Revue d’histoire moderne et contemporaine
Belin

I.S.B.N.2701130514
224 pages

p. 182 à 213
doi: en cours

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no48-1 2001/1

2001 Revue d'Histoire Moderne et Contemporaine

Comptes rendus

FANNY COSANDEY, La reine de France. Symbole et pouvoir XVe-XVIIIe siècles, Paris, Gallimard, 2000, « Bibliothèque des histoires », 414 p., 165 F.

Souvent abordée sous l’angle biographique ou considérée comme la simple épouse du roi, dans une histoire anecdotique et événementielle, la reine était un personnage largement délaissé par les historiens. Cette étude, se situant dans une perspective renouvelant le champ de l’histoire politique à la lumière de l’histoire du droit, de l’anthropologie historique et de l’histoire culturelle, analyse la place et le rôle de la reine de France dans la construction de l’État monarchique moderne. Il s’agit de saisir la fonction dans sa globalité et non de composer une galerie de portraits des reines.
Dans cette perspective, la première partie de l’ouvrage est institutionnelle et s’attache à préciser les cadres juridiques qui définissent la place et le rôle de la reine dans le système monarchique. Le premier chapitre aborde la question essentielle de la loi salique qui exclut les femmes de la succession à la couronne. À partir des œuvres des jurisconsultes, l’auteur démonte le processus et les conditions d’élaboration de la loi salique au XVe siècle. Celle-ci, constamment discutée et interprétée aux XVIe et XVIIe siècles, acquiert le statut de loi fondamentale du royaume, dont les origines ne sont plus historiques et liées à un contexte de crise politique et dynastique, mais deviennent aussi mythiques que celles de la monarchie. Cette exclusion des femmes du pouvoir royal et du champ politique est replacée dans une perspective large, la construction de l’absolutisme aboutissant à son renforcement. Mais la reine ne peut se définir uniquement par cette exclusion, et l’ouvrage s’attache à explorer les autres cadres définissant sa place.
Comme le souligne Fanny Cosandey, « le mariage fait la reine ». Le choix des princesses, les fiançailles, le mariage par procuration qui se développe à partir du XVIe siècle, et la célébration des noces sont successivement analysés, pour saisir le moment précis où la princesse devient véritablement reine, bénéficiant de tous les honneurs et privilèges dus à son rang. Une fois mariée, la reine a des droits dont certains se rattachent à la couronne, d’autres au droit coutumier, faisant de la reine à la fois une souveraine et une sujette. Par son contrat de mariage, la reine est exclue de la communauté de biens et ne peut prétendre à l’héritage royal. Son entretien est assuré par la couronne, tant que le roi est en vie. Une fois veuve, la reine perd ce privilège, en même temps que sa souveraineté, mais tire ses revenus du remboursement de sa dot et surtout de son douaire, dont la constitution et les règles de fonctionnement s’apparentent à ceux des apanages des fils de France. La nature de ces droits reste cependant ambiguë: droits attachés à la fonction ou personnels, c’est-à-dire concédés par le roi, le débat entre jurisconsultes est patent. De leur interprétation dépend la position reconnue à la reine.
La seconde partie de l’ouvrage se place sur le registre symbolique et analyse la position de la reine dans les principales cérémonies d’État. Elle se concentre sur trois grandes cérémonies : le sacre, les entrées et les obsèques royales. Ces trois chapitres sont élaborés selon le même type d’argumentation : une analyse précise du fonctionnement et du déroulement du rituel démontre l’écart cérémoniel entre le roi et la reine, écart qui se résout par l’expression d’une dignité royale à laquelle la reine participe pleinement. Cette analyse fonctionne bien pour les entrées royales, où le rôle de la reine est clairement identifié. Celle-ci, souvent présentée sous les traits de l’épouse ou de la mère, joue en effet le rôle d’intercesseur entre la communauté urbaine et le roi. Cette image, très présente au XVIe siècle, s’estompe par la suite, pour céder la place à celle, plus politique, de dignité royale, au moment même où les entrées des rois et des reines tendent à se produire simultanément. La démonstration paraît moins évidente pour les sacres et les funérailles. Elle maintient l’ambiguïté sur les notions de sacre et de couronnement. La reine est ointe et couronnée, mais est-elle pour autant sacrée ? L’auteur rejette l’idée d’une investiture politique pour retenir la dimension religieuse de la cérémonie, alors que la reine est « ointe plus bas que le roi », ne reçoit pas les ordres mineurs et n’a aucun pouvoir thaumaturgique. Le chapitre sur les funérailles peut susciter d’autres questions.
Deux souveraines bénéficient de véritables funérailles royales : Anne de Bretagne et Claude de France, auxquelles on peut ajouter Marguerite de Valois, dont les funérailles s’apparentent à ce modèle. Or, Anne de Bretagne est une princesse souveraine; les deux autres reines sont des princesses de sang royal, dépositaires d’une légitimité dynastique.
Plutôt que d’envisager l’élaboration d’un modèle cérémoniel centré sur les obsèques de la reine, ne faudrait-il pas plutôt aborder la question sous l’angle d’une extension progressive du cérémonial royal à tous les princes et princesses du sang, d’une diffusion et d’une adaptation du modèle royal à sa famille ?
La dernière partie de l’ouvrage aborde les questions de définition, d’exercice et de représentation du pouvoir politique. Faisant écho à la première partie institutionnelle, le premier chapitre replace la reine dans le mouvement de construction théorique de l’absolutisme. Le droit divin élabore, par exemple, la double image du roi assimilé au Christ, et de la reine assimilée à la Vierge. Jouant sur ce registre, les représentations symboliques exaltent l’image de la mère, la naissance du dauphin en 1638 constituant l’aboutissement du modèle. Transcendant la relation traditionnelle entre le royaume de France et le culte marial, le « Dieudonné», est présenté comme l’enfant du miracle, Anne d’Autriche étant clairement assimilée à sainte Anne. La position de mère d’un dauphin confère à la reine une légitimité supplémentaire, et lui donne l’occasion d’exercer un réel pouvoir politique en cas de vacance temporaire du pouvoir ou de minorité royale. Le second chapitre traite de la question de la régence et aborde successivement les conditions d’installation des reines, le rôle des instances légitimantes, et les images et les représentations qu’elle entraîne. La tutelle du dauphin et le gouvernement, deux domaines séparés jusqu’au XVe siècle, se fondent peu à peu pour donner à la reine-mère la plénitude du pouvoir.
Ce processus s’accompagne d’un changement d’instance légitimante. Les États généraux, qui doivent théoriquement désigner les régents, voient leur rôle s’amenuiser après 1483 et finalement disparaître au profit du parlement et du lit de justice inaugural. La régence est perçue comme une situation de crise et d’urgence. Le parlement, instance permanente de la monarchie, permet à la reine de se voir confier la régence sans avoir besoin de la caution des États généraux, souvent hostiles à une princesse d’origine étrangère. Ceux de 1561 sont mis devant le fait accompli et n’ont plus qu’à entériner la décision du parlement en faveur de Catherine de Médicis. Cette évolution s’accompagne d’une intense activité de propagande exaltant le double thème de la souveraineté et de la maternité. Les représentations s’articulent autour de l’image de deux couples solidaires : l’association de la reine à son époux lui confère la majesté, celle de la veuve à son fils, l’autorité. La reine est ainsi présentée dans les écrits politiques et les représentations iconographiques, comme le transmetteur incontournable de la souveraineté, en cas de vacance du pouvoir. La réalisation par Rubens du cycle sur Marie de Médicis constitue l’aboutissement du modèle. Le dernier chapitre de l’ouvrage propose une relecture de ce cycle, considéré comme « une synthèse en images de ce qu’est, ce peut être et ce que veut être une princesse épouse, mère et veuve d’un roi de France au XVIIe siècle ». Analysant les conditions de la commande et ses contraintes, il propose trois grilles de lecture superposées de l’œuvre de Rubens : un cycle héroïque, un cycle marial et un cycle royal. La figure héroïsée de la reine permet au peintre de servir un double impératif : représenter Marie en souveraine, sans pour autant porter ombrage à la figure du roi. Le cycle marial se superpose à ce premier niveau de lecture. Six toiles font référence à la vie de la Vierge, évitant cependant une identification totale. S’ajoute et se confond à ces représentations, celle de la souveraine composant un cycle royal en neuf tableaux. La superposition de ces lectures souligne les étapes chronologiques du parcours de Marie de Médicis successivement princesse, épouse, régente et douairière.
La structure du cycle trouve sa cohérence et son unité dans l’image de la reine associée à la paix, contrepoint d’un roi aux vertus guerrières.
En conclusion, l’ouvrage aborde, de manière très brève, l’évolution du rôle et de la place de la reine au XVIIIe siècle. Si les reines continuent théoriquement à bénéficier des mêmes honneurs et privilèges qu’auparavant, elles sont de plus en plus cantonnées dans leur rôle d’épouse et de mère. La « privatisation » de la vie de cour sous LouisXV et Louis XVI contribue fortement à leur faire perdre leur dimension de personnage public et les fragilise face aux cabales et aux attaques. L’ouvrage se clôt ainsi sur le portrait de Marie-Antoinette, mauvaise épouse, mauvaise mère et, par conséquent, mauvaise reine aux yeux de l’opinion.
Ce livre offre une approche institutionnelle et politique de la reine de France, dont le rôle et la fonction sont nettement précisés. Théoriquement exclue du pouvoir par la loi salique, son statut d’épouse, de veuve et de mère de roi lui permet de participer de la dignité royale et de jouer le rôle essentiel de transmetteur de la souveraineté en cas de régence. L’approche cérémonielle du sujet peut appeler quelques prolongements. Audelà des réserves précédemment évoquées, l’étude de manifestations plus quotidiennes du cérémonial permettrait d’incarner davantage la reine comme personnage public, de saisir plus largement une évolution du cérémonial au XVIIIe siècle, qui accorde plus de valeur à la représentation permanente qu’aux grandes cérémonies d’État.
Frédérique LEFERME-FALGUIÈRES

ALEXANDRE Y. HARAN, Le lys et le globe. Messianisme dynastique et rêve impérial en France auxXVIe et XVIIe siècles, Seyssel, Champ Vallon, 2000, 378 p., 175 F.

