2001
Revue d'Histoire Moderne et Contemporaine
Les territoires de l’économie, XVe-XIXe
siècles
Les formes de l’intégration spatiale
Autour de Rouen et Paris : modalités d’intégration d’un espace
drapier (XIIIe-XVIe siècles)
Mathieu Arnoux
Mathieu ARNOUX Université de
Paris VII et EHESS UFR GHSS, case courrier 7001, 2, place Jussieu, 75005 Paris
Jacques Bottin
Jacques BOTTIN IHMC, CNRS-ENS
45, rue d’Ulm, 75005 Paris
La production drapière antérieure à l’avènement des
manufactures « intégrées », autour de la mi-XVIIe siècle, a été longtemps
présentée comme un processus spécifiquement urbain défini par un ensemble de
traits assez accusés. Ce sont d’abord une identification forte entre
l’affirmation des oligarchies urbaines dès les XIIe-XIIIe siècles et le
développement de l’activité d’où émerge la figure du grand marchand
[1], ensuite l’élaboration de
textes normatifs dont les corpus ont été, à défaut d’autres sources, largement
– excessivement ? – sollicités par les auteurs. L’histoire du drap au Moyen Âge
et jusqu’assez tard dans l’époque moderne est donc marquée par l’attention
portée à la réglementation du travail et aux normes de fabrication, aux
conflits sociaux entre acteurs de la production et de la commercialisation, aux
techniques de filage et de tissage. Questions inégalement revisitées, suivant
les périodes, par des études consacrées notamment aux techniques productives et
à leur circulation au Moyen Âge, ou à la compréhension des processus
socio-politiques qui ont conduit à l’élaboration des normes
[2]. Si les inégalités constatées dans la
dynamique du développement à l’époque contemporaine ont engendré une réflexion
forte sur la régionalisation des phénomènes d’industrialisation
[3], les recherches sur
l’organisation spatiale de la production sont loin d’avoir acquis une position
équivalente dans l’historiographie française, pour les périodes antérieures à
la construction d’un espace économique national (fin XVIIe-XVIIIe
siècles).
Avant le renouvellement des approches engendré par les
hypothèses de Franklin Mendels, ce sont les études consacrées aux industries
dites « pauvres », toiles de chanvre et de lin, tissus mélangés, qui, notamment
du côté de l’aire germanique, ont fait de l’analyse spatiale un élément
déterminant pour la compréhension de l’organisation et des dynamiques
industrielles dans le secteur textile
[4]. Mais en plaçant les conditions locales et l’économie
domestique au cœur du développement des activités protoindustrielles, les
travaux plus récents se sont concentrés sur les facteurs loco-régionaux
d’émergence et de maintien des activités. À quelques exceptions près (la
Bretagne)
[5], ils ont
considéré la dimension spatiale plus comme un cadre d’analyse que comme un
élément participant de la dynamique industrielle, susceptible de se remodeler
et de se hiérarchiser différemment dans le temps.
Ces évolutions historiographiques ont, dans l’ensemble, peu
affecté, du côté français, les travaux consacrés à la production drapière
antérieure à 1650.
Moins associée à la notion de protoindustrie, l’histoire du
drap, sauf lorsqu’elle passe par l’approche entrepreneuriale
[6], emprunte plus ou moins les voies
traditionnelles de l’histoire du métier ou de la monographie urbaine et celle
de la diffusion commerciale. Deux approches qui donnent d’ailleurs rarement
lieu à confrontation. En général cantonnée à un centre urbain unique, l’analyse
des structures de production, d’abord fondée sur les textes réglementaires,
s’est assez tôt élargie aux campagnes environnantes dans la perspective
désormais classique des rapports entre une ville et son
contado, somme toute l’illustration
d’un simple rapport de domination. Mais il est frappant d’observer que la
réflexion a peu porté sur l’existence possible d’un système productif articulé
sur un territoire organisé par une armature urbaine complexe et
hiérarchisée.
L’histoire du drap est très largement restée, du moins en
France, une histoire concurrentielle (en termes de diffusion des produits) ou
comparative (en termes de structures de production) des villes drapantes ou des
aires « nationales » (le drap anglais).
Quant aux études relatives à la commercialisation, si elles
identifient des sites de production, elles ne proposent en général qu’une
collection de points dépourvus de relations fonctionnelles. L’attention portée
aux produits, qui a conduit à réhabiliter le rôle de la demande dans
l’élaboration des stratégies productives, n’ayant pas encore porté tous ses
fruits, la majorité des observations concernent des évaluations quantitatives
ou des espaces de diffusion, dont l’utilisation ne va pas de soi. Le recours à
des données indirectes, en apparence peu contestables – la mesure des flux
fondée sur des sources fiscales – a en effet été sérieusement mis en question
par les historiens des anciens Pays-Bas
[7]. Et l’usage, par défaut, des aires géographiques de
diffusion comme étalon de l’importance des productions, expose à des biais
documentaires à peu près insurmontables, étant donné notre médiocre perception
des transactions menées aux échelles les plus petites, locales et régionales,
ainsi que de la circulation terrestre des produits.
Au final, et s’agissant de la période XIIe-milieu XVIIe siècle,
une grande partie de la littérature consacrée à la production des draps dans
l’espace du royaume de France, se reconnaît plus ou moins dans une vulgate dont
les propositions principales sont assez bien connues : 1) Le drap urbain est un
produit de haute qualité, voire de luxe, et sa production est le lieu où
s’élaborent les formes primitives d’une organisation précapitaliste dominée par
de très grands entrepreneurs. 2) La rigidité des organes de contrôle de la
production, les organisations de métier ont constitué un frein à l’évolution
technique de la production. 3) Ainsi s’explique l’effondrement quasi programmé
de certains centres, sous l’impact de la concurrence des nouveaux
produits.
Héritée notamment d’Henri Pirenne, pour qui la grande draperie
médiévale des Pays-Bas fut supplantée, au XVIe siècle, par les « nouvelles
draperies » que les réfugiés réformés diffusèrent de là en Angleterre, cette
conception généalogique a été mise à mal par l’historiographie étrangère sur le
terrain même où elle a été avancée par Pirenne et ses successeurs
[8]. Elle reste au cœur des
études empiriques, déjà anciennes qui, comme celle de Roger Gourmelon sur la
draperie parisienne, font se succéder crises et résurrections, avant l’«
effondrement » du XVIIe siècle. Répétition dans le temps et l’espace
d’évolutions cycliques ou « paraboliques » qui a, depuis, plutôt poussé à
modéliser les schémas de développement que suscité la réflexion sur les
processus de restructuration des implantations textiles dans un cadre
chronologique et spatial élargi.
Les questions et les hypothèses présentées dans les pages qui
suivent s’appuient sur l’exploration d’un espace productif dans le long terme :
la Normandie et les marges nord-ouest du Bassin parisien, du XIIe au XVIIe
siècle.
La constatation empirique de la permanence des activités de
production de drap de laine, particulièrement dans la basse vallée de la Seine,
pose la question de leur organisation économique et des dynamiques spatiales
qui permettent leur intégration dans un contexte en permanente redéfinition.
L’espace ainsi délimité présente plusieurs caractéristiques problématiques, en
particulier sa non-coïncidence avec les découpages politiques, en raison de la
persistance d’un espace normand bien caractérisé, ainsi que son articulation
sur une voie de communication majeure, la vallée de la Seine, ouverte à l’aval
sur l’espace de la Manche, cœur de l’économie-monde occidentale, et à l’amont
sur Paris, alors la plus vaste ville d’Europe, et sans doute l’un des plus
grands marchés de consommation et d’échange.
La chronologie choisie, qui recouvre assez largement les
périodes médiévale et moderne, pose en premier lieu la question de sa
cohérence. Elle renvoie en effet au moins à trois phases assez fortement
caractérisées dans la tradition historique : la longue croissance des
XIIe-XIIIe siècles, l’épisode de crise et de transformation de la fin du Moyen
Âge et l’ouverture des espaces propre aux débuts de l’époque moderne. La
pratique courante des historiens situe chaque information dans l’époque et le
contexte auxquels elle appartient, l’histoire des activités de production
industrielle n’ayant pas pris en compte la possibilité de phénomènes de long
terme. Les sources antérieures à 1300 sont ainsi mises en relation avec la
construction de l’espace seigneurial et urbain du monde féodal.
Beaucoup plus abondantes, les informations relatives aux XIVe
et XVe siècles trouvent dans la réflexion sur les mutations des échanges et du
commerce un cadre d’analyse commode, où l’opposition croissance/déclin permet
d’assigner à chaque production sa position dans un classement fondé sur les
listes de prix. Plus ambigu, le statut des productions drapières de l’époque
moderne renvoie à un contexte marqué, surtout pour la place rouennaise, par
l’essor de la toilerie. Tacitement acceptée comme cadre d’ensemble de la
plupart des recherches, cette périodisation interdit la prise en compte de
dynamiques de très long terme, qui sont précisément spécifiques des phénomènes
spatiaux.
Elle est de plus rendue peu fiable par l’ampleur et le
caractère ambigu des moments de transition : en matière d’histoire économique,
les ruptures ne sont pas instantanées et les périodes d’inflexion peuvent se
prolonger. Pour notre sujet, l’adoption sans critique d’une chronologie
éprouvée dans le cadre de l’économie méditerranéenne conduit à négliger
l’importance et l’originalité du XIVe siècle et des décennies 1470-1540.
L’hypothèse d’une continuité des phénomènes de 1100 à 1600 doit au contraire
permettre de dégager pour l’espace considéré des lignes pertinentes
d’interprétation.
