2001
Revue d'Histoire Moderne et Contemporaine
Les territoires de l’économie, XVe-XIXe
siècles
Marchands au long cours
Négoce et territoire : les passeports nordistes au XIXe siècle (
1791-1869)
Matthieu De Oliveira
Matthieu de OLIVEIRA Université
Charles-de-Gaulle-Lille 3, CERSATES, UMR 8529 CNRS-IFRESI Pont-de-bois, BP 149
59653 Villeneuve d’Ascq cedex
Distinguant le commerçant du négociant, Charles Carrière
insistait sur le caractère noble de l’activité du second, exempt de toute
spécialisation et portant sur des quantités considérables de marchandises; il
opposait également leurs aires d’activité, le premier demeurant cantonné à
l’intérieur des limites de la ville alors que le second, par nécessité comme
par nature, est appelé à se déplacer, en quête de fournisseurs comme de
clients
[1]. Par la même,
le négociant contribue à dresser une géographie, à tracer les contours d’un
territoire dont l’étendue accompagne le dynamisme économique de l’individu et
au-delà de la ville ou de la région au sein de laquelle il prend
place.
Constitutifs de l’identité négociante, ces déplacements
imposent la détention d’un passeport. Moyen de contrôle au service des
autorités qui le délivrent comme assurance d’aide et de protection pour son
détenteur, ce dernier fait dès lors figure de source privilégiée pour l’étude
quantitative des déplacements mais également, de façon indirecte, pour la
définition de l’aire d’activité des négociants, de leur territoire commercial,
à l’intérieur du pays comme en dehors des frontières nationales. Il apparaît
enfin comme le double administratif et officiel, formalisé en un document
imprimé, de la réputation commerciale, viatique social et professionnel du
négociant, et vient confirmer par le contact direct l’ensemble des éléments
plus ou moins informels recueillis jusque-là par le biais de la correspondance
commerciale.
Un temps supprimé par la constitution de septembre 1791 au nom
de la lutte contre l’arbitraire, le passeport est rétabli par la loi du 1er
février 1792, promulguée le 28 mars suivant
[2]. Désormais et pour l’ensemble du XIXe siècle, tout
voyageur de plus de 15 ans est tenu de disposer de ce document administratif
dès lors qu’il quitte le territoire cantonal; en fonction de sa destination, il
doit cependant solliciter différentes administrations, le passeport pour une
ville française étant délivré par l’autorité municipale, le préfet demeurant
seul habilité à établir celui pour l’étranger. Le « laissez-passer » de la
période révolutionnaire laisse progressivement la place à des documents plus
formels et bientôt uniformisés à mesure que s’étend l’emprise de
l’administration. Le décret du 18 septembre 1807 prévoit ainsi que le passeport
se compose de deux parties comportant les mêmes renseignements, l’une d’elle
étant remise à son titulaire (c’est le passeport à proprement parler), l’autre
demeurant attachée au registre conservé dans les bureaux; celui du 11 juillet
1810 enfin uniformise les documents délivrés en France et fixe le prix des
passeports «à l’intérieur » à 2 F, contre 10 F pour ceux «à l’étranger ». Ces
spécificités perdurent jusqu’à la IIIe République, avant que l’usage du
passeport ne tombe progressivement en désuétude
[3].
Cette étude repose sur le dépouillement de l’ensemble des
passeports délivrés tant par les autorités municipales de Lille que
préfectorales du Nord aux négociants nordistes, en incluant dans cette
définition tant les négociants en titre que leurs commis-négociants, fils et
épouses qui participent tous, à divers titres, à l’activité commerciale
familiale
[4]. La position
géographique du département du Nord, dont la spécificité frontalière disparaît
pendant une vingtaine d’années, du Directoire à la chute de l’Empire, et les
liens qu’entretiennent négoce et frontière sont au cœur d’une réflexion qui
court des premières années de la Révolution à la fin du Second Empire. Le
comportement des négociants nordistes, et donc l’étendue de leur territoire, se
trouvent en effet profondément modifiés au cours de cette période, selon que la
frontière est abolie, réaffirmée ou commercialement effacée par des traités de
commerce.
FRONTIÈRE ABOLIE ET CONQUÊTE COMMERCIALE
( 1795-1815)
Par-delà la conquête militaire des espaces septentrionaux de
l’Europe qui mène les armées révolutionnaires puis impériales des limites
méridionales de la Belgique aux rives de la Mer Baltique, la constitution d’un
vaste territoire sous contrôle français favorise l’extension de l’aire
d’activité commerciale du négoce français. L’annexion successive de la Belgique
( 1795) puis de la Hollande et du Nord de l’Allemagne ( 1810) entraîne en effet
le reculement de la frontière septentrionale. Pour les milieux négociants
nordistes, concernés au premier chef, ces extensions territoriales consacrent
l’abolition d’une limite pourtant récente puisque tracée en même temps que les
départements et réaffirmée par la loi du 5 novembre 1790 établissant une régime
douanier modérément protecteur
[5]. Et à mesure que l’espace national français s’étend,
ils s’emploient parallèlement à repousser les limites de leur territoire
commercial, vers le sud comme vers le nord, s’imposant progressivement comme
les intermédiaires privilégiés entre les espaces et les marchés
belgo-hollandais et parisien
[6].
L’annexion puis la départementalisation de ces nouveaux
territoires septentrionaux entraînent leur assimilation «à l’intérieur » ;
c’est donc aux Archives municipales de Lille que sont réunis les premiers
éléments nécessaires à cette enquête. Les registres municipaux de délivrance
n’ont cependant pas résisté au temps et les passeports ne subsistent plus que
sous la forme de feuilles volantes rassemblées en paquets plus ou moins
volumineux, inégalement répartis parmi les liasses du Fonds Gentil, imposant un
lent travail de dépouillement; on ne peut cependant être assuré qu’ils aient
été tous conservés, bien que leur nombre porte à croire que seule une infime
minorité des titres délivrés a échappé à l’enquête
[7]. Au total, 502 négociants lillois se sont
vus délivrer 869 passeports entre 1791 et 1815. Dès lors, il est possible de
connaître les années au cours desquelles les départs sont les plus fréquents,
déterminer l’aire maximale de déplacement des négociants lillois, repérer les
destinations les plus fréquemment indiquées et enfin mettre en relation
l’ensemble de ces données avec les principaux événements économiques ou
politiques.
Destinations et comportements
négociants
La fréquence des départs (Graphique 1) fait apparaître de
fortes variations d’une année sur l’autre. Une confrontation avec le contexte
permet de l’expliquer en partie : le maximum est atteint au cours des ans III
et IV, avec respectivement 110 et 154 départs, ce qui correspond à l’annexion
des nouveaux « départements réunis de Belgique », et indique clairement tout
l’intérêt que les négociants lillois trouvent à l’ouverture de ce nouveau,
vaste et riche marché; la Paix d’Amiens ne semble pas avoir d’effet positif sur
leurs déplacements intérieurs, bien au contraire, puisque le chiffre de l’anXI
est en retrait par rapport à celui de l’anX;
enfin l’instauration du Blocus continental, à la fin de 1806,
et la crise économique qui sévit à partir de 1811, entraînent une forte
diminution des départs, qui dépassent difficilement les 10 unités à la fin de
l’Empire. En adoptant une chronologie calquée sur les régimes politiques, on
observe que le Directoire totalise 38, 8% des départs, mais la majorité a lieu
sous le Consulat ( 30, 2%) et l’Empire ( 23, 6%), longue période de paix
intérieure, favorable aux déplacements commerciaux dans une zone longtemps
éloignée des combats.
