Revue d’histoire moderne et contemporaine
Belin

I.S.B.N.2701131030
400 pages

p. 192 à 246
doi: en cours

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Les territoires de l'économie, XVe-XIXe siècles

no48-2 2001/2-3

Plusieurs études ont montré comment certaines zones d’émigration méditerranéennes ont pu voir leur économie déstructurée et en partie vidée de sa substance par les départs massifs qu’elles ont connus à l’époque contemporaine [1]. Or le cas évoqué ici, la région lucquoise, en Italie centrale, invite à déplacer la perspective : il s’agit d’examiner comment, entre le milieu du XIXe siècle et la Première Guerre mondiale, s’est constituée, dans une zone de forte émigration à l’étranger, une économie régionale d’un type particulier, qui intègre précisément le fait migratoire dans son mode de fonctionnement interne. Ainsi entendue, « l’économie régionale » n’est pas une entité dont l’aire d’extension serait donnée d’avance : ici, l’émigration, envisagée sous toutes ses facettes (avec ses filières à l’étranger, les stratégies propres des migrants, ses retombées financières et économiques dans le milieu d’origine) élargit en quelque sorte le territoire économique régional et transforme ses structures [2].
Le cas étudié ici présente deux caractéristiques majeures. Une forte unité régionale, tout d’abord, liée à un héritage historique : la longue persistance d’un État régional souverain jusqu’au milieu du XIXe siècle, le Duché de Lucques, a doté la région d’une organisation sociale et économique particulière, avec ses structures et ses circuits propres, qui perdureront longtemps après le rattachement au Grand Duché de Toscane en 1847 et même après l’unification de la péninsule italienne [3].
La seconde caractéristique de ce milieu est toutefois son ouverture, par son insertion commerciale dans des circuits d’exportation et surtout par l’émigration, précoce et massive, de ses ressortissants. Dans la seconde moitié du XIXe siècle, les campagnes et montagnes lucquoises, en même temps que d’autres zones rurales ou montagnardes de la péninsule italienne et du pourtour méditerranéen, entrent dans un cycle de très forte mobilité de travail vers l’étranger. Mais le fait remarquable est que, jusqu’à la Grande Guerre, la majorité des migrants reste attachée à la région d’origine : parce qu’ils sont saisonniers, parce qu’ils reviennent après une plus ou moins longue absence, ou encore parce qu’ils maintiennent, par-delà les distances et les frontières, des liens étroits avec leur famille et leur village.
L’émigration ne se constitue donc pas en rupture avec la région, comme un flux qui ne ferait que se déverser au-dehors de l’espace d’origine mais elle en est comme un prolongement extérieur. Le phénomène migratoire participe bel et bien à la transformation de l’économie régionale tout entière : l’un et l’autre évoluent dans une interdépendance permanente.
Pareille approche s’inscrit dès lors au croisement de trois questionnements importants. Il s’agit tout d’abord de saisir comment peut s’organiser, en un temps où l’on se soucie d’unification politique et de création d’un marché national, une économie régionale dont le cadre de fonctionnement spatial est discontinu : le système économique lucquois se déploie en effet à l’intérieur d’un territoire très large, parcouru par des flux d’hommes et de capitaux, qui enjambe les frontières et l’océan. En deuxième lieu, nous retrouvons les interrogations récentes sur la diversité des modalités de la croissance et du développement économique aux XIXe-XXe siècles, notamment pour les aires de l’Europe du Sud ou de la Méditerranée [4]. En l’occurrence, la question posée est principalement celle du rôle, rien moins qu’univoque, qu’a pu jouer l’émigration dans ces régions [5] : atout dynamique ou symptôme et facteur de déstructuration ? On dispose là, peut-être, de l’une des clés pour comprendre les dynamiques de croissance fort disparates qui différencient les régions intensément migrantes du pourtour méditerranéen. Enfin, cette enquête rejoint un autre courant de réexamen et de réhabilitation de la diversité des comportements et des logiques sociales et économiques : celui qui vient de reprendre à nouveaux frais la question des migrations en milieu rural au XIXe siècle, montrant qu’elles ne peuvent être comprises à la seule lumière d’un « exode rural » conçu comme un mouvement vidant irrépressiblement les campagnes; car cette notion qui dénie ainsi aux campagnes tout rôle actif ou attractif, toute vitalité, ne rend nullement compte de leur capacité d’évolution endogène, dont un examen attentif montre souvent l’existence bien réelle [6].
 
CONSTRUCTION D’UN TERRITOIRE D ’ACTIVITÉ DISCONTINU
 
 
Au plan économique, le territoire de l’ancien Duché de Lucques associe plusieurs milieux de vie : campagnes de plaines et de collines, animées par une agriculture fertile et méticuleuse, au point d’en faire pour certains observateurs « le jardin de la Toscane » [7], sont surplombées par les versants montagnards de l’Apennin, règne de la petite agriculture de subsistance, des prairies et des forêts; mais pour différents qu’ils soient, ces milieux vivent en étroite association, puisqu’entre eux circulent hommes, produits et revenus, en fonction d’une complémentarité développée par la longue appartenance à un territoire étatique, qui les a rassemblés dans un même ensemble social et économique. En outre, ces espaces ont des caractéristiques communes : forte pression démographique, omniprésence de la micro-propriété exploitante, large pratique de la pluriactivité paysanne, conjuguant encore au milieu du XIXe siècle les ressources de la terre, d’une petite industrie diffuse et de fortes traditions de migrations temporaires, mêlant mobilité agricole de proximité et colportage lointain. L’homogénéité de ce milieu régional est renforcée par la forte cohésion sociale qui y règne : on est là au cœur de campagnes « blanches », au milieu d’un monde de petits propriétaires rassemblés dans un même consensus communautaire et villageois, sur lequel règne une Église catholique et des élites régionales influentes, dont les réseaux politiques et économiques sont d’ailleurs forts distincts de ceux du reste de la Toscane [8].
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C’est au tournant des années 1860-1880 que se produit un fort développement de l’émigration vers l’étranger, qui ne cesse de s’amplifier jusqu’à la Grande Guerre. On ne reviendra pas sur les origines et les mécanismes de diffusion du phénomène migratoire, qu’on a examinés ailleurs [9], car il s’agit ici d’envisager la question davantage en aval du processus, pour saisir le fonctionnement d’une économie régionale sur un demi-siècle environ, quand la migration à l’étranger est devenue non seulement une pratique sociale massive, mais aussi un élément contribuant à la reconfiguration des espaces et des rouages économiques.
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Dans la région lucquoise comme dans d’autres zones rurales ou montagnardes méditerranéennes, cette mobilité croissante vers l’étranger n’est pas rupture mais s’inscrit dans la continuité des traditions de migrations montagnardes ou rurales, souvent temporaires et dans les longues habitudes de pluriactivé paysanne [11]. Cependant, après 1860, l’émigration prend non seulement des proportions inédites mais aussi des traits nouveaux [12].
Le mouvement des départs à l’étranger se diffuse à l’ensemble de l’espace régional : dans les vallées apennines, qui ont toujours pratiqué l’émigration saisonnière ou de colportage, la mobilité s’intensifie; à partir des années 1870, puis de plus en plus rapidement, elle s’étend dans les collines et la plaine lucquoises. Toutes les catégories de la population rurale sont alors concernées : l’émigration n’est pas seulement l’exutoire des plus pauvres, même si ceux-ci y ont particulièrement recours; elle touche les paysans de tous niveaux (et notamment les petits propriétaires), les artisans qualifiés ou commerçants des bourgs. À côté d’une émigration de pauvreté ou de rupture, on rencontre donc aussi une mobilité de complément, pratiquée par des gens qui sont loin d’être dépourvus et une émigration d’accumulation et d’ascension sociale, qui n’entend pas forcément rompre avec la société de départ. Derrière les effectifs chiffrés et les flux d’émigrants, on n’oubliera pas que se cachent une grande diversité sociale, un éventail étendu d’activités économiques, de motivations et de pratiques.
