2001
Revue d'Histoire Moderne et Contemporaine
Lectures
Le procès du « procès de civilisation » ?
Nudité et pudeur selon H.P. Duerr
Étienne Anheim
Étienne ANHEIM Université de
Versailles/Saint-Quentin-en-Yvelines, département d’histoire, UFR Sciences
sociales et Humanités, 47, boulevard Vauban, 78047
Guyancourt.
Benoît Grévin
Benoît GRÉVIN Université de
Paris X–Nanterre, département d’histoire, UFR Sciences sociales et
Administration, 200, avenue de la République, 92000
Nanterre.
À propos de HANS PETER
DUERR, Nudité et Pudeur, Le mythe du
processus de civilisation, Paris, Éditions de la MSH, 1998, 472 p.,
220 F. ( 1re éd. Francfort, Suhrkamp, 1988).
Alors qu’il avait fallu attendre de nombreuses années pour lire
en français les œuvres de Norbert Elias, est parue en 1998, soit « seulement »
dix ans après son édition originale, la traduction du livre de Hans Peter
Duerr
[1]. Le lecteur
français peut ainsi avoir accès au travail de l’anthropologue allemand qui,
avec ce livre et les tomes suivants a constitué une véritable somme, visant à
réfuter la théorie de Norbert Elias sur la civilisation des mœurs dans
l’Occident moderne, au moment où ce dernier est, en France, l’un des
socio-logues les plus sollicités par les spécialistes des sciences sociales et
en particulier les historiens
[2]. En relisant Elias avec H. P. Duerr, comme la préface
d’André Burguière nous y incite, sans doute est-il possible de construire une
critique historique du travail de l’un et de l’autre, sans tomber dans la
virulente polémique que le livre a pu susciter en Allemagne : c’est une manière
de contribuer à la clarification du débat entre les disciplines des sciences
sociales, en même temps que de réfléchir à la réalité de l’objet même de
l’étude, la singularité occidentale analysée sous l’angle des « mœurs
».
Hans Peter Duerr prend l’exact contre-pied de la position de
Norbert Elias pour qui, à partir de la fin du Moyen Âge, la civilisation
occidentale se différencie définitivement des autres, dans une double évolution
qui touche à la fois les individus et les formes de pouvoir : la concentration
de ces dernières sous la forme de l’État bureaucratique, dépositaire du
monopole de la violence légitime, se fait parallèlement à l’élaboration d’un
comportement individuel de plus en plus policé, qui réprime les affects, les
émotions et les manifestations liées au corps, dans un contrôle de soi qui
confine au refoulement
[3]. Selon Elias, la diffusion de ce comportement
s’effectuerait socialement du haut vers le bas, avec un rôle moteur de la cour
à l’époque moderne. Cet aspect n’est jamais contesté par H. P. Duerr qui ne nie
aucunement le rôle possible d’une diffusion de codes et traits comportementaux
sous la pression d’un modèle politique dominant; mais ce phénomène lui paraît
secondaire par rapport au rôle joué par certains invariants psychologiques à
l’origine de codes de civilité présents à toutes les époques dans l’ensemble
des sociétés. On pourrait pourtant aller bien plus loin, car la nature univoque
et systématiquement orientée du haut vers le bas des processus d’acculturation,
qui est affirmée de manière plutôt arbitraire par Elias, peut être mise en
cause par bon nombre d’observations concrètes des mécanismes culturels. Sans
doute les phénomènes d’acculturation pourraient-ils être mieux étudiés dans
leur complexité, ainsi que le suggère par exemple Jean-Patrice Boudet dans ses
réflexions sur « le bel automne de la culture médiévale »
[4].
Sans aller jusqu’à prétendre l’exact contraire d’Elias,
c’est-à-dire que les sociétés occidentales modernes laissent davantage de place
aux affects, à la sexualité et à ce que Mikhail Bakhtine appelait le « bas
corporel », et que les sociétés traditionnelles sont plus répressives dans ces
différents domaines, H. P. Duerr prétend du moins démontrer qu’il n’y a pas de
vraie différence de nature entre les sociétés dans la gestion des pulsions et
des émotions, et qu’il est impossible de caractériser la civilisation
occidentale moderne par une plus grande répression de ces éléments. Il faut
noter qu’il y a là cependant une vraie ambiguïté de H. P. Duerr, qui oscille
entre deux positions.
D’une part, et c’est là sa ligne directrice, il affirme qu’il
est impossible d’établir une hiérarchie de la pudeur entre les différentes
civilisations, et d’autre part il sous-entend par endroits que s’il fallait
quand même en faire une, il se pourrait bien que les civilisations
traditionnelles, dans lesquelles la pression du groupe sur les individus est
très forte, soient plus pudiques que l’Occident moderne. Dans l’ensemble
toutefois, Duerr privilégie la thèse de la pudeur comme invariant, concluant
son introduction par ces mots :
« Ce “mythe du processus de civilisation” voile le fait que,
selon toute vraisemblance, au moins dans les quarante mille dernières années,
il n’y a eu ni sauvages ni primitifs, ni non-civilisés ni peuples à l’état de
nature. Il y a bien longtemps que nos yeux à tous sont “ouverts”; et c’est dans
la nature humaine que d’avoir honte de sa nudité, quelle que soit la façon dont
historiquement on définit cette nudité»
[5].
Cette thèse est déclinée dans quatre ouvrages, qui viennent
après d’autres travaux au cours desquels H. P. Duerr a progressivement affiné
une méthode reposant largement sur l’anthropologie et l’ethnologie, tout en
empruntant aussi à l’histoire, à la sociologie mais aussi à la psychologie et à
la psychanalyse. Dans
Nudité et
Pudeur, seul volume traduit pour l’instant, l’attention se porte sur
les formes de dissimulation du corps, et en particulier des parties génitales,
dans les différentes civilisations : c’est le premier point d’attaque de la
théorie d’Elias. Dans ses autres livres, différents aspects des manifestations
de la pudeur, tant dans les codes de civilité que dans les imaginaires des
différentes sphères culturelles, sont examinées :
Intimité traite plus particulièrement du tabou
du contact ou de la vision de l’appareil génital féminin;
Obscénité et violence, des différentes
violences symboliques et réelles directement reliées aux tabous sexuels;
Le corps érotique, enfin, s’attache au
sein féminin
[6].
De cette critique générale,
Nudité et Pudeur donne une illustration tout à
fait instructive, et l’on peut dire que c’est le volume qui fonde réellement la
démarche, les volumes suivants venant conforter un dossier dont les grandes
lignes théoriques ne sont pas modifiées. Il faut cependant noter en tête des
tomes 2 et 3 d’importantes introductions qui sont autant de mises au point dont
il faut tenir compte, sinon les malentendus de sa première réception en
Allemagne risquent de se répéter. Reste que le débat a été plutôt vif, si l’on
en juge au ton de ces introductions, et aux critiques citées
[7]. Il est vrai que l’auteur lui-même
n’évite pas toujours un ton provocateur qui n’est sans doute pas pour rien dans
l’appréciation portée sur son travail. Cela ne signifie pas pour autant qu’il
n’y ait rien à tirer de la lecture d’une telle masse documentaire (plus de 2000
pages !… ), car il est clair que la position d’Elias mérite d’être discutée
dans le détail.
La validité de la critique que Duerr fait subir aux thèses
d’Elias est dans bien des cas incontestable. Dans l’ensemble, on peut dégager
deux types de reproches : une critique méthodologique d’Elias dans son
utilisation des documents (très souvent il les détourne au profit de sa thèse),
et une critique épistémologique de son approche des sociétés traditionnelles,
complètement ignorante de l’approche anthropologique (c’est aussi une question
d’époque… ). Cependant, H. P. Duerr exagère les positions d’Elias dans sa
lecture, et surtout, sa critique ne ruine nullement l’ensemble du raisonnement
du sociologue. Sans doute y a-t-il dans toutes les sociétés des organisations
sociales de la pudeur, si l’on peut dire, et à ce titre il n’y a pas de
spécificité occidentale, mais cela n’élimine pas le problème, qui est seulement
transformé, et qu’on peut formuler ainsi : pourquoi la pudeur est-elle
contrôlée de manière si spécifique dans les sociétés occidentales, créant une
série de manifestations qui ont pu faire croire à Elias qu’il s’agissait d’un
véritable « invention » de la pudeur ? Or, cet aspect des choses semble
complètement passé sous silence par Duerr, qui penche pour la thèse de l’unité
anthropologique fondamentale de toutes les sociétés humaines sous cet angle de
la pudeur.
