Revue d’histoire moderne et contemporaine
Belin

I.S.B.N.2701131030
400 pages

p. 162 à 191
doi: en cours

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Les territoires de l'économie, XVe-XIXe siècles

no48-2 2001/2-3

2001 Revue d'Histoire Moderne et Contemporaine Les territoires de l’économie, XVe-XIXe siècles
Les formes de l’intégration spatiale

Autour de Rouen et Paris : modalités d’intégration d’un espace drapier (XIIIe-XVIe siècles)

Mathieu Arnoux Mathieu ARNOUX Université de Paris VII et EHESS UFR GHSS, case courrier 7001, 2, place Jussieu, 75005 Paris Jacques Bottin Jacques BOTTIN IHMC, CNRS-ENS 45, rue d’Ulm, 75005 Paris
La production drapière antérieure à l’avènement des manufactures « intégrées », autour de la mi-XVIIe siècle, a été longtemps présentée comme un processus spécifiquement urbain défini par un ensemble de traits assez accusés. Ce sont d’abord une identification forte entre l’affirmation des oligarchies urbaines dès les XIIe-XIIIe siècles et le développement de l’activité d’où émerge la figure du grand marchand [1], ensuite l’élaboration de textes normatifs dont les corpus ont été, à défaut d’autres sources, largement – excessivement ? – sollicités par les auteurs. L’histoire du drap au Moyen Âge et jusqu’assez tard dans l’époque moderne est donc marquée par l’attention portée à la réglementation du travail et aux normes de fabrication, aux conflits sociaux entre acteurs de la production et de la commercialisation, aux techniques de filage et de tissage. Questions inégalement revisitées, suivant les périodes, par des études consacrées notamment aux techniques productives et à leur circulation au Moyen Âge, ou à la compréhension des processus socio-politiques qui ont conduit à l’élaboration des normes [2]. Si les inégalités constatées dans la dynamique du développement à l’époque contemporaine ont engendré une réflexion forte sur la régionalisation des phénomènes d’industrialisation [3], les recherches sur l’organisation spatiale de la production sont loin d’avoir acquis une position équivalente dans l’historiographie française, pour les périodes antérieures à la construction d’un espace économique national (fin XVIIe-XVIIIe siècles).
Avant le renouvellement des approches engendré par les hypothèses de Franklin Mendels, ce sont les études consacrées aux industries dites « pauvres », toiles de chanvre et de lin, tissus mélangés, qui, notamment du côté de l’aire germanique, ont fait de l’analyse spatiale un élément déterminant pour la compréhension de l’organisation et des dynamiques industrielles dans le secteur textile [4]. Mais en plaçant les conditions locales et l’économie domestique au cœur du développement des activités protoindustrielles, les travaux plus récents se sont concentrés sur les facteurs loco-régionaux d’émergence et de maintien des activités. À quelques exceptions près (la Bretagne) [5], ils ont considéré la dimension spatiale plus comme un cadre d’analyse que comme un élément participant de la dynamique industrielle, susceptible de se remodeler et de se hiérarchiser différemment dans le temps.
Ces évolutions historiographiques ont, dans l’ensemble, peu affecté, du côté français, les travaux consacrés à la production drapière antérieure à 1650.
Moins associée à la notion de protoindustrie, l’histoire du drap, sauf lorsqu’elle passe par l’approche entrepreneuriale [6], emprunte plus ou moins les voies traditionnelles de l’histoire du métier ou de la monographie urbaine et celle de la diffusion commerciale. Deux approches qui donnent d’ailleurs rarement lieu à confrontation. En général cantonnée à un centre urbain unique, l’analyse des structures de production, d’abord fondée sur les textes réglementaires, s’est assez tôt élargie aux campagnes environnantes dans la perspective désormais classique des rapports entre une ville et son contado, somme toute l’illustration d’un simple rapport de domination. Mais il est frappant d’observer que la réflexion a peu porté sur l’existence possible d’un système productif articulé sur un territoire organisé par une armature urbaine complexe et hiérarchisée.
L’histoire du drap est très largement restée, du moins en France, une histoire concurrentielle (en termes de diffusion des produits) ou comparative (en termes de structures de production) des villes drapantes ou des aires « nationales » (le drap anglais).
Quant aux études relatives à la commercialisation, si elles identifient des sites de production, elles ne proposent en général qu’une collection de points dépourvus de relations fonctionnelles. L’attention portée aux produits, qui a conduit à réhabiliter le rôle de la demande dans l’élaboration des stratégies productives, n’ayant pas encore porté tous ses fruits, la majorité des observations concernent des évaluations quantitatives ou des espaces de diffusion, dont l’utilisation ne va pas de soi. Le recours à des données indirectes, en apparence peu contestables – la mesure des flux fondée sur des sources fiscales – a en effet été sérieusement mis en question par les historiens des anciens Pays-Bas [7]. Et l’usage, par défaut, des aires géographiques de diffusion comme étalon de l’importance des productions, expose à des biais documentaires à peu près insurmontables, étant donné notre médiocre perception des transactions menées aux échelles les plus petites, locales et régionales, ainsi que de la circulation terrestre des produits.
Au final, et s’agissant de la période XIIe-milieu XVIIe siècle, une grande partie de la littérature consacrée à la production des draps dans l’espace du royaume de France, se reconnaît plus ou moins dans une vulgate dont les propositions principales sont assez bien connues : 1) Le drap urbain est un produit de haute qualité, voire de luxe, et sa production est le lieu où s’élaborent les formes primitives d’une organisation précapitaliste dominée par de très grands entrepreneurs. 2) La rigidité des organes de contrôle de la production, les organisations de métier ont constitué un frein à l’évolution technique de la production. 3) Ainsi s’explique l’effondrement quasi programmé de certains centres, sous l’impact de la concurrence des nouveaux produits.
Héritée notamment d’Henri Pirenne, pour qui la grande draperie médiévale des Pays-Bas fut supplantée, au XVIe siècle, par les « nouvelles draperies » que les réfugiés réformés diffusèrent de là en Angleterre, cette conception généalogique a été mise à mal par l’historiographie étrangère sur le terrain même où elle a été avancée par Pirenne et ses successeurs [8]. Elle reste au cœur des études empiriques, déjà anciennes qui, comme celle de Roger Gourmelon sur la draperie parisienne, font se succéder crises et résurrections, avant l’« effondrement » du XVIIe siècle. Répétition dans le temps et l’espace d’évolutions cycliques ou « paraboliques » qui a, depuis, plutôt poussé à modéliser les schémas de développement que suscité la réflexion sur les processus de restructuration des implantations textiles dans un cadre chronologique et spatial élargi.
Les questions et les hypothèses présentées dans les pages qui suivent s’appuient sur l’exploration d’un espace productif dans le long terme : la Normandie et les marges nord-ouest du Bassin parisien, du XIIe au XVIIe siècle.
La constatation empirique de la permanence des activités de production de drap de laine, particulièrement dans la basse vallée de la Seine, pose la question de leur organisation économique et des dynamiques spatiales qui permettent leur intégration dans un contexte en permanente redéfinition. L’espace ainsi délimité présente plusieurs caractéristiques problématiques, en particulier sa non-coïncidence avec les découpages politiques, en raison de la persistance d’un espace normand bien caractérisé, ainsi que son articulation sur une voie de communication majeure, la vallée de la Seine, ouverte à l’aval sur l’espace de la Manche, cœur de l’économie-monde occidentale, et à l’amont sur Paris, alors la plus vaste ville d’Europe, et sans doute l’un des plus grands marchés de consommation et d’échange.
La chronologie choisie, qui recouvre assez largement les périodes médiévale et moderne, pose en premier lieu la question de sa cohérence. Elle renvoie en effet au moins à trois phases assez fortement caractérisées dans la tradition historique : la longue croissance des XIIe-XIIIe siècles, l’épisode de crise et de transformation de la fin du Moyen Âge et l’ouverture des espaces propre aux débuts de l’époque moderne. La pratique courante des historiens situe chaque information dans l’époque et le contexte auxquels elle appartient, l’histoire des activités de production industrielle n’ayant pas pris en compte la possibilité de phénomènes de long terme. Les sources antérieures à 1300 sont ainsi mises en relation avec la construction de l’espace seigneurial et urbain du monde féodal.
Beaucoup plus abondantes, les informations relatives aux XIVe et XVe siècles trouvent dans la réflexion sur les mutations des échanges et du commerce un cadre d’analyse commode, où l’opposition croissance/déclin permet d’assigner à chaque production sa position dans un classement fondé sur les listes de prix. Plus ambigu, le statut des productions drapières de l’époque moderne renvoie à un contexte marqué, surtout pour la place rouennaise, par l’essor de la toilerie. Tacitement acceptée comme cadre d’ensemble de la plupart des recherches, cette périodisation interdit la prise en compte de dynamiques de très long terme, qui sont précisément spécifiques des phénomènes spatiaux.
Elle est de plus rendue peu fiable par l’ampleur et le caractère ambigu des moments de transition : en matière d’histoire économique, les ruptures ne sont pas instantanées et les périodes d’inflexion peuvent se prolonger. Pour notre sujet, l’adoption sans critique d’une chronologie éprouvée dans le cadre de l’économie méditerranéenne conduit à négliger l’importance et l’originalité du XIVe siècle et des décennies 1470-1540. L’hypothèse d’une continuité des phénomènes de 1100 à 1600 doit au contraire permettre de dégager pour l’espace considéré des lignes pertinentes d’interprétation.
 