Les destinations se diversifient considérablement, et les distances s’accroissent. La mobilité de masse se caractérise par une adaptation permanente aux potentialités du marché international du travail. Aussi le spectre des destinations est-il particulièrement large : la France du Sud-Est puis diverses villes d’Europe, mais aussi l’Amérique latine, et de plus en plus à partir de la fin du siècle, l’Amérique du Nord [13]. Lorsque ces émigrés ont pour destination des grandes villes, ils s’y emploient surtout dans le travail artisanal, le petit commerce, la construction ou les industries urbaines parfois très dures comme les savonneries de Marseille; mais on les trouve très peu dans les villes des grands bassins d’industrie concentrée ou miniers, ou alors c’est parce qu’ils ont réussi à s’y installer comme boutiquiers avec une clientèle étrangère. Notons que si les milieux urbains, sont des destinations très courues, ils sont loin de dominer complètement les zones d’arrivée des migrants. Les horizons ruraux tiennent jusqu’à la Grande Guerre une place de choix dans l’éventail des destinations des originaires de cette région, mais les milieux agraires dans lesquels ceux-ci maintiennent ou inaugurent des filières de travail se diversifient. On en distingue au moins trois : les campagnes à forte vitalité économique et en phase d’intensification du Sud-Est français (dans les domaines du maraîchage, et des cultures fruitières notamment); les milieux agro-pastoraux dont l’économie est en phase de décélération ou de crise mais utilise toujours une main-d’œuvre saisonnière et précaire (comme en Corse où les équipes lucquoises prédominent dans nombre de filières de travail agricole et sylvicole [14]); enfin dans les zones d’économie agraire « pionnière » ou « neuve », d’Amérique latine ou dans des secteurs où se construit une agriculture intensive (notamment en Californie).
Une forte rotation, sans rupture des liens
L’image d’une émigration massive recouvre en fait une pluralité de rythmes et de pratiques de mobilité, mais la caractéristique commune est que les fils ne sont presque jamais rompus. Certes, à partir des années 1880, les éloignements définitifs (mettant en mouvement des hommes seuls ou des familles entières) commencent à constituer une part non négligeable des formes de l’émigration régionale. Ils peuvent être liés à des dynamiques négatives, « répulsives », comme à des ressorts positifs (ceux d’une bonne insertion, sociale ou économique, à l’étranger). En tout état de cause, on trouve ici peu de trace d’un exode brutal : l’analyse des sources démographiques, et des dossiers de demandes de passeport ont montré que peu de rupture définitives sont décidées d’emblée; quand elles adviennent, c’est au fil des parcours des migrants, souvent après plusieurs séjours temporaires [15]. Il semble donc que dans cette partie de la Toscane, on ne note pas comme dans d’autres régions italiennes, par exemple le Veneto ou diverses provinces du Mezzogiorno, un exode brutal et massif aux allures de véritable fuite précipitée de la petite paysannerie ruinée, ou de journaliers réduits définitivement au chômage [16]. Au demeurant, même en cas d’installation définitive à l’étranger, une certaine part de liens avec les réseaux familiaux, villageois et économiques de leur région d’origine sont maintenus par les émigrés, sous la forme de correspondances et de visites, de circulation d’information, d’entraide, ou par le biais d’envois plus ou moins réguliers d’argent.
Surtout, si l’émigration définitive devient une réalité non négligeable, la pratique des migrations saisonnières ou temporaires, malgré les distances, conserve toujours une très large place. On n’observe ici aucun passage linéaire de l’émigration temporaire à l’émigration définitive : l’une et l’autre ne cessent jamais de coexister ou même de s’articuler, en fonction des contraintes conjoncturelles, des besoins et des stratégies des acteurs ou des opportunités de travail à saisir. Dans ces conditions, les hommes composent la grande majorité des flux, mais les femmes n’y sont nullement absentes [17]. Les migrations saisonnières, qui n’éloignent les migrants que quelques mois, de façon cyclique chaque année, tout en étant les plus liées aux pratiques anciennes, demeurent particulièrement développées dans deux domaines : les activités agricoles et sylvicoles, et le travail sur les chantiers de construction ou de travaux publics. Mais la « saison » d’émigration peut prendre place en fait à tout moment de l’année, tant sont nombreuses les combinaisons temporelles, de sorte que si l’on peut parler de pratiques saisonnières, c’est au sens où les absences n’excèdent pas quelques mois et se reproduisent tous les ans. Enfin, la pratique de l’émigration temporaire, avec des campagnes de travail de quelques années, se développe fortement, et concerne autant ceux qui rejoignent les proches pays européens que ceux qui partent outre-Atlantique. Il n’existe, en effet, aucune équation systématique entre la distance et la durée des séjours : les besoins particuliers des émigrants, les opportunités ou les obstacles rencontrés en cours de route, les rythmes propres des activités exercées, priment sans conteste. Le caractère temporaire de la mobilité peut être lié à la spécificité de l’activité des migrants (la durée d’un chantier ou d’une campagne de vente); il reste aussi fortement lié à l’organisation des cycles de vie, puisque l’éloignement transitoire des jeunes gens, correspondant à des modes de régulations sociales et familiales bien repérés dans le fonctionnement des anciennes sociétés rurales, conserve tout au long de la période une place importante, même si ses formes se renouvellent. C’est le cas pour les jeunes hommes qui partent de plus en plus à l’étranger entre leur retour du service militaire et leur installation comme chef de famille; c’est aussi le cas des jeunes filles qui, à partir du tournant du siècle, commencent à travailler quelques années dans les fabriques textiles des pays voisins pour s’y constituer une petite dot.
La forte croissance de l’émigration au long cours représente donc une transformation importante, mais ses formes et ses rythmes montrent qu’on est loin d’un mouvement unidirectionnel de départ et que cette mobilité transnationale, malgré l’allongement des distances parcourues et le franchissement de frontières, prend la forme d’une vaste circulation de main-d’œuvre. Ni au plan des individus, ni au plan régional, on ne peut donc considérer l’émigration à l’étranger comme un phénomène devenu extérieur, comme le simple produit de « expulsion » d’un surplus démographique. Qu’il s’agisse de flux établis avec les pays européens voisins ou avec l’Amérique, ils se caractérisent par un mouvement de retour important ou plus exactement par une remarquable rotation [18]. Sur la période étudiée, cette région est donc loin de se vider de sa force de travail; elle voit plutôt se mettre en place un phénomène de noria, qui s’accompagne, il est vrai, d’une nouvelle répartition des temps et des formes d’activité dans le cadre de la région d’origine : c’est cette réorganisation sélective de l’emploi de la main-d’œuvre sur place, permise par l’émigration, qui peut alarmer les observateurs de l’époque, qui n’en perçoivent pas toute la signification et sont prompts à dénoncer les dangers d’un exode. Au-delà de telles visions, il convient donc d’analyser le fonctionnement précis de nouvelles combinaisons des rythmes et des lieux d’activité, sur place et à l’étranger.
Des espaces d’activité éloignés mais fortement intégrés
L’organisation saisonnière des activités, et les rythmes spécifiques de la mobilité peuvent être dégagés, de façon indirecte, à partir des données fournies par les recensements généraux de la population italienne : ceux-ci font en effet la distinction entre la population dite « résidente », dont le domicile officiel habituel reste fixé dans la commune [19], et la population effectivement « présente » au moment du dénombrement [20]. On peut ainsi calculer le nombre d’habitants temporairement absents à la date du recensement, mais toujours considérés comme résidents (à la différence des migrants « définitifs », déclarés ou considérés comme partis à jamais, et retranchés de l’effectif). D’un recensement à l’autre, entre 1861 et 1911, se dessine alors l’évolution de la mobilité temporaire, qui désormais conduit presque uniquement à l’étranger. Certaines précautions s’imposent néanmoins : l’irrégularité de la pratique administrative qui, à quatre recensements effectués en hiver ( 1861, 1871, 1881, 1901), fait succéder un cinquième dénombrement placé au début de l’été ( 1911), peut prêter à confusion, s’agissant de mesurer une mobilité où le rythme saisonnier a son importance; inversement, pareil décalage s’avère heureux, pour peu qu’on y prenne garde, permettant d’évaluer, au début du siècle, les tendances de la mobilité à la belle saison, au moment des gros travaux agricoles.


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Part de la population absente dans deux échantillons de communes de la région lucquoise lors des recensements généraux de la population italienne. (pour 100 résidents) Localisation Montagnes Plaine et collines 31 déc. 1861 7, 6 3, 8 31 déc. 1871 8, 1 3, 6 31 déc. 1881 9, 6 4, 6 10 fév. 1901 9, 3 3, 7 10 juin 1911 9, 0 1, 5 Source: ISTAT, Popolazione residente e presente dei comuni.Censimenti dal 1861 al 1971. vol. 1 : Circoscrizioni territoriali al 24 ottobre 1971, p. 226-229.

Ce tableau révèle que le recours à l’émigration varie en fonction des contraintes des différents milieux et des formes d’organisation socio-économiques qui leur sont liées. On peut en effet distinguer les espaces montagnards, où la mobilité paraît constituer l’axe structurant des activités et procure l’essentiel des revenus, des zones de plaine et de collines, aux ressources plus diversifiées.
