Revue d’histoire moderne et contemporaine
Belin

I.S.B.N.2701130514
224 pages

p. 138 à 159
doi: en cours

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France/États-Unis : les enjeux politiques de la culture

no48-1 2001/1

2001 Revue d'Histoire Moderne et Contemporaine France/États-Unis : les enjeux politiques de la culture

La débâcle, les universitaires et la Fondation Rockefeller : France/États-unis, 1940-1941

Emmanuelle Loyer Emmanuelle LOYER Université Lille-3, UFR Histoire BP 149, 59653 Villeneuve d’Ascq cedex
Emmanuelle LOYER La débâcle, les universitaires et la Fondation Rockefeller : France/États-Unis, 1940-1941 La débâcle française de 1940 et l’instau~ration d’un État autoritaire induisent brutale~ment un exil intellectuel sans précédent. Les universitaires juifs, antifascistes, naturalisés de fraîche date, sont tous devenus indésirables et rapidement démis de leurs fonctions ensei~gnantes par la législation de Vichy. La Fondation Rockefeller renouvelle avec les pros~crits de France le programme d’aide qu’elle avait mis en place pour sauver les savants alle~mands menacés à partir de 1933, en propo~sant des bourses de deux ans. Selon quelles stratégies et avec quels critères de sélection? Comment l’État américain, bientôt en guerre, la Fondation et les associations de secours, le milieu professionnel des « scholars » appréhendèrent-ils respectivement l’arrivée de ces nou~veaux venus? Fut-ce aussi l’occasion, consciemment saisie par les Américains, d’un retournement des rapports de force intellec~tuels entre l’ancien et le nouveau monde? The collapse of France in 1940 and the founding of an authoritarian State induced an unprecedented exodus of French intellectuals. The Jews, the antifascists and the recently natu~ralized citizens all suddenly became « undesi~rables » and were quickly relieved of their teaching posts by legislation passed by the Vichy government. The Rockefeller Foundation widened its aid program -which had been set up in 1933 to rescue threatened German scholars- to include French scholars who were discriminated against by offering them a scholarship for two years.What was the strategy that governs the selection process? How did the Rockefeller Foundation, other aid associations and the American scholars in the USA, soon to enter the war, receive the arri~val of these newcomers? Moreover, was this an opportunity, deliberately seized upon by the Americans, to reverse the intellectual deficit between the old and the new worlds?
À la suite de la débâcle et de l’installation du régime de Vichy, certains Français, prenant conscience qu’ils seront rapidement indésirables, optent pour l’exil dès l’été 1940. Le temps était compté car, comme le dira plus tard David Rousset, la France et même l’Europe ne vont bientôt plus offrir que deux portes de sortie : Marseille et Auschwitz. C’est durant cette année, entre juillet 1940 et août 1941 (date à laquelle la porte du Sud ne laisse plus sortir les réfugiés qu’au compte-goutte) que la fuite s’organise. Beaucoup sont traqués en raison de leurs origines juives ou de leur passé politique et n’ont guère le choix. D’autres, moins menacés, veulent s’éloigner d’une France capitularde et à tous égards insupportable afin de continuer à travailler, penser, s’exprimer librement. Certains enfin veulent continuer le combat auprès du général de Gaulle à Londres. Parmi cette population composite de réfugiés adossés à la Méditerranée et cherchant à sortir de ce qui ressemble bien à une nasse, les universitaires, parce qu’ils travaillent dans la fonction publique, se voient lourdement touchés par les décrets anti-juifs. La perte infamante de l’emploi annonce un ostracisme bien plus grand auquel on espère échapper en partant pour les États-Unis. En effet, la Fondation Rockefeller vient de mettre en place un programme pour les universitaires en danger leur offrant une bourse pour subvenir à leurs besoins pendant les premiers temps de leur séjour en Amérique.
La Fondation Rockefeller n’est pas novice en la matière. Quelques années auparavant, elle a aidé de nombreux savants allemands juifs et/ou antinazis qui sont, pour la plupart, toujours aux États-Unis lorsque la Deuxième guerre mondiale éclate. Comment ce nouveau sauvetage s’éla-bore-t-il et selon quelles modalités? Quels sont les choix effectués et selon quels critères? Sous le couvert humanitaire, assiste-t-on alors à l’avatar intéressé d’une vulgaire politique de récupération des cerveaux? La prudence commande de distinguer les différents acteurs de cette politique; ils n’agissent pas toujours de conserve et en fonction des mêmes intérêts. Certains même – et ici s’impose la figure héroïque de Varian Fry – n’opèrent que sous la loi de leur conscience osant braver les choix de leurs États, de leurs chefs et même leurs propres préjugés [1].
 
OBJECTIF : « MEETING THE PRESENT SITUATION »
 