LA DRAPERIE DES VILLES ET DES BOURGS : UN ESPACE CLOISONNÉ ?
 
 
Le tableau d’ensemble présenté par Michel Mollat pour le colloque de Prato de 1970 n’a guère vieilli et garde l’essentiel de sa pertinence. Prudent dans sa lecture de sources disparates, l’historien du commerce normand n’avait pas adopté le schéma interprétatif alors dominant, élaboré à propos des draperies flamandes et italiennes [9]. Trois décennies plus tard, malgré une plus grande abondance de sources, il n’est pas très facile de renouveler la perspective, faute d’une information quantitative sur l’ensemble de cette production. Il n’est pas inutile, pourtant, de suggérer quelques pistes de recherches qui peuvent aider à poser les problèmes. L’ancienneté et la large diffusion des activités drapières dans le duché de Normandie sont la première caractéristique notable du secteur. Présente dès la seconde moitié du XIe siècle, la draperie s’est développée dans la région au moment même où elle prenait son essor en Flandre. Chercher une influence de l’une des régions sur l’autre est d’autant moins utile que la draperie normande possède, dès le XIIe siècle, des caractères spécifiques qui l’opposent fortement à sa concurrente flamande. La coexistence d’une production rurale et d’une production urbaine est l’une des plus importantes : si les draperies urbaines de Caen, Saint-Lô, Rouen ou Bayeux sont très tôt attestées, il en va de même de nombreuses concentrations rurales connues par des mentions de moulins à foulons. Celui d’Annebecq, non loin d’Argentan, est cité dans un acte de 1087 : il s’agit de la première attestation de ce type d’installation au nord des Alpes [10]. Pour la plupart, les moulins restent actifs jusqu’à l’époque moderne, même quand ils sont à l’écart de toute agglomération urbaine. Ils ne sont pas pour autant un élément de distinction entre draperie de luxe et production commune : présents à Saint-Lô ou dans la banlieue de Rouen, ils appartiennent, dès le XIIe siècle, à l’équipement normal de tout centre drapier.
Pas plus que la distinction ville/campagne, la présence d’institutions municipales n’offre une clé de lecture pertinente : l’histoire urbaine normande ne connaît pas beaucoup de véritables communes et certaines villes épiscopales, où la vie politique est peu développée, figurent parmi les protagonistes de l’histoire de la draperie normande : Rouen, Bayeux, Lisieux, Évreux et Coutances, et même Louviers ou Saint-Lô, dépendances des évêques de Rouen ou Coutances [11]. En outre, la draperie destinée à l’exportation n’est pas toujours élaborée en milieu urbain : Saint-James de Beuvron, Montivilliers, Bernay, Elbeuf ou Aumale, dont les draps se vendent bien au-delà des limites de la province, ne sont pas des villes, mais des bourgs, dont les fonctions économiques et le dynamisme s’intègrent dans un espace structuré par les institutions seigneuriales plutôt que dans un réseau urbain hiérarchisé. Cette relation incertaine au fait urbain a sur la documentation des conséquences importantes : les archives municipales sont tardives et peu importantes, et les métiers réglés, quand ils existent, n’ont pas laissé de séries comparables à celles qui ont été conservées en Flandre ou en Italie centrale. Il est inutile, en particulier, d’attendre des données statistiques sur la production : la municipalité de Rouen, seule, fournit quelques chiffres pour la fin du XVe siècle. La dynamique de la production et des échanges étant donc inaccessible, on ne perdra pas de vue que le tableau général qui suit procède d’une masse peu cohérente de données de détail.
Procédés et produits
Une certaine abondance de textes réglementaires, en particulier pour la Haute-Normandie, pourrait laisser espérer une connaissance plus précise des procédés techniques. Les statuts de métiers ne donnent pourtant pas la même quantité d’informations que les règlements languedociens utilisés par Dominique Cardon : inutile, sauf exception, d’attendre de ces textes, souvent très généraux, la définition des procédés, des outils et des produits. On doit néanmoins tirer parti de leurs affirmations comme de leurs silences. Sur la question des laines tout d’abord. Nulle part leur origine n’est réglementée : la plupart des statuts se contentent d’affirmer la nécessité de tisser des pièces d’une même laine et de n’utiliser que des matières acquises sur le marché, donc susceptibles d’un contrôle par les gardes du métier. Il s’agit, on le sait, d’une question cruciale pour les draperies du Nord de la France ou de l’Italie centrale, dépendantes des Îles Britanniques pour leur approvisionnement, ce que ne fut pas la Normandie, malgré les liens anciens et constants qu’elle entretint avec le royaume d’Angleterre. Aucune de ses draperies ne figurait, au XIIIe siècle, dans la ligue des villes clientes de l’Angleterre. N’en tirons pas pour autant la conclusion que la laine anglaise y était inconnue. Elle figurait, au début du XIVe siècle, parmi les produits taxés lors de leur passage en Seine, à destination de Paris et peut-être aussi des villes de Picardie. Il est évident que les campagnes normandes assuraient une part importante de l’approvisionnement des drapiers, tant en laines communes qu’en produits de bonne qualité.
Quelques témoignages des XIVe et XVe siècles montrent cependant la capacité des drapiers normands à trouver largement au-delà des limites de leur province les matières nécessaires : à Saint-James de Beuvron, particulièrement bien connu pour la seconde moitié du XIVe siècle, les marchands faisaient venir des laines de Bretagne, du Berry, de Bourgogne, d’Aquitaine, voire d’Espagne.
La liberté laissée aux drapiers de choisir leurs laines explique une spécification assez floue de leurs produits. Alors que la documentation commerciale signale l’existence, et le succès à l’exportation, de certains produits prestigieux de Louviers, Montivilliers, Bernay, Saint-Lô ou Rouen, les textes réglementaires insistent au contraire sur la pluralité des productions de chaque draperie qui reposait sur la diversité des matières et des procédés employés. C’est ainsi que l’évêque de Coutances, après avoir rappelé l’interdiction de fouler au moulin les grands draps revêtus du sceau de Saint-Lô et constaté la difficulté d’interdire aux drapiers de la ville l’accès aux moulins à foulon des environs, décide d’en construire un dans la ville et d’en réglementer l’usage, laissant aux fabricants la liberté d’y travailler les draps « qui par raison doivent y être foulés » [12]. La distinction nécessaire entre la production scellée, définie par une stricte réglementation, et la production commune, que chacun peut fabriquer selon ses moyens et ses choix, est rappelée de manière significative dans un statut de la draperie d’Évreux, qui stipule que « l’en pourra bien faire draps sans visage, pour vendre ou pour son user, en mettant en euvre toutes laines ou filez » [13].
La présence des tissus destinés à l’usage courant, non réglementés mais produits massivement, est sans doute un caractère commun des draperies normandes. Il permet de donner une signification à la multitude de moulins à foulon repérés le long des cours d’eau. Parmi tant d’autres exemples, voici le molendinum foleret de la Neuve-Lyre, concédé vers 1160 aux moines du lieu par le comte de Leicester, avec interdiction d’exiger des tisserands plus de deux deniers et demi par verge foulée [14], et, au début du XIVe siècle, les deux moulins de Pont-l’Évêque, où les habitants vont fouler « draps et tiretaines » [15]. Dans les deux cas, aucune production spécifique n’est attestée, ce qui ne signifie pas que les tissus produits n’étaient pas commercialisés. Ces faits ne sont pas isolés, et il est tout à fait vraisemblable qu’une partie très importante des étoffes de laine normandes circulaient sans marque : de quoi expliquer la discrétion des productions de Saint-James de Beuvron où une douzaine de moulins travaillant simultanément et 63 « clouyères », installées dans les fossés du château pour le parage des draps, assuraient au milieu du XIVe siècle une production annuelle d’environ 6000 pièces [16]. Encore les sources font-elles apparaître quelques marchands de Saint-James, sur les foires de Bourgogne ou en Avignon. Il n’en va pas de même pour Breteuil, dont on ne connaît ni les produits ni les marchands, mais où, en 1310, ne fonctionnaient pourtant pas moins de cinq molendina fulatoria établis sur le cours de l’Iton [17].
Aucune analyse de la draperie normande ne peut donc négliger de prendre en compte la variété des produits, ainsi que, dans de nombreux cas, leur complémentarité. Elle doit en outre se défier du caractère trop organisé des énumérations de produits que contiennent certains statuts : ce ne sont que des instantanés de situations instables, où reclassements et déplacements sont la règle. Un exemple de réorganisation est donné, indirectement, par une ordonnance royale de 1350. Elle décide de l’égal accès à la production pour les tisserands d’œuvre pleine du métier de grande draperie de Rouen et pour leurs concurrents tisserands d’œuvre rayée, qui ont fait la démonstration, soutenue par la comparaison avec le cas de onze autres villes drapantes, de l’excellence de leur production et de leur haute compétence technique [18]. Quelques décennies plus tard, les tisserands rouennais devront prendre acte de la promotion des tisserands forains, en partie des réfugiés provenant d’autres centres de production, cantonnés d’abord dans un métier inférieur, mais pourvus par la suite de leur propre sceau, garant de la qualité de leurs produits [19].