Pour les espaces montagnards, le croisement des différentes données collectées, évoquées plus haut, révèle, à partir de la fin du XIXe siècle, une remarquable articulation des présences et des absences de la population : une ponction régulière, mais assez limitée, de l’émigration définitive, une très forte pratique de l’émigration temporaire qui concerne, hiver comme été, presque 10% de la population totale, part encore plus importante si l’on ne prend en compte que la population active. Les activités à l’étranger éloignent donc non plus seulement l’hiver lorsque la morte-saison agricole ne peut occuper tous les bras, mais tout autant (voir le recensement de 1911), et en certains cas de façon préférentielle [22], à la belle saison, ou durant plusieurs années. L’absence plus ou moins longue d’une part importante de la population ne relève donc pas d’une simple émigration de complément. Elle est au contraire la traduction d’une économie montagnarde désormais centrée sur la pratique migratoire, où sans se détacher de la région d’origine, (puisque ces migrants y sont toujours considérés comme « résidents », souvent propriétaires et revenant régulièrement), on suit prioritairement les rythmes et les exigences du marché du travail à l’étranger, et bien peu les rythmes de l’économie agricole du milieu d’origine. Le travail à l’étranger ne fait donc plus fonction de source de revenu complémentaire, mais constitue désormais bel et bien le pivot de l’organisation économique locale, l’activité principale autour de laquelle s’organisent toutes les autres.
Dès lors, ce sont l’agriculture ou les quelques industries locales existantes qui font figure d’activités complémentaires. C’est ce que constatent les observateurs et responsables municipaux de l’époque, sans toujours en comprendre ou en accepter les logiques économiques. L’agriculture n’est vraiment plus le souci majeur de la population active, expliquent-ils à maintes reprises, en déplorant dès les années 1870-1880, que le travail des champs manque de bras, et que malgré l’augmentation des salaires, la main-d’œuvre agricole soit de plus en plus difficile à trouver [23]. L’agriculture est ainsi laissée aux soins de la main-d’œuvre d’appoint, ou du moins reconnue comme telle et comme moins efficace par les commentateurs de l’époque : les anciens, les femmes et les jeunes garçons, qui suffisent à s’occuper tant bien que mal des travaux ordinaires des petites exploitations (semailles, garde du bétail, ramassage du bois). Il arrive alors qu’on fasse appel, pour les gros travaux agricoles, à des hommes de peine extérieurs à la région, venus notamment de l’Émilie voisine. Paradoxe donc pour une région de forte émigration, abondamment souligné par les édiles locaux. Toutefois, ce paradoxe est peut être seulement apparent, et sa clé relativement simple : étant engagés à l’étranger dans des activités inconciliables avec les exigences du calendrier agricole, et auxquelles ils donnent la priorité parce qu’elles sont plus lucratives, les hommes du cru n’ont pas grand intérêt à revenir pour les travaux des champs. Les familles restées sur place se débrouillent donc pour assurer le fonctionnement courant des exploitations familiales, quitte à employer ponctuellement des journaliers, et sans que cela leur apparaisse comme une atteinte au cours normal de la vie en montagne… [24] En somme, l’agriculture, sans être totalement délaissée, puisqu’elle existe suffisamment pour requérir des bras, est simplement mise à une place secondaire au sein du système de pluriactivité des familles montagnardes.
On rencontre la même situation de pénurie apparente de main-d’œuvre sur les chantiers de travaux publics, qui surgissent ponctuellement dans ces espaces. Ainsi le chantier de la voie-ferrée Lucca-Bagni di Lucca n’a attiré, en 1898-1899, que très peu d’ouvriers des localités montagnardes voisines :
presque tous sont venus d’autres provinces du Centre ou du Nord de la péninsule [25]. Si certains migrants habituellement occupés sur les chantiers européens, sont rentrés pour profiter de l’occasion, ils sont minoritaires; et sitôt achevé le chantier exceptionnel qui a pu les retenir un temps dans leur région d’origine, ils reprennent leurs habitudes et s’en retournent travailler à l’étranger, où les chantiers ferroviaires sont autrement plus considérables, ainsi que les salaires à gagner. L’industrie locale de travaux publics n’est donc pour ces populations qu’un débouché secondaire, qu’elles savent certes mettre à profit quand le jeu en vaut la chandelle, mais qui reste seulement complémentaire au sein d’un système de ressources multiples, avant tout centré sur le mode d’accès au travail et aux ressources le plus rapidement lucratif : l’émigration.
On voit là que tout le système de pluriactivité des familles montagnardes est ordonné autour de ce pivot central qu’est l’émigration transnationale; l’agriculture, et plus encore les industries du voisinage, n’y occupent qu’une place seconde. Pour autant, la montagne n’est pas désertée, ni vidée de sa population [26], ni dévastée dans ses activités sur place : simplement hommes et activités vont au rythme de l’émigration.
Ailleurs, dans la plaine et les collines de la Lucchesia, où les activités économiques sont plus diversifiées, avec la présence d’une agriculture riche et le voisinage d’industries en pleine croissance (textile, papier, manufacture de tabacs) [27], l’émigration affirme également son rôle, mais dans des proportions et des formules différentes. Elle n’est pas ici l’activité centrale ni la source principale de revenus, mais elle représente un complément important, privilégié même, pour sa souplesse. Cette zone agricole, bien qu’assez riche, a été marquée par une ponction de départs définitifs dans les années 1880-1890 :
les plus durs moments de la crise agraire ont alors en quelque sorte « vidé» ces campagnes de leur population la plus fragile, qui nourrissait auparavant d’abondants flux d’émigration saisonnière de proximité, vers les plaines italiennes ou les îles voisines. De sorte que, par la suite, on enregistre des taux d’absences temporaires non négligeables, mais dans des proportions assez limitées par rapport aux espaces montagnards voisins, et surtout avec une périodicité hivernale marquée. Ce qui s’explique facilement : dans ces localités fertiles, les familles paysannes, qui ont en général un statut indépendant ou presque (petits propriétaires, fermiers) [28], trouvent toujours un intérêt à faire fructifier leur exploitation, qui réclame une présence nombreuse et attentive au moment des travaux de printemps et d’été; la migration temporaire procure le complément nécessaire à ces exploitations de dimensions souvent réduites. Ici, la population rurale continue donc de pratiquer une pluriactivité bien réglée, associant soins de l’exploitation agricole sur place et travail temporaire complémentaire à l’étranger. Celui-ci permet de pallier les faiblesses spécifiques liées à des structures agraires morcelées, tout comme les difficultés passagères créées par la conjoncture irrégulière des récoltes.
Au total, la mobilité vers l’étranger, faite non pas d’importantes ponctions définitives, mais largement de rotation et de circulation de la force de travail, se trouve bien au cœur du système économique et social régional, soit qu’elle en constitue véritablement le pivot central (en montagne), soit qu’elle représente un complément structurel très fréquemment mis en œuvre (dans les zones de collines et de plaine aux activités plus diversifiées).
On perçoit dès lors beaucoup mieux l’articulation entre les différentes formes de travail et de ressources qui s’est mise en place dans la région et que les observateurs évoqués plus haut ne parvenaient plus à comprendre. Tout d’abord, il apparaît que pour une grande partie de cette population, l’émigration ne constitue pas une rupture mais représente une nouvelle façon d’organiser la pluriactivité, celle-ci ayant toujours été au cœur des modes de fonctionnement économiques dans cette région, soit pour répondre aux contraintes de structures agraires morcelées, soit pour s’adapter aux espaces montagnards qui par définition ne peuvent pas occuper toute l’année leur population active [29], soit pour pallier les variations et difficultés conjoncturelles toujours possibles. Simplement, entre les années 1850 et 1914, dans un contexte économique intérieur et extérieur transformé, s’est mis en place un nouveau mode de fonctionnement de l’économie régionale : elle est passée d’un système associant agriculture, élevage, migrations agricoles de proximité, travail artisanal à domicile ou à proximité, à une autre forme de pluriactivité, dans laquelle l’émigration transnationale de plus ou moins longue durée occupe désormais une place centrale, où la combinaison d’activités se fait, certes dans des temps fortement distincts et par-delà les frontières, mais de façon véritablement complémentaire.
Dès lors, loin de se constituer en rupture avec la région et l’activité d’origine, l’émigration transnationale massive correspond à un processus de diversification et d’élargissement des espaces de travail des populations de la région. Leurs déplacements produisent un nouveau territoire d’activité, discontinu mais fortement intégré. Qu’elle soit un recours contre la misère, un moyen de conserver son indépendance ou une stratégie d’enrichissement, l’émigration permet à chacun, selon ses besoins et ses logiques propres, de répondre aux incertitudes de la vie paysanne, aux variations de la conjoncture économique italienne, ou d’accéder aux diverses possibilités d’emploi, d’activités, de ressources qui s’ouvrent alors à l’étranger. De sorte que, à rebours d’une vision pessimiste, la région semble, jusqu’à la Grande Guerre, loin de se vider de sa population active; elle peut au contraire s’enrichir des expériences acquises à l’étranger par les migrants qui reviennent régulièrement ou en fin de vie, rapportant expériences économiques, revenus accumulés, réseaux de solidarités sociales ou professionnelles tissés par-delà les distances. C’est dire que ces circulations produisent des effets-retours importants pour la transformations des structures économiques sur place.
