2001
Revue d'Histoire Moderne et Contemporaine
France/États-Unis : les enjeux politiques de la
culture
La débâcle, les universitaires et la Fondation Rockefeller :
France/États-unis, 1940-1941
Emmanuelle Loyer
Emmanuelle LOYER Université
Lille-3, UFR Histoire BP 149, 59653 Villeneuve d’Ascq cedex
Emmanuelle LOYER La débâcle, les universitaires et la Fondation
Rockefeller : France/États-Unis, 1940-1941 La débâcle française de 1940 et
l’instau~ration d’un État autoritaire induisent brutale~ment un exil
intellectuel sans précédent. Les universitaires juifs, antifascistes,
naturalisés de fraîche date, sont tous devenus indésirables et rapidement démis
de leurs fonctions ensei~gnantes par la législation de Vichy. La Fondation
Rockefeller renouvelle avec les pros~crits de France le programme d’aide
qu’elle avait mis en place pour sauver les savants alle~mands menacés à partir
de 1933, en propo~sant des bourses de deux ans. Selon quelles stratégies et
avec quels critères de sélection? Comment l’État américain, bientôt en guerre,
la Fondation et les associations de secours, le milieu professionnel des «
scholars » appréhendèrent-ils respectivement l’arrivée de ces nou~veaux venus?
Fut-ce aussi l’occasion, consciemment saisie par les Américains, d’un
retournement des rapports de force intellec~tuels entre l’ancien et le nouveau
monde?
The collapse of France in 1940 and the founding of an
authoritarian State induced an unprecedented exodus of French intellectuals.
The Jews, the antifascists and the recently natu~ralized citizens all suddenly
became « undesi~rables » and were quickly relieved of their teaching posts by
legislation passed by the Vichy government. The Rockefeller Foundation widened
its aid program -which had been set up in 1933 to rescue threatened German
scholars- to include French scholars who were discriminated against by offering
them a scholarship for two years.What was the strategy that governs the
selection process? How did the Rockefeller Foundation, other aid associations
and the American scholars in the USA, soon to enter the war, receive the
arri~val of these newcomers? Moreover, was this an opportunity, deliberately
seized upon by the Americans, to reverse the intellectual deficit between the
old and the new worlds?
À la suite de la débâcle et de l’installation du régime de
Vichy, certains Français, prenant conscience qu’ils seront rapidement
indésirables, optent pour l’exil dès l’été 1940. Le temps était compté car,
comme le dira plus tard David Rousset, la France et même l’Europe ne vont
bientôt plus offrir que deux portes de sortie : Marseille et Auschwitz. C’est
durant cette année, entre juillet 1940 et août 1941 (date à laquelle la porte
du Sud ne laisse plus sortir les réfugiés qu’au compte-goutte) que la fuite
s’organise. Beaucoup sont traqués en raison de leurs origines juives ou de leur
passé politique et n’ont guère le choix. D’autres, moins menacés, veulent
s’éloigner d’une France capitularde et à tous égards insupportable afin de
continuer à travailler, penser, s’exprimer librement. Certains enfin veulent
continuer le combat auprès du général de Gaulle à Londres. Parmi cette
population composite de réfugiés adossés à la Méditerranée et cherchant à
sortir de ce qui ressemble bien à une nasse, les universitaires, parce qu’ils
travaillent dans la fonction publique, se voient lourdement touchés par les
décrets anti-juifs. La perte infamante de l’emploi annonce un ostracisme bien
plus grand auquel on espère échapper en partant pour les États-Unis. En effet,
la Fondation Rockefeller vient de mettre en place un programme pour les
universitaires en danger leur offrant une bourse pour subvenir à leurs besoins
pendant les premiers temps de leur séjour en Amérique.
La Fondation Rockefeller n’est pas novice en la matière.
Quelques années auparavant, elle a aidé de nombreux savants allemands juifs
et/ou antinazis qui sont, pour la plupart, toujours aux États-Unis lorsque la
Deuxième guerre mondiale éclate. Comment ce nouveau sauvetage s’éla-bore-t-il
et selon quelles modalités? Quels sont les choix effectués et selon quels
critères? Sous le couvert humanitaire, assiste-t-on alors à l’avatar intéressé
d’une vulgaire politique de récupération des cerveaux? La prudence commande de
distinguer les différents acteurs de cette politique; ils n’agissent pas
toujours de conserve et en fonction des mêmes intérêts. Certains même – et ici
s’impose la figure héroïque de Varian Fry – n’opèrent que sous la loi de leur
conscience osant braver les choix de leurs États, de leurs chefs et même leurs
propres préjugés
[1].
OBJECTIF : « MEETING THE PRESENT
SITUATION »
En feuilletant les archives de la Fondation Rockefeller, on est
étonné de la rapidité de réaction, de la capacité d’anticipation et de la
volonté d’être en prise avec une situation nouvelle, éventuellement
paroxystique, dont font preuve ses principaux administrateurs
[2]. Certes, la conjoncture en
Europe est inquiétante et l’expansionnisme nazi n’est que trop avéré, mais
personne ne prévoit l’effondrement brutal et humiliant que va subir la France
en juin 1940. Pourtant, le 3 juin 1940, John. H. Willits, responsable des
programmes de sciences sociales à la Fondation, en contact depuis des années
avec le fleuron de la science européenne, fait passer une sorte de mémorandum
en forme d’essai de prospective écrit dans l’urgence. Deux options sont
possibles, annonce-t-il : l’une, « Si Hitler gagne » est amplement développée;
l’autre « Si Hitler perd » ne requiert que quelques lignes rapidement jetées
sur le papier, indiquant le peu de probabilité qu’il lui accorde
[3]. « Si Hitler gagne », donc,
les nazis « tenteront de mettre en place un asservissement total par
l’incorporation forcée au Reich, et dans ce cadre, il est possible que les
esprits indépendants soient exécutés ou mis en camps de concentration »
[4]. Même en imaginant un
scénario moins funeste, les conséquences en France, en Grande-Bretagne et dans
les autres pays vaincus seront évidentes, et notamment sur la vie
intellectuelle qui n’offrira plus les garanties de liberté et d’indépendance
nécessaires à toute recherche sereine.
Dès lors, John. H. Willits propose que la Fondation, afin
d’assurer la continuité du soutien assuré aux sciences sociales depuis le
milieu des années 1920
[5], prenne la « responsabilité de réinstaller en
Amérique certains des meilleurs scientifiques et universitaires, hommes ou
femmes, de France, de Grande-Bretagne ou des autres pays conquis qui seraient
susceptibles de partir »
[6].
Se dessinent dans cette lettre les principaux linéaments du
plan de sauvetage mis en place par la Fondation Rockefeller : ses attendus – la
domination nazie rend le séjour dans les pays sous tutelle peu indiqué pour des
« personnes de premier rang »
[7] ; ses contraintes – la Fondation pourrait aider une
centaine d’Anglais et environ 75 Français et des effectifs plus restreints pour
les autres pays considérés; son expérience passée avec les exilés allemands et
l’exigence de qualité qui, d’après lui, n’a pas toujours été totalement
respectée
[8]. Willits
achève sa missive en indiquant les deux étapes à respecter pour mettre en œuvre
une telle politique : d’abord en sélectionner les bénéficiaires dans chaque
discipline avec l’aide d’universitaires reconnus et puis explorer les capacités
du marché du travail américain afin de pouvoir les placer le plus rapidement
possible, si cela s’avérait nécessaire.
Tout, dans cette esquisse de plan à la fois généreuse,
pragmatique et cynique – on retrouvera cet entremêlement des motifs et la
confusion des sentiments qu’ils provoquent –, indique la volonté de pouvoir
réagir instantanément si la tragédie se réalisait. Et en effet, très vite, ce
programme devient d’une redoutable actualité.
« Vous connaissez le sort de mon
malheureux pays »…
La France, défaite, signe l’armistice le 22 juin 1940. Une de
ses clauses prévoit la « livraison sur demande » des ressortissants du IIIème
Reich aux autorités occupantes mettant ainsi en péril les opposants allemands
mais aussi tchèques ou autrichiens au régime nazi qui s’étaient crus en
sécurité dans la patrie des Droits de l’Homme. Cette triste clause transforme
la France en un gigantesque piège qui se referme sur ces étrangers : ils
doivent désormais envisager un deuxième exil. Dès le 22 juillet, le nouveau
gouvernement Pétain légiférant sur la zone Sud où se sont précipités tous les
nouveaux indésirables dans l’affolement de l’exode, institue une commission
chargée de réviser toutes les naturalisations accordées depuis 1927 et de la
retirer à tous ceux dont la nouvelle France ne veut pas. Ceci touche notamment
de nombreux Juifs de l’Europe de l’Est devenus Français dans
l’entre-deux-guerres avant même que la législation anti-juive ne confirme
l’exclusion. Parmi eux : Boris Mirkine-Guetzevitch, Russe arrivé à Paris après
la révolution de 1917 et naturalisé français. Une loi du 17juillet dite de «
francisation » limite aux citoyens nés de père français l’accès aux emplois
publics
[9]. Le 13 août,
c’est le tour des Francs-Maçons. Le 27 septembre, les Allemands qui occupent la
zone Nord font passer la première législation anti-sémite, suivis de peu par
l’État français de Vichy qui, le 3 octobre, rend effectif son Statut des Juifs.