Même à Rouen, pourtant l’une des plus grandes cités européennes, cette modification constante des équilibres s’inscrit dans une dynamique des espaces de production qui déborde des murailles : Longpaon, Carville ou Darnétal, tout près de la ville, Louviers, Elbeuf et Les Andelys plus loin, composent un ensemble fortement articulé, où les marchands de Rouen semblent jouer un rôle majeur dans l’organisation de la production et de la commercialisation. À l’autre extrémité de la province, on pressent que les draperies de Saint-Lô et de Saint-James forment, dans une zone moins densément peuplée, un regroupement analogue : on rencontre aux foires de Bourgogne des marchands qui se réclament de l’une puis de l’autre [20]. Leurs produits sont complémentaires – grands draps teints, foulés au pied à Saint-Lô, et draps communs, travaillés au moulin à Saint-James – de même que leurs approvisionnements en matière première : laine seule sur les foires de Saint-James, laine, mais aussi fort trafic de teinture sur celle de Saint-Lô [21]. D’autres bourgs drapiers de moindre importance sont sans doute en relation avec les deux centres, comme Pontorson, Vire, Tessy ou Thorigny-sur-Vire. Fort actif, ce dernier, qui expose ses produits à la foire de Guibray et au Lendit, s’est spécialisé entre autres dans la production de draps de bourre, qui pourrait bien être un sous-produit du parage des grands draps de Saint-Lô [22].
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Crise et reconstruction : le cas de Montivilliers
Cette organisation complexe des espaces et des produits parvient à son apogée dans les années 1380-1420, où l’on trouve sur les marchés français et étrangers de nombreuses variétés de draps normands, fort bien reçus dans un contexte de concurrence commerciale particulièrement âpre. La crise qui frappe l’ensemble du duché, de 1415 à 1450 au moins, et la période de reconstruction qui suit, marquent une rupture dans l’histoire des draperies normandes. Il ne fait guère de doute que cette succession d’événements doive être interprétée en termes de mutation structurelle de l’économie et de la société [23]. Elle n’est pas sans effet sur l’organisation industrielle. L’ampleur et la précocité du travail de reconstruction sont le premier élément à noter : à partir des années 1450, en Haute comme en Basse-Normandie, les moulins à foulon sont remis en activité.
La reconstitution des ressources industrielles est d’autant plus spectaculaire que la même période voit s’établir un fort déséquilibre à l’intérieur du réseau urbain, qui consacre la prééminence de la région rouennaise sur les villes de Basse-Normandie : Caen, Saint-Lô et Bayeux ne retrouvent, au XVIe siècle, ni la population, ni le rang qui étaient les leurs aux XIIIe et XIVe siècles [24]. Dès les années 1480-1500, le marché de la draperie enregistre ce double mouvement, signe du dynamisme de la production normande et de sa restructuration : alors même que la continuité des activités est enregistrée pour l’ensemble de l’espace normand, les dénominations spécifiques de la Basse-Normandie ont disparu des marchés interrégionaux ou internationaux où dominent désormais les productions et les marques de Haute-Normandie.
Le cas de Montivilliers illustre bien cette évolution et la nature des liens que la production drapière entretient avec le grand commerce dès le XIVe siècle. Les origines de sa draperie sont mal connues. Le statut de 1322 qui réglemente son organisation à Montivilliers, Harfleur et dans les villages de la vicomté, ne constitue pas un point d’origine mais un moment de son développement. Associé à une très ancienne communauté de moniales bénédictines, le bourg de Montivilliers constitue sûrement depuis le XIe siècle l’un des pôles économiques du pays de Caux : doté d’un marché et d’un tonlieu, il n’est pas seulement l’un de ces bourgs ruraux si nombreux dans les campagnes du duché. Situé à proximité immédiate de la côte et du port d’Harfleur, il ouvre aussi sur l’une des principales routes commerciales européennes où circulent le produit des salines côtières et les blés récoltés sur le plateau. Densément peuplée, la vicomté de Montivilliers a sans doute développé très tôt une importante production textile, qui apparaît dans le premier tiers du XIVe siècle sur les marchés internationaux.
L’organisation que décrit le règlement de 1322 présente des caractères très originaux, en particulier l’absence d’une infrastructure urbaine : faute d’institutions municipales compétentes, c’est au magistrat royal, le vicomte, qu’a été confiée la promulgation des articles, approuvés par plus de deux cents maîtres et ouvriers. Leur contenu témoigne des mutations d’une activité en plein essor.
L’importance des artisans de la campagne se manifeste dans la liste des jurés, qui comprend quinze représentants « des villages de la vicomté» face à dix bourgeois de Montivilliers et neuf d’Harfleur. Bien que le groupe de vingt-quatre experts chargé de rédiger le texte comprenne, à égalité, des représentants des tisserands (les « teliers »), des drapiers et des foulons, le préambule et les articles traduisent la suprématie des drapiers (entendons les marchandsdrapiers) qui imposent l’usage de laines homologuées par leur exposition au marché et l’adoption de standards précis pour chaque catégorie de produits.
Ourdissage à 1500 fils pour les « rousses, blous, beguins, cordeliers », 1600 pour « touz autres mellés et brunes de guede » et 1800 pour « touz draps de guede sanz melleure, et tous draps qui se font teindre en drap, comme neires, brunete et autres draps ». Ce sont sans doute ces derniers qu’on exporte sous le nom de « montivilliers ». Les drapiers obtiennent par ailleurs le droit de faire tisser dans leurs ateliers et d’y accueillir des apprentis tisserands, ainsi que la possibilité de se faire dédommager en cas de malfaçon de la part d’un foulon. Même, la mention d’un conflit encore non résolu parmi les tisserands sur les horaires de travail des « valets teliers », signale que les exigences des marchands-drapiers, largement entérinées par le règlement, se heurtent, ici comme en tant d’autres villes drapantes, aux résistances du groupe des tisserands.
L’extraordinaire succès des draps de Montivilliers, présents à partir des années 1340 sur tous les marchés d’exportation, de la Baltique à la Méditerranée, s’accompagne localement de phénomènes de reclassement et de réorganisation. Il ne fait guère de doute que le port d’Harfleur soit un point d’articulation de l’ensemble. Une colonie de marchands portugais y est installée dès avant 1309, date de ses premiers privilèges; la même protection est accordée peu après aux marchands castillans ainsi, qu’en 1369, à un groupe de négociants de Plaisance [25]. Un fragment de rôle d’impôt de 1338 confirme le rôle prépondérant des marchands portugais et castillans dans l’exportation des draps locaux [26]. Les textes réglementaires enregistrent, probablement avec un certain retard, l’évolution de la production locale et de son accès au commerce international. Voici par exemple, en 1376, la concession aux bourgeois d’Harfleur d’un métier de draperie et d’une marque protégée pour les trois qualités locales : graine (écarlate), demi-graine et drap commun. La demande est motivée par le changement de vocation du port d’Harfleur, moins dépendant qu’autrefois des marchandises « d’avoir de poids », par l’évolution de sa population qui comprend désormais de nombreux tisserands venus des villages alentour, et par le désir d’affirmer une production autonome face à celle, plus prestigieuse, de Montivilliers [27]. Ce dernier centre est, lui aussi, en pleine évolution : en décembre 1379, une ordonnance royale sanctionne ses pratiques commerciales douteuses en lui interdisant de contrefaire les draps de Bruxelles. Quelques mois plus tard, en avril 1380, les drapiers de Montivilliers se dotent d’un sceau, d’une lisière et de règles nouvelles : le compte d’ourdissage est porté à 2200 fils. En mars 1385, on modifie à nouveau le poids des fils de chaîne et de trame des produits scellés – draps de guède, mêlés et blancs [28]. Ces textes marquent une évolution dans l’organisation spatiale du travail : ils restreignent désormais aux trois paroisses de la ville de Montivilliers l’aire de production des draps scellés. Comme dans bien d’autres cas, leur succès provoque l’afflux dans le pays de Caux de marchands, intéressés par l’intense commerce de matières premières textiles, établi en particulier à Harfleur, et par les draps locaux. Avant 1366, l’administration royale est obligée d’intervenir sur le fonctionnement du marché en instituant des charges de courtiers en draps aux marchés et foires de Montivilliers; une ordonnance de juin 1389, réglementant l’exercice de leur fonction, témoigne de la nécessité de l’institution et, indirectement, de l’importance du commerce local [29]. Montivilliers, qui avait sans doute été l’un des plus grands centres de production dans les premières décennies du XVe siècle, ne parvint pas à surmonter la crise qui suivit. En 1424, deux ordonnances relatives à la draperie rouennaise indiquent que cette suprématie était menacée : après un jugement leur interdisant de contrefaire la lisière de Montivilliers, les tisserands rouennais adoptèrent une lisière nouvelle et se réunirent en un métier unique [30]. Mais passé 1450, Montivilliers ne profita pas de la reconstruction, malgré le maintien d’une production massive et prestigieuse [31]. Comme bien d’autres centres drapiers normands, elle perdit son autonomie au profit de Rouen. Le mécanisme de cette décadence est sans doute complexe; il est probable que la déchéance d’Harfleur, précipitée au début du siècle suivant par la création du Havre, contribua fortement à couper les drapiers du pays de Caux du commerce international.
L’activité lainière qui survécut par la suite autour de Gruchet-Le Valasse ne posséda aucun des caractères de la grande draperie antérieure.
 