La répartition des destinations par grandes aires
géographiques offre quelques éclairages intéressants. L’étranger, ici les pays
situés au-delà des frontières de 1789, représente un quart de l’ensemble, avec
de très fortes disparités.
L’Italie et la Suisse ne sont citées que trois fois chacune,
l’Allemagne cinq fois, ces trois pays totalisant moins d’1% du total; à
l’inverse, la Hollande apparaît à 10 reprises et la Belgique, avec 359
occurrences, représente 24, 4% de l’ensemble.
Dans trois cas sur quatre, les négociants lillois se
déplacent donc à l’intérieur des anciennes frontières du pays. Les départements
du Nord et du Pas-de-Calais, ceux où se trouvent les fournisseurs et clients
les plus proches, peut-être les plus anciens, reviennent dans près de 20% des
cas. Pour plus de 55% des voyageurs, c’est une ville du reste de la France qui
est notée comme destination. Le classement des villes en fonction de la
fréquence des occurrences prend désormais tout son intérêt et l’aire maximale
de déplacement des négociants lillois forme un hexagone dont les six pôles sont
au nord Amsterdam, au nord-est Mayence, au sud-est Verceil, au sud Perpignan,
au sud-ouest Bayonne et à l’ouest Brest.
Au total, 140 destinations différentes sont indiquées sur les
passeports délivrés : elles permettent de suivre les négociants lillois dans
leurs déplacements et de déterminer les régions ou les villes les plus
fréquentées. Si jusqu’au Consulat, un nombre assez important de passeports (
258) ne portent qu’une mention trop vague (« le Royaume », « la République »
puis « la République et les pays réunis ») pour déterminer avec précision la
destination du titulaire, ces mentions disparaissent dès l’avènement de
Bonaparte : la protection du régime et la surveillance des citoyens imposent de
connaître leurs faits et gestes. Les 10 villes les plus fréquemment citées
représentent plus de 60% du total des destinations relevées. On retrouve la
capitale, qui attire 323 lillois à elle seule, soit plus de 21% du total, et
son poids ne cesse de s’affirmer au cours des années : on ne relève qu’une
seule mention sous la monarchie constitutionnelle, puis 16 sous la Convention,
85 sous le Directoire, 101 sous le Consulat et 120 sous l’Empire.
Les places d’Anvers, Bruxelles et Gand rassemblent 20% du
total. Le port de l’Escaut, avec 230 occurrences, est la seconde destination la
plus prisée des négociants lillois. Viennent ensuite les trois ports du Nord de
la France, Dunkerque, Boulogne et Calais ( 11%) et les trois grandes cités
marchandes du reste de la France, Bordeaux, Lyon et Marseille ( 7, 5%). Très
clairement que les négociants lillois empruntent, dans le cadre de leurs
activités commerciales, deux routes majeures, celles qui mènent leurs pas au
sud vers Paris et au nord vers Anvers. Dans 56 cas, les deux villes sont
d’ailleurs spécifiquement indiquées sur le même passeport; elles sont également
associées, en triplette, à Dunkerque, Boulogne et Calais respectivement à 56,
22 et 18 reprises.
TABLEAU 1
Les 20 premières destinations des négociants lillois sous la
Révolution et l’Empire
TABLEAU 1 Les 20 premières destinations des
négociants lillois sous la Révolution et l’Empire 1 - Paris: 323 2 - Anvers:
230 3 - Dunkerque: 93 4 - Bordeaux: 55 5 - Bruxelles: 43 6 - Lyon: 34 7 -
Boulogne: 34 8 - Calais: 31 9 - Marseille: 24 10 - Gand: 22 11 - Orléans: 19 12
- Douai: 18 13 - Strasbourg: 15 14 - Tournai: 14 15 - Saint-Omer: 13 16 -
Rouen: 13 17 - Amiens: 12 18 - Perpignan: 11 19 - Liège: 10 20 – Amsterdam:
10
En plus de se déplacer à l’intérieur des frontières
françaises, les négociants lillois et ceux des autres villes du département
sollicitent des autorités départementales l’autorisation de se rendre à
l’étranger. Les pages consacrées aux « Directions du commerce du département du
Nord à l’étranger », reproduites dans les
Annuaires statistiques du département du Nord
permettent de les suivre de l’anX à 1809 (Tableau 2). Cette source ne présente
qu’un seul défaut : elle ne couvre que 8 années, nous privant des informations
concernant la période directoriale, pendant laquelle les négociants lillois se
sont montrés très mobiles, et dans une moindre mesure, de la possibilité
d’observer le comportement des négociants nordistes au cours des dernières
années de l’Empire. Il est cependant possible de compléter les éléments
recueillis précédemment, d’étendre le champ géographique des investigations, de
les affiner et de les compléter, par exemple en portant une attention
particulière à l’Angleterre ainsi qu’aux territoires qui passent sous contrôle
français au cours de l’Empire, comme la République batave et le Nord de
l’Allemagne
[8].
TABLEAU 2
Les directions du commerce nordiste à l’étranger
TABLEAU 2 Les directions du commerce
nordiste à l’étranger d’après les passeports délivrés par la préfecture du Nord
(an X-1809) Nombre de passeports délivrés dont négociants soit anX 164 164 100%
anXI 134 119 88, 8% anXII 135 108 80% anXIII 137 115 83, 9% 1806 168 1807 1808
1809 129 142 138 environ 468 soit 81, 1% Total 1147 974 84, 9%
Destinations Angleterre Batavie Flessingue
Hambourg Emden Papenbourg Hanovre Prusse Hesse Francfort s/Main Saxe Leipzig
Westphalie Wurtzbourg Vienne Breslau Bavière Berg Reste de l’All. Helvétie
Pologne Hongrie Norvège Danemark Russie Espagne Portugal Madère Italie
États-Unis Colonies fr. Total anX 63 28 12 11 30 1 1 7 153 anXI 36 38 9 5 2 5 4
3 2 11 5 2 2 2 2 1 2 1 4 136 anXII 73 2 4 14 6 10 1 5 1 2 3 2 125 anXIII 76 3
11 15 10 12 1 3 3 134 1806 94 6 9 12 4 5 10 9 2 1 10 6 170 1807 69 8 4 1 1 7 3
6 2 9 1 1 4 8 126 1808 90 3 2 2 6 3 4 2 12 5 1 6 4 1 144 1809 72 1 7 4 15 9 1 2
1 11 4 138 Total 99 549 366 2 1 4 6 4 33 1 30 18 14 1126 Part 8, 8 48, 8 32, 5
0, 2 0, 1 0, 4 0, 5 0, 4 2, 9 0, 1 2, 7 1, 6 1, 2 100% Source: Annuaire
statistique du département du Nord pour les années 1802-1803 à 1811
Au cours de cette période, la préfecture du Nord délivre 1147
passeports extérieurs et dans plus de 8 cas sur 10, il s’agit de
négociants
[9]. Le nombre
de passeports délivrés chaque année suit globalement les variations du contexte
politique : le rétablissement des relations avec l’Angleterre consécutif à la
Paix d’Amiens donne un chiffre de référence quelque peu biaisé, et rapidement
revu à la baisse les années suivantes avec la reprise de la guerre; l’année
1806 constitue un maximum, mais le décret de Berlin de novembre porte un coup
très rude aux déplacements du commerce, réduits d’un quart dès l’année
suivante. De toute évidence, les restrictions imposées au commerce rendent
moins utiles ou moins profitables des déplacements à l’étranger. L’analyse de
l’évolution des destinations ne fait que confirmer ces premières remarques :
aussi longtemps que la paix dure, les négociants nordistes font de
l’Angleterre, et en particulier de Londres, leur principale destination, mais
dès que les conditions changent, ils préfèrent se diriger vers la Batavie.