Dans un pays qui pouvait se flatter d’abriter une communauté juive anciennement
émancipée et fortement attachée à la République française dont la laïcité
militante lui avait permis la plus réussie des intégrations en Europe de
l’Ouest, les Juifs redeviennent des parias : définis comme catégorie selon des
critères spécifiques, on les exclut
« des postes de commande dans les services publics, du
corps des officiers et de celui des sous-officiers, ainsi que des professions
exerçant une influence sur l’opinion publique : l’enseignement, la presse, la
radio, le cinéma et le théâtre (… ) Enfin la loi annonçait l’instauration d’un
système de quotas afin de limiter le nombre des Juifs dans les professions
libérales » [10].
Des exceptions fondées sur la notion de « services
exceptionnels » (article 8 de la loi du 3 octobre 1940) rendus à l’État
français rendaient possibles certains (rares) reclassements. En mai 1941,
environ 119 universitaires ont dû quitter leurs postes – 76 dans la zone
occupée, 43 en zone Sud –, et un mois plus tard, lorsque Vichy promulgue son
deuxième Statut des Juifs qui en élargit sensiblement la compréhension, 125
autres membres de l’université française se retrouvent au chômage
[11].
C’est dans ce contexte que résonnent sinistrement les
quelques lignes écrites par Marc Bloch dans une lettre du 25 juillet 1940 et
adressée à un de ses collègues américains, W.G. Leland, responsable du Conseil
américain pour les sociétés lettrées
(American
Council of learned societies). C’est la première d’une
correspondance difficultueuse – lettres qui se croisent, câbles plus rapides
mais forcément imprécis – entre Marc Bloch, historien réputé et professeur
apprécié de la Sorbonne, et ses destinataires américains de l’Université, de la
Fondation Rockefeller ou d’autres institutions amies, qui a pour objectif de
préparer le départ de Bloch et sa famille pour les États-Unis
[12]. Les négociations
dureront plus d’un an, entre l’été 1940 et l’été 1941, pour déboucher sur
l’impossibilité désespérante mais finalement assumée du départ : blocages
administratifs de la part du Département d’État, raisons familiales,
instabilité générale de la situation politique et peut-être cheminement
progressif de l’auteur de
L’Étrange
défaite vers l’idée que c’est en restant dans son pays qu’il pourra
le mieux le servir. Patriote et démocrate, juif puisque les Juifs sont
désormais en danger, Marc Bloch, dans sa tentative de départ puis dans son
renoncement, illustre la fragilité du dispositif mis en place pour sauver les
universitaires en danger, la mise en balance ultra-sensible entre l’arrachement
du départ et les implications peut-être dramatiques de l’obstination à rester.
Tous se posèrent la question, ceux qui restèrent comme ceux qui partirent
:
« Vous connaissez le sort de mon malheureux pays. Je l’ai
servi du mieux que j’ai pu :
bien que mon âge et le nombre de mes enfants m’eussent
libéré, depuis longtemps, de toute obligation militaire, j’ai pendant la guerre
repris du service comme officier. J’ai fait, à ce titre, la campagne de
Flandres. Je ne demanderais qu’à pouvoir mettre ce qui me reste de forces
physiques et intellectuelles à la disposition de ma patrie. Je conserve toute
ma foi dans son avenir. Mais je crois que, pour l’instant, mon premier devoir
est de penser à mes enfants et aux menaces qui, durant les années prochaines,
vont peser sur eux.
Car je suis, vous ne l’ignorez sans doute pas, juif de
naissance. Sans tirer de cette origine ni honte ni orgueil, je ne l’ai jamais
dissimulée. Vous connaissez bien la France; vous savez donc que rien ne saurait
être plus éloigné du véritable esprit du peuple français que les préjugés «
raciaux ». Qui oserait affirmer, cependant, que, dans les circonstances
présentes, sous une pression étrangère, mes enfants ne risquent pas d’être les
victimes d’une persécution déclarée ou sournoise? »
Désirant partir pour préserver ses enfants d’un funeste sort,
il restera finalement à cause d’eux – ses deux aînés âgés de dix-neuf et vingt
ans ne sont plus autorisés, depuis avril 1941, à quitter le territoire et il se
refuse à émigrer sans eux alors qu’il a, entre-temps, obtenu les visas
nécessaires – et, maintenu dans sa qualité de professeur à l’Université de
Montpellier par un décret du Conseil d’État
[13], il met en pratique son volontarisme patriotique – «
l’opinion profonde de mon cher pays m’inspire et doit nous inspirer à tous les
plus fermes espoirs »
[14] – et s’intègre dans un groupe de résistance de
Montpellier. En 1944, il est arrêté et assassiné par la Gestapo. Les lettres
conservées à la Fondation Rockefeller attestent que ses partenaires américains,
évaluant à sa juste valeur l’apport d’une telle recrue d’Outre-Atlantique, ont
répondu positivement, certes après quelques tracas, à son appel à l’aide. Il
sait d’ailleurs, tout en conservant sa retenue habituelle, les en remercier
avec émotion
[15].
Désormais, pour lui, le choix est fait, dicté par les circonstances autant que
par sa volonté.
La rapidité de réaction de la Fondation Rockefeller
s’explique certes par le foudroyant effondrement de la France – et l’on pense
alors celui de la Grande-Bretagne inéluctable – et la situation tragique qui en
résulte, mais aussi par l’expérience accumulée depuis les premiers programmes
de sauvetage des intellectuels allemands. Il s’agit donc sans doute de créer
mais aussi de réactiver une structure déjà existante.
Sauvetage des réfugiés,
Bis.
En effet, depuis 1933, la Fondation avait institué un « Fonds
d’aide spéciale pour les chercheurs destitués » (
Aid for deposed scholars) destiné à financer des
institutions européennes ou américaines prêtes à employer des universitaires
allemands démis de leurs fonctions. Ce programme dont le budget fut d’environ
750000 dollars, se clôt en 1940 après avoir offert quelque 200 postes à des
universitaires le plus souvent juifs venant d’Allemagne, d’Autriche ou même
d’Italie
[16]. À partir
de l’été 1940, le problème change d’échelle avec la perspective d’une Europe
tout entière soumise à la botte allemande. Cette prise de conscience explique
la création, sur des bases similaires, d’un nouveau programme d’urgence pour
les universitaires européens (
Emergency program
for European scholars). Pour beaucoup, ils sont français,
naturalisés ou installés en France depuis 1933 mais certains ont également
trouvé refuge en Grande-Bretagne et seront eux aussi souvent malmenés par les
autorités anglaises qui, au cœur de la bataille, voient en tout Allemand (même
lorsqu’il a perdu sa citoyenneté) un ennemi potentiel qui, à ce titre, doit
être surveillé, parfois même enfermé
[17].
Mais la Fondation Rockefeller n’agit pas seule. Une nébuleuse
d’associations existe, apportant la contribution d’une partie marginale mais
active du milieu sensibilisé aux malheurs des collègues européens, à la
puissance financière incontournable de la Fondation. Un Comité d’urgence pour
les universitaires étrangers destitués (Emergency
Committee for foreign displaced scholars)
dirigé par Stephan P. Duggan agit de New York à côté du
German Jewish Club de New York, de
l’
American Jewish Committee, de
l’American Federation of German Jews…
Les Amis américains de la liberté allemande (
American Friends of German Freedom) sont une
association soutenue par de brillants universitaires et animée par Karl Franck
(allias Paul Hagen), un jeune chef social-démocrate, qui soutient les activités
de la résistance anti-hitlérienne en Tchécoslovaquie. C’est lors d’un dîner
organisé par cette association afin de rassembler des fonds pour faciliter
l’émigration des jeunes sociauxdémocrates, trois jours après la capitulation
française et la connaissance de l’armistice ainsi que de l’infamante clause
comprise par l’article 19, que le Comité de secours d’urgence (
Emergency Rescue Committee) naquit. Varian Fry,
ami de Karl Franck, en fut tout de suite un membre actif et s’empressa de
s’informer auprès de personnalités prestigieuses, parmi lesquelles Thomas Mann,
Jacques Maritain mais aussi Alfred H. Barr Junior du Museum of modern art de
New York, des écrivains, artistes, critiques ou figures diverses de la scène
intellectuelle et politique européenne qui pourraient vouloir et devoir
s’enfuir de la France assujettie. Avant de rejoindre lui-même à la fin du mois
d’août 1940, cette France asservie, muni d’une liste d’environ 200 noms et de
3000 dollars. Sa femme Eileen Hughes Fry s’occupa du bureau new yorkais de
l’association, multipliant, selon les règles du
fund raising américain, dîners chics et soirées
de gala, tout en s’occupant de la paperasserie bureaucratique nécessaire à
l’obtention de visas chichement mesurée
[18]. En effet, si l’émigration des universitaires
français entre 1940 et 1941 est à comprendre dans la continuité d’une action
entreprise quelques années avant pour les collègues allemands, elle s’inscrit
aussi dans la durée plus longue de la politique d’immigration
américaine.
America first !