LE COMPARATISME DE H. P. DUERR À
L’ÉPREUVE
Il faut souligner tout d’abord que le lecteur français a entre
les mains la traduction d’un ouvrage employant un vocabulaire particulier, tout
entier centré autour de notions très générales telles que le terme
Scham, présent dans le titre allemand
du premier tome et généralement traduit par pudeur, alors qu’il a une acception
beaucoup plus large en allemand (à la fois honte, pudeur, etc., mais c’était
effectivement la seule traduction possible en contexte), ou bien celui de
Gewalt (violence), celui d’
Intimität… L’utilisation de termes aussi
généraux, pour caractériser les invariants que Duerr s’exerce à débusquer, est
bien sûr le prix à payer pour atteindre au degré d’universalité qui est le
sien; elle aboutit parfois à des approximations inévitables, qu’une traduction
parfois discutable vient encore renforcer. Il est néanmoins honnête et légitime
de rappeler que si la surabondance inévitable de termes appartenant d’une part
au domaine de la psychologie, d’autre part à celui des fonctions corporelles et
sexuelles, a été l’aliment principal des campagnes de dénigrement successives
menées contre H. P. Duerr outre-Rhin, seuls l’articulation des différents
concepts et, éventuellement, le problème de leur traduction, sont ici en jeu.
C’est d’une sorte de gigantesque « psycho-anthropologie comparée » de la pudeur
et des tabous corporels qu’il est question ici, non d’un pamphlet libertaire,
encore que l’auteur n’évite pas toujours les provocations (inconscientes ?) ou
les naïvetés
[8].
Le véritable problème posé par la réunion de tous ces éléments
est celui de la validité d’une approche comparatiste très systématique, qui
laisse parfois perplexe quant au spectre d’exemples employés. En effet, si le
seul volume pour l’instant traduit, commençant par la Grèce et privilégiant le
Moyen Âge et la Renaissance, ne fait que de brèves incursions dans certaines
aires culturelles, on peut dire que, pour l’ensemble de la démarche, aucune
source iconographique ou documentaire disponible à quelque époque que ce soit,
n’a été totalement négligée. On peut distinguer trois ensembles d’investigation
: d’abord un Occident traditionnel très large qui couvre à la fois la
Méditerranée antique (surtout représentée par la Grèce), un monde
judéo-islamique assez peu sollicité et le Moyen Âge occidental (parfois élargi
à la Renaissance); puis un second ensemble qui correspond à l’univers des
sociétés étudiées par l’ethnologie, auxquelles on peut adjoindre diverses
sociétés traditionnelles d’Orient; enfin, un troisième pôle,
proportionnellement peu présent dans le volume qui nous occupe mais fondamental
dans les trois suivants, correspond à une Europe moderne s’élargissant à
l’Occident contemporain.
L’utilisation d’un spectre aussi large ne va pas sans
difficultés. Tout d’abord, un certain nombre de sociétés sont abordées en
passant, sous un angle quasi-ethnologique qui suscite quelques réticences et
pose certains problèmes, en l’absence de toute perspective diachronique. Le
chapitre 7 de Nudité et Pudeur, « La
nudité au Japon, en Russie et en Scandinavie », est un modèle du genre.
Apparemment, ces trois sphères culturelles ont été réunies en une trentaine de
pages parce qu’elles participent d’une aire culturelle du sauna/bain chaud. Ce
découpage en vaut bien un autre, mais il donne une idée de l’arbitraire
possible d’un certain nombre de regroupements.
Un second problème, inévitable, est celui de l’inégale
profondeur d’investigation. Dans
Nudité et
Pudeur, comme dans les tomes suivants, les chapitres sur le Moyen
Âge occidental, l’Occident moderne et contemporain, et, tout à l’opposé, nombre
de développements fondés sur des enquêtes ethnologiques concernant des
civilisation orales, témoignent souvent d’une très grande maîtrise des sources
: on retrouve là le fonds le plus solide d’un auteur formé à l’école
d’Evans-Pritchard, et tôt spécialisé dans le problème des formes de la pudeur
et de la nudité dans l’Occident médiéval et moderne. On ne saurait en dire
autant des connaissances de H. P. Duerr sur l’antiquité, ou sur les
civilisations à État et différenciations sociales complexes de l’Orient. Ainsi
trouve-t-on au hasard des premiers chapitres de
Nudité et Pudeur des considérations très datées
sur les conséquences des invasions doriennes, ou bien les tabous judéo-chrétien
et indo-européen concernant les règles, qui détonnent chez un auteur habitué à
dénoncer les fausses spécificités ou les vieilles légendes historiques
[9]. Même en laissant pour
l’instant de côté le problème des partis pris de l’auteur, la démonstration
repose donc dès le début sur des matériaux et des traitements très hétérogènes,
masquant en partie un aller-retour entre deux points forts : l’Occident du
Moyen Âge à nos jours d’une part, les sociétés à culture orale de
l’autre.
Même dans les sphères qu’il connaît le mieux, le caractère
encyclopédique de la documentation rassemblée a évidemment obligé l’auteur à
s’appuyer massivement sur des documents de seconde main, sans avoir toujours le
temps de contrôler toutes ses informations, ou de les analyser avec
suffisamment d’attention
[10]. L’auteur emploie souvent de façon très littérale
des textes réglementaires dont les historiens savent bien qu’ils sont
généralement plus révélateurs des pratiques réelles que témoins d’interdits
véritablement respectés : ainsi en va-t-il peut-être des règlements de police
du milieu du XIX
e siècle, qui interdisaient aux personnes
de plus de dix ans de se baigner sans caleçon, ou encore de ces règlements de
monastères médiévaux qui proscrivaient toute forme d’intimité physique entre
moines
[11]. Détails,
assurément, mais qui, mis bout à bout, laissent une impression de malaise, tant
l’auteur a bâti sa démonstration sur une réfutation argumentée des négligences
et références de seconde main d’Elias ! Or, à un niveau plus général, H. P.
Duerr ne semble pas être parfaitement exempt d’un autre des défauts majeurs
qu’il reproche à son illustre devancier, celui de la partialité dans
l’interprétation des sources, en fonction de ses présupposés théoriques. Deux
exemples éclaireront notre propos.
Toute la dernière partie de
Nudité et Pudeur (chapitres 15 à 21) s’emploie
avec succès à démontrer qu’une étude attentive de l’iconographie et des
témoignages écrits de la fin du Moyen Âge va à l’encontre de la vision
développée par Elias dans la première partie de sa somme, trop exclusivement
fondée sur des règlements (ce qui posait effectivement un problème) et surtout
sur une iconographie mal comprise. H. P. Duerr s’appuie avant tout sur un
réexamen du problème des bains publics médiévaux. Les représentations de la
nudité et de la promiscuité au bain, comprises par Elias comme des preuves de
l’impudeur et de l’innocence aux XIV
e et
XV
e siècles, sont plutôt à mettre sur le compte du
caractère ambigu des bains de la fin du Moyen Âge, à la fois établissements de
soins corporels et de prostitution. Mais, tout à sa volonté de démonter la
démonstration d’Elias, H. P. Duerr tombe parfois dans le travers opposé. Dans
le chapitre 17, « La mise à nu comme châtiment », il commente un passage des
coutumes de Toulouse de 1296, contenant une représentation (reproduite dans
l’ouvrage) d’un châtiment d’adultères. Les fauteurs sont traînés nus dans les
rues à son de trompe, liés l’un à l’autre par leur sexe. Et H. P. Duerr, au
sortir d’un développement assez long sur la rareté de la nudité à cette époque,
d’expliquer que dans ce cas précis, il est probable qu’il ne s’agisse pas d’une
représentation réaliste : le dessinateur médiéval aurait mal interprété, en
prenant trop à la lettre, le terme
nudus dans l’énoncé de la peine
[12] ! Le caractère
tendancieux de l’interprétation paraît d’autant plus probable que dans le
troisième tome, une autre représentation de la même coutume de Toulouse
illustrant l’accomplissement d’une peine de castration, est utilisée, cette
fois au premier degré, pour étayer un développement qu’elle ne contredit
pas
[13]. Aussi ne
peut-on s’empêcher de penser que si Duerr, dans l’ensemble, présente bien une
analyse iconographique des documents médiévaux plus juste que celle d’Elias, il
est comme ce dernier suffisamment emporté par sa démonstration pour perdre une
partie de son objectivité.