 
L’ARGENT DES ÉMIGRÉS : AFFLUX DE CAPITAUX ET RESTRUCTURATION DES RÉSEAUX FINANCIERS RÉGIONAUX
 
 
Une telle organisation des activités fait évidement converger vers cette région des flux financiers substantiels, sous la forme de revenus et d’épargne rapatriés de l’étranger par les migrants. Ces ressources jouent rapidement un rôle majeur dans le développement régional, à plusieurs titres : elles viennent irriguer la société régionale et transformer les niveaux de vie, mais surtout elles atteignent une ampleur suffisamment importante pour qu’autour d’elles s’opèrent une densification et une véritable restructuration des réseaux bancaires et financiers régionaux, qui entrent ainsi dans une phase de dynamisme inédit.
En fait se joue ici, dans des conditions particulièrement favorables, on va le voir, un processus considéré comme un enjeu capital à l’échelle de tout le pays à partir du début du XXe siècle. En effet, quand s’affirme en Italie la forte [29].
croissance et le grand élan industriel de l’ère giolittienne, on observe parmi les élites politiques et économiques du pays un changement d’optique à l’égard du phénomène de l’émigration. Jusqu’au tournant du siècle, du fait que ses fonctionnements étaient difficilement cernés et selon des considérations avant tout d’ordre politique, social ou diplomatique, ces élites concevaient l’accroissement de l’émigration le plus souvent de manière réactive, comme un exode et une perte, hésitant entre la volonté de la restreindre ou la résolution à la laisser se développer comme un mal nécessaire [30]. Après 1900, alors même que l’émigration concerne la plupart des régions italiennes, on peut repérer dans certains milieux administratifs et économiques une tendance à dégager le phénomène des seuls enjeux politiques et diplomatiques, permettant de mieux percevoir ses avantages économiques et surtout ses retombées financières croissantes. Une telle prise de conscience témoigne, malgré les plaintes alarmistes des milieux nationalistes déplorant l’émigration comme une perte vitale et une humiliation pour l’Italie [31], d’une capacité chez certains à penser la réalité de l’émigration, dans des formes de rationalité économique incisives, comme un échange travail/capitaux par-delà les frontières et non plus comme un phénomène purement démographique [32]. Dès lors, à côté des dispositions relevant d’un souci de politique sociale, l’un des principaux buts de la politique publique mise en place avec la grande loi de 1901 sur l’émigration est clairement économique et financier – on pourrait même dire gestionnaire [33]. Il s’agit tout d’abord d’accroître au maximum la part des revenus effectivement rapatriés – des plus importants jusqu’aux plus modestes –, en facilitant et en accélérant les opérations, pour éviter qu’une proportion trop vaste ne reste dispersée ou capitalisée à l’étranger. On veut également orienter ces transferts vers des réseaux bancaires et financiers nouveaux, modernisés, pour éviter toute perte (en l’occurrence prémunir aussi les émigrés contre les intermédiaires peu sûrs) et surtout tenter de concentrer davantage les fonds afin de les mettre plus rapidement et directement au service des finances du pays. Apparaît ainsi, sous l’impulsion de l’État et en concordance avec certains milieux d’affaires ou institutions financières, une série de dispositifs réglementaires et pratiques permettant sans conteste d’accélérer les opérations, d’intensifier et d’élargir la capacité de captation de ces revenus par les réseaux italiens.
Cependant, s’il est possible de distinguer, à l’échelle nationale, une forte conscience de l’enjeu représenté par l’argent des émigrés en cette phase de développement accéléré, et si l’État italien s’efforce d’impulser drainage et mobilisation de ces capitaux opportunément venus de l’étranger, pour éviter une extraversion économique passive, les effets de cette politique varient fortement à l’intérieur du pays, où les disparités régionales demeurent fondamentales [34]. On comprend aisément le mécanisme de telles variations : le cadre de la région d’origine reste toujours le principal horizon de référence en Italie pour les migrants et c’est donc dans cet espace qu’ils envoient leur argent, s’ils le rapatrient; les conditions locales de retour, les capacités de réception et de réinvestissement des structures et des acteurs locaux pèsent donc fortement sur le devenir des retombées financières. Dans la diversité des espaces économiques et du tissu social de l’Italie, le cas lucquois – comme d’autres régions du Nord de la Péninsule, mais à la différence d’autres espaces migrants du pays– témoigne en ce domaine d’une rapide et efficace capacité d’adaptation.
Importance des retours financiers
Pour cette région, tous les indices quantitatifs et les commentaires de l’époque vont dans le même sens : l’argent des émigrés revient régulièrement et même afflue à partir du tournant du siècle. L’importance de ces flux est certaine, même s’il est difficile d’avancer une estimation globale chiffrée, du fait de la multiplicité impressionnante des canaux de transfert et surtout parce que beaucoup de ces derniers sont informels, littéralement invisibles pour l’historien [35]. Quoi qu’il en soit, cette abondance est le produit logique de deux dynamiques.
Une dynamique de masse et d’accumulation, tout d’abord : l’abondance des capitaux épargnés à l’étranger, bien que les montants des gains soient disparates et parfois très médiocres, découle de la massivité de la pratique. Au demeurant, qu’il s’agisse de revenus modestes ou plus substanciels, les possibilités de dégager une épargne et les stratégies d’accumulation existent. Tous les témoignages soulignent les comportements de privation pendant le séjour à l’étranger, destinés à épargner la plus grande part possible des sommes gagnées [36]. Surtout, à cette myriade de petits gains, s’ajoutent les fonds dégagés par les nombreuses filières de travail qualifié (dans l’artisanat, le commerce mais aussi dans l’agriculture) qui représentent une part consistante des flux et qui, parfaitement organisées et permettant souvent un statut économique indépendant, peuvent se révéler particulièrement lucratives.
La seconde dynamique est celle d’une forte volonté de transfert en direction de la région d’origine. Les intérêts des multiples acteurs locaux convergent tous dans ce sens. Ceux des migrants, tout d’abord, et quelle que soit la diversité de leurs projets, poussent au rapatriement d’argent [37] : les saisonniers rapportent immédiatement l’essentiel de leurs gains; ceux qui sont partis pour une durée plus longue mais dans une perspective temporaire ne bloquent pas très longtemps leur épargne à l’étranger. Enfin, parmi ceux qui sont stabilisés au loin, beaucoup renvoient des fonds parce qu’ils conservent des liens multiples avec une région qui reste pour eux un cadre de référence important pour penser le présent ou l’avenir : leurs envois sont tantôt une aide pécuniaire directe à des familiers, tantôt un placement en épargne pour eux-mêmes, tantôt des dons et des souscriptions pour divers équipements collectifs ou divers monuments, destinés à manifester très matériellement leur attachement à leur communauté d’origine. En second lieu, pareils transferts sont de plus en plus fortement encouragés voire sollicités par les initiatives des réseaux économiques et financiers locaux : de manière ponctuelle tout d’abord, puis systématique à partir du tournant du siècle, se met en place une politique des élites locales pour drainer le plus efficacement possible les revenus de l’émigration vers la région. De sorte que le signe le plus manifeste du gonflement régulier des flux financiers liés au travail à l’étranger est justement le rapide développement, vers le tournant du siècle, des infrastructures bancaires locales, qui s’efforcent d’attirer et de fixer ce qui apparaît comme une véritable manne.
Densification et restructuration des réseaux bancaires dans l’espace régional
Chaque type d’acteur privilégiant les canaux qui semblent les mieux adaptés à ses logiques propres, se retrouvent donc à l’œuvre deux dynamiques spécifiques de densification ou de réorganisation des réseaux bancaires et financiers.
Du côté des migrants, l’informel a longtemps été de mise. Sommes systématiquement rapportées à chaque retour au pays ou confiées à un compatriote, envois très fréquent de billets glissés dans des lettres recommandées ou dans des plis ordinaires, tous les témoignages de l’époque, comme les archives policières et judiciaires qui ont enregistré déboires et plaintes, le répètent : ces pratiques informelles de transfert sont fréquentes malgré les risques de perte ou de vol, et concernent au total des sommes très importantes. Ces circulations « invisibles » sont sans doute prédominantes [38]. Mais une évolution des besoins et des comportements se dessine au fur et à mesure que s’intensifie la mobilité, qui aboutit à la recherche de certaines formes d’institutionnalisation. D’une part, on souhaite de plus en plus pouvoir déposer au retour son pactole dans une institution bancaire permettant une accumulation plus sûre. D’autre part, parallèlement à l’éloignement des distances et à l’allongement des durées d’absence, on veut pouvoir renvoyer de l’argent de loin en loin, opérer rapidement des transferts à distance impliquant de complexes opérations de change.
