Revue d’histoire moderne et contemporaine 2001/2-3
Revue d’histoire moderne et contemporaine
2001/2-3 (no48-2)
400 pages
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I.S.B.N. 2701131030
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Lectures et débats

Vous consultezQuodlibet : or brésilien, macroéconomie et croissance économique en France et en Angleterre au XVIIIe siècle

AuteurMichel Morineau du même auteur

Michel Morineau Professeur émérite Université Paris XII/Créteil-Val-de-Marne

À propos de : JEAN -NOËL BARRANDON, CÉCILE ET CHRISTIAN MORRISSON,

2 Or du Brésil, monnaie et croissance en France au XVIIIe siècle, Paris, Éditions du CNRS, 1999 (série Cahiers Ernest-Babelon, n° 7, préface d’Emmanuel Le Roy Ladurie).

3 La parution de ce Cahier Ernest-Babelon m’offre l’occasion de revenir sur la question de la présence et de l’influence de l’or brésilien sur les frappes monétaires françaises et sur la santé économique du pays, en proposant un essai de vérification des chiffres utilisés à propos de la croissance. Cette analyse conduit à une révision des concepts véhiculés de différents côtés sur la supériorité de la France ou de l’Angleterre en 1789 et sur la révolution industrielle[1] [1] Le point de départ de cette étude est le compte rendu...
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TOUT CE QUI BRILLE…

4 Voici l’ordre adopté par les auteurs dans leur exposé. Je néglige pour l’instant la préface. En tête vient une présentation de l’évolution française au XVIIIe siècle avec, successivement, des rubriques pour la population, pour la production agricole et industrielle, la monétarisation des échanges, les exportations, les prix, la masse monétaire. Le tout est intégré dans un cadre macroéconomique (dans la définition traditionnelle et classique). Vient ensuite l’évaluation du stock d’or en France, des frappes monétaires de 1726 à 1785 (la refonte à cette date formant logiquement butoir), de leur répartition par ateliers. Le commerce franco-portugais retient alors l’attention, considéré comme la voie essentielle par laquelle l’or brésilien pénétrait dans le royaume des lys. Intervient à cet endroit la détection de ce métal dans les pièces par activation protonique. Le quatrième chapitre constitue à la fois une sorte de doublet et de complément, s’intéressant à un or d’autre origine – colombienne, arrivant par le canal du commerce franco-espagnol et censé avoir joué un rôle, lui aussi, dans la fabrication des louis, double-louis et demi-louis. La conclusion est à deux détentes : l’augmentation de l’offre de monnaie, telle qu’elle a été repérée, a été indispensable pour soutenir une économie en expansion; les soldes du commerce avec l’Espagne et le Portugal ont empêché le grippage de la croissance qui, sans eux et sans l’or qu’ils avaient draîné, aurait été freinée[2] [2] Dernière phrase du texte, p. 136 : « En assurant cette...
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5 Cet ordre est touffu. Il est difficile de deviner s’il a été celui de la démarche prospective. Si ce fut le cas, l’étude économique ayant eu le pas, l’expérience physique lui aura été subordonnée et aura servi à une explication, sinon à l’explicitation de la précédente. On peut envisager une disposition inverse : une enquête préalable sur la présence des ors brésilien et colombien dans les pièces françaises, appelant dans son prolongement l’examen de l’impact éventuel sur la croissance, à son tour sondée. Il n’est pas possible de décider de l’option qui a été élue. Quelle qu’elle ait été, elle n’était pas sans répercussion sur la suite des dissertations. Indépendamment du gage implicite et prenant le Cahier dans son envergure complète, je réfléchirai d’abord sur l’analyse nucléaire, dont le résultat, d’ailleurs, conditionne et cautionne les conclusions finales. Il s’agit, précisons-le, de retrouver dans les pièces l’élément-trace associé à l’or, qui signerait la provenance, le marqueur : palladium pour le Brésil, platine pour la Colombie, d’en mesurer l’importance et, chronologiquement, la progression. Le problème qui affleure d’emblée est celui de la représentativité du matériel introduit dans le cyclotron.

La représentativité du matériel

6 Pour tester la teneur en palladium de l’or brésilien d’origine, les auteurs ont raisonnablement écarté les pépites dont la variabilité dans les taux était excessive. Ils ont pris le parti de retenir à cet effet des moedas et des cruzados frappés les uns à Bahia et à Rio de Janeiro, les autres à Lisbonne. Ils en avaient 7 du Brésil et 10 du Portugal, soit un total de 17. Cela représente un sondage au un/trente-millionième et, probablement, plus faible.

7 D’entrée, la minceur de l’échantillon compromet la généralisation des résultats. Il faut avoir une conviction bien accrochée pour croire à la fiabilité sans conteste possible de l’extrapolation. La recherche du platine dans l’or de Colombie a été effectuée selon un autre procédé. Elle n’offre pas davantage de sécurité. Toutes les mines là-bas n’en contenaient pas la même proportion. L’extrême fragilité à la base, dans les deux occurences, se transmet naturellement tout au long du traitement et transpire pareillement à la sortie[3] [3] Lors de la conversation que les auteurs ont bien voulu ...
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8 Voyons à présent quelle est la représentativité des pièces françaises. Le lot est plus considérable : 121, en limitant le compte en amont à l’année 1701, date probablement trop précoce au demeurant pour trahir l’influence de l’or brésilien (celle de l’or colombien est de toute façon plus volatile et moins saisissable de manière significative). Les auteurs ont spéculé sur la représentativité d’une pièce pour 5000 en se fondant sur l’essai qui eut lieu en 1785, en prélude à la refonte des espèces d’or. Mais les quatre creusets qui ont servi à l’opération ont chacun été utilisés cinq fois pour donner vingt lingots à partir d’un total de 20000 louis. Ce qui ramène à 1000 seulement la représentativité éventuelle d’une pièce prise individuellement – en supposant respecté le principe de creusets calibrés comme dessus – et à 121000 celle du groupe testé en son entier. Par un autre calcul, on arrive à fixer la représentativité de l’échantillon des pièces françaises à un/trois cent millième. Mieux que pour les moedas et les cruzados mais tout de même bien médiocre. Sans en tirer une déduction aussi pessimiste que précédemment, on est obligé de faire preuve de réserve et de circonspection quant à la réception des conclusions[4] [4] Op. cit. , p. 158 sq. Cf. Abot de BAZINGHEN, Traité...
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Physique et numismatique : le calcul des ppm

9 Le petit nombre de monnaies-témoins, comme vu ci-dessus, viciait ab initio la détermination d’un ppm de référence, c’est-à-dire de la quantité de palladium ou de platine, respectivement, accolée à l’or à l’échelle du gramme par tonne. Elle a souffert d’une autre circonstance défavorable. Les trois auteurs ont établi la leur, pour le premier marqueur, en arrêtant la moyenne des teneurs constatées dans les pièces brésiliennes et les pièces lisbonnines :
soit 1115 ppm. Il leur a échappé que, dans la masse totale, les cruzados américaines l’emportaient de manière écrasante. L’exportation de l’or, de la colonie à la métropole, d’après les alvaras, était permise seulement sous forme monnayée. Le principe n’a pas toujours été respecté mais la consultation des notices publiées au Portugal et reproduites dans les gazettes hollandaises montre que ce fut un cas très fréquent. L’exception régulière, au bénéfice du roi, n’y contrevient pas – susceptible, au contraire, de renforcer la conclusion qui s’impose. Le ppm réel de l’or brésilien était plus proche de celui relevé dans les monnaies de Rio de Janeiro : soit 870, que dans celles de Lisbonne : soit 1360. En conséquence, le criterium de détection dans les pièces françaises doit être abaissé et la proportion de l’or brésilien dans leurs frappes considérablement relevée au-dessus des 30% qui ont été admis.

10 L’expérience a donc achoppé sur ce point[5] [5] L’obligation pour les particuliers de sortir l’or, du...
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11 Elle n’a pas mieux réussi en ce qui concerne le platine associé à l’or colombien. Les auteurs sont partis d’une analyse d’objets préhispaniques, en provenance de l’Équateur et de la Colombie, révélant une teneur en platine de 20000 ppm. Ils ont comparé ce chiffre à celui qu’ils rencontrèrent dans les louis frappés dans la première moitié du XVIIIe siècle et ont conclu à un pourcentage de 9 à 16% d’or colombien dans les monnaies françaises, en prenant l’hypothèse élevée; de 11 à 20%, en prenant une hypothèse plus basse : 16000 ppm. Ils ont ignoré les chargements à Carthagène des Indes, déjà imposants avant 1700. Ils n’ont pas retenu l’hétérogénéité en platine des mines colombiennes (déjà évoquée par Humboldt), bien qu’ils l’aient mentionnée. Ils ont supposé que la teneur en platine n’avait pas varié ou de manière insignifiante dans l’or travaillé, depuis des temps antérieurs de plusieurs siècles à la découverte de l’Amérique. Ils ont négligé l’habitude des mineurs du Choco et de Barbacoas de se débarrasser du platine mêlé à l’or comme d’un métal sans valeur, longtemps avant que le gouvernement espagnol édicte des dispositions pour le séparer. La validité de la référence est donc controuvée. Elle a été placée beaucoup trop haut. Par symétrie, la part de l’or colombien dans les pièces françaises devrait être remontée. On retrouve l’enchevêtrement et le chassé-croisé apparus dans l’expérience pratiquée avec l’or brésilien.

12 Il n’y avait rien d’étonnant, d’ailleurs, à ce que l’on découvre l’un et l’autre de ces ors dans les monnaies du XVIIIe siècle. Le Brésil et, à un rang plus modeste, la Colombie étaient à l’époque les sources essentielles de l’approvisionnement de ce métal en Europe. C’est leur absence qui eût été insolite. Ni l’or de l’Oural, plutôt anecdotique, ni l’or de l’Afrique, pourtant de plus de poids, ne renversaient la hiérarchie. Toute révérence gardée, les « découvertes » enfoncent une porte grande ouverte. Les analyses protoniques sont intéressantes en elles-mêmes, du point de vue de la physique, et, par mode de curiosité, du point de vue de la numismatique. L’intégration des résultats à une étude en profondeur de l’économie française n’aurait de sens et de valeur qu’à la condition de connaître exactement les pourcentages respectifs, ce qui n’est pas le cas, et de ne pas traiter de l’argent fugitivement. Et encore faudrait-il avoir pour garant de la perspective un modèle probant du rôle moteur des métaux précieux et une restitution correcte du phrasé des frappes. On discutera plus loin du dynamisme invoqué. Occupons-nous dans l’immédiat du travail des ateliers en France et de sa modulation séculaire[6] [6] Dans le tableau p. 94 emprunté à Soetbeer ( 1889), l’or...
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13 Dans ce domaine, les auteurs ont bénéficié d’une documentation renouvelée. Ils ont eu accès notamment à un registre jusqu’alors inédit des Archives de la Monnaie de Paris et à un état qu’ils publient, communiqué par Jean Lafaurie. Quelques différences apparaissent entre ceux-ci et le manuscrit numéro 1430 de la collection Joly de Fleury que j’avais utilisé dans mon article de 1985. Elles sont légères pour la plupart et sont attribuables, sans doute, à des remords de Directeurs des Hôtels ou à des bavures de scribes.

