2001
Revue d'Histoire Moderne et Contemporaine
Les territoires de l’économie, XVe-XIXe
siècles
Les formes de l’intégration spatiale
Le territoire économique d’une région d’émigration : campagnes et
montagnes lucquoises, du milieu du XIXe siècle à 1914
Caroline Douki
Caroline Douki École Normale
Supérieure, Lettres Sciences Humaines.
15, parvis René Descartes,
69366 Lyon Cedex 07.
Plusieurs études ont montré comment certaines zones
d’émigration méditerranéennes ont pu voir leur économie déstructurée et en
partie vidée de sa substance par les départs massifs qu’elles ont connus à
l’époque contemporaine
[1]. Or le cas évoqué ici, la région lucquoise, en Italie
centrale, invite à déplacer la perspective : il s’agit d’examiner comment,
entre le milieu du XIX
e siècle et la Première Guerre
mondiale, s’est constituée, dans une zone de forte émigration à l’étranger, une
économie régionale d’un type particulier, qui intègre précisément le fait
migratoire dans son mode de fonctionnement interne. Ainsi entendue, «
l’économie régionale » n’est pas une entité dont l’aire d’extension serait
donnée d’avance : ici, l’émigration, envisagée sous toutes ses facettes (avec
ses filières à l’étranger, les stratégies propres des migrants, ses retombées
financières et économiques dans le milieu d’origine) élargit en quelque sorte
le territoire économique régional et transforme ses structures
[2].
Le cas étudié ici présente deux caractéristiques majeures. Une
forte unité régionale, tout d’abord, liée à un héritage historique : la longue
persistance d’un État régional souverain jusqu’au milieu du
XIX
e siècle, le Duché de Lucques, a doté la région d’une
organisation sociale et économique particulière, avec ses structures et ses
circuits propres, qui perdureront longtemps après le rattachement au Grand
Duché de Toscane en 1847 et même après l’unification de la péninsule
italienne
[3].
La seconde caractéristique de ce milieu est toutefois son
ouverture, par son insertion commerciale dans des circuits d’exportation et
surtout par l’émigration, précoce et massive, de ses ressortissants. Dans la
seconde moitié du XIXe siècle, les campagnes et montagnes
lucquoises, en même temps que d’autres zones rurales ou montagnardes de la
péninsule italienne et du pourtour méditerranéen, entrent dans un cycle de très
forte mobilité de travail vers l’étranger. Mais le fait remarquable est que,
jusqu’à la Grande Guerre, la majorité des migrants reste attachée à la région
d’origine : parce qu’ils sont saisonniers, parce qu’ils reviennent après une
plus ou moins longue absence, ou encore parce qu’ils maintiennent, par-delà les
distances et les frontières, des liens étroits avec leur famille et leur
village.
L’émigration ne se constitue donc pas en rupture avec la
région, comme un flux qui ne ferait que se déverser au-dehors de l’espace
d’origine mais elle en est comme un prolongement extérieur. Le phénomène
migratoire participe bel et bien à la transformation de l’économie régionale
tout entière : l’un et l’autre évoluent dans une interdépendance
permanente.
Pareille approche s’inscrit dès lors au croisement de trois
questionnements importants. Il s’agit tout d’abord de saisir comment peut
s’organiser, en un temps où l’on se soucie d’unification politique et de
création d’un marché national, une économie régionale dont le cadre de
fonctionnement spatial est discontinu : le système économique lucquois se
déploie en effet à l’intérieur d’un territoire très large, parcouru par des
flux d’hommes et de capitaux, qui enjambe les frontières et l’océan. En
deuxième lieu, nous retrouvons les interrogations récentes sur la diversité des
modalités de la croissance et du développement économique aux
XIX
e-XX
e siècles, notamment pour les
aires de l’Europe du Sud ou de la Méditerranée
[4]. En l’occurrence, la question posée est
principalement celle du rôle, rien moins qu’univoque, qu’a pu jouer
l’émigration dans ces régions
[5] : atout dynamique ou symptôme et facteur de
déstructuration ? On dispose là, peut-être, de l’une des clés pour comprendre
les dynamiques de croissance fort disparates qui différencient les régions
intensément migrantes du pourtour méditerranéen. Enfin, cette enquête rejoint
un autre courant de réexamen et de réhabilitation de la diversité des
comportements et des logiques sociales et économiques : celui qui vient de
reprendre à nouveaux frais la question des migrations en milieu rural au
XIX
e siècle, montrant qu’elles ne peuvent être comprises à
la seule lumière d’un « exode rural » conçu comme un mouvement vidant
irrépressiblement les campagnes; car cette notion qui dénie ainsi aux campagnes
tout rôle actif ou attractif, toute vitalité, ne rend nullement compte de leur
capacité d’évolution endogène, dont un examen attentif montre souvent
l’existence bien réelle
[6].
CONSTRUCTION D’UN TERRITOIRE D ’ACTIVITÉ
DISCONTINU
Au plan économique, le territoire de l’ancien Duché de Lucques
associe plusieurs milieux de vie : campagnes de plaines et de collines, animées
par une agriculture fertile et méticuleuse, au point d’en faire pour certains
observateurs « le jardin de la Toscane »
[7], sont surplombées par les versants
montagnards de l’Apennin, règne de la petite agriculture de subsistance, des
prairies et des forêts; mais pour différents qu’ils soient, ces milieux vivent
en étroite association, puisqu’entre eux circulent hommes, produits et revenus,
en fonction d’une complémentarité développée par la longue appartenance à un
territoire étatique, qui les a rassemblés dans un même ensemble social et
économique. En outre, ces espaces ont des caractéristiques communes : forte
pression démographique, omniprésence de la micro-propriété exploitante, large
pratique de la pluriactivité paysanne, conjuguant encore au milieu du
XIX
e siècle les ressources de la terre, d’une petite
industrie diffuse et de fortes traditions de migrations temporaires, mêlant
mobilité agricole de proximité et colportage lointain. L’homogénéité de ce
milieu régional est renforcée par la forte cohésion sociale qui y règne : on
est là au cœur de campagnes « blanches », au milieu d’un monde de petits
propriétaires rassemblés dans un même consensus communautaire et villageois,
sur lequel règne une Église catholique et des élites régionales influentes,
dont les réseaux politiques et économiques sont d’ailleurs forts distincts de
ceux du reste de la Toscane
[8].
C’est au tournant des années 1860-1880 que se produit un fort
développement de l’émigration vers l’étranger, qui ne cesse de s’amplifier
jusqu’à la Grande Guerre. On ne reviendra pas sur les origines et les
mécanismes de diffusion du phénomène migratoire, qu’on a examinés
ailleurs
[9], car il
s’agit ici d’envisager la question davantage en aval du processus, pour saisir
le fonctionnement d’une économie régionale sur un demi-siècle environ, quand la
migration à l’étranger est devenue non seulement une pratique sociale massive,
mais aussi un élément contribuant à la reconfiguration des espaces et des
rouages économiques.
[10]
Dans la région lucquoise comme dans d’autres zones rurales ou
montagnardes méditerranéennes, cette mobilité croissante vers l’étranger n’est
pas rupture mais s’inscrit dans la continuité des traditions de migrations
montagnardes ou rurales, souvent temporaires et dans les longues habitudes de
pluriactivé paysanne
[11]. Cependant, après 1860, l’émigration prend non
seulement des proportions inédites mais aussi des traits nouveaux
[12].
Le mouvement des départs à l’étranger se diffuse à l’ensemble
de l’espace régional : dans les vallées apennines, qui ont toujours pratiqué
l’émigration saisonnière ou de colportage, la mobilité s’intensifie; à partir
des années 1870, puis de plus en plus rapidement, elle s’étend dans les
collines et la plaine lucquoises. Toutes les catégories de la population rurale
sont alors concernées : l’émigration n’est pas seulement l’exutoire des plus
pauvres, même si ceux-ci y ont particulièrement recours; elle touche les
paysans de tous niveaux (et notamment les petits propriétaires), les artisans
qualifiés ou commerçants des bourgs. À côté d’une émigration de pauvreté ou de
rupture, on rencontre donc aussi une mobilité de complément, pratiquée par des
gens qui sont loin d’être dépourvus et une émigration d’accumulation et
d’ascension sociale, qui n’entend pas forcément rompre avec la société de
départ. Derrière les effectifs chiffrés et les flux d’émigrants, on n’oubliera
pas que se cachent une grande diversité sociale, un éventail étendu d’activités
économiques, de motivations et de pratiques.