Des formes de rapatriement informelles à la demande de canaux institutionnels, plusieurs constantes demeurent dans la logique des migrants : le souci de rapidité, la recherche de proximité des points de dépôt dans les zones rurales d’origine (afin que les familles puissent accéder aisément à l’argent expédié), et la faiblesse du coût des opérations (soit par besoin dicté par la modicité des revenus, soit par logique d’accumulation). S’ajoute une ultime et cruciale exigence, celle de la souplesse, puisque les rythmes de transfert varient selon les individus et les stratégies particulières (certains envoient régulièrement une partie de leurs gains; d’autres préfèrent ne transférer l’ensemble de leur pécule qu’au moment où ils décident de rentrer définitivement en Italie), mais également en fonction de la conjoncture économique des pays de destination d’où les émigrants gagnent et renvoient plus ou moins d’argent, selon l’état du marché du travail et les taux de change [39]. Ces besoins se traduisent vite en une demande explicite et pressante de la part des milieux migrants, réclamant des guichets plus nombreux, plus proches, plus accessibles dans leur milieu d’origine.
La force d’une telle demande tient à deux handicaps dans ces campagnes.
La faiblesse initiale des réseaux bancaires ou postaux y est encore sensible dans les années 1880 : les caisses d’épargne des villes voisines n’en sont pas encore à ouvrir des guichets dans les localités rurales et les banques locales délaissent encore trop cet univers; quant au lancement des caisses postales d’épargne, décidé à l’échelle nationale en 1875 justement pour combler ce vide dans les localités les plus reculées, il met quelque temps à produire tous ses effets.
Du coup, pour qui ne souhaite pas s’en remettre comme par le passé aux conditions des intermédiaires traditionnels (notables locaux, notaires, gros commerçants des bourgs) pour ses opérations financières – ce qui est la tendance d’une part croissante des émigrants, cherchant justement ailleurs que dans les hiérarchies anciennes les ressorts d’une assise matérielle et sociale mieux maîtrisée –, il faut aller chercher les institutions bancaires jusque dans les villes voisines (Lucques et parfois Massa). Or, et c’est là le deuxième handicap, cela ne répond pas aux souhaits de souplesse et de rapidité qu’on vient d’évoquer : d’une part parce que dans ces espaces ruraux et montagnards, le réseau de voies de communication ne s’améliore que lentement, au point que pour certaines vallées migrantes le problème de l’enclavement physique n’est pas résolu; d’autre part, parce que lorsque les migrants sont absents, le long trajet jusqu’en ville n’est pas simple à organiser pour les familles restées sur place, comme s’en font écho enquêteurs et observateurs de l’époque :
« Dans nos villages, une bonne partie des hommes aptes au travail se trouve à l’étranger; ce qui fait que les femmes, doivent non seulement s’occuper des travaux domestiques, mais se trouvent aussi dans la nécessité de se charger des affaires de la famille. Jusqu’à présent, quand ces femmes voulaient (et les occasions étaient fréquentes) porter les économies gagnées par leur mari en terre lointaine, à une Caisse d’Épargne, elles devaient se rendre jusqu’à Lucques, ce qui occasionnait maints embarras, particulièrement pour ces pauvres femmes qui habitent les montagnes et qui sont presque toujours dénuées de connaissances et de relations. Ajoutons que très souvent, parce que l’opération n’est pas importante – un petit dépôt, un petit retrait ou le recouvrement limité d’intérêts – le voyage, par exemple, de Lucchio ou de Montefegatesi [40] jusqu’à Lucques, donne ce genre de résultats qu’on a l’habitude d’évoquer dans le langage commun en disant qu’on y perd plus qu’on y gagne» [41].
Du coup, à partir des années 1880, les milieux d’émigrants réclament, sous toutes les formes possibles, l’ouverture de structures nouvelles et de guichets plus nombreux, où effectuer leurs opérations. Demandes présentées aux conseils municipaux, lettres adressées aux journaux, expression diffuse relayée par des représentants locaux ou des enquêtes sociales : il s’agit souvent d’une revendication générale, l’expression d’un idéal de proximité; lorsqu’elles sont plus précises, les réclamations sont axées sur les institutions qui semblent le plus aller dans le sens des contraintes des zones rurales d’origine et des usages spécifiques des émigrants. En termes de facilité de dépôts et de transferts, les caisses postales ont la faveur des localités migrantes les plus reculées : les demandes portent sur l’accélération de leur mise en place puis sur la diversification et le niveau de leurs opérations, qu’on voudrait voir davantage correspondre à des besoins précis (mandats internationaux, opération de change, possibilité de déposer ou de retirer de très importantes liquidités) [42]. Dans les gros bourgs plus accessibles, on demande fréquement, à partir de la fin du siècle, l’ouverture d’agences des Caisses d’Épargne des villes les plus proches.
Ces aspirations à un dense réseau de proximité, exprimées à la base, poussent donc à la densification des structures postales et bancaires dans les campagnes, là où elles manquaient cruellement. Aussi, qu’ils continuent d’utiliser des canaux informels – ce qui permet une forte disponibilité de l’argent – ou qu’ils aspirent à des circuits de transferts et de dépôts plus institutionnels, les migrants, par leur travail à l’étranger et leurs pratiques pécuniaires, participent activement et à leur manière, à l’intensification de la circulation de l’argent dans ces campagnes, à l’institutionnalisation croissante des modalités de cette circulation et des moyens d’épargne.
C’est qu’en effet, tous les efforts convergent. Les autorités gouvernementales, tout d’abord, s’efforcent de répondre aux attentes des migrants. Ainsi, le réseau d’implantation des caisses postales d’épargne dans les campagnes italiennes et leurs capacités d’action sont enfin élargis à partir du début du XXe siècle : celles-ci étendent leurs opérations aux transferts internationaux et offrent rapidement des services aux Italiens à l’étranger [43].
En second lieu, de leur côté, les opérateurs et réseaux privés qui agissent dans la région ont bien compris qu’ils avaient là une occasion à ne surtout pas manquer. Pour les élites urbaines lucquoises qui contrôlent une part des réseaux financiers et bancaires locaux, l’enjeu est d’importance. Parmi celles-ci figure en bonne place la vieille aristocratie lucquoise qui, aux prises avec des difficultés économiques croissantes depuis le milieu du XIXe siècle, s’est désengagée de la terre pour se tourner de plus en plus vers des activités financières [44] : elle a donc modifié les modalités de son influence économique dans les campagnes alentour, abandonnant progressivement ses modes traditionnels de ponction sur les revenus de la population rurale et de régulation clientélaire du crédit (par des prêts gracieux ou à très longue échéance, créant sentiment d’obligation et consentement) [45], pour se tourner vers une action à travers des canaux plus institutionnalisés, ceux des banques locales et surtout ceux de la Caisse d’Épargne de Lucques (à la création de laquelle elle a participé à la fin des années 1830, et où elle occupe toujours une place très active au tournant du siècle). Parallèlement jouent aussi les intérêts de la bourgeoisie lucquoise ascendante, issue des professions libérales ou du commerce, et de plus en plus tournée vers la richesse mobilière et les placements financiers. On comprend qu’après la fragilisation des structures bancaires et financières, sensible ici comme dans d’autres secteurs de l’Italie pendant la Grande Dépression et dans les années 1890, ces élites locales soient attentives au retour au dynamisme des réseaux locaux, auxquels sont fortement liés leurs positions et intérêts. Dynamisme qui passe désormais par la prospection de nouveaux secteurs et la conquête de nouvelles clientèles.
Ainsi, à partir du tournant du siècle, en accordant une très forte attention aux revenus des milieux migrants, les élites lucquoises adaptent habilement aux caractéristiques régionales la stratégie conduite à la même époque par toutes les élites italiennes ayant une emprise financière locale, qui consiste à chercher à étendre au maximum la collecte des fonds dans l’espace et auprès de nouvelles catégories sociales. Par là, les stratégies lucquoises dessinent une variante réussie, très dynamique localement, du vaste mais inégal mouvement tendant à adapter une partie des réseaux bancaires au nouveau marché que représente la manne migratoire.
Au demeurant, ce ne sont pas seulement les élites lucquoises les plus insérées dans les circuits locaux qu’on peut voir se démener pour conquérir les fonds rapportés de l’étranger jusque dans la région : sur ce front, elles doivent rapidement essuyer la concurrence d’autres opérateurs, attirés par l’ampleur toujours croissante de ce bassin d’épargne, et compter avec les offensives des intérêts extra-locaux (ceux de Florence notamment), avec l’action croissante des canaux nationaux, qu’ils soient privés (les grands établissements de dépôts) ou liés à des logiques d’État (avec l’impulsion données aux caisses postales). Chaque type d’opérateur crée, développe, modernise ses réseaux et ses offres de services : à partir de la fin du siècle, les structures et canaux bancaires ne tardent donc pas à s’étoffer dans la région.