En se fixant sur le caractère messianique de la représentation monarchique, Alexandre Y. Haran s’inscrit dans un ensemble d’études consacrées à la genèse de l’imaginaire national et monarchique, notamment celles de Frances Yates, Colette Beaune ou Anne-Marie Lecoq [1]. Sa recherche s’appuie sur l’abondant corpus d’une littérature prophétique qui, de son apogée sous Charles VIII jusqu’au règne de Louis XIV, témoigne de la vitalité du messianisme politique à l’heure de la raison d’État : sur les pas de Marc Bloch et d’Ernst Kantorowicz, l’ouvrage met donc en évidence la permanence des liens constitutifs du politique et du religieux. L’auteur opte résolument pour l’immersion dans les textes, qui dans leur forme même, la prophétie, sont l’expression d’un mode de présence au monde : la problématique dépasse le seul domaine des représentations politiques, et pénètre la complexité d’un univers mental ouvert à de nombreuses influences et préoccupé de l’action des hommes.
Le premier chapitre retrace la constitution ancienne du messianisme politique. En 800, le couronnement de Charlemagne établit la translatio imperii au profit du roi carolingien. En 816, l’idée d’empire et la dimension charismatique du sacre se rejoignent, rapprochant le pouvoir temporel de sa conception byzantine : dès les premières fêlures – dynastiques – de l’Europe chrétienne, les vieilles prophéties byzantines évoquant « L’Empereur des derniers jours », nées entre le IVe et le VIIe siècles à partir des prophéties de Daniel, gagnent l’imaginaire collectif. Cette représentation, « intimement liée à la conception messianique juive… met en scène un sauveur humain de chair et d’os » (p. 13). Au XIIIe siècle, les Spirituels Franciscains accordent une place importante au pouvoir temporel dans le processus de restauration de l’Église qu’avait défini Joachim de Fiore (XIIe siècle). Le lien qui les unit à saint Louis assoit une revendication messianique qui se développait déjà en réaction à l’Empire. Chaque attribut de la monarchie (sainte ampoule, oriflamme, sacre… ) est interprété comme un signe de l’élection divine.
Sous les derniers Valois, le messianisme est devenu « un attribut permanent du roi français » (p. 40).
Aux XVIe et XVIIe siècles, ces bases constituent une armature inchangée : mais confrontées à la « modernité», elles s’intègrent aux aspirations et aux méthodes de l’Humanisme. Sous les derniers Valois, la littérature prophétique participe de l’effervescence eschatologique européenne qui touche également les communautés protestantes et les minorités juives. Elle conduit à la recherche d’un « sens » caché derrière l’hermétisme premier du monde, qui rejoint les croyances humanistes et mobilise toutes les branches de la connaissance, dont les sciences occultes (astrologie, numérologie, étude de l’écriture ou des emblèmes). Le messianisme se nourrit aussi, comme chez Guillaume Postel, du besoin d’universalité qu’éprouve la Renaissance : la Monarchie universelle est vécue comme un cadre mystique. Dans toute l’Europe, les dynasties nationales sont légitimement rattachées à l’ordre de la translatio imperii. En France, où l’on cherche à prouver l’exclusivité du sacre, la démarche repose sur l’établissement d’un lien direct entre la monarchie et Dieu, qui « particip[e] au charisme messianique… du fils d’Israël » (p. 158). Or, pour la tradition judaïque, la Rédemption se déroule dans la sphère des hommes, et mobilise l’ensemble du peuple élu : l’essor du sentiment national est donc indissociable de celui des États. Annius de Viterbe, en affirmant l’élection simultanée du peuple juif et du peuple chrétien, enfants de Sem et de Japhet, fils de Noé, fournit une trame féconde aux mythologies nationales, reprise par Jean Lemaire de Belges ( 1473-1515): son mythe des origines troyennes est utilisé dans la démarche juridique d’un Guillaume Postel, et par ses épigones; Le Febvre de la Boderie (la Galliade…, 1578)
l’investit dans le schéma de la translatio studii. Dans le cadre d’un travail érudit de mise en parallèle, les attributs royaux reçoivent aussi des racines bibliques. Isaac de La Peyrère ( 1594-1677) fait ainsi du lys un emblème clé de la dynastie davidique. Certains, comme Tristan de Lascagne ( 1540), dépassent l’analogie pour tenter une approche herméneutique de l’histoire vétéro-testamentaire : les épisodes bibliques préfigurent alors l’histoire de France. Le roi hérite enfin des attributs d’Auguste, fondateur de l’ordre universel consacré par la venue du Christ : lors des entrées royales, les villes se transfigurent en « nouvelles Jérusalem » puis en « nouvelles Rome ». Le thème impérial imprègne d’autant plus la liturgie d’État qu’il reste un élément de prestige décisif dans les rivalités européennes. C’est ainsi que Gabriel Symeoni ( 1509-1575) réalise pour Henri II la devise Donec Totum Impleat Orbem, en concurrence avec le Plus Oultre de Charles Quint.
Sous les premiers Bourbons, la littérature juridico-prophétique poursuit son essor; fortement impliquée dans les mutations politiques, la pensée messianique semble cependant diffractée par ses ambiguïtés. La contestation ligueuse remet en cause la sacralité du monarque; de la participation du peuple élu au processus de Rédemption, Jean Boucher extrait par exemple son droit à déposer un roi hérétique.
Après les espoirs suscités par le jeune Louis XIII, les tentations hégémoniques de la France identifient Louis XIV à Nabuchodonosor, image même de la tyrannie : pour l’historien protestant Gregorio Leti, il « veut être Cesar et Christ » (p. 134). De fait, dans le même temps, le roi s’impose en France comme Imago Dei, même si peu à peu la révolution scientifique et philosophique oppose au messianisme les armes de la raison : Pierre Bayle perçoit dans le messianisme « l’envie de se consoler » (p. 271), tandis que pour l’auteur de La France ambitieuse et perfide (Ratisbonne, 1689), les droits fondamentaux de la monarchie ne sont plus guère que des conventions issues de l’esprit humain. L’implication dans les rivalités européennes creuse par ailleurs l’ambivalence entre Respublica Christiana et espace national.
L’argumentaire est toujours mobilisé par la rivalité de la France et de l’Espagne sur fond de péril turc, et la trame apocalyptique reflète le basculement de puissance vers la France : au début du siècle, les attentes suscitées par l’Espagne, notamment auprès du parti dévot, conduisent ses rivaux à l’élaboration d’une « légende noire », diabolisant un expansionnisme agressif. En France, où les candidatures à l’Empire restent virtuelles, les thuriféraires du roi insistent sur la dimension eschatologique et historique de l’Empire, tout en dévaluant le titre impérial : le faux récit de l’investiture impériale de Clovis par l’empereur Anastase connaît ainsi un retentissement considérable. Le Saint Empire Romain Germanique représente finalement une revendication territoriale : la « querelle de Childebrand » mobilise entre 1642 et 1659 les meilleurs historiens français et espagnols autour de l’héritage de Charles Martel. Mais la France constitue désormais la puissance dominante, objet de la diabolisation comme des attentes du monde chrétien :
Tommaso Campanella ( 1568-1639), chantre de l’impérialisme espagnol « passé à Richelieu » après vingt-sept ans d’emprisonnement pour avoir fomenté une révolte millénariste en Calabre, en est sans doute l’exemple le plus saisissant. La littérature de croisade s’en trouve ranimée, bien qu’innovant fort peu, encouragée par un millénarisme musulman prédisant la chute prochaine de Constantinople. Mais le rêve de croisade marque aussi les limites du messianisme politique : le projet de Ligue chrétienne, encore incarné par « les illusions du Père Joseph » (p. 297), ne conduit pas Louis XIV jusqu’au siège de Vienne : c’est le signe d’une relative indifférence – relative, si l’on considère le prestige dont la victoire auréole le chef de la maison d’Autriche. La révocation de l’Édit de Nantes pourrait ainsi apparaître comme une compensation.
Malgré sa volonté thématique, l’ouvrage souffre parfois d’une trame chronologique qui produit quelques redites, mais s’imposait par l’ampleur du sujet : il dépasse largement le cadre de la France moderne annoncé par le titre, et fournit un regard très éclairant sur plusieurs siècles de traditions messianiques en Europe. De l’inventaire analytique des textes ressort l’impression dynamique d’un voyage à travers une production intellectuelle complexe. L’auteur a su mettre l’accent sur l’imbrication des attentes et des démarches, au lieu de proposer des « niveaux d’interprétation » (humaniste, religieux, politique… ) dont la séparation serait artificielle. À travers la prophétie, il nous entraîne aussi dans une perception et une écriture du temps : un temps cyclique où l’action des hommes est ennoblie dans le cheminement qui conduit aux temps messianiques; un temps « préfiguré» par le dialogue constant avec la Bible; un temps reconstruit dans le mythe, les présages et les signes. Il faut enfin souligner l’intérêt de ce travail pour la pensée du pouvoir et de la nation, largement imprégnée de la tradition hébraïque : rappelant que le roi ne tient son royaume ni de Dieu ni du pape, elle étaye la conception juridique de l’imperium, élaborée au Moyen Âge par les juristes du roi.
Le seul regret – mises à part quelques coquilles, Saint Louis pour saint Louis, le translatio imperii pour la translatio – concerne la contextualisation des œuvres : fort bien situées dans l’histoire des idées qui les portent, elles le sont beaucoup moins dans leur processus concret de production et de diffusion. Mais c’est aussi dans leur ambiguïté entre foi sincère, lieu commun, et construction politique, que l’ouvrage d’A.Y. Haran suscite un vif intérêt. Derrière un « véritable fatras de témoignages juridiques divers et concurrents » (p. 185) se profilent ainsi des ombres fascinantes : Isaac de la Peyrère ( Du Rappel des Juifs, s.l., 1643) « réfléchit à la grande réconciliation à venir entre juifs et chrétiens dans la foi de l’Évangile » (p. 175); Alexandre de Pont-Aymery ( Discours d’Estat…, 1595) exhorte Henri IV à libérer les Espagnols comme les Hébreux sortis d’Égypte;
Guillaume Postel ( 1510-1581) ou Tommaso Campanella payent chèrement leur foi sincère dans l’action messianique, alors même qu’un Mazarin ne peut plus guère y voir que de l’opportunisme (p. 255). Au terme de la thèse dont cet ouvrage est tiré, notre vision de l’époque a changé.
Isabelle LUCIANI

JEAN-FRANÇOIS DUBOST, La France italienne, XVIe-XVIIe siècles, Paris, Aubier, 1997, VI-524 p.