Cette République-sœur accueille, sur l’ensemble de la période, près de la
moitié des négociants nordistes : ils viennent probablement y poursuivre les
opérations commencées avant la reprise des hostilités avec leurs homologues
britanniques, y réceptionnent des marchandises et à l’occasion peuvent s’y
embarquer pour un port anglais. Ils sont également susceptibles de s’associer
avec des négociants d’Amsterdam ou de LaHaye, dont on sait par ailleurs qu’ils
se livraient très largement à l’introduction de marchandises prohibées par les
décrets et règlements impériaux; ce pourrait être une interprétation du nombre
impressionnant de passeports délivrés à destination de la Batavie en 1806 ( 55,
3% du total de l’année) et surtout en 1808 ( 62, 5%). La faiblesse – relative –
des voyages des négociants lillois vers Amsterdam après 1810 et donc l’annexion
de la Hollande, tend à confirmer cette hypothèse. L’espace germanique constitue
la troisième aire de prédilection des négociants nordistes. Hambourg les attire
tout au long de la période, et principalement pendant la période de paix, qui
permet d’accéder facilement au port de l’Elbe par la mer, et encore en 1806. La
mise en place du Blocus raye pratiquement la ville de leur carte, puisque leur
nombre ne cesse de décroître jusqu’à l’incorporation à l’Empire et qu’aucun
négociant lillois ne s’y rend plus après 1810. Deux autres cités marchandes
allemandes captent également l’attention des négociants nordistes :
Francfort-sur-le-Main, surtout fréquentée entre l’anXII et 1806, et Leipzig,
c’est-à-dire deux villes dont les foires constituent des dates majeures du
calendrier commercial.
L’Annuaire statistique du
département du Nord pour 1811 indique par ailleurs les villes dont
sont originaires les négociants titulaires de passeports extérieurs délivrés
entre 1806 et 1809. Ces informations, rassemblées dans le tableau 3, donnent
une assez bonne idée du dynamisme commercial des différentes cités du Nord sur
le marché européen et de la part relative de chacune d’entre elles.
TABLEAU 3
Origine des négociants nordistes en partance pour l’étranger
(1806-1809)
TABLEAU 3 Origine des négociants nordistes
en partance pour l’étranger (1806-1809) Ville d’origine 1806 1807 1808 1809
Total Part Lille Dunkerque Valenciennes Honnechy Tourcoing Cambrai Douai Autres
Total 57 20 23 12 8 4 2 19 145 42 30 15 2 4 4 3 14 114 57 17 16 9 6 4 3 11 123
59 16 12 7 6 4 10 115 215 83 66 30 24 16 9 54 497 43, 3% 16, 7% 13, 3% 6% 4, 8%
3, 2% 1, 8% 10, 9% 100%
Des sept villes citées, les trois premières – Lille,
Dunkerque et Valenciennes – rassemblent près des trois quarts des négociants
candidats au départ, réduisant les autres villes du département au rang de
places de second ou de troisième ordre. Lille se distingue par son «
agressivité» commerciale et renforce progressivement sa position jusqu’à
envoyer à l’étranger plus de la moitié des négociants du département en 1809.
Cette croissance, qui confirme les résultats de l’enquête sur les déplacements
des négociants lillois, se fait principalement aux dépens de Valenciennes, qui
voit sa position s’effriter dangereusement, alors que Dunkerque ne parvient pas
à poursuivre l’effort fourni en 1807.
La crise économique et la débâcle militaire remettent
cependant en cause l’existence même de ce vaste territoire, jusque-là protégé
par la force du décret de Berlin et la puissance des armées
françaises.
FERMÉE OU ENTR’OUVERTE, LA FRONTIÈRE
TRANSGRESSÉE ( 1815-1860)
La chute de l’Empire et la restauration de la monarchie en
France entraînent également le rétablissement de la frontière du Nord
[10]. Les lourdes charges imposées au Trésor
royal nécessitent en effet la rapide remise en place des barrières douanières
et les directions des douanes, disparues depuis 1795, se réinstallent à
Dunkerque et Valenciennes; la frontière du Nord devient sans doute celle où la
densité de douaniers est la plus forte
[11]. Le rétablissement de la frontière a également pour
conséquence de placer de part et d’autre de la nouvelle limite des partenaires
commerciaux, clients et fournisseurs, habitués à travailler ensemble depuis
trois à quatre lustres. Fabricants de draps de Verviers, producteurs de
cotonnades de Gand et autres manufacturiers de dentelle brugeoise avaient
trouvé jusque-là un débouché naturel à leurs productions auprès du vaste marché
parisien, entrant d’ailleurs en concurrence avec les manufacturiers normands ou
nordistes. En 1815, si les marchands de la capitale perdent des fournisseurs
avantageux, industriels nationaux et négociants chargés de la commercialisation
de leurs productions parachèvent leur conversion au protectionnisme, réajustant
simplement ses bornes géographiques aux nouvelles frontières du pays.
Les déplacements des désormais néo-frontaliers s’en trouvent
également compliqués d’autant : si jusqu’à la fin de l’Empire, il leur était
possible de se rendre dans l’un des départements réunis de Belgique munis d’un
titre de transport délivré par le seul maire de la commune, ils doivent
désormais se déplacer jusqu’à la préfecture, parfois distante de plusieurs
dizaines de kilomètres, pour avoir le droit de franchir une limite que certains
voient de leur fenêtre. Aussi l’Instruction générale du 23 août 1816
dispense-t-elle, par son article 25, « de toute formalité pour passer et
repasser d’un territoire à l’autre les habitants des communes limitrophes »,
mais cela ne concerne qu’une infime partie de la population nordiste. Pour tous
les autres, se rendre à Menin, Tournai, Bruxelles, Anvers ou Amsterdam, c’est
sortir des limites du territoire français et donc solliciter un passeport à
l’étranger auprès des autorités préfectorales, alors qu’un déplacement en
direction de la capitale ou de tout autre ville négociante de « l’intérieur »
suppose la délivrance d’un titre de transport par les autorités municipales.