L’utilisation par l’auteur des écrits des penseurs du siècle
des Lumières donne un second exemple de ce problème. Comme H. P. Duerr
l’explique à plusieurs reprises, au-delà des thèses d’Elias, son œuvre est
largement conçue en fonction de la réfutation du mythe du bon sauvage, en
grande partie hérité des Lumières. Un chapitre du premier tome ( 20, « Le
paradis terrestre »), et un autre du second (chapitre 13, « La nouvelle Cythère
») critiquent l’idée d’un homme primitif dont la nudité serait le signe de
l’absence de vice : pas de honte, pas de pudeur. H. P. Duerr excelle d’ailleurs
dans l’analyse de la subjectivité des regards européens des XVIIIe et
XIX
e siècles sur les mondes « sauvages » ou étrangers,
mais est-il nécessaire de reprocher dans la foulée à Diderot de n’avoir pas mis
en accord ses considérations théoriques sur la nudité des Tahitiennes avec ses
pudiques conseils à sa fille
[14] ? Duerr part, ou feint de partir, du principe que
les penseurs du siècle des Lumières, tels que Diderot ou Rousseau, prenaient
systématiquement à la lettre les récits d’exploration et exposaient simplement
leurs points de vue sur les « sauvages », alors que des œuvres telles que le
Supplément au voyage de Bougainville
ou le
Contrat social utilisent ces
exemples pour amorcer une réflexion de type philosophique, et non une enquête
ethnologique. Assurément, la fascination des penseurs du
XVIII
e siècle pour les descriptions des explorateurs du
Pacifique ou des Amériques a un rapport étroit avec leur réflexion sur l’état
de nature, mais elle ne peut pas être reliée sans une grande prudence avec
leurs propres comportements ou pensées concernant la pudeur corporelle. De tels
raccourcis (qu’on comparera avec l’analyse bien plus respectueuse de la pensée
de Rousseau par Claude Lévi-Strauss
[15]) sont d’autant plus contestables au regard de la
subtilité des enquêtes de Diderot sur le corps et la perception, prenant en
compte de manière exceptionnelle le regard des autres (qu’on pense à la
Lettre sur les aveugles).
C’est là un exemple de la manière dont H. P. Duerr attaque
frontalement un problème au centre de ses préoccupations, en l’orientant dans
le sens de sa démonstration : son relativisme offensif le conduit à ne retenir
du XVIIIe siècle que ses tares « européocentriques ». De
telles attaques contre les Lumières apparentent nettement H. P. Duerr à ce
qu’on appelle la « pensée post-moderne », qui a fait du rationalisme hérité des
Lumières sa cible privilégiée, n’y voyant qu’un des masques de l’impérialisme
universel de l’Occident : on verra plus loin que ce n’est pas un hasard, mais
un choix théorique.
Le traitement moral de la
pudeur
Duerr fait preuve d’une cohérence telle dans son relativisme
qu’il ne recule devant l’utilisation d’aucun document pour étayer ses thèses.
C’est dans le troisième tome,
Obszönität und
Gewalt, que cette recherche l’entraîne évidemment le plus loin,
jusqu’à la barbarie des prisons américaines ou des camps de concentration. Ses
remarques soulèvent le problème d’un comparatisme des situations psychologiques
d’exception, qui va de l’analyse des documents iconographiques médiévaux ou
antiques à celles des exactions de la seconde guerre mondiale en passant par
des témoignages ou récits de toute époque, mais aussi jusqu’à l’animalité pure
et simple (études sur les comportements de groupes de macaques
[16]). Dans ce dernier cas,
Duerr entre en contradiction avec lui-même, puisqu’il rappelle sans cesse que
la pudeur est un invariant
culturel,
et non
naturel. Si ces utilisations
engendrent un sentiment de malaise, elles sont logiques dans une enquête qui
par nécessité doit rechercher les situations extrêmes, celles qui font le mieux
apparaître les ressorts cachés de la pudeur. Elles sont donc d’une certaine
manière indispensables à la démonstration, et ne peuvent donc guère être
réfutées au nom de considérations morales, en théorie absentes des analyses
développées. Certains passages de
Nudité et
Pudeur montrent toutefois les limites d’une telle approche : les
analyses des traumatismes imposés à des Africaines, Austronésiennes ou autres
par les savants ou photographes de la colonisation triomphante, débouchent
parfois sur des pétitions de principe comme « toutes les Africaines sont d’une
pudeur extraordinaire »
[17], qui montrent que H. P. Duerr n’échappe pas toujours
aux illusions moralistes qu’il dénonce chez ses adversaires, bien que l’auteur
lui-même montre qu’il a parfaitement conscience des dangers de sa sympathie
pour les sociétés orales
[18].
Reste qu’il semble y avoir deux poids et deux mesures. D’un
côté, notre auteur s’émerveille de trouver dans les sociétés traditionnelles
une pudeur que les Occidentaux n’arrivent pas à voir, et considère ces
manifestations avec bienveillance. De l’autre, tout sentiment de pudeur chez
les Occidentaux modernes, comme les conseils de Diderot à sa fille, est fustigé
et tourné en ridicule, étant jugé comme un reliquat moral inacceptable ou
odieux. Duerr répondrait sans doute qu’il ne s’agit là que d’un juste
rééquilibrage, mais il n’est pas interdit de penser que la démonstration échoue
en partie dans sa quête affichée d’objectivité.
Malgré cette partialité, la formation d’ethnologue de
l’auteur et le soin général – en dépit de quelques réserves – apporté à ses
enquêtes européennes, rendent l’entreprise de comparaison relativement solide
quand elle interroge réciproquement l’Européen moderne ou contemporain et le
prétendu sauvage des civilisations non-écrites, objet d’étude de l’ethnologie
traditionnelle. Aux deux extrêmes de l’horizon d’enquête, aux deux bouts de
l’échelle des vieilles théories évolutionnistes, la démonstration prend toute
sa force. On retrouve le socle de la recherche des invariants de la grande
époque du structuralisme ethnologique au milieu du siècle, hors de toute
considération évolutionniste. Mais sur certains terrains non-européens de sa
vaste enquête comparatiste, précisément ceux qui sont difficiles à analyser
sans tenir compte des évolutions historiques ou d’interactions
socio-culturelles très complexes
[19], les analyses de Duerr se révèlent pour le moins
fragiles et bien plus « orientées » dans le sens de sa démonstration que celles
de domaines qui lui sont peut-être plus familiers.
Un développement exemplaire, le
cas du Japon
Cette difficulté à intégrer les sociétés extra-européennes
non plus orales mais fortement différenciées peut être illustrée par le
développement consacré au Japon
[20]. L’auteur veut prouver que la réputation d’impudeur
des Japonais de l’époque d’Edo, colportée par les premiers voyageurs européens,
est une légende. Pour ce faire, il dévoile l’existence de mécanismes
psychologiques, qu’il appelle les « barrières invisibles du regard », qui
prouvent effectivement que l’invariant de pudeur s’applique bien au Japon, en
dépit de l’existence de bains mixtes au XIX
e siècle et
d’une absence de pudeur apparente. L’analyse repose en grande partie sur la
même technique que celle du fonctionnement de la pudeur corporelle chez les
nudistes, ou dans certaines sociétés d’où le vêtement est pratiquement
absent
[21]. Toute une
série de comportements de fuite du regard, de protection par la main etc.,
prouve effectivement un souci de pudeur invisible aux prudes voyageurs de
l’époque victorienne. Néanmoins, au-delà de justes remarques sur les origines
psychologiques de comportements de pudeur corporels particuliers aux Japonais
contemporains, la démonstration pèche singulièrement par excès de
grossissement. H. P. Duerr présente l’univers des bains japonais à sa manière,
très particulière. Tout est fait pour minimiser les caractères les plus
spectaculaires de la pratique sociale du bain dans le Japon des villes modernes
et contemporaines. Ainsi, une des premières remarques de l’auteur porte sur le
fait que la pratique « traditionnelle » de la nudité complète dans les bains
mixtes japonais ne daterait en réalité que du XIX
e siècle,
et donc n’aurait réellement battu son plein que pendant une soixante d’années,
avant les changements de Meiji. Cette chronologie est très contestable, les
bains en appareil vestimentaire réduit ou inexistant étant une réalité
importante de la civilisation urbaine d’Edô, pendant l’époque moderne
[22]. H.-P. Duerr poursuit en accumulant les
témoignages tendant à prouver quelle tension psychologique régnait dans ces
établissements, quelles ruses leur clients développaient pour éviter les
situations embarrassantes, etc. : l’univers des bains publics décrit avec tant
d’humour par les écrivains japonais du XIXe et du début du
XX
e siècle en devient oppressant
[23]. La coutume du bain pris en commun dans
la nudité absolue que Duerr veut réduire à une courte transition a tellement
marqué l’imaginaire du pays qu’elle a fourni des expressions proverbiales aux
Japonais
[24].