Les destinations se diversifient considérablement, et les
distances s’accroissent. La mobilité de masse se caractérise par une adaptation
permanente aux potentialités du marché international du travail. Aussi le
spectre des destinations est-il particulièrement large : la France du Sud-Est
puis diverses villes d’Europe, mais aussi l’Amérique latine, et de plus en plus
à partir de la fin du siècle, l’Amérique du Nord
[13]. Lorsque ces émigrés ont pour
destination des grandes villes, ils s’y emploient surtout dans le travail
artisanal, le petit commerce, la construction ou les industries urbaines
parfois très dures comme les savonneries de Marseille; mais on les trouve très
peu dans les villes des grands bassins d’industrie concentrée ou miniers, ou
alors c’est parce qu’ils ont réussi à s’y installer comme boutiquiers avec une
clientèle étrangère. Notons que si les milieux urbains, sont des destinations
très courues, ils sont loin de dominer complètement les zones d’arrivée des
migrants. Les horizons ruraux tiennent jusqu’à la Grande Guerre une place de
choix dans l’éventail des destinations des originaires de cette région, mais
les milieux agraires dans lesquels ceux-ci maintiennent ou inaugurent des
filières de travail se diversifient. On en distingue au moins trois : les
campagnes à forte vitalité économique et en phase d’intensification du Sud-Est
français (dans les domaines du maraîchage, et des cultures fruitières
notamment); les milieux agro-pastoraux dont l’économie est en phase de
décélération ou de crise mais utilise toujours une main-d’œuvre saisonnière et
précaire (comme en Corse où les équipes lucquoises prédominent dans nombre de
filières de travail agricole et sylvicole
[14]); enfin dans les zones d’économie agraire «
pionnière » ou « neuve », d’Amérique latine ou dans des secteurs où se
construit une agriculture intensive (notamment en Californie).
Une forte rotation, sans rupture
des liens
L’image d’une émigration massive recouvre en fait une
pluralité de rythmes et de pratiques de mobilité, mais la caractéristique
commune est que les fils ne sont presque jamais rompus. Certes, à partir des
années 1880, les éloignements définitifs (mettant en mouvement des hommes seuls
ou des familles entières) commencent à constituer une part non négligeable des
formes de l’émigration régionale. Ils peuvent être liés à des dynamiques
négatives, « répulsives », comme à des ressorts positifs (ceux d’une bonne
insertion, sociale ou économique, à l’étranger). En tout état de cause, on
trouve ici peu de trace d’un exode brutal : l’analyse des sources
démographiques, et des dossiers de demandes de passeport ont montré que peu de
rupture définitives sont décidées d’emblée; quand elles adviennent, c’est au
fil des parcours des migrants, souvent après plusieurs séjours
temporaires
[15]. Il
semble donc que dans cette partie de la Toscane, on ne note pas comme dans
d’autres régions italiennes, par exemple le Veneto ou diverses provinces du
Mezzogiorno, un exode brutal et massif aux allures de véritable fuite
précipitée de la petite paysannerie ruinée, ou de journaliers réduits
définitivement au chômage
[16]. Au demeurant, même en cas d’installation définitive
à l’étranger, une certaine part de liens avec les réseaux familiaux, villageois
et économiques de leur région d’origine sont maintenus par les émigrés, sous la
forme de correspondances et de visites, de circulation d’information,
d’entraide, ou par le biais d’envois plus ou moins réguliers d’argent.
Surtout, si l’émigration définitive devient une réalité non
négligeable, la pratique des migrations saisonnières ou temporaires, malgré les
distances, conserve toujours une très large place. On n’observe ici aucun
passage linéaire de l’émigration temporaire à l’émigration définitive : l’une
et l’autre ne cessent jamais de coexister ou même de s’articuler, en fonction
des contraintes conjoncturelles, des besoins et des stratégies des acteurs ou
des opportunités de travail à saisir. Dans ces conditions, les hommes composent
la grande majorité des flux, mais les femmes n’y sont nullement absentes
[17]. Les migrations
saisonnières, qui n’éloignent les migrants que quelques mois, de façon cyclique
chaque année, tout en étant les plus liées aux pratiques anciennes, demeurent
particulièrement développées dans deux domaines : les activités agricoles et
sylvicoles, et le travail sur les chantiers de construction ou de travaux
publics. Mais la « saison » d’émigration peut prendre place en fait à tout
moment de l’année, tant sont nombreuses les combinaisons temporelles, de sorte
que si l’on peut parler de pratiques saisonnières, c’est au sens où les
absences n’excèdent pas quelques mois et se reproduisent tous les ans. Enfin,
la pratique de l’émigration temporaire, avec des campagnes de travail de
quelques années, se développe fortement, et concerne autant ceux qui rejoignent
les proches pays européens que ceux qui partent outre-Atlantique. Il n’existe,
en effet, aucune équation systématique entre la distance et la durée des
séjours : les besoins particuliers des émigrants, les opportunités ou les
obstacles rencontrés en cours de route, les rythmes propres des activités
exercées, priment sans conteste. Le caractère temporaire de la mobilité peut
être lié à la spécificité de l’activité des migrants (la durée d’un chantier ou
d’une campagne de vente); il reste aussi fortement lié à l’organisation des
cycles de vie, puisque l’éloignement transitoire des jeunes gens, correspondant
à des modes de régulations sociales et familiales bien repérés dans le
fonctionnement des anciennes sociétés rurales, conserve tout au long de la
période une place importante, même si ses formes se renouvellent. C’est le cas
pour les jeunes hommes qui partent de plus en plus à l’étranger entre leur
retour du service militaire et leur installation comme chef de famille; c’est
aussi le cas des jeunes filles qui, à partir du tournant du siècle, commencent
à travailler quelques années dans les fabriques textiles des pays voisins pour
s’y constituer une petite dot.
La forte croissance de l’émigration au long cours représente
donc une transformation importante, mais ses formes et ses rythmes montrent
qu’on est loin d’un mouvement unidirectionnel de départ et que cette mobilité
transnationale, malgré l’allongement des distances parcourues et le
franchissement de frontières, prend la forme d’une vaste circulation de
main-d’œuvre. Ni au plan des individus, ni au plan régional, on ne peut donc
considérer l’émigration à l’étranger comme un phénomène devenu extérieur, comme
le simple produit de « expulsion » d’un surplus démographique. Qu’il s’agisse
de flux établis avec les pays européens voisins ou avec l’Amérique, ils se
caractérisent par un mouvement de retour important ou plus exactement par une
remarquable rotation
[18]. Sur la période étudiée, cette région est donc loin
de se vider de sa force de travail; elle voit plutôt se mettre en place un
phénomène de noria, qui s’accompagne, il est vrai, d’une nouvelle répartition
des temps et des formes d’activité dans le cadre de la région d’origine : c’est
cette réorganisation sélective de l’emploi de la main-d’œuvre sur place,
permise par l’émigration, qui peut alarmer les observateurs de l’époque, qui
n’en perçoivent pas toute la signification et sont prompts à dénoncer les
dangers d’un exode. Au-delà de telles visions, il convient donc d’analyser le
fonctionnement précis de nouvelles combinaisons des rythmes et des lieux
d’activité, sur place et à l’étranger.
Des espaces d’activité éloignés
mais fortement intégrés
L’organisation saisonnière des activités, et les rythmes
spécifiques de la mobilité peuvent être dégagés, de façon indirecte, à partir
des données fournies par les recensements généraux de la population italienne :
ceux-ci font en effet la distinction entre la population dite « résidente »,
dont le domicile officiel habituel reste fixé dans la commune
[19], et la population
effectivement « présente » au moment du dénombrement
[20]. On peut ainsi calculer
le nombre d’habitants temporairement absents à la date du recensement, mais
toujours considérés comme résidents (à la différence des migrants « définitifs
», déclarés ou considérés comme partis à jamais, et retranchés de l’effectif).
D’un recensement à l’autre, entre 1861 et 1911, se dessine alors l’évolution de
la mobilité temporaire, qui désormais conduit presque uniquement à l’étranger.
Certaines précautions s’imposent néanmoins : l’irrégularité de la pratique
administrative qui, à quatre recensements effectués en hiver ( 1861, 1871,
1881, 1901), fait succéder un cinquième dénombrement placé au début de l’été (
1911), peut prêter à confusion, s’agissant de mesurer une mobilité où le rythme
saisonnier a son importance; inversement, pareil décalage s’avère heureux, pour
peu qu’on y prenne garde, permettant d’évaluer, au début du siècle, les
tendances de la mobilité à la belle saison, au moment des gros travaux
agricoles.
[21]
Part de la population absente dans deux
échantillons de communes de la région lucquoise lors des recensements généraux
de la population italienne. (pour 100 résidents) Localisation Montagnes Plaine
et collines 31 déc. 1861 7, 6 3, 8 31 déc. 1871 8, 1 3, 6 31 déc. 1881 9, 6 4,
6 10 fév. 1901 9, 3 3, 7 10 juin 1911 9, 0 1, 5 Source: ISTAT, Popolazione
residente e presente dei comuni.Censimenti dal 1861 al 1971. vol. 1 :
Circoscrizioni territoriali al 24 ottobre 1971, p. 226-229.
Ce tableau révèle que le recours à l’émigration varie en
fonction des contraintes des différents milieux et des formes d’organisation
socio-économiques qui leur sont liées. On peut en effet distinguer les espaces
montagnards, où la mobilité paraît constituer l’axe structurant des activités
et procure l’essentiel des revenus, des zones de plaine et de collines, aux
ressources plus diversifiées.