LA DRAPERIE DES VILLES ET DES BOURGS :
UN ESPACE CLOISONNÉ ?
Le tableau d’ensemble présenté par Michel Mollat pour le
colloque de Prato de 1970 n’a guère vieilli et garde l’essentiel de sa
pertinence. Prudent dans sa lecture de sources disparates, l’historien du
commerce normand n’avait pas adopté le schéma interprétatif alors dominant,
élaboré à propos des draperies flamandes et italiennes
[9]. Trois décennies plus tard,
malgré une plus grande abondance de sources, il n’est pas très facile de
renouveler la perspective, faute d’une information quantitative sur l’ensemble
de cette production. Il n’est pas inutile, pourtant, de suggérer quelques
pistes de recherches qui peuvent aider à poser les problèmes. L’ancienneté et
la large diffusion des activités drapières dans le duché de Normandie sont la
première caractéristique notable du secteur. Présente dès la seconde moitié du
XIe siècle, la draperie s’est développée dans la région au moment même où elle
prenait son essor en Flandre. Chercher une influence de l’une des régions sur
l’autre est d’autant moins utile que la draperie normande possède, dès le XIIe
siècle, des caractères spécifiques qui l’opposent fortement à sa concurrente
flamande. La coexistence d’une production rurale et d’une production urbaine
est l’une des plus importantes : si les draperies urbaines de Caen, Saint-Lô,
Rouen ou Bayeux sont très tôt attestées, il en va de même de nombreuses
concentrations rurales connues par des mentions de moulins à foulons. Celui
d’Annebecq, non loin d’Argentan, est cité dans un acte de 1087 : il s’agit de
la première attestation de ce type d’installation au nord des Alpes
[10]. Pour la plupart, les
moulins restent actifs jusqu’à l’époque moderne, même quand ils sont à l’écart
de toute agglomération urbaine. Ils ne sont pas pour autant un élément de
distinction entre draperie de luxe et production commune : présents à Saint-Lô
ou dans la banlieue de Rouen, ils appartiennent, dès le XIIe siècle, à
l’équipement normal de tout centre drapier.
Pas plus que la distinction ville/campagne, la présence
d’institutions municipales n’offre une clé de lecture pertinente : l’histoire
urbaine normande ne connaît pas beaucoup de véritables communes et certaines
villes épiscopales, où la vie politique est peu développée, figurent parmi les
protagonistes de l’histoire de la draperie normande : Rouen, Bayeux, Lisieux,
Évreux et Coutances, et même Louviers ou Saint-Lô, dépendances des évêques de
Rouen ou Coutances
[11]. En outre, la draperie destinée à l’exportation
n’est pas toujours élaborée en milieu urbain : Saint-James de Beuvron,
Montivilliers, Bernay, Elbeuf ou Aumale, dont les draps se vendent bien au-delà
des limites de la province, ne sont pas des villes, mais des bourgs, dont les
fonctions économiques et le dynamisme s’intègrent dans un espace structuré par
les institutions seigneuriales plutôt que dans un réseau urbain hiérarchisé.
Cette relation incertaine au fait urbain a sur la documentation des
conséquences importantes : les archives municipales sont tardives et peu
importantes, et les métiers réglés, quand ils existent, n’ont pas laissé de
séries comparables à celles qui ont été conservées en Flandre ou en Italie
centrale. Il est inutile, en particulier, d’attendre des données statistiques
sur la production : la municipalité de Rouen, seule, fournit quelques chiffres
pour la fin du XVe siècle. La dynamique de la production et des échanges étant
donc inaccessible, on ne perdra pas de vue que le tableau général qui suit
procède d’une masse peu cohérente de données de détail.
Procédés et
produits
Une certaine abondance de textes réglementaires, en
particulier pour la Haute-Normandie, pourrait laisser espérer une connaissance
plus précise des procédés techniques. Les statuts de métiers ne donnent
pourtant pas la même quantité d’informations que les règlements languedociens
utilisés par Dominique Cardon : inutile, sauf exception, d’attendre de ces
textes, souvent très généraux, la définition des procédés, des outils et des
produits. On doit néanmoins tirer parti de leurs affirmations comme de leurs
silences. Sur la question des laines tout d’abord. Nulle part leur origine
n’est réglementée : la plupart des statuts se contentent d’affirmer la
nécessité de tisser des pièces d’une même laine et de n’utiliser que des
matières acquises sur le marché, donc susceptibles d’un contrôle par les gardes
du métier. Il s’agit, on le sait, d’une question cruciale pour les draperies du
Nord de la France ou de l’Italie centrale, dépendantes des Îles Britanniques
pour leur approvisionnement, ce que ne fut pas la Normandie, malgré les liens
anciens et constants qu’elle entretint avec le royaume d’Angleterre. Aucune de
ses draperies ne figurait, au XIIIe siècle, dans la ligue des villes clientes
de l’Angleterre. N’en tirons pas pour autant la conclusion que la laine
anglaise y était inconnue. Elle figurait, au début du XIVe siècle, parmi les
produits taxés lors de leur passage en Seine, à destination de Paris et
peut-être aussi des villes de Picardie. Il est évident que les campagnes
normandes assuraient une part importante de l’approvisionnement des drapiers,
tant en laines communes qu’en produits de bonne qualité.
Quelques témoignages des XIVe et XVe siècles montrent
cependant la capacité des drapiers normands à trouver largement au-delà des
limites de leur province les matières nécessaires : à Saint-James de Beuvron,
particulièrement bien connu pour la seconde moitié du XIVe siècle, les
marchands faisaient venir des laines de Bretagne, du Berry, de Bourgogne,
d’Aquitaine, voire d’Espagne.
La liberté laissée aux drapiers de choisir leurs laines
explique une spécification assez floue de leurs produits. Alors que la
documentation commerciale signale l’existence, et le succès à l’exportation, de
certains produits prestigieux de Louviers, Montivilliers, Bernay, Saint-Lô ou
Rouen, les textes réglementaires insistent au contraire sur la pluralité des
productions de chaque draperie qui reposait sur la diversité des matières et
des procédés employés. C’est ainsi que l’évêque de Coutances, après avoir
rappelé l’interdiction de fouler au moulin les grands draps revêtus du sceau de
Saint-Lô et constaté la difficulté d’interdire aux drapiers de la ville l’accès
aux moulins à foulon des environs, décide d’en construire un dans la ville et
d’en réglementer l’usage, laissant aux fabricants la liberté d’y travailler les
draps « qui par raison doivent y être foulés »
[12]. La distinction nécessaire entre la
production scellée, définie par une stricte réglementation, et la production
commune, que chacun peut fabriquer selon ses moyens et ses choix, est rappelée
de manière significative dans un statut de la draperie d’Évreux, qui stipule
que « l’en pourra bien faire draps sans visage, pour vendre ou pour son user,
en mettant en euvre toutes laines ou filez »
[13].
La présence des tissus destinés à l’usage courant, non
réglementés mais produits massivement, est sans doute un caractère commun des
draperies normandes. Il permet de donner une signification à la multitude de
moulins à foulon repérés le long des cours d’eau. Parmi tant d’autres exemples,
voici le
molendinum foleret de la
Neuve-Lyre, concédé vers 1160 aux moines du lieu par le comte de Leicester,
avec interdiction d’exiger des tisserands plus de deux deniers et demi par
verge foulée
[14], et,
au début du XIVe siècle, les deux moulins de Pont-l’Évêque, où les habitants
vont fouler « draps et tiretaines »
[15]. Dans les deux cas, aucune production spécifique
n’est attestée, ce qui ne signifie pas que les tissus produits n’étaient pas
commercialisés. Ces faits ne sont pas isolés, et il est tout à fait
vraisemblable qu’une partie très importante des étoffes de laine normandes
circulaient sans marque : de quoi expliquer la discrétion des productions de
Saint-James de Beuvron où une douzaine de moulins travaillant simultanément et
63 « clouyères », installées dans les fossés du château pour le parage des
draps, assuraient au milieu du XIVe siècle une production annuelle d’environ
6000 pièces
[16].
Encore les sources font-elles apparaître quelques marchands de Saint-James, sur
les foires de Bourgogne ou en Avignon. Il n’en va pas de même pour Breteuil,
dont on ne connaît ni les produits ni les marchands, mais où, en 1310, ne
fonctionnaient pourtant pas moins de cinq
molendina fulatoria établis sur le cours de
l’Iton
[17].
Aucune analyse de la draperie normande ne peut donc négliger
de prendre en compte la variété des produits, ainsi que, dans de nombreux cas,
leur complémentarité. Elle doit en outre se défier du caractère trop organisé
des énumérations de produits que contiennent certains statuts : ce ne sont que
des instantanés de situations instables, où reclassements et déplacements sont
la règle. Un exemple de réorganisation est donné, indirectement, par une
ordonnance royale de 1350. Elle décide de l’égal accès à la production pour les
tisserands d’œuvre pleine du métier de grande draperie de Rouen et pour leurs
concurrents tisserands d’œuvre rayée, qui ont fait la démonstration, soutenue
par la comparaison avec le cas de onze autres villes drapantes, de l’excellence
de leur production et de leur haute compétence technique
[18]. Quelques décennies plus tard, les
tisserands rouennais devront prendre acte de la promotion des tisserands
forains, en partie des réfugiés provenant d’autres centres de production,
cantonnés d’abord dans un métier inférieur, mais pourvus par la suite de leur
propre sceau, garant de la qualité de leurs produits
[19].