 
En feuilletant les archives de la Fondation Rockefeller, on est étonné de la rapidité de réaction, de la capacité d’anticipation et de la volonté d’être en prise avec une situation nouvelle, éventuellement paroxystique, dont font preuve ses principaux administrateurs [2]. Certes, la conjoncture en Europe est inquiétante et l’expansionnisme nazi n’est que trop avéré, mais personne ne prévoit l’effondrement brutal et humiliant que va subir la France en juin 1940. Pourtant, le 3 juin 1940, John. H. Willits, responsable des programmes de sciences sociales à la Fondation, en contact depuis des années avec le fleuron de la science européenne, fait passer une sorte de mémorandum en forme d’essai de prospective écrit dans l’urgence. Deux options sont possibles, annonce-t-il : l’une, « Si Hitler gagne » est amplement développée; l’autre « Si Hitler perd » ne requiert que quelques lignes rapidement jetées sur le papier, indiquant le peu de probabilité qu’il lui accorde [3]. « Si Hitler gagne », donc, les nazis « tenteront de mettre en place un asservissement total par l’incorporation forcée au Reich, et dans ce cadre, il est possible que les esprits indépendants soient exécutés ou mis en camps de concentration » [4]. Même en imaginant un scénario moins funeste, les conséquences en France, en Grande-Bretagne et dans les autres pays vaincus seront évidentes, et notamment sur la vie intellectuelle qui n’offrira plus les garanties de liberté et d’indépendance nécessaires à toute recherche sereine.
Dès lors, John. H. Willits propose que la Fondation, afin d’assurer la continuité du soutien assuré aux sciences sociales depuis le milieu des années 1920 [5], prenne la « responsabilité de réinstaller en Amérique certains des meilleurs scientifiques et universitaires, hommes ou femmes, de France, de Grande-Bretagne ou des autres pays conquis qui seraient susceptibles de partir » [6].
Se dessinent dans cette lettre les principaux linéaments du plan de sauvetage mis en place par la Fondation Rockefeller : ses attendus – la domination nazie rend le séjour dans les pays sous tutelle peu indiqué pour des « personnes de premier rang » [7] ; ses contraintes – la Fondation pourrait aider une centaine d’Anglais et environ 75 Français et des effectifs plus restreints pour les autres pays considérés; son expérience passée avec les exilés allemands et l’exigence de qualité qui, d’après lui, n’a pas toujours été totalement respectée [8]. Willits achève sa missive en indiquant les deux étapes à respecter pour mettre en œuvre une telle politique : d’abord en sélectionner les bénéficiaires dans chaque discipline avec l’aide d’universitaires reconnus et puis explorer les capacités du marché du travail américain afin de pouvoir les placer le plus rapidement possible, si cela s’avérait nécessaire.
Tout, dans cette esquisse de plan à la fois généreuse, pragmatique et cynique – on retrouvera cet entremêlement des motifs et la confusion des sentiments qu’ils provoquent –, indique la volonté de pouvoir réagir instantanément si la tragédie se réalisait. Et en effet, très vite, ce programme devient d’une redoutable actualité.
« Vous connaissez le sort de mon malheureux pays »…
La France, défaite, signe l’armistice le 22 juin 1940. Une de ses clauses prévoit la « livraison sur demande » des ressortissants du IIIème Reich aux autorités occupantes mettant ainsi en péril les opposants allemands mais aussi tchèques ou autrichiens au régime nazi qui s’étaient crus en sécurité dans la patrie des Droits de l’Homme. Cette triste clause transforme la France en un gigantesque piège qui se referme sur ces étrangers : ils doivent désormais envisager un deuxième exil. Dès le 22 juillet, le nouveau gouvernement Pétain légiférant sur la zone Sud où se sont précipités tous les nouveaux indésirables dans l’affolement de l’exode, institue une commission chargée de réviser toutes les naturalisations accordées depuis 1927 et de la retirer à tous ceux dont la nouvelle France ne veut pas. Ceci touche notamment de nombreux Juifs de l’Europe de l’Est devenus Français dans l’entre-deux-guerres avant même que la législation anti-juive ne confirme l’exclusion. Parmi eux : Boris Mirkine-Guetzevitch, Russe arrivé à Paris après la révolution de 1917 et naturalisé français. Une loi du 17juillet dite de « francisation » limite aux citoyens nés de père français l’accès aux emplois publics [9]. Le 13 août, c’est le tour des Francs-Maçons. Le 27 septembre, les Allemands qui occupent la zone Nord font passer la première législation anti-sémite, suivis de peu par l’État français de Vichy qui, le 3 octobre, rend effectif son Statut des Juifs. Dans un pays qui pouvait se flatter d’abriter une communauté juive anciennement émancipée et fortement attachée à la République française dont la laïcité militante lui avait permis la plus réussie des intégrations en Europe de l’Ouest, les Juifs redeviennent des parias : définis comme catégorie selon des critères spécifiques, on les exclut
« des postes de commande dans les services publics, du corps des officiers et de celui des sous-officiers, ainsi que des professions exerçant une influence sur l’opinion publique : l’enseignement, la presse, la radio, le cinéma et le théâtre (… ) Enfin la loi annonçait l’instauration d’un système de quotas afin de limiter le nombre des Juifs dans les professions libérales » [10].
Des exceptions fondées sur la notion de « services exceptionnels » (article 8 de la loi du 3 octobre 1940) rendus à l’État français rendaient possibles certains (rares) reclassements. En mai 1941, environ 119 universitaires ont dû quitter leurs postes – 76 dans la zone occupée, 43 en zone Sud –, et un mois plus tard, lorsque Vichy promulgue son deuxième Statut des Juifs qui en élargit sensiblement la compréhension, 125 autres membres de l’université française se retrouvent au chômage [11].
C’est dans ce contexte que résonnent sinistrement les quelques lignes écrites par Marc Bloch dans une lettre du 25 juillet 1940 et adressée à un de ses collègues américains, W.G. Leland, responsable du Conseil américain pour les sociétés lettrées (American Council of learned societies). C’est la première d’une correspondance difficultueuse – lettres qui se croisent, câbles plus rapides mais forcément imprécis – entre Marc Bloch, historien réputé et professeur apprécié de la Sorbonne, et ses destinataires américains de l’Université, de la Fondation Rockefeller ou d’autres institutions amies, qui a pour objectif de préparer le départ de Bloch et sa famille pour les États-Unis [12]. Les négociations dureront plus d’un an, entre l’été 1940 et l’été 1941, pour déboucher sur l’impossibilité désespérante mais finalement assumée du départ : blocages administratifs de la part du Département d’État, raisons familiales, instabilité générale de la situation politique et peut-être cheminement progressif de l’auteur de L’Étrange défaite vers l’idée que c’est en restant dans son pays qu’il pourra le mieux le servir. Patriote et démocrate, juif puisque les Juifs sont désormais en danger, Marc Bloch, dans sa tentative de départ puis dans son renoncement, illustre la fragilité du dispositif mis en place pour sauver les universitaires en danger, la mise en balance ultra-sensible entre l’arrachement du départ et les implications peut-être dramatiques de l’obstination à rester. Tous se posèrent la question, ceux qui restèrent comme ceux qui partirent :
« Vous connaissez le sort de mon malheureux pays. Je l’ai servi du mieux que j’ai pu :
bien que mon âge et le nombre de mes enfants m’eussent libéré, depuis longtemps, de toute obligation militaire, j’ai pendant la guerre repris du service comme officier. J’ai fait, à ce titre, la campagne de Flandres. Je ne demanderais qu’à pouvoir mettre ce qui me reste de forces physiques et intellectuelles à la disposition de ma patrie. Je conserve toute ma foi dans son avenir. Mais je crois que, pour l’instant, mon premier devoir est de penser à mes enfants et aux menaces qui, durant les années prochaines, vont peser sur eux.
Car je suis, vous ne l’ignorez sans doute pas, juif de naissance. Sans tirer de cette origine ni honte ni orgueil, je ne l’ai jamais dissimulée. Vous connaissez bien la France; vous savez donc que rien ne saurait être plus éloigné du véritable esprit du peuple français que les préjugés « raciaux ». Qui oserait affirmer, cependant, que, dans les circonstances présentes, sous une pression étrangère, mes enfants ne risquent pas d’être les victimes d’une persécution déclarée ou sournoise? »