Par ailleurs, une connaissance plus approfondie du Japon de
Meiji aurait permis à H. P. Duerr de vérifier sa réfutation des clichés
européo-centristes à partir d’exposés japonais de la question. Il mentionne
avec raison la prise en compte du regard européen sur les Japonais et la mise
en place d’une législation vestimentaire plus stricte, dès la fin du
XIXe siècle. Pourtant, des descriptions psychologiques
célèbres de la littérature réaliste de Meiji montrent clairement que, derrière
un « invariant culturel de la pudeur », le regard japonais sur l’Occident
révèle bien des différences de sensibilité qui traduisent parfaitement, en un
effet de miroir, les décalages que Duerr s’efforce de gommer. Témoin ces
quelques lignes tirées d’un roman de Natsumé Sôséki, décrivant le spectacle
curieux d’Européens à la station balnéaire de Kamakura à la Belle Époque
:
« J’avais poussé ma promenade jusqu’à la plage de Yuigahama,
et là, accroupi sur le sable, j’avais longuement observé la manière dont les
Européens se baignaient. La dune où je m’étais assis surplombait de très près
l’arrière-porte de l’hôtel européen. Tout en me reposant, je regardais les gens
sortir pour aller prendre leur bain. Tous, autant qu’ils étaient, couvraient
dos, bras et cuisses d’un long maillot. Les femmes surtout prenaient grand soin
de cacher leur chair. La plupart même entouraient leur tête d’un bonnet de
caoutchouc (… ). Après ce spectacle, que cet Européen vêtu d’un seul caleçon se
tînt sans gêne debout devant nous me paraissait chose extraordinairement rare
(… )
[25]. »
La dénonciation de l’« européo-centrisme » masque ainsi
souvent une ignorance du point de vue propre des cultures « extra-européennes
», et aboutit à un comparatisme factice, car unilatéral. Il serait facile de
persifler, dans la même veine, sur le mur invisible qui habille les Japonais au
bain, ou la scène d’humour involontaire de non-reconnaissance factice entre
amoureux dont il est question dans le même paragraphe
[26]. Fortement orientées en fonction du but
poursuivi par l’auteur, ces explications péchent simplement non pas tant par
leur inexactitude que parce qu’elles ne prennent nécessairement en compte qu’un
aspect de la réalité qu’elles décrivent; celui, rappelant cet invariant de la
pudeur corporelle, autour duquel les différences des codes vestimentaires,
sexuels, gestuels, se constituent, et dont la poursuite est le seul but de
l’auteur. Là où les analyses d’Elias ou de ses disciples sont allées trop loin
pour les époques anciennes, là où nos propres illusions brouillent les cartes
pour le monde contemporain, H. P.
Duerr a la part belle pour débusquer ces invariants et
redresser un certain nombre de malentendus. Dans les sociétés orales de
l’ethnologue, là où le cliché du bon sauvage et les préjugés évolutionnistes
ont ancré l’idée d’une absence de pudeur, il est également très convaincant
dans la description des codes de civilité corporelle d’autant plus stricts que
le contrôle social est constant sur les individus dans ces sociétés à faible
population et à apparemment faible changement. Mais, dans l’Occident ou
l’Orient traditionnels, la mise au jour des invariants se fait sans cesse, chez
Duerr, au détriment de l’étude des mutations dans les codes qui s’organisent en
fonction de ceux-ci, et qui varient selon les segments de la société et les
temps.
Ainsi Duerr affaiblit-il la démonstration éliassienne sans
véritablement la remplacer, en ce qui concerne la question principale que
celui-ci posait :
comment rendre compte des mutations du procès de civilisation
spécifiques à l’Occident ? Une fois le problème de la pudeur réglé, cette
question reste à peu près entière. Peut-être une approche véritablement
comparatiste des dynamiques de création des codes de la politesse dans les
sociétés traditionnelles comme celles de l’Extrême-Orient et de l’Orient (où
l’impulsion de la cour, par exemple dans le Japon de Heian, est tout aussi
centrale qu’à Versailles
[27]) aurait-elle permis de dégager quelques pistes, mais
encore une fois, ce n’est pas le propos de notre auteur.
CHOIX ANTHROPOLOGIQUES ET QUESTIONS DE
MÉTHODE
Tous les développements de H. P. Duerr ne sont pas, de loin,
aussi contestables, et ces critiques pourraient sembler érudites et
tatillonnes; mais au delà de l’anecdote ou de l’erreur toujours compréhensibles
chez un chercheur qui se lance dans un tel projet de synthèse, le problème est
qu’elles sont sans doute révélatrices de difficultés plus profondes. Si l’on
songe à la difficulté qu’a l’auteur à analyser les sociétés situées entre les
deux pôles que représentent les sociétés orales traditionnelles et la société
occidentale moderne et contemporaine, on comprend qu’il n’est pas question d’un
défaut d’information, mais d’un choix de méthode. La psycho-anthropolo-gie de
H. P. Duerr ne sait que faire de ces sociétés qui ne participent pas de
l’opposition entre « sociétés froides » et « sociétés chaudes »
[28], sociétés de l’écrit aux
formes sociales (y compris pour la pudeur) complexes, mais différentes à la
fois du monde traditionnel et de la modernité occidentale.
Face à ces sociétés, dont le Japon ou l’Inde représentent de
bons exemples, Duerr révèle les orientations – pas toujours assumées – de sa
démarche intellectuelle.
Nature et
culture
Son approche philosophique de la question de la nature, de la
culture et de l’universel semble, malgré ses justifications, très
problématique. Suivant les cas, la frontière entre nature et culture se
déplace, de sorte qu’on ne sait plus bien ce qui est visé au juste. S’agit-il
de démontrer que la pudeur est une forme de comportement innée et universelle,
c’est-à-dire naturelle à l’homme ? En un sens oui, et dans ce cas, Duerr prend
« naturel » au sens « inclus dans la nature de l’homme ». S’agit-il de montrer
que la pudeur est ce qui caractérise l’humanité par opposition au règne animal
? Oui également, et cette fois, l’auteur considère la « nature » comme « le
monde en dehors de l’homme », ce dernier étant caractérisé par la
culture.
Les deux positions sont complémentaires; au fond, cela
revient à dire tout simplement que la nature de l’homme est de vivre dans la
culture. Mais là où Duerr n’est pas toujours très rigoureux, c’est qu’au lieu
d’énoncer cette évidence, il louvoie avec la frontière nature/culture, tantôt
niant la naturalisation de la pudeur (quand il veut montrer que sa démarche
s’ancre dans l’anthropologie culturelle), tantôt faisant appel à l’exemple des
primates, ce qui est une reconnaissance implicite de cette naturalité… Mais que
la pudeur soit un fait de nature ou un invariant culturel, est-ce que cela
change vraiment quelque chose pour notre question ? Une fois qu’on a dit cela,
reste toujours à comprendre la diversité des formes d’appropriation de la
pudeur, et à savoir si l’Occident s’est singularisé ou non dans son
approche.
Contrairement à ce que semble dire Duerr, on n’a pas résolu
le problème en en faisant un « invariant culturel » au statut ambigu.
Du structuralisme au
relativisme
L’approche de Duerr est marquée à double titre par une
certaine tradition anthropologique. On peut d’abord la qualifier sans trop
d’exagération de « structuraliste », au sens où Claude Lévi-Strauss a développé
une « anthropologie structurale ». La perspective est de comparer
toutes les sociétés de
toutes les époques, de manière à
mettre au jour des invariants. Mais ces invariants culturels, à l’instar de la
prohibition de l’inceste chez Lévi-Strauss, sont de type anthropologique.
Jamais n’est posée la question de savoir si tout est comparable, ou du moins si
certaines règles devraient être appliquées pour que la comparaison soit
valable. Tout le matériau empirique est juxtaposé, et les formes de pudeur sont
systématiquement isolées de leur contexte social, religieux ou politique.
L’impasse est faite d’emblée sur l’histoire et les transformations sociales, de
sorte qu’il ne lui est finalement pas difficile de démontrer que la pudeur est
un invariant anthropologique. L’enquête socio-historique n’ayant pas lieu,
c’est sans difficulté qu’elle se voit supplantée par une anthropologie qui
contribue beaucoup moins à dégager un objet empirique qui serait la pudeur,
qu’à le constituer artificiellement sur la base d’un inamovible postulat de
départ : contredire Elias en montrant que la pudeur existe de toute éternité,
dans toutes les sociétés.
Deuxième volet, cette attitude est inséparable d’un
relativisme qui peut finir par se révéler problématique. En première approche,
il peut sembler injuste de taxer de relativiste une démarche qui repose sur le
postulat d’un invariant anthropologique, par-delà les sociétés et les époques.
Mais en réalité, cette attitude s’accompagne, dans l’analyse concrète, d’une
juxtaposition des sociétés en question sans aucune articulation, comme si au
fond on avait admis une fois pour toutes que la pudeur était universellement
présente dans des sociétés, mais sous des formes tellement différentes à chaque
fois qu’il ne restait qu’à les répertorier, sans espoir de les interpréter
globalement ou dans leurs relations. Au fond, on saute sans transition d’un
invariant universel abstrait à des pratiques sociales incommensurables, ce qui
est une manière de relativiser toute tentative pour construire un véritable
savoir comparatif. Il y a dans cette attitude une précaution de méthode, et
sans doute Duerr n’ignore-t-il pas les dangers de sa position. Dans ses
préfaces successives, il se défend d’ailleurs d’avoir voulu produire une œuvre
anticolonialiste et anti-occidentale
[29], dont le projet de fond serait politique – on veut
bien le croire.
Reste que la distance est grande entre un « relativisme
restreint » qui est une évidence heuristique (bien sûr, il faut analyser les
sociétés sans a priori sur leurs
valeurs, en cherchant à comprendre leur logiques propres), et ce vers quoi le
raisonnement de Duerr nous entraîne inéluctablement : un relativisme culturel
général, qui peut sembler tout à fait critiquable. Sa volonté d’ignorer les
conditions sociales et historiques a pour résultat de mettre l’ensemble des
cultures analysées sur un plan d’égalité absolu. Or cette démarche n’a pas pour
seule conséquence de rabaisser – fort justement – les prétentions de l’Occident
à incarner la seule forme de civilisation accomplie.