Même à Rouen, pourtant l’une des plus grandes cités
européennes, cette modification constante des équilibres s’inscrit dans une
dynamique des espaces de production qui déborde des murailles : Longpaon,
Carville ou Darnétal, tout près de la ville, Louviers, Elbeuf et Les Andelys
plus loin, composent un ensemble fortement articulé, où les marchands de Rouen
semblent jouer un rôle majeur dans l’organisation de la production et de la
commercialisation. À l’autre extrémité de la province, on pressent que les
draperies de Saint-Lô et de Saint-James forment, dans une zone moins densément
peuplée, un regroupement analogue : on rencontre aux foires de Bourgogne des
marchands qui se réclament de l’une puis de l’autre
[20]. Leurs produits sont complémentaires –
grands draps teints, foulés au pied à Saint-Lô, et draps communs, travaillés au
moulin à Saint-James – de même que leurs approvisionnements en matière première
: laine seule sur les foires de Saint-James, laine, mais aussi fort trafic de
teinture sur celle de Saint-Lô
[21]. D’autres bourgs drapiers de moindre importance sont
sans doute en relation avec les deux centres, comme Pontorson, Vire, Tessy ou
Thorigny-sur-Vire. Fort actif, ce dernier, qui expose ses produits à la foire
de Guibray et au Lendit, s’est spécialisé entre autres dans la production de
draps de bourre, qui pourrait bien être un sous-produit du parage des grands
draps de Saint-Lô
[22].
Crise et reconstruction : le cas
de Montivilliers
Cette organisation complexe des espaces et des produits
parvient à son apogée dans les années 1380-1420, où l’on trouve sur les marchés
français et étrangers de nombreuses variétés de draps normands, fort bien reçus
dans un contexte de concurrence commerciale particulièrement âpre. La crise qui
frappe l’ensemble du duché, de 1415 à 1450 au moins, et la période de
reconstruction qui suit, marquent une rupture dans l’histoire des draperies
normandes. Il ne fait guère de doute que cette succession d’événements doive
être interprétée en termes de mutation structurelle de l’économie et de la
société
[23]. Elle
n’est pas sans effet sur l’organisation industrielle. L’ampleur et la précocité
du travail de reconstruction sont le premier élément à noter : à partir des
années 1450, en Haute comme en Basse-Normandie, les moulins à foulon sont remis
en activité.
La reconstitution des ressources industrielles est d’autant
plus spectaculaire que la même période voit s’établir un fort déséquilibre à
l’intérieur du réseau urbain, qui consacre la prééminence de la région
rouennaise sur les villes de Basse-Normandie : Caen, Saint-Lô et Bayeux ne
retrouvent, au XVIe siècle, ni la population, ni le rang qui étaient les leurs
aux XIIIe et XIVe siècles
[24]. Dès les années 1480-1500, le marché de la draperie
enregistre ce double mouvement, signe du dynamisme de la production normande et
de sa restructuration : alors même que la continuité des activités est
enregistrée pour l’ensemble de l’espace normand, les dénominations spécifiques
de la Basse-Normandie ont disparu des marchés interrégionaux ou internationaux
où dominent désormais les productions et les marques de
Haute-Normandie.
Le cas de Montivilliers illustre bien cette évolution et la
nature des liens que la production drapière entretient avec le grand commerce
dès le XIVe siècle. Les origines de sa draperie sont mal connues. Le statut de
1322 qui réglemente son organisation à Montivilliers, Harfleur et dans les
villages de la vicomté, ne constitue pas un point d’origine mais un moment de
son développement. Associé à une très ancienne communauté de moniales
bénédictines, le bourg de Montivilliers constitue sûrement depuis le XIe siècle
l’un des pôles économiques du pays de Caux : doté d’un marché et d’un tonlieu,
il n’est pas seulement l’un de ces bourgs ruraux si nombreux dans les campagnes
du duché. Situé à proximité immédiate de la côte et du port d’Harfleur, il
ouvre aussi sur l’une des principales routes commerciales européennes où
circulent le produit des salines côtières et les blés récoltés sur le plateau.
Densément peuplée, la vicomté de Montivilliers a sans doute développé très tôt
une importante production textile, qui apparaît dans le premier tiers du XIVe
siècle sur les marchés internationaux.
L’organisation que décrit le règlement de 1322 présente des
caractères très originaux, en particulier l’absence d’une infrastructure
urbaine : faute d’institutions municipales compétentes, c’est au magistrat
royal, le vicomte, qu’a été confiée la promulgation des articles, approuvés par
plus de deux cents maîtres et ouvriers. Leur contenu témoigne des mutations
d’une activité en plein essor.
L’importance des artisans de la campagne se manifeste dans la
liste des jurés, qui comprend quinze représentants « des villages de la
vicomté» face à dix bourgeois de Montivilliers et neuf d’Harfleur. Bien que le
groupe de vingt-quatre experts chargé de rédiger le texte comprenne, à égalité,
des représentants des tisserands (les « teliers »), des drapiers et des
foulons, le préambule et les articles traduisent la suprématie des drapiers
(entendons les marchandsdrapiers) qui imposent l’usage de laines homologuées
par leur exposition au marché et l’adoption de standards précis pour chaque
catégorie de produits.
Ourdissage à 1500 fils pour les « rousses, blous, beguins,
cordeliers », 1600 pour « touz autres mellés et brunes de guede » et 1800 pour
« touz draps de guede sanz melleure, et tous draps qui se font teindre en drap,
comme neires, brunete et autres draps ». Ce sont sans doute ces derniers qu’on
exporte sous le nom de « montivilliers ». Les drapiers obtiennent par ailleurs
le droit de faire tisser dans leurs ateliers et d’y accueillir des apprentis
tisserands, ainsi que la possibilité de se faire dédommager en cas de malfaçon
de la part d’un foulon. Même, la mention d’un conflit encore non résolu parmi
les tisserands sur les horaires de travail des « valets teliers », signale que
les exigences des marchands-drapiers, largement entérinées par le règlement, se
heurtent, ici comme en tant d’autres villes drapantes, aux résistances du
groupe des tisserands.
L’extraordinaire succès des draps de Montivilliers, présents
à partir des années 1340 sur tous les marchés d’exportation, de la Baltique à
la Méditerranée, s’accompagne localement de phénomènes de reclassement et de
réorganisation. Il ne fait guère de doute que le port d’Harfleur soit un point
d’articulation de l’ensemble. Une colonie de marchands portugais y est
installée dès avant 1309, date de ses premiers privilèges; la même protection
est accordée peu après aux marchands castillans ainsi, qu’en 1369, à un groupe
de négociants de Plaisance
[25]. Un fragment de rôle d’impôt de 1338 confirme le
rôle prépondérant des marchands portugais et castillans dans l’exportation des
draps locaux
[26]. Les
textes réglementaires enregistrent, probablement avec un certain retard,
l’évolution de la production locale et de son accès au commerce international.
Voici par exemple, en 1376, la concession aux bourgeois d’Harfleur d’un métier
de draperie et d’une marque protégée pour les trois qualités locales : graine
(écarlate), demi-graine et drap commun. La demande est motivée par le
changement de vocation du port d’Harfleur, moins dépendant qu’autrefois des
marchandises « d’avoir de poids », par l’évolution de sa population qui
comprend désormais de nombreux tisserands venus des villages alentour, et par
le désir d’affirmer une production autonome face à celle, plus prestigieuse, de
Montivilliers
[27]. Ce
dernier centre est, lui aussi, en pleine évolution : en décembre 1379, une
ordonnance royale sanctionne ses pratiques commerciales douteuses en lui
interdisant de contrefaire les draps de Bruxelles. Quelques mois plus tard, en
avril 1380, les drapiers de Montivilliers se dotent d’un sceau, d’une lisière
et de règles nouvelles : le compte d’ourdissage est porté à 2200 fils. En mars
1385, on modifie à nouveau le poids des fils de chaîne et de trame des produits
scellés – draps de guède, mêlés et blancs
[28]. Ces textes marquent une évolution dans
l’organisation spatiale du travail : ils restreignent désormais aux trois
paroisses de la ville de Montivilliers l’aire de production des draps scellés.
Comme dans bien d’autres cas, leur succès provoque l’afflux dans le pays de
Caux de marchands, intéressés par l’intense commerce de matières premières
textiles, établi en particulier à Harfleur, et par les draps locaux. Avant
1366, l’administration royale est obligée d’intervenir sur le fonctionnement du
marché en instituant des charges de courtiers en draps aux marchés et foires de
Montivilliers; une ordonnance de juin 1389, réglementant l’exercice de leur
fonction, témoigne de la nécessité de l’institution et, indirectement, de
l’importance du commerce local
[29]. Montivilliers, qui avait sans doute été l’un des
plus grands centres de production dans les premières décennies du XVe siècle,
ne parvint pas à surmonter la crise qui suivit. En 1424, deux ordonnances
relatives à la draperie rouennaise indiquent que cette suprématie était menacée
: après un jugement leur interdisant de contrefaire la lisière de
Montivilliers, les tisserands rouennais adoptèrent une lisière nouvelle et se
réunirent en un métier unique
[30]. Mais passé 1450, Montivilliers ne profita pas de la
reconstruction, malgré le maintien d’une production massive et
prestigieuse
[31].
Comme bien d’autres centres drapiers normands, elle perdit son autonomie au
profit de Rouen. Le mécanisme de cette décadence est sans doute complexe; il
est probable que la déchéance d’Harfleur, précipitée au début du siècle suivant
par la création du Havre, contribua fortement à couper les drapiers du pays de
Caux du commerce international.
L’activité lainière qui survécut par la suite autour de
Gruchet-Le Valasse ne posséda aucun des caractères de la grande draperie
antérieure.