Pour les espaces montagnards, le croisement des différentes
données collectées, évoquées plus haut, révèle, à partir de la fin du
XIX
e siècle, une remarquable articulation des présences et
des absences de la population : une ponction régulière, mais assez limitée, de
l’émigration définitive, une très forte pratique de l’émigration temporaire qui
concerne, hiver comme été, presque 10% de la population totale, part encore
plus importante si l’on ne prend en compte que la population active. Les
activités à l’étranger éloignent donc non plus seulement l’hiver lorsque la
morte-saison agricole ne peut occuper tous les bras, mais tout autant (voir le
recensement de 1911), et en certains cas de façon préférentielle
[22], à la belle saison, ou
durant plusieurs années. L’absence plus ou moins longue d’une part importante
de la population ne relève donc pas d’une simple émigration de complément. Elle
est au contraire la traduction d’une économie montagnarde désormais centrée sur
la pratique migratoire, où sans se détacher de la région d’origine, (puisque
ces migrants y sont toujours considérés comme « résidents », souvent
propriétaires et revenant régulièrement), on suit prioritairement les rythmes
et les exigences du marché du travail à l’étranger, et bien peu les rythmes de
l’économie agricole du milieu d’origine. Le travail à l’étranger ne fait donc
plus fonction de source de revenu complémentaire, mais constitue désormais bel
et bien le pivot de l’organisation économique locale, l’activité principale
autour de laquelle s’organisent toutes les autres.
Dès lors, ce sont l’agriculture ou les quelques industries
locales existantes qui font figure d’activités complémentaires. C’est ce que
constatent les observateurs et responsables municipaux de l’époque, sans
toujours en comprendre ou en accepter les logiques économiques. L’agriculture
n’est vraiment plus le souci majeur de la population active, expliquent-ils à
maintes reprises, en déplorant dès les années 1870-1880, que le travail des
champs manque de bras, et que malgré l’augmentation des salaires, la
main-d’œuvre agricole soit de plus en plus difficile à trouver
[23]. L’agriculture est ainsi
laissée aux soins de la main-d’œuvre d’appoint, ou du moins reconnue comme
telle et comme moins efficace par les commentateurs de l’époque : les anciens,
les femmes et les jeunes garçons, qui suffisent à s’occuper tant bien que mal
des travaux ordinaires des petites exploitations (semailles, garde du bétail,
ramassage du bois). Il arrive alors qu’on fasse appel, pour les gros travaux
agricoles, à des hommes de peine extérieurs à la région, venus notamment de
l’Émilie voisine. Paradoxe donc pour une région de forte émigration,
abondamment souligné par les édiles locaux. Toutefois, ce paradoxe est peut
être seulement apparent, et sa clé relativement simple : étant engagés à
l’étranger dans des activités inconciliables avec les exigences du calendrier
agricole, et auxquelles ils donnent la priorité parce qu’elles sont plus
lucratives, les hommes du cru n’ont pas grand intérêt à revenir pour les
travaux des champs. Les familles restées sur place se débrouillent donc pour
assurer le fonctionnement courant des exploitations familiales, quitte à
employer ponctuellement des journaliers, et sans que cela leur apparaisse comme
une atteinte au cours normal de la vie en montagne…
[24] En somme,
l’agriculture, sans être totalement délaissée, puisqu’elle existe suffisamment
pour requérir des bras, est simplement mise à une place secondaire au sein du
système de pluriactivité des familles montagnardes.
On rencontre la même situation de pénurie apparente de
main-d’œuvre sur les chantiers de travaux publics, qui surgissent
ponctuellement dans ces espaces. Ainsi le chantier de la voie-ferrée
Lucca-Bagni di Lucca n’a attiré, en 1898-1899, que très peu d’ouvriers des
localités montagnardes voisines :
presque tous sont venus d’autres provinces du Centre ou du
Nord de la péninsule
[25]. Si certains migrants habituellement occupés sur les
chantiers européens, sont rentrés pour profiter de l’occasion, ils sont
minoritaires; et sitôt achevé le chantier exceptionnel qui a pu les retenir un
temps dans leur région d’origine, ils reprennent leurs habitudes et s’en
retournent travailler à l’étranger, où les chantiers ferroviaires sont
autrement plus considérables, ainsi que les salaires à gagner. L’industrie
locale de travaux publics n’est donc pour ces populations qu’un débouché
secondaire, qu’elles savent certes mettre à profit quand le jeu en vaut la
chandelle, mais qui reste seulement complémentaire au sein d’un système de
ressources multiples, avant tout centré sur le mode d’accès au travail et aux
ressources le plus rapidement lucratif : l’émigration.
On voit là que tout le système de pluriactivité des familles
montagnardes est ordonné autour de ce pivot central qu’est l’émigration
transnationale; l’agriculture, et plus encore les industries du voisinage, n’y
occupent qu’une place seconde. Pour autant, la montagne n’est pas désertée, ni
vidée de sa population
[26], ni dévastée dans ses activités sur place :
simplement hommes et activités vont au rythme de l’émigration.
Ailleurs, dans la plaine et les collines de la Lucchesia, où
les activités économiques sont plus diversifiées, avec la présence d’une
agriculture riche et le voisinage d’industries en pleine croissance (textile,
papier, manufacture de tabacs)
[27], l’émigration affirme également son rôle, mais dans
des proportions et des formules différentes. Elle n’est pas ici l’activité
centrale ni la source principale de revenus, mais elle représente un complément
important, privilégié même, pour sa souplesse. Cette zone agricole, bien
qu’assez riche, a été marquée par une ponction de départs définitifs dans les
années 1880-1890 :
les plus durs moments de la crise agraire ont alors en
quelque sorte « vidé» ces campagnes de leur population la plus fragile, qui
nourrissait auparavant d’abondants flux d’émigration saisonnière de proximité,
vers les plaines italiennes ou les îles voisines. De sorte que, par la suite,
on enregistre des taux d’absences temporaires non négligeables, mais dans des
proportions assez limitées par rapport aux espaces montagnards voisins, et
surtout avec une périodicité hivernale marquée. Ce qui s’explique facilement :
dans ces localités fertiles, les familles paysannes, qui ont en général un
statut indépendant ou presque (petits propriétaires, fermiers)
[28], trouvent toujours un
intérêt à faire fructifier leur exploitation, qui réclame une présence
nombreuse et attentive au moment des travaux de printemps et d’été; la
migration temporaire procure le complément nécessaire à ces exploitations de
dimensions souvent réduites. Ici, la population rurale continue donc de
pratiquer une pluriactivité bien réglée, associant soins de l’exploitation
agricole sur place et travail temporaire complémentaire à l’étranger. Celui-ci
permet de pallier les faiblesses spécifiques liées à des structures agraires
morcelées, tout comme les difficultés passagères créées par la conjoncture
irrégulière des récoltes.
Au total, la mobilité vers l’étranger, faite non pas
d’importantes ponctions définitives, mais largement de rotation et de
circulation de la force de travail, se trouve bien au cœur du système
économique et social régional, soit qu’elle en constitue véritablement le pivot
central (en montagne), soit qu’elle représente un complément structurel très
fréquemment mis en œuvre (dans les zones de collines et de plaine aux activités
plus diversifiées).
On perçoit dès lors beaucoup mieux l’articulation entre les
différentes formes de travail et de ressources qui s’est mise en place dans la
région et que les observateurs évoqués plus haut ne parvenaient plus à
comprendre. Tout d’abord, il apparaît que pour une grande partie de cette
population, l’émigration ne constitue pas une rupture mais représente une
nouvelle façon d’organiser la pluriactivité, celle-ci ayant toujours été au
cœur des modes de fonctionnement économiques dans cette région, soit pour
répondre aux contraintes de structures agraires morcelées, soit pour s’adapter
aux espaces montagnards qui par définition ne peuvent pas occuper toute l’année
leur population active
[29], soit pour pallier les variations et difficultés
conjoncturelles toujours possibles. Simplement, entre les années 1850 et 1914,
dans un contexte économique intérieur et extérieur transformé, s’est mis en
place un nouveau mode de fonctionnement de l’économie régionale : elle est
passée d’un système associant agriculture, élevage, migrations agricoles de
proximité, travail artisanal à domicile ou à proximité, à une autre forme de
pluriactivité, dans laquelle l’émigration transnationale de plus ou moins
longue durée occupe désormais une place centrale, où la combinaison d’activités
se fait, certes dans des temps fortement distincts et par-delà les frontières,
mais de façon véritablement complémentaire.
Dès lors, loin de se constituer en rupture avec la région et
l’activité d’origine, l’émigration transnationale massive correspond à un
processus de diversification et d’élargissement des espaces de travail des
populations de la région. Leurs déplacements produisent un nouveau territoire
d’activité, discontinu mais fortement intégré. Qu’elle soit un recours contre
la misère, un moyen de conserver son indépendance ou une stratégie
d’enrichissement, l’émigration permet à chacun, selon ses besoins et ses
logiques propres, de répondre aux incertitudes de la vie paysanne, aux
variations de la conjoncture économique italienne, ou d’accéder aux diverses
possibilités d’emploi, d’activités, de ressources qui s’ouvrent alors à
l’étranger. De sorte que, à rebours d’une vision pessimiste, la région semble,
jusqu’à la Grande Guerre, loin de se vider de sa population active; elle peut
au contraire s’enrichir des expériences acquises à l’étranger par les migrants
qui reviennent régulièrement ou en fin de vie, rapportant expériences
économiques, revenus accumulés, réseaux de solidarités sociales ou
professionnelles tissés par-delà les distances. C’est dire que ces circulations
produisent des effets-retours importants pour la transformations des structures
économiques sur place.