Quelles sont les conséquences d’un tel raisonnement, non plus
sur la question de la pudeur mais sur celle de la connaissance ? Il est facile
– et beaucoup l’ont fait – de proposer une enquête du même type sur la pratique
de l’histoire, ou de la science. La conclusion est évidente : l’histoire ou la
science telles qu’elles existent en Occident depuis quelques siècles ne
seraient pas des outils intellectuels spécifiques, mais les formes culturelles
occidentales de la mémoire ou du rapport à la nature – sans spécificité ni
supériorité aucune par rapport à toutes les autres formes culturelles de
mémoire ou de maîtrise de la nature dans le reste du monde
[30]. Cette position est caractéristique de
ce qu’on appelle le « post-modernisme », et les exemples en sont nombreux dans
les différents champs intellectuels depuis le début des années 1970, depuis le
linguistic turn d’Hayden White
[31] jusqu’aux débats récents
sur l’« affaire Sokal »
[32], avec toujours pour enjeux le statut de la
rationalité, et l’héritage des Lumières. C’est un choix, mais il faut l’assumer
ouvertement, ainsi que l’ensemble de ses conséquences. En mettant tout sur le
même plan, le relativiste se voile la face sur les vraies différences, et donc
sur les vrais problèmes.
L’oubli du
social
L’ensemble de ces critiques débouche en fait sur un constat
simple :
Duerr ignore volontairement toute la tradition sociologique
dans son raisonnement. Ce qui signifie qu’il isole Elias et sa démarche de leur
propre histoire intellectuelle, pour reconstruire un Elias propre à être
contredit. L’inscription de ce dernier dans le projet d’une science de la
société qui débute avec Marx, et le dialogue noué avec la sociologie allemande
de la fin du XIXe siècle et du début du
XXe siècle, en particulier Max Weber, avec qui Elias
partage la volonté de comprendre les fondements de la singularité occidentale,
sont totalement passés sous silence. Il faut pourtant bien que H. P. Duerr ait
une idée théorique de ce qu’est une société pour mener sa démarche : cette idée
est élémentaire, reposant tout entière, comme on l’a vu dans les exemples cités
plus haut, sur une incroyable psychologisation des processus sociaux. De même
que « la femme africaine est extraordinairement pudique », pour lui, c’est au
fond le propre de l’homme de connaître, individuellement, le sentiment de
pudeur. Il y a là une sorte d’individualisme méthodologique réinventé et
bricolé, comme si les invariants anthropologiques des sociétés humaines étaient
en dernier lieu constitués par un certain nombre de sentiments purement
individuels. C’est la rencontre surprenante du scientisme structuraliste en
quête d’invariants, et de l’éclatement des savoirs et des valeurs du
relativisme post-moderne.
Le choix d’une approche uniquement anthropologique, et, à
l’intérieur de l’anthropologie, d’un héritage laissant de côté toutes les
questions socio-logiques (alors que l’anthropologie noue aujourd’hui des liens
féconds avec l’histoire et la sociologie), entraîne finalement une des carences
les plus graves dans la démarche de Duerr. Alors qu’une grande partie de
l’originalité d’Elias tient dans l’association entre analyse des pratiques
individuelles et sociologie des formes de pouvoir, Duerr prétend démonter sa
construction à partir d’un seul angle d’attaque, le corps. C’est dire que toute
la réflexion d’Elias sur la cour, sur la stratification sociale et la
construction de l’État moderne est complètement ignorée
[33]. Il est pour le moins singulier de
prétendre critiquer une thèse dont on ne prend en compte d’emblée qu’une
moitié.
Cela ne signifie pas que l’apport de la psychologie et de la
psychanalyse ne soit pas pertinent – et le livre le démontre amplement. Mais
Duerr, par ses choix, semble s’enlever tout moyen de comprendre les processus
de domination et d’incorporation, bref de construction sociale de la pudeur,
qui appartiendrait à une sorte d’« inné culturel ». Malheureusement, on peut se
demander si, une fois reconnu le fait que les sociétés humaines ont toutes des
modes de régulation de la pudeur, ce n’est pas précisément dans ces processus
sociaux qu’aurait dû résider le plus intéressant de l’analyse.
Cela aurait par exemple pu donner un tout autre relief à la
question de l’adoption de formes de pudeur venues de cultures étrangères. Chez
Duerr, tout est réduit aux sentiments des individus et aux rapports de
force.
Pourtant, les historiens savent bien que l’acculturation, en
particulier celle du reste du monde par l’Occident depuis l’époque moderne, est
un phénomène beaucoup plus complexe, dans lequel les sociétés non-occidentales
sont loin d’être passives. On aurait également aimé que l’étude s’arrête
parfois sur la distribution sociale de la pudeur à l’intérieur des groupes
composant la société. Sans doute y a-t-il là une vraie direction pour critiquer
Norbert Elias, qui considérait un peu rapidement que les mœurs se diffusaient
du haut vers le bas. Même les sociétés traditionnelles et orales sont
socialement différenciées, et il aurait été intéressant que Duerr nous dise si
les pratiques de la pudeur étaient vraiment invariantes à l’intérieur de la
même société.
Car enfin, sans tomber dans un fonctionnalisme excessif, si
la pudeur existe, c’est bien qu’elle est construite par la société comme une
nécessité pour son organisation. Or, cette nécessité ne peut pas être réduite
aux sentiments des individus. De même que l’inceste pour Lévi-Strauss, la
pudeur est articulée à des déterminations sociales objectives : jamais Duerr
n’aborde ce point, pourtant décisif en dernier lieu. En ce sens, et sans
développer longuement sur un terrain qui n’est pas le nôtre, il paraît clair
que la pudeur a partie liée avec la gestion sociale des structures familiales.
Ce qui est en jeu à travers les pratiques de la pudeur, c’est la sexualité et
son corollaire social traditionnel, la nuptialité. La pudeur semble d’abord
être une des manières dont les sociétés protègent du désordre leurs
comportements amoureux, c’est-à-dire en dernier lieu leur reproduction. Exiger
d’une fille qu’elle soit pudique, c’est demander qu’elle exprime extérieurement
son « statut » et c’est augmenter les chances de préserver sa virginité et le «
point d’honneur » de la famille, c’est-à-dire permettre qu’elle s’insère par
son mariage dans les stratégies de solidarités sociales du groupe. Puis,
au-delà du groupe, la pudeur renvoie l’individu à son identité sexuée, comme
marqueur princeps d’individualité,
dont elle est non pas l’expression psychologique, mais codifiée et construite
culturellement. L’enjeu dépasse largement la simple constatation de
manifestations de sentiments pudiques chez les individus : la pudeur est sans
doute le fruit d’une organisation sociale complexe, et ses formes historiques
sont liées à l’organisation de l’ensemble de la société, ce que H. P.
Duerr laisse complètement de côté.
Existe-t-il une pudeur occidentale
?
Ces éléments auraient pourtant pu lui fournir les moyens de
remettre en cause Norbert Elias, tout en ne s’aveuglant pas à ce point sur les
différences de traitement de la pudeur selon les sociétés. Il est par exemple
tout à fait extraordinaire que Duerr ne pose à aucun moment, au sujet de
l’Occident, la question de la place de l’Église. Alors qu’elle est durant des
siècles l’institution par excellence, c’est-à-dire la matrice même du social,
il fait comme si elle n’existait pas, et comme si on pouvait analyser la pudeur
occidentale sans la rapporter aucunement à l’Église. C’était pourtant le moment
de reprendre l’analyse d’Elias à nouveaux frais, lui non plus ne se souciant
guère de l’institution ecclésiale; Foucault de son côté en avait tiré un autre
parti dans
La Volonté de Savoir, bien
conscient de l’originalité des formes du discours occidental sur la sexualité,
ce qui englobe assurément la pudeur (une bonne partie de l’œuvre de Foucault
aurait d’ailleurs pu être utilisée par H. P. Duerr, alors qu’il ne l’évoque que
très ponctuellement)
[34].
D’autant que Duerr donne lui-même des éléments pour penser
l’attitude de la société occidentale vis-à-vis des « mœurs » et plus largement
des formes culturelles au sens large. Il oppose par exemple les formes modernes
de la pudeur, qui reposent le plus souvent sur des contraintes et des obstacles
matériels (vêtements, espaces séparés pour les hommes et les femmes, etc.) et
ce qu’il appelle les « barrières psychiques » des sociétés
traditionnelles
[35].
En faisant jouer ce binôme, il explique pourquoi de nombreux anthropologues ont
pris l’absence de barrières physiques dans les sociétés traditionnelles pour de
l’impudeur, en ne comprenant pas les mécanismes « psychiques » qui
caractérisaient une forme de pudeur différente de la nôtre.