Dans ce domaine, ce sont les efforts des institutions locales qui paraissent les plus spectaculaires. Au premier chef, ceux de la Caisse d’Épargne de Lucques, qui depuis sa fondation figure parmi les plus importants opérateurs financiers de la province : quand se développe l’émigration dans la région, elle peut justement profiter des nouvelles possibilités d’influence ouvertes par la loi de 1888 qui, en réorganisant les Caisses d’Épargne italiennes et en élargissant fortement leurs moyens et leur champ d’action, leur permet d’assurer toutes les fonctions d’un organisme bancaire et donc de jouer le rôle de véritables banques régionales [46]. À partir de là, la Caisse d’Épargne de Lucques s’occupe d’étendre son influence, bien au-delà de la clientèle moyenne de la ville, à laquelle elle se cantonnait jusque dans les années 1870, et cherche à toute force à gagner celle des campagnes, à l’échelle de toute la province [47]. On observe un mouvement caractéristique de création d’agences dans toutes les zones où la richesse s’accroît : leur cartographie révèle fort bien les logiques à l’œuvre, où l’on distingue, à côté des agences liées à des zones de développement économique locaux (la Versilia), l’extension de la présence de la Caisse dans les zones de forte émigration, où il y a une nouvelle épargne à capter.
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Pour conquérir la clientèle des émigrants, la Caisse de Lucques dispose de trois arguments de poids : la proximité des filiales, la formule commode des « livrets au porteur », qui permettent à toute personne d’effectuer des opérations en l’absence du titulaire du compte sur simple présentation du livret, et la rémunération des dépôts, qui s’élève à 4, 25%.
À la fin du siècle, on observe parallèlement, des évolutions du côté des banques mutuelles ou populaires, qui non seulement se multiplient dans les zones d’émigration mais voient également augmenter fortement le mouvement des opérations et le nombre des sociétaires [48] : ces derniers sont essentiellement des paysans, petits propriétaires ou métayers, des petits commerçants et artisans, autrement dit les représentants typiques des catégories qui ont su pratiquer avec profit la mobilité. L’examen des exercices financiers de ces banques mutualistes, lorsqu’on en dispose, montre bien qu’elles participent elles-aussi, à leur échelle, au drainage des revenus de l’émigration [49]. L’étoffement de ce nouveau type de réseau local est très souvent lié aux tentatives de structuration du tissu économique de proximité, menées à partir des années 1890, sous l’influence du monde catholique lucquois. Celui-ci, en effet, cherchant à prévenir tout effritement de son influence dans les campagnes, s’applique, dans la droite ligne du catholicisme social – et à l’instar de ce qui se produit au même moment dans d’autres bastions catholiques de la péninsule [50] – à la remobilisation en profondeur des populations rurales, en se préoccupant de tout ce qui touche à leur vie courante [51]. Au sein de ce mouvement de rénovation des structures d’assistance et d’encadrement social, qui doivent assurer une présence catholique capillaire dans la société rurale, une attention logique est accordée aux petites structures mutuelles et bancaires qui, en répondant à des besoins concrets, permettent non seulement de faire œuvre utile mais encore d’assurer la perpétuation de l’influence catholique dans les zones migrantes, où l’on craint que l’augmentation de la mobilité et la fréquentation de milieux étrangers ne provoquent éloignement religieux et radicalisation des esprits.
On peut aussi observer, mais avec un décalage dans le temps, un mouvement en direction de la clientèle des migrants de la part des petites banques privées de la région lucquoise : plusieurs de celles qui sont installées en ville multiplient les encarts publicitaires dans les journaux des vallées migrantes dans les années 1900-1910, vantant la sécurité de leurs services en matière de change et incitant une clientèle potentielle à se rendre jusqu’à Lucques.
Certaines, conscientes de la demande de proximité, s’efforcent même de trouver des « correspondants » dans les plus grosses bourgades [52].
Les efforts d’implantation en terres migrantes des réseaux bancaires extra-régionaux sont tout aussi prononcés. La Caisse d’Épargne de Florence elle-même, n’hésite pas à venir chasser sur les terres de l’émigration lucquoise, profitant de la moindre lacune des réseaux locaux. Ainsi, entre 1901 et 1913, les Caisses de Lucques et de Florence luttent pied à pied pour implanter des agences dans les localités qui semblent les mieux placées pour capter les énormes revenus migratoires des deux vallées du Serchio et de la Lima au Nord de Lucques [53]. La Caisse lucquoise perd la première bataille de l’implantation à Bagni di Lucca, au débouché névralgique d’une très forte zone d’émigration qualifiée et lucrative [54] : la Caisse de Florence y ouvre la première un guichet en 1904, qui lui permet de prendre sa part de la manne migratoire, et de participer au drainage des revenus des émigrants de la montagne lucquoise au profit des réseaux financiers de Florence. Mais la Caisse d’Épargne de Lucques ne renonce pas à cette clientèle montagnarde, qu’elle continue d’accueillir en ville, puis dans l’agence qu’elle installe en 1909 dans une commune voisine, à Borgo a Mozzano, avant de parvenir à regagner le terrain perdu en ouvrant son propre guichet à Bagni di Lucca en 1913.
Enfin, parallèlement à l’étoffement des réseaux bancaires locaux, on discerne l’implantation dans la province de Lucques, à partir des années 1900, d’agences des grands établissements nationaux (par exemple, le Credito Italiano, la Banca Commerciale Italiana, le Banco di Roma), attirés par la croissance manifeste des ressources dans la région. S’ils ne pénètrent pas directement le riche bassin d’épargne des espaces ruraux, ils témoignent aux migrants les plus aisés, notamment les milieux commerçants, un intérêt sans relâche, et cherchent, en vantant l’extension de leur réseaux à l’étranger et la fiabilité de leurs opérations de change, à les faire venir jusqu’à leurs guichets en ville.
Qu’elles soient parallèles ou concurrentes, ces stratégies déployées autour des capitaux rapportés de l’étranger ont un premier effet positif, puisqu’elle contribuent à étoffer et densifier les réseaux et structures bancaires dans l’ensemble de la région. Mais l’ouverture de l’éventail des possibilités offertes aux émigrants ne préjuge pas des résultats effectifs de ces efforts de captation; sur ce point, ce sont finalement les usages que les émigrants font de ces réseaux qui décident.
Un drainage financier réussi
Si l’on observe tout d’abord les transferts à partir de l’étranger, la dispersion reste toujours la règle, car les émigrants profitent de la multiplication des possibilités offertes pour continuer de moduler leurs pratiques en fonction de leurs logiques propres : ils puisent au coup par coup dans tout l’éventail des circuits disponibles, utilisant ceux qui leur semblent les plus pratiques, selon les conditions offertes dans leur localité d’origine mais tout autant selon les opportunités disponibles à l’étranger. Ainsi, ils restent très fidèles aux canaux personnels et informels, pour leur rapidité et leur souplesse. Ils y ajoutent un jeu assez bien calculé sur les nouveaux canaux institutionnels privés ou publics. Ceux qui travaillent durablement en Europe utilisent le plus volontiers les mandats postaux internationaux. Ceux qui ont rejoint l’Amérique, et qui constituent une portion de plus en plus large des flux régionaux, préfèrent les banques privées : soit les grands établissements italiens ayant des agences dans leur région d’origine et pourvues de correspondants à l’étranger (ce sont donc davantage les émigrés installés en Amérique qui passent par les grandes banques italiennes, que ceux qui restent en Europe) [55]; soit les banques italoaméricaines, fondées par des émigrés installés outre-Atlantique : parmi celles-ci, la plus importante à partir du début du XXe siècle est la Bank of Italy, fondée à San Francisco par un Italo-américain, très prisée par les migrants lucquois, nombreux dans cette ville [56].
Après le premier stade du transfert, que se passe-t-il sur place, en termes de dépôts ? Il apparaît que, quels que soient les circuits de retour utilisés (au rang desquels ceux qui restent informels ne sont pas les moins substantiels), c’est prioritairement vers les réseaux proprement locaux, dominés par les élites lucquoises, que converge finalement une assez bonne part de l’argent des émigrés de l’ensemble de la région, montagnes comprises. Dans l’ensemble, les élites lucquoises semblent donc avoir bien saisi l’occasion de renflouer leurs circuits, avec néanmoins des succès variables selon la nature des structures. La Caisse d’Épargne de Lucques, qui a véritablement réussi à toucher la clientèle des émigrants, paraît particulièrement bien tirer son épingle du jeu : les résultats de l’extension du réseau des agences, qui permet l’afflux des remises des émigrants, contribuent assurément à l’élan de l’institution [57]. En 1910, elle occupe ainsi la huitième place en Italie pour le montant des dépôts et des placements, juste derrière les Caisses d’Épargne des plus grandes villes de la péninsule [58], et elle est la première en Toscane pour le montant des dépôts par rapport au nombre d’habitants [59].