Désirant partir pour préserver ses enfants d’un funeste sort, il restera finalement à cause d’eux – ses deux aînés âgés de dix-neuf et vingt ans ne sont plus autorisés, depuis avril 1941, à quitter le territoire et il se refuse à émigrer sans eux alors qu’il a, entre-temps, obtenu les visas nécessaires – et, maintenu dans sa qualité de professeur à l’Université de Montpellier par un décret du Conseil d’État [13], il met en pratique son volontarisme patriotique – « l’opinion profonde de mon cher pays m’inspire et doit nous inspirer à tous les plus fermes espoirs » [14] – et s’intègre dans un groupe de résistance de Montpellier. En 1944, il est arrêté et assassiné par la Gestapo. Les lettres conservées à la Fondation Rockefeller attestent que ses partenaires américains, évaluant à sa juste valeur l’apport d’une telle recrue d’Outre-Atlantique, ont répondu positivement, certes après quelques tracas, à son appel à l’aide. Il sait d’ailleurs, tout en conservant sa retenue habituelle, les en remercier avec émotion [15]. Désormais, pour lui, le choix est fait, dicté par les circonstances autant que par sa volonté.
La rapidité de réaction de la Fondation Rockefeller s’explique certes par le foudroyant effondrement de la France – et l’on pense alors celui de la Grande-Bretagne inéluctable – et la situation tragique qui en résulte, mais aussi par l’expérience accumulée depuis les premiers programmes de sauvetage des intellectuels allemands. Il s’agit donc sans doute de créer mais aussi de réactiver une structure déjà existante.
Sauvetage des réfugiés, Bis.
En effet, depuis 1933, la Fondation avait institué un « Fonds d’aide spéciale pour les chercheurs destitués » (Aid for deposed scholars) destiné à financer des institutions européennes ou américaines prêtes à employer des universitaires allemands démis de leurs fonctions. Ce programme dont le budget fut d’environ 750000 dollars, se clôt en 1940 après avoir offert quelque 200 postes à des universitaires le plus souvent juifs venant d’Allemagne, d’Autriche ou même d’Italie [16]. À partir de l’été 1940, le problème change d’échelle avec la perspective d’une Europe tout entière soumise à la botte allemande. Cette prise de conscience explique la création, sur des bases similaires, d’un nouveau programme d’urgence pour les universitaires européens (Emergency program for European scholars). Pour beaucoup, ils sont français, naturalisés ou installés en France depuis 1933 mais certains ont également trouvé refuge en Grande-Bretagne et seront eux aussi souvent malmenés par les autorités anglaises qui, au cœur de la bataille, voient en tout Allemand (même lorsqu’il a perdu sa citoyenneté) un ennemi potentiel qui, à ce titre, doit être surveillé, parfois même enfermé [17].
Mais la Fondation Rockefeller n’agit pas seule. Une nébuleuse d’associations existe, apportant la contribution d’une partie marginale mais active du milieu sensibilisé aux malheurs des collègues européens, à la puissance financière incontournable de la Fondation. Un Comité d’urgence pour les universitaires étrangers destitués (Emergency Committee for foreign displaced scholars)
dirigé par Stephan P. Duggan agit de New York à côté du German Jewish Club de New York, de l’American Jewish Committee, de l’American Federation of German Jews… Les Amis américains de la liberté allemande (American Friends of German Freedom) sont une association soutenue par de brillants universitaires et animée par Karl Franck (allias Paul Hagen), un jeune chef social-démocrate, qui soutient les activités de la résistance anti-hitlérienne en Tchécoslovaquie. C’est lors d’un dîner organisé par cette association afin de rassembler des fonds pour faciliter l’émigration des jeunes sociauxdémocrates, trois jours après la capitulation française et la connaissance de l’armistice ainsi que de l’infamante clause comprise par l’article 19, que le Comité de secours d’urgence (Emergency Rescue Committee) naquit. Varian Fry, ami de Karl Franck, en fut tout de suite un membre actif et s’empressa de s’informer auprès de personnalités prestigieuses, parmi lesquelles Thomas Mann, Jacques Maritain mais aussi Alfred H. Barr Junior du Museum of modern art de New York, des écrivains, artistes, critiques ou figures diverses de la scène intellectuelle et politique européenne qui pourraient vouloir et devoir s’enfuir de la France assujettie. Avant de rejoindre lui-même à la fin du mois d’août 1940, cette France asservie, muni d’une liste d’environ 200 noms et de 3000 dollars. Sa femme Eileen Hughes Fry s’occupa du bureau new yorkais de l’association, multipliant, selon les règles du fund raising américain, dîners chics et soirées de gala, tout en s’occupant de la paperasserie bureaucratique nécessaire à l’obtention de visas chichement mesurée [18]. En effet, si l’émigration des universitaires français entre 1940 et 1941 est à comprendre dans la continuité d’une action entreprise quelques années avant pour les collègues allemands, elle s’inscrit aussi dans la durée plus longue de la politique d’immigration américaine.
America first !
Quelle fut l’attitude adoptée par le Département d’État face à la nouvelle vague de réfugiés que préparait la politique de persécution du nazisme vainqueur et de ses relais? Il n’est évidemment pas question ici d’examiner cette grande question, par ailleurs déjà largement abordée. Le procès a été fait, et bien fait, de l’Amérique qui ferma ses portes aux victimes de l’Holocauste [19]. Rappelons simplement que le terme de « réfugié » n’apparaît pas dans la législation d’immigration américaine avant 1934. Alors que les États-Unis se voient dans une sorte de topos national comme la « nation des réfugiés », les autorités américaines ne voulurent pas voir la spécificité de la situation engendrée par la prise de pouvoir de Hitler, ni prendre en compte le fait que les Juifs en demande de visas étaient des « émigrés » un peu spéciaux. Ainsi, la politique envers les réfugiés se confondit pratiquement jusqu’en 1944 avec une politique d’immigration devenue très restrictive par la législation des quotas de 1924. Dans un contexte nationaliste et isolationniste, la volonté du Congrès et de nombreux Américains était de restreindre drastiquement l’immigration, et précisément celle du Sud et de l’Est de l’Europe. Dans le grand combat culturel que se livrent depuis la fin du XIXe siècle, l’Amérique urbaine, non-protestante des immigrés et la vieille Amérique rurale et protestante, cette dernière marque un point décisif avec les statuts d’immigration de 1921 et 1924 qui restreignent à une peau de chagrin les effectifs d’Européens méridionaux et orientaux [20]. Les catégories mises en place pour exclure les immigrés potentiels furent outrageusement utilisées par l’administration américaine, comme par exemple la clause « lpc » (likely to become a public charge) qui, sur la base d’une absence de revenu garanti aux États-Unis, pouvait refuser l’accès à toute personne susceptible de devenir une « charge publique » pour le pays accueillant. Bizarrement, l’élection de Roosevelt ne changea rien à cet état de fait. Pas de New Deal en ce domaine, seulement quelques paroles bienveillantes et assurances d’amitiés compatissantes. Après 1940, il semble que le Comité présidentiel du Conseil sur les réfugiés délivra 3268 visas dont un tiers fut utilisé. L’existence de projets chimériques pour placer les réfugiés en Alaska ou quelque part en Afrique témoigne même de peu de sérieux avec lequel la question était traitée. Finalement, c’est moins de 300000 réfugiés qui, entre 1933 et 1945, purent fouler le sol de la libre Amérique [21].
Dans l’histoire particulière du sauvetage des universitaires français, cette politique timorée bien incarnée par le secrétaire adjoint du service d’immigration, Breckinridge Long, pesa son poids. Cependant, les universitaires pouvaient profiter d’une opportunité, entrouverte par la législation de 1924, qui offrait des visas hors quota à ceux qui poursuivraient une vocation religieuse en Amérique, ainsi qu’aux professeurs de lycée ou d’université. C’est par le biais de ces visas hors quotas également délivrés aux femmes et enfants mineurs des enseignants que, malgré la phobie croissante de la cinquième colonne dans les rangs de l’administration, la plupart des visas demandés dans le cadre du programme de la Fondation Rockefeller, furent accordés. Encore fallait-il déterminer qui seraient les élus autorisés à partir.
 