Les passeports désormais délivrés sous l’autorité de la Police générale du
Royaume diffèrent bien peu de ceux de la période précédente, la fleur de lys
remplaçant simplement l’aigle impérial. On y retrouve, comme on peut le voir
sur celui délivré le 16 avril 1828 à Pierre Bisson, négociant dunkerquois, les
traditionnelles informations relatives à son signalement ( 64 ans, 1, 73 m, «
yeux bleus, cheveux mêlés, front haut, nez aquilin, bouche moyenne, menton rond
et visage plein »), à ses lieux de naissance et de domicile (La Boissière,
département de l’Oise, et Dunkerque) et enfin à sa destination
(Paris).
Le hiatus archivistique des années
de monarchie censitaire
C’est donc de nouveau vers les archives municipales d’une
part et départementales de l’autre qu’il faut se tourner, pour rapidement
constater la quasi-absence de sources : les autorités préfectorales n’ont
semble-t-il pas conservé ou versé les registres de délivrance des passeports à
l’étranger pour les années 1815-1848, rendant d’autant plus aléatoire toute
étude précise; les fonds municipaux, très endommagés au cours de la Première
Guerre mondiale, ne comptent que de bien rares formules de passeports,
conservées dans le Fonds Gentil, pourtant si riche pour la période précédente.
Au total, le dépouillement de 47 liasses réparties dans 39 cartons de ce fonds
n’a permis de rassembler qu’un total de 34 passeports pour l’intérieur et de 3
passeports pour l’étranger délivrés entre 1816 et 1848 : 34 ( 32 + 2) pour la
période de la Restauration et seulement 3 ( 2 + 1) pour la monarchie de
Juillet
[12].
Autant dire qu’il n’est pas possible d’en tirer des
conclusions fiables ou représentatives et qu’il faut se contenter d’indications
partielles et sujettes à caution.
Les Lillois demeurent les plus mobiles des négociants
nordistes avec 35 passeports délivrés ( 32 + 3); parmi les destinations de
l’intérieur, la capitale conserve sa prééminence avec 27 mentions, suivie de
loin par Lyon ( 2) et Reims, Rouen, Saint-Omer, Strasbourg et Toulon ( 1
chacune), chaque voyage n’ayant qu’une unique ville pour but. Hors des limites
du royaume, les négociants nordistes persistent à faire de la Belgique,
intégrée aux Pays-Bas jusqu’en 1830, leur destination principale, suivant en
cela les chemins tracés au cours des années révolutionnaires et impériales,
avant d’entamer pour certains un vaste périple international, à l’image
d’Alexandre Dambricourt, négociant lillois qui déclare en 1828, vouloir se
rendre à Londres, aux Pays-Bas, en Allemagne et en Italie
[13].
Affaiblie par sa défaite militaire, isolée sur le plan
diplomatique, la France semble en retrait et sans doute son négoce
international s’en ressent-il, alors que parallèlement finit de se constituer
le marché intérieur
[14]. Amputé au Nord de sa partie belge, le territoire du
négoce lillois, s’il a conservé son point d’attache parisien, semble désormais
s’être rétracté au tiers septentrional du pays, la Seine n’étant que rarement
franchie par nos voyageurs; au-delà, son influence, au vrai déjà limitée aux
principales cités négociantes au cours de la période précédente, semble ne plus
se faire sentir. Au Nord pourtant, les ambitions françaises demeurent
tangibles.
L’annexion « morale » et «
commerciale » de la Belgique
L’aspiration française vers la limite du Rhin marque les
derniers feux d’une génération de dirigeants ayant accédé aux responsabilités
sous l’Empire et pour lesquels la Belgique fait « naturellement » partie du
territoire national.
La rémanence de la question des frontières naturelles et de
la limite du Rhin par-delà 1815 a pour conséquence une sensibilité à fleur de
peau de l’opinion française à propos de la « question belge », revenue sur le
devant de la scène en 1830, la sécession des « provinces méridionales des
Pays-Bas » succédant de quelques mois au changement de régime intervenu en
France. Aussi la France et la Belgique semblent-elles comme inévitablement
appelées à trouver un accord pour le moins commercial, au risque de voir la
seconde céder aux sirènes du
Zollverein germanique, mis en place en 1834.
D’autant que la Belgique, « tard venue dans la famille européenne, se heurtait
de toutes parts à de hautes barrières de douanes qui l’empêchaient d’écouler au
dehors les produits de son abondante industrie »
[15]. Dès 1832, on pense à Paris comme à
Bruxelles, à jeter les bases d’une alliance qui prendrait la forme d’un traité
de commerce, ou mieux, d’une union douanière. Pour la France, c’est le moyen
d’étendre son influence en Europe, d’asseoir son rôle de puissance continentale
et de reculer ses barrières douanières aux frontières de la Belgique, intégrant
par la même cette dernière dans son espace commercial. On rêve parfois même à
Paris d’une alliance plus large réunissant autour de la France ses voisins et
partenaires commerciaux (Espagne, Suisse, Belgique)
[16].
En dépit d’une apparente volonté d’aboutir, les deux
gouvernements, attentifs à leurs intérêts respectifs comme aux réactions de
leur opinion publique, ne parviennent pourtant pas à atteindre le but qu’ils
s’étaient fixé:
aux concessions mutuelles des années 1836-1838 ne succèdent
qu’une convention linière ( 1842) et un traité ( 1845) qui ne fait que
consacrer les timides avancées des années précédentes. Au moment de soumettre à
la Chambre des députés la ratification de ce dernier accord, Guizot tente
pourtant de justifier son action et dévoile les ambitions de la diplomatie
nationale :
« Il n’y a personne qui ne sache de quelle importance a été
pour la France la substitution de l’État belge à l’État qui existait sur notre
frontière avant 1830. On peut dire que notre frontière a été en quelque sorte,
moralement, reculée jusqu’à l’Escaut.
J’ajoute le mot moralement pour bien expliquer le sens que j’y attache »
(discours à la Chambre du 25 mars 1845).
Cette politique commerciale rencontre cependant une vive
opposition au sein des milieux manufacturiers pour qui la France supporterait
toutes les charges d’une telle union, laissant tous les avantages à la
Belgique; aussi refusent-ils de voir la France payer de sacrifices onéreux
l’extension de son commerce vers le Rhin. Les Nordistes, relayés par leurs
institutions représentatives et leurs députés, sont parmi les plus inquiets :
alors qu’à Lille et Roubaix, on s’inquiète de la concurrence de Gand et de
Bruxelles, les armateurs de Dunkerque craignent qu’Ostende et surtout Anvers
n’approvisionnent « plus que jamais la partie septentrionale de la France,
c’est-à-dire les départements les plus riches, les plus industrieux, les plus
populeux, cependant que la marine marchande, déjà sacrifiée dans le traité avec
la Hollande continuera à péricliter ». L’adresse au roi de la Chambre de
commerce de Valenciennes résume enfin les inquiétudes des manufacturiers et
négociants nordistes :
« Pendant les vingt-cinq années de paix dont la France
vient de jouir, le département du Nord et l’arrondissement de Valenciennes en
particulier ont fait d’immenses sacrifices pour créer de nouveaux
établissements industriels et remplacer dans la consommation française le vide
que notre séparation de la Belgique y avait laissé… C’est alors que toutes ces
industries n’ont pu encore recueillir les fruits des immenses capitaux engagés
et d’une expérience péniblement acquise qu’on lèverait une barrière protectrice
sans laquelle on eut jamais pensé à lutter avec des concurrents si heureusement
favorisés [17]
».