14 La seule à prendre vraiment en considération concerne 1726, la première année sur les listes. Elle présente un surplus de 12, 6 millions de livres en faveur de la récapitulation la plus récemment exhumée : 160, 5 millions contre 147, 9. Explication plausible : la réévaluation du montant des frappes opérées dans le premier semestre de l’année, en fonction de l’augmentation en valeur des louis intervenue en mai. Elle est débattable. La différence entre les deux listes se retrouve dans l’écart entre l’addition du document Joly de Fleury et la rétrospective présentée en l’an V, que j’avais signalé sans parvenir à l’éclaircir. On n’éprouvera aucune répugnance à se servir des chiffres neufs qui, au demeurant, n’apportent que des retouches[7] [7] Le cours du louis avait été fixé à 20 livres en janvier...
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15 Les trois auteurs ont eu l’heureuse idée de fournir des tableaux, d’une part, de la frappe de l’or atelier par atelier et année par année, et d’autre part, des pièces entrées dans le cyclotron. Cette disposition permet de contrôler la justesse des résultats de l’analyse protonique. Ou, plus exactement, de son interprétation, car l’on s’en tiendra pour les calculs à la valeur des ppm du Cahier, bien que nous sachions qu’elle n’est pas correcte, faute de pouvoir en proposer une autre plus adéquate. Il se pose, néanmoins, à brûlepourpoint une question de statistique embarrassante. Après avoir reconnu le pourcentage d’or brésilien (ou d’or colombien) contenu dans chacun des louis (des multiples ou/et des sous-multiples) frappés la même année, les auteurs ont procédé à l’établissement de la moyenne annuelle. Puis, selon un principe identique, de proche en proche, à celui de moyennes relatives à des périodes, de longueur inégale, oscillant entre quinquennie et décennie, censées appropriées à une recherche chronologique fine. Plusieurs lièvres sont cachés derrière l’opération[8] [8] Il m’a été impossible, bien entendu, de calculer un...
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16 Tout d’abord, l’amalgame. Inévitable mais fâcheux. Il dissimule la disparité entre les fontes. Par exemple, en 1730, dans deux Hôtels distincts, Paris et Bayonne, le ppm est égal à 339 et à 1462, respectivement; en 1759, à Strasbourg, les pièces affichent successivement, dans l’ordre du Cahier, des ppm de 547, 52 et 402. L’hétérogénéité, cela va sans dire, grêle autant ou davantage les périodes plus longues et bigarrées. On ne peut faire confiance à la loi des grands nombres théoriquement favorable à une compensation interne et à l’établissement d’une moyenne : la segmentation des quinquennies et des décennies en montre le caractère fantasque et aléatoire[9] [9] La distribution des pièces est aléatoire et irrégulière...
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17 Très grave et rédhibitoire est le biais qui a présidé à l’établissement des moyennes. Chaque pièce analysée a été comptée pour une unité, sans égard pour le volume de l’émission ou de l’Hôtel dont elle était la représentante.

18 C’est évidemment une erreur d’optique. À défaut de disposer d’une pièce pour chaque fonte, ce qui serait l’idéal, il faut pondérer chacune de celles qui ont été analysées en fonction de la masse des frappes correspondant à son atelier d’origine. Ainsi redressera-t-on les résultats de décennaux. Les trois auteurs ont eu des pièces frappées dans quinze Hôtels entre 1740 et 1749. Toutes ont reçu une part égale dans le comput du ppm moyen et du pourcentage d’or brésilien en découlant. Mais sur le total des émissions de ces quinze Hôtels, ceux de Lille et de Strasbourg en avaient réalisé plus des trois quarts : 78, 74%. Restituons-leur leur poids réel dans la décennie.

19 Le ppm passe de 464 à 563 et le pourcentage d’or brésilien de 39, 6 à 51, 5%.

20 Encore devrions-nous tenir compte du fait que tous les Hôtels de France ne figuraient pas dans l’échantillon analysé. D’où une marge de flottement supplémentaire : le volume théoriquement inspecté ne couvre qu’un peu moins des deux tiers : 62, 31% de la totalité des frappes entre 1740 et 1749[10] [10] Quatre Hôtels ont totalement disparu : Besançon, Troyes,...
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21 La discordance constatée condamne les extrapolations proposées (le résultat brut strict des analyses individuelles demeurant acquis). Elle se répète d’une décennie à une autre. Tantôt légère, tantôt lourde au gré de l’épaisseur et de la répartition interne des échantillons. Voici en synopsis les deux phrasés:

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1730-39 1740-49 1750-59 1760-69 1770-74 Pondéré ppm 380 575 513 80 745 % 34, 1 51, 5 46, 1 7, 2 66, 9 Cahier Ernest-Babelon ppm 442 464 526 573 745 % 33, 6 39, 6 40, 5 47, 9 62, 3
Quelles que soient les coïncidences occasionnelles et les pas de variation que l’on puisse concocter pour parvenir à un rapprochement, le fait demeure de l’impossibilité de se référer aux chiffres des trois auteurs pour un suivi chronologique. L’énorme différence enregistrée en 1760-69 s’explique par la pléthore de la frappe à l’Hôtel de Pau et la faible teneur en même temps du métal y monnayé. Il y a maldonne dans les résultats affichés[11] [11] Les pourcentages ont été calculés à partir des chiffres...
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Autres modulations

22 Indépendamment du passage au cyclotron, les auteurs ont exploité leurs documents de plusieurs autres manières. Ils ont fourni des diagrammes retraçant l’évolution des frappes de chaque atelier. Ils ont dressé des cartes montrant la répartition du monnayage de l’or de par l’ensemble du royaume de 1726 à 1785. L’image est trompeuse en ce qu’elle occulte la fermeture de treize Hôtels en 1772, dont quelques-uns déjà inactifs depuis quelques temps, et les maintient fictivement en vie, faussant du même coup les proportions à retenir pour les survivants. Trouble propagé dans les figures 4 et 5. Le commentaire « géographique » est bien succinct. Il reste en-deçà des considérations développées dans mon article de 1985, qu’il semble avoir imité à distance.

23 L’impropriété et le manque de finition reflètent d’ailleurs une certaine méprise ou une incompréhension de l’évolution globale chronologique[12] [12] Les « frappes monétaires », art. cit. , 1985, contenait...
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24 J’avais dessiné le profil de l’évolution au plus près. Il épousait directement le accidents du parcours, les bosses et les creux. J’avais usé volontairement d’un vocabulaire « géologique », précisément pour éviter de succomber à un arrangement artificiel. Les frappes hautes saillaient d’un coup à vue d’œil. Leur origine se lisait sans peine : elles correspondaient aux périodes de guerre. Les trois auteurs n’en ont pas fait fi entièrement. Ils ont préféré néanmoins s’appuyer sur une autre courbe. Lissée, sur le principe d’une conjonction des minima.

25 Ce parti est assez étrange. Il escamote ipso facto les poussées intermédiaires. Il est impuissant à rendre l’augmentation de la masse monétaire. Bien plus : le déclin du montant des frappes qui apparaît sur la courbe témoignerait à l’opposé de la croissance économique qui avait été exposée auparavant. À moins de trouver une parade à cette conclusion : soit dans une accélération de la circulation des espèces; soit dans la création et la diffusion d’autres moyens de paiement; soit encore dans la mise en doute du primat économique de la monnaie. La courbe des minima heurte en outre le phénomène incontestable de la progression du stock monétaire. De toutes façons, elle ne peut rien expliquer par elle-même et, pis, elle est inadaptée à l’exercice[13] [13] La courbe lissée laisse échapper le phénomène de la...
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26 Un deuxième procédé de déchiffrement a été utilisé, qui n’a pas été visualisé dans un graphique. Il s’agit de la traduction ou de la transmutation du mouvement irrégulier de l’évolution en un mouvement continu. Dans ce but, le total des frappes de l’or et de l’argent (calcul global) est divisé par le nombre des années écoulées – de 1700 à 1788 – de manière à obtenir un coefficient annuel de croissance. On reconnaîtra ici la pratique ordinaire des économistes actuels dans l’observation des faits contemporains. Mais cette rencontre ne suffit pas à légitimer l’emploi. La transposition mutile complètement la modulation réelle. C’est un défaut à prendre très au sérieux. Elle saute littéralement par dessus les hauts et les bas, pervertissant instantanément le décours des choses :
la progression n’a jamais eu le rythme imperturbable et gentil de 1, 1% par an.

27 Et, aux différentes étapes du siècle, le stock ne peut jamais être calculé d’après une simple cumulation des taux par dessus le montant initial.

28 Une pétition de principe sous-tend cette option statistique. Elle postule ce que j’ai désigné quelques lignes plus haut : le primat économique de la monnaie, en vertu duquel ce serait son taux de croissance qui déterminerait, voire enclencherait, la dilatation du produit intérieur (ou national). Dans cette perspective, le facteur politique des émissions est entièrement nié. La signification de l’éruption des frappes dans les périodes conflictuelles n’a pas été saisie. Les dates, les occasions de débours : dépenses militaires, subsides renforcés aux alliés… et aux neutres…, localisation des ateliers à proximité des théâtres des opérations, tout indique l’impulsion de l’État. Elle avait besoin d’être alimentée d’amont. C’est-à-dire de recevoir en quantités idoines l’or et l’argent nécessaires au monnayage. Le rôle de fournisseurs était tenu par un type de financiers en quelque sorte professionnels. Ils étaient incités à bien faire par le système du surachat qui éleva progressivement le prix du marc de métal précieux à eux payé[14] [14] La note 78, p. 66 fait état de la hausse du prix du marc...
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29 Il faut donc se représenter une circulation de l’or et de l’argent super-posée à celle du commerce des marchandises banales. Non sans liens sans doute mais dotée d’autonomie, sinon d’indépendance. Il en allait de même à l’aval par une autre voie. Les monnaies frappées durant les guerres ne restèrent pas en France en totalité. Une fraction certainement importante s’en écoula à l’étranger pour les raisons ci-dessus rappelées. On en a des preuves irréfutables. Les ministres en étaient conscients. La refonte de l’or en 1785 suscita un retour partiel[15] [15] La solde des soldats suisses sortait du royaume en flot...
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30 Le mécanisme jouait sur le volume des stocks présents dans le royaume à un moment quelconque. Il est illusoire de les égaler à la somme des monnaies frappées antérieurement. Celle-ci, diminution faite du frai, peut être conservée à titre d’indicatif et correspondant à un volume réel mais répandu à l’intérieur et à l’extérieur des frontières. Il y a donc à distinguer entre le stock total, internationalisé en partie, et le stock rémanent, un stock proprement français pourrait-on dire, celui qui, effectivement, servit aux opérations monétaires habituelles en France. Entre les deux stocks, des échanges s’instituaient que l’on n’atteint pas en toute clarté. L’exil d’espèces métalliques en temps ordinaire est incontestable. En témoigne par excellence leur reflux en 1785-1787 dans les ateliers de Metz et de Strasbourg. Rien ne prouve qu’une fois refondues et refrappées elles n’aient pas regagné les aîtres de leurs anciens propriétaires. Circonstance qui pèse sur les estimations en 1789 et en 1796 du stock que nous avons qualifié de rémanent, pour renouer avec une comparaison classique[16] [16] Les mouvements des espèces avant, pendant et après la...
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31 Dans ces conditions, une reconstitution pas à pas de l’accumulation de l’or et de l’or sur place, telle que la suggèrent les trois auteurs, et la propagation d’influence postulée dans la vie économique s’avèrent difficiles à constater, a fortiori à mesurer et même à prouver. En effet, les guerres, durant lesquelles le gros des frappes a été effectué, ont coïncidé avec des périodes de moindre allant dans bon nombre d’activités et, en particulier, parmi celles qui avaient des débouchés hors du royaume. Tandis que les situations inverses, les temps de paix, n’ont pas entraîné l’animation accélérée des Hôtels des Monnaies, que l’on aurait attendue en application de l’axiome généralement affirmé (et non démontré, ainsi que le veut sa nature). En réalité, la réflexion à propos de la deuxième modulation implicite dans le Cahier nous ramène aux questions posées par la première et non résolues. En bref, à l’interrogation sur le rôle exact de la monnaie. Si, pour les émissions, il faut se demander qui fait frapper ?, avec quoi et pourquoi frappe-t-on ? – on énoncera pour la monnaie à quoi ça sert ?, quand s’en sert-on ?, comment s’en sert-on ? – dans une série circulaire.