Le titre de l’ouvrage, paraphrasant François Hotman, présente à la fois la thèse centrale et la problématique développées dans l’ouvrage. Selon l’auteur, les immigrés italiens en France ont constitué, aux XVIe et XVIIe siècles, une communauté très particulière. De François Ier (à travers l’entourage de Catherine de Médicis et d’Henri III) jusqu’à Concini et Mazarin, il y aurait eu un « moment italien » dans l’histoire française, où les migrants italiens ont marqué la vie économique, politique et culturelle du royaume de France qui a été, pendant cette période, leur destination privilégiée. L’idée peut s’appuyer sur les jugements de contemporains, sur des travaux anciens, L’Italien français ( 1615) ou les ouvrages de J. B. Tristan dit L’Hermite de Soliers, La Toscane française ( 1657) et L’Italie française ( 1664), ainsi que sur les études d’E. Picot sur les Italiens en France au XVIe siècle ( 1901) ou, plus récemment, celles sur « Lyon l’italienne » par exemple (R. Gascon, M. Morineau). Mais Jean-François Dubost invite surtout les lecteurs à réfléchir sur la situation ambiguë de cette communauté d’immigrés toujours reconnaissable et sur le regard mitigé que les « indigènes » portent sur ce groupe (p. 388). Il propose ainsi une analyse détaillée du processus et des modalités de l’assimilation incomplète des Italiens ainsi que des réactions (ressentiments, préjugés et stéréotypes) qu’ils provoquent.
Les Italiens ? Il s’agit en fait plutôt d’un groupe spécifique d’immigrés de la péninsule italienne, présenté dans la première partie, à travers leurs origines géographiques et leur statut social, les raisons qui leur ont fait quitter leur pays et choisir la France, l’évolution du flux migratoire. La documentation principale est un corpus de « lettres de naturalité». Les formes et procédures de la naturalisation et les problèmes de l’utilisation de cette source sont évoqués succinctement dans La France italienne (p. 145, 151sq., 266);
sur ces questions, on consultera cependant avec plus de profit un autre ouvrage de l’auteur, écrit en commun avec Peter Sahlins [1].
Conscient de ce que les « naturalisés ne sont qu’une frange extrêmement étroite des immigrés d’Ancien Régime » (p. 22), l’auteur soutient qu’il y a une concordance entre l’évolution de ce groupe sélectif et celle de l’immigration toute entière, « si l’étude porte sur une immigration riche et aisée, ce qui est le cas des Italiens aux XVIe siècle et encore au XVIIe siècle » (p. 22). Or, l’auteur admet en même temps que le flux migratoire massif d’habitants du comté de Nice – considérés comme des « Italiens » – vers la Basse-Provence et les ports provençaux, ne se laisse guère saisir à travers les lettres de naturalité [2]. Il en résulte une version atténuée de la thèse, c’est-à-dire que les lettres de naturalité pourraient servir non pas comme mesure, mais au moins comme un test de l’évolution de l’immigration, de ses rythmes et de ses effectifs. Mais cela suppose toujours une évolution parallèle entre l’immigration aisée et la migration plus « populaire », hypothèse qui reste à démontrer. Prenons juste un exemple qui fait douter : on trouve dans le corpus 13 Corses naturalisés entre 1549 et 1681, chiffre étonnement bas si l’on considère l’importance des immigrés corses dans le milieu des marins et pêcheurs à Marseille pendant cette période… Par malchance, le corpus des lettres de naturalité à la base de La France italienne présente des lacunes pour les périodes qui sont précisément les temps forts de la migration vers la France ( 1557-1564, 1569-1581), et les sources de substitution utilisées pour la période après 1582 font sortir « du champ d’observation la Bretagne, la Normandie, la Bourgogne, le Dauphiné, la Provence et le Languedoc » (p. 24); parmi les zones à forte immigration italienne, seul le cas de Lyon reste documenté. Sortent ainsi de l’enquête des régions qui fourniront un très gros contingent dans le corpus des étrangers taxés en 1697-1707, biaisé dans l’autre sens ( Et si on faisait payer les étrangers ?, p. 248). La base paraît donc assez fragile pour établir une corrélation entre l’immigration italienne en général et cette « France italienne ».
Qui sont les « Italiens » ? L’auteur en donne une définition large, « excluant seulement les Savoyards, mais englobant, parmi ceux qui sont sur les marges péninsulaires, les Piémontais, les habitants du comté de Nice, les Grisons (bien que relevant politiquement des cantons Suisses), les Corses et les Maltais… » (p. 15). Problème éternel et sans solution-miracle, certes, mais la raison de ce découpage – les migrants qui sont perçus comme « Italiens » (cf. p. 34 note 19, pour les « Grisons ») – laisse de côté le jeu essentiel de la proximité et de la distance, ainsi que la pluralité des perceptions et autoperceptions (problème évoqué brièvement concernant les Niçois « italiens », p. 22, mais on pourrait développer des arguments analogues pour les Grisons « italiens » ou les Corses). On a l’impression qu’il s’agit ici d’un regard assez distancié porté sur des immigrés aisés qui s’installent au « centre », dans les milieux dominants de la société française.
S’il paraît difficile de suivre l’auteur lorsqu’il prend la « France italienne » des naturalisés comme indicateur de l’immigration italienne en général pendant la période concernée, on se laisse bien volontiers conduire par lui dans la découverte de ces groupes les plus « en vue » des migrants de la péninsule. Les lettres de naturalité procurent des informations qui leur donnent des contours, qui permettent de les situer et de suivre l’évolution dans le temps; d’autres documents donnent aux personnes et aux familles, à leur parcours, chair et os. On nous présente ainsi les marchands-banquiers à Lyon qui utilisent leurs instruments financiers pour s’imposer dans la seconde moitié du XVIe siècle comme financiers de la couronne; les artistes et artisans spécialisés; les courtisans et conseillers dans l’entourage de Catherine de Médicis et d’Henri III qui montent dans des positions-clés de la politique française; les hommes d’Église placés dans des positions importantes de la hiérarchie grâce aux réseaux familiaux et aux clientèles, etc. Cela donne une population en partie assez bien connue et une chronologie sans grande surprise : un pic numérique d’immigration dans les années 1550 à 1570, un temps fort dans la seconde moitié du XVIe siècle et un recul au XVIIe siècle, dû selon l’auteur à la morosité économique qui fait perdre sa spécificité à la communauté italienne, qui devient un groupe parmi d’autres dans l’immigration en France. Pour ce groupe « en vue », on peut vraiment parler d’une «émigration de la richesse » (p. 113), déterminée selon l’auteur plus par des facteurs politiques et idéologiques, l’existence de groupes et partis profrançais dans la péninsule italienne (p. 52-75) que par une logique économique ou commerciale, valable aussi pour le départ vers d’autres pays (p. 54).
L’intérêt du livre réside surtout dans l’analyse fine de ce groupe spécifique d’immigrés aisés. Dans la deuxième partie, l’auteur décrit le déroulement concret de la migration, du départ (profile démographique : majoritairement de jeunes mâles) à travers les difficultés du voyage jusqu’à l’accueil. Les filières sont surtout professionnelles (parcours de la formation marchande) et familiales (organisations des firmes, opportunités dans l’administration royale ou dans l’Église catholique); les arrivants passent aussi par d’autres réseaux de solidarités (clientèles, religion, c’est-à-dire pratique du culte réformé, etc.).
L’auteur découvre moins une « solidarité italienne » (chap. 6) que des solidarités familiales et locales, même s’il parle occasionnellement d’une « internationale italienne » (p. 191). La concentration dans certains rues et quartiers est due aux logiques professionnelles et reste faible et éphémère, à l’exception du cas lyonnais : si cette « France italienne » était reconnaissable, elle était en train de s’insérer dans le tissu social et urbain du royaume.
Sur la base d’une documentation variée et des travaux existants, l’auteur donne dans la troisième partie un certain nombre d’exemples de cette assimilation réussie et de carrières extraordinaires dans la finance, de l’ascension dans la noblesse, dans l’Église et l’État. On y rencontre les Birague, Gondi, Concini… jusqu’à Mazarin qui occupent des positions importantes et s’enrichissent considérablement – tout comme des hommes d’État « de souche », Sully ou Richelieu (p. 302). Somme toute, les moyens et les voies de l’ascension sociale des « Franco-Italiens » ne se distinguent guère de ceux employés et empruntés par des Français. On peut regretter que les pages sur la « noblesse franco-italienne » n’aient pas approfondi davantage le problème du passage d’une conception de la noblesse à une autre, une différence mise à profit par des « nobles » français dans la construction de généalogies italiennes inventées à l’occasion de recherches de noblesse. L’esquisse du monde de la banque et de la finance reprend des éléments déjà présentés dans le chapitre 3, avec une limitation un peu étonnante aux seuls Italiens, sans référence à l’apport, pour les finances du roi, des marchands strasbourgeois (par exemple Georg Obrecht et Israël Minckel) ou des marchandsbanquiers helvétiques (dont Martin Körner a démontré l’importance).
Les réactions hostiles, des préjugés à la haine ouverte et à la violence comme celle qui se déchaîne contre le corps de Concini assassiné, ouvrent la quatrième partie de l’ouvrage. Les « anti-italianismes » sont déclinés dans leurs formes culturelle, économique et politique. On retrouve les topoï de la littérature européenne sur les caractères et la psychologie des peuples (absente dans l’analyse) de l’Italien fourbe et rusé, du courtisan italien efféminé et sodomite, tandis que la polémique économique contre l’étranger qui s’approprie les richesses du pays ne semble guère une spécificité de la polémique anti-italienne.
Les deux dernières chapitres essaient de mesurer les échecs et les réussites de cette histoire de la « France italienne ». Le chapitre 13, « Les Italiens français », aurait mérité une place plus centrale. Il montre concrètement l’assimilation des « Franco-Italiens »: une grande partie de mariages mixtes avec des Françaises, une large présence de témoins français à la conclusion du contrat de mariage; dans les maisons, l’emploi consistant de domestiques italiens. Dans ce contexte, il souligne une exception, l’endogamie lucquoise qu’on retrouve ailleurs en Europe : si on ne peut guère parler d’« internationale italienne », on peut discerner un réseau international lucquois entre Lyon, Anvers, Bâle, etc. L’«âge d’or » de la « France italienne » disparaît au « sombre XVIIe siècle » (p. 335sq.), selon un schéma un peu daté puisque des historiens comme Michel Morineau ont démontré plutôt une continuité de la prospérité du commerce marseillais jusque dans les années 1640 et une reconversion réussie de Lyon et du port de Marseille. Dans ce processus, la disparition de ce groupe d’« immigrés de luxe » est en fin de compte due à des déplacements ultérieurs (p. 89) – une adaptation aux nouvelles données de l’économie et du commerce européen.
Les points forts de l’étude de Jean-François Dubost sont surtout les analyses concrètes des modalités d’insertion et d’ascension d’un groupe d’immigrés spécifique dans la société d’accueil, de leur usage des ressources et réseaux moins « italiens » que familiaux et locaux. Il montre bien l’attitude ambiguë envers l’étranger qu’on attire dans le royaume et qu’on craint en même temps – une crainte qui traduit implicitement un constat de la supériorité de l’autre. En montrant cette dialectique entre attraction et répulsion dans le rapport avec l’étranger, Jean-François Dubost nous interpelle en tant que citoyens, ce qui n’est pas le moindre mérite d’un travail d’historien.
Wolfgang KAISER