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En comparaison, si les caisses postales facilitent le drainage des revenus de l’émigration dans la province de Lucques, le mouvement est toutefois bien moins marqué que pour la Caisse d’Épargne. Il faut dire que pour les émigrants, les conditions des premières soutiennent mal la comparaison avec les avantages de la seconde. Le placement des remises dans les caisses d’épargne postales est moins commode et beaucoup moins avantageux : les dépôts portant à intérêt sont plafonnés à 2000 lires; les taux d’intérêt, fixés par le ministère des Finances, sont plus faibles (autour de 3% jusqu’à la fin du XIXe siècle; autour de 2, 7% dans les années 1900) [60]; les livrets sont nominatifs, imposant donc la présence du titulaire pour effectuer des opérations. Tout cela explique que là où elle est bien implantée, la Caisse d’Épargne de Lucques se trouve en meilleure position pour capter les dépôts des familles d’émigrants; en revanche, dans les zones migrantes les plus reculées, qui ne disposent d’aucune autre structure bancaire, les caisses postales remplissent parfaitement ce rôle. Au demeurant, quel que soit le degré de succès de leurs efforts en direction de la clientèle migrante, tous les réseaux financiers locaux ou extra-locaux, qui se réorganisent dans cette région, semblent retirer bénéfice de ces retombées toujours plus substancielles jusqu’à la veille de la Grande Guerre.
Au total, les logiques propres à chaque groupe en présence, migrants, élites locales et divers opérateurs extra-locaux, convergent finalement, à partir des années 1890, pour permettre à cette région d’atteindre un niveau correct de densité bancaire. Les coordinations locales/extra-régionales permettent à la fois d’assurer la retombée d’une grande partie de revenus de l’émigration dans l’espace proprement local, tout en ménageant des possibilités de circulation et de branchement sur d’autres réseaux plus importants. Ce système de proximité bancaire, faisant coexister d’anciennes structures rénovées (comme celles des Caisses d’Épargne) et de nouveaux circuits diversifiés privés ou publics, peut sembler hétérogène et instable. Mais jusqu’à la Grande Guerre, il offre à l’espace économique régional un filet dynamique et assez souple, convenant parfaitement à un tissu économique local caractérisé par les petites structures et les petites unités très actives (petites exploitations, petits réseaux pluriactifs, petit commerce) [61].
Le réinvestissement de l’épargne par les banques
À la fois cause et conséquence de la densification des réseaux financiers locaux, l’afflux des capitaux tirés de l’émigration permet assurément l’augmentation de la richesse dans la région. Reste à en connaître l’usage concret.
Du côté des migrants et de leur famille, s’agit-il d’utilisation de survie, d’usage rentier ou productif ? Il existe en fait une gamme de comportements variés, qui correspondent aux différentes fonctions de l’émigration, entre mobilité de survie et mobilité de promotion sociale. Mais l’on remarque quelques constantes. Les revenus servent bien sûr à la subsistance, surtout pour les familles les plus modestes, mais ils permettent aussi, pour une fraction non négligeable de la population concernée, de dépasser ce stade, pour entrer dans la sphère de la transformation du mode de vie et de la consommation ouverte sur l’extérieur. Au-delà, pour la grande majorité des émigrants de la région, les gains rapportés permettent aussi de dégager des surplus plus ou moins sub-stanciels.
Pour connaître l’utilisation de ces disponibilités, on peut s’appuyer sur l’enquête précise que le Commissariat Général à l’Émigration a consacré à cette question au début du siècle [62]. Les résultats concernant les placements dans les établissements bancaires mettent en évidence une différenciation régionale significative des comportements d’épargne : dans cette région, comme dans plusieurs autres provinces d’Italie du Nord, mais à la différence de nombreuses zones d’émigration du Mezzogiorno, les émigrants et leur famille n’ont pas immobilisé la majorité de leurs gains rapatriés en épargne à long terme ou en placements financiers, mais en ont rapidement investi une large part dans des achats et des activités économiques sur place [63], dont on verra plus loin les effets. Mais au préalable, on peut s’interroger sur le devenir de la part qui reste placée dans les réseaux bancaires locaux et qui, sur un total sans cesse croissant, contribue à faire fortement augmenter l’épargne régionale disponible. Or fait remarquable, une bonne partie de l’argent drainé par les réseaux bancaires lucquois se trouve au bout du compte souvent réinvesti sur place, dans le développement local. C’est là une différence notable par rapport aux provinces méridionales, où les élites sociales et économiques qui contrôlent les réseaux bancaires locaux, délaissent les investissements productifs sur place et privilégient largement les placements financiers sûrs, notamment ceux qui sont garantis par l’État, drainant ainsi l’argent des émigrés du Sud vers d’autres circuits, au bénéfice d’intérêts économiques et financiers extra-régionaux [64].
La situation est ici différente : à Lucques, où finit par converger, par les canaux qu’on a vus, une assez bonne part de l’argent des émigrés de l’ensemble de la région, il existe parmi les élites sociales et économiques, plusieurs courants qui, sans être assimilables à une élite entreprenante et nettement modernisatrice [65], poussent tout de même dans le sens d’investissements favorables au développement local. Modérés, et éloignés des modèles de la modernité industrielle, ces courants sont réformateurs, au sens où ils sont conscients des responsabilités sociales et locales qui leur incombent et par là convaincus de la nécessité de la bonne santé de l’économie régionale.
Deux groupes vont dans ce sens, avec des logiques propres, et sont justement ceux qu’on a vus en bonne place dans les réseaux bancaires de la région. Il s’agit d’une partie des élites traditionnelles lucquoises qui, marquée par le catholicisme intransigeant et la volonté d’action sociale, redouble d’efforts pour maintenir son influence en envisageant des perspectives et des évolutions, quoique toujours au travers d’un sens commun paternaliste et dans l’horizon rural maintenu. Il existe d’autre part, parmi les milieux économiques et financiers de la région, un courant modernisateur, certes minoritaire mais volontariste [66]. Les uns et les autres sont porteurs, chacun à leur manière, sinon d’une véritable stratégie globale, du moins d’une multiplicité d’initiatives pour l’amélioration des conditions de la vie socio-économique locale. La façon dont la Caisse d’Épargne de Lucques, où ils sont très actifs, emploie ses fonds va pleinement dans ce sens [67] : elle prête aux collectivités locales, à la province, aux municipalités (beaucoup à celle de Lucques, mais aussi aux communes rurales), ce qui permet de soutenir les dépenses d’amélioration de l’édilité ou de densification du réseau local de communications [68] et d’appuyer les efforts de désenclavement des zones rurales, plus sérieux à la fin du siècle; elle soutient aussi les travaux de bonification agricole entrepris dans la province. Cet exemple n’est pas le seul qui permet que la part de l’épargne confiée par les émigrés aux réseaux bancaires locaux se trouve, en bout de course, assez souvent investie au profit des infrastructures et de l’économie locales.
De sorte que la région lucquoise se situe, avec d’autres régions d’Italie du Nord, au rang de celles qui ont le mieux réussi à tirer bénéfice de cette importante injection de capitaux venus de l’extérieur. Le fait mérite d’être souligné car de tels effets sont loin d’être également partagés dans l’ensemble du pays. Si les autorités italiennes se soucient depuis le début du XXe siècle de capter l’épargne des migrants par la mise au point de réseaux bancaires adéquats, elles ne se préoccupent pas encore de faire en sorte que ces fonds soient utilisés de manière productive, au profit du développement économique et social de chaque région de départ. Pour voir surgir une telle politique d’affectation productive ciblée de l’argent des émigrants, notamment dans le Sud de la péninsule, il faudra attendre le milieu du XXe siècle [69]. Dans la région lucquoise, comme dans quelques autres zones de l’Italie du Nord, par l’effet des intérêts et des logiques des forces locales, le processus est déjà bien amorcé à la veille de la Première Guerre mondiale.
L’argent de l’émigration ne reste donc pas dispersé, immobilisé ou sous-employé. Il est assez rapidement réinvesti dans l’économie locale, notamment grâce au sens des responsabilités et aux choix économiques, centrés sur la région, d’une partie active des milieux économiques et financiers lucquois. Mais aussi, conformément aux choix personnels des émigrants et de leurs familles, qui ont opté pour un usage productif des gains rapportés de l’étranger.
 
EFFETS EN RETOUR ET RECONFIGURATIONS ÉCONOMIQUES
 
 
Les gains de l’émigration : de la consommation aux usages productifs
Dès les années 1880, tous les observateurs notent dans les zones migrantes une amélioration générale du niveau de vie et de la consommation : amélioration du vêtement et du confort des habitations, diversification de l’alimentation qui, au fil des ans, s’accompagne d’une consommation croissante de viande, de pain, de légumes, de produits laitiers, d’huile et de vin [70]. Une telle évolution des comportements a toute chance de stimuler certains secteurs, notamment agricoles et commerciaux, de l’économie locale.