32 Une troisième façon d’appréhender l’évolution de la masse monétaire consiste à mettre en regard un point de départ et un point d’arrivée. À vrai dire, il ne s’agit plus d’une modulation mais d’une présentation qui a l’avantage d’être spectaculaire. Ainsi les trois auteurs et leur préfacier brandissent-ils un chiffre de 800 millions de livres en 1700 et un autre de 2140 (ou 2114)

33 en 1789, tous métaux confondus. Ils en tirent l’idée d’une progression exceptionnelle dont ils imaginent, en conformité avec la logique de leurs pensées, qu’elle s’est répercutée sur l’économie entière et sur sa croissance.

34 Infortunément, la notion de stock qu’ils manient, est sommaire et friable, comme il a été montré. L’écart peut faire impression, il n’est pas l’expression parfaite de la masse métallique en circulation en France. Sa valeur probante pour la croissance de l’économie n’est évidente que pour les personnes convaincues, programmées pour en convenir.

35 À la limite, les bilans en forme de totalisations séculaires ou pluri-séculaires appartiennent à une tradition historique très ancienne. On s’est complu longtemps, jadis, dans les évaluations globales : de l’argent extrait du Potosi à des dates successives; de la part prise par l’or brésilien ou par l’or colombien dans la production totale au XVIIIe siècle et d’autres aux siècles suivants… C’est pittoresque, ce n’est pas toujours faux, c’est vain ou peu s’en faut pour une analyse consciencieuse aussi bien de l’industrie minière que du phénomène de la monnaie. Nous avons à présent à nous préoccuper de ce qui, à répétition, nous est apparu comme le rébus principal : celui de l’insertion. Nous sommes au pied du mur de la macroéconomie.

MACROÉCONOMIE

36 Ce qui est acquis est acquis. Les conclusions du premier chapitre demeurent. Le changement de thème n’implique aucun retrait ni suspension. Les failles repérées auraient justifié un abandon de la discussion. Mais pourquoi négliger de prendre connaissance du reste d’une argumentation qui a été voulue copieuse et décisive, comme émanée d’une chaire magistrale ? C’eût été en un sens discourtois et dans un autre laisser devant une béance susceptible d’être jugée à l’instar d’une dérobade. Or, par divers côtés et par divers travaux, j’avais touché à la macroéconomie, à l’un de ses genres au moins. La poursuite de l’examen du Cahier devenait attirante, ne serait-ce que pour faire le point à la fois et autant sur ma propre version que sur celle des trois auteurs. Je ferai ici davantage appel, cependant, à l’expérience que m’ont procurée des problèmes en cause quelques-uns de mes travaux.

La formule d’Irving Fisher, faciès monétaire et faciès des prix

37 La formule d’Irving Fisher couronne le développement sur les agrégats au XVIIIe siècle. Elle est écrite sous la forme d’une équation « comptable » :
Mm x Vm=p x T’, dans laquelle Mm est la masse du numéraire métallique dit circulant, Vm la vitesse de circulation, p le prix, T’les échanges réglés en espèces. Il faut entendre pour le dernier facteur la quantité de marchandises passées de main en main et ayant fait l’objet à chaque fois, jusqu’au terme, d’une transaction monétarisée. Comme, d’après les auteurs, la part de la production entrant dans ce type de marché contre argent est constante, ils peuvent substituer à T’dans l’équation un facteur Ym affecté du coefficient a, Y étant ici le symbole de la production (que l’on désigne ailleurs par la lettre Q).

38 D’où la formule modifiée :
Mm x Vm=p x aYm

39 Ils éliminent des deux côtés la masse des moyens de paiement autres et, singulièrement, des lettres de change. L’accroissement éventuel de ceux-ci dans la circulation monétaire générale au détriment de la monnaie métallique n’est donc pas pris en compte. Qu’en avait-il été au XVIIIe siècle ? Nous ne pouvons pas le savoir et l’apprécier. Il n’est pas improbable. Son insertion détruirait la constante a et obligerait à reconstruire une équation introduisant une suite de notations temporelles t1, t2, t3, etc. avec sommation finale si tant était qu’elle était inéluctable en son essence[17] [17] M. MORINEAU, « De quelques développements de la formule...
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40 Mais la formule d’Irving Fisher sollicite par elle-même et en elle-même une rigueur accrue. La manière dont on l’écrit n’est pas complètement neutre. En posant comme premier membre le facteur monétaire, multiplié par la vitesse de circulation, on en induit couramment, peut-être inconsciemment et contre l’intention d’origine, le rôle moteur de la monnaie dans la formation des prix.

41 P est fonction de M. Cette dérivation est celle des quantitativistes. Or, elle commet une triple bévue : sur la nature de la monnaie, sur la fixation des prix et sur la liaison entre les deux facteurs. Dans la mesure où les trois auteurs font de la totalité des frappes en France au XVIIIe siècle l’expression de la monnaie Mm de leur équation, ils donnent, même sans le dire expressément, dans la théorie quantitativiste. Je m’explique.

42 La position d’E. J. Hamilton se résume dans un syllogisme[18] [18] E. J. HAMILTON, American Treasure and the Price Revolution...
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. Les prix sont une expression monétaire (majeure), et la monnaie est faite d’or et d’argent (mineure); donc, le mouvement des prix dépend de la quantité de métaux précieux introduite sur le marché. Avec application au XVIe siècle. On a enregistré une forte hausse des prix à l’époque en Espagne et, simultanément une grosse augmentation des quantités d’or et d’argent débarquées à Séville. Ces dernières seraient les responsables de la « révolution des prix ». Pareille mise en relation est malheureusement un raccourci abusif qui se confond avec l’ellipse absolue de toutes les opérations intermédiaires, y compris des mécanismes du marché[19] [19] M. MORINEAU, « Tonnage et cargaison. Codicille pour l’étude...
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43 On obtient une meilleure vision des choses en suivant le cheminement de l’or et de l’argent des sites d’extraction au marché. Au fur et à mesure qu’ils s’éloignaient des mines et des placers, les métaux précieux subissaient des transformations à la fois dans leur aspect et dans leur quantité. Une partie, moindre que produite, était frappée en Amérique. L’amas de la monnaie émise, diminué de ce qui en était gardé à usage interne, était embarqué pour l’Europe et arrivait à Séville, sauf accident de mer. Cette masse, augmentée à l’occasion de la frappe supplémentaire du métal venu brut, ne demeurait pas telle quelle en Espagne. Il s’en évadait une fraction, qui fut à plusieurs dates insigne : en règlement des fournisseurs de marchandises étrangers, des dépenses de guerre du Roi et du remboursement de ses asientos contractés avec des Gênois et des Allemands. On retrouve la situation décrite plus haut à propos de la France avec l’existence de deux stocks : l’un, total, épars internationalement; l’autre, moins important, domicilié dans le pays[20] [20] La mise en rapport des trésors américains et des guerres...
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44 Le stock second, ainsi circonscrit, n’entrait pas en entier dans la circulation. La thésaurisation – mot plutôt équivoque – n’est pas ici le « dégraisseur » le plus important. N’était jetée sur le marché que la quantité de monnaie qui y était nécessaire en fonction du besoin ou de la délibération de la dépenser. Elle n’égalait pas en valeur le stock national. Dans le schéma que j’avais proposé dans les Incroyables Gazettes, il faut l’intercaler juste avant l’introduction dans l’échange. C’est cette masse et elle seule, que nous dénommerons Mc (monnaie mise sur le marché), qui doit être intégrée dans la formule de Fisher et non l’ensemble du stock second, a fortiori du stock total. L’équation prend alors l’allure d’une tautologie, avatar que l’on avait déjà remarqué antérieurement à cette observation et qui en ressort éclatant.

45 Faute d’avoir saisi les distinctions, les trois auteurs sont tombés dans l’erreur d’un emmêlement hors de la réalité et, quant à sa vigueur dans la formulation macroéconomique, inefficient.

46 Alignons les diminutions :
Mc < Ms2 < Ms1 < Zm < Z, où Z représente la totalité des métaux précieux extraits, Zm la portion de ceux-ci monétarisés en Amérique, Ms1 la masse débarquée plus la monnaie frappée en Espagne, Ms2 ce qui en demeurait en Espagne après les défalcations dues, Mc la quantité effectivement écoulée sur le marché. Il existe des diffluences alternées entre les différentes masses selon les circonstances. Les sorties ne sont pas toujours aussi considérables (Ms2 sur Ms1); les décaissements non plus (Mc sur Ms2). Dans ce dernier cas, jouent le besoin et la délibération, deux termes qui ne sont pas synonymes (j’y reviendrai). La transposition à la France au XVIIIe siècle ne soulève aucune difficulté. La temporalité ressurgit. Pour couvrir une durée, Mc doit être remplacé par la suite :
Mct1 + Mct2 + Mct3 +… Mctn

47 Signalons enfin une dernière transformation de la masse métallique.

48 Lorsqu’elle a été monnayée, elle reçoit un nouvel habit : une valeur comptable, par dessus la valeur dite intrinsèque. C’est avec ce nouvel habit qu’elle entre dans l’échange décrit par Irving Fisher. La monnaie réelle est comptabilisée sur la base de sa valeur nominale (sauf les cas de pesée des pièces, malgré tout relativement rares). La monnaie de compte, la valeur faciale et la valeur intrinsèque des pièces entretiennent des rapports qui tournent parfois à l’aigre, c’est-à-dire à des déclassements, des dévaluations et des réévaluations. L’Espagne les a éprouvés au XVIe siècle et, surtout, au XVIIe. La France les a subis elle aussi au XVIIIe, avant la réforme de 1726. Les analyses du Cahier souffrent de leur silence sur le fait dans le premier quart du siècle[21] [21] M. MORINEAU, « Monnaie et monnaies. Les Dévaluations »,...
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La formule de Fisher, faciès des prix

49 Comment la masse Mc en un temps quelconque t1 ou t2 ou tn est-elle définie ? Tout le développement précédent aboutit à cette interrogation. Pour y répondre, il faut d’abord revisiter le libellé de la formule d’Irving Fisher. Nous avons vu que le placement des deux membres de l’équation était porteur d’un engagement subreptice et fort en faveur de la théorie quantitativiste, en même temps que du dérapage connexe. Cela ne signifie pas que la monnaie ne dirige en aucun cas de figure. La distinction que nous avions faite entre besoin et délibération de dépenser intervient pour gouverner deux sortes d’échange. Le besoin est fils de la nécessité. Il existe dès que l’on doit se procurer de quoi se nourrir, de quoi se vêtir ou de quoi se chauffer. C’est alors l’article à acheter, combiné avec son prix, qui détermine la quantité de monnaie à débourser.