Il a sans doute raison, mais plutôt que de chercher à
hiérarchiser ces deux pratiques de la pudeur, il aurait été intéressant de
remarquer cette particularité occidentale de l’objectivation de la pudeur en
des obstacles physiques.
Peut-être y a-t-il là un indice pour comprendre la
singularité de la société occidentale : au fur et à mesure de son évolution,
elle aurait eu tendance à organiser les rapports sociaux et les relations entre
la société et la nature sous des formes objectives. Comme Duerr le remarque au
sujet des nouvelles contraintes imposées par le monde urbain dès la fin du
Moyen Âge, « celles-ci ne paraissant souvent plus sévères que parce que, à la
différence des anciennes réglementations, elles étaient
explicites et que de surcroît, leur
respect pouvait désormais être imposé par une sanction pénale plus que par la
honte ressentie »
[36].
Ces nouvelles règles sont en fait l’exposition par une société – c’est-à-dire
la position hors de soi de ce qui était autrefois les règles tacites de la
tribu, la coutume – de son fonctionnement sous des formes objectives telles que
le droit ou la science. Les mœurs n’échappent pas à ce vaste phénomène qui
accompagne la modernité occidentale, et qui fait que dans tous les domaines, ce
qui était auparavant intégré à l’individu devient une norme extérieure, à
vocation universelle. La règle n’est plus seulement une pratique, elle devient
une théorie. C’est bien sûr l’histoire du développement du droit et de l’État,
mais aussi du rapport au réel : de même que l’État, le monde physique est
construit dans une norme objective à l’intérieur du projet scientifique, et la
langue n’est plus seulement une pratique vécue mais devient un ensemble de
règles au cours du mouvement de « grammatisation »
[37]. C’est dans ce mouvement que se
constitue ce qu’on désigne souvent par « l’intériorité de l’individu occidental
», expression dont on peut penser qu’elle traduit moins une réalité psychique
que l’évidence d’un espace laissé « libre » par cette objectivation du monde et
des rapports sociaux – même si cette nouvelle objectivité des règles est
justement destinée à être intériorisée sous une nouvelle forme par les
individus. On voit que l’enquête de Duerr sur la pudeur aurait pu conduire,
derrière la réflexion sur Elias, à un fructueux dialogue avec Max Weber – car
restent à comprendre les conditions sociales et anthropologiques qui président
à une telle transformation de la culture occidentale.
De même, toujours dans sa volonté d’ignorer la spécificité de
l’Occident, Duerr fait-il, au sujet du XX
e siècle – comme
l’avait fait Elias, qui cependant avait à cela plus d’excuses – une impasse
théorique qui contraste avec l’utilisation pratique les exemples les plus
contemporains, en particulier dans les tomes 2, 3 et 4. Bien sûr, il exploite
le cas des nudistes pour contredire Elias et affirmer que nous n’allons pas
vers de plus grandes formes d’autocontrôle, mais vers un retour du relâchement,
un abaissement du seuil de la pudeur qui va à rebours du procès de
civilisation
[38].
Cependant, une nouvelle fois, il n’y a pas d’explication sociale et historique,
alors qu’il ne suffit pas de montrer que les Occidentaux étaient plus pudiques
qu’on ne le croyait à la fin du Moyen Âge, et le sont aujourd’hui moins
qu’Elias ne le croyait, pour penser que rien ne change. Entre le
XV
e et le XX
e siècle, les pratiques
sociales de la pudeur ont connu des transformations de grande ampleur. Si Duerr
croit voir un abaissement du seuil de la pudeur dans les sociétés
contemporaines, ce n’est pas le fait d’un relâchement de la pression sociale
qui nous éloignerait toujours davantage du village originel où tout le monde
s’épie. C’est d’abord parce que la pratique de la pudeur s’est réorganisée en
fonction des transformations de la sexualité et de la nuptialité. À mesure que
la sexualité a pu être détachée de la procréation – et de la religion – au
cours du XX
e siècle dans les sociétés occidentales, et que
le contrôle familial sur les mariages a diminué, la possibilité pour chaque
individu de disposer plus largement de son corps a progressivement brouillé la
distinction des espaces sociaux, et a pu rendre moins nécessaires une certain
nombre de pratiques de l’ordre de la pudeur.
Toutes ces réflexions montrent que l’intérêt de ce livre est
double. D’une part, il apporte une contribution importante à la critique
d’Elias. Il ne faudrait pas, au nom des désaccords sur le matériau et la
méthode, oublier la salutaire remise en cause d’une théorie parfois trop
rapidement admise.
Norbert Elias a sans aucun doute exagéré l’ampleur du
contrôle social dans l’Occident moderne, manquant peut-être la véritable
exception de l’Occident, qui aurait été moins la répression des pulsions qu’une
forme extrêmement particulière de contrôle et de régulation des individus par
les institutions, dans une dialectique entre extériorisation des règles, posées
comme objectives, et intériorisation de leur contenu, perçu comme subjectif par
chaque individu indépendamment de la communauté.
D’autre part, ce livre s’inscrit dans les débats les plus
récents et les plus importants des sciences sociales. Il pose ainsi la question
de l’usage de la psychanalyse par les sciences sociales, question qui avait été
assez largement occultée depuis les années 1970. On regrette d’ailleurs que cet
usage de la psychanalyse n’ait pas fait écho à celui d’Elias, grand lecteur de
Freud, mais dont certaines thèses fondamentales attendent encore leur critique,
comme cette extraordinaire idée que « l’histoire de la société se reflète dans
l’histoire interne de chaque individu : chaque individu doit parcourir pour son
propre compte en abrégé le processus de civilisation que la société a parcouru
dans son ensemble »
[39]. On ne peut qu’être perplexe à l’énoncé péremptoire
(Elias l’appelle la « loi fondamentale sociogénétique ») de cette affirmation…
Dans le même sens interdisciplinaire, il vient alimenter le débat sur la
pratique contemporaine de l’anthropologie. Face à l’attitude de Duerr, qui
rappelle le Lévi-Strauss de l’opposition entre « sociétés froides » et «
sociétés chaudes », et qui s’appuie sur le contraste entre sociétés orales
traditionnelles et modernité occidentale, on peut ainsi évoquer la constitution
de nouvelles pratiques anthropologiques, davantage axées sur la collaboration
avec l’histoire et la sociologie, et qui visent à une plus grande prise en
compte des changements d’une société dans le temps, même s’il s’agit d’une
société dite « traditionnelle »
[40].
Le travail de H. P. Duerr est également une manière d’aborder
le débat sur la méthodologie du comparatisme. Là aussi, il s’agit d’un retour à
une pratique relativement délaissée ces dernières années par les praticiens des
sciences sociales, mais qui vient d’être récemment remise au goût du jour par
plusieurs travaux, comme ceux de Jack Goody ou de Marcel Detienne
[41]. Le comparatisme de Duerr
se construit par l’accumulation d’exemples, de manière à atteindre l’horizon le
plus large, embrassant le maximum de cultures humaines : pareille méthode, on
l’a vu, ne va pas sans poser de problèmes car il ne suffit pas de juxtaposer
des comportements. Sans doute aurait-on pu souhaiter que ces comportements
soient, dans la comparaison même, plus fortement articulés à leurs propres
univers socio-histo-riques – faute de quoi la démarche comparative ne peut
qu’échouer, close sur elle-même autour d’un objet qu’elle a d’emblée défini de
manière trop étroite.
Surtout, la question d’un comparatisme intégrant les apports
de l’anthropologie, de la sociologie et de l’histoire ne peut que déboucher sur
ce qui est sans doute le débat fondamental des sciences de l’homme aujourd’hui,
la question du relativisme. On retrouve avec Duerr les positions post-modernes,
qui se déclinent à la fois dans une épistémologie et dans une politique des
sciences de l’homme. Politiquement, il s’agit d’interdire à l’Occident le
fantasme d’universaliser ses valeurs, comme les droits de l’homme ou la
démocratie, qui ne seraient qu’un impérialisme de plus, ne respectant pas les
valeurs politiques des autres civilisations, dont rien ne peut affirmer
l’infériorité. Les sciences de l’homme, à partir du moment où elles prétendent
construire un savoir positif, sont donc elles aussi complices de cet
impérialisme, en le dissimulant sous des atours scientifiques.
Tel est le fondement théorique sous-jacent des thèses de H.
P. Duerr sur la pudeur. Épistémologiquement, ces dernières contribuent à la
relativisation du savoir occidental, qui ne serait qu’une variante possible
parmi d’autres, alors que l’Occident triomphant des Lumières voudrait l’imposer
comme la vérité au monde des cultures
traditionnelles.