L’ARGENT DES ÉMIGRÉS : AFFLUX DE
CAPITAUX ET RESTRUCTURATION DES RÉSEAUX FINANCIERS RÉGIONAUX
Une telle organisation des activités fait évidement converger
vers cette région des flux financiers substantiels, sous la forme de revenus et
d’épargne rapatriés de l’étranger par les migrants. Ces ressources jouent
rapidement un rôle majeur dans le développement régional, à plusieurs titres :
elles viennent irriguer la société régionale et transformer les niveaux de vie,
mais surtout elles atteignent une ampleur suffisamment importante pour
qu’autour d’elles s’opèrent une densification et une véritable restructuration
des réseaux bancaires et financiers régionaux, qui entrent ainsi dans une phase
de dynamisme inédit.
En fait se joue ici, dans des conditions particulièrement
favorables, on va le voir, un processus considéré comme un enjeu capital à
l’échelle de tout le pays à partir du début du XX
e siècle.
En effet, quand s’affirme en Italie la forte
[29].
croissance et le grand élan industriel de l’ère giolittienne,
on observe parmi les élites politiques et économiques du pays un changement
d’optique à l’égard du phénomène de l’émigration. Jusqu’au tournant du siècle,
du fait que ses fonctionnements étaient difficilement cernés et selon des
considérations avant tout d’ordre politique, social ou diplomatique, ces élites
concevaient l’accroissement de l’émigration le plus souvent de manière
réactive, comme un exode et une perte, hésitant entre la volonté de la
restreindre ou la résolution à la laisser se développer comme un mal
nécessaire
[30]. Après
1900, alors même que l’émigration concerne la plupart des régions italiennes,
on peut repérer dans certains milieux administratifs et économiques une
tendance à dégager le phénomène des seuls enjeux politiques et diplomatiques,
permettant de mieux percevoir ses avantages économiques et surtout ses
retombées financières croissantes. Une telle prise de conscience témoigne,
malgré les plaintes alarmistes des milieux nationalistes déplorant l’émigration
comme une perte vitale et une humiliation pour l’Italie
[31], d’une capacité chez certains à penser
la réalité de l’émigration, dans des formes de rationalité économique
incisives, comme un échange travail/capitaux par-delà les frontières et non
plus comme un phénomène purement démographique
[32]. Dès lors, à côté des dispositions
relevant d’un souci de politique sociale, l’un des principaux buts de la
politique publique mise en place avec la grande loi de 1901 sur l’émigration
est clairement économique et financier – on pourrait même dire
gestionnaire
[33]. Il
s’agit tout d’abord d’accroître au maximum la part des revenus effectivement
rapatriés – des plus importants jusqu’aux plus modestes –, en facilitant et en
accélérant les opérations, pour éviter qu’une proportion trop vaste ne reste
dispersée ou capitalisée à l’étranger. On veut également orienter ces
transferts vers des réseaux bancaires et financiers nouveaux, modernisés, pour
éviter toute perte (en l’occurrence prémunir aussi les émigrés contre les
intermédiaires peu sûrs) et surtout tenter de concentrer davantage les fonds
afin de les mettre plus rapidement et directement au service des finances du
pays. Apparaît ainsi, sous l’impulsion de l’État et en concordance avec
certains milieux d’affaires ou institutions financières, une série de
dispositifs réglementaires et pratiques permettant sans conteste d’accélérer
les opérations, d’intensifier et d’élargir la capacité de captation de ces
revenus par les réseaux italiens.
Cependant, s’il est possible de distinguer, à l’échelle
nationale, une forte conscience de l’enjeu représenté par l’argent des émigrés
en cette phase de développement accéléré, et si l’État italien s’efforce
d’impulser drainage et mobilisation de ces capitaux opportunément venus de
l’étranger, pour éviter une extraversion économique passive, les effets de
cette politique varient fortement à l’intérieur du pays, où les disparités
régionales demeurent fondamentales
[34]. On comprend aisément le mécanisme de telles
variations : le cadre de la région d’origine reste toujours le principal
horizon de référence en Italie pour les migrants et c’est donc dans cet espace
qu’ils envoient leur argent, s’ils le rapatrient; les conditions locales de
retour, les capacités de réception et de réinvestissement des structures et des
acteurs locaux pèsent donc fortement sur le devenir des retombées financières.
Dans la diversité des espaces économiques et du tissu social de l’Italie, le
cas lucquois – comme d’autres régions du Nord de la Péninsule, mais à la
différence d’autres espaces migrants du pays– témoigne en ce domaine d’une
rapide et efficace capacité d’adaptation.
Importance des retours
financiers
Pour cette région, tous les indices quantitatifs et les
commentaires de l’époque vont dans le même sens : l’argent des émigrés revient
régulièrement et même afflue à partir du tournant du siècle. L’importance de
ces flux est certaine, même s’il est difficile d’avancer une estimation globale
chiffrée, du fait de la multiplicité impressionnante des canaux de transfert et
surtout parce que beaucoup de ces derniers sont informels, littéralement
invisibles pour l’historien
[35]. Quoi qu’il en soit, cette abondance est le produit
logique de deux dynamiques.
Une dynamique de masse et d’accumulation, tout d’abord :
l’abondance des capitaux épargnés à l’étranger, bien que les montants des gains
soient disparates et parfois très médiocres, découle de la massivité de la
pratique. Au demeurant, qu’il s’agisse de revenus modestes ou plus
substanciels, les possibilités de dégager une épargne et les stratégies
d’accumulation existent. Tous les témoignages soulignent les comportements de
privation pendant le séjour à l’étranger, destinés à épargner la plus grande
part possible des sommes gagnées
[36]. Surtout, à cette myriade de petits gains,
s’ajoutent les fonds dégagés par les nombreuses filières de travail qualifié
(dans l’artisanat, le commerce mais aussi dans l’agriculture) qui représentent
une part consistante des flux et qui, parfaitement organisées et permettant
souvent un statut économique indépendant, peuvent se révéler particulièrement
lucratives.
La seconde dynamique est celle d’une forte volonté de
transfert en direction de la région d’origine. Les intérêts des multiples
acteurs locaux convergent tous dans ce sens. Ceux des migrants, tout d’abord,
et quelle que soit la diversité de leurs projets, poussent au rapatriement
d’argent
[37] : les
saisonniers rapportent immédiatement l’essentiel de leurs gains; ceux qui sont
partis pour une durée plus longue mais dans une perspective temporaire ne
bloquent pas très longtemps leur épargne à l’étranger. Enfin, parmi ceux qui
sont stabilisés au loin, beaucoup renvoient des fonds parce qu’ils conservent
des liens multiples avec une région qui reste pour eux un cadre de référence
important pour penser le présent ou l’avenir : leurs envois sont tantôt une
aide pécuniaire directe à des familiers, tantôt un placement en épargne pour
eux-mêmes, tantôt des dons et des souscriptions pour divers équipements
collectifs ou divers monuments, destinés à manifester très matériellement leur
attachement à leur communauté d’origine. En second lieu, pareils transferts
sont de plus en plus fortement encouragés voire sollicités par les initiatives
des réseaux économiques et financiers locaux : de manière ponctuelle tout
d’abord, puis systématique à partir du tournant du siècle, se met en place une
politique des élites locales pour drainer le plus efficacement possible les
revenus de l’émigration vers la région. De sorte que le signe le plus manifeste
du gonflement régulier des flux financiers liés au travail à l’étranger est
justement le rapide développement, vers le tournant du siècle, des
infrastructures bancaires locales, qui s’efforcent d’attirer et de fixer ce qui
apparaît comme une véritable manne.
Densification et restructuration
des réseaux bancaires dans l’espace régional
Chaque type d’acteur privilégiant les canaux qui semblent les
mieux adaptés à ses logiques propres, se retrouvent donc à l’œuvre deux
dynamiques spécifiques de densification ou de réorganisation des réseaux
bancaires et financiers.
Du côté des migrants, l’informel a longtemps été de mise.
Sommes systématiquement rapportées à chaque retour au pays ou confiées à un
compatriote, envois très fréquent de billets glissés dans des lettres
recommandées ou dans des plis ordinaires, tous les témoignages de l’époque,
comme les archives policières et judiciaires qui ont enregistré déboires et
plaintes, le répètent : ces pratiques informelles de transfert sont fréquentes
malgré les risques de perte ou de vol, et concernent au total des sommes très
importantes. Ces circulations « invisibles » sont sans doute
prédominantes
[38].
Mais une évolution des besoins et des comportements se dessine au fur et à
mesure que s’intensifie la mobilité, qui aboutit à la recherche de certaines
formes d’institutionnalisation. D’une part, on souhaite de plus en plus pouvoir
déposer au retour son pactole dans une institution bancaire permettant une
accumulation plus sûre. D’autre part, parallèlement à l’éloignement des
distances et à l’allongement des durées d’absence, on veut pouvoir renvoyer de
l’argent de loin en loin, opérer rapidement des transferts à distance
impliquant de complexes opérations de change.