L’HEURE DES LISTES : UN EXIL TRÈS SÉLECTIF
 
 
L’heure est donc à la constitution fiévreuse de listings. Côté américain, on s’active. Les associations dotées chacune de leur propre réseau de connaissances et de légitimation professionnelle présentent des listes de noms se recoupant plus ou moins. Les mathématiciens donnent des noms de mathématiciens, André Weil, Elie Cartan, Henri Lebesgue, Jacques Hadamard, Émile Picard [22], les géographes des noms de géographes, Emmanuel de Martonne, Albert Demangeon (mort en juillet 1940), Raoul Blanchard, P. Deffontaines, Charles Robequain, J. Ancel, J. Sion (mort en août 1940), G. Chabot, H. Chaput, A. Briquet et Y.M. Gobletd. Varian Fry part à Marseille muni de listes nées de consultations dans différents milieux, il retrouve là-bas Frank Bohn, envoyé par la Fédération américaine du travail (American Federation of Labor), lui-aussi doté d’une liste plus spécialisée sur les personnalités politiques et syndicales dont Fry héritera après le départ de Bohn. Ces listes sont forcément incomplètes, forcément hétérogènes. Forgées dans l’urgence à des milliers de kilomètres, elles prennent une signification brutale et définitive en France. Un nom absent, un nom rayé et c’est un espoir brisé, une vie à vau-l’eau [23].
La liste des réfugiés idéale serait celle qui se calerait de façon exhaustive sur la liste noire des nazis : liste de sauvetage vs liste de persécution. D’ailleurs, la traduction en français du titre des mémoires de Varian Fry, Surrender on demand, est significativement, la « Liste noire » : liste noire des nazis que Fry voudrait faire sienne afin de contrecarrer exactement le processus inique de désignation de la victime. Mais d’autres considérations entrent en jeu qui empêchent cette parfaite décalcomanie, comme le montre l’exemple du programme de la Fondation Rockefeller.
Les « first-class men » : chronologie d’une sélection
La toute première liste qui apparaisse dans les archives est celle du 21juin 1940 contenant 27 « intellectuels français exceptionnels » qui pourraient être en danger, parmi lesquels on trouve les noms de Julien Benda, Henri Bergson, Georges Duhamel, Jean Giraudoux, François Mauriac, Jules Romains, Professeur Marcel Mauss, Professeur Paul Rivet, Professeur André Siegfried… Cette liste n’est représentative ni des listes suivantes ni de l’action de la Fondation en ce sens qu’elle privilégie les aînés, les noms connus d’écrivains, tandis que les sciences sociales, médicales et naturelles ne sont pas dominantes comme elles le seront de fait. Le 25 juin entre en circulation une deuxième esquisse de liste (ni classée alphabétiquement ni par discipline) :
beaucoup de scientifiques cette fois provenant des universités de médecine, du CNRS (Henri Laugier, Pierre Auger), de l’Institut Rotschild (Boris Ephrussi), des géographes, des juristes et des économistes, Roger Picard, Georges Scelle, des sociologues et anthropologues, Marcel Mauss, Paul Rivet, Maurice Halbwachs, des personnalités comme Henri Bonnet de l’Institut international de coopération intellectuelle. Le redoublement de certains noms et l’absence de classement indiquent encore le stade des tâtonnements. Autant que d’opérer une sélection, les conseillers de la Fondation tentent, avec l’aide d’universitaires proches – Étienne Dennery, rapidement présent aux États-Unis, semble avoir joué un rôle important [24] – de localiser les personnes, préciser leurs situations personnelles et estimer la probabilité d’un désir de venir aux États-Unis.
Le 26 juin 1940, un rapport de John H.Willits sur les « universitaires européens qui pourraient souhaiter venir aux États-Unis » précise les choses en établissant cinq sous-listes différentes : les « universitaires qui ont déjà requis l’aide de la Fondation pour pouvoir venir aux États-Unis »; les universitaires à la réputation établie notamment en France dont les positions et activités pourraient être suspendues; les anciens boursiers de la Fondation Rockefeller et les jeunes universitaires pas encore reconnus internationalement [25]. Néanmoins, ceux qui figurent sur cette troisième liste (Raymond Aron, René Capitant, Louis Joxe, Robert Marjolin.) « ont presque tous été aux États-Unis, parlent anglais et pourraient peut-être être facilement absorbés dans des institutions américaines »; les jeunes universitaires qui ont joué un rôle politique dans la France des quatre dernières années et qui pourraient être en danger dans les circonstances présentes (Pierre Brossolette, Jacques Kayser, Jean Lefranc… );
enfin, les universitaires distingués d’autres pays européens.
Dans cette classification sommaire se pose déjà cruellement le problème des critères. Étant donné que d’après T.B. Kittredge [26], il y a peut-être 500 à 1000 personnes qualifiées en Europe qui mériteraient d’être aidées mais que la Fondation limite les possibilités à une centaine de bourses, sur quels éléments doit-on fonder la sélection? Faut-il favoriser les plus vieux et les plus connus pour leurs travaux et donc, lorsque ceux-ci montrent un certain esprit subversif, les plus en danger (critère humanitaire) ou de plus jeunes, moins en danger mais potentiellement plus prometteurs pour leur pays d’adoption (critère de productivité) ? On note à cet égard une certaine fluctuation dans l’appréciation du danger. Deux remarques s’imposent : pour les Américains, les plus en danger sont toujours les plus connus alors même que les Juifs sont sans aucun doute les premières cibles; par ailleurs, les sciences sociales apparaissent constamment comme le groupe le plus exposé et ceci, sans justification d’aucune sorte. En fait, on sent très nettement se dessiner une préférence pour un certain type de candidat : un homme jeune, ancien boursier de la Fondation, parlant anglais et donc susceptible, par son enseignement, de mieux s’intégrer dans la société académique américaine. Tel est le portrait-robot idéal des personnes apparaissant dans un mémorandum du 28juin, où se combinent dans la justification rapide de leur présence, les éléments positifs – âge (moins de 40 ans), compétence, appartenance au réseau de la Fondation, gravité du danger encouru, maîtrise de l’anglais – et éléments plus négatifs – marquage politique trop nettement à gauche notamment [27]. Les communistes étaient rejetés par anti-communisme autant que par la trahison que constituait le pacte germanosoviétique [28]. De plus, à Marseille, il semble bien qu’ils aient disposé de leurs propres réseaux de fuite.
Quelques mois plus tard, le cas de Boris Mirkine-Guetzevitch est examiné attentivement puisqu’il s’est fait connaître auprès de la Fondation pour lui demander son aide par un courrier du 27septembre 1940, alors qu’il est réfugié à Aix en Provence [29]. À cette date, il a entendu parler d’une liste en formation et en quelque sorte intériorisé les catégories utilisées par la Fondation :
« Je pense qu’aujourd’hui, je suis probablement le seul spécialiste au monde des questions de vie politique et constitutionnelle de l’Europe d’après-1918 - considérez simplement le nombre de publications que j’ai à mon crédit dans ce domaine ! Franchement, considérant mon passé scientifique et mon âge encore relativement jeune, cela devrait me donner le droit d’être intégré à votre liste » [30].
Lorsqu’on examine son cas le 8octobre, voici le bilan :
« D’après ce que je vois, les facteurs négatifs, dans son cas sont : a) son âge, il a plus de cinquante ans; b) son état de santé incertain; c) son type d’érudition un peu vieillie. D’un autre côté, à la lumière des critères que nous avons tenté de définir, il y a plusieurs points importants en sa faveur : a) il a été le directeur de l’Institut comparé de droit qui a reçu une subvention de la Fondation depuis 1932; b) il a bonne réputation comme enseignant et est reconnu en Amérique du Sud; c) il avait beaucoup d’étudiants latino-américains à Paris et était le plus savant connaisseur des constitutions d’Amérique du Sud. Cette expérience particulière pourrait faire de lui une recrue d’une grande valeur en Amérique dans un avenir proche; d) danger évident : la Gestapo a fouillé son appartement parisien » [31].
On comprend que l’aide aux réfugiés se doit aussi, malgré la situation d’urgence, de répondre à une « demande » américaine, comprise et traduite comme telle par la Fondation Rockefeller par l’insistance réitérée sur la capacité à enseigner. Celle-ci est primordiale pour le Département d’État qui entend être parfaitement rassuré sur l’autonomie financière du réfugié (sans quoi la clause lpc pourrait être invoquée) ainsi que pour les universités employeuses : les fortes personnalités ombrageuses, chercheurs émérites mais piètres collègues en perspective, passent difficilement. Il est significatif de trouver semblable crainte à l’égard de Roman Jakobson qui, nonobstant, réussit à venir aux États-Unis [32].
Ainsi se combinent, dans une hiérarchie plus ou moins explicite, la compétence et le danger, l’âge et la reconnaissance, les accomplissements du passé et les potentialités du futur. L’exigence de critères objectifs contraste ici avec le caractère hautement fantaisiste que prit parfois, dans l’urgence et l’improvisation forcée, la sélection des artistes que Varian Fry devait filtrer à Marseille :
« Lorsqu’un artiste inconnu, portfolio en main, arrivait au bureau du Comité de secours américain, elle [Miriam Davenport, assistante de Fry] l’envoyait faire des esquisses sur le Vieux-port. Les dessins qu’il en rapportait étaient un facteur déterminant pour juger de la crédibilité de l’artiste » [33] !
Durant l’été puis l’automne 1940, alors que se constituent les fameuses listes, l’armature institutionnelle qui va concrètement rendre possible l’arrivée en Amérique de ces savants menacés, s’élabore elle aussi.
Un dispositif triangulaire
Le dispositif général est le suivant : la Fondation Rockefeller, l’Institut d’éducation internationale qui a une bonne connaissance du champ international de l’éducation de haut niveau, la New School for Social Research dirigée par Alvin Johnson et fortement impliquée dans le programme de sauvetage précédent, vont travailler ensemble, en contact permanent avec les associations et notamment avec le Comité de secours de Fry, dans une atmosphère de collaboration amicale n’excluant pourtant pas certaines frictions.