VILLES DRAPANTES ET COMMERCE EN FOIRES
 
 
L’effacement des marchés lointains de marques de fabrique comme les « montivilliers » coïncide avec un appauvrissement apparent de la gamme commercialisée. Il est l’un des symptômes des mutations de la production drapière entre Manche et Champagne, du milieu du XVe au milieu du XVIe siècle.
D’autres indices le démontrent : la montée en puissance de la teinturerie parisienne, illustrée par des réussites individuelles ou familiales exceptionnelles, sanctionne la mise en place d’une nouvelle hiérarchie de la production et de la commercialisation dans la capitale. Des facteurs exogènes, l’arrivée massive des draperies anglaises, ne pouvaient qu’accroître l’ampleur de ce réaménagement.
Témoignages forts, mais indirects, des mutations en cours, ces éléments n’éclairent qu’en partie l’activité de production du drap et la conjoncture commerciale à laquelle elle devait faire face. On suppose, peut-être à tort, des rythmes d’évolution différenciés, suivant les lieux et la destination commerciale des produits. Mais comment élargir le propos à l’ensemble régional ? On s’attendrait, avec les débuts de l’époque moderne, à disposer d’un bagage documentaire plus fourni, qui permette de dresser un tableau d’ensemble de la production drapière dans l’espace normand et parisien. Il n’en est rien.
Beaucoup moins dense qu’aux Pays-Bas, le corpus des textes réglementaires ou normatifs, incomparablement moins riches en prescriptions relatives à la production, est assez imprécis sur la localisation de l’activité. Même si leur contenu reste assez général, les quelques textes dont on dispose au début des années 1570 ont néanmoins l’avantage de rendre compte du contexte de réorganisation de la draperie et de fournir un contrepoint à des données commerciales plus partielles bien que plus éclairantes sur la dynamique des processus en cours.
L’édit qui impose la « taxation sur les draps, serges et estamets », en mars 1571 [32], ne semble pas souffrir de l’inertie souvent reprochée à juste titre à ce type de documentation puisqu’il prend en compte la pénétration des « redins et carisés » anglais, taxés au même niveau que les serges d’Amiens. Bien que très imprécis dans le détail, ce texte offre un panorama utile de la production du royaume en identifiant les principaux centres drapiers de l’espace normand et en proposant tout à la fois une gamme des produits et une échelle d’appréciation des qualités. Les mentions, en dehors de la vicomté de Rouen, de Vire, Tessy, Falaise, Argentan et Alençon, pour des draps de qualité moyennesupérieure, de Caen et de Lisieux, pour la production de serges et de ferlins, d’Aumale, comme centre de production de drap à doubler de médiocre qualité, ne suffisent certainement pas à dessiner l’ensemble de la géographie drapière normande. Elles témoignent pourtant de deux caractères importants du tissu drapier normand, déjà observés auparavant. D’abord la stabilité, impressionnante, de plusieurs zones de production dans la très longue durée : la vallée de la Vire, le pays de Bray, un certain nombre de bourgs ou de petites villes de Basse-Normandie (Lisieux, Falaise). Ensuite, dans plusieurs cas, la capacité de ces draperies à se réorienter vers des produits nouveaux, souvent moins prestigieux et qui, pour cette raison, disparaissent de la documentation commerciale.
Géographie et spectre des productions s’affinent dans l’édit sur les draps de juin 1572 [33]. Le texte, dont l’objectif est de définir un nouveau corpus normatif, n’évite pas le topos de la baisse de qualité par rapport aux temps anciens. Mais il prend une valeur documentaire lorsqu’il décrit la situation contemporaine :
baisse du nombre de fils de chaînes de 40% et rétrécissement en largeur, allongement des pièces de 25 à 30 aunes à Rouen, Beauvais ou Lormaye, importance prise par la draperie teinte en laine dans la vicomté de Rouen, à Ry, aux environs d’Elbeuf et en bordure du pays de Bray. S’il est impossible d’évaluer la portée réelle des normes nouvellement définies – elles institutionnalisent en tout cas un allègement des fabrications [34] –, il est important d’observer qu’elles font système en définissant trois grandes catégories de draperie, « fine, moyenne, teinte en laine », en distinguant les produits plus légers, « serges et estamets », et en soumettant l’ensemble au contrôle du sceau. Il ne faut sans doute pas trop solliciter une réglementation de 1639, relative aux teintures : assez succincte, elle suggère une stabilité spatiale des implantations productives et confirme les évolutions techniques antérieures, qui font la part belle aux draperies légères [35]. Il est clair que ces textes, qui dessinent un espace régional marqué par la production de draperies différenciées, ne disent rien ou presque de la circulation des produits. Les images statiques qu’ils permettent de reconstruire ne peuvent déboucher sur une vision compréhensive de l’activité productive qu’à la condition d’être confrontées à la dynamique des échanges.
Paris et les foires
L’analyse que propose Roger Gourmelon de la géographie du négoce drapier de Paris reste l’une des parties les plus solides et les plus fécondes de son travail. En reconstruisant l’économie de la circulation des produits à partir des sources disponibles, il met en lumière l’importance croissante des draperies normandes présentes sur le marché parisien et dans le secteur du parage et de la teinturerie. Minoritaires au XIIIe et au début du XIVe siècle face aux productions flamandes ou brabançonnes, elles se diffusent vers Paris tout au long du XVe : en 1475, des marchands-drapiers de la Capitale obtiennent des lettres de rémission pour avoir vendu des draps de Normandie et du Berry, sans leur avoir fait subir aucune transformation [36]. Autour de 1500, les listes des exposants à la foire du Lendit attestent leur domination.
Leurs inventaires après décès confirment cette situation et mettent en évidence l’articulation entre les foires du Lendit (juin) et celles de Guibray (seconde quinzaine d’août). L’usage pris par certains marchands-drapiers de clore leur exercice comptable avec la fin de la Guibray, et l’importance des ventes qui y sont passées, fournissent autant de preuves indiscutables du caractère systématique de l’ensemble et de l’orientation vers l’ouest du royaume des réseaux drapiers parisiens. Marchands et drapiers de Haute et de Basse-Normandie peuvent écouler leurs produits à la foire du Lendit comme à Falaise, et les Parisiens s’y approvisionner en tissus écrus, confiés aux pareurs et aux teinturiers. Au sommet de la hiérarchie des produits, le drap de sceau de Rouen, est destiné, après teinture, à être revendu comme « teint de Paris », avec une forte plus-value [37]. Ce système complexe mais cohérent associe donc, dès la première moitié du XVIe siècle, un réseau de collecte et de vente en foire à un ensemble de productions variées, destinées soit à la vente immédiate au détail, soit à être transformées avant commercialisation.
Du XIVe au milieu du XVIe siècle, les foires et marchés jouèrent dans l’organisation de la draperie normande un rôle d’autant plus important que l’intégration urbaine de l’activité était faible. C’est alors la vente en foire qui permettait aux draps normands de gagner les réseaux interrégionaux et internationaux. L’absence d’une documentation sérielle sur le sujet contraint à disposer les quelques informations utilisables en forme d’hypothèse. Exercice d’autant plus périlleux que l’essentiel de notre information sur le commerce international à la fin du Moyen Âge est lié aux courants de la laine anglaise, et ignore largement l’espace de la France atlantique [38]. La présence du drap normand en Méditerranée, attestée par des sources nombreuses et variées, s’explique largement par sa vente en foire. Les comptabilités bourguignonnes de la fin du XIVe siècle signalent qu’à Châlon ou à Sombernon, de nombreux marchands normands échangeaient des draps contre de la laine. Durant toute la période, la foire du Lendit remplit la même fonction. Des données disponibles pour la Basse-Normandie montrent l’importance du commerce de la laine, des teintures et des draps sur les foires de Saint-James, Saint-Lô et Caen [39] dans les années 1370-1375. Faute de sources d’entreprises, il est impossible de reconstituer le réseau des échanges et des places avant son achèvement dans les années 1480-1500. Les étapes de sa construction nous échappent : innovation postérieure à la Guerre de cent ans ou héritage du siècle précédent ? Aucune source, pour le moment, ne nous permet d’affirmer, ni d’exclure l’existence, avant 1450, d’un système de compensation des obligations d’une foire sur l’autre. L’importance de ces dernières durant toute la période ne fait pourtant aucun doute, de même que celle de la place parisienne pour la commercialisation des productions normandes.
La foire de Guibray reste la plus mal connue des grandes foires, avant le XVIIIe siècle : aucun registre n’en subsiste, et nous n’avons sur elle que des informations indirectes. Dès l’époque ducale, elle est l’une des plus importantes de l’espace normand; la pelleterie, les toiles et les draps de laine composent l’essentiel de son activité. Peut-être son aire d’influence s’est-elle accrue au cours du XIVe siècle. Vers 1300, ce sont les productions bas-normandes, Saint-Lô et Thorigny, qui y tiennent la première place : la draperie de Falaise semble en plein développement dans les années 1360; en 1414, un terrier du domaine royal fait état de l’existence de « vieilles halles » réservées aux drapiers de Rouen, Bernay et Montivilliers [40].
On est mieux informé sur le Lendit et sur la place qu’y occupaient les drapiers normands : très bien représentés, d’après le « Dit du Lendit », dans la liste des places drapières qui exposaient leurs produits au début du XIVe siècle, ils y avaient acquis à la fin du XVe, une véritable prépondérance, au détriment des drapiers de Flandre, du Hainaut et aussi de Picardie. Cette évolution peut traduire une perte d’influence régionale de la foire, ou exprimer un nouveau rapport de force dans le commerce des tissus de laine. Notre incapacité à mesurer les échanges nous interdit de trancher ce point. Il est possible, par contre, de montrer les signes d’une intégration croissante de la foire aux réseaux normands de la production. Il ne fait guère de doute que le Lendit, l’un des points de rencontre privilégiés du commerce de l’Europe occidentale, était aussi l’un des lieux essentiels pour la commercialisation des draps normands. En 1395, faute de les trouver en nombre suffisant au Lendit, les acheteurs italiens furent contraints d’aller se fournir en drap à Montivilliers, auprès des fabricants. Le rôle prépondérant de la foire de Saint-Denis pour les drapiers normands tient aussi à sa place dans le commerce de la laine. Les réseaux commerciaux actifs à Saint-Denis nous restent cependant mal connus, faute surtout de sources notariales. Mais il existe des indices indirects d’une extension progressive de la zone d’influence du Lendit.
La mesure des draps
Parmi les diverses institutions du marché, la mesure des draps était l’une des plus importantes. Opération complexe, elle portait à la fois sur la largeur, la longueur et le poids de l’étoffe, mais aussi sur la texture, par le compte des fils de chaîne et le poids des fils de trame. L’aunage des draps est sans doute l’un des points essentiels du contrôle et de la garantie de la marque [41]. Les gardes et visiteurs institués par chaque métier avaient pour fonction principale de vérifier la conformité aux critères adoptés pour un produit scellé. Dans le cas normand, la rigueur de l’aunage était essentielle : puisqu’il n’existait aucune prescription sur l’origine des matières premières, l’uniformité de la production s’appuyait seulement sur le respect des quantités et des proportions prescrites. Les quelques textes qui évoquent, dans la seconde moitié du XIVe siècle, une modification des systèmes de mesure des centres drapiers importants, en ont d’autant plus de valeur.
Le premier témoignage concerne Montivilliers, où les religieuses accusèrent en 1366 le vicomte d’avoir changé l’aune des draps, au mépris de leur juridiction. Tout en reconnaissant la légitimité de leur requête, la sentence de l’Échiquier signale qu’une ordonnance royale avait été prise en ce sens à la demande des marchands du lieu. Nous ignorons quel système de mesure fut alors proposé aux drapiers du pays de Caux. Il n’est pas interdit de rapprocher de ce procès l’adoption du poids de Rouen et Paris par les marchands d’Harfleur en 1386, même si elle ne concerne sans doute pas seulement le drap. Elle témoigne en tout état de cause de l’entrée du port et de son aire de rayonnement dans l’espace dominé par les marchands de la Seine. Une lettre royale de 1368, qui autorise les marchands de Lisieux à abandonner leurs mesures et à utiliser l’aune de Paris ou de Rouen pour leurs toiles et draps, a sûrement la même signification. Elle suggère que le système de référence local était devenu un obstacle à la circulation des produits et que l’adoption de l’usage parisien était indispensable aux producteurs locaux. La même histoire nous est racontée de manière beaucoup plus explicite par une ordonnance de juin 1409 confirmant l’adoption par les drapiers de Louviers de l’aune de Paris. L’acte répondait aux contestations incessantes soulevées à la foire du Lendit par le système de mesure traditionnel de Louviers. En décidant d’arrêter leurs draps à une longueur de dix-neuf aunes et demie, mesure de Paris, ils mettaient fin à une situation ambiguë. La procédure suivie pour la promulgation de la mesure apporte aussi des informations précieuses : l’ordonnance édictée par le bailli de Louviers, enregistrée au Châtelet en juin 1409, fut aussitôt affichée à la loge des marchands de Louviers au Lendit, puis à la halle de Louviers à Paris, où sa publication suscita aussitôt l’opposition des drapiers parisiens. Ces précisions juridiques donnent tout son sens à la décision qui faisait entrer un centre drapier de première importance dans l’espace réglementé par les négociants parisiens. Elle peut témoigner aussi bien d’une concurrence renforcée sur le marché du Lendit que d’une extension de la zone d’influence de la Capitale : la réaction des drapiers parisiens s’explique alors aisément.
Paris et la foire du Lendit étaient le cœur d’un espace institutionnel où l’unification des systèmes de mesure devait permettre la convergence des filières de production.
L’évolution des textes réglementaires enregistrés par la chancellerie royale dans la seconde moitié du XVe siècle éclaire les changements intervenus dans la structure de l’espace économique parisien et normand. Très abondants jusqu’aux années 1420, les règlements de métiers se raréfient par la suite. Pour la plupart, ils concernent désormais Paris intra-muros ou Tours et résultent d’interventions royales ponctuelles. Ils dessinent plus, au total, une politique économique qu’un tableau régional des forces productives. Le désintérêt du pouvoir central pour la réglementation de la production, en particulier dans le Bassin Parisien, traduit une réalité présente dans certains documents; l’espace parisien et normand n’était plus structuré et délimité par la réglementation. Sa cohésion était assurée par les flux commerciaux. Un témoignage précoce en est donné par une lettre royale qui interdit la contrefaçon des draps de Rouen [42], les seuls désormais à recevoir la protection royale [43]. Sollicitée par les drapiers rouennais, l’ordonnance fut confiée pour application au bailli de Rouen et aux baillis, sénéchaux ou magistrats de Berry, Touraine, Anjou, Maine, Poitou et Saintonge. Les officiers de Basse-Normandie, de Haute-Normandie, de Picardie et de la région parisienne n’étaient pas concernés, comme si cet espace proche était, dès lors, parfaitement contrôlé, sans qu’il soit nécessaire de recourir à la justice du roi. Un changement que le nouveau bagage documentaire disponible à la fin du XVe siècle, confirme pleinement.
 