La création, le 14 décembre 1846, de l’Association pour la
défense du travail national, présidée par Mimerel, manufacturier roubaisien et
président du Conseil général des manufactures, scelle l’union des
protectionnistes et l’échec des négociations.
Les milieux négociants nordistes n’en restent pas moins
convaincus de l’intérêt que représente le marché belge et entendent bien
réinvestir au plus tôt cet espace un temps délaissé. Lors de sa session de
1837, le 2e bureau du Conseil général du Nord, en charge de l’industrie, du
commerce, de l’agriculture et de l’instruction publique, émet un vœu, ainsi
formulé et immédiatement adopté:
« Au nom du 2e bureau, un membre fait
un Rapport relatif aux passeports à l’étranger.
Les habitants du département du Nord, limitrophe du Royaume
de Belgique se plaignent généralement d’être tenus de prendre un passeport à
l’étranger pour aller dans ce royaume où des
affaires commerciales les appellent sans cesse. Votre
2e bureau a pensé qu’il serait très avantageux au commerce
que lesdits habitants ne fussent plus tenus de prendre pour aller en Belgique
qu’un passeport à 2 francs sur les formules de passeports à l’intérieur. Votre
2e bureau fonde son opinion sur ce que cette faculté a
déjà été accordée à l’arrondissement de Grasse, département du Var, en ce qui
concerne le Piémont dont cet arrondissement est limitrophe [18] ».
La composition du 2e bureau renforce l’intérêt de cette
motion, puisqu’on y retrouve trois des quatre négociants qui siègent au Conseil
général : le Lillois Jean-Baptiste Smet, Bossut fils, de Roubaix et Edmond
Hamoir, de Valenciennes
[19].
La faveur accordée à l’arrondissement de Grasse, frontalier
jusqu’en 1860, apparaît comme un précédent et une justification supplémentaire,
même s’il s’agit ici d’étendre la mesure à un département tout entier, certes
frontalier sur sa plus grande longueur; l’étranger apparaît tellement proche,
géographiquement, culturellement et économiquement, que les notables nordistes
estiment pouvoir se passer des formalités administratives jusque-là nécessaires
pour franchir la frontière. Il faut également y voir une volonté de réaffirmer
et de renforcer la présence du négoce nordiste, en particulier lillois,
roubaisien et valenciennois, sur ce marché un peu particulier qu’est la
Belgique. Au-delà, l’adoption d’une telle mesure consacrerait en quelque sorte
une nouvelle annexion, symbolique tout autant que commerciale, de la jeune
nation et permettrait la reconstitution des aires commerciales privilégiées
autour de Lille et dans une moindre mesure de Valenciennes, tout en étant
assuré du maintien des protections douanières. La requête demeure cependant
sans effet, l’examen des arrêtés et décisions de la préfecture du Nord ne
faisant apparaître aucune décision en ce sens. De fait, pour l’administration
et au-delà pour le pouvoir politique, le refus d’accéder à une telle demande
permet de réaffirmer l’altérité radicale, en termes de nature, des deux
territoires nationaux. En somme, marquer puis ici maintenir la frontière, c’est
participer au processus de constitution du national; c’est dans cette tension
que se dessine peu à peu la spécificité de l’espace frontalier.
Cette volonté de voir aboutir un accord commercial
franco-belge comme le renforcement des réflexes protectionnistes coïncident
également avec le changement de la donne commerciale en Europe.
Protectionnisme n’est pas
malthusianisme
L’abandon du protectionnisme par l’Angleterre dans les années
1840 contraint en effet «à la défensive le milieu d’affaire de l’agglomération
(lilloise), plus attaché que jamais à conserver de solides protections
douanières »
[20]. Pour
autant, ce même milieu semble faire preuve d’une belle vigueur à l’étranger et
labourer sans relâche les marchés européens, comme pour se rassurer en
prévision d’une catastrophe à laquelle il refuse de se résoudre. L’augmentation
annuelle du nombre de passeports délivrés est ainsi particulièrement sensible
au cours de la première décennie du Second Empire, alors que de nouveau, les
sources deviennent disponibles
[21]. Entre 1853 et 1860, la préfecture du Nord délivre
6816 passeports, dont 1186 à des négociants qui représentent ainsi 17, 5% des
voyageurs (tableau 4), soit bien moins que sous le Premier Empire, même s’ils
demeurent le groupe social le plus mobile. Avec 217 départs de négociants,
l’année 1858 apparaît comme la plus favorable aux déplacements internationaux
avant que ne s’amorce un rapide déclin. Si Lille, Roubaix et Tourcoing
fournissent, et de très loin, les gros bataillons des négociants-voyageurs avec
près de 700 départs pour la première et plus de 100 pour les deux autres, se
sont au total 11 localités qui comptent au moins 5 négociants assez ambitieux
ou volontaires pour partir à la conquête de marchés étrangers : Cambrai,
Dunkerque, Valenciennes et dans une moindre mesure Douai se disputent la
quatrième place, mais on est frappé par la mention de localités, certes
insérées dans le tissu commercial et industriel du Nord mais d’importance somme
toute limitée, comme Haubourdin, Fourmies, Armentières et plus encore
Wambrechies, Estaires ou Manières.
Au nombre croissant de départs correspond une augmentation
parallèle des destinations, le plus souvent multiples : de moins de 200 en
1853, on passe à plus de 500 en 1858, avant que ne s’amorce un recul et une
stabilisation autour de 300 en fin de période (tableau 5). Les négociants
nordistes sont alors partout présents en Europe, de la Grèce à l’Angleterre et
de l’Allemagne du Nord à la Sardaigne et le territoire de ce négoce s’étend
alors aux limites du continent européen, et parfois au-delà. C’est cependant
assez logiquement que les destinations les plus fréquemment citées font la part
belle au Nord-Ouest du continent, ainsi confirmé comme territoire d’élection du
commerce nordiste. Les départs vers la seule Belgique représentent ainsi plus
du tiers du total, suivis de près par l’ensemble germanique avec près du quart
des destinations, l’Angleterre ( 16% du total) et la Hollande ( 12%), alors que
l’Italie demeure la destination d’une petite minorité de Nordistes (moins de
5%). On peut regretter que les registres consultés n’indiquent pas
spécifiquement les villes que les négociants se proposent de visiter, ce qui
aurait permis de comparer terme à terme la situation d’un empire à
l’autre.