Des formes de rapatriement informelles à la demande de canaux
institutionnels, plusieurs constantes demeurent dans la logique des migrants :
le souci de rapidité, la recherche de proximité des points de dépôt dans les
zones rurales d’origine (afin que les familles puissent accéder aisément à
l’argent expédié), et la faiblesse du coût des opérations (soit par besoin
dicté par la modicité des revenus, soit par logique d’accumulation). S’ajoute
une ultime et cruciale exigence, celle de la souplesse, puisque les rythmes de
transfert varient selon les individus et les stratégies particulières (certains
envoient régulièrement une partie de leurs gains; d’autres préfèrent ne
transférer l’ensemble de leur pécule qu’au moment où ils décident de rentrer
définitivement en Italie), mais également en fonction de la conjoncture
économique des pays de destination d’où les émigrants gagnent et renvoient plus
ou moins d’argent, selon l’état du marché du travail et les taux de
change
[39]. Ces
besoins se traduisent vite en une demande explicite et pressante de la part des
milieux migrants, réclamant des guichets plus nombreux, plus proches, plus
accessibles dans leur milieu d’origine.
La force d’une telle demande tient à deux handicaps dans ces
campagnes.
La faiblesse initiale des réseaux bancaires ou postaux y est
encore sensible dans les années 1880 : les caisses d’épargne des villes
voisines n’en sont pas encore à ouvrir des guichets dans les localités rurales
et les banques locales délaissent encore trop cet univers; quant au lancement
des caisses postales d’épargne, décidé à l’échelle nationale en 1875 justement
pour combler ce vide dans les localités les plus reculées, il met quelque temps
à produire tous ses effets.
Du coup, pour qui ne souhaite pas s’en remettre comme par le
passé aux conditions des intermédiaires traditionnels (notables locaux,
notaires, gros commerçants des bourgs) pour ses opérations financières – ce qui
est la tendance d’une part croissante des émigrants, cherchant justement
ailleurs que dans les hiérarchies anciennes les ressorts d’une assise
matérielle et sociale mieux maîtrisée –, il faut aller chercher les
institutions bancaires jusque dans les villes voisines (Lucques et parfois
Massa). Or, et c’est là le deuxième handicap, cela ne répond pas aux souhaits
de souplesse et de rapidité qu’on vient d’évoquer : d’une part parce que dans
ces espaces ruraux et montagnards, le réseau de voies de communication ne
s’améliore que lentement, au point que pour certaines vallées migrantes le
problème de l’enclavement physique n’est pas résolu; d’autre part, parce que
lorsque les migrants sont absents, le long trajet jusqu’en ville n’est pas
simple à organiser pour les familles restées sur place, comme s’en font écho
enquêteurs et observateurs de l’époque :
« Dans nos villages, une bonne partie des hommes aptes au
travail se trouve à l’étranger; ce qui fait que les femmes, doivent non
seulement s’occuper des travaux domestiques, mais se trouvent aussi dans la
nécessité de se charger des affaires de la famille. Jusqu’à présent, quand ces
femmes voulaient (et les occasions étaient fréquentes) porter les économies
gagnées par leur mari en terre lointaine, à une Caisse d’Épargne, elles
devaient se rendre jusqu’à Lucques, ce qui occasionnait maints embarras,
particulièrement pour ces pauvres femmes qui habitent les montagnes et qui sont
presque toujours dénuées de connaissances et de relations. Ajoutons que très
souvent, parce que l’opération n’est pas importante – un petit dépôt, un petit
retrait ou le recouvrement limité d’intérêts – le voyage, par exemple, de
Lucchio ou de Montefegatesi [40] jusqu’à Lucques, donne ce genre de résultats qu’on a
l’habitude d’évoquer dans le langage commun en disant
qu’on y perd plus qu’on y
gagne» [41].
Du coup, à partir des années 1880, les milieux d’émigrants
réclament, sous toutes les formes possibles, l’ouverture de structures
nouvelles et de guichets plus nombreux, où effectuer leurs opérations. Demandes
présentées aux conseils municipaux, lettres adressées aux journaux, expression
diffuse relayée par des représentants locaux ou des enquêtes sociales : il
s’agit souvent d’une revendication générale, l’expression d’un idéal de
proximité; lorsqu’elles sont plus précises, les réclamations sont axées sur les
institutions qui semblent le plus aller dans le sens des contraintes des zones
rurales d’origine et des usages spécifiques des émigrants. En termes de
facilité de dépôts et de transferts, les caisses postales ont la faveur des
localités migrantes les plus reculées : les demandes portent sur l’accélération
de leur mise en place puis sur la diversification et le niveau de leurs
opérations, qu’on voudrait voir davantage correspondre à des besoins précis
(mandats internationaux, opération de change, possibilité de déposer ou de
retirer de très importantes liquidités)
[42]. Dans les gros bourgs plus accessibles, on demande
fréquement, à partir de la fin du siècle, l’ouverture d’agences des Caisses
d’Épargne des villes les plus proches.
Ces aspirations à un dense réseau de proximité, exprimées à
la base, poussent donc à la densification des structures postales et bancaires
dans les campagnes, là où elles manquaient cruellement. Aussi, qu’ils
continuent d’utiliser des canaux informels – ce qui permet une forte
disponibilité de l’argent – ou qu’ils aspirent à des circuits de transferts et
de dépôts plus institutionnels, les migrants, par leur travail à l’étranger et
leurs pratiques pécuniaires, participent activement et à leur manière, à
l’intensification de la circulation de l’argent dans ces campagnes, à
l’institutionnalisation croissante des modalités de cette circulation et des
moyens d’épargne.
C’est qu’en effet, tous les efforts convergent. Les autorités
gouvernementales, tout d’abord, s’efforcent de répondre aux attentes des
migrants. Ainsi, le réseau d’implantation des caisses postales d’épargne dans
les campagnes italiennes et leurs capacités d’action sont enfin élargis à
partir du début du XX
e siècle : celles-ci étendent leurs
opérations aux transferts internationaux et offrent rapidement des services aux
Italiens à l’étranger
[43].
En second lieu, de leur côté, les opérateurs et réseaux
privés qui agissent dans la région ont bien compris qu’ils avaient là une
occasion à ne surtout pas manquer. Pour les élites urbaines lucquoises qui
contrôlent une part des réseaux financiers et bancaires locaux, l’enjeu est
d’importance. Parmi celles-ci figure en bonne place la vieille aristocratie
lucquoise qui, aux prises avec des difficultés économiques croissantes depuis
le milieu du XIX
e siècle, s’est désengagée de la terre
pour se tourner de plus en plus vers des activités financières
[44] : elle a donc modifié les
modalités de son influence économique dans les campagnes alentour, abandonnant
progressivement ses modes traditionnels de ponction sur les revenus de la
population rurale et de régulation clientélaire du crédit (par des prêts
gracieux ou à très longue échéance, créant sentiment d’obligation et
consentement)
[45],
pour se tourner vers une action à travers des canaux plus institutionnalisés,
ceux des banques locales et surtout ceux de la Caisse d’Épargne de Lucques (à
la création de laquelle elle a participé à la fin des années 1830, et où elle
occupe toujours une place très active au tournant du siècle). Parallèlement
jouent aussi les intérêts de la bourgeoisie lucquoise ascendante, issue des
professions libérales ou du commerce, et de plus en plus tournée vers la
richesse mobilière et les placements financiers. On comprend qu’après la
fragilisation des structures bancaires et financières, sensible ici comme dans
d’autres secteurs de l’Italie pendant la Grande Dépression et dans les années
1890, ces élites locales soient attentives au retour au dynamisme des réseaux
locaux, auxquels sont fortement liés leurs positions et intérêts. Dynamisme qui
passe désormais par la prospection de nouveaux secteurs et la conquête de
nouvelles clientèles.
Ainsi, à partir du tournant du siècle, en accordant une très
forte attention aux revenus des milieux migrants, les élites lucquoises
adaptent habilement aux caractéristiques régionales la stratégie conduite à la
même époque par toutes les élites italiennes ayant une emprise financière
locale, qui consiste à chercher à étendre au maximum la collecte des fonds dans
l’espace et auprès de nouvelles catégories sociales. Par là, les stratégies
lucquoises dessinent une variante réussie, très dynamique localement, du vaste
mais inégal mouvement tendant à adapter une partie des réseaux bancaires au
nouveau marché que représente la manne migratoire.
Au demeurant, ce ne sont pas seulement les élites lucquoises
les plus insérées dans les circuits locaux qu’on peut voir se démener pour
conquérir les fonds rapportés de l’étranger jusque dans la région : sur ce
front, elles doivent rapidement essuyer la concurrence d’autres opérateurs,
attirés par l’ampleur toujours croissante de ce bassin d’épargne, et compter
avec les offensives des intérêts extra-locaux (ceux de Florence notamment),
avec l’action croissante des canaux nationaux, qu’ils soient privés (les grands
établissements de dépôts) ou liés à des logiques d’État (avec l’impulsion
données aux caisses postales). Chaque type d’opérateur crée, développe,
modernise ses réseaux et ses offres de services : à partir de la fin du siècle,
les structures et canaux bancaires ne tardent donc pas à s’étoffer dans la
région.