50 Cette fois, la réfaction de l’équation est légitime, l’interversion de l’ordre des membres et le primat accordé à [(Q x P) Tm] – ou, dans la symbolique des trois auteurs pYm (a n’étant plus de saison) – sur Mc V. Les chalands ne sont pas sollicités aussi irrépressiblement par la catégorie des objets dont la possession est facultative, recherchée ou non en vertu d’une délibération, décision arrêtée. Ils gardent vis-à-vis d’eux leur libre arbitre (abstraction faite des penchants et désirs affectifs). Ils apportent à leur acquisition l’argent qu’ils veulent. Dans ce cas, l’offre de monnaie reprend la direction du prix, du moins partiellement, dans la mesure où la rareté d’une marchandise ne crée pas un courant d’aspiration.

51 Dans les Incroyables Gazettes, j’avais résolu le dilemme qui découle de la double acception en écrivant l’équation d’Irving Fischer sous une forme que je sophistiquerai légèrement : (Q x P) T=Mct V, en l’assortissant de deux sens : lévogyre quand c’est le groupe (Q x P) T qui commande; dextrogyre quand c’est Mct V qui est à la barre, exerçant son influence sur les prix, voire sur la production des marchandises par l’attraction d’une clientèle et d’un profit. Ceci posé, quelques éclaircissements complémentaires sont utiles[22] [22] Les trois auteurs estiment que, dans l’équation, V, la...
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52 On aura peut-être remarqué que, dans l’écriture du premier membre, j’avais fait passer le symbole Q, de la quantité de marchandises, avant P, celui du prix. Ce n’est pas négligence ou fantaisie. J’avais été incité à cette rédaction par l’exemple du marché des céréales. Le cours des grains obéissait communément à l’état des récoltes : en hausse lorsque les moissons avaient été mauvaises, plat ou en baisse dans la situation inverse. Le prix, dans cette conjoncture, dépendait bien de la quantité. La figure a valu durant tout le temps que dura l’économie ancienne, marquée par la prépondérance de l’agriculture. L’objection à ce parti pourrait venir de la discordance éventuelle entre le prix des céréales et le prix général, celui qui est l’enfant chéri sinon unique des économistes.

53 L’obstacle n’est pas irréductible. D’une part, les grains occupent en pourcentage une place largement dominante dans l’éventail des marchandises mises en vente. D’autre part, le prix des autres denrées, certes conditionné par une abondance ou une rareté propre, suit celui des premiers avec plus ou moins de retard, de sorte que les résultantes sont apparentées (avec des réserves et des exceptions). Le meilleur libellé de l’équation est donc bien celui qui répond le mieux aux situations de l’économie ancienne et qui plus est avec le sens lévogyre[23] [23] Le premier membre de l’équation solliciterait lui aussi...
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54 Les deux sens coexistaient dans l’économie ancienne. La précarité de la vie n’était pas telle que des douceurs ne s’y infiltrassent. Au XVIIIe siècle, ce furent à des doses plus ou moins menues, les denrées tropicales : le sucre, le café, venant s’ajouter aux boissons indigènes : le vin, l’eau-de-vie, aux colifichets et autres affûtiaux sans parler du luxe. En outre, parmi les détenteurs de monnaie, un partage s’effectuait entre ceux qui vivaient au jour le jour, n’avaient qu’un pouvoir d’achat faible, et ceux qui étaient bien nantis, capables en tous temps de faire travailler la « fabrique » de Lyon et l’ébénisterie de Paris. Sous cet angle, Ms2 se divisait entre les deux circuits. La coupure se répercutait sur Mc que l’on pourrait symboliser par des exposants a et b. Quand la pression de la nécessité se relâchait, le sens lévogyre perdait de son mordant, le sens dextrogyre était revigoré. La pseudo-dépression du règne de Louis XVI en a été une illustration. Avec un pain à bon marché et un vin, de surcroît, à petit prix, la consommation de ce dernier enfla. Ladite crise de la viticulture a été un fantôme abstrait, issu d’une lecture préorientée des mercuriales, aveugle sur la production et sur le débit[24] [24] M. MORINEAU, « Esquisse...
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55 Le simplisme apparent de la formule d’Irving Fisher disparaît à la dissection. Mc(a) et Mc(b) sont traversés par une ligne séparant des acheteurs potentiels d’envergure différente et les clients de circuits distincts (le marché de la terre et celui des offices appartenant au dextrogyre et renforçant les inégalités de comportement et de condition). Les prix n’ont pas eu au XVIIIe siècle la signification dynamique de moteurs de la vie économique, de la croissance, qu’on leur a prêtée. Ils étaient le reflet d’une conjoncture claudicante et, pour finir, à partir de 1764 ou 1768 (selon les endroits), ingrate et sévère – sauf la pause contemporaine du règne de Louis XVI, avant 1788. Il suffit de regarder les graphiques ad hoc pour saisir le mécanisme et l’enchaînement des hausses. C’est une vérification à portée de quiconque. Le caractère compact d’une perception qualifiée de macroéconomique se dissout au contact des réalités qui sont têtues, comme on le sait. Les bonnes intentions des trois auteurs en sont trahies et trahissent[25] [25] Mécanisme de « l’arceau boîteux ». Cf. M. MORINEAU,...
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56 Terminons cette inspection de l’équation célèbre en lui apposant une dernière touche. La copule décisive, l’acte de l’échange était « comptable ». C’est-à-dire qu’il reposait sur la monnaie de compte. D’une certaine manière, il ne pouvait pas en être autrement. Un boisseau de blé, une pinte de vin, une pièce d’or, d’argent ou de billon sont de nature différente. Personne ne pouvait se nourrir ou se désaltérer en mordillant un louis ou en suçant un écu.

57 L’équivalence s’établissait par le relais des unités de compte. Pour cristalliser ce mode de péréquation ou de réciprocité, j’avais introduit au sein de la formule et à l’endroit crucial deux symboles en regard l’un de l’autre : S° et °S.

58 Représentant chacun pour le sien l’expression comptable : le premier du groupe Q x P, le second de Mc2. Égaux dans la transmutation nominale et fiduciaire. Ce passage par le truchement de la monnaie de compte est essentiel pour comprendre le mécanisme de l’échange. Il était amorcé dès la constitution des masses Mc(a) et Mc(b). Elles doivent être appréhendées non seulement comme des agglomérats d’espèces métalliques mais tout autant comme des réceptacles et des réservoirs du pouvoir d’achat, exprimé bien entendu en monnaie de compte. Les salaires qui en étaient des constituants incontestables en apporteraient une preuve concrète[26] [26] Les salaires sont formulés en monnaie de compte et ...
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59 La formule d’Irving Fisher appréhendée brute est donc inadaptée à la fois à ce qu’elle serait censée résumer et, par voie de conséquence naturelle à son application à la vie économique pour en mettre à nu les ressorts. Les trois auteurs ont pris une mauvaise filière pour examiner les conditions et les leviers de la croissance en France au XVIIIe siècle. On pourrait ergoter encore, essayer de ressusciter la théorie quantitativiste en remontant par exemple à une origine hypothétique des prix. La chance n’accompagnerait pas l’entreprise. Tout en prenant acte de la vacuité du dispositif d’une analyse annoncée comme macroéconomique, mieux vaut s’intéresser aux bataillons des éléments rassemblés à son service. Appelés à témoigner en premier lieu de la croissance française; en second lieu, par ricochet ou par contrecoup, du rôle majeur de l’or brésilien et de l’or colombien dans cette ascension[27] [27] Il est possible imaginairement de spéculer sur un rôle...
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La croissance française au XVIIIe siècle : population et agriculture

60 Masquons la déconcertation et la déconvenue auxquelles nous a exposé l’inventaire de la formule d’Irving Fisher. L’étude de la croissance en France au XVIIIe siècle a été une autre des pièces maîtresses du Cahier. Les auteurs ont tenté de l’apprécier à travers l’évolution du Produit Intérieur Brut. Ils le définissent, en accord avec les normes de la Comptabilité Nationale de nos jours, comme la somme des valeurs ajoutées et non comme la valeur totale de la production. Le projet est généreux. Ils reconnaissent qu’il est difficile à mener à bien pour l’économie ancienne, faute d’une documentation adéquate.

61 L’exemple qu’ils donnent (p. 39) à partir d’un achat de laine, de son tissage et de la vente de la pièce de tissu comporte lui-même des trous dans la comptabilité: à l’origine, absence de l’évaluation du troupeau de moutons, du salaire du berger, des frais de la tonte; à l’étape du tissage, de l’évaluation du travail fourni (par l’artisan ? par ses aides ? par ses ouvriers ?); à celle de la boutique par celui du marchand et de ses commis. La valeur ajoutée retenue dans le cas présenté est en fait le bénéfice brut. Encore s’agit-il ici d’un produit manufacturé dont l’élaboration aux différents stades est relativement facile à estimer financièrement. Lorsque l’on est en présence d’une denrée et par excellence du blé, le comput est beaucoup plus épineux en raison des vicissitudes du prix.

62 Le labeur du paysan sur son champ reste le même quelle que soit l’importance de la récolte; le coût de la moisson diminue en fonction de la maigreur tandis que les cours s’envolent. La valeur ajoutée fluctue au gré de la conjoncture à l’instar des prix et du bénéfice du dernier vendeur[28] [28] Exemple de la pièce de tissu, p. 39 du Cahier. La valeur...
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63 Les pages consacrées à cet aspect des calculs sont entachées d’une certaine obscurité. La « valeur ajoutée » est traquée au travers du filtre des transactions « monétarisées » (excluant l’autoconsommation) et par comparaison avec une valeur prisée de la production totale. Les deux termes, on l’a vu, ont été aussi capricieux que mal saisissables. Le texte procure à un endroit l’impression que la « valeur ajoutée » se confond avec le coefficient annuel de croissance supputé.