VILLES DRAPANTES ET COMMERCE EN
FOIRES
L’effacement des marchés lointains de marques de fabrique comme
les « montivilliers » coïncide avec un appauvrissement apparent de la gamme
commercialisée. Il est l’un des symptômes des mutations de la production
drapière entre Manche et Champagne, du milieu du XVe au milieu du XVIe
siècle.
D’autres indices le démontrent : la montée en puissance de la
teinturerie parisienne, illustrée par des réussites individuelles ou familiales
exceptionnelles, sanctionne la mise en place d’une nouvelle hiérarchie de la
production et de la commercialisation dans la capitale. Des facteurs exogènes,
l’arrivée massive des draperies anglaises, ne pouvaient qu’accroître l’ampleur
de ce réaménagement.
Témoignages forts, mais indirects, des mutations en cours, ces
éléments n’éclairent qu’en partie l’activité de production du drap et la
conjoncture commerciale à laquelle elle devait faire face. On suppose,
peut-être à tort, des rythmes d’évolution différenciés, suivant les lieux et la
destination commerciale des produits. Mais comment élargir le propos à
l’ensemble régional ? On s’attendrait, avec les débuts de l’époque moderne, à
disposer d’un bagage documentaire plus fourni, qui permette de dresser un
tableau d’ensemble de la production drapière dans l’espace normand et parisien.
Il n’en est rien.
Beaucoup moins dense qu’aux Pays-Bas, le corpus des textes
réglementaires ou normatifs, incomparablement moins riches en prescriptions
relatives à la production, est assez imprécis sur la localisation de
l’activité. Même si leur contenu reste assez général, les quelques textes dont
on dispose au début des années 1570 ont néanmoins l’avantage de rendre compte
du contexte de réorganisation de la draperie et de fournir un contrepoint à des
données commerciales plus partielles bien que plus éclairantes sur la dynamique
des processus en cours.
L’édit qui impose la « taxation sur les draps, serges et
estamets », en mars 1571
[32], ne semble pas souffrir de l’inertie souvent
reprochée à juste titre à ce type de documentation puisqu’il prend en compte la
pénétration des « redins et carisés » anglais, taxés au même niveau que les
serges d’Amiens. Bien que très imprécis dans le détail, ce texte offre un
panorama utile de la production du royaume en identifiant les principaux
centres drapiers de l’espace normand et en proposant tout à la fois une gamme
des produits et une échelle d’appréciation des qualités. Les mentions, en
dehors de la vicomté de Rouen, de Vire, Tessy, Falaise, Argentan et Alençon,
pour des draps de qualité moyennesupérieure, de Caen et de Lisieux, pour la
production de serges et de ferlins, d’Aumale, comme centre de production de
drap à doubler de médiocre qualité, ne suffisent certainement pas à dessiner
l’ensemble de la géographie drapière normande. Elles témoignent pourtant de
deux caractères importants du tissu drapier normand, déjà observés auparavant.
D’abord la stabilité, impressionnante, de plusieurs zones de production dans la
très longue durée : la vallée de la Vire, le pays de Bray, un certain nombre de
bourgs ou de petites villes de Basse-Normandie (Lisieux, Falaise). Ensuite,
dans plusieurs cas, la capacité de ces draperies à se réorienter vers des
produits nouveaux, souvent moins prestigieux et qui, pour cette raison,
disparaissent de la documentation commerciale.
Géographie et spectre des productions s’affinent dans l’édit
sur les draps de juin 1572
[33]. Le texte, dont l’objectif est de définir un nouveau
corpus normatif, n’évite pas le
topos
de la baisse de qualité par rapport aux temps anciens. Mais il prend une valeur
documentaire lorsqu’il décrit la situation contemporaine :
baisse du nombre de fils de chaînes de 40% et rétrécissement en
largeur, allongement des pièces de 25 à 30 aunes à Rouen, Beauvais ou Lormaye,
importance prise par la draperie teinte en laine dans la vicomté de Rouen, à
Ry, aux environs d’Elbeuf et en bordure du pays de Bray. S’il est impossible
d’évaluer la portée réelle des normes nouvellement définies – elles
institutionnalisent en tout cas un allègement des fabrications
[34] –, il est
important d’observer qu’elles font système en définissant trois grandes
catégories de draperie, « fine, moyenne, teinte en laine », en distinguant les
produits plus légers, « serges et estamets », et en soumettant l’ensemble au
contrôle du sceau. Il ne faut sans doute pas trop solliciter une réglementation
de 1639, relative aux teintures : assez succincte, elle suggère une stabilité
spatiale des implantations productives et confirme les évolutions techniques
antérieures, qui font la part belle aux draperies légères
[35]. Il est clair que ces textes, qui
dessinent un espace régional marqué par la production de draperies
différenciées, ne disent rien ou presque de la circulation des produits. Les
images statiques qu’ils permettent de reconstruire ne peuvent déboucher sur une
vision compréhensive de l’activité productive qu’à la condition d’être
confrontées à la dynamique des échanges.
Paris et les
foires
L’analyse que propose Roger Gourmelon de la géographie du
négoce drapier de Paris reste l’une des parties les plus solides et les plus
fécondes de son travail. En reconstruisant l’économie de la circulation des
produits à partir des sources disponibles, il met en lumière l’importance
croissante des draperies normandes présentes sur le marché parisien et dans le
secteur du parage et de la teinturerie. Minoritaires au XIIIe et au début du
XIVe siècle face aux productions flamandes ou brabançonnes, elles se diffusent
vers Paris tout au long du XVe : en 1475, des marchands-drapiers de la Capitale
obtiennent des lettres de rémission pour avoir vendu des draps de Normandie et
du Berry, sans leur avoir fait subir aucune transformation
[36]. Autour de 1500, les listes des
exposants à la foire du Lendit attestent leur domination.
Leurs inventaires après décès confirment cette situation et
mettent en évidence l’articulation entre les foires du Lendit (juin) et celles
de Guibray (seconde quinzaine d’août). L’usage pris par certains
marchands-drapiers de clore leur exercice comptable avec la fin de la Guibray,
et l’importance des ventes qui y sont passées, fournissent autant de preuves
indiscutables du caractère systématique de l’ensemble et de l’orientation vers
l’ouest du royaume des réseaux drapiers parisiens. Marchands et drapiers de
Haute et de Basse-Normandie peuvent écouler leurs produits à la foire du Lendit
comme à Falaise, et les Parisiens s’y approvisionner en tissus écrus, confiés
aux pareurs et aux teinturiers. Au sommet de la hiérarchie des produits, le
drap de sceau de Rouen, est destiné, après teinture, à être revendu comme «
teint de Paris », avec une forte plus-value
[37]. Ce système complexe mais cohérent associe donc, dès
la première moitié du XVIe siècle, un réseau de collecte et de vente en foire à
un ensemble de productions variées, destinées soit à la vente immédiate au
détail, soit à être transformées avant commercialisation.
Du XIVe au milieu du XVIe siècle, les foires et marchés
jouèrent dans l’organisation de la draperie normande un rôle d’autant plus
important que l’intégration urbaine de l’activité était faible. C’est alors la
vente en foire qui permettait aux draps normands de gagner les réseaux
interrégionaux et internationaux. L’absence d’une documentation sérielle sur le
sujet contraint à disposer les quelques informations utilisables en forme
d’hypothèse. Exercice d’autant plus périlleux que l’essentiel de notre
information sur le commerce international à la fin du Moyen Âge est lié aux
courants de la laine anglaise, et ignore largement l’espace de la France
atlantique
[38]. La
présence du drap normand en Méditerranée, attestée par des sources nombreuses
et variées, s’explique largement par sa vente en foire. Les comptabilités
bourguignonnes de la fin du XIVe siècle signalent qu’à Châlon ou à Sombernon,
de nombreux marchands normands échangeaient des draps contre de la laine.
Durant toute la période, la foire du Lendit remplit la même fonction. Des
données disponibles pour la Basse-Normandie montrent l’importance du commerce
de la laine, des teintures et des draps sur les foires de Saint-James, Saint-Lô
et Caen
[39] dans les
années 1370-1375. Faute de sources d’entreprises, il est impossible de
reconstituer le réseau des échanges et des places avant son achèvement dans les
années 1480-1500. Les étapes de sa construction nous échappent : innovation
postérieure à la Guerre de cent ans ou héritage du siècle précédent ? Aucune
source, pour le moment, ne nous permet d’affirmer, ni d’exclure l’existence,
avant 1450, d’un système de compensation des obligations d’une foire sur
l’autre. L’importance de ces dernières durant toute la période ne fait pourtant
aucun doute, de même que celle de la place parisienne pour la commercialisation
des productions normandes.
La foire de Guibray reste la plus mal connue des grandes
foires, avant le XVIIIe siècle : aucun registre n’en subsiste, et nous n’avons
sur elle que des informations indirectes. Dès l’époque ducale, elle est l’une
des plus importantes de l’espace normand; la pelleterie, les toiles et les
draps de laine composent l’essentiel de son activité. Peut-être son aire
d’influence s’est-elle accrue au cours du XIVe siècle. Vers 1300, ce sont les
productions bas-normandes, Saint-Lô et Thorigny, qui y tiennent la première
place : la draperie de Falaise semble en plein développement dans les années
1360; en 1414, un terrier du domaine royal fait état de l’existence de «
vieilles halles » réservées aux drapiers de Rouen, Bernay et
Montivilliers
[40].