Quelle fut l’attitude adoptée par le Département d’État face
à la nouvelle vague de réfugiés que préparait la politique de persécution du
nazisme vainqueur et de ses relais? Il n’est évidemment pas question ici
d’examiner cette grande question, par ailleurs déjà largement abordée. Le
procès a été fait, et bien fait, de l’Amérique qui ferma ses portes aux
victimes de l’Holocauste
[19]. Rappelons simplement que le terme de « réfugié »
n’apparaît pas dans la législation d’immigration américaine avant 1934. Alors
que les États-Unis se voient dans une sorte de topos national comme la « nation
des réfugiés », les autorités américaines ne voulurent pas voir la spécificité
de la situation engendrée par la prise de pouvoir de Hitler, ni prendre en
compte le fait que les Juifs en demande de visas étaient des « émigrés » un peu
spéciaux. Ainsi, la politique envers les réfugiés se confondit pratiquement
jusqu’en 1944 avec une politique d’immigration devenue très restrictive par la
législation des quotas de 1924. Dans un contexte nationaliste et
isolationniste, la volonté du Congrès et de nombreux Américains était de
restreindre drastiquement l’immigration, et précisément celle du Sud et de
l’Est de l’Europe. Dans le grand combat culturel que se livrent depuis la fin
du XIX
e siècle, l’Amérique urbaine, non-protestante des
immigrés et la vieille Amérique rurale et protestante, cette dernière marque un
point décisif avec les statuts d’immigration de 1921 et 1924 qui restreignent à
une peau de chagrin les effectifs d’Européens méridionaux et orientaux
[20]. Les catégories mises en
place pour exclure les immigrés potentiels furent outrageusement utilisées par
l’administration américaine, comme par exemple la clause « lpc »
(likely to become a public charge)
qui, sur la base d’une absence de revenu garanti aux États-Unis, pouvait
refuser l’accès à toute personne susceptible de devenir une « charge publique »
pour le pays accueillant. Bizarrement, l’élection de Roosevelt ne changea rien
à cet état de fait. Pas de New Deal en ce domaine, seulement quelques paroles
bienveillantes et assurances d’amitiés compatissantes. Après 1940, il semble
que le Comité présidentiel du Conseil sur les réfugiés délivra 3268 visas dont
un tiers fut utilisé. L’existence de projets chimériques pour placer les
réfugiés en Alaska ou quelque part en Afrique témoigne même de peu de sérieux
avec lequel la question était traitée. Finalement, c’est moins de 300000
réfugiés qui, entre 1933 et 1945, purent fouler le sol de la libre
Amérique
[21].
Dans l’histoire particulière du sauvetage des universitaires
français, cette politique timorée bien incarnée par le secrétaire adjoint du
service d’immigration, Breckinridge Long, pesa son poids. Cependant, les
universitaires pouvaient profiter d’une opportunité, entrouverte par la
législation de 1924, qui offrait des visas hors quota à ceux qui poursuivraient
une vocation religieuse en Amérique, ainsi qu’aux professeurs de lycée ou
d’université. C’est par le biais de ces visas hors quotas également délivrés
aux femmes et enfants mineurs des enseignants que, malgré la phobie croissante
de la cinquième colonne dans les rangs de l’administration, la plupart des
visas demandés dans le cadre du programme de la Fondation Rockefeller, furent
accordés. Encore fallait-il déterminer qui seraient les élus autorisés à
partir.
L’HEURE DES LISTES : UN EXIL TRÈS
SÉLECTIF
L’heure est donc à la constitution fiévreuse de listings. Côté
américain, on s’active. Les associations dotées chacune de leur propre réseau
de connaissances et de légitimation professionnelle présentent des listes de
noms se recoupant plus ou moins. Les mathématiciens donnent des noms de
mathématiciens, André Weil, Elie Cartan, Henri Lebesgue, Jacques Hadamard,
Émile Picard
[22], les
géographes des noms de géographes, Emmanuel de Martonne, Albert Demangeon (mort
en juillet 1940), Raoul Blanchard, P. Deffontaines, Charles Robequain, J.
Ancel, J. Sion (mort en août 1940), G. Chabot, H. Chaput, A. Briquet et Y.M.
Gobletd. Varian Fry part à Marseille muni de listes nées de consultations dans
différents milieux, il retrouve là-bas Frank Bohn, envoyé par la Fédération
américaine du travail (
American Federation of
Labor), lui-aussi doté d’une liste plus spécialisée sur les
personnalités politiques et syndicales dont Fry héritera après le départ de
Bohn. Ces listes sont forcément incomplètes, forcément hétérogènes. Forgées
dans l’urgence à des milliers de kilomètres, elles prennent une signification
brutale et définitive en France. Un nom absent, un nom rayé et c’est un espoir
brisé, une vie à vau-l’eau
[23].
La liste des réfugiés idéale serait celle qui se calerait de
façon exhaustive sur la liste noire des nazis : liste de sauvetage
vs liste de persécution. D’ailleurs,
la traduction en français du titre des mémoires de Varian Fry,
Surrender on demand, est
significativement, la « Liste noire » : liste noire des nazis que Fry voudrait
faire sienne afin de contrecarrer exactement le processus inique de désignation
de la victime. Mais d’autres considérations entrent en jeu qui empêchent cette
parfaite décalcomanie, comme le montre l’exemple du programme de la Fondation
Rockefeller.
Les « first-class men » :
chronologie d’une sélection
La toute première liste qui apparaisse dans les archives est
celle du 21juin 1940 contenant 27 « intellectuels français exceptionnels » qui
pourraient être en danger, parmi lesquels on trouve les noms de Julien Benda,
Henri Bergson, Georges Duhamel, Jean Giraudoux, François Mauriac, Jules
Romains, Professeur Marcel Mauss, Professeur Paul Rivet, Professeur André
Siegfried… Cette liste n’est représentative ni des listes suivantes ni de
l’action de la Fondation en ce sens qu’elle privilégie les aînés, les noms
connus d’écrivains, tandis que les sciences sociales, médicales et naturelles
ne sont pas dominantes comme elles le seront de fait. Le 25 juin entre en
circulation une deuxième esquisse de liste (ni classée alphabétiquement ni par
discipline) :
beaucoup de scientifiques cette fois provenant des
universités de médecine, du CNRS (Henri Laugier, Pierre Auger), de l’Institut
Rotschild (Boris Ephrussi), des géographes, des juristes et des économistes,
Roger Picard, Georges Scelle, des sociologues et anthropologues, Marcel Mauss,
Paul Rivet, Maurice Halbwachs, des personnalités comme Henri Bonnet de
l’Institut international de coopération intellectuelle. Le redoublement de
certains noms et l’absence de classement indiquent encore le stade des
tâtonnements. Autant que d’opérer une sélection, les conseillers de la
Fondation tentent, avec l’aide d’universitaires proches – Étienne Dennery,
rapidement présent aux États-Unis, semble avoir joué un rôle important
[24] – de localiser les
personnes, préciser leurs situations personnelles et estimer la probabilité
d’un désir de venir aux États-Unis.
Le 26 juin 1940, un rapport de John H.Willits sur les «
universitaires européens qui pourraient souhaiter venir aux États-Unis »
précise les choses en établissant cinq sous-listes différentes : les «
universitaires qui ont déjà requis l’aide de la Fondation pour pouvoir venir
aux États-Unis »; les universitaires à la réputation établie notamment en
France dont les positions et activités pourraient être suspendues; les anciens
boursiers de la Fondation Rockefeller et les jeunes universitaires pas encore
reconnus internationalement
[25]. Néanmoins, ceux qui figurent sur cette troisième
liste (Raymond Aron, René Capitant, Louis Joxe, Robert Marjolin.) « ont presque
tous été aux États-Unis, parlent anglais et pourraient peut-être être
facilement absorbés dans des institutions américaines »; les jeunes
universitaires qui ont joué un rôle politique dans la France des quatre
dernières années et qui pourraient être en danger dans les circonstances
présentes (Pierre Brossolette, Jacques Kayser, Jean Lefranc… );
enfin, les universitaires distingués d’autres pays
européens.
Dans cette classification sommaire se pose déjà cruellement
le problème des critères. Étant donné que d’après T.B. Kittredge
[26], il y a peut-être 500 à
1000 personnes qualifiées en Europe qui mériteraient d’être aidées mais que la
Fondation limite les possibilités à une centaine de bourses, sur quels éléments
doit-on fonder la sélection? Faut-il favoriser les plus vieux et les plus
connus pour leurs travaux et donc, lorsque ceux-ci montrent un certain esprit
subversif, les plus en danger (critère humanitaire) ou de plus jeunes, moins en
danger mais potentiellement plus prometteurs pour leur pays d’adoption (critère
de productivité) ? On note à cet égard une certaine fluctuation dans
l’appréciation du danger. Deux remarques s’imposent : pour les Américains, les
plus en danger sont toujours les plus connus alors même que les Juifs sont sans
aucun doute les premières cibles; par ailleurs, les sciences sociales
apparaissent constamment comme le groupe le plus exposé et ceci, sans
justification d’aucune sorte. En fait, on sent très nettement se dessiner une
préférence pour un certain type de candidat : un homme jeune, ancien boursier
de la Fondation, parlant anglais et donc susceptible, par son enseignement, de
mieux s’intégrer dans la société académique américaine. Tel est le
portrait-robot idéal des personnes apparaissant dans un mémorandum du 28juin,
où se combinent dans la justification rapide de leur présence, les éléments
positifs – âge (moins de 40 ans), compétence, appartenance au réseau de la
Fondation, gravité du danger encouru, maîtrise de l’anglais – et éléments plus
négatifs – marquage politique trop nettement à gauche notamment
[27]. Les communistes étaient
rejetés par anti-communisme autant que par la trahison que constituait le pacte
germanosoviétique
[28].