Chaque universitaire sélectionné reçoit une bourse de deux ans maximum, de 1500 dollars annuels pour un homme seul, 2000 dollars pour un couple et 2500 dollars s’il a des enfants. L’idée est qu’ils se placent rapidement, si possible avant la fin de l’échéance de la bourse, sur le marché du travail américain. La bourse est donc conçue comme une aide temporaire dont il n’est nullement garanti qu’elle sera renouvelée au bout des deux ans. Sur le budget de 400000 dollars environ consacrés à cette action, 100000 d’entreeux vont directement à la New School. Cette institution originale et orientée à gauche, qui se voulait une alternative à l’enseignement conventionnel des universités américaines, était née en 1918 de la volonté de quelques universitaires dissidents associées au journal progressiste New Republic, et devenue depuis une sorte d’université populaire consacrée à la formation permanente et ouverte à tous. En 1933 se créa au sein de la New School une « Université en exil » qui accueillit une soixantaine de scientifiques allemands, italiens puis autrichiens, pour beaucoup sociaux-démocrates et juifs, qui contribuèrent à doter la New School d’un prestigieux et dynamique centre de recherches en sciences sociales [34]. De nouveau en 1940, elle est très présente comme une sorte de « gare de triage » [35] dans le dispositif général de l’aide, grâce notamment au dynamisme et à l’opiniâtreté de son directeur, Alvin Johnson, un vrai liberal au sens américain du terme, économiste et ancien rédacteur de New Republic. Démocrate, humaniste, il connaissait bien les milieux universitaires européens dans ces disciplines pour avoir recruté des collègues qui participeraient à son projet de rédaction de l’ Encyclopedia for the social sciences et était déjà rôdé aux arcanes de l’administration américaine. C’est de plus un personnage que l’enthousiasme, la largeur de vue et la bonne volonté distinguent.
La Fondation Rockefeller, opère, quant à elle, dans l’ombre, elle donne les fiches biographiques, ajoute des noms aux listes déjà constituées, rassemble des informations sur la situation des universitaires en Europe grâce à ses correspondants là-bas – notamment Alexandre Makinsky, le prince russe polyglotte, agissant pour le compte de la Fondation à Lisbonne – et transmet le tout à Alvin Johnson, plus particulièrement chargé des relations avec le Département d’État et avec les universités américaines. Très vite pourtant, le processus s’accélère et le rôle stratégique de la New School se renforce : la situation se dégradant rapidement, on n’attend plus d’avoir une position universitaire sûre pour les réfugiés avant de les faire venir; on les engage directement à la New School, surtout dans le domaine des humanités et des sciences sociales; il est, du reste, plus facile pour les scientifiques « durs » de se faire recruter par une université. D’où certaines tensions lorsque Johnson semble privilégier dans ses choix les sciences sociales [36] ; il est alors soupçonné d’agir pour le compte de son école et en fonction de ses besoins, étoffant ses effectifs en se faisant financer par la Fondation Rockefeller alors que l’« Université en exil » de la New School compte déjà de nombreux membres enseignants.
Dans cette organisation, la Fondation entend rester officiellement très en retrait. T.B. Appelget, son vice-président explique clairement pourquoi :
« Il y aurait une confusion inévitable entre le dur désir de sauver l’intelligence et le désir humanitaire de sauver des vies. Et ceci serait compliqué par le fait que, grâce à notre aide envers diverses institutions, nous comptons des milliers d’amis parmi les universitaires européens.
Sélectionner certains et refuser les autres engendrerait une grande déception et beaucoup d’amertume dans un domaine où nous voulons conserver un climat de bonne entente » [37].
Ainsi, la Fondation, confrontée aux problèmes liés aux critères, préfère, en restant anonyme, ne pas vraiment les assumer et les déléguer à d’autres instances notamment la New School. Toutefois, la décision d’accorder une bourse est en général prise en commun par Alvin Johnson et les administrateurs de Rockefeller.
Il faut également ajouter que la discrétion de la Fondation pouvait être le gage d’une action efficace. Ainsi, lorsqu’à New York, on apprend le 20 octobre 1940, que la BBC a annoncé dans un programme d’information que la Fondation Rockefeller avait créé un bureau, avec des fonds idoines, pour venir au secours des universitaires en détresse, cette publicité malencontreuse est ressentie comme très gênante : « Il est clair que nous ne nous cachons plus derrière la New School et Laugier et Rapkine sont très affligés par cette nouvelle car ils ont l’impression que les officiels de Vichy pourraient désormais refuser aux scientifiques français l’autorisation de sortir du pays [38] ». Notons ici que le dispositif triangulaire général s’enrichit de nombreuses dérivations liées à la volonté personnelle de certains individus, désireux de s’engager pour aider leurs compatriotes et collègues. C’est le cas, pour les sciences « dures », de Henri Laugier et surtout de Louis Rapkine qui négocient personnellement et activent leurs propres réseaux ce qui, là encore, ne va pas sans poser quelques problèmes [39]. Ils réussiront néanmoins à faire venir une trentaine de scientifiques français employés en Amérique du Nord en dehors de la filière New School.
Une fondation américaine, entre universalisme et nationalisme culturel
Pourquoi une institution comme la Fondation Rockefeller se lance-t-elle dans une telle action? Sans doute faut-il invoquer l’intervention massive de la Fondation en Europe, et en France, en particulier, en faveur du développement de sciences sociales qui paraissaient aux mécènes américains dangereusement laissées de côté par les universités françaises ou emmaillotées dans le discours serré de théories abstraites. Brigitte Mazon a décrit précisément le mode d’influence choisi, à travers le financement sélectif de certains instituts novateurs et soucieux de produire des enquêtes précises, de construire des bases de données utilisables : l’Institut français de sociologie (Maurice Halbwachs), le Centre de politique étrangère (Étienne Dennery, Louis Joxe), l’Institut de droit comparé (Boris Mirkine-Guetzevitch), le Centre de documentation sociale de l’École normale supérieure (Célestin Bouglé, Raymond Aron y travaille) bénéficient ainsi de fonds américains et forment grâce au relais de la Fondation une sorte de réseau international qui se réactive au moment où ces chercheurs, avec qui se sont créés des liens d’amitié, apparaissent en situation de danger [40]. La Fondation n’a pas agi à l’époque par simple « impérialisme culturel » ni par charité scientifique : s’inscrivant dans le cadre d’un capitalisme éclairé par la crise qu’il traversait, la Fondation et ceux qui la dirigent entendaient faire face à l’alternative communiste tout en maintenant un dialogue avec le marxisme et ses épigones. Cette attitude explique l’intérêt porté aux sciences sociales, principal instrument de connaissances du tissu économique et social contemporain et par ce fait, dans l’esprit des donateurs, levier essentiel de l’action, de contrôle et d’amélioration. Évoquant la nouvelle philanthropie qui se met en place progressivement au début du XXe siècle aux États-Unis, un ouvrage récent souligne combien « la nouvelle génération des capitaines d’industrie était [bien] consciente du fragile équilibre entre profit individuel, accomplissement personnel et justice sociale » [41]. Les Carnegie, Rockefeller ou Russel Sage veulent connaître les effets sociaux massifs et souvent pervers des évolutions économiques qui furent à l’origine de leurs fortunes afin de pouvoir rationnellement redistribuer des richesses dans un mouvement paradoxal qui allie, indissociablement, l’idéalisme et la culpabilité. Ainsi, ces fondations et notamment le Laura Spelman Rockefeller Memoriam qui rejoignit la Fondation Rockefeller en 1929, furent des lieux privilégiés de rencontre entre savoir théorique universitaire, grandes enquêtes sociales et programmes politiques. La crise des années 1930 ne fit que renforcer ces évolutions en rendant encore plus urgente l’expertise en sciences sociales car il s’agissait désormais de rien moins que la survie du capitalisme et d’une société démocratique.
En 1940, le discours de la Fondation justifiant le programme mis en place n’est pas univoque. Il oscille de façon significative entre la légitimation caritative traditionnelle qui repose sur le souci universel de préserver le savoir de l’humanité en ceux qui en seraient les principaux dépositaires, et la légitimation nationale qui ancre, parfois explicitement, le sauvetage des universitaires au cœur des intérêts américains : « Je suis sûr qu’aucune action plus importante ne pourrait être poursuivie par la Fondation en ce moment. Cela signifie le salut de l’intelligence; et cela aura de profondes conséquences sur l’enrichissement de la vie intellectuelle américaine » [42]. La venue de ces savants et intellectuels divers, trop contents de pouvoir échapper à un sort fatal, est perçue chez certains comme une véritable aubaine dans un pays qui s’est déjà illustré par sa puissance économique mais apparaît encore mineur d’un point de vue culturel. L’ascension de la culture américaine est l’objectif avoué d’une opération magique de transfert culturel grâce à ces « hommes de premier ordre » dont on attend qu’ils fertilisent les terres encore peu exploitées de la jeune Amérique. Tout l’enjeu tient finalement dans cette greffe de civilisation européenne sur une nation qui aspire à incarner de façon exemplaire et désormais monopolistique les valeurs occidentales :
« En cette matière, l’action de la Fondation montrera qu’elle croit que dans les cinq, dix ou peut-être vingt prochaines années, l’Amérique sera un des rares endroits dans le monde où l’on pourra penser librement. L’effondrement actuel de la civilisation européenne offre une opportunité pour rehausser le niveau culturel américain. C’est parce que la Fondation croit cela qu’elle veut amener en Amérique un nombre restreint de penseurs de premier ordre. La Fondation n’essaie pas de faire face à la situation dans son exhaustivité. Elle veut simplement sauver une petite partie de ce qui peut être considéré comme la part la plus productive et la plus utile de la population. Il est judicieux que la Fondation s’en occupe car elle a travaillé avec ces hommes depuis des années et aussi parce que la Fondation se soucie de préserver le savoir international » [43].
Personne ne conçoit donc l’arrivée de ces Européens comme une simple mesure humanitaire. Le 9 juillet 1940, un « arrangement pour les réfugiés européens dans ce pays » avait même imaginé que ceux-ci puissent rémunérer leur sauvetage en renseignant périodiquement les autorités américaines sur la situation des pays dont ils venaient [44]. Avant même que l’Amérique entre en guerre, une participation à l’effort d’information aurait pu être requise. De fait, si une telle solution ne fut pas développée systématiquement, certains universitaires participèrent réellement à l’effort de guerre américain en effectuant des rapports sur les conditions géographiques, politiques, sociales de pays dont la connaissance précise devenait, à partir du débarquement de novembre 1942, décisive [45].
Leur tâche ayant éte préalablement définie, restait à les faire venir, ce qui, dans les conditions de l’été 1940 – et cela ne fera qu’empirer [46] – n’était pas une mince affaire.
 