On est mieux informé sur le Lendit et sur la place qu’y
occupaient les drapiers normands : très bien représentés, d’après le « Dit du
Lendit », dans la liste des places drapières qui exposaient leurs produits au
début du XIVe siècle, ils y avaient acquis à la fin du XVe, une véritable
prépondérance, au détriment des drapiers de Flandre, du Hainaut et aussi de
Picardie. Cette évolution peut traduire une perte d’influence régionale de la
foire, ou exprimer un nouveau rapport de force dans le commerce des tissus de
laine. Notre incapacité à mesurer les échanges nous interdit de trancher ce
point. Il est possible, par contre, de montrer les signes d’une intégration
croissante de la foire aux réseaux normands de la production. Il ne fait guère
de doute que le Lendit, l’un des points de rencontre privilégiés du commerce de
l’Europe occidentale, était aussi l’un des lieux essentiels pour la
commercialisation des draps normands. En 1395, faute de les trouver en nombre
suffisant au Lendit, les acheteurs italiens furent contraints d’aller se
fournir en drap à Montivilliers, auprès des fabricants. Le rôle prépondérant de
la foire de Saint-Denis pour les drapiers normands tient aussi à sa place dans
le commerce de la laine. Les réseaux commerciaux actifs à Saint-Denis nous
restent cependant mal connus, faute surtout de sources notariales. Mais il
existe des indices indirects d’une extension progressive de la zone d’influence
du Lendit.
La mesure des
draps
Parmi les diverses institutions du marché, la mesure des
draps était l’une des plus importantes. Opération complexe, elle portait à la
fois sur la largeur, la longueur et le poids de l’étoffe, mais aussi sur la
texture, par le compte des fils de chaîne et le poids des fils de trame.
L’aunage des draps est sans doute l’un des points essentiels du contrôle et de
la garantie de la marque
[41]. Les gardes et visiteurs institués par chaque métier
avaient pour fonction principale de vérifier la conformité aux critères adoptés
pour un produit scellé. Dans le cas normand, la rigueur de l’aunage était
essentielle : puisqu’il n’existait aucune prescription sur l’origine des
matières premières, l’uniformité de la production s’appuyait seulement sur le
respect des quantités et des proportions prescrites. Les quelques textes qui
évoquent, dans la seconde moitié du XIVe siècle, une modification des systèmes
de mesure des centres drapiers importants, en ont d’autant plus de
valeur.
Le premier témoignage concerne Montivilliers, où les
religieuses accusèrent en 1366 le vicomte d’avoir changé l’aune des draps, au
mépris de leur juridiction. Tout en reconnaissant la légitimité de leur
requête, la sentence de l’Échiquier signale qu’une ordonnance royale avait été
prise en ce sens à la demande des marchands du lieu. Nous ignorons quel système
de mesure fut alors proposé aux drapiers du pays de Caux. Il n’est pas interdit
de rapprocher de ce procès l’adoption du poids de Rouen et Paris par les
marchands d’Harfleur en 1386, même si elle ne concerne sans doute pas seulement
le drap. Elle témoigne en tout état de cause de l’entrée du port et de son aire
de rayonnement dans l’espace dominé par les marchands de la Seine. Une lettre
royale de 1368, qui autorise les marchands de Lisieux à abandonner leurs
mesures et à utiliser l’aune de Paris ou de Rouen pour leurs toiles et draps, a
sûrement la même signification. Elle suggère que le système de référence local
était devenu un obstacle à la circulation des produits et que l’adoption de
l’usage parisien était indispensable aux producteurs locaux. La même histoire
nous est racontée de manière beaucoup plus explicite par une ordonnance de juin
1409 confirmant l’adoption par les drapiers de Louviers de l’aune de Paris.
L’acte répondait aux contestations incessantes soulevées à la foire du Lendit
par le système de mesure traditionnel de Louviers. En décidant d’arrêter leurs
draps à une longueur de dix-neuf aunes et demie, mesure de Paris, ils mettaient
fin à une situation ambiguë. La procédure suivie pour la promulgation de la
mesure apporte aussi des informations précieuses : l’ordonnance édictée par le
bailli de Louviers, enregistrée au Châtelet en juin 1409, fut aussitôt affichée
à la loge des marchands de Louviers au Lendit, puis à la halle de Louviers à
Paris, où sa publication suscita aussitôt l’opposition des drapiers parisiens.
Ces précisions juridiques donnent tout son sens à la décision qui faisait
entrer un centre drapier de première importance dans l’espace réglementé par
les négociants parisiens. Elle peut témoigner aussi bien d’une concurrence
renforcée sur le marché du Lendit que d’une extension de la zone d’influence de
la Capitale : la réaction des drapiers parisiens s’explique alors
aisément.
Paris et la foire du Lendit étaient le cœur d’un espace
institutionnel où l’unification des systèmes de mesure devait permettre la
convergence des filières de production.
L’évolution des textes réglementaires enregistrés par la
chancellerie royale dans la seconde moitié du XVe siècle éclaire les
changements intervenus dans la structure de l’espace économique parisien et
normand. Très abondants jusqu’aux années 1420, les règlements de métiers se
raréfient par la suite. Pour la plupart, ils concernent désormais Paris
intra-muros ou Tours et résultent d’interventions royales ponctuelles. Ils
dessinent plus, au total, une politique économique qu’un tableau régional des
forces productives. Le désintérêt du pouvoir central pour la réglementation de
la production, en particulier dans le Bassin Parisien, traduit une réalité
présente dans certains documents; l’espace parisien et normand n’était plus
structuré et délimité par la réglementation. Sa cohésion était assurée par les
flux commerciaux. Un témoignage précoce en est donné par une lettre royale qui
interdit la contrefaçon des draps de Rouen
[42], les seuls désormais à recevoir la protection
royale
[43]. Sollicitée
par les drapiers rouennais, l’ordonnance fut confiée pour application au bailli
de Rouen et aux baillis, sénéchaux ou magistrats de Berry, Touraine, Anjou,
Maine, Poitou et Saintonge. Les officiers de Basse-Normandie, de
Haute-Normandie, de Picardie et de la région parisienne n’étaient pas
concernés, comme si cet espace proche était, dès lors, parfaitement contrôlé,
sans qu’il soit nécessaire de recourir à la justice du roi. Un changement que
le nouveau bagage documentaire disponible à la fin du XVe siècle, confirme
pleinement.
LES ESPACES NÉGOCIANTS DU
DRAP
Le gonflement des sources commerciales, dans la première moitié
du XVIe siècle, ouvre la voie à une réflexion plus approfondie sur la
circulation des produits et sur l’organisation d’un espace drapier qui ne fut
jamais figé.
Construite sur l’utilisation exclusive de sources parisiennes,
la configuration proposée par R. Gourmelon adopte un angle de vue serré sur la
draperie parisienne, mais procède d’éclairages plus diffus ou plus ponctuels
sur l’espace drapier situé à l’ouest de la Capitale. Il ne s’agit pas ici de
remettre en question la validité d’un schéma interprétatif dont de nombreux
éléments sont encore parfaitement vérifiables, vus de l’extérieur, vers
1550-1560. Mais ces apports soulignent eux-mêmes les difficultés d’une approche
trop localiste ou trop « spécialisée » de la question. La première d’entre
elles tient dans l’impossibilité de séparer commercialisation et production; la
fabrication du « teint de Paris » en est la meilleure illustration. Il aide en
effet à comprendre que l’histoire de la draperie ne se superposait que très
imparfaitement à celle des drapiers. Qu’il soit commercial ou industriel,
l’espace du drap débordait de beaucoup l’atelier du drapier et même l’aire
commerciale du marchand. Adopter le point de vue de l’échange amène donc à
dessiner des géographies et à souligner des lignes de force différentes de
celles que l’on observe chez les acteurs spécialisés qui assuraient pourtant le
plus gros, sinon le plus coûteux, de la production.
Il n’y a pas à revenir sur le caractère privilégié de
l’observatoire rouennais.
Même si certains en doutent encore, la place jouait les
premiers rôles sur la scène commerciale européenne, au XVIe siècle. Elle offre
du même coup un regard plus large sur ses relations avec la capitale qui permet
de comprendre le resserrement des liens constaté par l’historien du drap
parisien.
L’approvisionnement de
Paris
L’intérêt de ces observations extérieures menées de
différents points se concrétise dès lors qu’on s’intéresse à
l’approvisionnement parisien en matières premières. Malgré l’importance des
importations de pastel médiatisées par Anvers
[44], les données recueillies de manière plus
systématique par Jacques Bernard sur le trafic bordelais donnent toute sa place
à l’étape rouennaise. Les entrées de pastel en quantités industrielles, pour le
compte des teinturiers parisiens s’y affirment après 1510
[45]. Relais possible pour les échanges
engendrés par les besoins de la draperie parisienne ou pour ses débouchés,
Rouen en devient l’étape obligée après 1570; situation engendrée par l’état de
guerre presque permanent qui affectait les Pays-Bas méridionaux. Le transfert
partiel des fonctions anversoises d’entrepôt européen au port normand ne
pouvait que renforcer le poids de l’articulation Rouen-Paris, dans la
circulation des matières premières – produits tinctoriaux et laines en premier
lieu
[46].
Opérations de poids qui mettaient en jeu des capitaux
considérables, les importations de produits de teinture sont les plus faciles à
cerner. Que les transactions repérables dans le tabellionage et les congés
accordés par l’échevinat rouennais, bien plus nombreux à partir de 1560,
fassent ressortir la stature exceptionnelle des grands entrepreneurs parisiens
n’a pas de quoi surprendre.