De plus, à Marseille, il semble bien qu’ils aient disposé de leurs propres
réseaux de fuite.
Quelques mois plus tard, le cas de Boris Mirkine-Guetzevitch
est examiné attentivement puisqu’il s’est fait connaître auprès de la Fondation
pour lui demander son aide par un courrier du 27septembre 1940, alors qu’il est
réfugié à Aix en Provence
[29]. À cette date, il a entendu parler d’une liste en
formation et en quelque sorte intériorisé les catégories utilisées par la
Fondation :
« Je pense qu’aujourd’hui, je suis probablement le seul
spécialiste au monde des questions de vie politique et constitutionnelle de
l’Europe d’après-1918 - considérez simplement le nombre de publications que
j’ai à mon crédit dans ce domaine ! Franchement, considérant mon passé
scientifique et mon âge encore relativement jeune, cela devrait me donner le
droit d’être intégré à votre liste »
[30].
Lorsqu’on examine son cas le 8octobre, voici le bilan
:
« D’après ce que je vois, les facteurs négatifs, dans son
cas sont : a) son âge, il a plus de cinquante ans; b) son état de santé
incertain; c) son type d’érudition un peu vieillie. D’un autre côté, à la
lumière des critères que nous avons tenté de définir, il y a plusieurs points
importants en sa faveur : a) il a été le directeur de l’Institut comparé de
droit qui a reçu une subvention de la Fondation depuis 1932; b) il a bonne
réputation comme enseignant et est reconnu en Amérique du Sud; c) il avait
beaucoup d’étudiants latino-américains à Paris et était le plus savant
connaisseur des constitutions d’Amérique du Sud. Cette expérience particulière
pourrait faire de lui une recrue d’une grande valeur en Amérique dans un avenir
proche; d) danger évident : la Gestapo a fouillé son appartement parisien »
[31].
On comprend que l’aide aux réfugiés se doit aussi, malgré la
situation d’urgence, de répondre à une « demande » américaine, comprise et
traduite comme telle par la Fondation Rockefeller par l’insistance réitérée sur
la capacité à enseigner. Celle-ci est primordiale pour le Département d’État
qui entend être parfaitement rassuré sur l’autonomie financière du réfugié
(sans quoi la clause
lpc pourrait être
invoquée) ainsi que pour les universités employeuses : les fortes personnalités
ombrageuses, chercheurs émérites mais piètres collègues en perspective, passent
difficilement. Il est significatif de trouver semblable crainte à l’égard de
Roman Jakobson qui, nonobstant, réussit à venir aux États-Unis
[32].
Ainsi se combinent, dans une hiérarchie plus ou moins
explicite, la compétence et le danger, l’âge et la reconnaissance, les
accomplissements du passé et les potentialités du futur. L’exigence de critères
objectifs contraste ici avec le caractère hautement fantaisiste que prit
parfois, dans l’urgence et l’improvisation forcée, la sélection des artistes
que Varian Fry devait filtrer à Marseille :
« Lorsqu’un artiste inconnu, portfolio en main, arrivait au
bureau du Comité de secours américain, elle [Miriam Davenport, assistante de
Fry] l’envoyait faire des esquisses sur le Vieux-port. Les dessins qu’il en
rapportait étaient un facteur déterminant pour juger de la crédibilité de
l’artiste »
[33]
!
Durant l’été puis l’automne 1940, alors que se constituent
les fameuses listes, l’armature institutionnelle qui va concrètement rendre
possible l’arrivée en Amérique de ces savants menacés, s’élabore elle
aussi.
Un dispositif
triangulaire
Le dispositif général est le suivant : la Fondation
Rockefeller, l’Institut d’éducation internationale qui a une bonne connaissance
du champ international de l’éducation de haut niveau, la
New School for Social Research dirigée
par Alvin Johnson et fortement impliquée dans le programme de sauvetage
précédent, vont travailler ensemble, en contact permanent avec les associations
et notamment avec le Comité de secours de Fry, dans une atmosphère de
collaboration amicale n’excluant pourtant pas certaines frictions.
Chaque universitaire sélectionné reçoit une bourse de deux
ans maximum, de 1500 dollars annuels pour un homme seul, 2000 dollars pour un
couple et 2500 dollars s’il a des enfants. L’idée est qu’ils se placent
rapidement, si possible avant la fin de l’échéance de la bourse, sur le marché
du travail américain. La bourse est donc conçue comme une aide temporaire dont
il n’est nullement garanti qu’elle sera renouvelée au bout des deux ans. Sur le
budget de 400000 dollars environ consacrés à cette action, 100000 d’entreeux
vont directement à la
New School.
Cette institution originale et orientée à gauche, qui se voulait une
alternative à l’enseignement conventionnel des universités américaines, était
née en 1918 de la volonté de quelques universitaires dissidents associées au
journal progressiste
New Republic, et
devenue depuis une sorte d’université populaire consacrée à la formation
permanente et ouverte à tous. En 1933 se créa au sein de la
New School une « Université en exil »
qui accueillit une soixantaine de scientifiques allemands, italiens puis
autrichiens, pour beaucoup sociaux-démocrates et juifs, qui contribuèrent à
doter la
New School d’un prestigieux
et dynamique centre de recherches en sciences sociales
[34]. De nouveau en 1940, elle est très
présente comme une sorte de « gare de triage »
[35] dans le
dispositif général de l’aide, grâce notamment au dynamisme et à l’opiniâtreté
de son directeur, Alvin Johnson, un vrai
liberal au sens américain du terme, économiste
et ancien rédacteur de
New Republic.
Démocrate, humaniste, il connaissait bien les milieux universitaires européens
dans ces disciplines pour avoir recruté des collègues qui participeraient à son
projet de rédaction de l’
Encyclopedia for the
social sciences et était déjà rôdé aux arcanes de l’administration
américaine. C’est de plus un personnage que l’enthousiasme, la largeur de vue
et la bonne volonté distinguent.
La Fondation Rockefeller, opère, quant à elle, dans l’ombre,
elle donne les fiches biographiques, ajoute des noms aux listes déjà
constituées, rassemble des informations sur la situation des universitaires en
Europe grâce à ses correspondants là-bas – notamment Alexandre Makinsky, le
prince russe polyglotte, agissant pour le compte de la Fondation à Lisbonne –
et transmet le tout à Alvin Johnson, plus particulièrement chargé des relations
avec le Département d’État et avec les universités américaines. Très vite
pourtant, le processus s’accélère et le rôle stratégique de la
New School se renforce : la situation
se dégradant rapidement, on n’attend plus d’avoir une position universitaire
sûre pour les réfugiés avant de les faire venir; on les engage directement à la
New School, surtout dans le domaine
des humanités et des sciences sociales; il est, du reste, plus facile pour les
scientifiques « durs » de se faire recruter par une université. D’où certaines
tensions lorsque Johnson semble privilégier dans ses choix les sciences
sociales
[36] ; il est
alors soupçonné d’agir pour le compte de son école et en fonction de ses
besoins, étoffant ses effectifs en se faisant financer par la Fondation
Rockefeller alors que l’« Université en exil » de la
New School compte déjà de nombreux
membres enseignants.
Dans cette organisation, la Fondation entend rester
officiellement très en retrait. T.B. Appelget, son vice-président explique
clairement pourquoi :
« Il y aurait une confusion inévitable entre le dur désir
de sauver l’intelligence et le désir humanitaire de sauver des vies. Et ceci
serait compliqué par le fait que, grâce à notre aide envers diverses
institutions, nous comptons des milliers d’amis parmi les universitaires
européens.
Sélectionner certains et refuser les autres engendrerait
une grande déception et beaucoup d’amertume dans un domaine où nous voulons
conserver un climat de bonne entente »
[37].
Ainsi, la Fondation, confrontée aux problèmes liés aux
critères, préfère, en restant anonyme, ne pas vraiment les assumer et les
déléguer à d’autres instances notamment la New
School. Toutefois, la décision d’accorder une bourse est en général
prise en commun par Alvin Johnson et les administrateurs de
Rockefeller.
Il faut également ajouter que la discrétion de la Fondation
pouvait être le gage d’une action efficace. Ainsi, lorsqu’à New York, on
apprend le 20 octobre 1940, que la BBC a annoncé dans un programme
d’information que la Fondation Rockefeller avait créé un bureau, avec des fonds
idoines, pour venir au secours des universitaires en détresse, cette publicité
malencontreuse est ressentie comme très gênante : « Il est clair que nous ne
nous cachons plus derrière la
New
School et Laugier et Rapkine sont très affligés par cette nouvelle
car ils ont l’impression que les officiels de Vichy pourraient désormais
refuser aux scientifiques français l’autorisation de sortir du pays
[38] ». Notons ici que le
dispositif triangulaire général s’enrichit de nombreuses dérivations liées à la
volonté personnelle de certains individus, désireux de s’engager pour aider
leurs compatriotes et collègues. C’est le cas, pour les sciences « dures », de
Henri Laugier et surtout de Louis Rapkine qui négocient personnellement et
activent leurs propres réseaux ce qui, là encore, ne va pas sans poser quelques
problèmes
[39]. Ils
réussiront néanmoins à faire venir une trentaine de scientifiques français
employés en Amérique du Nord en dehors de la filière New School.