Dans ce domaine, ce sont les efforts des institutions locales
qui paraissent les plus spectaculaires. Au premier chef, ceux de la Caisse
d’Épargne de Lucques, qui depuis sa fondation figure parmi les plus importants
opérateurs financiers de la province : quand se développe l’émigration dans la
région, elle peut justement profiter des nouvelles possibilités d’influence
ouvertes par la loi de 1888 qui, en réorganisant les Caisses d’Épargne
italiennes et en élargissant fortement leurs moyens et leur champ d’action,
leur permet d’assurer toutes les fonctions d’un organisme bancaire et donc de
jouer le rôle de véritables banques régionales
[46]. À partir de là, la Caisse d’Épargne de
Lucques s’occupe d’étendre son influence, bien au-delà de la clientèle moyenne
de la ville, à laquelle elle se cantonnait jusque dans les années 1870, et
cherche à toute force à gagner celle des campagnes, à l’échelle de toute la
province
[47]. On
observe un mouvement caractéristique de création d’agences dans toutes les
zones où la richesse s’accroît : leur cartographie révèle fort bien les
logiques à l’œuvre, où l’on distingue, à côté des agences liées à des zones de
développement économique locaux (la Versilia), l’extension de la présence de la
Caisse dans les zones de forte émigration, où il y a une nouvelle épargne à
capter.
Pour conquérir la clientèle des émigrants, la Caisse de
Lucques dispose de trois arguments de poids : la proximité des filiales, la
formule commode des « livrets au porteur », qui permettent à toute personne
d’effectuer des opérations en l’absence du titulaire du compte sur simple
présentation du livret, et la rémunération des dépôts, qui s’élève à 4,
25%.
À la fin du siècle, on observe parallèlement, des évolutions
du côté des banques mutuelles ou populaires, qui non seulement se multiplient
dans les zones d’émigration mais voient également augmenter fortement le
mouvement des opérations et le nombre des sociétaires
[48] : ces derniers sont essentiellement des
paysans, petits propriétaires ou métayers, des petits commerçants et artisans,
autrement dit les représentants typiques des catégories qui ont su pratiquer
avec profit la mobilité. L’examen des exercices financiers de ces banques
mutualistes, lorsqu’on en dispose, montre bien qu’elles participent
elles-aussi, à leur échelle, au drainage des revenus de l’émigration
[49]. L’étoffement de ce
nouveau type de réseau local est très souvent lié aux tentatives de
structuration du tissu économique de proximité, menées à partir des années
1890, sous l’influence du monde catholique lucquois. Celui-ci, en effet,
cherchant à prévenir tout effritement de son influence dans les campagnes,
s’applique, dans la droite ligne du catholicisme social – et à l’instar de ce
qui se produit au même moment dans d’autres bastions catholiques de la
péninsule
[50] – à la
remobilisation en profondeur des populations rurales, en se préoccupant de tout
ce qui touche à leur vie courante
[51]. Au sein de ce mouvement de rénovation des
structures d’assistance et d’encadrement social, qui doivent assurer une
présence catholique capillaire dans la société rurale, une attention logique
est accordée aux petites structures mutuelles et bancaires qui, en répondant à
des besoins concrets, permettent non seulement de faire œuvre utile mais encore
d’assurer la perpétuation de l’influence catholique dans les zones migrantes,
où l’on craint que l’augmentation de la mobilité et la fréquentation de milieux
étrangers ne provoquent éloignement religieux et radicalisation des
esprits.
On peut aussi observer, mais avec un décalage dans le temps,
un mouvement en direction de la clientèle des migrants de la part des petites
banques privées de la région lucquoise : plusieurs de celles qui sont
installées en ville multiplient les encarts publicitaires dans les journaux des
vallées migrantes dans les années 1900-1910, vantant la sécurité de leurs
services en matière de change et incitant une clientèle potentielle à se rendre
jusqu’à Lucques.
Certaines, conscientes de la demande de proximité,
s’efforcent même de trouver des « correspondants » dans les plus grosses
bourgades
[52].
Les efforts d’implantation en terres migrantes des réseaux
bancaires extra-régionaux sont tout aussi prononcés. La Caisse d’Épargne de
Florence elle-même, n’hésite pas à venir chasser sur les terres de l’émigration
lucquoise, profitant de la moindre lacune des réseaux locaux. Ainsi, entre 1901
et 1913, les Caisses de Lucques et de Florence luttent pied à pied pour
implanter des agences dans les localités qui semblent les mieux placées pour
capter les énormes revenus migratoires des deux vallées du Serchio et de la
Lima au Nord de Lucques
[53]. La Caisse lucquoise perd la première bataille de
l’implantation à Bagni di Lucca, au débouché névralgique d’une très forte zone
d’émigration qualifiée et lucrative
[54] : la Caisse de Florence y ouvre la première un
guichet en 1904, qui lui permet de prendre sa part de la manne migratoire, et
de participer au drainage des revenus des émigrants de la montagne lucquoise au
profit des réseaux financiers de Florence. Mais la Caisse d’Épargne de Lucques
ne renonce pas à cette clientèle montagnarde, qu’elle continue d’accueillir en
ville, puis dans l’agence qu’elle installe en 1909 dans une commune voisine, à
Borgo a Mozzano, avant de parvenir à regagner le terrain perdu en ouvrant son
propre guichet à Bagni di Lucca en 1913.
Enfin, parallèlement à l’étoffement des réseaux bancaires
locaux, on discerne l’implantation dans la province de Lucques, à partir des
années 1900, d’agences des grands établissements nationaux (par exemple, le
Credito Italiano, la Banca Commerciale Italiana, le Banco di Roma), attirés par
la croissance manifeste des ressources dans la région. S’ils ne pénètrent pas
directement le riche bassin d’épargne des espaces ruraux, ils témoignent aux
migrants les plus aisés, notamment les milieux commerçants, un intérêt sans
relâche, et cherchent, en vantant l’extension de leur réseaux à l’étranger et
la fiabilité de leurs opérations de change, à les faire venir jusqu’à leurs
guichets en ville.
Qu’elles soient parallèles ou concurrentes, ces stratégies
déployées autour des capitaux rapportés de l’étranger ont un premier effet
positif, puisqu’elle contribuent à étoffer et densifier les réseaux et
structures bancaires dans l’ensemble de la région. Mais l’ouverture de
l’éventail des possibilités offertes aux émigrants ne préjuge pas des résultats
effectifs de ces efforts de captation; sur ce point, ce sont finalement les
usages que les émigrants font de ces réseaux qui décident.
Un drainage financier
réussi
Si l’on observe tout d’abord les transferts à partir de
l’étranger, la dispersion reste toujours la règle, car les émigrants profitent
de la multiplication des possibilités offertes pour continuer de moduler leurs
pratiques en fonction de leurs logiques propres : ils puisent au coup par coup
dans tout l’éventail des circuits disponibles, utilisant ceux qui leur semblent
les plus pratiques, selon les conditions offertes dans leur localité d’origine
mais tout autant selon les opportunités disponibles à l’étranger. Ainsi, ils
restent très fidèles aux canaux personnels et informels, pour leur rapidité et
leur souplesse. Ils y ajoutent un jeu assez bien calculé sur les nouveaux
canaux institutionnels privés ou publics. Ceux qui travaillent durablement en
Europe utilisent le plus volontiers les mandats postaux internationaux. Ceux
qui ont rejoint l’Amérique, et qui constituent une portion de plus en plus
large des flux régionaux, préfèrent les banques privées : soit les grands
établissements italiens ayant des agences dans leur région d’origine et
pourvues de correspondants à l’étranger (ce sont donc davantage les émigrés
installés en Amérique qui passent par les grandes banques italiennes, que ceux
qui restent en Europe)
[55]; soit les banques italoaméricaines, fondées par des
émigrés installés outre-Atlantique : parmi celles-ci, la plus importante à
partir du début du XX
e siècle est la Bank of Italy, fondée
à San Francisco par un Italo-américain, très prisée par les migrants lucquois,
nombreux dans cette ville
[56].
Après le premier stade du transfert, que se passe-t-il sur
place, en termes de dépôts ? Il apparaît que, quels que soient les circuits de
retour utilisés (au rang desquels ceux qui restent informels ne sont pas les
moins substantiels), c’est prioritairement vers les réseaux proprement locaux,
dominés par les élites lucquoises, que converge finalement une assez bonne part
de l’argent des émigrés de l’ensemble de la région, montagnes comprises. Dans
l’ensemble, les élites lucquoises semblent donc avoir bien saisi l’occasion de
renflouer leurs circuits, avec néanmoins des succès variables selon la nature
des structures. La Caisse d’Épargne de Lucques, qui a véritablement réussi à
toucher la clientèle des émigrants, paraît particulièrement bien tirer son
épingle du jeu : les résultats de l’extension du réseau des agences, qui permet
l’afflux des remises des émigrants, contribuent assurément à l’élan de
l’institution
[57]. En
1910, elle occupe ainsi la huitième place en Italie pour le montant des dépôts
et des placements, juste derrière les Caisses d’Épargne des plus grandes villes
de la péninsule
[58],
et elle est la première en Toscane pour le montant des dépôts par rapport au
nombre d’habitants
[59].