LES ESPACES NÉGOCIANTS DU DRAP
 
 
Le gonflement des sources commerciales, dans la première moitié du XVIe siècle, ouvre la voie à une réflexion plus approfondie sur la circulation des produits et sur l’organisation d’un espace drapier qui ne fut jamais figé.
Construite sur l’utilisation exclusive de sources parisiennes, la configuration proposée par R. Gourmelon adopte un angle de vue serré sur la draperie parisienne, mais procède d’éclairages plus diffus ou plus ponctuels sur l’espace drapier situé à l’ouest de la Capitale. Il ne s’agit pas ici de remettre en question la validité d’un schéma interprétatif dont de nombreux éléments sont encore parfaitement vérifiables, vus de l’extérieur, vers 1550-1560. Mais ces apports soulignent eux-mêmes les difficultés d’une approche trop localiste ou trop « spécialisée » de la question. La première d’entre elles tient dans l’impossibilité de séparer commercialisation et production; la fabrication du « teint de Paris » en est la meilleure illustration. Il aide en effet à comprendre que l’histoire de la draperie ne se superposait que très imparfaitement à celle des drapiers. Qu’il soit commercial ou industriel, l’espace du drap débordait de beaucoup l’atelier du drapier et même l’aire commerciale du marchand. Adopter le point de vue de l’échange amène donc à dessiner des géographies et à souligner des lignes de force différentes de celles que l’on observe chez les acteurs spécialisés qui assuraient pourtant le plus gros, sinon le plus coûteux, de la production.
Il n’y a pas à revenir sur le caractère privilégié de l’observatoire rouennais.
Même si certains en doutent encore, la place jouait les premiers rôles sur la scène commerciale européenne, au XVIe siècle. Elle offre du même coup un regard plus large sur ses relations avec la capitale qui permet de comprendre le resserrement des liens constaté par l’historien du drap parisien.
L’approvisionnement de Paris
L’intérêt de ces observations extérieures menées de différents points se concrétise dès lors qu’on s’intéresse à l’approvisionnement parisien en matières premières. Malgré l’importance des importations de pastel médiatisées par Anvers [44], les données recueillies de manière plus systématique par Jacques Bernard sur le trafic bordelais donnent toute sa place à l’étape rouennaise. Les entrées de pastel en quantités industrielles, pour le compte des teinturiers parisiens s’y affirment après 1510 [45]. Relais possible pour les échanges engendrés par les besoins de la draperie parisienne ou pour ses débouchés, Rouen en devient l’étape obligée après 1570; situation engendrée par l’état de guerre presque permanent qui affectait les Pays-Bas méridionaux. Le transfert partiel des fonctions anversoises d’entrepôt européen au port normand ne pouvait que renforcer le poids de l’articulation Rouen-Paris, dans la circulation des matières premières – produits tinctoriaux et laines en premier lieu [46].
Opérations de poids qui mettaient en jeu des capitaux considérables, les importations de produits de teinture sont les plus faciles à cerner. Que les transactions repérables dans le tabellionage et les congés accordés par l’échevinat rouennais, bien plus nombreux à partir de 1560, fassent ressortir la stature exceptionnelle des grands entrepreneurs parisiens n’a pas de quoi surprendre.
Les figures des Gobelin, Canaye ou Lepeultre sont déjà connues [47]. C’est la compréhension des fonctionnements commerciaux entre Rouen et Paris qui nous intéresse ici. L’impossibilité d’une évaluation globale n’est de ce point de vue qu’un demi-mal. L’importance des stocks de pastel entreposés à Rouen [48], et destinés à la Capitale [49] confirme les tendances observées au début du siècle. Et il s’agit là de processus de longue durée : les Boursier ou les Gobelin utilisaient déjà le relais rouennais pour leurs approvisionnements avant 1520, ils y avaient toujours des agents dans les années 1580-1600. L’implication durable dans ces affaires d’acteurs commerciaux italiens, des Lucquois [50] installés sur la place rouennaise, intermédiaires obligés entre les pasteliers du Lauragais et de l’Albigeois, et les firmes parisiennes [51], fournit un autre indice du rôle stratégique de l’étape rouennaise y compris pour la redistribution du pastel plus loin dans l’intérieur [52]. À une échelle supérieure, des processus identiques étaient à l’œuvre dans l’importation des aluns [53]. Et en dépit du quasi-monopole de redistribution dont Rouen disposait, ils témoignent de la position-clé de la place normande dans l’approvisionnement parisien en produits tinctoriaux. Elle se renforça, dès la deuxième moitié du XVIe siècle, avec l’utilisation des teintures d’origine coloniale, comme la cochenille ou le bois de Brésil [54] et dans les premières années du XVIIe siècle, alors que l’influence de la colonie néerlandaise (importatrice des garances de l’Europe du nord-ouest) était à son apogée.
On voit mal comment l’articulation Rouen-Paris aurait pu occuper une position comparable dans la circulation des laines. Largement disponible, la matière entrait dans des processus productifs, filage et tissage, beaucoup moins concentrés que les opérations de teinture, même s’ils étaient à dominante urbaine pour les produits de haute qualité. Mais c’est aussi parce que l’activité était en cours de transformation et de réorganisation aux XVe-XVIe siècles qu’on a du mal à la saisir. Pour R. Gourmelon, le tissage parisien est alors en nette régression, affirmation qui mériterait probablement réexamen dans un cadre géographique élargi. Si l’hypothèse d’une exurbanisation et d’une déconcentration du tissage se vérifiait, elle ne faciliterait pas notre saisie de la circulation des laines, de toute façon moins dépendante de l’articulation rouennaise que celle des produits tinctoriaux. Du moins tant que le recours aux laines étrangères, espagnoles surtout, resta limité. Question qui n’est vraiment tranchée pour la fin du Moyen Âge, ni dans le cas de Paris [55] ni dans la totalité de l’espace productif que nous envisageons ici.
Bien que Michel Mollat ait repéré la présence précoce des laines espagnoles [56], Henri Lapeyre [57] avait plutôt insisté sur le caractère tardif de leur pénétration massive à Rouen, en liaison avec le début des troubles aux Pays-Bas, suggérant que, jusque-là, leur acheminement vers Rouen et Paris était couramment médiatisé par les Pays-Bas. Situation qui s’inversa par la suite, dans un contexte global de réorientation des courants commerciaux.
L’impression d’un changement d’échelle – on voit alors couramment des arrivées de plusieurs milliers de balles en quelques mois [58] – tiendrait en ce cas plus d’un « effet de source » que d’un vrai saut quantitatif. Le déchargement dans les ports normands de laines anglaises [59] et de balles de laines prussiennes venues des ports de la Baltique témoigne d’ailleurs que les importations d’Espagne n’étaient pas en position de monopole. Que devenaient-elles ensuite ? Avant le début du XVIIe siècle, il n’existe pas de source directe sur la destination de ces laines après leur arrivée à Rouen. On sait que, vers 1600, elles étaient largement redistribuées vers les centres drapiers de Flandre et du Brabant, mais aussi vers Paris. Et la présence dans le port normand de facteurs en charge des importations de laine de certaines firmes parisiennes [60] témoigne probablement de la continuité, depuis le XVe siècle, d’un courant dont les ramifications au point d’arrivée nous échappent.
La forte coïncidence des évolutions que l’on vient de retracer n’est évidemment pas le fait du hasard. Les conditions politico-militaires, guerres aux Pays-Bas et relations anglo-espagnoles, ont fortement joué dans l’affermissement de la position commerciale de Rouen, alors en situation de place neutre.
On en verrait aussi les effets sur la circulation d’autres produits, comme les huiles grasses d’Andalousie utilisées pour la finition des draps. Pour la question qui nous intéresse, l’articulation d’un espace drapier autour d’un axe Rouen-Paris, l’interprétation des faits constatés ne peut se faire à sens unique.
La position centrale de Rouen dans la circulation des matières premières textiles était bien évidemment le résultat d’une dynamique commerciale liée aux fonctions de redistribution du port normand. Elle manifeste aussi, R. Gourmelon l’a montré, l’intégration en cours de la production drapière dans un espace élargi où Rouen et Paris jouaient des rôles complémentaires, processus dont le « teint de Paris » est le meilleur exemple.
Ce produit-phare, dont on a souligné qu’il se redistribuait dans l’espace normand, n’était pas seulement destiné à répondre à une demande normande ou parisienne. Le drap de Paris que Richard Gascon voit entrer à Lyon – il ne faisait le plus souvent qu’y passer – au début du XVIe siècle [61] était un produit de haute valeur qui correspond bien à ce qu’on sait du « teint de Paris ».
Probablement sous-évaluée dans les inventaires de stocks, sa présence témoigne de la banalité de l’approvisionnement parisien en drap écru fabriqué ailleurs qu’à Paris. Elle illustre surtout le fait que Rouen et Paris jouaient sur un espace commercial qui se prolongeait en Méditerranée jusqu’au Levant.
Les drapiers se trouvant moins concernés par ce processus que des acteurs de plus haute stature, les travaux consacrés à la draperie parisienne ou rouennaise ont sous-évalué cette ouverture et n’ont pas accordé une place suffisante aux produits étrangers, en particulier à l’entrée des draperies anglaises.