Une fondation américaine, entre
universalisme et nationalisme culturel
Pourquoi une institution comme la Fondation Rockefeller se
lance-t-elle dans une telle action? Sans doute faut-il invoquer l’intervention
massive de la Fondation en Europe, et en France, en particulier, en faveur du
développement de sciences sociales qui paraissaient aux mécènes américains
dangereusement laissées de côté par les universités françaises ou emmaillotées
dans le discours serré de théories abstraites. Brigitte Mazon a décrit
précisément le mode d’influence choisi, à travers le financement sélectif de
certains instituts novateurs et soucieux de produire des enquêtes précises, de
construire des bases de données utilisables : l’Institut français de sociologie
(Maurice Halbwachs), le Centre de politique étrangère (Étienne Dennery, Louis
Joxe), l’Institut de droit comparé (Boris Mirkine-Guetzevitch), le Centre de
documentation sociale de l’École normale supérieure (Célestin Bouglé, Raymond
Aron y travaille) bénéficient ainsi de fonds américains et forment grâce au
relais de la Fondation une sorte de réseau international qui se réactive au
moment où ces chercheurs, avec qui se sont créés des liens d’amitié,
apparaissent en situation de danger
[40]. La Fondation n’a pas agi à l’époque par simple «
impérialisme culturel » ni par charité scientifique : s’inscrivant dans le
cadre d’un capitalisme éclairé par la crise qu’il traversait, la Fondation et
ceux qui la dirigent entendaient faire face à l’alternative communiste tout en
maintenant un dialogue avec le marxisme et ses épigones. Cette attitude
explique l’intérêt porté aux sciences sociales, principal instrument de
connaissances du tissu économique et social contemporain et par ce fait, dans
l’esprit des donateurs, levier essentiel de l’action, de contrôle et
d’amélioration. Évoquant la nouvelle philanthropie qui se met en place
progressivement au début du XX
e siècle aux États-Unis, un
ouvrage récent souligne combien « la nouvelle génération des capitaines
d’industrie était [bien] consciente du fragile équilibre entre profit
individuel, accomplissement personnel et justice sociale »
[41]. Les Carnegie,
Rockefeller ou Russel Sage veulent connaître les effets sociaux massifs et
souvent pervers des évolutions économiques qui furent à l’origine de leurs
fortunes afin de pouvoir rationnellement redistribuer des richesses dans un
mouvement paradoxal qui allie, indissociablement, l’idéalisme et la
culpabilité. Ainsi, ces fondations et notamment le
Laura Spelman Rockefeller Memoriam qui
rejoignit la Fondation Rockefeller en 1929, furent des lieux privilégiés de
rencontre entre savoir théorique universitaire, grandes enquêtes sociales et
programmes politiques. La crise des années 1930 ne fit que renforcer ces
évolutions en rendant encore plus urgente l’expertise en sciences sociales car
il s’agissait désormais de rien moins que la survie du capitalisme et d’une
société démocratique.
En 1940, le discours de la Fondation justifiant le programme
mis en place n’est pas univoque. Il oscille de façon significative entre la
légitimation caritative traditionnelle qui repose sur le souci universel de
préserver le savoir de l’humanité en ceux qui en seraient les principaux
dépositaires, et la légitimation nationale qui ancre, parfois explicitement, le
sauvetage des universitaires au cœur des intérêts américains : « Je suis sûr
qu’aucune action plus importante ne pourrait être poursuivie par la Fondation
en ce moment. Cela signifie le salut de l’intelligence; et cela aura de
profondes conséquences sur l’enrichissement de la vie intellectuelle américaine
»
[42]. La venue de
ces savants et intellectuels divers, trop contents de pouvoir échapper à un
sort fatal, est perçue chez certains comme une véritable aubaine dans un pays
qui s’est déjà illustré par sa puissance économique mais apparaît encore mineur
d’un point de vue culturel. L’ascension de la culture américaine est l’objectif
avoué d’une opération magique de transfert culturel grâce à ces « hommes de
premier ordre » dont on attend qu’ils fertilisent les terres encore peu
exploitées de la jeune Amérique. Tout l’enjeu tient finalement dans cette
greffe de civilisation européenne sur une nation qui aspire à incarner de façon
exemplaire et désormais monopolistique les valeurs occidentales :
« En cette matière, l’action de la Fondation montrera
qu’elle croit que dans les cinq, dix ou peut-être vingt prochaines années,
l’Amérique sera un des rares endroits dans le monde où l’on pourra penser
librement. L’effondrement actuel de la civilisation européenne offre une
opportunité pour rehausser le niveau culturel américain. C’est parce que la
Fondation croit cela qu’elle veut amener en Amérique un nombre restreint de
penseurs de premier ordre. La Fondation n’essaie pas de faire face à la
situation dans son exhaustivité. Elle veut simplement sauver une petite partie
de ce qui peut être considéré comme la part la plus productive et la plus utile
de la population. Il est judicieux que la Fondation s’en occupe car elle a
travaillé avec ces hommes depuis des années et aussi parce que la Fondation se
soucie de préserver le savoir international »
[43].
Personne ne conçoit donc l’arrivée de ces Européens comme une
simple mesure humanitaire. Le 9 juillet 1940, un « arrangement pour les
réfugiés européens dans ce pays » avait même imaginé que ceux-ci puissent
rémunérer leur sauvetage en renseignant périodiquement les autorités
américaines sur la situation des pays dont ils venaient
[44]. Avant même que l’Amérique entre en
guerre, une participation à l’effort d’information aurait pu être requise. De
fait, si une telle solution ne fut pas développée systématiquement, certains
universitaires participèrent réellement à l’effort de guerre américain en
effectuant des rapports sur les conditions géographiques, politiques, sociales
de pays dont la connaissance précise devenait, à partir du débarquement de
novembre 1942, décisive
[45].
Leur tâche ayant éte préalablement définie, restait à les
faire venir, ce qui, dans les conditions de l’été 1940 – et cela ne fera
qu’empirer
[46] –
n’était pas une mince affaire.
MARSEILLE-LISBONNE-NEW YORK : LA VOIE
SACRÉE DES EXILÉS
Les invitations de la Fondation Rockefeller parviennent aux
destinataires par des biais variés, généralement au grand soulagement de
ceux-ci. En effet, une invitation signifie la possibilité de se voir accorder
un visa américain.
Encore faut-il obtenir un visa de sortie de la part du
gouvernement de Vichy, ce qui, en général, se fait assez facilement pour ces
universitaires dont presque la moitié est juive : l’État français semble avoir
trouvé là une solution qui lui agréait au « problème juif » qui le taraudait
depuis peu
[47]. Deux
voies essentielles étaient envisageables pour quitter le pays, le départ de
Marseille avec étape aux Antilles ou le passage par l’Espagne et le Portugal,
en train ou si nécessaire à pied en traversant les Pyrénées, pour aboutir à
Lisbonne et de là, s’embarquer pour New York. La deuxième voie compliquait les
choses en nécessitant des visas d’entrée de la part des pays traversés. La
chronologie de la délivrance et de la péremption des différents visas devient
alors très compliquée et la gestion prospective des délais une science. Combien
voient leur visa de sortie de France périmé lorsqu’arrivent enfin les visas
américains
[48]…
C’est ce genre de tracas administratifs qui retardent parfois
de plusieurs mois les départs et fait dire à Gustave Cohen, professeur de
littérature médiévale à la Sorbonne, interdit d’enseigner et invité par la
Fondation Rockefeller : « Si Christophe Colomb avait dû se procurer autant de
papiers, il aurait certainement renoncé à découvrir l’Amérique »
[49]. Marc Bloch
envisage d’emprunter la voie antillaise avec toute sa famille et d’attendre à
Fort de France des visas américains qu’il devrait obtenir plus rapidement du
Consul de Fort de France, moins débordé et plus compréhensif apparemment, que
celui de Lyon
[50].
C’est ce à quoi il s’était résolu lorsqu’il apprend l’impossibilité d’emmener
avec lui ses deux fils aînés. Parfois, l’invitation arrive en plein drame et
réussit miraculeusement à forcer les lignes d’un destin tracé par l’adversité
:
Jean Wahl, jeune philosophe de talent, fut ainsi touché par la
Fondation Rockefeller, alors que, interné dans un camp de concentration, il
était si émacié que le médecin du camp aurait recommandé de le libérer pour
s’épargner les frais de l’enterrement. Il réussit à en sortir, à atteindre
Lisbonne d’où il s’embarqua pour les États-Unis, où il enseigna à la
New School et rapidement après, assura pendant
toute la durée de la guerre, des cours à Mount Holyoke College
[51].