Pour saisir des effets plus durables, au-delà de la sphère de consommation, il faut considérer les investissements importants que les familles d’émigrants peuvent opérer avec les revenus de l’étranger. Si l’on suit les observations périodiques des autorités locales, on peut citer, dans l’ordre de fréquence :
l’achat de terre et de bétail; la propension nouvelle, à partir des années 1880, à acquérir des maisons plus grandes ou à en faire construire de nouvelles, ou encore à fonder des petits commerces au village-même, ou dans un bourg plus important mais tout proche. Les stratégies économiques et sociales paraissent évidentes, puisqu’on reconnaît là les moyens et les signes préférentiels de l’indépendance dans la société rurale. Certains semblent plutôt opter pour l’indépendance paysanne (avec la possession de l’exploitation et du bétail); d’autres paraissent tendre à la promotion dans les strates non paysannes de la société rurale, pour devenir des petits notables de village avec leurs moyens et leurs symboles caractéristiques : la possession de terres qui est signe social d’indépendance; l’acquisition d’habitations plus confortables, au luxe toujours ostentatoire; la gestion d’un petit commerce, qui permet de continuer à s’enrichir en faisant utilement fructifier le pécule rapporté de l’étranger, et en même temps de tenir un rôle de petit notable, avec pignon sur rue, au cœur de l’animation économique et sociale du village ou du bourg. Dans tous les cas, cette volonté d’améliorer sa propre assise économique et sociale conduit à investir dans l’activité locale une partie des gains que procure l’émigration et se traduit pour certaines familles par une intensification des activités sur place, et pas seulement à l’étranger : là encore, l’économie de la mobilité, bien loin de décourager l’activité au pays, contribue au contraire à la soutenir.
Amélioration de la vie quotidienne et diversification de la consommation;
fort investissement foncier et constitution d’une épargne, sans que les investissements productifs soient négligés ni par les migrants ni par les banques : les transferts de revenus gagnés à l’étranger sont donc en mesure de profiter assez largement à l’économie locale. Mais ces retombées s’effectuent de manière sélective et doivent s’adapter à des structures économiques particulières.
La consécration de la petite exploitation : les effets ambivalents de l’émigration sur l’agriculture.
À leur retour, les émigrants sont nombreux à se précipiter sur la terre, dont la possession a valeur sociale et sentimentale tout autant qu’économique.
Ceux, nombreux, qui étaient déjà petits propriétaires, veulent s’agrandir : dans les zones fertiles, l’extension des surfaces permet d’augmenter la rentabilité de l’exploitation; mais même en montagne où l’on se détourne de l’agriculture parce qu’elle rapporte peu, la terre demeure un symbole fort, car elle permet de rehausser une position sociale. Pour les autres, métayers, fermiers ou journaliers, l’achat de terres concentre les espoirs d’ascension sociale.
Pareille faim de terre n’est pas nouvelle dans cette région déjà fortement marquée par la petite propriété. Mais l’émigration, en donnant aux paysans des moyens nouveaux, renforce la demande, et dynamise fortement le marché foncier. Les conséquences sont triples. Tout d’abord, la valeur vénale de la terre augmente; et cette tendance ne fait que s’accentuer jusqu’à la veille de la Guerre [71]. La deuxième conséquence est la consolidation des petites propriétés déjà existantes. Les revenus de l’émigration permettent de conserver une petite exploitation fragile, et souvent d’ajouter quelques parcelles au lopin déjà possédé. Mais seulement quelques propriétaires, très avisés et plus chanceux, parviennent, grâce aux revenus tirés de l’émigration, à opérer un mini-remembrement de leurs terres, en échangeant ou en achetant les parcelles supplémentaires qui leur permettent d’avoir une exploitation plus vaste et d’un seul tenant [72]. Enfin, on observe une tendance à la diffusion de la petite propriété exploitante là où elle n’existait pas, car l’argent gagné à l’étranger permet à quelques métayers et à des fermiers d’acheter les terres qu’ils cultivent, et à un certain nombre de journaliers d’acquérir leur propre lopin [73]. Les retombées économiques de l’émigration conduisent donc aussi à une multiplication des petits propriétaires, et à une extension des superficies en petite propriété, au détriment d’autres formes d’exploitation et d’autres statuts de la paysannerie. Le mouvement est particulièrement net après les années 1880.
Ce processus implique en fait un morcellement accru des structures agraires, car il procède non seulement par simple changement de statut des exploitations qui deviennent pleine propriété de l’exploitant, mais également par des achats qui fragmentent d’autres propriétés préexistantes.
Dans la plupart des régions d’émigration italiennes, on note au tournant du siècle ce double mouvement de dynamisation du marché de la terre et de fragmentation croissante de la propriété, provoqué par la pression des ex-émigrés qui reviennent avec un pécule et la volonté tenace d’acheter des terres [74]. Mais dans notre région, la pression réussit particulièrement bien, et beaucoup plus vite qu’ailleurs, car elle rencontre justement, sur place, un mouvement endogène favorable : il y a alors des terres à prendre, une offre assez large pour répondre à point nommé aux rêves fonciers des familles d’émigrants. Le renouveau du marché foncier puise en fait à trois sources principales : les biens communaux, que les communes endettées ont de plus en plus tendance à aliéner, particulièrement en montagne; les propriétés moyennes des anciens notables de village, souvent mal administrées par leur propriétaires, qui sont tentés de vendre des parcelles pour profiter de la hausse des prix; enfin, les patrimoines détenus par les élites urbaines lucquoises : ceux, tout d’abord, des grandes familles de l’aristocratie locale qui, aux prises avec des difficultés économiques depuis le milieu du XIXe siècle, doivent sacrifier une partie de leurs possessions foncières; et aussi, fait nouveau, ceux de la bourgeoisie lucquoise ascendante, issue du commerce et des professions libérales, qui se tourne vers la richesse mobilière et s’empresse de vendre les terres, qu’elle avait pu un temps priser, aux paysans et aux émigrés de retour, qui sont justement prêts à les payer très cher [75].
Le morcellement des structures agraires, la petite taille des exploitations se trouvent donc accentués par les retombées de l’émigration [76]. Ainsi, au rencensement de 1901, la province de Lucques compte 25 propriétaires par km [2], contre 7 pour l’ensemble de la Toscane. Et les propriétés ont alors des dimensions notablement réduites : dans la plaine de Lucchesia domine la petite possession d’un hectare et même moins; une propriété de 4 à 10 hectares y est considérée comme moyenne; les « grandes » propriétés de la région comptent en général 20 à 30 hectares.
Pareil acharnement à défendre et étendre la petite propriété répond à des logiques sociales, fortement ancrées dans un modèle de structures sociales anciennes, celles-là même qui ont rendu nécessaire pluriactivité et émigration.
Un tel mouvement de reproduction pose évidemment la question de la possibilité ou non d’évolution économique sur place. Pour ce qui est du secteur agricole, l’historiographie a désormais mis à mal les clichés anciens considérant la petite propriété exploitante comme synonyme de routine et de verrou économique, montrant en diverses régions d’Europe et de l’arc méditerranéen, qu’elle n’est pas en soi et par nature facteur d’archaïsme ou de blocage pour l’évolution économique mais se révèle dans de nombreux contextes capable de dynamisme et d’adaptation rapide aux conditions changeantes de l’économie de marché [77]. Pourtant, sur place, la multiplication de la petite propriété et le morcellement accru des structures agraires ont donné lieu à l’époque à toute une littérature de déploration, et à une succession de rapports administratifs embarassés, parlant de mise en danger de l’avenir agricole de la région. Les craintes semblent avoir été à la mesure de l’ampleur et de la rapidité du phénomène dans cette région : en délestant les campagnes d’une partie de leur main-d’œuvre et en consolidant la petite propriété, l’émigration a-t-elle empêché la modernisation agricoleet fait triompher un monde de petit propriétaires enfermés dans leurs habitudes, rétifs à l’innovation comme l’ont craint et fait craindre certains contemporains [78] ?
Premier élément de réponse, les émigrants ou ex-émigrants et leur famille constituent assurément l’archétype d’une paysannerie industrieuse, attachée à faire valoir son bien. La possession de la terre, permise ou consolidée par les revenus de l’émigration, représente évidemment une incitation forte : le petit propriétaire est assuré que tout le bénéfice de son travail acharné lui reviendra.
On peut également penser que l’expérience migratoire a aiguisé chez certains un esprit d’initiative, en tout cas, un souci d’indépendance économique, qui correspondent bien aux dispositions d&