TomasAntonioMANTECO MOVELLAN, Conflictividad y Disciplinamiento Social en la Cantabria Rural del Antiguo Regimen, Santander, Publicaciones de la Universidad de Cantabria, 1997, 517 p.

Ce livre étudie, dans la Cantabrie rurale, du début du XVIIe siècle aux premières années du XIXe siècle, les tensions, les conduites marginales, les délits et les crimes qui en résultent et les voies utilisées par le corps social pour les éviter et pour les réprimer. Le champ historiographique et les auteurs auxquels Tomas Mantecon se réfère dans son introduction sont ceux qui traitent de la violence, de la criminalité et de leur répression, mais dans le corps du livre, il ne se limite pas à cette approche. Il fait appel à une bibliographie beaucoup plus large concernant soit l’Espagne, soit les autres pays d’Europe occidentale et portant sur bien d’autres aspects de la vie sociale : démographie, famille, sociabilité, religion, conjoncture économique et crises socio-politiques. Cette bibliographie qui s’étend pour l’essentiel de 1970 à 1995, ne couvre pas seulement 36 pages à la fin du livre, elle est sans cesse convoquée en note infrapaginales pour apporter un élément de comparaison ou, ce qui est plus intéressant, pour justifier et discuter parfois l’utilisation d’un concept.
Dans une première partie, la plus courte, l’auteur étudie les groupes humains tels qu’ils devraient être selon les normes locales. La famille s’incarne dans une maison, sur laquelle règne le père de famille. La parentèle assiste la maison et au besoin se substitue à elle, en particulier dans la défense de son honneur. La communauté rurale est formée d’un groupe de maisons dont les membres se rencontrent à l’occasion du travail, des divertissements ou de la pratique religieuse, mais la paroisse n’est pas la cellule de base : les confréries jouent elles aussi un grand rôle. La communauté est dotée d’un conseil, qui édicte des règlements de police destinés à assurer la tranquillité publique, qui protège les biens communaux et qui organise la solidarité. Les communautés sont regroupées en vallées. Dans chaque vallée, un conseil rassemble les représentants des différents villages. La vallée sert également de ressort à une justice de base; toutefois celle-ci n’appartient pas à la communauté valléenne mais à un seigneur. Les conseils communaux, dans leur défense du bien public, s’appuient sur la morale catholique tridentine que propagent les confréries et sur la justice locale auprès de laquelle les victimes peuvent aller se plaindre : les normes et les usages ne sont en effet pas toujours respectés.
Les deux autres parties – qui forment les quatre cinquièmes du livre – portent sur les tensions qu’engendre cette société et sur la façon dont elles les résout. La deuxième partie examine les problèmes et les violences qui résultent de ces tensions, au sein des familles et dans l’ensemble de la société entre dominants et dominés. La troisième partie montre comment la communauté rurale est mise en cause et comment elle tente de préserver l’ordre traditionnel.
À partir du cas d’une famille noble ( infanzone est le terme local plus exact), l’auteur montre que ces familles favorisent systématiquement un de leurs enfants au moment de la succession, de façon à assurer la reproduction sociale de leur maison.
Les familles paysannes cherchent elles aussi à assurer leur survie, mais leur vulnérabilité économique ne leur permet pas de recourir systématiquement à une solution unique; elles mettent en œuvre différents procédés légaux ou conventionnels : protection et retour de la dot, donations simples ou assorties d’une clause de travail, maintien de l’indivision. Ces donations entraînent des injustices, certains individus se trouvant ainsi sacrifiés. Les procès opposant les cohéritiers évoluent parallèlement avec ceux qui correspondent à des dettes ou à des rentes impayées et se multiplient lors des années économiquement difficiles. Des exemples nombreux rendent ce chapitre vivant, mais ce qui manque, c’est au départ un exposé sur le droit familial, car on ne comprend pas si les actes de la pratique contestés à l’occasion des procès sont ou non légaux.
Le deuxième chapitre, beaucoup plus long, est consacré aux rapports inégalitaires qui sous-tendent la société. Ces liens de dépendance qui deviennent visibles à l’occasion de procédures judiciaires, sont de natures très variées. L’auteur étudie tour-à-tour l’autorité des familles infanzones, le pouvoir des caciques paysans enrichis auxquels leur fortune, leurs créances, et leur aplomb soumettent leurs voisins. Si de nombreuses femmes se laissent engager dans des liaisons illégitimes, c’est que les hommes exercent un pouvoir sexuel sur les femmes de leur maisonnée ou des couches sociales inférieures. Les familles dominantes entretiennent une protection/oppression sur les dominés qui entrent dans leur clientèle et elles échappent souvent à la justice. Le recours à la violence physique est à la fois le signe d’un échec et le moyen pour l’historien, à travers les procès criminels, de comprendre les formes et le poids de ces rapports sociaux. Le tableau des crimes de sang et celui des crimes sexuels montrent que la violence – ou du moins celle qui est mise en cause –, ne diminue pas au début du XIXe siècle : la société reste peu policée et fondamentalement injuste.
La troisième partie montre comment, dans ce contexte, les communautés rurales cherchent à défendre les structures traditionnelles, les biens communs et la civilité publique. Les communautés doivent lutter contre les grands qui usurpent les communaux et confisquent la justice, mais les conseils de village et les assemblées de vallées sont souvent désarmés; c’est pourquoi le mécontentement populaire prend aussi la forme de délinquance, d’émeutes ou de brutalités très graves dirigées contre les enclosures ou les règlements forestiers par lesquels les riches voudraient se réserver l’usage de biens qui étaient traditionnellement communs. Les charivaris qui continuent le plus souvent à agresser des déviants villageois, prennent une tournure sociale quand ils sont dirigés contre des riches ou des ecclésiastiques qui abusent de leur situation. Les communautés se défendent aussi par la voie légale : elles ont de plus en plus recours à la justice royale ce qui permet de prendre conscience des fraudes et des usurpations dont elles sont victimes de la part de leurs propres membres ou des communautés voisines.
Les marginaux dont parle le dernier chapitre posent un problème à toute la société.
Les communautés rurales aident ceux des pauvres qui n’ont pas perdu leurs racines : il s’agit le plus souvent de très petits exploitants agricoles; mais le manque de travail a jeté sur les routes vagabonds et prostituées, qui sont vite contraints de se faire voleurs, contrebandiers, puis brigands et bandits. Les pouvoirs publics voudraient lutter contre ce qui est devenu un danger pour tout le pays mais la répression a des limites et l’aide aux pauvres reste insuffisante. L’ordre urbain ne s’étend qu’avec peine aux campagnes.
Il n’y a pas de changement majeur au cours de la période, parce que les dominants qui pourraient apporter des normes d’une vie plus « civilisée » utilisent leur pouvoir pour transgresser à leur profit les normes de la civilisation traditionnelle qui, à sa façon, pouvait faire supporter les injustices sur lesquelles elle était bâtie et assurer le calme.
Comme tous les historiens qui ont travaillé sur la violence, l’auteur, au-delà des actes notariés qui jouent un rôle important dans la première partie, a surtout recours aux archives judiciaires : il a utilisé un très grand nombre de procès civils ou criminels, aussi régulièrement que les sources subsistantes le permettaient sur l’ensemble de la période étudiée. Directement ou grâce à la bibliographie préexistante, il connaît très bien les autres aspects de l’histoire de la société sur laquelle il travaille. Il ne se laisse donc pas prendre à l’interprétation psychologique de ses sources. Il ne s’agit pas d’une population violente qui tarderait à se civiliser mais d’une population qui doit se défendre et qui utilise pour ce faire les voies de la violence et celles de la litigiosité.
Anne ZINK

COLLECTIF, La paix de Vervins, 1598, Vervins, Fédération des Sociétés d’Histoire et d’Archéologie de l’Aisne, 1998, 228 p, 120 F.