TABLEAU 4
Passeports pour l’étranger délivrés par la préfecture du
Nord, 1853-1869
TABLEAU 4 Passeports pour l’étranger
délivrés par la préfecture du Nord, 1853-1869 Année Passeports délivrés dont
négociants Part des négociants 1853 519 67 13% 1854 714 122 17% 855 851 151 8%
1856 945 176 19% 1857 08 166 15% 1858 1269 217 17% 1859 754 118 16% 1860 681
169 25% 1861 232 43 19% 1862 143 31 22% 1863 89 29 33% 1864 107 20 19% 1865 74
14 19% 1866 63 10 16% 1867 118 14 12% 1868 77 12 16% 1869 62 21 34% Total 781
380 18% Source: AD 59, M. 172/17 à 20
TABLEAU 5
Origine des négociants nordistes en partance,
1853-1869
TABLEAU 5 Origine des négociants nordistes
en partance, 1853-1869 Originaires de Lille Roubaix Tourcoing Cambrai Dunkerque
Valenciennes Douai Haubourdin Fourmies Wambrechies Armentières Estaires
Masnières Autres localités Total 1853 40 5 4 6 2 5 3 1 1 67 1854 64 7 11 9 7 11
6 1 1 1 1 3 122 1855 90 15 11 1 4 10 6 5 1 1 7 151 1856 104 14 15 12 9 4 7 1 1
3 1 5 176 1857 84 14 22 10 7 6 7 2 5 1 1 7 166 1858 120 22 18 11 19 7 3 3 1 13
217 1859 86 14 13 1 1 1 2 118 1860 108 31 24 2 2 2 169 1861 24 9 6 1 2 1 43
1862 21 4 3 1 1 1 31 1863 22 5 1 1 29 1864 17 1 1 1 20 1865 11 3 14 1866 5 2 2
1 10 1867 10 1 2 1 14 1868 6 1 3 1 1 12 1869 14 5 1 1 21 Total 826 153 137 50
48 46 32 14 9 7 6 5 5 42 1380 Part 60% 11% 10% 3, 6 3, 5 3, 3 2, 3 1 0, 7 0, 5
0, 4 0, 4 0, 4 3 100% Source:AD 59, M. 172/17 à 20
Au-delà, mais il faut alors compter en unités et non plus en
dizaines, voire en centaines de départs, les colonies d’Afrique du Nord
attirent quelques négociants alors que se profile le rêve du marché américain,
plein de promesses. Dès septembre 1855, le Dunkerquois Jean Joseph Magloire
Brichu déclare vouloir se rendre en Espagne, en Algérie et en Amérique, suivi
en octobre suivant par Herbert Albert Bestalie, dit Baissez, de Valenciennes,
qui s’embarque pour la Nouvelle-Orléans, sans doute pour y mettre sur pied une
filière d’approvisionnement en coton américain; en 1856, Charles Van-Autrève,
commis-négociant lillois, s’embarque pour la Confédération argentine, tandis
qu’en 1858, Émile Colpaert, de Bailleul, demande un passeport pour Lima, au
Pérou
[22].
Les années 1850 sont enfin celles des « grandes tournées
commerciales ».
Les négociants partent alors seuls ou en groupe, et
parcourent l’Europe plusieurs mois durant, visitant chaque place commerciale,
proposant leurs produits ou recherchant des fournisseurs avantageux, comme le
Lillois André Crespel qui se fait établir, en janvier 1856, un passeport à
destination de la Belgique, de la Hollande, de la Prusse et de l’Allemagne, de
l’Angleterre, de la Suisse, de l’Italie et des États sardes, enfin des États
autrichiens
[23]. Ils
se savent alors protégés par les barrières douanières et soutenus par un
gouvernement acquis, pour quelques années encore, au protectionnisme.
FRONTIÉRE OUVERTE ET « RECUEILLEMENT »
NORDISTE ( 1860-1869)
L’annonce du traité de commerce franco-britannique signé le 23
janvier 1860 fait l’effet d’un coup de tonnerre dans un ciel sans nuages, dans
un département du Nord si farouchement attaché au protectionnisme, du moins
jusqu’au ralliement de son promoteur le plus ardent, Mimerel, à la cause
libreéchangiste en 1865
[24]. Les conséquences sur l’activité économique de la
région ne se font pas attendre, puisqu’à mesure que la France signe des traités
de commerce avec les autres États européens, les négociants nordistes tendent
progressivement à les déserter. On peut ainsi suivre pas à pas les effets de la
diplomatie commerciale française sur leurs déplacements : alors même que la
France s’ouvre aux matières premières et produits manufacturés étrangers, les
négociants nordistes entrent, avec quelques années d’avance sur le reste de la
nation française, dans une phase de « recueillement » qui se manifeste très
clairement par l’arrêt presque total de leurs déplacements, du moins vers
l’étranger. Entre 1861 et 1869, la préfecture ne leur délivre que 194
passeports, soit à peine plus qu’au cours de la seule année 1860 ( 169); sur
les 13 principales localités retenues, cinq d’entre elles disparaissent
totalement après 1860 et si l’on s’en tient aux places négociantes de Lille,
Roubaix et Tourcoing, on constate que seuls 16, 20 et 14% des départs ont lieu
après la date fatidique (tableaux 5 et 6).
La rupture de 1860 est aussi claire que brutale, le nombre des
départs annuels chutant très sensiblement. Ceux en direction de l’Angleterre en
premier lieu sont divisés par près de 10, passant de 57 en 1860 à 6 seulement
en 1861, année de l’entrée en vigueur de la plupart des conventions
spécialisées, dont celle consacrée au textile, signée le 1er juin, appliquée à
partir du 1er octobre suivant et qui concerne au premier chef les
manufacturiers et négociants nordistes. Après cette date, les îles britanniques
n’accueillent plus que deux voyageurs, en 1867 et 1869, mais il est clair
qu’elles ont été rayées de la carte du négoce nordiste.
La signature successive de traités commerciaux avec les autres
États européens ne fait qu’amplifier le mouvement de repli. Ainsi seuls 11 des
1048 passeports délivrés pour la Belgique, soit à peine plus d’1%, le sont
après 1861, année de la signature du traité de commerce franco-belge, si
longtemps ajournée
[25]. Le 30 juin 1864, la France conclut avec la Suisse
un traité commercial, avec concession réciproque du traitement de la nation la
plus favorisée
[26].
Dès lors, les déplacements des négociants nordistes en direction de la
Confédération helvétique, qui avaient déjà connus un violent coup d’arrêt en
1860, n’atteignant plus que 4 départs contre 16 l’année précédente et 29 en
1858, tombent à moins de 5 de la signature du traité à la fin de la période
étudiée.
Il en est de même avec l’Allemagne et la Prusse à partir de
1864-1865, à la suite de la signature avec cette dernière en 1862 d’un accord
commercial qui avait déjà eu pour conséquence de diviser par deux le nombre
annuel des départs ( 18 en 1862; 10 l’année suivante). Et encore faut-il sans
doute voir dans la persistance, par-delà 1862, de départs vers l’espace
germanique la fidélité à une tradition déjà repérée sous le Premier Empire : la
présence aux foires annuelles de Leipzig et de Francfort-sur-le-Main. Seule
l’Italie demeure une destination assez fréquentée, du moins jusqu’en 1864,
année où s’amorce un déclin sensible, partiellement compensé à partir de 1867
par des départs à destination des États pontificaux, progressivement menacés
par les unionistes italiens. Le territoire du négoce nordiste, amputé de ses
marchés traditionnels, s’en trouve réduit d’autant, pour ne plus couvrir que
des espaces périphériques et commercialement neufs.