En comparaison, si les caisses postales facilitent le
drainage des revenus de l’émigration dans la province de Lucques, le mouvement
est toutefois bien moins marqué que pour la Caisse d’Épargne. Il faut dire que
pour les émigrants, les conditions des premières soutiennent mal la comparaison
avec les avantages de la seconde. Le placement des remises dans les caisses
d’épargne postales est moins commode et beaucoup moins avantageux : les dépôts
portant à intérêt sont plafonnés à 2000 lires; les taux d’intérêt, fixés par le
ministère des Finances, sont plus faibles (autour de 3% jusqu’à la fin du
XIX
e siècle; autour de 2, 7% dans les années 1900)
[60]; les livrets sont
nominatifs, imposant donc la présence du titulaire pour effectuer des
opérations. Tout cela explique que là où elle est bien implantée, la Caisse
d’Épargne de Lucques se trouve en meilleure position pour capter les dépôts des
familles d’émigrants; en revanche, dans les zones migrantes les plus reculées,
qui ne disposent d’aucune autre structure bancaire, les caisses postales
remplissent parfaitement ce rôle. Au demeurant, quel que soit le degré de
succès de leurs efforts en direction de la clientèle migrante, tous les réseaux
financiers locaux ou extra-locaux, qui se réorganisent dans cette région,
semblent retirer bénéfice de ces retombées toujours plus substancielles jusqu’à
la veille de la Grande Guerre.
Au total, les logiques propres à chaque groupe en présence,
migrants, élites locales et divers opérateurs extra-locaux, convergent
finalement, à partir des années 1890, pour permettre à cette région d’atteindre
un niveau correct de densité bancaire. Les coordinations
locales/extra-régionales permettent à la fois d’assurer la retombée d’une
grande partie de revenus de l’émigration dans l’espace proprement local, tout
en ménageant des possibilités de circulation et de branchement sur d’autres
réseaux plus importants. Ce système de proximité bancaire, faisant coexister
d’anciennes structures rénovées (comme celles des Caisses d’Épargne) et de
nouveaux circuits diversifiés privés ou publics, peut sembler hétérogène et
instable. Mais jusqu’à la Grande Guerre, il offre à l’espace économique
régional un filet dynamique et assez souple, convenant parfaitement à un tissu
économique local caractérisé par les petites structures et les petites unités
très actives (petites exploitations, petits réseaux pluriactifs, petit
commerce)
[61].
Le réinvestissement de l’épargne
par les banques
À la fois cause et conséquence de la densification des
réseaux financiers locaux, l’afflux des capitaux tirés de l’émigration permet
assurément l’augmentation de la richesse dans la région. Reste à en connaître
l’usage concret.
Du côté des migrants et de leur famille, s’agit-il
d’utilisation de survie, d’usage rentier ou productif ? Il existe en fait une
gamme de comportements variés, qui correspondent aux différentes fonctions de
l’émigration, entre mobilité de survie et mobilité de promotion sociale. Mais
l’on remarque quelques constantes. Les revenus servent bien sûr à la
subsistance, surtout pour les familles les plus modestes, mais ils permettent
aussi, pour une fraction non négligeable de la population concernée, de
dépasser ce stade, pour entrer dans la sphère de la transformation du mode de
vie et de la consommation ouverte sur l’extérieur. Au-delà, pour la grande
majorité des émigrants de la région, les gains rapportés permettent aussi de
dégager des surplus plus ou moins sub-stanciels.
Pour connaître l’utilisation de ces disponibilités, on peut
s’appuyer sur l’enquête précise que le Commissariat Général à l’Émigration a
consacré à cette question au début du siècle
[62]. Les résultats concernant les placements dans les
établissements bancaires mettent en évidence une différenciation régionale
significative des comportements d’épargne : dans cette région, comme dans
plusieurs autres provinces d’Italie du Nord, mais à la différence de nombreuses
zones d’émigration du Mezzogiorno, les émigrants et leur famille n’ont pas
immobilisé la majorité de leurs gains rapatriés en épargne à long terme ou en
placements financiers, mais en ont rapidement investi une large part dans des
achats et des activités économiques sur place
[63], dont on verra plus loin les effets. Mais au
préalable, on peut s’interroger sur le devenir de la part qui reste placée dans
les réseaux bancaires locaux et qui, sur un total sans cesse croissant,
contribue à faire fortement augmenter l’épargne régionale disponible. Or fait
remarquable, une bonne partie de l’argent drainé par les réseaux bancaires
lucquois se trouve au bout du compte souvent réinvesti sur place, dans le
développement local. C’est là une différence notable par rapport aux provinces
méridionales, où les élites sociales et économiques qui contrôlent les réseaux
bancaires locaux, délaissent les investissements productifs sur place et
privilégient largement les placements financiers sûrs, notamment ceux qui sont
garantis par l’État, drainant ainsi l’argent des émigrés du Sud vers d’autres
circuits, au bénéfice d’intérêts économiques et financiers
extra-régionaux
[64].
La situation est ici différente : à Lucques, où finit par
converger, par les canaux qu’on a vus, une assez bonne part de l’argent des
émigrés de l’ensemble de la région, il existe parmi les élites sociales et
économiques, plusieurs courants qui, sans être assimilables à une élite
entreprenante et nettement modernisatrice
[65], poussent tout de même dans le sens
d’investissements favorables au développement local. Modérés, et éloignés des
modèles de la modernité industrielle, ces courants sont réformateurs, au sens
où ils sont conscients des responsabilités sociales et locales qui leur
incombent et par là convaincus de la nécessité de la bonne santé de l’économie
régionale.
Deux groupes vont dans ce sens, avec des logiques propres, et
sont justement ceux qu’on a vus en bonne place dans les réseaux bancaires de la
région. Il s’agit d’une partie des élites traditionnelles lucquoises qui,
marquée par le catholicisme intransigeant et la volonté d’action sociale,
redouble d’efforts pour maintenir son influence en envisageant des perspectives
et des évolutions, quoique toujours au travers d’un sens commun paternaliste et
dans l’horizon rural maintenu. Il existe d’autre part, parmi les milieux
économiques et financiers de la région, un courant modernisateur, certes
minoritaire mais volontariste
[66]. Les uns et les autres sont porteurs, chacun à leur
manière, sinon d’une véritable stratégie globale, du moins d’une multiplicité
d’initiatives pour l’amélioration des conditions de la vie socio-économique
locale. La façon dont la Caisse d’Épargne de Lucques, où ils sont très actifs,
emploie ses fonds va pleinement dans ce sens
[67] : elle prête aux collectivités locales, à la
province, aux municipalités (beaucoup à celle de Lucques, mais aussi aux
communes rurales), ce qui permet de soutenir les dépenses d’amélioration de
l’édilité ou de densification du réseau local de communications
[68] et d’appuyer les efforts
de désenclavement des zones rurales, plus sérieux à la fin du siècle; elle
soutient aussi les travaux de bonification agricole entrepris dans la province.
Cet exemple n’est pas le seul qui permet que la part de l’épargne confiée par
les émigrés aux réseaux bancaires locaux se trouve, en bout de course, assez
souvent investie au profit des infrastructures et de l’économie
locales.
De sorte que la région lucquoise se situe, avec d’autres
régions d’Italie du Nord, au rang de celles qui ont le mieux réussi à tirer
bénéfice de cette importante injection de capitaux venus de l’extérieur. Le
fait mérite d’être souligné car de tels effets sont loin d’être également
partagés dans l’ensemble du pays. Si les autorités italiennes se soucient
depuis le début du XX
e siècle de capter l’épargne des
migrants par la mise au point de réseaux bancaires adéquats, elles ne se
préoccupent pas encore de faire en sorte que ces fonds soient utilisés de
manière productive, au profit du développement économique et social de chaque
région de départ. Pour voir surgir une telle politique d’affectation productive
ciblée de l’argent des émigrants, notamment dans le Sud de la péninsule, il
faudra attendre le milieu du XX
e siècle
[69]. Dans la région
lucquoise, comme dans quelques autres zones de l’Italie du Nord, par l’effet
des intérêts et des logiques des forces locales, le processus est déjà bien
amorcé à la veille de la Première Guerre mondiale.
L’argent de l’émigration ne reste donc pas dispersé,
immobilisé ou sous-employé. Il est assez rapidement réinvesti dans l’économie
locale, notamment grâce au sens des responsabilités et aux choix économiques,
centrés sur la région, d’une partie active des milieux économiques et
financiers lucquois. Mais aussi, conformément aux choix personnels des
émigrants et de leurs familles, qui ont opté pour un usage productif des gains
rapportés de l’étranger.
EFFETS EN RETOUR ET RECONFIGURATIONS
ÉCONOMIQUES
Les gains de l’émigration : de la
consommation aux usages productifs
Dès les années 1880, tous les observateurs notent dans les
zones migrantes une amélioration générale du niveau de vie et de la
consommation : amélioration du vêtement et du confort des habitations,
diversification de l’alimentation qui, au fil des ans, s’accompagne d’une
consommation croissante de viande, de pain, de légumes, de produits laitiers,
d’huile et de vin
[70].