MARSEILLE-LISBONNE-NEW YORK : LA VOIE SACRÉE DES EXILÉS
 
 
Les invitations de la Fondation Rockefeller parviennent aux destinataires par des biais variés, généralement au grand soulagement de ceux-ci. En effet, une invitation signifie la possibilité de se voir accorder un visa américain.
Encore faut-il obtenir un visa de sortie de la part du gouvernement de Vichy, ce qui, en général, se fait assez facilement pour ces universitaires dont presque la moitié est juive : l’État français semble avoir trouvé là une solution qui lui agréait au « problème juif » qui le taraudait depuis peu [47]. Deux voies essentielles étaient envisageables pour quitter le pays, le départ de Marseille avec étape aux Antilles ou le passage par l’Espagne et le Portugal, en train ou si nécessaire à pied en traversant les Pyrénées, pour aboutir à Lisbonne et de là, s’embarquer pour New York. La deuxième voie compliquait les choses en nécessitant des visas d’entrée de la part des pays traversés. La chronologie de la délivrance et de la péremption des différents visas devient alors très compliquée et la gestion prospective des délais une science. Combien voient leur visa de sortie de France périmé lorsqu’arrivent enfin les visas américains [48]
C’est ce genre de tracas administratifs qui retardent parfois de plusieurs mois les départs et fait dire à Gustave Cohen, professeur de littérature médiévale à la Sorbonne, interdit d’enseigner et invité par la Fondation Rockefeller : « Si Christophe Colomb avait dû se procurer autant de papiers, il aurait certainement renoncé à découvrir l’Amérique » [49]. Marc Bloch envisage d’emprunter la voie antillaise avec toute sa famille et d’attendre à Fort de France des visas américains qu’il devrait obtenir plus rapidement du Consul de Fort de France, moins débordé et plus compréhensif apparemment, que celui de Lyon [50]. C’est ce à quoi il s’était résolu lorsqu’il apprend l’impossibilité d’emmener avec lui ses deux fils aînés. Parfois, l’invitation arrive en plein drame et réussit miraculeusement à forcer les lignes d’un destin tracé par l’adversité :
Jean Wahl, jeune philosophe de talent, fut ainsi touché par la Fondation Rockefeller, alors que, interné dans un camp de concentration, il était si émacié que le médecin du camp aurait recommandé de le libérer pour s’épargner les frais de l’enterrement. Il réussit à en sortir, à atteindre Lisbonne d’où il s’embarqua pour les États-Unis, où il enseigna à laNew School et rapidement après, assura pendant toute la durée de la guerre, des cours à Mount Holyoke College [51].
Tous les itinéraires, aussi divers soient-ils, rencontraient le plus souvent le port de Marseille, sorte de fugace contre-capitale intellectuelle d’une Europe à feu et à sang. L’incroyable concentration de personnalités de tous ordres dans un état d’abattement ou d’hystérie fouettée par la peur, fait de Marseille, à cette époque, une ville fantomatique où se croisent de vieux révolutionnaires, des artistes surréalistes, des sociaux-démocrates germaniques et des universitaires ou écrivains juifs, tous en quête désespérée d’une solution à leur fragile situation [52]. Victor Serge témoigne de ce qui lui apparaît alors comme un concentré des richesses de l’Europe :
« Notre cohue de réfugiés comprend de grands intellectuels de toutes les classes, qui ne sont plus rien puisqu’ils se sont permis de dire, la plupart doucement, non à l’oppression totalitaire. Nous comptons tant de médecins, de psychologues, d’ingénieurs, de pédagogues, de poètes, de peintres, d’écrivains, de musiciens, d’économistes et d’hommes politiques que nous pourrions insuffler l’âme à un grand pays. Il y a dans cette misère autant de capacités et de talents qu’il y en avait à Paris aux jours de sa grandeur : et l’on ne voit que des hommes traqués, infiniment fatigués, à bout de forces nerveuses. Cour des miracles des révolutions, des démocraties et des intelligences vaincues ! Nous nous disons parfois si cinq pour cent de ces hommes abandonnés réussissent, de l’autre côté de l’Atlantique, à se refaire des âmes de combattant, ce sera magnifique » [53].
Marseille apparaît aussi dans les mémoires de ceux qui y sont passés à ce moment comme une ville hantée par la rumeur. L’arrivée de Fry est par exemple suivie par une vague de rumeurs messianiques annonçant un Américain venu pour sauver tous les réfugiés et disposant de beaucoup d’argent ! Le déficit d’information et l’instabilité de la situation conduisent la rumeur à s’installer comme circuit alternatif de collecte des informations nécessaires pour les réfugiés : tel capitaine embarquerait des clandestins, telle filière serait réouverte… La rumeur charrie le pire et le meilleur dans cette nouvelle économie de la clandestinité et Varian Fry lui-même, pourtant prudent, en est plusieurs fois la victime.
Fry s’impose très vite comme un interlocuteur compréhensif et qui, en collaboration avec la Fondation Rockefeller et son envoyé à Lisbonne, Alexandre Kaminsky, s’efforce de faciliter le départ de ceux qui peuvent le faire légalement, et le cas échéant, de mettre en place des filières d’évasion tout à fait illégales. Ses mémoires en retracent quelques épisodes rocambolesques. Alexandre Kaminsky qui réceptionne les exilés à Lisbonne et leur avance souvent les fonds nécessaires pour réserver leurs places sur les clippers est un personnage aussi fascinant que Varian Fry mais dont on connaît malheureusement moins de choses. Prince géorgien, fils d’un général de l’armée du Tsar, il doit s’exiler après la révolution de 1917 et travaille à partir de 1926 pour la Fondation Rockefeller. Réfugié à La Baule, il a évacué les bureaux de la Fondation et après être passé par Bordeaux et l’Espagne, s’est retrouvé à Lisbonne où il est resté dans les bureaux de la Commission internationale de la Santé dans lesquels la Fondation organisait des études sur la malaria et les moustiques. Il est, aux dires de ceux qui l’ont côtoyé, d’une exquise courtoisie et parle parfaitement polonais, français, allemand, italien, anglais, portugais, perse et russe !
Muni des autorisations nécessaires – ce qui, encore une fois, était plus aisé pour un universitaire que pour n’importe qui d’autre –, il restait à partir pour l’Amérique. Certains, comme André Philip rejoignaient l’Angleterre, le choix de la destination était alors clairement un choix politique, un choix générationnel aussi, les plus jeunes étant plus facilement attirés par l’aventure gaulliste et plus sensibles au pressant appel à continuer le combat. Ainsi, Stéphane Hessel, récemment naturalisé Français et son beau-père Boris Mirkine-Guetzevitch, se séparent-ils à Marseille : « Lui et moi partagions le même désir de quitter cette France capitularde, lui pour continuer à défendre ses idées dans les universités du monde libre, moi pour poursuivre un combat si lamentablement interrompu » [54]. Le départ est souvent douloureux et le voyage inconfortable, long, propice à la méditation, à la mélancolie ou à l’exaltation, suivant les caractères. Claude Lévi-Strauss a relaté cette traversée hors du commun, cet arrachement précipité à une France devenue policière.
L’anthropologue avait été repéré par la Fondation grâce à l’amitié vigilante d’Alfred Métraux – qui enseignait à Yale – et de Robert H. Lowie qui, tous deux, avaient été favorablement impressionnés par ses travaux sur les Indiens d’Amérique du Sud [55]. Se sentant déjà un « gibier de camp de concentration » [56], il réussit à s’embarquer à bord du Capitaine-Paul-Lemerle en mars 1941 :