Les figures des Gobelin, Canaye ou Lepeultre sont déjà
connues
[47]. C’est la
compréhension des fonctionnements commerciaux entre Rouen et Paris qui nous
intéresse ici. L’impossibilité d’une évaluation globale n’est de ce point de
vue qu’un demi-mal. L’importance des stocks de pastel entreposés à Rouen
[48], et destinés à la
Capitale
[49] confirme
les tendances observées au début du siècle. Et il s’agit là de processus de
longue durée : les Boursier ou les Gobelin utilisaient déjà le relais rouennais
pour leurs approvisionnements avant 1520, ils y avaient toujours des agents
dans les années 1580-1600. L’implication durable dans ces affaires d’acteurs
commerciaux italiens, des Lucquois
[50] installés sur la place rouennaise, intermédiaires
obligés entre les pasteliers du Lauragais et de l’Albigeois, et les firmes
parisiennes
[51],
fournit un autre indice du rôle stratégique de l’étape rouennaise y compris
pour la redistribution du pastel plus loin dans l’intérieur
[52]. À une échelle
supérieure, des processus identiques étaient à l’œuvre dans l’importation des
aluns
[53]. Et en dépit
du quasi-monopole de redistribution dont Rouen disposait, ils témoignent de la
position-clé de la place normande dans l’approvisionnement parisien en produits
tinctoriaux. Elle se renforça, dès la deuxième moitié du XVIe siècle, avec
l’utilisation des teintures d’origine coloniale, comme la cochenille ou le bois
de Brésil
[54] et dans
les premières années du XVIIe siècle, alors que l’influence de la colonie
néerlandaise (importatrice des garances de l’Europe du nord-ouest) était à son
apogée.
On voit mal comment l’articulation Rouen-Paris aurait pu
occuper une position comparable dans la circulation des laines. Largement
disponible, la matière entrait dans des processus productifs, filage et
tissage, beaucoup moins concentrés que les opérations de teinture, même s’ils
étaient à dominante urbaine pour les produits de haute qualité. Mais c’est
aussi parce que l’activité était en cours de transformation et de
réorganisation aux XVe-XVIe siècles qu’on a du mal à la saisir. Pour R.
Gourmelon, le tissage parisien est alors en nette régression, affirmation qui
mériterait probablement réexamen dans un cadre géographique élargi. Si
l’hypothèse d’une exurbanisation et d’une déconcentration du tissage se
vérifiait, elle ne faciliterait pas notre saisie de la circulation des laines,
de toute façon moins dépendante de l’articulation rouennaise que celle des
produits tinctoriaux. Du moins tant que le recours aux laines étrangères,
espagnoles surtout, resta limité. Question qui n’est vraiment tranchée pour la
fin du Moyen Âge, ni dans le cas de Paris
[55] ni dans la totalité de l’espace productif que nous
envisageons ici.
Bien que Michel Mollat ait repéré la présence précoce des
laines espagnoles
[56],
Henri Lapeyre
[57]
avait plutôt insisté sur le caractère tardif de leur pénétration massive à
Rouen, en liaison avec le début des troubles aux Pays-Bas, suggérant que,
jusque-là, leur acheminement vers Rouen et Paris était couramment médiatisé par
les Pays-Bas. Situation qui s’inversa par la suite, dans un contexte global de
réorientation des courants commerciaux.
L’impression d’un changement d’échelle – on voit alors
couramment des arrivées de plusieurs milliers de balles en quelques mois
[58] – tiendrait en ce cas
plus d’un « effet de source » que d’un vrai saut quantitatif. Le déchargement
dans les ports normands de laines anglaises
[59] et de balles de laines prussiennes venues des ports
de la Baltique témoigne d’ailleurs que les importations d’Espagne n’étaient pas
en position de monopole. Que devenaient-elles ensuite ? Avant le début du XVIIe
siècle, il n’existe pas de source directe sur la destination de ces laines
après leur arrivée à Rouen. On sait que, vers 1600, elles étaient largement
redistribuées vers les centres drapiers de Flandre et du Brabant, mais aussi
vers Paris. Et la présence dans le port normand de facteurs en charge des
importations de laine de certaines firmes parisiennes
[60] témoigne probablement de la continuité,
depuis le XVe siècle, d’un courant dont les ramifications au point d’arrivée
nous échappent.
La forte coïncidence des évolutions que l’on vient de
retracer n’est évidemment pas le fait du hasard. Les conditions
politico-militaires, guerres aux Pays-Bas et relations anglo-espagnoles, ont
fortement joué dans l’affermissement de la position commerciale de Rouen, alors
en situation de place neutre.
On en verrait aussi les effets sur la circulation d’autres
produits, comme les huiles grasses d’Andalousie utilisées pour la finition des
draps. Pour la question qui nous intéresse, l’articulation d’un espace drapier
autour d’un axe Rouen-Paris, l’interprétation des faits constatés ne peut se
faire à sens unique.
La position centrale de Rouen dans la circulation des
matières premières textiles était bien évidemment le résultat d’une dynamique
commerciale liée aux fonctions de redistribution du port normand. Elle
manifeste aussi, R. Gourmelon l’a montré, l’intégration en cours de la
production drapière dans un espace élargi où Rouen et Paris jouaient des rôles
complémentaires, processus dont le « teint de Paris » est le meilleur
exemple.
Ce produit-phare, dont on a souligné qu’il se redistribuait
dans l’espace normand, n’était pas seulement destiné à répondre à une demande
normande ou parisienne. Le drap de Paris que Richard Gascon voit entrer à Lyon
– il ne faisait le plus souvent qu’y passer – au début du XVIe siècle
[61] était un produit de haute valeur qui
correspond bien à ce qu’on sait du « teint de Paris ».
Probablement sous-évaluée dans les inventaires de stocks, sa
présence témoigne de la banalité de l’approvisionnement parisien en drap écru
fabriqué ailleurs qu’à Paris. Elle illustre surtout le fait que Rouen et Paris
jouaient sur un espace commercial qui se prolongeait en Méditerranée jusqu’au
Levant.
Les drapiers se trouvant moins concernés par ce processus que
des acteurs de plus haute stature, les travaux consacrés à la draperie
parisienne ou rouennaise ont sous-évalué cette ouverture et n’ont pas accordé
une place suffisante aux produits étrangers, en particulier à l’entrée des
draperies anglaises.
Leur présence était pourtant ancienne
[62]. Mais c’est à nouveau dans la situation
des Pays-Bas qu’il faut chercher l’origine d’une réorientation sur Rouen de
courants d’exportation beaucoup plus importants, à la fin des années
1560.
L’arrivée de ces draperies qui pénétraient au même moment sur
le marché lyonnais
[63], est analysée en termes purement concurrentiels et
anachroniques (en termes d’économies nationales) par R. Gascon. Enfermé dans le
cadre parisien, R. Gourmelon n’en voit ni l’ampleur ni la signification pour
l’organisation de la production et du négoce parisien du drap. Or, il se
déchargeait à Rouen au moins 1000 ballots, c’est-à-dire quelques dizaines de
milliers de pièces, par an
[64].
Les draperies
anglaises
Les caractères structurels du commerce anglais sur le
continent étant ceux d’un troc, les ballots de broadclothes et surtout de
kerseys, de frises et de « bayettes »
s’échangeaient contre des produits manufacturés et des marchandises venues de
la Méditerranée. Ce qui donnait lieu à un vaste mouvement de papier commercial
enregistré, jusqu’au début des années 1580, devant notaire.
Une pratique assez généralisée pour qu’on puisse identifier
quels étaient les cheminements propres aux « creseaux » (
kerseys), « redins » (
readings) ou draps de « Nort »
(Norwich) après leur entrée par Rouen ou Dieppe. Trois traits caractérisent
cette commercialisation : des transactions nettement plus importantes en valeur
et en volume
[65] que
celles qui concernaient le drap local, la présence de gros acheteurs repérables
dans la durée, enfin une concentration de la circulation sur un axe
Rouen-Paris-Lyon-Marseille. On pourrait en déduire que les draperies anglaises
traversaient le royaume sans affecter le système productif normand et parisien
du drap et sans pénétrer les marchés qui lui servaient de débouché.
Interprétation illustrée par les achats de produit fini
[66] des Roncaglia, Couvet ou Riquetti dont
l’intérêt, comme celui de quelques parisiens (les Du Resnel), pour les marchés
méditerranéens nous est connu.
Ce commerce prenait en fait des formes plus complexes.
D’abord, parce qu’il venait aussi des ports anglais de la draperie lourde, dont
la qualité et les prix se situaient dans la même gamme que ceux du drap
local
[67]. Ensuite,
parce qu’une partie des draperies légères d’Angleterre était vendue en blanc.
Et si nous n’avons aucun moyen d’en évaluer l’importance, la pratique était
suffisamment courante pour que les édits fiscaux taxent les « redins et carisés
anglais teints en ce royaume » à deux sous la pièce, dès 1571
[68]. Les achats réalisés par
de grands marchands parisiens, qui n’étaient pas d’un volume inférieur à ceux
des Lyonnais
[69],
conduisent à s’interroger sur le sort qui était réservé à ces draperies
anglaises, toutes catégories confondues. Les faisait-on teindre ? Sans
connaissance précise des affaires des teinturiers parisiens, il est difficile
de l’affirmer même si des indices convergents semblent l’indiquer
[70]. Ces draperies anglaises,
ou certaines d’entre elles, pouvaient-elles alors devenir du « teint de Paris »
et sortir du royaume ou s’y diffuser sous cette appellation
[71] ? Ce serait peut-être
forcer le trait, que de voir dans ces pratiques une extension de l’aire
d’influence industrielle de la Capitale. Il y eut, en tout cas, élargissement
des stratégies de production en relation avec la dilatation et la réorientation
des circuits commerciaux à l’échelle européenne. Si l’on note, enfin, que les
Rouennais assuraient un rôle essentiel de rediffusion de ces produits non
seulement vers Paris, mais à l’échelle internationale, notamment sur le versant
atlantique
[72], on
souligne à la fois la complémentarité et le parallélisme de position des deux
centres en matière d’échange et de finition du drap anglais.