TABLEAU 6
Destinations du négoce nordiste, 1853-1869
TABLEAU 6 Destinations du négoce nordiste,
1853-1869 Destination Belgique Hollande Angleterre & RU Allemagne Prusse
Autriche Scandinavie Russie Suisse Italie Piémont & Sardaigne États Romains
Espagne Portugal Grèce Turquie Afrique Algérie & Tunisie Égypte &
Palestine Am.du N & du S Hong-Kong Tous pays Total 1853 58 18 23 25 19 2 10
3 2 1 1 162 1854 110 40 43 52 33 3 16 8 1 2 1 309 1855 126 50 67 73 44 2 25 23
2 6 1 1 4 424 1856 153 53 74 86 44 2 2 40 27 2 2 1 1 3 490 1857 130 45 81 72 35
2 1 27 18 2 4 3 1 421 1858 184 72 87 75 44 1 2 29 16 2 1 5 519 1859 101 50 36
37 25 3 3 5 16 11 1 2 1 1 291 1860 145 37 57 32 28 1 1 4 7 2 314 861 30 13 6 11
15 1 9 10 1 1 97 1862 2 22 18 2 1 17 15 1 4 1 1 1 85 1863 10 10 1 15 15 2 1 2 1
57 1864 2 1 13 7 1 5 10 1 1 1 2 44 1865 1 12 6 1 6 2 3 1 32 1866 2 1 1 6 6 4 2
3 4 28 1867 1 3 2 1 2 5 4 1 1 3 23 1868 3 3 6 5 2 3 6 5 1 1 35 1869 1 3 3 5 2 1
4 4 7 4 3 1 3 42 Total 1048 383 476 535 347 32 10 22 227 188 10 15 26 3 2 5 3 8
5 20 1 7 3373 Part 31, 1% 11, 4% 14, 1 15, 9% 10, 3% 0, 9 0, 3 0, 7 6, 7% 5, 6%
0, 3 0, 4 0, 8 0, 1 0, 1 0, 1 0, 1 0, 2 0, 1 0, 6 0, 03 0, 2 100% Source:AD 59,
M. 172/17 à 20
On remarque en effet une volonté de diversification des marchés
du négoce nordiste hors des régions traditionnellement liées au Nord, mais
également hors d’Europe, même s’il s’agit là de phénomènes marginaux et en
partie déjà observés dès la période précédente. Les États autrichiens
réapparaissent ainsi au titre des destinations à partir de 1862 et plus encore
de 1866, peut-être à la suite de la réorientation du commerce autrichien à la
suite de Sadowa ( 3 juillet 1866) et de l’ouverture de négociations monétaires
francoautrichiennes, conclues le 23 juillet 1867
[27]. La Scandinavie bénéficie d’un intérêt
visible, et pourtant sans lendemain, en 1865 avec six départs alors que la
Russie, délaissée depuis 1859, accueille de nouveau quelques négociants
nordistes à partir de 1866. Hors de ces marchés européens, les Nordistes
cherchent au loin de nouveaux territoires. Ils se font délivrer des passeports
à destination de la Grèce et de la Turquie, et bientôt de l’Égypte et de la
Palestine, à l’image du lillois Arthur Boutry, parti en mai 1865 et suivi en
novembre 1869 d’Achille Bossut, Pierre Destombes et Albert Wattine, tous trois
originaires de Roubaix, qui comptent rallier l’Égypte via la Suisse, l’Italie
et les États du Pape
[28]. Au-delà, certains tentent l’aventure asiatique,
comme Marie André Fevez, négociant lillois, qui se voit ainsi délivrer un
passeport pour Hong-Kong, porte de la Chine, le 13 mars 1867
[29]. Le marché nord-américain
est en revanche totalement abandonné, sans nul doute en raison de la Guerre de
Sécession, alors qu’on voit apparaître, en toute fin de période, la sibylline
mention « Tous pays ».
On peut certes imputer cette baisse sensible du nombre des
passeports délivrés au-delà de 1860 au fait que leur usage tombe
progressivement en désuétude, les chemins de fer et la généralisation du
libéralisme précipitant la crise de l’institution. Gérard Noiriel indique même
que « les traités de libreéchange que la France est en train de signer avec ses
voisins (Belgique et Grande-Bretagne notamment) [en] dispensent les
ressortissants de ces pays pour voyager en France »
[30]. Rien n’indique cependant qu’une telle
disposition soit réciproque, et si un tel processus semble effectivement se
produire à l’échelle du territoire national dans son ensemble, la spécificité
des départements frontaliers demeure, en tout cas au Nord. Outre la
simultanéité presque parfaite entre les dates des traités de commerce
successifs et l’abandon des espaces concernés par le négoce nordiste, la
spectaculaire poussée du nombre de passeports délivrés en 1870 fait figure de
contre-argument. Certes « l’année terrible » est également exceptionnelle, ce
qui explique que l’étude des passeports commerciaux se termine en 1869, mais
les services de la préfecture établissent 3499 passeports en 1870, contre
seulement 62 l’année précédente. À l’évidence, le conflit franco-prussien est à
l’origine de ces départs massifs, qui ont quasiment tous lieu au second
semestre; pour autant, cet « exode » n’est pas précité au point qu’on en omette
de se rendre à la préfecture pour s’y voir délivrer un passeport pour
l’étranger, et en premier lieu pour la Belgique et la Grande-Bretagne
[31]. Force reste à l’administration… et à
l’usage.
Du début de la Révolution à la veille du conflit
franco-prussien, les négociants nordistes, et parmi eux les Lillois, font
figure de groupe social et professionnel particulièrement mobile et aux
horizons très larges. La mise sur pied de filières d’approvisionnement comme la
conquête de nouveaux marchés l’expliquent sans doute, même si la position
géographique du département du Nord, les choix protectionnistes du milieu local
de la production et de l’échange et l’histoire européenne du XIXe siècle jouent
pour beaucoup.
Centré sur l’Europe du Nord-Ouest, le territoire du négoce
nordiste présente en effet des contours très fluctuants au cours de la période
étudiée : traditionnellement étendu de la région parisienne à l’embouchure de
l’Escaut, il va jusqu’à couvrir au cours des années 1850 la quasi-totalité du
continent européen. Les variations qu’il subit apparaissent comme étroitement
liées aux modifications du tracé des frontières, nationales et/ou commerciales,
du pays. Tour à tour favorisé et menacé, le négoce nordiste joue crânement sa
chance et obtient quelques beaux succès d’un Empire à l’autre; « trahi » par un
pouvoir à qui il avait accordé sa confiance et dépassé par la puissance des
industries étrangères, il se replie sur lui-même dans l’espoir de sauver ce qui
peut encore l’être.
[1]
Charles CARRIÈRE,
Négociants
marseillais au XVIIIe siècle. Contribution à l’étude des économies
maritimes, Marseille, Institut historique de Provence, 1973, I, p.
237-350.
[2]
Maurice d’HARTOY,
Histoire des
passeports français depuis l’antiquité jusqu’à nos jours, Paris, H.
CHAMPION, 1937, et Jean VIDALENC, « Une source d’histoire économique et sociale
: les passeports. REVUE D ’HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE 48-2/3,
avril-septembre 2001. Problèmes d’utilisation, limites, lacunes »,
Bulletin de la Section d’histoire moderne et
contemporaine (Comité des travaux historiques et scientifiques),
1971, n° 8, p. 187-202.
[3]
Gérard NOIRIEL, « Surveiller les déplacements ou identifier les
personnes ? Contribution à l’histoire du passeport en France de la Ière à la
IIIe République »,
Genèses, n° 30,
mars 1998, p. 77-100.