Les commémorations du quatrième centenaire de la signature du traité de Vervins furent plus discrètes que celle de la signature de l’Édit de Nantes, événements pourtant étroitement liés chronologiquement (avril-mai 1598). Afin de célébrer la « dernière paix catholique », cet ouvrage réunit neuf contributions sur les relations francoespagnoles, les acteurs politiques et le contexte entourant ce traité. D’importance et d’intérêt variés, ces contributions revêtent une grande diversité puisqu’ils s’étendent de l’analyse même des articles de l’accord jusqu’à l’étude de l’admiration des militaires espagnols par Brantôme, en passant par deux articles d’histoire locale. Par ailleurs, on peut regretter quelques maladresses et erreurs telles que l’affirmation de l’élection d’Henri IV par les États généraux (puis son autoproclamation à la même page 148), celle de la non-publication du traité par l’Espagne (p. 161), alors qu’il le fut en septembre 1598, ou la présence de répétitions (le règlement de la préséance des négociations p. 15, 69 et 88).
Cependant, il faut se féliciter de la parution de cet ouvrage, car il n’existe jusqu’à présent aucune autre étude en français sur la question, et le principal livre récent est allemand [2]. Ainsi, l’édition des textes du traité par Bertrand Haan permet de recourir à une version plus précise et moins encombrante que celle du Corps universel diplomatique de Du Mont (t. V, 1728). Les références et les notes sur les différentes sources manuscrites et imprimées constituent des outils commodes. Le commentaire historique, adjoint à l’édition des articles de la paix de Vervins, insiste sur le fait que ce fut la dernière paix d’une longue série entre les couronnes espagnole et française, entourées de leurs alliés. Il s’agit aussi de la dernière grande « médiation réussie » du Saint-Siège lors d’une négociation internationale (p. 62 et 72). En cela, la présence du légat a latere, le cardinal de Florence, est importante, et B. Barbiche y consacre plusieurs pages à partir de la relation de l’événement par un proche du futur Léon XI. Cette diplomatie confessionnelle brille de ses derniers feux puisque les négociateurs excluent les puissances protestantes du traité officiel. Cependant, déjà, des articles séparés, auxquels le légat ne prend pas part, traitent des questions anglaise et néerlandaise. Ces éléments marquent l’évolution de la diplomatie espagnole vers une reconnaissance des Provinces-Unies au moins verbale et vers une orientation pacifique.
L’absence d’accord sur la question américaine amène B. Grunberg à insister sur la faiblesse maritime française à partir des guerres de Religion. D’autre part, la mer intervient aussi indirectement sur les relations franco-espagnoles. En effet, le coût des attaques maritimes des puissances septentrionales oblige Madrid à effectuer un choix :
celui de l’ouverture de négociations de paix avec Henri IV plutôt qu’avec les rebelles ou avec les Anglais. Cependant, même après Vervins, la question coloniale continue à envenimer les relations franco-espagnoles.
Deux études dressent un tableau local et régional de la guerre franco-espagnole.
Celle d’Olivia Carpi-Mailly sur la Picardie distingue avec finesse les enjeux du conflit à diverses échelles, soulignant les liens entre les questions de fidélités religieuse et politique et les corrélations avec le niveau militaire. Ainsi, le choix ligueur de nombre de villes picardes a freiné la recomposition de la monarchie française (Abbeville est une des premières à reconnaître Henri IV le 16 avril 1596). La surprise d’Amiens le 11 mars 1597 n’apparaît plus totalement fortuite (p. 108-109) et la politique royale de mise au pas des villes peut aussi trouver une autre grille d’interprétation que la seule montée de l’absolutisme (p. 104-105).
C’est encore dans le Nord de la France que les « choix du Roi » s’inscrivent. Sous cette expression, José Javier Ruiz Ibañez décrit les liens entre contraintes économiques et choix militaires pour la Monarchie Catholique entre 1592 et 1598, notant ainsi l’aspect délétère de la banqueroute de 1596, véritable « antichambre de la paix de Vervins » (p. 146).
Plusieurs auteurs sont gênés par la définition chronologique de la paix de Vervins car son règlement est incomplet, la question savoyarde restant irrésolue. De plus, durant ces années, le jeune Philippe III hésite entre le choix des armes et celui de la paix. Ainsi, Y.-M. Bercé consacre plusieurs pages au rôle du comte de Fuentes, neveu du duc d’Albe, devenu gouverneur du Milanais après avoir occupé celui des Pays-Bas espagnols. Opposant virulent au traité de Vervins, intriguant en France avec Biron, il perpétue en Italie la politique de Reputación par l’occupation de Finale, de La Mirandole, de Corrège et de Piombino.
À partir de la correspondance diplomatique de La Rochepot, premier ambassadeur d’Henri IV à Madrid, Nicolas Le Roux montre un roi d’Espagne tergiversant, retardant le plus possible la prestation du serment de paix (qui a lieu en mai 1601).
Les archives employées permettent aussi de dresser un tableau de la crise diplomatique de 1601, tableau dont nous possédons l’équivalent en espagnol [3]. N.Le Roux comprend cette crise comme le signe de la grande faiblesse de l’exterritorialité diplomatique (p. 225-226) mais, à la lumière des archives espagnoles, il apparaît au contraire qu’il existe un ciment juridique commun aux deux couronnes autour des immunités et plus généralement du droit des gens. Enfin, faut-il rappeler que pendant les douze dernières années de son règne, Henri IV a toujours associé les pratiques de « guerre couverte » à des tentatives de rapprochement et d’union matrimoniale avec l’Espagne.
Ce sont les profondes oppositions entre les deux puissances qui en même temps les rendent si proches et si insupportables l’une à l’autre [4]. Par les différentes contributions présentées, ce volume illustre la complexité des relations franco-espagnoles.
Alain HUGON

Alain TALLON, La France et le concile de Trente ( 1518-1563), Rome, École française de Rome, (« Bibliothèque des Écoles françaises d’Athènes et de Rome », vol. 295), 1997, 975 p., 600 F.