Partant de la demande des marchés internationaux, on ne
saisit pourtant qu’un pan de la production et de l’échange, sans doute le plus
facile à dévoiler.
Mais que dire de la circulation locale et régionale, et de
son adaptation à la demande – aux différents segments de la demande – «
intérieure » ? Si l’on voit mal comment l’évaluer en regard des flux à plus
longue distance, on saisit bien les conséquences de sa sous-évaluation sur
notre perception de la dynamique productive. C’est en attribuant une attention
et un poids excessifs aux échanges lointains qu’on a forgé une histoire du drap
marquée par des effacements brutaux et des renaissances brillantes. Le drap
rouennais peut illustrer ce fait. On s’accorde à bon droit pour affirmer qu’à
Rouen, à la différence de Paris, ce n’est pas, au XVIe siècle, le négoce des
draps, mais celui des toiles qui fut le nerf du commerce de la place et de
l’activité industrielle de la région.
Mais il n’y a pas de raison d’établir un parallèle entre la
production de drap de sceau ou de tissus approchants et leur présence dans les
flux du grand commerce
[73]. Cette production a tout simplement irrigué d’autres
courants, plus étroits, plus nombreux, plus ramifiés, moins faciles à
saisir.
Si des marchands-drapiers de moindre envergure vendaient en
effet à leurs homologues parisiens des lots modestes de draperies
anglaises
[74], tous,
des plus gros opérateurs rouennais aux drapiers-drapants de Rouen ou de
Darnétal, écoulaient aussi du drap de sceau et des draperies normandes
directement à Paris
[75], à Lyon
[76] ou à Limoges
[77] et dans de nombreux bourgs ou petites villes de
Normandie. Une cartographie établie sur la base de ces données, sans doute
nombreuses mais disparates, n’éclairerait pas forcément la compréhension
globale de la production et de l’échange des draps dans l’espace qui nous
intéresse. Il nous faut donc essayer de mettre en évidence quelques-uns des
mécanismes essentiels qui sous-tendaient cette activité.
En ce qui concerne la place des draperies étrangères dans le
système drapier normand et parisien, et particulièrement des produits anglais,
à partir des années 1560, il faut réaffirmer qu’il n’y a pas de raison de
l’analyser seulement en termes de concurrence à l’échelle régionale. Parce
qu’une partie de ces produits – l’observation vaut encore plus pour les
draperies des Pays-Bas en transit vers la sphère ibérique – ne fit que
traverser l’espace régional, et parce que la draperie de qualité produite sur
place n’était pas destinée au même marché que les draperies légères. Resterait
en revanche à étayer plus solidement notre compréhension de l’articulation
entre pénétration des draperies anglaises et développement de la teinturerie
parisienne.
Le couple
Rouen-Paris
Cette dernière observation doit être prise en compte
lorsqu’on analyse la production de l’espace régional, au cours du XVIe siècle,
et le fonctionnement du couple Rouen-Paris, qui en était véritablement l’épine
dorsale. Les deux centres occupaient en effet jusqu’à un certain point, par
leurs fonctions de négoce et de finition, des positions parallèles dont
l’attraction dépassait le cadre local. De même que des draps de Rouen ou de
Meaux et des serges de Beauvais étaient teints et finis à Paris, à l’initiative
de grands marchands, des merciers le plus souvent, Rouen apportait une touche
finale à des draperies venues d’Amiens, de Beauvais ou de centres de production
moins prestigieux
[78].
Même s’il est probable que la position de la Capitale fut dans ce domaine plus
forte que celle du port normand, à la fois en termes de concentration
industrielle et de rayonnement commercial, la pratique des acteurs rouennais ou
parisiens était à peu près la même. Elle éclaire l’étendue et la complexité du
paysage productif mis en jeu par les courants d’exportation. Elle en révèle à
l’occasion les évolutions techniques. Conclu en août 1588, un marché de
draperies n’énumère pas moins de sept produits différents de Normandie – drap
de Tessy ( 120 pièces), serge de Florence « façon de Fécamp » ( 5 ballots),
drap de Darnétal ( 18 p.) – et du Bassin Parisien – serges d’Amiens ( 50
pièces), « creseaux » noirs de Troyes ( 132 p.), serges de Tours ( 140 p.),
drap de Paris « façon nouvelle » ( 126 p.), le tout « fini à Rouen » par trois
maîtres tondeurs
[79].
Un tel témoignage confirme la capacité du tissu productif normand et plus
largement de celui du Bassin parisien à répondre aux évolutions de la demande
lointaine, davantage tournée vers les draperies légères. Il y aurait, de ce
point de vue, à mener l’enquête localement sur des continuités peut-être plus
apparentes que réelles. Durée des implantations, observée par exemple dans la
vallée de la Vire (Tessy) comme en pays de Bray (Aumale), ne signifie, on le
sait bien, ni identité de produit, ni continuité de structures. Quant à la
capacité à imiter des standards étrangers reconnus que révèle ce marché, elle
relativise l’impact négatif des importations étrangères et incite à
s’interroger sur les modalités de ces évolutions – à qui en revint l’initiative
? –, et sur les caractères techniques des produits eux-mêmes, questions sur
lesquelles les sources urbaines restent beaucoup plus silencieuses.
Ce processus de polarisation de la finition n’était pas
propre à la draperie.
On retrouve là une organisation négociante de la production
que des travaux plus nombreux sur les toiles ont souvent rencontrés. Était-elle
compatible avec l’articulation sur les foires du système productif et
commercial de la draperie parisienne que révèlent les inventaires au milieu du
XVIe siècle ? Rien n’est moins sûr. Si la foire de Guibray était encore promise
à un avenir certain, c’est qu’elle assurait, pour la frange atlantique du
royaume, une fonction de marché interrégional que même les marchands anglais
acheteurs de toiles ne négligeaient pas. Même si des opérations se soldaient
encore dans les années 1570 avec des obligations payables au retour de Guibray
et du Lendit, il semble bien qu’on puisse lier la perte d’influence de la foire
de Saint-Denis à l’emprise croissante d’une organisation négociante de la
production fondée sur un espace plus étendu et une plus grande continuité des
échanges. Il est pour le moment difficile d’en analyser les causes : plus
grande diffusion des laines espagnoles rendant inutile le passage par le Lendit
? Prise en main du négoce par de nouveaux acteurs (les merciers) aux vues plus
ambitieuses ?
Quoi qu’il en soit, circulation des produits et circuit des
paiements s’éclairent mutuellement pour accréditer l’hypothèse d’une
intégration régionale assez large de l’espace drapier du Bassin parisien, même
si tous les indices n’ont pas la même force de preuve. Isolée, l’information
qui fait état de la vente, en 1601, par un marchand de Darnétal à un Orléanais
de 500 lb de fil de chaîne, pose la question de l’interdépendance des centres
drapiers situés à la grande périphérie de la Capitale. Acte unique ou
témoignage d’une organisation nouvelle ? De tels fonctionnements sont
repérables entre Lille et Anvers, à la fin du XVIe siècle. Bien mieux étayée,
la force de la connexion Rouen-Beauvais-Paris, ressort de la mise en
perspective de centaines de créances transmises devant les tabellions
rouennais. Autour des années 1570, les drapiers de Beauvais s’approvisionnaient
en laines espagnoles et en teintures que seuls les acteurs commerciaux de la
place normande étaient à même de leur fournir. Ce qui permettait à de grands
marchands espagnols, de solder d’autres opérations, en utilisant des dizaines
de cédules émises par des drapiers ou des marchands de laine de Beauvais, dont
le total pouvait s’élever à des dizaines de milliers de livres
[80]. S’il est moins repérable
par la suite, l’endossement de ces papiers étant devenu courant, on sait
qu’après 1600 le système fonctionnait toujours avec d’autres acteurs
[81]. L’autre versant des
opérations se révèle à travers les paiements effectués par les acteurs
beauvaisins auprès de leurs créanciers rouennais, en obligations de
marchands-drapiers parisiens ou rouennais
[82], pratique qui vaut aussi pour les drapiers-drapants
rouennais qui achetaient leurs laines avec le même type d’effets. En
fonctionnant comme un système de compensation, le circuit des paiements
restitue donc la cohérence de l’organisation qui sous-tendait en partie la
draperie de l’espace normand et parisien et que confirment les inventaires
après décès étudiés par Roger Gourmelon : acheteurs de matières premières sur
la place rouennaise, les drapiers beauvaisins ou rouennais soldaient leurs
achats par le produit de leurs ventes de draperies écrues, quelquefois teintes,
aux Parisiens
[83]. Il
est probable qu’on pourrait étendre un tel schéma fonctionnel à d’autres
centres drapiers situés dans l’aire d’attraction de Paris. On sait que les
draps du Berry ou d’Orléans, la sayetterie amiennoise, entre autres, gagnaient
aussi la capitale dans la même période.
Même si elle n’aboutit pas à l’élaboration d’un modèle qui
intègre production, circulation et consommation des étoffes de laines,
l’adoption d’une perspective de très longue durée donne aux dynamiques
spatiales un cadre d’analyse pertinent. De la fin du XIIIe siècle aux premières
années du XVIIe, on peut suivre l’édification par étapes d’un espace économique
cohérent. Une telle reconstruction expose à de multiples obstacles
méthodologiques. Ouvrir le plus largement possible l’analyse est le premier
impératif à respecter :
prendre en compte la variété des produits, c’est à dire aussi
la pluralité des consommations, en même temps que la cohérence technique des
processus de production. Au risque de contredire l’idée, toujours dominante,
qu’il n’existait, avant le XVIIIe siècle ni réelle diversification des
produits, ni tissu productif organisé, à l’exception des fabrications de luxe
articulées sur les grandes métropoles
[84] et les réseaux du grand commerce.