64 Est-ce l’effet d’un rapprochement abusif dû à un raccourci excessif dans la rédaction ? La suite incline à croire à une identification plus ou moins achevée. L’équation de la croissance affronte en effet la masse monétaire et la production monétarisée : Mm et Ym, dans la symbolique des trois auteurs. On frôle la pétition de principe. La production globale :Y est le produit, elle, de l’addition de la production agricole YA et de la production manufacturière YM, la valeur ajoutée du secteur tertiaire étant considérée comme neutre, sans incidence vu la faible progression conjecturée. On acceptera la troisième proposition. L’appréciation de la croissance repose alors sur celles de l’agriculture et de l’industrie conjuguées[29] [29] La nomenclature utilisée par les auteurs :Yh, Ymon, YM,...
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65 À partir de quelles sources ont-elles été estimées ? L’enquête documentaire a été rapide. J’ai été étonné de voir cités des auteurs et des ouvrages dépassés :
Sagnac, 1946; Mathiez, 1928, et même Mallet et Isaac, 1923 ! D’autres, plus récents, bien vivants et sans aucun doute très aimables personnellement, n’ont pourtant écrit que des compilations de troisième main et ne peuvent être retenus, sortant de leur compétence, ni comme des originaux ni comme des autorités (Jean-Charles Asselain). La réserve critique aurait dû recouvrir aussi bien des auteurs réputés, dont la production sur des domaines précis a été jugée excellente à la parution (et peut l’avoir été), qui se sont risqués hors de leurs pénates avec moins de précautions ou/et plus de précipitation, créant ipso facto pour un chercheur l’obligation de vérifier la pertinence de leurs propos (François Crouzet, Emmanuel Le Roy Ladurie, etc.). La prospection des trois auteurs a été hâtive, limitée à des affirmations répétées, ne rompant pas avec le statut d’opinions « au-dessus de tous soupçons » quoique, précisément, très discutables, ignorante des travaux en délicatesse avec la conformité, voire sans information de leur existence, sinon imperméables à leur contenu. Les paragraphes précédents ont montré la réalité du comportement[30] [30] Le dévoiement dans l’Université a pris une ampleur ...
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66 En lice, à l’abordage, la population. Son augmentation, commentent les auteurs, a une portée économique : « elle traduit, en effet, disent-ils, une amélioration du niveau de vie, notamment en zone rurale, et par conséquent une croissance de la production agricole par habitant ». À l’appui de cette assertion, une référence à Jacques Dupâquier qui aurait parlé « d’une population en 1789 à la fois plus nombreuse et mieux nourrie » (expression soulignée). Retour fait à l’article invoqué, il y est bien question d’une population plus nombreuse mais nullement de sa meilleure alimentation. L’information reproduite provient en réalité de François Crouzet et reprend sans justification supplémentaire un cliché des plus courants parmi les historiens et les démographes d’une certaine obédience. Quoi qu’il en soit, le pas de clerc redoublé est inquiétant, cette fois, pour quatre personnes[31] [31] François CROUZET, De la supériorité de l’Angleterre...
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67 Le phénomène a, d’ailleurs, été mal compris. La croissance démographique, bien entendu, n’est pas niée. Mais elle a besoin d’être scrutée et relativisée. Elle n’a pas été une particularité de la France au XVIIIe siècle. Elle a été partagée par la plupart de nations en Europe (et dans le monde). Ce qui évapore l’idée et la préoccupation d’une cause propre, idiosyncratique. D’autant plus que le coefficient d’augmentation français est à la pénultième ou l’antépénultième place dans le palmarès du Vieux Continent. Débilitant subséquemment le dynamisme et l’aiguillon avancé de ce dynamisme. Enfin, le recours à un taux de hausse « national » ( 30, 7% en 90 ans) est trompeur. C’est un amalgame de situations très différentes de par le territoire : telle province a affiché une progression exceptionnelle (jusqu’à 200%), une autre s’est contentée du taux moyen, une troisième s’est essoufflée ( 15%) ou, même, n’a pas démarré. Or, au XVIIIe siècle, on ne peut parler d’une péréquation des ressources : de Brest à Strasbourg et de Marseille à Valenciennes. L’uniformisation des conditions est irréelle, la « nationalisation » un artefact. Il faut rechercher les causes ou l’environnement de l’évolution dans chaque province une à une (sinon à un échelon géographique plus petit). Sous peine, non faisant, de s’égarer, de… battre la campagne inutilement[32] [32] L’inégalité de la croissance d’une province ou d’une...
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. Or, tous les pays européens que j’ai examinés ont vécu des événements semblables à des époques ou identiques ou légèrement décalées, sauf circonstances particulières à élucider. Mais l’intensité des crises n’y pas été égale : soit à cause d’un secours opportun, soit surtout à cause d’une espèce de protection naturelle aboutissant à une atténuation (cas de l’Angleterre). Le facteur biologique s’avère ainsi déterminant dans l’exaspération de la mortalité comme dans la reprise de la croissance. Le fait économique coexistant n’a été ni le moteur unique ni a fortiori le déclencheur automatique.

68 La population a crû et parfois dans d’énormes proportions au sein de régions « engluées » dans la routine et la pauvreté; elle a stagné dans d’autres dotées au contraire d’innovations spectaculaires et, en principe, efficaces comme le Languedoc, dont la population en 1789 avait à peine rattrapé son chiffre de 1328 ! Nos auteurs ont utilisé un mauvais support pour leur démonstration d’une croissance générale en France au XVIIIe siècle[33] [33] D’abord annoncés comme un maximum en 1969, les 40% ont...
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69 L’argument de la meilleure nourriture restant suspendu à une investigation plus fouillée des conditions de vie des habitants, l’attention se tourne du côté de la production agricole. Au terme d’une discussion plutôt fastidieuse, J.-N. Barrandon, C. et Ch. Morrisson s’arrêtent au chiffre de 40% de croissance qu’avait estimé E. Le Roy Ladurie. Le calcul de ce dernier comportait malheureusement un brassage arbitraire des éléments de base, compliqué de la croyance préalable solidement enracinée à une « croissance vraie », avatar engendré par la « révolution agricole ». Il s’appuyait sur les dîmes et sur les rendements des céréales, reflets de la production, mais n’avait rencontré nulle part cette augmentation de 40%, à l’exception du territoire de Coussergues en Languedoc où elle ne résistait pas à l’examen. 40% était le chiffre idéal, en face de 30 ou 33% d’augmentation de la population, pour conclure à une « croissance vraie ». Mais il était privé de soutien. Il était « en l’air ». En l’adoptant, les trois auteurs se sont fourvoyés. En le lissant et en lui octroyant un taux de croissance annuelle, ils ont triché avec une conjoncture agricole dont la caractéristique principale était d’être irrrégulière. Au demeurant, l’évolution de la production totale agricole YA ne se ramenait pas à la seule production des céréales[34] [34] Je n’ai jamais été « défenseur de la thèse pessimiste...
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70 Je n’ai aucune aversion de principe vis-à-vis d’une augmentation de la production agricole dans son ensemble. Je ne suis ni féru ni dévot d’une histoire « immobile ». Il a existé au XVIIIe siècle des changements, des annexions phytologiques, des modifications dans les équilibres bio-économiques (et biosociaux), voire une lubrification des échanges. Marcel Lachiver a retracé une évolution du vignoble et de la viticulture qui en certifie les améliorations et les progrès[35] [35] Le vignoble français estimé à 1 million d’hectares...
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. Les mûriers, les cultures commerciales y compris fruitières et maraîchères se sont développées. Le sarrasin, le maïs et… la pomme de terre ont conquis de nouveaux terroirs. Le problème de l’interprétation des faits est quadruple. Il s’agit d’abord de savoir dans quelles régions ils se sont produits : la vigne a reculé ici, étendu ses pampres ailleurs. Ensuite, avec quelle force localement. Dans quelle mesure elle a concouru à un mieux être des habitants : le remplacement du pain par les pommes de terre n’a pas été ressenti en Lorraine comme un sort plus heureux. Enfin, s’il est bien approprié de soutenir, consécutif à ces adjonctions et transformations, l’enclenchement d’une « croissance vraie ». L’exemple du Languedoc, hélas !, le dément, lequel a pourtant bénéficié d’une foule d’avantages supposés décisifs : le maïs dans le Haut, la vigne dans le Bas, l’élevage du ver à soie dans les garrigues et dans la montagne, le canal du Midi pour les transports s’ajoutant à la voie ancienne du Rhône, une industrie drapière florissante, au moins jusqu’en 1764, se soutenant jusqu’en 1775… et qui, démographiquement, s’est traînée… Les critères de jugement vacillent au contact d’une réalité déconcertante. Les trois auteurs semblent perdus dans un paysage qui leur est inconnu.

71 YA résiste aux efforts de quantification. Il s’échappe d’une macroéconomie handicapée par l’exploration lacunaire du champ d’observation. Qu’en est-il de l’autre pilier du PIB, YM ?

La croissance française au XVIIIe siècle : industrie et commerce

72 Les ouvrages des spécialistes du domaine industriel ne sont pas riches en données numériques pour le XVIIIe siècle. Tous conviennent que nos renseignements n’acquièrent une relative densité que dans le secteur des industries textiles, grâce au travail de Tihomir J. Markovitch (très discuté, d’ailleurs). Encore faut-il réviser nos espoirs : ce sont la laine et les lainages qui ont reçu le traitement le plus détaillé. On doit avoir recours pour les autres fibres à des chiffres isolés dans le temps ou à des renvois par la bande, c’est-à-dire à des statistiques commerciales qui n’avaient pas pour but premier de nous renseigner sur la production. L’indigence éclate davantage à propos des industries diverses : papeterie, verrerie, faïencerie, etc., de la métallurgie et des métiers du bois, des industries alimentaires… Les trois auteurs ne sont pas responsables du semi-désert qu’ils ont rencontré. On ne leur reprochera pas d’avoir essayé de tirer parti d’une provende émaciée. Ce n’était pas leur rôle d’y parer par une recherche dans les archives. Ce sont les historiens qui, pour une raison ou pour une autre, n’ont pas rempli la tâche ou, dans certains cas, ont été dans l’impossibilité de la mener à bien.

73 Le résultat est que nous ne possédons pas pour la France l’équivalent des recueils statistiques de Phyllis Deane et W. A.Cole, W. R. Mitchell et Phyllis Deane, respectivement, pour l’Angleterre. De plus, l’accord est loin d’être acquis sur les quelques informations disponibles, sur les dates, sur l’évolution, sur l’état final en 1789[36] [36] J’avais suggéré à Labrousse aux environs de l’année...
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74 J.-N. Barrandon, C. et Ch. Morrisson s’en sont remis aux « opinions » émises par les livres de synthèse, qui enveloppent la pénurie de connaissances exactes dans le manteau des descriptions brillantes et dissimulent l’ignorance effective du devenir par un jeu de projections hypothétiques.

75 Fidèles au système des taux de progression annuelle, ils ont balancé un moment entre celui que leur proposait J. Marczewski : 1, 9% entre 1701-1710 et 1781-1790, et celui qu’a retenu F. Crouzet : 1, 1% de 1700 à 1790, qu’ils ont finalement entériné. Mais quelle solidité attribuer même à ce dernier ?

76 Il est fondé sur une comparaison très ingénieuse entre les évolutions de l’Angleterre et de la France, sur laquelle nous reviendrons. Il aboutit à un redressement sur le plan de la concurrence entre les deux nations et à leur parité. Cette leçon a été suivie avec un certain enthousiasme de ce côté de la Manche. Elle a été allègrement enfourchée par le préfacier du Cahier. Denis Woronoff a écrit pour sa part : « Il est possible d’affirmer, sans paradoxe, que la France est en 1780 la première puissance industrielle ». La médiocre consistance du dossier n’en est pas corrigée[37] [37] Discussion des positions de J. Marczewski et de F. Crouzet...
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77 Regardons son meilleur élément : la statistique établie par T.J. Markovitch. Elle offre un prospect moins roboratif que l’on ne le dit.