Une telle évolution des comportements a toute chance de stimuler certains
secteurs, notamment agricoles et commerciaux, de l’économie locale.
Pour saisir des effets plus durables, au-delà de la sphère de
consommation, il faut considérer les investissements importants que les
familles d’émigrants peuvent opérer avec les revenus de l’étranger. Si l’on
suit les observations périodiques des autorités locales, on peut citer, dans
l’ordre de fréquence :
l’achat de terre et de bétail; la propension nouvelle, à
partir des années 1880, à acquérir des maisons plus grandes ou à en faire
construire de nouvelles, ou encore à fonder des petits commerces au
village-même, ou dans un bourg plus important mais tout proche. Les stratégies
économiques et sociales paraissent évidentes, puisqu’on reconnaît là les moyens
et les signes préférentiels de l’indépendance dans la société rurale. Certains
semblent plutôt opter pour l’indépendance paysanne (avec la possession de
l’exploitation et du bétail); d’autres paraissent tendre à la promotion dans
les strates non paysannes de la société rurale, pour devenir des petits
notables de village avec leurs moyens et leurs symboles caractéristiques : la
possession de terres qui est signe social d’indépendance; l’acquisition
d’habitations plus confortables, au luxe toujours ostentatoire; la gestion d’un
petit commerce, qui permet de continuer à s’enrichir en faisant utilement
fructifier le pécule rapporté de l’étranger, et en même temps de tenir un rôle
de petit notable, avec pignon sur rue, au cœur de l’animation économique et
sociale du village ou du bourg. Dans tous les cas, cette volonté d’améliorer sa
propre assise économique et sociale conduit à investir dans l’activité locale
une partie des gains que procure l’émigration et se traduit pour certaines
familles par une intensification des activités sur place, et pas seulement à
l’étranger : là encore, l’économie de la mobilité, bien loin de décourager
l’activité au pays, contribue au contraire à la soutenir.
Amélioration de la vie quotidienne et diversification de la
consommation;
fort investissement foncier et constitution d’une épargne,
sans que les investissements productifs soient négligés ni par les migrants ni
par les banques : les transferts de revenus gagnés à l’étranger sont donc en
mesure de profiter assez largement à l’économie locale. Mais ces retombées
s’effectuent de manière sélective et doivent s’adapter à des structures
économiques particulières.
La consécration de la petite
exploitation : les effets ambivalents de l’émigration sur
l’agriculture.
À leur retour, les émigrants sont nombreux à se précipiter
sur la terre, dont la possession a valeur sociale et sentimentale tout autant
qu’économique.
Ceux, nombreux, qui étaient déjà petits propriétaires,
veulent s’agrandir : dans les zones fertiles, l’extension des surfaces permet
d’augmenter la rentabilité de l’exploitation; mais même en montagne où l’on se
détourne de l’agriculture parce qu’elle rapporte peu, la terre demeure un
symbole fort, car elle permet de rehausser une position sociale. Pour les
autres, métayers, fermiers ou journaliers, l’achat de terres concentre les
espoirs d’ascension sociale.
Pareille faim de terre n’est pas nouvelle dans cette région
déjà fortement marquée par la petite propriété. Mais l’émigration, en donnant
aux paysans des moyens nouveaux, renforce la demande, et dynamise fortement le
marché foncier. Les conséquences sont triples. Tout d’abord, la valeur vénale
de la terre augmente; et cette tendance ne fait que s’accentuer jusqu’à la
veille de la Guerre
[71]. La deuxième conséquence est la consolidation des
petites propriétés déjà existantes. Les revenus de l’émigration permettent de
conserver une petite exploitation fragile, et souvent d’ajouter quelques
parcelles au lopin déjà possédé. Mais seulement quelques propriétaires, très
avisés et plus chanceux, parviennent, grâce aux revenus tirés de l’émigration,
à opérer un mini-remembrement de leurs terres, en échangeant ou en achetant les
parcelles supplémentaires qui leur permettent d’avoir une exploitation plus
vaste et d’un seul tenant
[72]. Enfin, on observe une tendance à la diffusion de la
petite propriété exploitante là où elle n’existait pas, car l’argent gagné à
l’étranger permet à quelques métayers et à des fermiers d’acheter les terres
qu’ils cultivent, et à un certain nombre de journaliers d’acquérir leur propre
lopin
[73]. Les
retombées économiques de l’émigration conduisent donc aussi à une
multiplication des petits propriétaires, et à une extension des superficies en
petite propriété, au détriment d’autres formes d’exploitation et d’autres
statuts de la paysannerie. Le mouvement est particulièrement net après les
années 1880.
Ce processus implique en fait un morcellement accru des
structures agraires, car il procède non seulement par simple changement de
statut des exploitations qui deviennent pleine propriété de l’exploitant, mais
également par des achats qui fragmentent d’autres propriétés
préexistantes.
Dans la plupart des régions d’émigration italiennes, on note
au tournant du siècle ce double mouvement de dynamisation du marché de la terre
et de fragmentation croissante de la propriété, provoqué par la pression des
ex-émigrés qui reviennent avec un pécule et la volonté tenace d’acheter des
terres
[74]. Mais dans
notre région, la pression réussit particulièrement bien, et beaucoup plus vite
qu’ailleurs, car elle rencontre justement, sur place, un mouvement endogène
favorable : il y a alors des terres à prendre, une offre assez large pour
répondre à point nommé aux rêves fonciers des familles d’émigrants. Le
renouveau du marché foncier puise en fait à trois sources principales : les
biens communaux, que les communes endettées ont de plus en plus tendance à
aliéner, particulièrement en montagne; les propriétés moyennes des anciens
notables de village, souvent mal administrées par leur propriétaires, qui sont
tentés de vendre des parcelles pour profiter de la hausse des prix; enfin, les
patrimoines détenus par les élites urbaines lucquoises : ceux, tout d’abord,
des grandes familles de l’aristocratie locale qui, aux prises avec des
difficultés économiques depuis le milieu du XIX
e siècle,
doivent sacrifier une partie de leurs possessions foncières; et aussi, fait
nouveau, ceux de la bourgeoisie lucquoise ascendante, issue du commerce et des
professions libérales, qui se tourne vers la richesse mobilière et s’empresse
de vendre les terres, qu’elle avait pu un temps priser, aux paysans et aux
émigrés de retour, qui sont justement prêts à les payer très cher
[75].
Le morcellement des structures agraires, la petite taille des
exploitations se trouvent donc accentués par les retombées de
l’émigration
[76].
Ainsi, au rencensement de 1901, la province de Lucques compte 25 propriétaires
par km
[2], contre 7 pour
l’ensemble de la Toscane. Et les propriétés ont alors des dimensions
notablement réduites : dans la plaine de Lucchesia domine la petite possession
d’un hectare et même moins; une propriété de 4 à 10 hectares y est considérée
comme moyenne; les « grandes » propriétés de la région comptent en général 20 à
30 hectares.
Pareil acharnement à défendre et étendre la petite propriété
répond à des logiques sociales, fortement ancrées dans un modèle de structures
sociales anciennes, celles-là même qui ont rendu nécessaire pluriactivité et
émigration.
Un tel mouvement de reproduction pose évidemment la question
de la possibilité ou non d’évolution économique sur place. Pour ce qui est du
secteur agricole, l’historiographie a désormais mis à mal les clichés anciens
considérant la petite propriété exploitante comme synonyme de routine et de
verrou économique, montrant en diverses régions d’Europe et de l’arc
méditerranéen, qu’elle n’est pas en soi et par nature facteur d’archaïsme ou de
blocage pour l’évolution économique mais se révèle dans de nombreux contextes
capable de dynamisme et d’adaptation rapide aux conditions changeantes de
l’économie de marché
[77]. Pourtant, sur place, la multiplication de la petite
propriété et le morcellement accru des structures agraires ont donné lieu à
l’époque à toute une littérature de déploration, et à une succession de
rapports administratifs embarassés, parlant de mise en danger de l’avenir
agricole de la région. Les craintes semblent avoir été à la mesure de l’ampleur
et de la rapidité du phénomène dans cette région : en délestant les campagnes
d’une partie de leur main-d’œuvre et en consolidant la petite propriété,
l’émigration a-t-elle empêché la modernisation agricoleet fait triompher un
monde de petit propriétaires enfermés dans leurs habitudes, rétifs à
l’innovation comme l’ont craint et fait craindre certains contemporains
[78] ?
Premier élément de réponse, les émigrants ou ex-émigrants et
leur famille constituent assurément l’archétype d’une paysannerie industrieuse,
attachée à faire valoir son bien. La possession de la terre, permise ou
consolidée par les revenus de l’émigration, représente évidemment une
incitation forte : le petit propriétaire est assuré que tout le bénéfice de son
travail acharné lui reviendra.
On peut également penser que l’expérience migratoire a
aiguisé chez certains un esprit d’initiative, en tout cas, un souci
d’indépendance économique, qui correspondent bien aux dispositions d&