Examiné dans cette perspective, l’espace normand et parisien du drap ne détone
pas sur ce qu’on sait de la draperie anglaise ou néerlandaise. En dépit de
préjugés toujours fortement enracinés dans l’historiographie nationale, il
témoigne des capacités d’adaptation du système productif et surtout de sa
diversité. Déjà soulevée par des travaux antérieurs, cette observation n’a pas
toujours été perçue comme il convenait. Plutôt que d’affirmer que les XVe et
XVIe siècles ont vu la mauvaise draperie chasser la bonne, il convient de
s’interroger, comme J. H. Munro, sur la précocité de ces processus de
diversification des produits, et sur leur complémentarité en termes de réponse
à des demandes différenciées. C’est ici que l’analyse spatiale prend tout son
sens, à la condition de faire varier, autant que possible, les échelles
d’analyse, de la ville ou du quartier à la région et aux réseaux combien plus
étendus du commerce international.
L’espace, dont on suit ainsi la genèse et l’évolution, est
une unité historique spécifique dont l’articulation géographique diffère de
celles des villes et des régions sur lesquels elle s’étend. Sa temporalité
n’est pas celle des entreprises qui s’y développent. Il y a plus d’un siècle,
Alfred Marshall avait décrit de telles organisations dans l’Angleterre de la
Révolution industrielle. Fort attentif à l’inscription historique des
phénomènes économiques, il en signalait l’ancienneté et la très longue durée
d’existence
[85].
Malgré l’intérêt porté à ce type d’approche, particulièrement en Italie
[86], son champ d’action s’est
en général cantonné à l’époque industrielle. Sans doute, la difficulté de
rassembler les informations nécessaires à ce type de recherche explique-t-elle
son peu de succès chez les historiens du Moyen Âge et de la modernité précoce.
Il ne procède, en effet, ni d’une simple étude de géographique historique,
inapte à rendre compte des localisations dans un ensemble régional, ni d’une
approche conjoncturelle, qui en fragmente l’évolution en une série de cycles.
La saisie des pratiques, seule, permet de comprendre l’organisation
fonctionnelle de l’espace, et de replacer production et commercialisation dans
une temporalité concrète. Les sources d’entreprises, comptabilité et
correspondances, offrent la meilleure entrée dans les réseaux de relations et
les flux d’informations qui donnent leur sens aux comportements des acteurs
économiques. Leur absence ne dispense pas de leur trouver des substituts. Les
instruments conventionnels en usage dans la production ou les échanges, tels
que les normes techniques de fabrication
[87], les systèmes de poids et mesures et les procédures
de paiement, permettent de restituer le cadre de la pratique, le plus souvent
au prix d’enquêtes arides et frustrantes.
L’inadéquation des unités de temps et de lieu rend plus
complexe l’identification des causes et des effets, qui procèdent
d’enchaînements multiples. Il n’est pas concevable, par exemple, de faire
abstraction des processus politiques qui ont, eux aussi, leur inscription
spatiale : lorsqu’une enquête de 1344 révèle que les drapiers de Saint-James
disposent d’entrepôts à Poitiers et Saint-Jean d’Angély, le médiéviste doit
s’interroger sur la permanence des routes commerciales de l’ancien domaine des
Plantagenêts, quels qu’aient été les progrès de la construction monarchique
parisienne. De même, le moderniste évaluera l’impact des guerres, menées en
dehors de son terrain, sur la réorganisation des routes commerciales de la
Manche et de la Mer du Nord dans le dernier tiers du XVIe siècle. L’interaction
des divers processus productifs est un autre point à considérer : on l’a évoqué
fugitivement à propos de la toile.
Que savons-nous des contraintes que les métiers de la soie,
du cuir, du parchemin ou du papier, faisaient peser sur l’industrie de la laine
ou, au contraire des complémentarités
[88] qui pouvaient s’établir entre ces
activités ? Un transfert de capitaux marchands d’un secteur sur l’autre ou la
reconversion d’un site industriel n’expliquent-t-ils pas, dans bien des cas,
des événements dont nous cherchons vainement la cause dans un dispositif
sectoriel ou local ?
Il est difficile, enfin, d’éluder une réflexion globale sur
le corpus des sources.
Du XIIe au XVIIe siècle, de la Méditerranée à la Mer du Nord,
la mise en écriture des faits du négoce et de la production ne s’est pas moulée
dans un modèle unique, la convergence globale des séries documentaires n’est
donc pas totalement acquise. Même dans un cadre beaucoup plus restreint et
cohérent, qui était celui de la chancellerie royale et de la Chambre des
comptes entre le XIVe et le XVIe siècle, l’identité des pratiques d’écriture,
qu’il est facile de constater, ne doit pas cacher l’évolution des réalités,
celle d’une société en pleine transformation, et des pratiques, celle d’un État
ayant sa dynamique propre. L’établissement d’un questionnaire cohérent reste le
seul moyen de mener l’enquête dans un cadre spatial ou temporel large. Il n’est
envisageable qu’à la condition de prendre pour objet des pratiques complexes et
de grande amplitude, comme les échanges marchands, les processus techniques ou
l’occupation des espaces. Il requiert, par définition un travail
collectif.
[1]
Les récents débats autour du personnage de Jehan Boinebroke
montrent que cette direction de recherche semble garder sa pertinence pour
certains chercheurs. Dernier état de la question dans Jean-Louis ROCH, « De la
nature du drapier médiéval. L’exemple rouennais »,
Revue historique, tome CCII,
janvier-mars 2000, n° 613, p. 3-30.
[2]
Dominique CARDON
, La draperie au
Moyen âge : essor d’une grande industrie européenne, Paris, Éditions
du CNRS, 1999; Philippe MINARD,
La fortune du
colbertisme.
État et industrie dans la
France des Lumières, Paris, Fayard, 1998.
[3]
Sidney POLLARD (éd.),
Region und
Industrialisierung. Studien zur Rolle der Region in der Wirtschaftsgeschichte
der letzten zwei Jahrhunderte, Göttingen, Vandenhoeck &
Ruprecht, 1980.
[4]
Cf. notamment pour le
Mittelost, GustavAUBIN, Arno KUNZE,
Leinenerzeugung und Leinenabsatz im östlichen
Mitteldeutschland zur Zeit der Zunftkäufe, Stuttgart, 1940 et pour
la région de Saint-Gall, Hans-Conrad PEYER,
Leinwandgewerbe und Fernhandel der Stadt St. Gallen von den
Anfangen bis 1520, Saint-Gall, Kommissionsverlag Zollikofer,
1959-1960, 2 vol. (St. Galler wirtschaftswissenschaftliche Forschungen,
16).
[5]
Jean TANGUY, « L’économie bretonne aux XVIe et XVIIe siècles »
et « L’essor de la Bretagne aux XVIe et XVIIe siècles », in
Histoire de la Bretagne et des pays
celtiques, t. III, de 1532 à 1789, Morlaix, Skol Vreizh, 1986, 3e
éd., p. 25-27 et 50-55 et André LESPAGNOL,
Messieurs de Saint-Malo. Une élite négociante au temps de
Louis XIV, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 1997 ( 1re éd.
1990), posent clairement la question des remodelages territoriaux de la
production toilière; de manière symptomatique, lorsqu’il adopte un angle
d’attaque plus « protoindustriel », J. TANGUY s’enferme davantage dans un cadre
spatial donné:
Quand la toile va. L’industrie
toilière bretonne du XVIe au XVIIIe siècle, Rennes, Éditions Apogée,
1994.
[6]
Gérard GAYOT,
Les draps de Sedan
: 1646-1870, Paris, Éditions de l’EHESS-Terres ardennaises,
1998.
[7]
Critique sur ce point de Marc BOONE, « L’industrie textile à
Gand au bas moyen âge ou les résurrections successives d’une industrie réputée
moribonde », in Marc BOONE, Walter PREVENIER (éd.),
La draperie ancienne des Pays-Bas : débouchés et
stratégies de survie (14e-16e siècles), Louvain-Apeldoorn, Garant,
1993 (Studies in Urban Social, Economic and Political History of the Medieval
and Modern Low Countries), notamment p. 21-31.
[8]
Herman VAN DER WEE a ouvert la réflexion sur cette question en
abordant l’économie du textile aux Pays-Bas en termes de comparaisons
régionales, « Structural Changes and Specialization in Southern Netherlands
Industry, 1100-1600 », in
The Low Countries in
the Early Modern World, Brookfield, Variorum, 1993, p. 201-222
(conférence présentée pour la première fois en 1974). Cf. aussi Peter STABEL, «
Décadence ou survie ? Économies urbaines et industries textiles dans les
petites villes drapières de la Flandre occidentale », in Marc BOONE, Walter
PREVENIER (éd.),
op. cit, p. 63-84. La
mise au point la plus décisive a été apportée par John H. MUNRO dans un article
lumineux qui remet en question toute la tradition historiographique sur
l’apparition tardive des nouvelles draperies (XVIe siècle) et leur croissance
rapide au détriment des draperies médiévales, « The origins of the English «
New Draperies » : the Resurrection of an Old Flemish Industry, 1270-1570 », in
Negley B. HARTE (éd.),
The New Draperies in the
Low Countries and England, 1300-1800, Oxford, Pasold Research
Fund-Oxford University