78 On crédite l’industrie lainière d’un taux annuel de progression égal à 1 ou 1, 1%. Ces chiffres ne sont obtenus qu’à la faveur d’une hypothèse sur l’augmentation de longueur des pièces et, surtout, d’une manipulation maligne des triennia de référence : déprimés en tête, 1701-1703 ou 1716-1718; surexaltés en queue, 1784 ou 1785/1787 ou 1788. Ils tombent dès que l’on élimine ces artifices à 0, 6 ou 0, 7%, voire au maximum à 0, 88% de 1700 à 1789, en conservant ici un point de départ bas et en s’exposant en conséquence à une sévère altération au cours du siècle : 1, 23% de taux annuel entre 1700 et 1740; 0, 76% de 1740 à 1789. Le prix « moyen » de l’aune s’est élevé de 4, 01 livres en 1716-1720 à 6, 55 en 1765-1769 et, ensuite, contrairement à ce qu’avait déduit F. Crouzet, a baissé à 5, 21 en 1784-1788, prenant une allure de « chute libre ». La valeur totale de la production aurait bien doublé dans un premier laps de temps, atteignant un maximum de 159 millions en 1765-1769; mais aurait décliné ensuite pour ne se relever qu’en 1784-1788 sans retrouver le sommet malgré la rallonge supposée de la longueur des pièces : 157 M., et en 1789 : 108 ! Si l’on ajoute que les relevés de T.J. Markovitch dans l’absolu pèchent par défaut (sans que l’on ait à l’en blâmer, pas davantage que J. Toutain pour l’agriculture), on juge de l’inconsistance des « certitudes ». De toute façon, dans l’état actuel de la documentation, l’industrie lainière, qui avait certainement progressé, ne peut rien étayer solidement comme taux annuel de croissance industrielle générale[38] [38] Tihomir J. MARKOVITCH, Les industries lainières de...
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79 Les autres branches ne nous renseignent pas mieux. Leur étude a été souvent menée dans le cadre restreint d’une région ou d’un petit pays. Dans ce cas, elle n’avait pas vocation de témoigner pour l’ensemble du royaume. Cette restriction s’imposait d’elle-même, étant donné les contrastes accusés qui sont observables d’un endroit à un autre et, même, à l’intérieur d’une seule circonscription, entre des métiers voisins. Le fait était d’ailleurs visible, déjà, dans les zones de production lainière. Au XVIIIe siècle, en Normandie, les siamoises, lin et coton, ont refoulé la production des blancards, tout lin; les « bretagnes » du Penthièvre ont supplanté les « crées » du Léon; à Paris, la blonde (aux fuseaux) a chassé la gaze (à l’aiguille) avant d’être menacée à son tour par une autre variété de dentelle (au crochet ?), etc. Il est impossible d’établir une péré-quation des activités textiles qui vaudrait pour un bilan national. L’essor incontestable et relativement bien mesuré de l’industrie cotonnière et de l’indiennerie ne suffit pas à garantir une compensation exacte : il faudrait connaître les victimes (lin, chanvre… ) et les localisations successives. Une irisation identique et floue accompagne les industries de pointe : porcelaine, ameublement, horlogerie… dont on ne peut calibrer globalement l’impact. Une décomposition provinciale ou sub-provinciale s’impose en toute occurence. Dans la sidérurgie, on en est à discuter de la quantité précise du fer produit en 1788 : 65000 ou 100000 tonnes !

80 Une croissance industrielle en France au XVIIIe siècle, réserve faite de sa distribution de par le territoire, n’est pas plus niable qu’un développement de l’agriculture et l’augmentation de la population. Le hic réside dans son appréciation qui est élusive et qui se répercute ipso facto sur le taux annuel à adopter. De ce point de vue, l’entreprise des trois auteurs, pour noble qu’elle ait été, se révèle prématurée et, même, pernicieuse en ce qu’elle laisse entendre une sûreté des matériaux documentaires qui n’existe pas. Au surplus, il y a imposture dans le lissage ici comme dans l’évolution des frappes monétaires. Toute imparfaite, la statistique de T.J. Markovitch pour l’industrie lainière reflète des accidents en hausse et en baisse. Il est présomptueux de vouloir lui assigner la tutelle d’une « tendance », longue et imperturbable parce que continue. Les crises qui ont affecté la « manufacture » bretonne et la « fabrique » lyonnaise sont connues et s’opposent pareillement à une réécriture fluide de leur devenir. Quand on adosse grossièrement la production du début du siècle et celle de 1789, le danger pointe également le museau. Car l’on ignore ou l’on ne veut pas tenir compte des séquences intermédiaires et, pour comble, de l’ultime[39] [39] Les chiffres fournis souffrent souvent d’un très grave...
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81 Or, l’élision a des effets corrupteurs. Elle occulte les mauvaises passes plus ou moins prolongées dues aux deuils de la Cour pour la soierie lyonnaise ou aux guerres, avec l’interruption du commerce international pour les industries d’exportation. Par-dessus tout, elle retient de regarder rigoureusement la situation à la fin de l’Ancien Régime politique. Celle-ci comportait cependant de sérieuses entailles à la prospérité. Pour plusieurs causes. La concurrence des nations étrangères sur le marché espagnol (métropole et colonies) qui lésa les industries bretonnes et sur celui du Levant qui crucifia les languedociennes.

82 Au premier chef, sans préjudice d’autres. Le fameux traité Rayneval-Eden de 1786 qui ouvrit le royaume aux produits britanniques, torpilla un grand nombre de branches en France et répandit l’amertume et la désolation sans feintes dans les milieux du négoce et dans les populations ouvrières.

83 L’acmé avait donc été dépassé dès 1764 ou 1775 pour les uns, en 1786 et après pour les autres. L’éviction du fait n’est pas dépourvu d’arrièrepensées. En se contentant d’une vue cavalière et en l’étendant, nonobstant la dégradation finale, jusqu’en 1789, on se donne des armes pour défendre l’idée de l’assassinat de l’économie française par la Révolution, de « la chance perdue », du « grand déclassement ». C’est aller un peu vite en besogne et brise avec une appréciation rassise des conjonctures. Ou, en d’autres termes, faire prédominer d’emblée une conviction (intellectuelle ou politique ?), une foi sur une analyse pondérée. L’étude du commerce en décèle également le relent[40] [40] Une réaction contre l’historiographie dominante en France...
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84 Le commerce intérieur est le plus mal doté quant à l’information. Un progrès est subodoré d’après l’ambiance, la construction de routes, un dégel de la circulation, de l’autarcie et des échanges, la pénétration des denrées exotiques dans l’alimentation, la fourniture des ménages : mobilier et vêtements, etc. Cela reste au niveau des notations et amalgame arbitrairement les catégories de consommateurs malgré l’hétérogénéité des moyens et des standings. Les résultats des marchés ne débordent pas de leur objet strict, le grain, le vin, la viande. Ceux des foires sont plus variés mais n’ont été ordinairement conservés qu’à l’état d’épaves isolées, présentant ainsi le même défaut que les bribes de statistiques industrielles. Les séries disponibles, celles de Beaucaire par exemple, n’ont pas reçu le traitement qu’elles méritaient :
le suivi de l’évolution, la ventilation des articles vendus et la nationalité des acheteurs attendent, coincés entre des bornes faussement bavardes. Le débit du sucre et du café en France n’a pas répondu à la grande marée de leurs importations des Isles. Des régions se sont paupérisées socialement. C’est ce que nous entrevoyons dans l’état actuel de la recherche. Ce panorama doit être affiné pour le XVIIIe siècle qui comportait du bon et du mauvais[41] [41] Intéressant en lui-même, le travail de Thomas LE ROUX,...
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85 Le commerce extérieur est plus favorisé documentairement grâce à la balance qui en a été dressée de 1716 à 1789. Sur la recommandation de leurs autorités, J.-N. Barrandon, C. et Ch. Morrisson en ont invoqué le témoignage à l’appui de la croissance française. Le chiffre d’affaires (importations + exportations) serait passé, valeur moyenne, d’après Arnould, de 215 à 1062 M. entre l716-1720 et 1784-1788. Le première indication est litigieuse.

86 Les services de la Balance du Commerce se sont mis progressivement en place et n’ont pas d’emblée atteint tous les points d’entrée et de sortie du royaume ni tous les trafics. D’où un déficit de l’enregistrement et une exagération de l’écart entre démarrage et arrivée, porté à la hauteur d’un quintuplement. Il est vrai que des ajustements rendus nécessaires par le tangage de la monnaie avant 1726 et la hausse des prix ramènent la progression à 2, 6 environ. Le parti de rassembler importations et exportations en un seul bloc a quelque chose de curieux et de mal convenant. Il tend à conférer la même signification aux deux volets pour l’économie du pays. Le gonflement du chiffre d’affaires de la France quand une disette l’obligeait à faire venir du blé de l’étranger n’avait pourtant rien de positif. Dans la formulation d’Arnould, les importations auraient décuplé dans l’espace de temps observé.

87 Il faudrait déflater, bien entendu. Fort heureusement, la malefaim n’a pas été la seule cause de l’escalade des importations[42] [42] A. M. ARNOULD, De la balance du commerce et des relations...
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88 Le poste colonial en a été le plus important. En conservant les biais ci-dessus mentionnés, malgré leur gêne, les importations en provenance des Antilles et des Mascareignes auraient été multipliées par un facteur voisin de quinze (de 13 M. de livres à un peu moins de 200). Le dynamisme du secteur serait attesté aussi bien par les volumes des denrées débarquées et par la splendeur des ports d’armement en métropole. Un débat a jadis opposé Ernest Labrousse à Paul Butel et François Crouzet au sujet de l’incidence de ce commerce sur l’économie nationale. Il n’a pas été véritablement clos. Faut-il le considérer comme moteur ? Ou comme tangentiel de par l’entrepôt et la réexportation ? Les arguments échangés ont la malchance de se tenir en dehors d’une pondération générale et d’une circonspection prudente à l’égard des modalités et des mécanismes des échanges.

89 Plaçons-nous à Bordeaux. Le développement de la navigation a entraîné celui des chantiers navals (qui n’étaient pas nécessairement localisés sur la Gironde) et un recrutement accru de matelots (venant de divers endroits).

90 L’avitaillement des bâtiments a réclamé des approvisionnements dans l’arrièrepays : du vin, cela va de soi, de la farine de minot dans la moyenne vallée de la Garonne, du bois pour les barriques de sucre recherché jusque dans le Limousin. Mais la contribution était internationale. Les mâts et partie des voiles venaient du Nord, la viande salée et le beurre d’Irlande, le fromage de Hollande (au grand désespoir des Cantalous). Il y a donc… à boire et à manger dans la stimulation retransmise. Élargissons notre perspective au commerce de l’ensemble du royaume et à la demande des produits manufacturés pour l’exportation aux Isles. Elle représentait 27% des exportations totales de ces biens en 1787. Ce qui signifie que près des trois quarts prenaient un autre chemin, pourcentage ne préjugeant pas du niveau à une époque plus ancienne[43] [43] P. BUTEL et F. CROUZET, « Empire and Economic Growth. The...
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91 La reconstitution de la partie financière est délicate. Naguère, le déséquilibre des échanges entre la France et les Antilles m’avait intrigué. Il était invraisemblable que la métropole ait perdu continuellement des sommes affolantes et croissantes vis-à-vis de ses colonies de 1716 à 1789, inclus. Un mémoire rédigé aux alentours de 1730 m’a fourni l’explication. La double évaluation des marchandises à la sortie des ports français et de l’autre côté de l’Atlantique résorbait le pseudo-déficit. La balance était égale, le solde négatif s’évanouissait. Si l’épure au fil du temps se compliqua, le mécanisme de base demeura.