C’est à coup sûr un grand livre que nous offre Alain Tallon avec la publication de sa thèse, qui vient à point combler une lacune historiographique, quand les études sur le XVIe siècle se multiplient et proposent les interprétations les plus renouvelées de problèmes que l’on croyait depuis longtemps résolus. L’ampleur des dépouillements effectués par l’auteur en France et en Italie, à Rome, Florence, Lucques, Modène et Parme, permet désormais de considérer son travail comme l’ouvrage de référence sur l’attitude française à l’égard du concile.
Trois grands mouvements structurent l’analyse. Une première partie étudie la politique conciliaire du royaume de France. Vient ensuite une présentation des conceptions du concile en France. Le livre s’achève sur une étude très novatrice de la présence française au concile.
D’emblée, l’auteur manifeste le scrupuleux souci d’englober l’ensemble des aspects de son sujet, du matériel au religieux, de la diplomatie au spirituel. On retiendra en particulier les pages éclairantes qui sont consacrées aux structures de la vie diplomatique au temps du concile. Ce sont les realia de la diplomatie au XVIe siècle que donne à voir Alain Tallon, sujet encore peu abordé. Il souligne la personnalisation de la vie diplomatique, remarquant que peu de souverains français ont fait la connaissance personnelle d’autant de leurs homologues étrangers que François Ier. Un chapitre consacré au rôle et à la fonction des ambassadeurs permet également une approche précise de l’action réelle de ces personnages essentiels pour appréhender la vie conciliaire à Trente. Très instructives sont les informations apportées sur la circulation des informations. On y découvre les structures postales à la disposition des diplomates du XVIe siècle et la mise en place de toute une série de réseaux parallèles pour remédier aux difficultés qui paralysent parfois l’acheminement des courriers.
Indispensable, cette étude, pour comprendre le temps de réaction des diplomaties.
Les mentalités ne sont pas non plus oubliées. Est soulignée l’importance de la rumeur :
la dépêche diplomatique est aussi pour l’ambassadeur instrument de négociation et de pression à l’égard de ses interlocuteurs.
Une analyse minutieuse de l’attitude des rois de France permet de mieux cerner le rôle du gallicanisme dans la définition de leur politique conciliaire des souverains français, également déterminée par le développement du protestantisme dans leur royaume.
Fondamental, évidemment, le tournant de 1533-1534, qui ne permet plus à François Ier d’ignorer l’hérésie. Si le souverain a pu souhaiter contrôler la vie conciliaire pour empêcher une mainmise de l’Espagne sur le concile, et aussi pour protéger les acquis du concordat de Bologne, l’essor de l’hérésie en France embarrasse gravement ses efforts.
D’où la politique menée par François Ier pour tenter de réconcilier la Chrétienté, notamment un projet avorté en 1535 de colloque avec Mélanchton. Derrière l’attitude de la royauté française, un enjeu primordial, la reconnaissance d’une suréminence temporelle au sein de la Chrétienté. Alain Tallon souligne toutefois que c’est seulement à la fin des années 1550, surtout après le traité de Cateau-Cambrésis en 1559, que la question religieuse à l’intérieur du royaume devient une priorité pour les souverains, et influence conséquemment la politique royale à l’égard du concile : « De 1559 à 1562, la France est, directement ou indirectement, à l’origine de toutes les négociations européennes sur le concile » (p. 261). De l’évolution de l’attitude royale, les principaux agents sont le nouveau chancelier Michel de L’Hospital et le cardinal de Lorraine, dont le livre offre un portrait enfin exact. Pour le cardinal de Lorraine, la mise en œuvre de son idéal de réforme catholique passe désormais par une entente avec Rome. En parlant de concile national, il n’a probablement voulu qu’accélérer la réunion du concile général.
Le bilan de la politique royale par rapport au concile est particulièrement éclairant. Les souverains français, François Ier, Henri II et Catherine de Médicis, n’ont cessé de vouloir garder le contrôle politique d’un processus religieux. Refus, sans aucun doute, de se soumettre aux décisions d’une assemblée délibérative qui, de surcroît, n’a pas été placée sous la tutelle du pouvoir temporel. La raison d’État n’est pourtant pas le critère essentiel qui permet de définir la politique conciliaire des rois de France. Celle-ci s’explique surtout par la conception que le milieu dirigeant français a de la crise religieuse, assimilant la Réforme à « une crise passagère ». De cette erreur de jugement, la monarchie paie le prix en accusant le coup d’une indépendance nouvelle de l’Église gallicane.
Très utile aux historiens des idées, une deuxième partie propose une analyse de l’évolution des théologies conciliaristes en France. Alain Tallon note leur décadence après 1518, affaiblissement que l’historiographie interprétait traditionnellement comme le signe d’une volonté des théologiens français d’éviter de favoriser indirectement l’hérésie. Il semble pourtant que l’ecclésiologie développée en France reste discrètement fidèle aux positions de Pierre d’Ailly et de Gerson. Certes, les docteurs parisiens « n’insistent plus comme avant sur les limites du pouvoir pontifical » (p. 435), ils ne s’en opposent pas moins à toute tentative d’imposer un quelconque absolutisme romain, refusant à Trente la formule de « pasteur de l’Église universelle », dont ils craignent qu’elle ne cache l’affirmation d’une supériorité du pape sur le concile. L’analyse menée ici permet de voir que le conciliarisme, sans disparaître, glisse après 1518 du champ théologique au champ historique.
La dernière partie de l’ouvrage constitue une contribution majeure à la sociologie conciliaire de Trente, dans la ligne de la réflexion entamée en France par Alphonse Dupront. Premier point, le voyage au concile. Sauf exception, les évêques français n’ont guère manifesté d’enthousiasme à l’idée de se rendre à Trente ou à Bologne.
Sur ce point, ils jouissent de l’appui de la monarchie, au point que le cardinal de Lorraine est obligé de demander à Catherine de Médicis de ne plus accorder de dispense à personne. Il y a une matérialité peu attrayante du voyage : la route est longue – un mois pour aller de Beaune à Trente –, les dangers, multiples, la guerre, omniprésente. Deuxième aspect, le séjour au concile. Un logement correct est difficile à trouver, et constitue « un véritable enjeu dans la vie conciliaire, parce qu’il représente un élément de stabilité» (p. 577). De plus, il est rare, cher et souvent inconfortable.
La dépense est un aspect non négligeable du séjour au concile. Les évêques savent à leur départ qu’ils doivent assumer eux-mêmes la plus grande partie de leurs frais, même si la monarchie ou la papauté leur accordent parfois de maigres subventions.
Le climat montagnard de Trente exaspère les Français, souvent malades dès leur arrivée au concile. Trente n’a pas ravi les ecclésiastiques français quand ils y parviennent. Appréciable compensation, la rencontre avec l’art italien. Beaucoup de Français constatent la suprématie artistique de l’Italie. Exemple célèbre, Claude d’Urfé qui, pendant son séjour à Trente et à Bologne, multiplie les commandes aux artistes italiens, destinées à orner son château de La Bâtie en Forez. Le concile devient l’occasion de faire du « tourisme », pour reprendre un titre d’Alain Tallon. Ainsi le concile de Trente prend-il pleinement part à l’élaboration des liens culturels entre la France et l’Italie.
Indispensable à la compréhension de la vie au concile, l’étude de la sociabilité conciliaire, à laquelle l’auteur consacre des pages lumineuses, constatant qu’il ne s’agit pas toujours d’une sociabilité cléricale : « La société conciliaire vit très largement sur un mode prophane » (p. 629). Promenades, excursions, villégiatures, banquets, autant d’occasions pour les participants de se rencontrer et de nouer des amitiés.
Enfin, le problème de la cohésion du groupe des Français au concile. Si division il y a souvent, l’accord se fait toujours sur un point : la responsabilité de la crise religieuse incombe à Rome. Les Français sont unanimes à dénoncer les abus de la Curie, et donnent souvent raison sur ce point aux protestants. Rome est d’abord accusée de déséquilibrer le système bénéficial par sa fiscalité, les dispenses, et ses incessantes interventions dans les nominations, griefs caractéristiques de l’antiromanisme gallican, que l’on retrouve d’ailleurs au début du XVIIe siècle chez Paolo Sarpi, historien du concile et défenseur de l’autorité vénitienne. Synthèse des aspirations françaises à Trente, les 34 articles soumis aux légats le 4 janvier 1563 et mal accueillis par la Curie, parce qu’ils demandent notamment la tenue régulière d’un concile général. Pour autant, les Français ne paraissent pas particulièrement exigeants. Pour Alain Tallon, il y a un pragmatisme de ces prélats qui ne souhaitent que remédier aux abus les plus criants, attitude qui correspond à l’empirisme tridentin souligné naguère par Alphonse Dupront.
Dans sa relative modération, la voix gallicane est parvenue à se faire entendre. Les décrets tridentins semblent avoir pris en compte les revendications des participants français. Les prélats, le cardinal de Lorraine en particulier, n’ont eu de cesse de rappeler la spécificité de l’Église gallicane. Nombreux, les exemples de décisions qui procèdent directement de requêtes ou de propositions françaises.
Ultime conséquence, l’imprégnation tridentine des prélats français, qui ont ainsi longuement vécu dans ce qu’Alain Tallon appelle « un milieu de Chrétienté» (p. 801).
Regards plus sympathiques portés par les Français sur leurs confrères étrangers, découvertes des pratiques religieuses méditerranéennes, enthousiasme éprouvé par des croyants sincères à l’égard de l’œuvre conciliaire :Trente n’est pas, loin de là, qu’un lieu de négociations diplomatiques, canoniques ou théologiques, il est aussi un nœud d’acculturation, en dépit du scepticisme d’une partie des prélats, qui, parfois, s’en défont progressivement. Même Claude d’Espence finit par être favorable aux décrets tridentins.
Les abondantes annexes en fin d’ouvrage, qui comprennent notamment les instructions diplomatiques des ambassadeurs de France au concile, la liste des participants français, et les 34 articles du 4 janvier 1563, viennent judicieusement illustrer une étude qui renouvelle profondément l’historiographie tridentine. Ce n’est pas l’un des moindres mérites du travail d’Alain Tallon que de contribuer à mieux faire comprendre le concile lui-même à travers la présence, ou l’absence, française.
Sylvio HERMANN DE FRANCESCHI

Michel LAGRÉE, La Bénédiction de Prométhée. Religion et technologie, XIXe-XXe siècles, Paris, Fayard, 1999, 438 p., 155 F.

Les grands livres naissent souvent de questions simples. Alors qu’il existe une littérature surabondante sur la doctrine et les organisations que l’Église catholique a développées, dans la ligne de l’encyclique Rerum Novarum publiée par Léon XIII en 1891, on ne disposait de rien, ou presque, sur les effets des mutations technologiques de cette même révolution sur le discours et les pratiques du catholicisme. Pire, on colportait volontiers, sans plus y regarder, l’idée que depuis le Syllabus de Pie IX ( 1864), l’Église s’était globalement figée dans une attitude de condamnation de la modernité qui incluait ses aspects techniques. Partant de ce constat, et rappelant opportunément que le pape du Syllabus a été aussi celui du développement des chemins de fer dans les États pontificaux, Michel Lagrée montre que les choses sont bien plus complexes.
Son enquête porte sur le catholicisme de l’aire francophone, de l’Europe au Québec, entre 1830 et 1960. Elle s’ouvre par deux chapitres qui envisagent l’évolution du discours global tenu par les milieux catholiques sur le progrès technique. Le « temps des passions », jusqu’en 1914, est celui où s’affrontent violemment les « imprécateurs » comme Louis Veuillot, et les « thuriféraires » que se font volontiers de nombreux évêques bénisseurs des innovations, dessinant les contours d’une sorte de « saint-simonisme catholique » (p. 45). Michel Lagrée explique que cette opposition vient de loin, puisque deux traditions antinomiques se font face depuis l’Antiquité. La première, qui considère le monde comme création parfaite et en quelque sorte achevée, tend au respect de la nature et se défie de sa dégradation par l’homme pécheur : « Ce que Dieu n’a pas voulu, l’homme n’a pas le droit de le fabriquer », affirmait péremptoirement Tertullien (cité p. 32). La seconde, qui se réclame volontiers de saint Augustin, voit au contraire dans la nature une sorte de matière première ouverte à toutes les transformations, dans la perspective d’une création continuée, par laquelle l’homme créé à l’image de Dieu contribue à parachever l’œuvre divine. Particulièrement vif au XIXe siècle, le débat se poursuit au XXe, le « temps de la raison », sur un ton plus serein. À suivre ces controverses, on s’aperçoit que le clivage qu’elles opèrent ne recouvre pas forcément celui qui sépare les intransigeants des libéraux dans d’autres domaines. Paul Claudel, adversaire résolu des innovations pastorales du mouvement missionnaire français au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, se montre en même temps l’un des plus technophiles des catholiques français, et Pie XII, qui passe pour un pape obtus et fermé à la nouveauté, se révèle fin connaisseur et fervent partisan du progrès. Le rejet des principes philosophiques et politiques de la modernité n’a pas empêché nombre de catholiques intransigeants de faire fond sur les ressources du machinisme moderne : bien des prédicateurs du XIXe siècle gageaient que le chemin de fer allait permettre d’annoncer l’Évangile aux quatre coins du monde, et l’on disait volontiers, au milieu du XXe siècle, que si saint Paul revenait, il se servirait de la radio.
Michel Lagrée étudie ensuite les problèmes posés par l’adoption des innovations dans les différents domaines de l’économie : six chapitres traitent respectivement du secteur primaire, de l’énergie et des matériaux, des techniques de la vie quotidienne, des transports, des techniques de l’information et de la communication (imprimerie, photographie, cinéma), de celles de la transmission (télégraphe, téléphone, radio, télévision).
Chemin faisant, on découvre une étonnante variété de problèmes concrets qui se sont posés au clergé dans l’exercice de ses fonctions, dans la mesure où des produits nouveaux, qui avaient l’avantage du moindre prix, l’agrément du confort et les vertus de la performance, mettaient en cause des usages codifiés par un rituel tatillon. Pouvait-on construire des églises en bois, en fer, puis en béton, au lieu de la pierre traditionnelle ?
Les électrifier pour les éclairer, sonner les cloches, recourir à un micro ? Utiliser des bougies de stéarine, au lieu des cierges en cire et des lampes à huile, et les allumer avec des allumettes chimiques ? Se servir de calices en aluminium ? Remplacer le lin des linges liturgiques par le coton, plus tard par le nylon ? Aller à bicyclette, au risque de contre-venir aux bienséances ecclésiastiques, ou acquérir une automobile sans attenter à la vertu de la pauvreté? Et ainsi de suite : autant de questions délicates dont la solution théorique dépendait en fait d’autorisations romaines qui n’allaient pas de soi. Sans les attendre, bien souvent, on prenait, sur le terrain, des initiatives sauvages qui ne manquaient pas d’arguments, invoquant volontiers l’urgence, la nécessité et la convenance pastorales, mais suggérant aussi, parfois, une sorte de modernisme théorique analogue à celui qui se manifestait de manière plus évidente dans le domaine de l’exégèse. Parmi bien d’autres, on relèvera le passionnant débat sur la possibilité de confesser par téléphone (p. 318-323). Ceux qui souhaitaient pouvoir y recourir mettaient en avant le salut des âmes en péril : « Soit un baraquement militaire situé à 2500 mètres d’altitude, accessible après cinq heures de marche en été et souvent isolé en hiver. Comment procéder in extremis, sinon par téléphone ?», se demandait en 1893 L’Ami du clergé. Mais la question touchait à la tradition bien établie de la nécessaire présence du pénitent auprès du confesseur, ce qui entraîna des polémiques sur la nature de la relation téléphonique. Pour les uns « le fonctionnement du téléphone reposait sur la vibration d’une plaque de métal.
C’était donc « la voix du métal » qu’on entendait. Si elle ressemblait effectivement à celle du locuteur, cela restait un artefact ». Pour les autres, au contraire, le son était « le fruit de vibrations, de l’air ou de tout matériau interposé, comme à travers une cloison », celle du confessionnal par exemple. Une question casuistique de discipline sacramentelle tournait à la controverse scientifique sur fond de décalage culturel. Après toutes ces considérations sur l’effet religieux des progrès techniques, le dernier chapitre inverse le questionnement en s’interrogeant, par touches exploratoires qui auraient gagné à être développées, sur la part du religieux dans le processus d’innovation technologique.
L’une des particularités de ce livre foisonnant, c’est la part considérable des sources imprimées sur lesquelles il s’appuie. Une nouvelle fois, comme dans son précédent ouvrage sur Religion et cultures en Bretagne, 1850-1950, Michel Lagrée montre la richesse des revues, bulletins, recueils de prédication et autres publications que l’on néglige trop souvent au profit des seules archives, qui sont indispensables, certes, mais qui ne sont pas tout et parfois pas l’essentiel. Un autre enseignement à tirer de cette enquête est que l’on gagne toujours à sortir du pré carré de sa spécialité et à emprunter aux concepts et aux méthodes d’une autre : c’est le croisement de l’histoire religieuse et de l’histoire des techniques qui fait la force et la nouveauté de la démonstration. Enfin, on ne peut qu’être frappé par le paradoxe que cette étude met en évidence : en s’opposant à la modernité avec les instruments produits par celle-ci, le catholicisme s’est en quelque sorte subverti de l’intérieur. Conçues pour christianiser la modernité, les « industries du zèle » ont fini par moderniser le christianisme.
Yvon TRANVOUEZ