Nous retrouvons ici les réflexions de penseurs comme Paul
Feyerabend, Richard Rorty ou Jean-François Lyotard
[42], et on peut également songer à tous les
courants « culturalistes » américains, comme ceux qu’on regroupe dans la
catégorie du
gender : si les objets
d’étude sont différents, la démarche théorique est voisine. Critiquer le
travail de Duerr et sa volonté de nier toute spécificité occidentale, c’est au
contraire, tout en reconnaissant les faillites des Lumières et les abus de
l’Occident, continuer à estimer que les formes de connaissance du réel qui se
sont inventées en Occident et la pratique du rationalisme peuvent guider une
démarche intellectuelle qui ne soit pas purement déconstructive, mais qui donne
aussi aux hommes une meilleure connaissance de leurs conditions d’existence, et
partant, une plus grande maîtrise de leur destin. Ce clivage traverse
aujourd’hui aussi bien la sociologie ou l’histoire que l’anthropologie et la
philosophie : il est à l’œuvre tant dans le livre de Gérard Noiriel lorsqu’il
critique Paul Veyne ou le
linguistic
turn, que dans les interventions de chercheurs tels que Jacques
Bouveresse, Pierre Bourdieu et, dans une perspective un peu différente, Vincent
Descombes ou Cornelius Castoriadis en France, ou Hilary Putnam aux
États-Unis
[43].
Au moment où naissent de nouvelles lignes de force et des
possibilités de collaboration inédites entre sciences sociales, il est clair
que le livre de Duerr présente une contribution majeure – quoiqu’il ne soit pas
sûr qu’il se situe toujours du côté du renouvellement, et qu’il ne véhicule pas
plutôt, malgré tout son intérêt, un certain nombre des malentendus
épistémologiques caractéristiques des sciences sociales dans leur histoire
récente.
Nous remercions vivement tous ceux avec qui ce travail a été
discuté, en particulier Caroline Douki, Dominique Iogna-Prat, Anne Levallois,
Philippe Minard et Valérie Theis.
[1]
Nacktheit und Scham.
Der Mythos vom Zivilisationsprozess,
Suhrkamp, Francfort, 1988. Traduit de l’allemand par Véronique Bodin avec la
participation de Jacqueline Pincemin, Paris, Éditions de la MSH, 1998.
[2]
Cf. Roger Chartier, qui a le premier attiré l’attention de la
communauté des historiens sur le sociologue allemand, ou Robert Muchembled. La
sociologue Nathalie HEINICH, dont le livre
La
socio-logie de Norbert Elias (Paris, La Découverte, 1997) constitue
sans doute la meilleure introduction à l’œuvre d’Elias, sollicite largement les
positions théoriques de ce dernier dans
Ce que
l’art fait à la socio-logie, Paris, Minuit, 1998. Enfin, on pourra
noter avec intérêt la place réservée à Elias par Paul RICOEUR dans
La mémoire, l’histoire, l’oubli,
Paris, Seuil, 2000 : « De quelques maîtres de rigueur : Michel Foucault, Michel
de Certeau, Norbert Elias », p. 253-266. Conscient de cette admiration parfois
exempte d’approche critique, Pierre BOURDIEU remarque ainsi que « Norbert Elias
est parfois “sur-lu” par les historiens »,
Bulletin de la SHMC, 1999, 3/4 : « Les
historiens et la sociologie de Pierre Bourdieu », p. 18.
[3]
La civilisation des
mœurs, Paris, Calmann-Lévy, 1973, et
La dynamique de l’Occident, Paris, Calmann-Lévy,
1975. Plusieurs éditions de poche ont suivi.
[4]
Jean-Patrice BOUDET, in
Histoire
culturelle de la France, tome 1, Paris, Seuil, 1997, chapitre X, p.
301-338.
[5]
Nudité et pudeur, p.
3-4.
[6]
Der Mythos vom
Zivilisationsprozeß, Band 2 :
Intimität, 3 :
Obszönität und Gewalt, et 4 :
Der erotische Leib, Frankfurt am Main,
Surkamp Verlag, respectivement 1990, 1993 et 1997 pour la première édition.
Nous utilisons les éditions de poche ( 1994, 1995 et 1999) chez le même
éditeur, qui a également publié
Traumzeit. Über
die Grenze zwischen Wildnis und Zivilisation, première éd. 1978. Ce
dernier ouvrage est largement consacré à la mise en parallèle du problème des
sabbats et actes de sorcellerie nocturnes en Europe avec diverses
manifestations ou croyances analogues dans le reste du monde.
[7]
Intimität, «
Einleitung, Antwort auf die bisherige Kritik. Theoretische Einwande », p.
11-24;
Obszönität und Gewalt, «
Einleitung », p. 9-31, et la mise au point théorique « Paradigm Lost :
Theoretische Bemerkungen zur Zivilisationstheorie », en introduction à
Der erotische Leib, p. 11-26.
[8]
Rappelons pour mémoire l’exergue, un aphorisme de Lichtenberg,
choisi par l’auteur au troisième volume de la série,
Obszönität und Gewalt : Je me suis
laissé dire qu’à chaque fois qu’il termine une recension, il doit éprouver une
érection des plus violentes (notre trad.).
[9]
Nudité et pudeur, p. 7
et p. 69.
[10]
Ainsi un commentaire de Gerson, au début du XVe siècle, sur les
différences de coutume entre la France et la Flandre donne lieu à un
contresens, Duerr ayant visiblement mal compris l’expression employée par le
théologien (« plût à Dieu que coustume feust en France que les enfans
couchassent seulx en petits litz… comme en Flandres est la coutume »), et
croyant que Gerson loue les Français
:
Ibid., p. 180.
[11]
Ibid., p. 87 et p.
174.
[13]
Obszönität und Gewalt,
p. 282, avec iconographie.
[14]
Nudité et pudeur, p.
91. H. P. Duerr met sur le même plan des considérations philosophiques sur
l’état de nature, empruntées au
Supplément au
voyage de Bougainville, et des passages de la correspondance de
Diderot à propos de l’éducation de sa fille. Le jugement est au moins léger.
Les considérations sur la pudeur chez Diderot ne sont de toute manière sûrement
pas à sens unique. On se souviendra de la fin de la
Lettre sur les aveugles, avec
l’exemple de la jeune aveugle qui meurt par pudeur de n’avoir pas voulu avouer
une infection de ses organes génitaux.
[15]
Claude LÉVI-STRAUSS, « Jean-Jacques Rousseau, fondateur des
sciences de l’homme »,
Anthropologie structurale
II, Paris, 1996, p. 45-56, qui traque chez Rousseau les linéaments
théoriques d’une démarche ethnologique réelle. H. P. Duerr, dans sa propre
croisade contre les séquelles du colonialisme européen, oublie trop facilement
que, sinon dans les faits, au moins dans la théorie, les déchaînements du
racisme et l’abaissement systématique de l’autre sont une plaie du XIXe siècle,
alors que nombre de penseurs des Lumières ont une sympathie de principe pour
l’
autre.
[16]
Obszönität und
Gewal
t, p. 170-171.
[17]
Nudité et pudeur, p.
125.
[18]
Obszönität und Gewalt,
p. 12-13.
[19]
H. P. DUERR lui-même utilise, dans la mise au point de
l’introduction à
Obszönität und
Gewalt, p. 26, le terme de
Makrostruktur pour différencier des
civilisations à organisation socio-économique complexe (formes étatiques, etc.)
correspondant à des développements techniques importants.
[20]
Nudité et pudeur, p.
101-114.
[21]
Ibid., p.
135-148.
[22]
Cf. Philippe PONS,
D’Edo à Tokyo.
Mémoires et modernités, Paris, Gallimard, 1988, p. 214-231, « Le
bain public ».
[23]
Entre mille exemples dans la littérature de Meiji, une scène de
comique du roman de Natsume SÔSEKI,
Sanshirô, (trad. par E. Wasserman, Gallimard,
1995, p. 29), où une femme poursuit de ses assiduités un étudiant dans le bain
de l’hôtel où ils séjournent, montrent que le bain est un espace aux
codifications changeantes, susceptible d’engendrer le comique (et les
rencontres !) par la multiplicité des interprétations possibles. H. P. Duerr,
le comparatiste, et Philippe Pons, le spécialiste du Japon, décrivant les bains
publics japonais dans un but différent, présentent deux univers radicalement
opposés.
[24]
Ph. PONS,
D’Edo à
Tokyo, p. 217, le terme non équivoque de « compagnon de nudité».
Faute de connaître ce contexte socio-linguistique, Duerr développe par ailleurs
(p. 112) une série de considérations sur la présence, dans le terme japonais
signifiant vulve, d’un élément « in-», dont la signification serait « caché»,
et qui, se retrouvant dans un certain nombre de termes sexuels, attesterait que
pour les Japonais, le sexe est une partie du corps qui doit être caché. La
démonstration porte à faux, le terme auquel Duerr pense étant un emprunt au
chinois, dont l’étymologie (ce « in » est l’équivalent japonais du fameux terme
chinois yin, l’élément féminin du yin/yang, et indique, entre autre, le
féminin, le caché, le froid… ) n’a donc rien à voir, au départ, avec une
quelconque mentalité japonaise. On peut d’ailleurs se demander si les Japonais
ont à l’esprit cette fameuse étymologie quand ils se servent de ces termes, à
l’oral. En poussant la logique de l’auteur, on pourrait aussi bien dire que les
Japonais considèrent l’acte sexuel comme froid et négatif !