Leur présence était pourtant ancienne [62]. Mais c’est à nouveau dans la situation des Pays-Bas qu’il faut chercher l’origine d’une réorientation sur Rouen de courants d’exportation beaucoup plus importants, à la fin des années 1560.
L’arrivée de ces draperies qui pénétraient au même moment sur le marché lyonnais [63], est analysée en termes purement concurrentiels et anachroniques (en termes d’économies nationales) par R. Gascon. Enfermé dans le cadre parisien, R. Gourmelon n’en voit ni l’ampleur ni la signification pour l’organisation de la production et du négoce parisien du drap. Or, il se déchargeait à Rouen au moins 1000 ballots, c’est-à-dire quelques dizaines de milliers de pièces, par an [64].
Les draperies anglaises
Les caractères structurels du commerce anglais sur le continent étant ceux d’un troc, les ballots de broadclothes et surtout de kerseys, de frises et de « bayettes » s’échangeaient contre des produits manufacturés et des marchandises venues de la Méditerranée. Ce qui donnait lieu à un vaste mouvement de papier commercial enregistré, jusqu’au début des années 1580, devant notaire.
Une pratique assez généralisée pour qu’on puisse identifier quels étaient les cheminements propres aux « creseaux » ( kerseys), « redins » ( readings) ou draps de « Nort » (Norwich) après leur entrée par Rouen ou Dieppe. Trois traits caractérisent cette commercialisation : des transactions nettement plus importantes en valeur et en volume [65] que celles qui concernaient le drap local, la présence de gros acheteurs repérables dans la durée, enfin une concentration de la circulation sur un axe Rouen-Paris-Lyon-Marseille. On pourrait en déduire que les draperies anglaises traversaient le royaume sans affecter le système productif normand et parisien du drap et sans pénétrer les marchés qui lui servaient de débouché. Interprétation illustrée par les achats de produit fini [66] des Roncaglia, Couvet ou Riquetti dont l’intérêt, comme celui de quelques parisiens (les Du Resnel), pour les marchés méditerranéens nous est connu.
Ce commerce prenait en fait des formes plus complexes. D’abord, parce qu’il venait aussi des ports anglais de la draperie lourde, dont la qualité et les prix se situaient dans la même gamme que ceux du drap local [67]. Ensuite, parce qu’une partie des draperies légères d’Angleterre était vendue en blanc. Et si nous n’avons aucun moyen d’en évaluer l’importance, la pratique était suffisamment courante pour que les édits fiscaux taxent les « redins et carisés anglais teints en ce royaume » à deux sous la pièce, dès 1571 [68]. Les achats réalisés par de grands marchands parisiens, qui n’étaient pas d’un volume inférieur à ceux des Lyonnais [69], conduisent à s’interroger sur le sort qui était réservé à ces draperies anglaises, toutes catégories confondues. Les faisait-on teindre ? Sans connaissance précise des affaires des teinturiers parisiens, il est difficile de l’affirmer même si des indices convergents semblent l’indiquer [70]. Ces draperies anglaises, ou certaines d’entre elles, pouvaient-elles alors devenir du « teint de Paris » et sortir du royaume ou s’y diffuser sous cette appellation [71] ? Ce serait peut-être forcer le trait, que de voir dans ces pratiques une extension de l’aire d’influence industrielle de la Capitale. Il y eut, en tout cas, élargissement des stratégies de production en relation avec la dilatation et la réorientation des circuits commerciaux à l’échelle européenne. Si l’on note, enfin, que les Rouennais assuraient un rôle essentiel de rediffusion de ces produits non seulement vers Paris, mais à l’échelle internationale, notamment sur le versant atlantique [72], on souligne à la fois la complémentarité et le parallélisme de position des deux centres en matière d’échange et de finition du drap anglais.
Partant de la demande des marchés internationaux, on ne saisit pourtant qu’un pan de la production et de l’échange, sans doute le plus facile à dévoiler.
Mais que dire de la circulation locale et régionale, et de son adaptation à la demande – aux différents segments de la demande – « intérieure » ? Si l’on voit mal comment l’évaluer en regard des flux à plus longue distance, on saisit bien les conséquences de sa sous-évaluation sur notre perception de la dynamique productive. C’est en attribuant une attention et un poids excessifs aux échanges lointains qu’on a forgé une histoire du drap marquée par des effacements brutaux et des renaissances brillantes. Le drap rouennais peut illustrer ce fait. On s’accorde à bon droit pour affirmer qu’à Rouen, à la différence de Paris, ce n’est pas, au XVIe siècle, le négoce des draps, mais celui des toiles qui fut le nerf du commerce de la place et de l’activité industrielle de la région.
Mais il n’y a pas de raison d’établir un parallèle entre la production de drap de sceau ou de tissus approchants et leur présence dans les flux du grand commerce [73]. Cette production a tout simplement irrigué d’autres courants, plus étroits, plus nombreux, plus ramifiés, moins faciles à saisir.
Si des marchands-drapiers de moindre envergure vendaient en effet à leurs homologues parisiens des lots modestes de draperies anglaises [74], tous, des plus gros opérateurs rouennais aux drapiers-drapants de Rouen ou de Darnétal, écoulaient aussi du drap de sceau et des draperies normandes directement à Paris [75], à Lyon [76] ou à Limoges [77] et dans de nombreux bourgs ou petites villes de Normandie. Une cartographie établie sur la base de ces données, sans doute nombreuses mais disparates, n’éclairerait pas forcément la compréhension globale de la production et de l’échange des draps dans l’espace qui nous intéresse. Il nous faut donc essayer de mettre en évidence quelques-uns des mécanismes essentiels qui sous-tendaient cette activité.
En ce qui concerne la place des draperies étrangères dans le système drapier normand et parisien, et particulièrement des produits anglais, à partir des années 1560, il faut réaffirmer qu’il n’y a pas de raison de l’analyser seulement en termes de concurrence à l’échelle régionale. Parce qu’une partie de ces produits – l’observation vaut encore plus pour les draperies des Pays-Bas en transit vers la sphère ibérique – ne fit que traverser l’espace régional, et parce que la draperie de qualité produite sur place n’était pas destinée au même marché que les draperies légères. Resterait en revanche à étayer plus solidement notre compréhension de l’articulation entre pénétration des draperies anglaises et développement de la teinturerie parisienne.
Le couple Rouen-Paris
Cette dernière observation doit être prise en compte lorsqu’on analyse la production de l’espace régional, au cours du XVIe siècle, et le fonctionnement du couple Rouen-Paris, qui en était véritablement l’épine dorsale. Les deux centres occupaient en effet jusqu’à un certain point, par leurs fonctions de négoce et de finition, des positions parallèles dont l’attraction dépassait le cadre local. De même que des draps de Rouen ou de Meaux et des serges de Beauvais étaient teints et finis à Paris, à l’initiative de grands marchands, des merciers le plus souvent, Rouen apportait une touche finale à des draperies venues d’Amiens, de Beauvais ou de centres de production moins prestigieux [78]. Même s’il est probable que la position de la Capitale fut dans ce domaine plus forte que celle du port normand, à la fois en termes de concentration industrielle et de rayonnement commercial, la pratique des acteurs rouennais ou parisiens était à peu près la même. Elle éclaire l’étendue et la complexité du paysage productif mis en jeu par les courants d’exportation. Elle en révèle à l’occasion les évolutions techniques. Conclu en août 1588, un marché de draperies n’énumère pas moins de sept produits différents de Normandie – drap de Tessy ( 120 pièces), serge de Florence « façon de Fécamp » ( 5 ballots), drap de Darnétal ( 18 p.) – et du Bassin Parisien – serges d’Amiens ( 50 pièces), « creseaux » noirs de Troyes ( 132 p.), serges de Tours ( 140 p.), drap de Paris « façon nouvelle » ( 126 p.), le tout « fini à Rouen » par trois maîtres tondeurs [79]. Un tel témoignage confirme la capacité du tissu productif normand et plus largement de celui du Bassin parisien à répondre aux évolutions de la demande lointaine, davantage tournée vers les draperies légères. Il y aurait, de ce point de vue, à mener l’enquête localement sur des continuités peut-être plus apparentes que réelles. Durée des implantations, observée par exemple dans la vallée de la Vire (Tessy) comme en pays de Bray (Aumale), ne signifie, on le sait bien, ni identité de produit, ni continuité de structures. Quant à la capacité à imiter des standards étrangers reconnus que révèle ce marché, elle relativise l’impact négatif des importations étrangères et incite à s’interroger sur les modalités de ces évolutions – à qui en revint l’initiative ? –, et sur les caractères techniques des produits eux-mêmes, questions sur lesquelles les sources urbaines restent beaucoup plus silencieuses.
Ce processus de polarisation de la finition n’était pas propre à la draperie.