Tous les itinéraires, aussi divers soient-ils, rencontraient le
plus souvent le port de Marseille, sorte de fugace contre-capitale
intellectuelle d’une Europe à feu et à sang. L’incroyable concentration de
personnalités de tous ordres dans un état d’abattement ou d’hystérie fouettée
par la peur, fait de Marseille, à cette époque, une ville fantomatique où se
croisent de vieux révolutionnaires, des artistes surréalistes, des
sociaux-démocrates germaniques et des universitaires ou écrivains juifs, tous
en quête désespérée d’une solution à leur fragile situation
[52]. Victor Serge témoigne de
ce qui lui apparaît alors comme un concentré des richesses de l’Europe
:
« Notre cohue de réfugiés comprend de grands intellectuels de
toutes les classes, qui ne sont plus rien puisqu’ils se sont permis de dire, la
plupart doucement, non à l’oppression
totalitaire. Nous comptons tant de médecins, de psychologues, d’ingénieurs, de
pédagogues, de poètes, de peintres, d’écrivains, de musiciens, d’économistes et
d’hommes politiques que nous pourrions insuffler l’âme à un grand pays. Il y a
dans cette misère autant de capacités et de talents qu’il y en avait à Paris
aux jours de sa grandeur : et l’on ne voit que des hommes traqués, infiniment
fatigués, à bout de forces nerveuses. Cour des miracles des révolutions, des
démocraties et des intelligences vaincues ! Nous nous disons parfois si cinq
pour cent de ces hommes abandonnés réussissent, de l’autre côté de
l’Atlantique, à se refaire des âmes de combattant, ce sera magnifique »
[53].
Marseille apparaît aussi dans les mémoires de ceux qui y sont
passés à ce moment comme une ville hantée par la rumeur. L’arrivée de Fry est
par exemple suivie par une vague de rumeurs messianiques annonçant un Américain
venu pour sauver tous les réfugiés et disposant de beaucoup d’argent ! Le
déficit d’information et l’instabilité de la situation conduisent la rumeur à
s’installer comme circuit alternatif de collecte des informations nécessaires
pour les réfugiés : tel capitaine embarquerait des clandestins, telle filière
serait réouverte… La rumeur charrie le pire et le meilleur dans cette nouvelle
économie de la clandestinité et Varian Fry lui-même, pourtant prudent, en est
plusieurs fois la victime.
Fry s’impose très vite comme un interlocuteur compréhensif et
qui, en collaboration avec la Fondation Rockefeller et son envoyé à Lisbonne,
Alexandre Kaminsky, s’efforce de faciliter le départ de ceux qui peuvent le
faire légalement, et le cas échéant, de mettre en place des filières d’évasion
tout à fait illégales. Ses mémoires en retracent quelques épisodes
rocambolesques. Alexandre Kaminsky qui réceptionne les exilés à Lisbonne et
leur avance souvent les fonds nécessaires pour réserver leurs places sur les
clippers est un personnage aussi fascinant que Varian Fry mais dont on connaît
malheureusement moins de choses. Prince géorgien, fils d’un général de l’armée
du Tsar, il doit s’exiler après la révolution de 1917 et travaille à partir de
1926 pour la Fondation Rockefeller. Réfugié à La Baule, il a évacué les bureaux
de la Fondation et après être passé par Bordeaux et l’Espagne, s’est retrouvé à
Lisbonne où il est resté dans les bureaux de la Commission internationale de la
Santé dans lesquels la Fondation organisait des études sur la malaria et les
moustiques. Il est, aux dires de ceux qui l’ont côtoyé, d’une exquise
courtoisie et parle parfaitement polonais, français, allemand, italien,
anglais, portugais, perse et russe !
Muni des autorisations nécessaires – ce qui, encore une fois,
était plus aisé pour un universitaire que pour n’importe qui d’autre –, il
restait à partir pour l’Amérique. Certains, comme André Philip rejoignaient
l’Angleterre, le choix de la destination était alors clairement un choix
politique, un choix générationnel aussi, les plus jeunes étant plus facilement
attirés par l’aventure gaulliste et plus sensibles au pressant appel à
continuer le combat. Ainsi, Stéphane Hessel, récemment naturalisé Français et
son beau-père Boris Mirkine-Guetzevitch, se séparent-ils à Marseille : « Lui et
moi partagions le même désir de quitter cette France capitularde, lui pour
continuer à défendre ses idées dans les universités du monde libre, moi pour
poursuivre un combat si lamentablement interrompu »
[54]. Le départ est
souvent douloureux et le voyage inconfortable, long, propice à la méditation, à
la mélancolie ou à l’exaltation, suivant les caractères. Claude Lévi-Strauss a
relaté cette traversée hors du commun, cet arrachement précipité à une France
devenue policière.
L’anthropologue avait été repéré par la Fondation grâce à
l’amitié vigilante d’Alfred Métraux – qui enseignait à Yale – et de Robert H.
Lowie qui, tous deux, avaient été favorablement impressionnés par ses travaux
sur les Indiens d’Amérique du Sud
[55]. Se sentant déjà un « gibier de camp de
concentration »
[56],
il réussit à s’embarquer à bord du
Capitaine-Paul-Lemerle en mars 1941 :
« … je ne commençai à comprendre que le jour de
l’embarquement, en franchissant les haies de gardes mobiles, casqués et
mitraillettes au poing, qui encadraient les quais et coupaient les passagers de
tout contact avec les parents ou amis venus les accompagner, abrégeant les
adieux par des bourrades et des injures : il s’agissait bien d’aventure
solitaire, c’était plutôt un départ de forçats. Plus encore que la manière dont
on nous traitait, notre nombre me frappait de stupeur. Car on entassait trois
cent cinquante personnes environ sur un petit vapeur qui – j’allais le vérifier
tout de suite – ne comprenait que deux cabines faisant en tout sept couchettes
[… ] La racaille, comme disaient les gendarmes, comprenait entre autres André
Breton et Victor Serge. André Breton, fort mal à l’aise sur cette galère,
déambulait de long en large sur les rares espaces vides du pont; vêtu de
peluche, il ressemblait à un ours bleu. Entre nous, une durable amitié allait
commencer par un échange de lettres qui se prolongea assez longtemps au cours
de cet interminable voyage, et où nous discutions des rapports entre beauté
esthétique et originalité absolue »
[57].
Claude Lévi-Strauss décrit avec un humour sardonique l’arrivée
du bateau à Fort-de-France, dans une Martinique où les milieux officiels, se
sentant confusément coupables d’une défaite à laquelle ils n’avaient pas
participé, voient débarquer ce concentré de juifs, d’étrangers et d’anarchistes
comme une « cargaison de bouc-émissaires pour soulager leur bile »
[58]. De FortdeFrance
à Porto-Rico sur un bananier suédois, puis après avoir convaincu la police
américaine que ses notes de terrain et fiches linguistiques n’étaient pas des
instructions codées, il arrive enfin à New York. Son périple – on pense à
Graham Greene
[59] –
est exemplaire de la longueur, de la difficulté et du caractère tortueux des
itinéraires que tous les réfugiés eurent, plus ou moins à subir, en attendant
de fouler le sol américain.
De l’autre côté de
l’Atlantique
Finalement, sur 89 bourses, 31 ne furent pas distribuées,
soit parce que leur bénéficiaire ne put sortir d’Europe, soit parce qu’il
déclina l’invitation
[60].
Ainsi, Vladimir Jankelevitch, jeune philosophe prometteur et
élève élu de Bergson, est déchargé de son enseignement à l’université de Lille
bien qu’il ait combattu et été blessé en mai-juin 1940. Grâce à la
recommandation de Jacques Maritain, de Henri Focillon et de George Gurvitch, la
Fondation Rockefeller lui offre une bourse qu’il accepte. À l’automne 1941, il
est prêt à partir lorsqu’il apprend l’arrestation de son beau-frère, Jean
Cassou, et abandonne toute idée de départ pour rester auprès de sa sœur
[61]. Sur les 51
arrivés à bon port, 34 sont Français
[62].
Dans leur intégration, finalement non réussie (sauf pour les
sciences naturelles et médicales) au monde universitaire américain, les
Français affrontent une double logique défavorable. Tout d’abord, une logique
corporative qui les fait apparaître comme de puissants concurrents sur un
marché du travail restreint par la crise mais aussi par l’arrivée massive de
leurs prédécesseurs germaniques qui occupent le terrain. Dès lors, les envoyés
de la Fondation chargés d’approcher les universités américaines pour étudier
les possibilités d’embauche, amassent de nombreuses complaintes sur le thème du
niveau d’« absorption maximale » qui serait déjà atteint. Sous le racisme
latent qui émerge, la prétendue saturation relève d’une volonté de préserver la
promotion interne aux universités et de ne pas contrecarrer la légitime
aspiration des assistants de recherche américains en proposant leurs postes à
des étrangers.
Le doyen de l’Université de l’Ohio, Alpheus W. Smith, écrit
en ce sens à Warren Weaver, de la Fondation : « Je reconnais qu’il y a des
objections au placement d’universitaires européens dans des carrières qui
autrement pourraient s’ouvrir aux jeunes universitaires américains ». En
revanche, les scientifiques célèbres sont recherchés par les universités qui
pourraient considérablement y gagner en intégrant dans leurs équipes un Bohr ou
un Joliot. C’est pourquoi le doyen Smith s’enquiert sans vergogne du sort de
ces deux scientifiques après avoir annoncé qu’il développait lui-même un
laboratoire de bio-physique appliquée à la médecine. À côté de cette logique de
préservation professionnelle, un anti-sémitisme assez largement partagé émerge
des objections faites à l’intégration des réfugiés dans le monde universitaire
américain. Un mémorandum du 25 octobre rend compte d’une lettre envoyée à la
Fondation par le Président de l’Université John Hopkins à propos de la chaire
d’histoire européenne qui est à pourvoir :
« Dans sa lettre, il dit qu’ils ne veulent plus personne
qui serait manifestement juif.