[25]
Natsume SÔSEKI,
Le pauvre cœur
des hommes, traduit du japonais par Horiguchi DAIGAKU et Georges
BONNEAU, Paris, 1957, Gallimard/Unesco, Coll. Connaissance de l’Orient, p. 19.
L’extrait est inséré dans un développement concernant un européen qui attire
l’attention des vacanciers japonais parce qu’il est habillé à la japonaise,
c’est-à-dire d’un simple caleçon dit « pagne de singe » ou s
arumata.
[26]
Une autre version d’une présentation des règles de partage de
l’espace est développée dans le chapitre 10, « Sphère privée et murs fantômes »
de
Nudité et pudeur, où Duerr dévoile
de manière intéressante les mécanismes de préservation d’une sphère privée dans
des civilisations orales où l’espace intérieur est
apparemment indifférencié. Il s’agit
là encore d’une démonstration valide en elle-même, mais que son exagération
rend très facilement victime d’une logique de l’absurde.
[27]
Sur cette question, Akio YOSHIE, «Éviter la souillure. Le
processus de civilisation dans le Japon ancien »,
Annales HSS, 50/2, mars-avril 1995, p.
283-306.
[28]
Sur l’utilisation de cette métaphore par Claude Lévi-Strauss,
voir notamment, Georges CHARBONNIER,
Entretiens
avec Claude Lévi-Strauss, Paris, Presses Pocket, 1969, p.
37-48.
[29]
Voir en particulier
Obszönität
und Gewalt, p. 12-13.
[30]
On est ici assez proche de ce qu’André Burguière rappelle dans
sa préface, au sujet de la
Global
History, p. XXV-XXVI, vision anthropologique relativiste générale de
l’histoire du monde, démarche à laquelle il reproche justement de laisser de
côté l’«épaisseur de l’histoire ».
[31]
Hayden WHITE,
Metahistory. The
Historical Imagination in Nineteenth-Century Europe, puis
Tropics of Discourse. Essays in Cultural
Criticism, et
The Content of the
Form.
Narrative Discourse and
Historical Representation, Baltimore, Johns Hopkins University
Press, respectivement 1973, 1978 et 1987. Voir à ce sujet Roger CHARTIER,
Au bord de la falaise, Paris, Albin
Michel, 1998, p. 108-125.
[32]
Alan SOKAL et Jean BRICMONT,
Impostures intellectuelles, Paris, Odile Jacob,
2
e édition, 1999. Pour une bibliographie autour de cette
question, voir, d’un point de vue plutôt défavorable à Sokal, Yves JEANNERET,
L’affaire Sokal ou la querelle des
impostures, Paris, PUF, 1998. Malheureusement, la bibliographie est
dispersée dans les notes. Pour une approche plus ponctuelle et plus proche de
la position d’Alan SOKAL, voir Jacques BOUVERESSE,
Prodiges et vertiges de l’analogie,
Paris, Seuil/Raisons d’Agir, 1999.
[33]
H. P. Duerr laisse parfois entendre qu’il va s’attaquer bientôt
au « mythe de la répression de la violence privée au profit de sa
monopolisation par l’État », touchant enfin le socle wébérien d’Elias (
Obszönität und Gewalt, p. 29-31), mais
il faut bien dire que pour l’instant, la démonstration reste à faire – et sera
sans doute encore bien plus ardue que pour la pudeur.
[34]
Michel FOUCAULT,
La volonté de
savoir, Paris, Gallimard, 1976.
[35]
Nudité et pudeur, p. 156.
[37]
Sur la notion de grammatisation au sens strict (proprement
linguistique), voir la mise au point de Sylvain AUROUX,
Histoire des idées linguistiques, t.
1, Liège-Bruxelles, 1989, p. 13-35, et surtout, t. 2, 1992, p. 11-64.
[38]
Nudité et pudeur, p.
135-148. Plus généralement, l’inflexion dans les usages et les codes
vestimentaires et sexuels, sensible en Occident à partir des Années Folles,
remet fortement en cause la vision éliassienne d’une progression linéaire de la
pudeur.
[39]
N. ELIAS,
La civilisation des
mœurs, p. 243.
[40]
Voir en particulier les travaux d’anthropologues comme Johannes
FABIAN,
Time and the Other : How Anthropology
makes its object, New-York, Columbia University Press, 1983, et «
Anthropology against Time »,
Transition, 1 ( 3), p. 55-61, ou Nicholas
THOMAS, dont le livre
Hors du Temps. Histoire et
évolutionnisme dans le discours anthropologique, Paris, Belin, 1998,
collection « Socio-Histoires », représente la meilleure illustration disponible
en français sur cette nouvelle attention des anthropologues aux phénomènes
temporels.
[41]
Jack GOODY,
L’Orient en
Occident, Paris, Seuil, 1999; Marcel DETIENNE,
Comparer l’incomparable, Paris, Seuil,
2000.
[42]
Paul FEYERABEND,
Erkenntnis für
freie Menschen, Veränderte Ausgabe, Francfort, Suhrkamp Verlag,
1980, et
Contre la méthode : esquisse d’une
théorie anarchiste de la connaissance, Paris, Seuil, 1988.
Jean-François LYOTARD,
Économie
libidinale, Paris, Minuit, 1974, et
Le
différent, Paris, Minuit, 1983. Richard RORTY,
L’homme spéculaire, Paris, Seuil,
1990, et
Conséquences du pragmatisme,
Paris, Seuil, 1993. Au sujet de Rorty, on peut voir aussi, édité par
Jean-Pierre COMETTI,
Lire Rorty,
Combas, L’Éclat, 1992, et sur une critique d’ensemble de ces auteurs, le
diptyque de Jacques BOUVERESSE,
Rationalité et
cynisme et
Le philosophe chez les
autophages, Paris, Minuit, 1984. Ces exemples ne sont donnés qu’à
titre indicatif, car le débat sur le relativisme pourrait englober, d’une
manière ou d’une autre, presque tous les théoriciens récents des sciences
sociales et de la philosophie, comme l’a montré l’affaire Sokal. La réfutation
des thèses relativistes a été l’objet de nombreuses contributions, parmi
lesquelles on peut retenir le célèbre article de Willard V. O. QUINE « On
Empirically Equivalent Systems of the World »,
Erkenntnis, 9, 1975, p. 313-328, dans lequel le
philosophe américain démontre l’auto-réfutation du relativisme : si la vérité
était relative à chaque culture, le relativiste devrait considérer que la
vérité de sa culture est la vérité absolue; or, le relativiste est capable de
relativiser sa propre culture, devenant donc capable de construire un jugement
universalisé sur la relativité des différentes cultures – donc de contre-dire
par là même le relativisme culturel, qui repose sur l’incommensurabilité des
cultures et des systèmes de vérité. Pour une présentation synthétique de ces
débats dont les conséquences sur le travail des historiens sont fondamentales,
on peut utiliser l’ouvrage de Christian DELACAMPAGNE,
Histoire de la philosophie au XXe
siècle, Paris, Seuil, 1995. Enfin, davantage axé sur les aspects
politiques du relativisme, on peut consulter la
Revue du Mouvement Anti-Utilitariste en Sciences
Sociales, 13, 1999/1 : « Le Retour de l’Ethnocentrisme. Purification
ethnique versus universalisme cannibale », en particulier pour le débat avec C.
Castoriadis, « La relativité du relativisme », p. 23-39.
[43]
Gérard NOIRIEL,
Sur la « crise de
l’histoire », Paris, Belin, 1996. Sur Paul VEYNE et son livre
Comment on écrit l’histoire, Paris,
Seuil, 1971, voir en particulier p. 102-107, et sur le
linguistic turn, p. 126-148. Pour
Jacques BOUVERESSE, voir les livres déjà cités,
Rationalité et cynisme, Le philosophe chez les autophages,
Prodiges et vertiges de l’analogie, ainsi que son livre d’entretiens
avec Jean-Jacques ROSAT,
Le philosophe et le
réel, Paris, Hachette, 1998. Pour Pierre BOURDIEU, il s’agit, dans
son œuvre, d’un des thèmes les plus importants, dont on peut avoir un aperçu
synthétique dans les
Méditations
Pascaliennes, Paris, Seuil, 1997, p. 111-151. Pour Vincent
DESCOMBES, voir par exemple
La denrée
mentale, Paris, Minuit, 1995 et
Les
institutions du sens, Paris, Minuit, 1996. Chez Cornélius
CASTORIADIS, voir en particulier, par rapport aux questions théoriques
sous-jacentes chez H. P. Duerr, « Anthropologie, philosophie, politique » et «
Freud, la société, l’histoire »,
La Montée de
l’Insignificance. Les Carrefours du Labyrinthe IV, Paris, Seuil,
1996, p. 105-124 et 140-155. Enfin pour Hilary PUTNAM, voir par exemple
Raison, Vérité et Histoire, Paris,
Minuit, 1984.