Michel COLLOMB,
La Littérature Art Déco. Sur le style
d’époque, Paris, Méridiens Klinsieck, 1987, notamment p.
69-96.
[76]
M. LIEBERMAN,
La Vie
intellectuelle, art. cit., p. 106.
[77]
L.-P. QUINT,
La Revue de
France, art. cit., p. 140.
[78]
Henry DERIEUX,
Nouvelle…, art. cit., p. 744.
[79]
Pierre VIGNARD,
Europe, 15 septembre 1930, p. 140.
[80]
Roger PICARD,
Revue d’histoire
économique et sociale, XVIIIè année, vol. 2, 1930, p. 247. Ce
jugement conforte certaines des objections en rafale amicalement formulées par
Jean-Richard Bloch qui, dans sa lettre du 22 mai 1930, conseille à G. Duhamel :
« Méfie-toi des généralisations hâtives ». Je remercie Michel Trebitsch, qui
m’a communiqué la copie de cette lettre, ainsi que Nicole Racine pour diverses
indications bibliographiques.
[81]
A. THIBAUDET,
Candide,
art. cit., p. 3.
[82]
Jean-Baptiste SÉVERAC,
Le
Populaire, 23 octobre 1930, p. 4 (à l’occasion d’un commentaire sur
Psychanalyse de l’Amérique, œuvre du
comte de Keyserling).
[83]
Léon MOUSSINAC,
L’
Humanité, 1er juin 1930, p. 4.
[84]
A. BILLY,
L’Œ uvre, 3
juin 1930, p. 5;
Gringoire, 27 juin
1930, p. 3.
[85]
René LALOU,
L’Europe
nouvelle, 14 juin 1930, p. 892.
[86]
Sur le déchaînement suscité par la projection du film
La Ruée vers l’or, voir Emmanuel
DECAUX, « La Ruée vers l’or », in Olivier BARROT, Pascal ORY (dir.),
Entre deux guerres. La création
française 1919-1939, Paris, Éditions François Bourin, 1990, p.
227-251.
[87]
Paul REBOUX,
Paris-Soir, 23 juin 1930, p. 1.
[88]
Tzvetan TODOROV,
Nous et les
autres. La réflexion française sur la diversité humaine, Paris,
Seuil, 1989, p. 19.
[89]
Christine FAURÉ, Tom BISHOP,
L’Amérique des Français, Paris, Éditions
François Bourin, 1992, p. 12.
[90]
B. FAY,
Le
Correspondant, art. cit., p. 927.
[91]
Ernest DIMMET in G. de CATALOGNE,
Dialogue., op. cit., p. 149.
[92]
Titre de l’intervention de Philippe ROGER, « 1898 : la
cristallisation », au colloque
Les
antiaméricanismes français, cit.
[93]
Camille MAUCLAIR,
L’Éclaireur de
Nice et du Sud-Est, 18 juillet 1930, p. 1.
[94]
G. HENNING,
Books
Abroad, art. cit., p. 312.