Mantoux tombe sous la classification allemande de non-aryen
dans la mesure où sa famille était originellement juive; toutefois, elle s’est
convertie au catholicisme depuis deux générations et Mantoux ne présente aucune
caractéristique manifestement juive (… ) Le professeur Marc Bloch de la
Sorbonne est aussi un savant de première catégorie. Lui, en revanche, est plus
manifestement juif et il est définitivement catalogué Juif en France. Par
conséquent, il s’adapterait moins à la situation du collège Dartmouth que
Mantoux » [63].
Pour encourager les universités à faire encore un effort, on
leur explique que la situation est différente de celle qui prévalait après 1933
: cette fois, les juifs, dont les critères de définition nazis et vichystes
semblent être repris sans sourciller, sont minoritaires et de nombreux
chercheurs non-juifs sont également en danger
[64]…
Nombreux parmi les universitaires en sciences sociales et en
humanités seront donc ceux qui resteront à la
New
School de New York. Leur goût personnel de la grande métropole
cosmopolite, la possibilité qu’ils y trouvent d’arrondir leurs fins de mois et
de rencontrer d’autres Français les y poussent autant que les contraintes
professionnelles
[65].
Une telle situation ne satisfait nullement la Fondation mais celle-ci acceptera
pratiquement toujours de renouveler les bourses pour deux années
supplémentaires.
***
Assommés par la défaite, et plus encore par le sens
revanchard et réactionnaire que le nouveau régime, très vite, lui assigna,
beaucoup voulurent quitter cette drôle de France d’alors. Le pire est toujours
sûr, disait Schopenhauer. C’est sans doute ce dont se convainquirent assez
facilement les juifs, anarchistes, trotskystes, révolutionnaires de tout poil
et métèques glorieux, qui se retrouvent autour de Marseille en 1940-1941. Parmi
eux, les universitaires en danger forment une population sage, académie en
transit car non française, mais non moins désireuse de gagner quelque
improbable Amérique.
Pour certains, triés sur le volet selon des critères
fortement discriminants, cela se révéla possible comme on l’a vu, grâce à
l’action, non pas de l’Amérique comme État, mais de sa société civile organisée
en associations et en fondations, et plus encore, de certains de ses
concitoyens qui oublièrent pendant un temps d’être des Américains
obéissants.
Ces Français débarquant à New York de la fin de l’année 1940
au début 1942 – c’est seulement à cette date qu’une communauté culturelle
française à New York commence à exister – vont alors se réunir autour d’une
nouvelle structure insérée dans la
New School for
Social Research, l’École Libre des Hautes Études
[66]. Cet exil intellectuel,
aussi restreint soit-il quantitativement, ne fut pas sans conséquences, de part
et d’autre. Claude Lévi-Strauss a avoué toute sa dette envers les États-Unis et
raconté comment, « structuraliste naïf », il s’était initié à la linguistique
grâce à la rencontre avec Roman Jakobson ménagée par Alexandre Koyré, tous les
trois enseignants à l’École libre
[67]. À l’image des autres Français, les universitaires
eurent quelques difficultés à s’intégrer au melting-pot américain : question de
culture, question de politique aussi pour des réfugiés dont l’exil était
souvent légitimé par la volonté, au delà de la rupture géographique avec la
France, d’assurer la continuité morale avec une République éternelle et un
peuple français constamment vu comme ayant été trahi. Dans ces conditions, New
York était souvent plus proche de Paris que de Washington.
[1]
Voir la postface éclairante à la parution française des
mémoires de Varian FRY,
La Liste
noire, Paris, Plon, 1999, 54 ans après la publication américaine.
Varian FRY était l’envoyé à Marseille du Comité de secours d’urgence et, à ce
titre, sauva de nombreuses vies. Voir ci-dessous.
[2]
Cet article est fondé sur le dépouillement des archives de la
Fondation Rockefeller à Pocantico Hills, qui sont riches concernant le sujet
traité. Elles seront citées ici sous l’abréviation RFA.
[3]
John H. WILLITS, « If Hitler wins », 3 juin 1940, RFA, RG 1,
Série 200, Boite 46, Dossier 530.
[4]
La traduction ainsi que toutes celles de ce texte est de
l’auteur.
[5]
Voir Brigitte MAZON,
Aux origines
de l’EHESS, le rôle du mécénat américain, Paris, Cerf,
1988.
[7]
« First class men or women ».
[8]
« Je crois qu’il n’est pas injuste de dire que beaucoup
[d’exilés allemands] n’étaient pas vraiment exceptionnels », John W. WILLITS, «
If Hitler wins », 3 juin 1940, ref. cit.
[9]
Cela touche, parmi d’autres, les enseignants Vladimir
JANKELEVITCH né à Bourges de parents russes et Bertrand GOLSCHMIDT né à Paris
d’un père belge.
[10]
Michael R. MARRUS, Robert O. PAXTON,
Vichy et les juifs, Paris,
Calmann-Lévy, 1981, p. 17.
[11]
Voir Claude SINGER,
Vichy,
l’Université et les Juifs, Paris, Les Belles Lettres, 1992, p. 145.
Le premier Statut définissait comme juif celui qui avait au moins trois
grands-parents d’origine juive; pour le deuxième Statut, seuls deux
grands-parents juifs suffisaient désormais à définir la judaïté.
[12]
Correspondance conservée aux Archives de la Fondation
Rockefeller et publiées par Peter M. RUTKOFF et William B. SCOTT dans
French historical studies, vol 12, n°
2, printemps 1981.
[13]
Marc BLOCH sut faire agir des contacts personnels dans la haute
administration de l’Instruction publique à Vichy. De plus, ses travaux de
médiéviste étaient appréciés par les idéologues du nouveau régime qui
trouvaient dans la la société du Moyen Âge telle que la revisitait Marc BLOCH
un modèle d’organisation à leur goût : ironique malentendu qui ne contribua pas
peu à faire avancer la cause de l’historien, par ailleurs professeur éminent
que Vichy désirait garder. La dérogation devait recueillir l’avis positif du
Commissariat général aux questions juives et du Conseil d’État. Entre 1941 et
1943, vingt enseignants au total en bénéficièrent dont 15 universitaires
renommés parmi lesquels Marc BLOCH mais aussi le médecin Robert DEBRÉ, le
physicien René WURMSER. Gustave COHEN fournit un dossier attestant de sa
renommée et de ses états de service militaire glorieux mais il ne fut pas
reclassé. Voir Claude SINGER,
op.
cit., p. 253, et sur la dérogation accordée à Marc Bloch et ses
significations, voir Olivier DUMOULIN,
Marc
Bloch, Paris, Presses de la FNSP, 2000, p. 257-258.
[14]
Lettre de March BLOCH à Joseph WILLITS, 17 mai 1941,
Clermont-Ferrand.
[15]
Lettre de Marc BLOCH à Alvin JOHNSON, 31 juillet 1941 : « I
belong to those unfortunate people of whom it may be said that the more
strongly they feel, the more prone they are to understatement » [J’appartiens à
ces infortunés dont on peut dire que plus ils sont émus, moins ils le montrent
»].
[16]
Rapport de Thomas B. APPLEGET, « The foundation ‘s experience
with refugee scholars », 5 mars 1946, RFA, série 200, Box 47, Dossier
545.
[17]
Voir le témoignage douloureux de Stefan ZWEIG à ce sujet dans
Le Monde d’hier, souvenirs d’un
Européen, ( 1944), Belfond, trad française, 1982. Von HAYEK faisait
partie de ces universitaires germaniques qu’on dut tirer des geôles
anglaises.
[18]
Au total, environ 2000 « Emergency visas » furent obtenus par
l’Emergency Rescue Commitee.
[19]
Voir notamment Henry L. FEINGOLD,
The Politics of Rescue : the Roosevelt administration and
the Holocaust, 1938-1945, New Brunswick, N. J, 1970 et Saul S.
FRIEDMAN
, No Haven for the Oppressed : United
States Policy toward Jewish Refugees, 1938-1945, Detroit,
1973.
[20]
Voir Roger DANIELS, « American Refugee Policy in historical
perspective », Jarrel C. JACKMAN and Carla M. BORDEN (eds)
The Muses flee Hitler, Smithonian
Institution pres, Washington D. C, 1983. En effet, le calcul des quotas est
fondé sur les chiffres des populations présentes aux États-Unis en 1890,
c’est-à-dire avant la grande période de migration des populations pauvres de
l’Europe du Sud-Est.
[21]
Voir Jean-Michel PALMIER
, Weimar
en exil, Le destin de l’émigration intellectuelle allemande antinazie en Europe
et aux États-Unis, Paris, Payot, 1988, p. 685.
[22]
Warren WEAVER, l’administrateur de la Fondation, en charge des
sciences naturelles consulte S. Lefschetz et ses collègues du département de
mathématiques de l’Université du Michigan ( 26 juin 1940); les géographes sont
recommandés par Isaiah BOWMAN de l’Université John HOPKINS ( 5 juillet
1940).
[23]
Parmi d’autres, les mémoires de Hans NATONEK, écrivain tchèque,
In search of myselftémoignent de cette
obsession de la liste. Racontant sa première entrevue avec Fry, il met en scène
leur dialogue : « M. FRY me salua lorsque j’entrai dans la pièce. « Hello »
dit-il. Il avait l’air normal, mais il ferma précautionneusement la porte
derrière nous. Puis il s’approcha de son bureau. « Je vous ai cherché » dit-il…
Il me tendit une liste,
la liste. Il y
avait un nom inscrit dessus avec une croix et un point d’interrogation. La
forme du nom était celle du mien… ». En fait, NATONEK avait été signalé à
Varian FRY par Thomas MANN.