On retrouve là une organisation négociante de la production que des travaux plus nombreux sur les toiles ont souvent rencontrés. Était-elle compatible avec l’articulation sur les foires du système productif et commercial de la draperie parisienne que révèlent les inventaires au milieu du XVIe siècle ? Rien n’est moins sûr. Si la foire de Guibray était encore promise à un avenir certain, c’est qu’elle assurait, pour la frange atlantique du royaume, une fonction de marché interrégional que même les marchands anglais acheteurs de toiles ne négligeaient pas. Même si des opérations se soldaient encore dans les années 1570 avec des obligations payables au retour de Guibray et du Lendit, il semble bien qu’on puisse lier la perte d’influence de la foire de Saint-Denis à l’emprise croissante d’une organisation négociante de la production fondée sur un espace plus étendu et une plus grande continuité des échanges. Il est pour le moment difficile d’en analyser les causes : plus grande diffusion des laines espagnoles rendant inutile le passage par le Lendit ? Prise en main du négoce par de nouveaux acteurs (les merciers) aux vues plus ambitieuses ?
Quoi qu’il en soit, circulation des produits et circuit des paiements s’éclairent mutuellement pour accréditer l’hypothèse d’une intégration régionale assez large de l’espace drapier du Bassin parisien, même si tous les indices n’ont pas la même force de preuve. Isolée, l’information qui fait état de la vente, en 1601, par un marchand de Darnétal à un Orléanais de 500 lb de fil de chaîne, pose la question de l’interdépendance des centres drapiers situés à la grande périphérie de la Capitale. Acte unique ou témoignage d’une organisation nouvelle ? De tels fonctionnements sont repérables entre Lille et Anvers, à la fin du XVIe siècle. Bien mieux étayée, la force de la connexion Rouen-Beauvais-Paris, ressort de la mise en perspective de centaines de créances transmises devant les tabellions rouennais. Autour des années 1570, les drapiers de Beauvais s’approvisionnaient en laines espagnoles et en teintures que seuls les acteurs commerciaux de la place normande étaient à même de leur fournir. Ce qui permettait à de grands marchands espagnols, de solder d’autres opérations, en utilisant des dizaines de cédules émises par des drapiers ou des marchands de laine de Beauvais, dont le total pouvait s’élever à des dizaines de milliers de livres [80]. S’il est moins repérable par la suite, l’endossement de ces papiers étant devenu courant, on sait qu’après 1600 le système fonctionnait toujours avec d’autres acteurs [81]. L’autre versant des opérations se révèle à travers les paiements effectués par les acteurs beauvaisins auprès de leurs créanciers rouennais, en obligations de marchands-drapiers parisiens ou rouennais [82], pratique qui vaut aussi pour les drapiers-drapants rouennais qui achetaient leurs laines avec le même type d’effets. En fonctionnant comme un système de compensation, le circuit des paiements restitue donc la cohérence de l’organisation qui sous-tendait en partie la draperie de l’espace normand et parisien et que confirment les inventaires après décès étudiés par Roger Gourmelon : acheteurs de matières premières sur la place rouennaise, les drapiers beauvaisins ou rouennais soldaient leurs achats par le produit de leurs ventes de draperies écrues, quelquefois teintes, aux Parisiens [83]. Il est probable qu’on pourrait étendre un tel schéma fonctionnel à d’autres centres drapiers situés dans l’aire d’attraction de Paris. On sait que les draps du Berry ou d’Orléans, la sayetterie amiennoise, entre autres, gagnaient aussi la capitale dans la même période.
Même si elle n’aboutit pas à l’élaboration d’un modèle qui intègre production, circulation et consommation des étoffes de laines, l’adoption d’une perspective de très longue durée donne aux dynamiques spatiales un cadre d’analyse pertinent. De la fin du XIIIe siècle aux premières années du XVIIe, on peut suivre l’édification par étapes d’un espace économique cohérent. Une telle reconstruction expose à de multiples obstacles méthodologiques. Ouvrir le plus largement possible l’analyse est le premier impératif à respecter :
prendre en compte la variété des produits, c’est à dire aussi la pluralité des consommations, en même temps que la cohérence technique des processus de production. Au risque de contredire l’idée, toujours dominante, qu’il n’existait, avant le XVIIIe siècle ni réelle diversification des produits, ni tissu productif organisé, à l’exception des fabrications de luxe articulées sur les grandes métropoles [84] et les réseaux du grand commerce. Examiné dans cette perspective, l’espace normand et parisien du drap ne détone pas sur ce qu’on sait de la draperie anglaise ou néerlandaise. En dépit de préjugés toujours fortement enracinés dans l’historiographie nationale, il témoigne des capacités d’adaptation du système productif et surtout de sa diversité. Déjà soulevée par des travaux antérieurs, cette observation n’a pas toujours été perçue comme il convenait. Plutôt que d’affirmer que les XVe et XVIe siècles ont vu la mauvaise draperie chasser la bonne, il convient de s’interroger, comme J. H. Munro, sur la précocité de ces processus de diversification des produits, et sur leur complémentarité en termes de réponse à des demandes différenciées. C’est ici que l’analyse spatiale prend tout son sens, à la condition de faire varier, autant que possible, les échelles d’analyse, de la ville ou du quartier à la région et aux réseaux combien plus étendus du commerce international.
L’espace, dont on suit ainsi la genèse et l’évolution, est une unité historique spécifique dont l’articulation géographique diffère de celles des villes et des régions sur lesquels elle s’étend. Sa temporalité n’est pas celle des entreprises qui s’y développent. Il y a plus d’un siècle, Alfred Marshall avait décrit de telles organisations dans l’Angleterre de la Révolution industrielle. Fort attentif à l’inscription historique des phénomènes économiques, il en signalait l’ancienneté et la très longue durée d’existence [85]. Malgré l’intérêt porté à ce type d’approche, particulièrement en Italie [86], son champ d’action s’est en général cantonné à l’époque industrielle. Sans doute, la difficulté de rassembler les informations nécessaires à ce type de recherche explique-t-elle son peu de succès chez les historiens du Moyen Âge et de la modernité précoce. Il ne procède, en effet, ni d’une simple étude de géographique historique, inapte à rendre compte des localisations dans un ensemble régional, ni d’une approche conjoncturelle, qui en fragmente l’évolution en une série de cycles. La saisie des pratiques, seule, permet de comprendre l’organisation fonctionnelle de l’espace, et de replacer production et commercialisation dans une temporalité concrète. Les sources d’entreprises, comptabilité et correspondances, offrent la meilleure entrée dans les réseaux de relations et les flux d’informations qui donnent leur sens aux comportements des acteurs économiques. Leur absence ne dispense pas de leur trouver des substituts. Les instruments conventionnels en usage dans la production ou les échanges, tels que les normes techniques de fabrication [87], les systèmes de poids et mesures et les procédures de paiement, permettent de restituer le cadre de la pratique, le plus souvent au prix d’enquêtes arides et frustrantes.
L’inadéquation des unités de temps et de lieu rend plus complexe l’identification des causes et des effets, qui procèdent d’enchaînements multiples. Il n’est pas concevable, par exemple, de faire abstraction des processus politiques qui ont, eux aussi, leur inscription spatiale : lorsqu’une enquête de 1344 révèle que les drapiers de Saint-James disposent d’entrepôts à Poitiers et Saint-Jean d’Angély, le médiéviste doit s’interroger sur la permanence des routes commerciales de l’ancien domaine des Plantagenêts, quels qu’aient été les progrès de la construction monarchique parisienne. De même, le moderniste évaluera l’impact des guerres, menées en dehors de son terrain, sur la réorganisation des routes commerciales de la Manche et de la Mer du Nord dans le dernier tiers du XVIe siècle. L’interaction des divers processus productifs est un autre point à considérer : on l’a évoqué fugitivement à propos de la toile.
Que savons-nous des contraintes que les métiers de la soie, du cuir, du parchemin ou du papier, faisaient peser sur l’industrie de la laine ou, au contraire des complémentarités [88] qui pouvaient s’établir entre ces activités ? Un transfert de capitaux marchands d’un secteur sur l’autre ou la reconversion d’un site industriel n’expliquent-t-ils pas, dans bien des cas, des événements dont nous cherchons vainement la cause dans un dispositif sectoriel ou local ?
Il est difficile, enfin, d’éluder une réflexion globale sur le corpus des sources.
Du XIIe au XVIIe siècle, de la Méditerranée à la Mer du Nord, la mise en écriture des faits du négoce et de la production ne s’est pas moulée dans un modèle unique, la convergence globale des séries documentaires n’est donc pas totalement acquise. Même dans un cadre beaucoup plus restreint et cohérent, qui était celui de la chancellerie royale et de la Chambre des comptes entre le XIVe et le XVIe siècle, l’identité des pratiques d’écriture, qu’il est facile de constater, ne doit pas cacher l’évolution des réalités, celle d’une société en pleine transformation, et des pratiques, celle d’un État ayant sa dynamique propre. L’établissement d’un questionnaire cohérent reste le seul moyen de mener l’enquête dans un cadre spatial ou temporel large. Il n’est envisageable qu’à la condition de prendre pour objet des pratiques complexes et de grande amplitude, comme les échanges marchands, les processus techniques ou l’occupation des espaces. Il requiert, par définition un travail collectif.
 