« … je ne commençai à comprendre que le jour de l’embarquement, en franchissant les haies de gardes mobiles, casqués et mitraillettes au poing, qui encadraient les quais et coupaient les passagers de tout contact avec les parents ou amis venus les accompagner, abrégeant les adieux par des bourrades et des injures : il s’agissait bien d’aventure solitaire, c’était plutôt un départ de forçats. Plus encore que la manière dont on nous traitait, notre nombre me frappait de stupeur. Car on entassait trois cent cinquante personnes environ sur un petit vapeur qui – j’allais le vérifier tout de suite – ne comprenait que deux cabines faisant en tout sept couchettes [… ] La racaille, comme disaient les gendarmes, comprenait entre autres André Breton et Victor Serge. André Breton, fort mal à l’aise sur cette galère, déambulait de long en large sur les rares espaces vides du pont; vêtu de peluche, il ressemblait à un ours bleu. Entre nous, une durable amitié allait commencer par un échange de lettres qui se prolongea assez longtemps au cours de cet interminable voyage, et où nous discutions des rapports entre beauté esthétique et originalité absolue » [57].
Claude Lévi-Strauss décrit avec un humour sardonique l’arrivée du bateau à Fort-de-France, dans une Martinique où les milieux officiels, se sentant confusément coupables d’une défaite à laquelle ils n’avaient pas participé, voient débarquer ce concentré de juifs, d’étrangers et d’anarchistes comme une « cargaison de bouc-émissaires pour soulager leur bile » [58]. De FortdeFrance à Porto-Rico sur un bananier suédois, puis après avoir convaincu la police américaine que ses notes de terrain et fiches linguistiques n’étaient pas des instructions codées, il arrive enfin à New York. Son périple – on pense à Graham Greene [59] – est exemplaire de la longueur, de la difficulté et du caractère tortueux des itinéraires que tous les réfugiés eurent, plus ou moins à subir, en attendant de fouler le sol américain.
De l’autre côté de l’Atlantique
Finalement, sur 89 bourses, 31 ne furent pas distribuées, soit parce que leur bénéficiaire ne put sortir d’Europe, soit parce qu’il déclina l’invitation [60].
Ainsi, Vladimir Jankelevitch, jeune philosophe prometteur et élève élu de Bergson, est déchargé de son enseignement à l’université de Lille bien qu’il ait combattu et été blessé en mai-juin 1940. Grâce à la recommandation de Jacques Maritain, de Henri Focillon et de George Gurvitch, la Fondation Rockefeller lui offre une bourse qu’il accepte. À l’automne 1941, il est prêt à partir lorsqu’il apprend l’arrestation de son beau-frère, Jean Cassou, et abandonne toute idée de départ pour rester auprès de sa sœur [61]. Sur les 51 arrivés à bon port, 34 sont Français [62].
Dans leur intégration, finalement non réussie (sauf pour les sciences naturelles et médicales) au monde universitaire américain, les Français affrontent une double logique défavorable. Tout d’abord, une logique corporative qui les fait apparaître comme de puissants concurrents sur un marché du travail restreint par la crise mais aussi par l’arrivée massive de leurs prédécesseurs germaniques qui occupent le terrain. Dès lors, les envoyés de la Fondation chargés d’approcher les universités américaines pour étudier les possibilités d’embauche, amassent de nombreuses complaintes sur le thème du niveau d’« absorption maximale » qui serait déjà atteint. Sous le racisme latent qui émerge, la prétendue saturation relève d’une volonté de préserver la promotion interne aux universités et de ne pas contrecarrer la légitime aspiration des assistants de recherche américains en proposant leurs postes à des étrangers.
Le doyen de l’Université de l’Ohio, Alpheus W. Smith, écrit en ce sens à Warren Weaver, de la Fondation : « Je reconnais qu’il y a des objections au placement d’universitaires européens dans des carrières qui autrement pourraient s’ouvrir aux jeunes universitaires américains ». En revanche, les scientifiques célèbres sont recherchés par les universités qui pourraient considérablement y gagner en intégrant dans leurs équipes un Bohr ou un Joliot. C’est pourquoi le doyen Smith s’enquiert sans vergogne du sort de ces deux scientifiques après avoir annoncé qu’il développait lui-même un laboratoire de bio-physique appliquée à la médecine. À côté de cette logique de préservation professionnelle, un anti-sémitisme assez largement partagé émerge des objections faites à l’intégration des réfugiés dans le monde universitaire américain. Un mémorandum du 25 octobre rend compte d’une lettre envoyée à la Fondation par le Président de l’Université John Hopkins à propos de la chaire d’histoire européenne qui est à pourvoir :
« Dans sa lettre, il dit qu’ils ne veulent plus personne qui serait manifestement juif.
Mantoux tombe sous la classification allemande de non-aryen dans la mesure où sa famille était originellement juive; toutefois, elle s’est convertie au catholicisme depuis deux générations et Mantoux ne présente aucune caractéristique manifestement juive (… ) Le professeur Marc Bloch de la Sorbonne est aussi un savant de première catégorie. Lui, en revanche, est plus manifestement juif et il est définitivement catalogué Juif en France. Par conséquent, il s’adapterait moins à la situation du collège Dartmouth que Mantoux » [63].
Pour encourager les universités à faire encore un effort, on leur explique que la situation est différente de celle qui prévalait après 1933 : cette fois, les juifs, dont les critères de définition nazis et vichystes semblent être repris sans sourciller, sont minoritaires et de nombreux chercheurs non-juifs sont également en danger [64]
Nombreux parmi les universitaires en sciences sociales et en humanités seront donc ceux qui resteront à la New School de New York. Leur goût personnel de la grande métropole cosmopolite, la possibilité qu’ils y trouvent d’arrondir leurs fins de mois et de rencontrer d’autres Français les y poussent autant que les contraintes professionnelles [65]. Une telle situation ne satisfait nullement la Fondation mais celle-ci acceptera pratiquement toujours de renouveler les bourses pour deux années supplémentaires.
***
Assommés par la défaite, et plus encore par le sens revanchard et réactionnaire que le nouveau régime, très vite, lui assigna, beaucoup voulurent quitter cette drôle de France d’alors. Le pire est toujours sûr, disait Schopenhauer. C’est sans doute ce dont se convainquirent assez facilement les juifs, anarchistes, trotskystes, révolutionnaires de tout poil et métèques glorieux, qui se retrouvent autour de Marseille en 1940-1941. Parmi eux, les universitaires en danger forment une population sage, académie en transit car non française, mais non moins désireuse de gagner quelque improbable Amérique.
Pour certains, triés sur le volet selon des critères fortement discriminants, cela se révéla possible comme on l’a vu, grâce à l’action, non pas de l’Amérique comme État, mais de sa société civile organisée en associations et en fondations, et plus encore, de certains de ses concitoyens qui oublièrent pendant un temps d’être des Américains obéissants.
Ces Français débarquant à New York de la fin de l’année 1940 au début 1942 – c’est seulement à cette date qu’une communauté culturelle française à New York commence à exister – vont alors se réunir autour d’une nouvelle structure insérée dans la New School for Social Research, l’École Libre des Hautes Études [66]. Cet exil intellectuel, aussi restreint soit-il quantitativement, ne fut pas sans conséquences, de part et d’autre. Claude Lévi-Strauss a avoué toute sa dette envers les États-Unis et raconté comment, « structuraliste naïf », il s’était initié à la linguistique grâce à la rencontre avec Roman Jakobson ménagée par Alexandre Koyré, tous les trois enseignants à l’École libre [67]. À l’image des autres Français, les universitaires eurent quelques difficultés à s’intégrer au melting-pot américain : question de culture, question de politique aussi pour des réfugiés dont l’exil était souvent légitimé par la volonté, au delà de la rupture géographique avec la France, d’assurer la continuité morale avec une République éternelle et un peuple français constamment vu comme ayant été trahi. Dans ces conditions, New York était souvent plus proche de Paris que de Washington.
 