92 Cependant, une autre énigme avait surgi. Les pays du nord et du centre de l’Europe auraient subi à leur tour une déperdition énorme dans leurs comptes en négociant avec la France. Via Bordeaux, Nantes et Le Havre, leurs importations étaient constituées en très grande partie de sucre et de café[44] [44] M. MORINEAU, « Quelques recherches relatives à la balance...
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93 Quelle était la solution ? J.-N. Barrandon, C. et Ch. Morrisson ont pensé que la Hollande, le Danemark, l’Allemagne, etc. apuraient leurs dettes en décaissant de l’or et de l’argent au profit de la France. Le gigantesque des avoirs en métaux précieux qui leur eût été nécessaire si ç’avait été le cas empêche de s’y attarder. D’autres chevilles étaient plus probables et furent effectivement utilisées. Pour une part modeste mais réelle, le déficit était atténué par le règlement d’un fret maritime : les bâtiments français étaient absents des lignes de navigation à destination d’Amsterdam, de Hambourg et de Copenhague. Plus importante était la prise de participation des maisons hollandaises, scandinaves, allemandes, suisses, genevoises… dans le commerce des Antilles diligenté à partir de Bordeaux, Nantes, Le Havre et Marseille. Ces ports fonctionnaient comme des redistributeurs des denrées américaines, à l’instar mutatis mutandis de Séville et de Cadix en Espagne. La balance du commerce avec le nord et le centre de l’Europe cède ici de son caractère impérieux devant la balance des paiements. Il faut enfin envisager le rôle des sorties de l’or et de l’argent français à l’étranger, dont on a vu l’existence au premier chapitre. Une fraction a pu faire retour, qui sait ? bien que ce soit assez difficile à concevoir.

94 Qu’ils aient joué comme volant dans la circulation internationale très active des lettres de change est une éventualité de grande plausibilité[45] [45] Il me semble que les auteurs n’ont pas bien compris que...
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95 Le commerce colonial avait ainsi une signification ambiguë. Il enrichit bien sûr les ports métropolitains mais la France, en corps, n’en bénéficia que pour un lot. Notons qu’en outre, diachroniquement, les accidents ne manquèrent pas, notamment durant les guerres en raison de la suprématie navale anglaise dans l’Atlantique. Avant 1789, néanmoins, il n’y eut pas de cassure à longue portée. D’autres secteurs des exportations, par contre, avaient commencé à souffrir durement. Le Levant, avec une répercussion sur l’industrie lainière languedocienne, du fait de la concurrence de Leeds et de Verviers : 103000 draps expédiés en 1776 mais 62000 en 1788. Le marché espagnol s’était amenuisé à l’équipollent avec la dure conséquence de l’anémie en Bretagne de l’industrie des toiles, commencée elle aussi en 1775, quand il ne fallait pas remonter plus haut pour certains centres : moins de 6000 balles en 1788 contre plus de 9000 treize ans plus tôt. Comme quoi il est important de ne pas s’en remettre à des lambeaux de statistique et à des aperçus frelatés[46] [46] Jean TANGUY, « La production et le commerce des toiles...
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96 Le préfacier du présent Cahier a été excité par l’année 1775 pour parler des « soixante glorieuses » en France inaugurées par l’avènement du tout jeune Louis XV et closes avec sa mort. Cela lui épargnait la défaite navale des Saintes mais le privait de la victoire « jamais assez célébrée » de Yorktown, de notre collaboration « décisive » à l’indépendance des États-Unis et aussi de la « preuve » que la Révolution a démoli la remarquable prospérité de l’Ancien Régime politique, opinion à laquelle il s’est pourtant rallié sur le tard. Mais l’euphorie et la stabilité sans trembler de la croissance dans le laps de temps précité semblent un tantinet déplacées. Ah ! l’admirable banqueroute de Law !

97 l’héroïsme du comte de Plélo et la capitulation de Danzig ! la retraite de Prague coûteuse en hommes mais réussie sauf la reddition et encore ! la bête paix d’Aix-la-Chapelle ! l’abominable attentat de l’amiral Boscawen ! notre divine surprise à Rossbach ! Le noble abandon de « quelques arpents de neige » au Canada ! que de belles pages ! que d’événements splendides !… et sans aucune retombée néfaste sur les « affaires économiques » bien sûr… Les « soixante glorieuses » auraient-elles le clinquant des rodomontades d’un miles gloriosus? On pose la question.

DESTINS CROISÉS

98 Dans l’élucidation précédente, je n’ai pas été animé par le réflexe d’hostilité à l’égard des économistes que l’on prête souvent aux historiens. Je n’ai rien contre l’emploi d’instruments d’analyse mathématiques quand ils sont ajustés à leur objet. Décomposer un facteur de calcul opaque à force de compacité, décrypter une signification, redécouvrir les dimensions de l’espace, du temps et de l’épaisseur humaine, c’est rendre son dû au réel, sans pour autant s’enfermer dans le refus de l’analyse. Celle-ci, évidemment, si l’on y procède, n’aura pas le même caractère, ni les mêmes méthodes, ni toujours les mêmes conclusions. Le risque d’estropier aura diminué. Il faut au surplus s’accorder sur ce que l’on entend par l’histoire et sur ce que l’on est disposé à en prendre et à en retenir. Seules comptent les données qui relèvent d’une « archéoscopie » raisonnée, loin des « histoires » à fanfreluches ou à gros grains. Revenons au point où nous étions parvenus.

L’apport ibérique

99 Les déductions de l’analyse protonique et les mesures de la croissance économique ont cessé d’être irrécusables et intangibles. Reste en attente l’allégation de l’influence jugée cruciale pour la France au XVIIIe siècle de l’or brésilien et de l’or colombien. D’après les chiffres de production du métal jaune en Amérique et leur part colossale dans l’extraction mondiale, nous avons dit qu’il allait de soi qu’il ait été frappé en grandes quantités dans les Hôtels des Monnaies du royaume et davantage certainement que ne l’ont détecté les artisans du Cahier. La croissance de l’économie, à la même époque, n’est pas suspecte même si l’on ne peut la soupeser véritablement. En l’amodiant néanmoins de plusieurs considérations : elle n’a pas été uniforme d’une province à une autre; elle a été partagée par des pays voisins (le cas anglais, réservé pour une étude spéciale, n’étant pas unique);

100 elle n’a pas été exclusive de signes contrastés et de tendances dépressives ici et là, assez nombreuses, après 1775 et 1786, que, dans un bilan général tout fictif qu’il soit, les succès contemporains n’arrivaient probablement pas à compenser.

101 J.-N. Barrandon, C. et Ch. Morrisson ont lié l’approvisionnement en or au commerce de la France avec la péninsule ibérique. La situation des deux pays en regard était différente. Les exportations vers l’Espagne étaient plantureuses, les produits et les négociants occupaient une place de choix, du moins pendant les trois premiers quarts du siècle. Les importations en provenance se situaient à un niveau nettement inférieur. La balance nous était favorable. Il est tout à fait concevable que des métaux précieux américains, de l’or et, peut-être, plus abondamment, de l’argent, tiennent l’office de solde. Du côté du Portugal, les opportunités étaient moins grandes. Les envois étaient réduits et le solde s’en ressentait, n’atteignant qu’une fois un chiffre supérieur à 6 M. de livres tournois, deux fois plus de 5 M. et, pour le reste du temps se tenant plus près de 3 que de 4, avant de s’effondrer après 1767. De toute façon, très éloigné du montant des frappes d’or brésilien en France, très majoritaires. Embarras qui n’est pas mince.

102 Les trois auteurs ont cru lever la difficulté en redressant le solde commercial apparent d’après les plus-values réalisées au Portugal par les exportations françaises. L’idée était ingénieuse et partait d’un bien observé.

103 Théoriquement, le flux d’or de retour aurait été porté à hauteur du volume des frappes qu’ils avaient estimé. Mais le pourcentage retenu, on l’a vu, péchait gravement par défaut. Dès lors, la rocade était impuissante à combler le trou subsistant entre le solde commercial et les émissions monétaires.

104 Leur calcul était extrêmement aventureux pour la première période 1700-1727. L’enregistrement des arrivages du Brésil à Lisbonne laisse à désirer au début du siècle; la balance commerciale franco-portugaise nous est totalement inconnue jusqu’en 1716 et souffre ensuite d’un démarrage progressif. Une spéculation sur des bases aussi fragiles est condamnée à l’avance.

105 De plus, elle fait fi des vicissitudes inhérentes à la fin du règne de Louis XIV et aux dépenses de la guerre de la Succession d’Espagne. Elle élimine la composante politique.

106 L’impossible concordance entre le solde commercial, fût-il rectifié selon les indications du Cahier Ernest-Babelon, et le montant des frappes persiste après la refonte de 1726. Un simple parallèle le montre :

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1731 1741 1745 Solde brut 2601045 4336282 6632831 Solde corrigé 3338135 5637156 8626680 Émission 16, 7 M. de l. t. 13, 8 20, 6
J’ai retenu le coefficient maximum de restitution du Cahier et je me suis préoccupé de choisir le chiffre du solde le plus élevé, le plus susceptible, par conséquent, d’apporter son écot à la démonstration des trois auteurs.

107 Passer d’estimations annuelles à une totalisation décennale ne rétablirait pas la parité ou semi-parité. Voici les résultats respectifs pour 1741-1750 :
Brut : 37373 164 l.t. corrigé: 48585 113 l.t. Émis : 188,4 M. de l.t.

108 À ce degré, tous les ors de la Colombie, de la Guinée et de l’Oural n’auraient pas suffi à refermer la béance. L’hypothèse capote[47] [47] Solde du commerce franco-lusitanien en faveur du Portugal...
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109 La balance du commerce exerce une incontestable séduction sur les esprits quand on réfléchit un peu vite à des écarts et quand on les assortit automatiquement pour l’équilibre de la balance des paiements à un mouvement des métaux précieux compensatoire et équivalent. Il existe pourtant une autonomie de fonctionnement entre les deux déplacements, que prouvent les chiffres qui viennent d’être produits. C’est sur elle que s’enroulent les volutes des frappes. Celles-ci, de leur côté, répondent à des circonstances bien précises, qui sont de nature politique. Il s’agissait de fournir à un effort de guerre (ou assimilable). Pour y parvenir, le gouvernement se mobilisait et pratiquait les achats nécessaires sur le marché de l’or (et de l’argent). Le mécanisme était assurément complexe et rencontrait des limites. Il se trouve, autre paradoxe, que le émissions de louis des Hôtels des Monnaies français ont flambé après 1766, tandis que les placers s’épuisaient au Brésil et que les rentrées de l’or à Lisbonne glissaient vers leur niveau le plus bas. La raison commerciale franco-portugaise n’est pas la raison des frappes de l’or en France[48] [48] C’est la pratique des surachats qui a porté le prix du...
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110 Dans les trésors débarqués en Espagne, l’or colombien était inextricablement mêlé à l’argent. Les relevés les plus récents y achoppent. J’avais tenté un rapprochement pour les trois années 1787, 1788 et 1789 pour lesquelles des chiffres globaux d’entrée des métaux précieux sont accessibles dans la balance du commerce. Elles représentent un pourcentage oscillant entre un tiers et un peu moins de la moitié du total des arrivages d’Amérique latine.