Patrick CABANEL, Les Protestants et la République de 1870 à nos jours, Bruxelles, Éditions Complexe, 2000, « Les Dieux dans la Cité», 271 p., 130 F.

L’ouvrage se propose, en jouant sur la polysémie du titre, d’interroger, aussi bien les conceptions des protestants français à l’égard de la République que la place réservée par celle-ci depuis la fondation de la IIIe République aux « fils de Calvin ». Car, loin d’une auto-célébration héritée des pères fondateurs de la République ou d’analystes du sérail (Siegfried au premier chef), Patrick Cabanel n’évacue pas l’épaisseur historique des fidélités à l’ordre établi des Orléans, l’existence d’un fonds d’autorité (allant, en toute logique, de certaines adhésions bonapartistes au gaullisme), voire des tentations factieuses naguère étudiées par Grace Davie. Par conséquent, le tropisme républicain des protestants français n’est pas absolu. Encore faut-il savoir de quels protestants ou protestantismes républicains on parle. C’est l’objet du premier des sept chapitres que comporte l’ouvrage. Jusqu’à un certain point (p. 36), deux traditions politiques ont cœxisté dans la gauche protestante; l’une laïque, individualiste, en germe sous la Monarchie de Juillet et se glissant dans les habits neufs du radicalisme puis du radical-socialisme; l’autre, née dans le sein des mouvements du christianisme social à la fin du XIXe siècle, et apportant doctrine ou leaders (d’André Philip à Michel Rocard et Lionel Jospin) à la SFIO et au Parti socialiste. D’un côté individualismes, de l’autre solutions collectives. Or, à cette observation courante, Patrick Cabanel répond par une interprétation aussi neuve que polémique : le « franco-protestantisme » (p. 152), comme possible transposition du « franco-judaïsme », a nécessité le transfert d’une identité confessionnelle à une identité culturelle, celle-ci non plus fondée sur des croyances, mais sur le sentiment d’appartenance au champ référentiel du « huguenotisme ». En somme, un protestantisme « pour mémoire ». Ce qui explique, qu’ici ou là, des candidats catholiques aient été préférés par l’électorat « huguenot », lorsque le protestant de service portait un programme en dissonance avec les attentes communautaires. À rebours, si la part belle est faite aux « protestantismes historiques », réformés et luthériens (avec plusieurs aperçus régionaux, notamment sur l’Alsace et de substantiels développements pour le Midi), protestantismes du Nord et de l’Ouest, mouvements évangéliques et charismatiques sont négligés. Or, numériquement, ces deux derniers étant devenus majoritaires aujourd’hui, et les traces de fondamentalisme d’importation américaine induisant de significatives radicalités politiques – extrémistes ou abstentionnistes, – peut-être aurait-il fallu introduire cette nouvelle dimension, bien qu’elle soit très difficile à appréhender, eu égard à l’atomisation de telles communautés.
Cela étant, et pour cerner le passage, en politique, du protestantisme au « huguenotisme », l’auteur cherche, dans les six autres chapitres et autour des grandes césures politiques de la période étudiée, en insistant notamment sur les effets de chocs ou de crise (Affaire Dreyfus, Première Guerre Mondiale, temps des ligues, Vichy, décolonisation… ), à saisir les mutations idéologiques et comportementales des « protestants historiques ». L’intérêt et la finesse du propos découlent précisément d’une attention, rigoureuse et pourtant déliée, à des effets d’échelle et à des changements de registres aussi complexes que révélateurs. Ainsi faut-il comprendre le parti choisi par Patrick Cabanel d’aller de l’histoire des idées à celle des intellectuels, de la géographie électorale à l’étude des engagements de groupe, de monographies locales à l’histoire strictement ecclésiastique. Or, de tels glissements, qui supposent de la part du lecteur une bonne connaissance préalable du dossier, ne tiennent pas qu’à l’inégal volume des recherches antérieures. Ils révèlent l’état de lignes fuyantes, propres à l’histoire protestante française, allant d’espoirs de « protestantiser la France » à de volontaires retraits du devant de la scène. C’est donc bien, au bout du compte, et comme en écho aux phases elles-mêmes improbables des « réveils » religieux, d’une histoire fluctuante des avants-gardes protestantes, toutes dénominations doctrinales et politiques confondues, qu’il s’agit là. Avants-gardes qui, le plus souvent formés dans le cœur des Églises (du monde pastoral aux mouvements de jeunesse), rompent avec leurs milieux d’origine lorsqu’il faut entrer dans l’action politique. De sorte que, dans l’ensemble, les protestants engagés en politique paraissent davantage pouvoir peser dans les débats idéologiques des périodes de militance qu’aux phases de gestion (études très probantes des premières années de la IIIe République, de la Seconde Guerre mondiale ou de la décolonisation). En somme, momentanément surreprésentés, les protestants et leurs idées rentrent assez vite dans le rang, sans même tenter, en arrière-plan, de devenir une moral majority à la française.
Appuyé sur une bibliographie étendue et des notes abondantes, cet essai – puisqu’il se donne pour tel – se recommande donc par la vigueur de ses analyses, une tonalité vivante et des interprétations qui susciteront sans doute le débat.
Patrick HARISMENDY

JEAN BAUBÉROT, VALENTINE ZUBER, Une haine oubliée. L’antiprotestantisme avant le « pacte laïque » ( 1870-1905), Paris, Albin Michel, 2000, « Sciences des religions », 332 p., 140 F.