[4]
J’ai par ailleurs adopté comme principe que lorsque ces
négociants partent en voyage, c’est en général pour leurs affaires. Sont donc
exclus du corpus les cas où il était stipulé que le voyage avait pour but une «
affaire de famille » ou une « affaire personnelle ». À l’inverse, les cas où il
est spécifiquement indiqué qu’il s’agit d’un voyage « pour affaires » sont
rares, de l’ordre d’une vingtaine seulement.
[5]
Sous l’Ancien Régime, Flandre et Hainaut sont des « provinces
réputées étrangères » vivant sous un régime privilégié d’exemption
douanière.
[6]
Matthieu de OLIVEIRA,
Argent
public et argent privé sur les routes du Nord. Réseaux et flux financiers en
Europe du Nord-Ouest de la Révolution à l’Empire, doctorat sous la
direction de J.-P. Hirsch et A. Plessis, Lille III-Paris X, 1999.
[7]
Archives municipales de Lille, Fonds Gentil (désormais AM
Lille, FG).
[8]
Pour une comparaison avec le comportement des négociants d’une
autre grande place française : Silvia MARZAGALLI, « Les voyages des négociants
bordelais à l’époque du Blocus continental »,
Bulletin du Centre d’Histoire des Espaces
Atlantiques, nouvelle série, n° 6, 1993, p. 137-150.
[9]
Les autres requérants sont en général des épouses rejoignant
leur mari, « officier ou employé dans l’armée française »
(Annuaire statistique du département du Nord
pour 1811, p. 100), et accompagnées de leurs enfants ou des
étrangers regagnant leur pays, comme cet « Irlandais avec sa famille composée
de neuf personnes, sortant du territoire de la République par autorisation du
Grand Juge » en l’an XII (
Annuaire statistique
du département du Nord pour l’an XIII, p. 269).
[10]
Firmin LENTACKER,
La frontière
franco-belge. Étude géographique des effets d’une frontière internationale sur
la vie des relations, thèse de géographie, Paris IV, 1973, p. 34-43
et Jean VIDALENC, « La renaissance de la frontière du Nord ( 1814-1819) », in
Frontières et limites de 1610 à nos jours, Actes
du 101e Congrès national des Sociétés Savantes, section d’histoire moderne et
contemporaine, Lille 1976, Paris, Bibliothèque nationale, 1978, tome
I, p. 73-88.
[11]
« Le département du Nord étant redevenu frontière, la ligne des
douanes a été rétablie, à peu de choses près, telle qu’elle était avant la
réunion de la Belgique. Cette ligne forme, pour le département, deux directions
dont les chefs-lieux sont Dunkerque et Valenciennes » et dont les effectifs
cumulés dépassent les 2700 hommes;
Annuaire
statistique du département du Nord pour 1815, p. 63-65.
[12]
Il n’en est heureusement pas de même partout, comment le montre
l’article d’Alain BECCHIA, « Voyages et déplacements au début du XIXe siècle.
Étude des passeports intérieurs conservés à Elbeuf »,
Annales de Normandie, 1991/3, p.
179-215, qui repose sur le dépouillement de 2603 passeports délivrés entre 1816
et 1825.
[13]
AM Lille, FG 15 146/256 : passeport du 8 juillet 1828.
[14]
Francis DÉMIER,
Nation, marché et
développement dans la France de la Restauration, thèse, Université
de ParisX, 1991.
[15]
Henry-Thierry DESCHAMPS,
La
Belgique devant la France de Juillet. L’opinion et l’attitude françaises de
1839 à 1848, Paris, Les Belles Lettres, 1956, p. 105. Le
développement qui suit s’appuie largement sur cet ouvrage.
[16]
C’est seulement en 1865 qu’un accord international associera la
France à ses voisins belge, italien et suisse, mais il s’agit alors d’une union
monétaire, à la dimension commerciale tout à fait secondaire; Matthieu de
OLIVEIRA,
La question monétaire et l’Union
Monétaire Latine (1865-1873), mémoire de maîtrise sous la direction
d’A. Plessis, université de Paris X-Nanterre, 1992.
[17]
Archives nationales, Paris, F12 6240 : Adresse au roi du 2
novembre 1842, citée par H.-T. DESCHAMPS,
La
Belgique devant la France de Juillet. Op. cit., p. 240.
[18]
Archives départementales du Nord (désormais AD 59), 1 N 51 :
Registre des délibérations du Conseil général du Nord, session d’août 1837, p.
397-398. C’est moi qui souligne.
[19]
Le dernier est Dupouy aîné, de Dunkerque.
[20]
Jean-Pierre HIRSCH,
Les deux
rêves du commerce. Entreprise et institution dans la région lilloise
(1780-1860), Paris, Éditions de l’EHESS, 1991, p. 387.
[21]
AD 59, M. 172/17 et 18 : Registres des passeports pour
l’étranger délivrés par la préfecture du Nord, 1853-1854 et 1855-1862.
[22]
AD 59, M. 172/18 : passeports des 11 septembre 1855 (n° 652), 3
octobre 1855 (n° 697), 17 avril 1856 (n° 1064) et 12 octobre 1858 (n°
2207).
[23]
AD 59, M. 172/18 : passeport du 22 janvier 1856 (n°
885).
[24]
J.-P. HIRSCH,
Les deux rêves du
commerce. Op. cit., p. 388.
[25]
F. LENTACKER,
La frontière
franco-belge… Op. cit., p. 140-141.
[26]
Denis BRUNN, « Le Traité de commerce franco-suisse de 1864 et
les relations commerciales entre la France et la Suisse de 1864 à 1873 », in
Raymond POIDEVIN et Louis-Édouard POULET (dir.),
Aspects des rapports entre la France et la Suisse de 1843 à
1939, Metz, Centre de Recherches en Relations internationales de
l’Université de Metz, 1982, p. 49-58.
[27]
Ministère des Affaires étrangères,
Négociations monétaires entre la France et
l’Autriche, Livre jaune 26 bis, Imprimerie impériale, 1867.
[28]
AD 59, M. 172/20 : passeports des 17 mai 1865 (n° 28) et 23
novembre 1869 (n° 54 à 56).
[29]
AD 59, M. 172/20 : passeport du 13 mars 1867 (n° 12). Sur la
présence des milieux négociants français et en particulier nordistes en Chine,
voir François-Yves DAMON et Jean-Pierre HIRSCH, « Les milieux textiles français
et le marché chinois au milieu du XIXe siècle », in Jacques BOTTIN et Nicole
PELLEGRIN (édit.),
Échanges et cultures textiles
dans l’Europe pré-industrielle, Villeneuve d’Ascq,
Revue du Nord, hors-série, Collection
Histoire, 1996, p. 49-60.
[30]
G. NOIRIEL,
art. cit.,
p. 98.
[31]
Sont délivrés 5 passeports en juillet, 766 en août, 1901 en
septembre, 339 en octobre, 305 en novembre et encore 156 en décembre (AD 59, M.
172/20). S’agit-il là d’une spécificité septentrionale, ou bien un tel
mouvement de panique est-il également observable dans d’autres départements,
frontaliers comme de l’intérieur ?