NOTES
 
[1] Les récents débats autour du personnage de Jehan Boinebroke montrent que cette direction de recherche semble garder sa pertinence pour certains chercheurs. Dernier état de la question dans Jean-Louis ROCH, « De la nature du drapier médiéval. L’exemple rouennais », Revue historique, tome CCII, janvier-mars 2000, n° 613, p. 3-30.
[2] Dominique CARDON, La draperie au Moyen âge : essor d’une grande industrie européenne, Paris, Éditions du CNRS, 1999; Philippe MINARD, La fortune du colbertisme. État et industrie dans la France des Lumières, Paris, Fayard, 1998.
[3] Sidney POLLARD (éd.), Region und Industrialisierung. Studien zur Rolle der Region in der Wirtschaftsgeschichte der letzten zwei Jahrhunderte, Göttingen, Vandenhoeck & Ruprecht, 1980.
[4] Cf. notamment pour le Mittelost, GustavAUBIN, Arno KUNZE, Leinenerzeugung und Leinenabsatz im östlichen Mitteldeutschland zur Zeit der Zunftkäufe, Stuttgart, 1940 et pour la région de Saint-Gall, Hans-Conrad PEYER, Leinwandgewerbe und Fernhandel der Stadt St. Gallen von den Anfangen bis 1520, Saint-Gall, Kommissionsverlag Zollikofer, 1959-1960, 2 vol. (St. Galler wirtschaftswissenschaftliche Forschungen, 16).
[5] Jean TANGUY, « L’économie bretonne aux XVIe et XVIIe siècles » et « L’essor de la Bretagne aux XVIe et XVIIe siècles », in Histoire de la Bretagne et des pays celtiques, t. III, de 1532 à 1789, Morlaix, Skol Vreizh, 1986, 3e éd., p. 25-27 et 50-55 et André LESPAGNOL, Messieurs de Saint-Malo. Une élite négociante au temps de Louis XIV, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 1997 ( 1re éd. 1990), posent clairement la question des remodelages territoriaux de la production toilière; de manière symptomatique, lorsqu’il adopte un angle d’attaque plus « protoindustriel », J. TANGUY s’enferme davantage dans un cadre spatial donné: Quand la toile va. L’industrie toilière bretonne du XVIe au XVIIIe siècle, Rennes, Éditions Apogée, 1994.
[6] Gérard GAYOT, Les draps de Sedan : 1646-1870, Paris, Éditions de l’EHESS-Terres ardennaises, 1998.
[7] Critique sur ce point de Marc BOONE, « L’industrie textile à Gand au bas moyen âge ou les résurrections successives d’une industrie réputée moribonde », in Marc BOONE, Walter PREVENIER (éd.), La draperie ancienne des Pays-Bas : débouchés et stratégies de survie (14e-16e siècles), Louvain-Apeldoorn, Garant, 1993 (Studies in Urban Social, Economic and Political History of the Medieval and Modern Low Countries), notamment p. 21-31.
[8] Herman VAN DER WEE a ouvert la réflexion sur cette question en abordant l’économie du textile aux Pays-Bas en termes de comparaisons régionales, « Structural Changes and Specialization in Southern Netherlands Industry, 1100-1600 », in The Low Countries in the Early Modern World, Brookfield, Variorum, 1993, p. 201-222 (conférence présentée pour la première fois en 1974). Cf. aussi Peter STABEL, « Décadence ou survie ? Économies urbaines et industries textiles dans les petites villes drapières de la Flandre occidentale », in Marc BOONE, Walter PREVENIER (éd.), op. cit, p. 63-84. La mise au point la plus décisive a été apportée par John H. MUNRO dans un article lumineux qui remet en question toute la tradition historiographique sur l’apparition tardive des nouvelles draperies (XVIe siècle) et leur croissance rapide au détriment des draperies médiévales, « The origins of the English « New Draperies » : the Resurrection of an Old Flemish Industry, 1270-1570 », in Negley B. HARTE (éd.), The New Draperies in the Low Countries and England, 1300-1800, Oxford, Pasold Research Fund-Oxford University