« Sciences des religions » est une nouvelle collection, née d’un projet éditorial de la Section des Sciences religieuses de l’École Pratique des Hautes Études, et visant à proposer au public une vulgarisation de qualité, loin du jargon universitaire. Si les notes de bas de page sont réduites à l’essentiel, l’ouvrage de J. Baubérot et V. Zuber, écrit parfois avec humour, contient un utile glossaire (p. 291-303), et les sources et bibliographie sont riches, même si l’on doit regretter que beaucoup des appels bibliographiques donnés dans le corps du texte ne correspondent à aucune référence finale [1]. Il est à souhaiter que cette précipitation éditoriale, sans doute, qui nuit à l’utilité d’un incontestable instrument de travail, épargne les titres suivants. Un index aurait également été précieux.
Jean Baubérot avait publié, il y a près de trente ans, deux articles très nourris, reposant sur un dépouillement considérable de la presse nationale et régionale, à propos de l’antiprotestantisme politique à la fin du XIXe siècle ( Revue d’Histoire et de Philosophie religieuses, 1972, 4 et 1973, 2). Il reprend ici une partie de ce matériau, tout en l’insérant dans une vision plus large, et en s’associant Valentine Zuber, auteur d’une thèse importante (pour l’heure, non publiée) sur Les conflits de la tolérance (XIXe-XXe- siècles), Michel Servet entre mémoire et histoire (EPHE, 1997). Comme l’indiquent bien le titre et la table des matières, l’objet des deux auteurs est moins d’offrir une radiographie exhaustive de l’antiprotestantisme fin de siècle, caractérisé, comme l’antisémitisme, par une débauche d’articles habités par une haine fantasmatique et répétitive, que de partir de ce précipitant pour réfléchir au processus de modernisation, de laïcisation et de pacification à l’œuvre dans la société française, et à la place que les haines, à droite comme à gauche, ont pu y tenir, ou y tiennent encore.
D’où cette belle expression de « haine oubliée », qui fait titre. L’oubli, les auteurs s’y sont immédiatement heurtés en évoquant leur recherche : l’antiprotestantisme a-t-il vraiment existé? Ne fut-il pas simplement le « frère cadet » de l’antisémitisme, et sa pâle copie, dessinée par des rivaux d’Édouard Drumont avides de conquérir leur place sur le lucratif marché des fantasmes politiques, mais contraints, pour être arrivés trop tard, de proposer un produit nouveau, et de passer des juifs aux protestants ? Par ailleurs, si elle a vraiment existé, est-il nécessaire de réveiller une haine tombée dans le sommeil, alors que la France a célébré dans un éclatant consensus le quatrième centenaire de l’édit de Nantes ? La réponse à ces questions se trouve dans le mot même de « haine »:
en nommant ainsi leur objet, les auteurs font explicitement référence à un petit livre important, publié en 1902, entre affaire Dreyfus et combisme, par le franc-tireur que fut Anatole Leroy-Beaulieu. Les doctrines de haine. L’antisémitisme-L’antiprotestantisme-L’anticléricalisme a récemment attiré l’attention de Pierre Birnbaum ( « La France aux Français ». Histoire des haines nationalistes, Seuil, 1993) et de l’auteur de ces lignes ( Cahiers Jean Jaurès, n° 142, oct.-déc. 1996, p. 55-75). J. Baubérot et V. Zuber reprennent le dossier, en s’inscrivant dans la lignée des travaux de Léon Poliakov ( La causalité diabolique, 1980) et Raoul Girardet ( Mythes et mythologies politiques, 1986). C’est dire que leur ouvrage dépasse largement le seul antiprotestantisme et propose une réflexion parfois foisonnante sur un moment essentiel de l’histoire française contemporaine, avec ses refus, ses peurs obsessionnelles, mais aussi ses constructions.
Les deux premières parties décrivent le contenu de l’antiprotestantisme sous la Troisième République. Il existait déjà, issu de la controverse religieuse des Temps modernes, et puissamment revitalisé dans les deux premiers tiers du siècle, un antiprotestantisme catholique proprement religieux, mais, sur la fin, en cours de politisation. Michèle Sacquin vient de lui consacrer un travail magistral [2]. La radicalisation de l’antiprotestantisme, de Bossuet à Maurras, c’est-à-dire, pour parler comme Leroy-Beaulieu, le passage du grief religieux aux griefs politique, national, économique…, n’est pas sans rappeler la mutation contemporaine de l’antijudaïsme en antisémitisme, même si l’historien n’a que le mot d’antiprotestantisme à sa disposition pour nommer deux refus de plus en plus dissemblables. Dans les deux cas, ce sont les mêmes milieux national-catholiques, familiers à l’historien depuis les travaux de René Rémond, Zeev Sternhell, Pierre Birnbaum, Victor Nguyen, Bertrand Joly, etc., qui nourrissent des rancœurs puissantes contre deux minorités accusées de décatholiciser et de dénationaliser la France conçue comme une nation catholique. Antiprotestantisme de droite, inconstestablement, qui ne saurait faire négliger d’autres formes de refus, issues plutôt de la gauche (ainsi l’ouvrage pionnier d’Alphonse Toussenel, Les juifs rois de l’époque): là encore, on retrouve les origines composites, droite et gauche ou ni droite/ni gauche (Sternhell), de l’antisémitisme ou du fascisme. Le reste est affaire de nuances, ou de positionnement sur le marché de la haine : les uns considèrent que les protestants sont les alliés objectifs des juifs, ces profiteurs suprêmes de la République laïque, et qu’il faut garder le cap sur le péril juif (Drumont); les autres jugent les protestants plus dangereux, notamment parce que leurs fortes positions scolaires, au cœur du système républicain, leur permettent de (dé)former plus gravement les intelligences françaises.
À côté de ces milieux, toutefois, les auteurs en repèrent d’autres, plus subtils à décrypter, sinon plus significatifs dans leur opposition : ils les désignent comme antiprotestantismes « libre-penseur », et « d’extrême laïcisation », ce qui n’est peut-être pas très heureux dans la formulation, mais recouvre des différences nettes de contenu.
L’antiprotestantisme « d’extrême laïcisation » (p. 92) se remarque surtout chez les anticléricaux et les libre-penseurs les plus logiques, qui refusent de dédouaner le protestantisme des maux qu’ils prêtent à toute religion, quand ils ne le jugent pas plus pernicieux dans la mesure même où ses affinités apparentes avec la société moderne risquent d’endormir la vigilance du public. Une manifestation très pure de cet antiprotestantisme se trouve dans le monument à Michel Servet (l’illustre « victime » de Calvin, livré par ce dernier à l’Inquisition qui le condamne au bûcher, en 1533) érigé en 1908 à Annemasse, face à Genève, à l’initiative d’un ancien pasteur puis sénateur, devenu violemment athée et antiprotestant, Auguste Dide. Signalons que, quelques mois auparavant, un autre monument à Servet était élevé à Paris (actuelle place Ferdinand-Brunot) à l’initiative de Henri Rochefort et du milieu catholico~nationaliste parisien : il visait, lui, au cœur d’une « querelle dont les arguments sont des monuments » (p. 141), non pas les protestants, mais les libres-penseurs qui venaient d’élever des statues à Étienne Dolet et au chevalier de La Barre. À côté de ces antiprotestantismes que tout oppose, même leur instrumentalisation de Servet, J. Baubérot et V. Zuber repèrent une variété que je qualifierais volontiers de « gauloise » plutôt que libre-penseuse : elle est le fait de tous ceux, catholiques ou anticléricaux, qui estiment que le protestantisme est radicalement étranger à la culture française, définie comme rabelaisienne ou voltairienne, et que son sérieux pesant, un peu nordique, va à l’encontre du brillant et du libertinage nationaux. Zola, tout dreyfusard qu’il devait se montrer par la suite, illustre parfaitement cet antiprotestantisme esthétique et jouisseur dans deux articles donnés au Figaro en 1881. L’influence protestante, ajoutent les auteurs, pouvait paraître compliquer inutilement, aux yeux de certains, le processus de sécularisation à l’œuvre dans la société en lui donnant les formes dures, quasi dogmatiques, d’une laïcisation par la loi. «[Pourquoi] cet acharnement souvent impolitique contre la religion de naissance, sinon de pratique, de la grande majorité des Français ? [… ] Il est déjà fort malaisé d’implanter la République dans un pays qui n’en a pas l’habitude : pourquoi compliquer cette difficulté par des querelles religieuses ?», s’interroge ainsi un des maîtres de l’antiprotestantisme, Georges Thiébaud ( Le parti protestant, 1895, cité p. 91).
Cette typologie des antiprotestantismes de droite et de gauche ne doit pas faire perdre de vue le fait que les principaux thèmes de la polémique, largement partagés, sont ceux que tout familier du nationalisme fin de siècle s’attend à trouver. Voici, à l’indicatif – il faudrait user partout du conditionnel ! – une liste de ces affirmations. Les protestants sont une « race étrangère », sans traditions nationales : disciples de l’allemand Luther ou d’un Calvin passé à Genève. Beaucoup d’entre eux sont des immigrés de fraîche date, y compris ces descendants de réfugiés huguenots, qui ont mis à profit une loi de 1790 pour recouvrer la nationalité française en s’installant en France. Ainsi ont fait les Monod, famille de pasteurs et de hauts fonctionnaires, dont on sait qu’ils ont littéralement obsédé Charles Maurras. Les protestants introduisent en France des influences extérieures, allemandes, anglaises, scandinaves : des Bibles et des traités d’évangélisation au théâtre d’Ibsen. Ces influences sont l’élément d’un véritable complot destiné à pervertir l’âme d’une nation « enhuguenotée » (le mot a été utilisé, cf. p. 149), et particulièrement efficace dans le domaine historique, où les protestants tiennent les places universitaires et répandent des fables destinées à culpabiliser et affaiblir la France catholique (Saint-Barthélémy, révocation de l’édit de Nantes, etc.). Les preuves d’une trahison protestante ne manquent pas : les trois principales occurrences en sont la guerre de 1870, la colonisation à Madagascar (où les missionnaires protestants s’opposeraient à l’œuvre de la France et de « ses » missionnaires, les jésuites), et surtout l’affaire Dreyfus, théâtre des menées du « syndicat protestant », ou judéo-protestant. Tout ceci est d’une logique national-catholique très pure, mais il était important de le mettre sous les yeux des historiens, plus familiers des arsenaux antisémite ou antimaçonnique.
Il est vrai que tout n’est pas que fantasme dans l’antiprotestantisme, dont les auteurs montrent qu’il est aussi une réplique au philoprotestantisme qui a marqué une partie des élites françaises depuis le début du XIXe siècle, de Charles de Villers à Michelet, de Quinet à Prévost-Paradol, et bien sûr aux fondateurs de la République laïque, Ferry en tête. Curieusement, la campagne antiprotestante fin de siècle bat son plein au moment où l’influence protestante décline nettement : la France de Méline et Waldeck-Rousseau n’est plus celle de Ferry; mais le temps des représentations n’est évidemment pas le même que celui des réalités politiques. Et, au détour de tel ou tel ouvrage empli de calomnies ou de bêtises, on peut trouver l’analyse pénétrante d’une influence détestée mais fort bien comprise. Ainsi de ce passage du Péril protestant, dans lequel Ernest Renauld, remarquant que la majorité républicaine des années 1880 n’est que l’addition composite de groupes fort divers (un « grand diocèse » à la Sainte-Beuve), montre dans le protestantisme ce trait d’union acceptable par tous : « Représentée par les plus intelligents de ses adeptes [un Ferdinand Buisson, un Félix Pécaut, un Albert Réville], la tendance protestante libérale s’exprimait dans une langue à la fois riche et vague, aux contours ondoyants et moelleux, [… ] assez pieuse pour réfuter ceux qui dénonçaient “l’école sans Dieu”, assez souple pour ne point choquer les politiciens qui traitaient Dieu en ennemi » (cité p. 280). J. Baubérot et V. Zuber souscrivent à cette analyse, j’y sous-cris moi aussi pleinement, dès lors qu’elle est historicisée, c’est-à-dire appliquée à un tournant de l’histoire culturelle et religieuse française.
Sur tous ces points, le dossier des auteurs repose sur une riche documentation, qui a l’élégance de ne se laisser deviner qu’en filigrane (c’est un des paris de la collection), et vient combler une vraie lacune. Les spécialistes de l’antisémitisme et du nationalisme devront désormais intégrer l’antiprotestantisme dans leur champ, comme Pierre Birnbaum l’avait pressenti [3].
Le plus intéressant de l’ouvrage me paraît se trouver dans son dernier tiers, à partir de la page 193. Les auteurs, sans le perdre jamais de vue, sor