[24]
Étienne DENNERY, professeur à l’École libre des Sciences
politiques est l’ancien secrétaire du Centre de politique étrangère financé par
la Fondation dans les années 1930. C’est par ailleurs un ancien boursier. On le
consulte pour donner des ordres de préférence parmi les jeunes universitaires
qu’il est censé connaître.
[25]
John H. WILLITS, « Universitaires européens qui pourraient
souhaiter venir aux États-Unis », RFA, R. G 1. 1, série 200, Boite 46, Dossier
530.
[26]
T. B. KITTREDGE, Rapport du 3 octobre 1940, RFA, R.G. 1. 1,
série 200, Boîte 46, dossier 532.
[27]
Robert MOSSÉ, professeur d’économie politique, mandaté
plusieurs fois par le gouvernement français en 1937 et 1938 pour arbitrer des
conflits du travail, est privé de son poste par la législation antisémite de
Vichy. Voici ce qu’écrit Tracy B. KITTREDGE dans un rapport concernant une
éventuelle bourse de la Fondation : « MOSSÉ n’est pas un communiste mais il
soutenait le gouvernement de BLUM. Le Département d’État n’est pas prêt à lui
accorder un visa pour les États-Unis. Je crains qu’on ne doive le renvoyer à
Grenoble ». RFA, R.G. 1. 1, série 200, Boîte 52, Dossiers 619-620. Finalement,
MOSSÉ put venir à New York et bénéficia d’une bourse de la Fondation
Rockefeller.
[28]
Alvin JOHNSON, directeur de la
New Schoolqui accueillit une grande partie des
universitaires réfugiés aux États-Unis – voir supra – explique très clairement,
dans son autobiographie
Pionneer’s
Progress,
an autobiography,
New York, The Viking Press, 1952, que sur ce point, il y avait un consensus
entre les fonctionnaires pointilleux du Département d’État et un libéral comme
lui : « J’étais tout aussi soucieux que le Comité de repousser la propagande
nazie et communiste hors du pays… », p. 370.
[29]
Boris MIRKINE-GUETZEVITCH est un professeur reconnu de droit
constitutionnel, spécialiste des constitutions d’Amérique latine. Il est arrivé
en France après la révolution russe et a été naturalisé français.
Politiquement, il se caractérise surtout par son attachement à la République et
son appartenance à l’esprit d’une gauche laïque et humaniste. Ces
renseignements m’ont été donnés par Stéphane Hessel, son gendre, lors d’un
entretien avec l’auteur, le 19 octobre 1999.
[30]
Lettre de Boris MIRKINE à Alexandre MAKINSKY, 27 septembre
1940, conservée à RFA, R.G. 1. 1, série 200, Boîte 52, Dossiers
617-618.
[31]
RFA, R.G. 1. 1, série 200, Boîte 46, Dossiers 532-533.
[32]
Lettre DE MILES L. HANLEY, Madison, University of Michigan, à
John MARSHALL, 24 septembre 1940, RFA, R.G. 1. 1, série 200, Boîte 46, Dossier
530 : JAKOBSON est qualifié de « très brillant et un des érudits les plus
compétents dans le domaine des langues slaves » mais « il est difficile de voir
comment il s’intégrerait dans l’équipe permanente d’une université ».
[33]
Cynthia Jaffee MAC CABE, « Wanted by the Gestapo : saved by
America »,
The muses flee Hitler,
op. cit., p. 84.
[34]
Voir Peter M. RUTKOFF et William B. SCOTT,
New school, A history of the New School for
Social Research, New York, Free Press, 1986.
[35]
Claude LÉVI-STRAUSS,
De près et
de loin, Paris, Odile Jacob, 1988, rééd Points Seuil, p.
44.
[36]
Le 30 août 1940, 16 bourses en sciences sociales, 6 en
humanités, 2 en médecine, 2 en sciences naturelles.
[37]
T. B. APPLEGET, « Refugee scholars », 9 juillet 1940, RFA, R.G.
1. 1, série 200, Boite 46, Dossier 530.
[38]
Rapport du 20 octobre 1940, RFA, R.G. 1. 1, série 200, Boite
46, Dossier 532-533. Louis RAPKINE et Henri LAUGIER s’activaient de leur côté
pour hâter le sauvetage des scientifiques français des sciences dures. Le
partage disciplinaire se vérifie donc là encore. Voir Diane DOSSO,
Louis Rapkine ou la mobilisation des
scientifiques, thèse de l’université de Paris VII, 1998 et Chantal
MORELLE et Pierre JAKOB
, Henri Laugier, un esprit
sans frontières, Paris/Bruxelles, L.G.D.J/Bruylant, 1997.
[39]
La suspicion de communisme est notamment très forte et
handicapante à l’encontre des scientifiques français. Le problème se pose pour
LANGEVIN mais aussi pour Francis PERRIN. RAPKINE et LAUGIER sont obligés de
monter au créneau : « LANGEVIN n’est pas membre du Parti communiste, mais comme
la plupart des intellectuels en France, il a de forts penchants à gauche [… ] À
une certaine période, un nombre considérable de scientifiques français, parmi
lesquels Francis PERRIN, a été invité en Russie. PERRIN non seulement n’est pas
un communiste, mais il est fortement antibolchévique ». Dossier Henri LAUGIER :
RFA, R.G. 1. 1, série 200, Boite 51, dossiers 604-605.
[40]
Brigitte MAZON,
op.
cit, p. 40 et suivantes. La Fondation intervient en Europe depuis
1924 par un vaste programme de bourses. Cette attention à l’étude expérimentale
et à la collecte des faits est vu comme un retour à Le Play après un longue
domination du modèle durkheimien sur la socio-logie française.
[41]
Olivier ZUNZ,
Le siècle
américain. Essai sur l’essor d’une grande puissance, Paris, Fayard,
2000, p. 49.
[42]
Lettre de Raymond B. FOSDICK (Président de la Fondation) à John
D. ROCKEFELLER, 17 juillet 1940, RFA, R.G. 1. 1, série 200, Boîte 46, Dossier
530.
[43]
Mémorandum de Thomas B. APPLEGET, vice-président de la R. F, 11
juillet 1940, RFA, R.G. 1. 1, série 200, Boîte 46, Dossier 530.
[44]
John MARSHALL, « Arrangements for European Refugees in this
country », 9 juillet 1940, RFA, R.G. 1. 1, série 200, Boîte 46, Dossier
530.
[45]
C’est le cas de Jean GOTTMANN. Consultant pour le Bureau de
guerre de l’Économie (Board of Economic Warfare) il écrit des rapports sur le
Maroc, la Syrie et le Liban, sur le problème arabe, les routes stratégiques du
Sahara, qui ont été envoyés aux services secrets militaires et navals (Military
and naval intelligence service). RFA, R.G. 1. 1, série 500, Boîte 21, série
200, Boîte 349, Dossier 4156-4157, Jean Gottmann.
[46]
Varian FRY est expulsé en août 1941 et les États-Unis, à cette
date, ont presque complètement refermé des portes qui restaient encore
entrouvertes.
[47]
Ce sont des hauts fonctionnaires de l’Instruction publique à
Vichy qui ont le plus fermement dissuadé certains enseignants juifs, comme
Claude Lévi-Strauss et Gustave Cohen par exemple, de retourner en zone occupée
et les ont encouragés à prendre le large.
[48]
Victor SERGE,
Mémoires d’un
révolutionnaire, Paris, Seuil, 1951, p. 399 : « Les visas de presque
tous les pays des Amériques se vendaient couramment à des prix plus ou moins
élevés; et les fonctionnaires de Vichy vendaient les visas de sortie. Joli
commerce que celui des ceintures de sauvetage sur un continent naufragé !
».
[49]
Gustave COHEN,
Lettres aux
Américains, Montréal, Édition de l’arbre, nouvelle édition 1943, p.
29. Gustave Cohen part le 24 juin 1941 et arrive, après avoir été arraisonné
aux Bermudes par les Anglais, à New York, le 9 août 1941.
[50]
La loi américaine donne aux consuls la liberté entière du choix
de délivrance des visas. Le Département d’État ne fait que donner des avis.
Aussi la bienveillance ou la mauvaise volonté d’un consul sont assez vite
connus et rendent l’endroit où il est basé attractif ou répulsif pour les
réfugiés.
[51]
Épisode raconté dans un rapport d’octobre 1955 présenté au
Conseil d’administration de la Fondation, « The refugee scholars. A retrospect
», RFA, R.G. 1. 1, série 200, Boîte 47, Dossier 542.
[52]
Voir, pour l’évocation de ces événements si inséparables du
grand port méditerranéen qui les accueillit, le roman à clé de Jean MALAQUAIS,
ancien secrétaire d’André Gide,
Planète sans
visa, ( 1947) réédité 1999, Phébus, et Jean-Michel GUIRAUD, «
Marseille, cité-refuge des écrivains et artistes », dans Jean-Pierre RIOUX
(dir.),
La vie culturelle sous Vichy,
Bruxelles, Complexe, 1990.
[53]
V. SERGE,
op. cit., p.
396.