NOTES
 
[1] Voir la postface éclairante à la parution française des mémoires de Varian FRY, La Liste noire, Paris, Plon, 1999, 54 ans après la publication américaine. Varian FRY était l’envoyé à Marseille du Comité de secours d’urgence et, à ce titre, sauva de nombreuses vies. Voir ci-dessous.
[2] Cet article est fondé sur le dépouillement des archives de la Fondation Rockefeller à Pocantico Hills, qui sont riches concernant le sujet traité. Elles seront citées ici sous l’abréviation RFA.
[3] John H. WILLITS, « If Hitler wins », 3 juin 1940, RFA, RG 1, Série 200, Boite 46, Dossier 530.
[4] La traduction ainsi que toutes celles de ce texte est de l’auteur.
[5] Voir Brigitte MAZON, Aux origines de l’EHESS, le rôle du mécénat américain, Paris, Cerf, 1988.
[6] Ibid.
[7] « First class men or women ».
[8] « Je crois qu’il n’est pas injuste de dire que beaucoup [d’exilés allemands] n’étaient pas vraiment exceptionnels », John W. WILLITS, « If Hitler wins », 3 juin 1940, ref. cit.
[9] Cela touche, parmi d’autres, les enseignants Vladimir JANKELEVITCH né à Bourges de parents russes et Bertrand GOLSCHMIDT né à Paris d’un père belge.
[10] Michael R. MARRUS, Robert O. PAXTON, Vichy et les juifs, Paris, Calmann-Lévy, 1981, p. 17.
[11] Voir Claude SINGER, Vichy, l’Université et les Juifs, Paris, Les Belles Lettres, 1992, p. 145. Le premier Statut définissait comme juif celui qui avait au moins trois grands-parents d’origine juive; pour le deuxième Statut, seuls deux grands-parents juifs suffisaient désormais à définir la judaïté.
[12] Correspondance conservée aux Archives de la Fondation Rockefeller et publiées par Peter M. RUTKOFF et William B. SCOTT dans French historical studies, vol 12, n° 2, printemps 1981.
[13] Marc BLOCH sut faire agir des contacts personnels dans la haute administration de l’Instruction publique à Vichy. De plus, ses travaux de médiéviste étaient appréciés par les idéologues du nouveau régime qui trouvaient dans la la société du Moyen Âge telle que la revisitait Marc BLOCH un modèle d’organisation à leur goût : ironique malentendu qui ne contribua pas peu à faire avancer la cause de l’historien, par ailleurs professeur éminent que Vichy désirait garder. La dérogation devait recueillir l’avis positif du Commissariat général aux questions juives et du Conseil d’État. Entre 1941 et 1943, vingt enseignants au total en bénéficièrent dont 15 universitaires renommés parmi lesquels Marc BLOCH mais aussi le médecin Robert DEBRÉ, le physicien René WURMSER. Gustave COHEN fournit un dossier attestant de sa renommée et de ses états de service militaire glorieux mais il ne fut pas reclassé. Voir Claude SINGER, op. cit., p. 253, et sur la dérogation accordée à Marc Bloch et ses significations, voir Olivier DUMOULIN, Marc Bloch, Paris, Presses de la FNSP, 2000, p. 257-258.
[14] Lettre de March BLOCH à Joseph WILLITS, 17 mai 1941, Clermont-Ferrand.
[15] Lettre de Marc BLOCH à Alvin JOHNSON, 31 juillet 1941 : « I belong to those unfortunate people of whom it may be said that the more strongly they feel, the more prone they are to understatement » [J’appartiens à ces infortunés dont on peut dire que plus ils sont émus, moins ils le montrent »].
[16] Rapport de Thomas B. APPLEGET, « The foundation ‘s experience with refugee scholars », 5 mars 1946, RFA, série 200, Box 47, Dossier 545.
[17] Voir le témoignage douloureux de Stefan ZWEIG à ce sujet dans Le Monde d’hier, souvenirs d’un Européen, ( 1944), Belfond, trad française, 1982. Von HAYEK faisait partie de ces universitaires germaniques qu’on dut tirer des geôles anglaises.
[18] Au total, environ 2000 « Emergency visas » furent obtenus par l’Emergency Rescue Commitee.
[19] Voir notamment Henry L. FEINGOLD, The Politics of Rescue : the Roosevelt administration and the Holocaust, 1938-1945, New Brunswick, N. J, 1970 et Saul S. FRIEDMAN, No Haven for the Oppressed : United States Policy toward Jewish Refugees, 1938-1945, Detroit, 1973.
[20] Voir Roger DANIELS, « American Refugee Policy in historical perspective », Jarrel C. JACKMAN and Carla M. BORDEN (eds) The Muses flee Hitler, Smithonian Institution pres, Washington D. C, 1983. En effet, le calcul des quotas est fondé sur les chiffres des populations présentes aux États-Unis en 1890, c’est-à-dire avant la grande période de migration des populations pauvres de l’Europe du Sud-Est.
[21] Voir Jean-Michel PALMIER, Weimar en exil, Le destin de l’émigration intellectuelle allemande antinazie en Europe et aux États-Unis, Paris, Payot, 1988, p. 685.
[22] Warren WEAVER, l’administrateur de la Fondation, en charge des sciences naturelles consulte S. Lefschetz et ses collègues du département de mathématiques de l’Université du Michigan ( 26 juin 1940); les géographes sont recommandés par Isaiah BOWMAN de l’Université John HOPKINS ( 5 juillet 1940).
[23] Parmi d’autres, les mémoires de Hans NATONEK, écrivain tchèque, In search of myselftémoignent de cette obsession de la liste. Racontant sa première entrevue avec Fry, il met en scène leur dialogue : « M. FRY me salua lorsque j’entrai dans la pièce. « Hello » dit-il. Il avait l’air normal, mais il ferma précautionneusement la porte derrière nous. Puis il s’approcha de son bureau. « Je vous ai cherché » dit-il… Il me tendit une liste, la liste. Il y avait un nom inscrit dessus avec une croix et un point d’interrogation. La forme du nom était celle du mien… ». En fait, NATONEK avait été signalé à Varian FRY par Thomas MANN.
[24] Étienne DENNERY, professeur à l’École libre des Sciences politiques est l’ancien secrétaire du Centre de politique étrangère financé par la Fondation dans les années 1930. C’est par ailleurs un ancien boursier. On le consulte pour donner des ordres de préférence parmi les jeunes universitaires qu’il est censé connaître.
[25] John H. WILLITS, « Universitaires européens qui pourraient souhaiter venir aux États-Unis », RFA, R. G 1. 1, série 200, Boite 46, Dossier 530.
[26] T. B. KITTREDGE, Rapport du 3 octobre 1940, RFA, R.G. 1. 1, série 200, Boîte 46, dossier 532.
[27] Robert MOSSÉ, professeur d’économie politique, mandaté plusieurs fois par le gouvernement français en 1937 et 1938 pour arbitrer des conflits du travail, est privé de son poste par la législation antisémite de Vichy. Voici ce qu’écrit Tracy B. KITTREDGE dans un rapport concernant une éventuelle bourse de la Fondation : « MOSSÉ n’est pas un communiste mais il soutenait le gouvernement de BLUM. Le Département d’État n’est pas prêt à lui accorder un visa pour les États-Unis. Je crains qu’on ne doive le renvoyer à Grenoble ». RFA, R.G. 1. 1, série 200, Boîte 52, Dossiers 619-620. Finalement, MOSSÉ put venir à New York et bénéficia d’une bourse de la Fondation Rockefeller.
[28] Alvin JOHNSON, directeur de la New Schoolqui accueillit une grande partie des universitaires réfugiés aux États-Unis – voir supra – explique très clairement, dans son autobiographie Pionneer’s Progress, an autobiography, New York, The Viking Press, 1952, que sur ce point, il y avait un consensus entre les fonctionnaires pointilleux du Département d’État et un libéral comme lui : « J’étais tout aussi soucieux que le Comité de repousser la propagande nazie et communiste hors du pays… », p. 370.
[29] Boris MIRKINE-GUETZEVITCH est un professeur reconnu de droit constitutionnel, spécialiste des constitutions d’Amérique latine. Il est arrivé en France après la révolution russe et a été naturalisé français. Politiquement, il se caractérise surtout par son attachement à la République et son appartenance à l’esprit d’une gauche laïque et humaniste. Ces renseignements m’ont été donnés par Stéphane Hessel, son gendre, lors d’un entretien avec l’auteur, le 19 octobre 1999.
[30] Lettre de Boris MIRKINE à Alexandre MAKINSKY, 27 septembre 1940, conservée à RFA, R.G. 1. 1, série 200, Boîte 52, Dossiers 617-618.
[31] RFA, R.G. 1. 1, série 200, Boîte 46, Dossiers 532-533.
[32] Lettre DE MILES L. HANLEY, Madison, University of Michigan, à John MARSHALL, 24 septembre 1940, RFA, R.G. 1. 1, série 200, Boîte 46, Dossier 530 : JAKOBSON est qualifié de « très brillant et un des érudits les plus compétents dans le domaine des langues slaves » mais « il est difficile de voir comment il s’intégrerait dans l’équipe permanente d’une université ».
[33] Cynthia Jaffee MAC CABE, « Wanted by the Gestapo : saved by America », The muses flee Hitler, op. cit., p. 84.
[34] Voir Peter M. RUTKOFF et William B. SCOTT, New school, A history of the New School for Social Research, New York, Free Press, 1986.
[35] Claude LÉVI-STRAUSS, De près et de loin, Paris, Odile Jacob, 1988, rééd Points Seuil, p. 44.
[36] Le 30 août 1940, 16 bourses en sciences sociales, 6 en humanités, 2 en médecine, 2 en sciences naturelles.
[37] T. B. APPLEGET, « Refugee scholars », 9 juillet 1940, RFA, R.G. 1. 1, série 200, Boite 46, Dossier 530.
[38] Rapport du 20 octobre 1940, RFA, R.G. 1. 1, série 200, Boite 46, Dossier 532-533. Louis RAPKINE et Henri LAUGIER s’activaient de leur côté pour hâter le sauvetage des scientifiques français des sciences dures. Le partage disciplinaire se vérifie donc là encore. Voir Diane DOSSO, Louis Rapkine ou la mobilisation des scientifiques, thèse de l’université de Paris VII, 1998 et Chantal MORELLE et Pierre JAKOB, Henri Laugier, un esprit sans frontières, Paris/Bruxelles, L.G.D.J/Bruylant, 1997.
[39] La suspicion de communisme est notamment très forte et handicapante à l’encontre des scientifiques français. Le problème se pose pour LANGEVIN mais aussi pour Francis PERRIN. RAPKINE et LAUGIER sont obligés de monter au créneau : « LANGEVIN n’est pas membre du Parti communiste, mais comme la plupart des intellectuels en France, il a de forts penchants à gauche [… ] À une certaine période, un nombre considérable de scientifiques français, parmi lesquels Francis PERRIN, a été invité en Russie. PERRIN non seulement n’est pas un communiste, mais il est fortement antibolchévique ». Dossier Henri LAUGIER : RFA, R.G. 1. 1, série 200, Boite 51, dossiers 604-605.
[40] Brigitte MAZON, op. cit, p. 40 et suivantes. La Fondation intervient en Europe depuis 1924 par un vaste programme de bourses. Cette attention à l’étude expérimentale et à la collecte des faits est vu comme un retour à Le Play après un longue domination du modèle durkheimien sur la socio-logie française.
[41] Olivier ZUNZ, Le siècle américain. Essai sur l’essor d’une grande puissance, Paris, Fayard, 2000, p. 49.
[42] Lettre de Raymond B. FOSDICK (Président de la Fondation) à John D. ROCKEFELLER, 17 juillet 1940, RFA, R.G. 1. 1, série 200, Boîte 46, Dossier 530.
[43] Mémorandum de Thomas B. APPLEGET, vice-président de la R. F, 11 juillet 1940, RFA, R.G. 1. 1, série 200, Boîte 46, Dossier 530.
[44] John MARSHALL, « Arrangements for European Refugees in this country », 9 juillet 1940, RFA, R.G. 1. 1, série 200, Boîte 46, Dossier 530.
[45] C’est le cas de Jean GOTTMANN. Consultant pour le Bureau de guerre de l’Économie (Board of Economic Warfare) il écrit des rapports sur le Maroc, la Syrie et le Liban, sur le problème arabe, les routes stratégiques du Sahara, qui ont été envoyés aux services secrets militaires et navals (Military and naval intelligence service). RFA, R.G. 1. 1, série 500, Boîte 21, série 200, Boîte 349, Dossier 4156-4157, Jean Gottmann.
[46] Varian FRY est expulsé en août 1941 et les États-Unis, à cette date, ont presque complètement refermé des portes qui restaient encore entrouvertes.
[47] Ce sont des hauts fonctionnaires de l’Instruction publique à Vichy qui ont le plus fermement dissuadé certains enseignants juifs, comme Claude Lévi-Strauss et Gustave Cohen par exemple, de retourner en zone occupée et les ont encouragés à prendre le large.
[48] Victor SERGE, Mémoires d’un révolutionnaire, Paris, Seuil, 1951, p. 399 : « Les visas de presque tous les pays des Amériques se vendaient couramment à des prix plus ou moins élevés; et les fonctionnaires de Vichy vendaient les visas de sortie. Joli commerce que celui des ceintures de sauvetage sur un continent naufragé ! ».
[49] Gustave COHEN, Lettres aux Américains, Montréal, Édition de l’arbre, nouvelle édition 1943, p. 29. Gustave Cohen part le 24 juin 1941 et arrive, après avoir été arraisonné aux Bermudes par les Anglais, à New York, le 9 août 1941.
[50] La loi américaine donne aux consuls la liberté entière du choix de délivrance des visas. Le Département d’État ne fait que donner des avis. Aussi la bienveillance ou la mauvaise volonté d’un consul sont assez vite connus et rendent l’endroit où il est basé attractif ou répulsif pour les réfugiés.
[51] Épisode raconté dans un rapport d’octobre 1955 présenté au Conseil d’administration de la Fondation, « The refugee scholars. A retrospect », RFA, R.G. 1. 1, série 200, Boîte 47, Dossier 542.
[52] Voir, pour l’évocation de ces événements si inséparables du grand port méditerranéen qui les accueillit, le roman à clé de Jean MALAQUAIS, ancien secrétaire d’André Gide, Planète sans visa, ( 1947) réédité 1999, Phébus, et Jean-Michel GUIRAUD, « Marseille, cité-refuge des écrivains et artistes », dans Jean-Pierre RIOUX (dir.), La vie culturelle sous Vichy, Bruxelles, Complexe, 1990.
[53] V. SERGE, op. cit., p. 396.