111 Là-dessus, l’or compta pour cinq sixièmes, trois quarts, puis la moitié. Au registre des frappes, la refonte de l’or qui suivait son cours depuis 1786, interdit d’établir une comparaison parfaite. Du côté de l’argent, les écus et leurs sous-multiples formèrent le tiers des frappes totales en France et le sixième des arrivages dans la péninsule ibérique en 1786; la plénitude presque complète et le quart, respectivement, en 1788; les sept huitièmes et la moitié environ en 1789. Ces pourcentages sont approximatifs. Leur intérêt est de renforcer les mises en garde contre les réflexes conditionnés et la prestesse des équations impériales. Il ne me semble pas utile ici de pousser plus loin l’analyse des derniers exercices ayant précédé la Révolution française.

112 Les rapports des émissions monétaires avec la croissance économique devraient en bonne logique associer au premier chef l’or et l’argent. Les considérations que j’ai développées sur l’autonomie des circuits du commerce et des métaux précieux, sur le poids de la politique dans la décision de faire frapper n’en seraient pas modifiées. La valence de l’un et de l’autre dans l’économie intervient à son tour. Par valence, j’entends la valeur d’échange vis-à-vis d’un article sur le marché. Elle varie en fonction du prix, dont je rappelle à cette occasion qu’il était nominal, qu’il appartenait à une monnaie de compte dissemblable de la monnaie réelle. Il est commode de s’en reférer à une mercuriale du blé. La valence de l’or pur, calculée de la sorte, a été divisée par 1, 42 du début du XVIIIe siècle à 1776-1785, à prendre des années conjoncturellement comparables et en écartant les paroxystiques;

113 par 1,85 de 1726-1735 à 1776-1785. En d’autres termes, le kilo aurait permis l’achat de 469 hectolitres de froment lors de la première décennie mentionnée, 620 lors de la seconde (chronologiquement) et 335 lors de la troisième. Les proportions seraient différentes en ce qui concerne d’autres objets mais le principe fondant demeurerait identique. Et l’on n’oubliera pas que dans la vie économique, prise dans son ensemble, la terre et les offices ressortaient du marché, avec des prix en hausse et une augmentation de productivité pour le public à peu près nulle[49] [49] Pour les conversions ci-dessus, je me suis servi de la ...
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114 L’arithmétique élémentaire n’a pas fini de nous réserver des surprises.

115 En cumulant les trois années de frappes consécutives à la réforme de 1726, le stock d’or (Ms2) de la France atteint la somme de 249 M. de l.t. Le même, calculé également sur trois ans après la réforme de 1785 (mise en œuvre en 1786), s’évalue à 708443 568. Soit une multiplication par 2, 84 qui a été érodée par la perte de valence du métal. La dernière refonte avait fait choir la contenance intrinsèque de la livre tournois de 0, 311 gramme d’or à 0, 292. La masse totale avait été portée en corollaire de 77 tonnes à 206. Le coefficient multiplicateur, lui, tombe à 2, 67, accentuant encore l’affaiblissement en puissance dans le domaine économique. Drôle de levier !

116 Entre-temps, d’autre part, le pourcentage de l’or dans les frappes monétaires aurait légèrement diminué, de 40 à 36%, compte non tenu des émissions de cuivre et de billon, négligeables[50] [50] Calonne indique un total de 650 M. de l. t. pour la refonte...
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Circuits

117 Pour achever la clarification, remontons au XVIIe siècle. La refonte de 1640, la première à présenter un caractère sérieux dans l’histoire du monnayage français. Apte, donc, à fournir une évaluation correcte du stock d’or (Ms2) contemporain. Il se serait élevé à 37 tonnes (en se limitant à trois années de frappes). Soixant-dix ans plus tard, une nouvelle refonte, suivie de 1709 à 1711, fixe le total de la masse à 55 tonnes. D’eux-mêmes, ces chiffres, une augmentation de 50%, démentent l’un des clichés les plus tenaces de l’historiographie française, repris, d’ailleurs, par les trois auteurs et leur préfacier :
la « disette d’argent » sous le règne de Louis XIV, en général, et durant « le petit âge Colbert » en particulier. Ces serpents de mer sont à remiser à la galerie des monstres « sacrés » avec la « croissance vraie », la ligne imaginaire Saint-Malo-Genève, les « soixante glorieuses » et les « nounous ravageuses », faiseuses d’anges de la « révolution industrielle » dans notre pays[51] [51] Calcul des stocks en 1640 et 1709, d’après F. C. SPOONER,...
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118 Le mécanisme des frappes en temps de guerre n’est pas apparent jusqu’à la dernière date précitée. Il est possible que le ministre n’ait pas eu la maîtrise des achats et des rentrées : la « disette d’argent » acquérant alors un sens gestionnaire, compliqué de l’épuisement des capacités monétaires des sujets sollicités par l’impôt. Dans un autre sens, l’administration de la guerre en était encore à la règle de l’entretien des armées sur le théâtre des opérations : ce qui en réduisait la dépense. Elle s’effaça ensuite. La guerre de la Ligue d’Augsbourg et la guerre de la Succession d’Espagne coûtèrent cher et les émissions s’envolèrent, les sorties du territoire également. Il faut prendre en charge ces circonstances pour apprécier l’écart constaté entre 1640 et 1709. Elles ont pesé sur sa dimension et sur le taux annuel d’augmentation conventionnellement calculé: 0, 71%. Qu’en aurait-il été avec un maintien de la paix ? Nous ne pouvons le dire et l’on s’abstiendra de courtiser l’histoire contrefactuelle.

119 La conjoncture a retenti sur l’économie de la France. Frumentaire, elle a déterminé en 1693 et 1694, 1699 et 1700, 1709 et 1710, 1713 des sorties d’argent pour acheter des grains à l’étranger. Belliciste, elle a provoqué des interruptions d’exportation de marchandises : vers l’Espagne, vers l’Allemagne, vers la Hollande et vers l’Angleterre. Il était inévitable que les régions dont les activités étaient branchées sur ces courants commerciaux en souffrissent. Mais il est captieux pour prendre leur pouls de s’en tenir aux chiffres correspondant aux temps morts, comme on le fait pour Lyon, et en occultant les périodes fastes, telles qu’en vécut Saint-Malo. Au demeurant, des signes d’optimisme éclairèrent les pires moments. La guerre et les disettes eurent un contre-effet favorable sur le négoce des Marseillais au Levant en écartant les concurrents septentrionaux et en amorçant un va-et-vient de feed-back dont profita la draperie languedocienne. Plus mystérieux mais assuré par des chiffres est l’essor de Saint-Domingue durant la guerre de la Succession d’Espagne. À mettre en rapports avec l’aventure des Français aux crochets de l’Amérique espagnole, Mer du Sud comprise ? Je n’entends pas ici raviver l’éclat du Roi-Soleil ni plaider pour une économie brillante sous son règne. Je rappelle seulement la coexistence de bonheurs et de malheurs qui a tissé l’époque et que l’on retrouve aussi bien, avec une autre coloration, au XVIIIe siècle[52] [52] Mal inspiré, le préfacier fait démarrer le commerce français...
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120 Comme on l’a vu, le stock d’or (Ms2) de la France en 1726-1728 avait été ragaillardi. L’augmentation : 40% globalement, 2% en taux annuel (fictif), paraîtrait invraisemblable si l’on n’y incorporait des retours de l’étranger proche : espèces parties au temps des guerres ou lors de l’expérience de Law, auxquels se sont ajoutés, certainement, des contingents d’or brésilien (l’exploitation battait son plein aux Minas Gerais). Concomitance : la dévaluation de la monnaie et la résipiscence des moissons entraînèrent la restauration de la valence. L’accroissement du stock a été soutenu durant les soixante années postérieures et le taux annuel fictif de 2, 15% a de quoi sub-juguer des bullionistes qui s’ignorent. Nous avons vu que les frappes avaient eu des causes politiques et qu’elles avaient nourri des sorties de métal précieux durant les guerres. Comment et dans quelle mesure envisager un choc rétroactif, une réversibilité éventuelle ?

121 Je ne reviens pas sur le rôle de volant joué par les espèces vagabondant hors de France, ni sur la participation des Hollandais, Hambourgeois, Genevois et autres au trafic avec la Guadeloupe, la Martinique et Saint-Domingue. Une partie des sommes déboursées par l’État en période de guerre retombait dans le public français, ne serait-ce qu’entre les mains des fournisseurs aux armées, des fermiers généraux (et de leurs croupiers), des sous-cripteurs d’emprunts et des acheteurs de rentes. L’énumération n’est pas de pure forme. Elle manifeste une dichotomie au sein de la société, qui avait sa réplique dans la possession des disponibilités monnayées et dans la ventilation de la masse jetée sur le marché, plutôt Mc (b) que Mc (a), le circuit dextrogyre que le circuit lévogyre. C’était une incitation à des dépenses somptuaires, à des achats de terres et de seigneuries, à l’exhibition d’une magnificence corrélative de la fortune acquise (bien, mal ou de manière douteuse).

122 D’où un partage dans la consommation et entre les consommateurs. Pour ceux qui n’émargeaient pas à ces revenant-bon de la croissance monétaire en temps de guerre, les plus nombreux, l’accès au superflu et a fortiori au luxe rentrait dans la fameuse logique de la « contrariété tendancielle ». C’est-à-dire qu’il n’était autorisé qu’en périodes de pain peu coûteux. Dans les alternances de la perspective, c’était la valence de l’or et de l’argent qui commandait. On sait qu’elle s’est détériorée. Avant même la crise de 1788-1789 lorsque le kilo d’or pur, comme dessus dit, ne balança plus à l’achat que 335 hectolitres de froment contre 620, moyenne de 1726-1735. Bien peu de paysans et de menus citadins, sous Louis XVI, il est vrai, auraient possédé dans leur bas de laine un kilo d’or pur ! Et ils auraient baffré du pain de méteil, du pain de seigle, du pain noir, voire des galettes de sarrasin ou des potées de pommes de terre (s’ils en avaient eu) plutôt que du bon pain blanc de froment et…

123 de la brioche[53] [53] Les premiers chiffres cités dans le texte se rapportent...
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!

124 L’investissement est une autre destination que l’on assigne aux métaux précieux. On les désigne alors sous le nom et dans la fonction de capital. Les historiens et les économistes ont fait de celui-ci le moteur et le baromètre de la croissance. Ils s’abandonnent au vertige d’un abrégé qui ne respecte pas et qui mutile le processus de formation du gain dans son ensemble. C’est particulièrement notable au XVIIIe siècle. Suivons les démarches du commerce colonial. Nous avons reconnu le doublement de la première mise de fonds dans la métropole avec la traversée de l’Atlantique et l’échange en troc masqué aux Antilles. L’autre voie, essentielle, y afférant était la traite des Noirs. La valeur des objets consacrés à leur achat en Afrique était sans commune mesure à la fois à la valeur humaine des individus et à celle du travail qu’ils effectueraient sur les plantations, lui-même à l’origine de la plus value des retours en France, sucre et café. Une étincelle peut engendrer un grand incendie. À condition qu’elle trouve un aliment pour la combustion.

125 Le trafic triangulaire oriente le regard, en amont, vers l’Océan Indien.

126 Que ce soient les Compagnies privilégiées françaises ou les entrepreneurs privés, tous se sont munis d’argent, de piastres, pour payer les toiles de Coromandel et de l’Orissa qui serviraient, après un crochet par la France, à enlever des esclaves aux rives de l’Afrique. Faut-il considérer le métal blanc (l’or était moins employé et obéissait à des parcours différents) comme un capital avec tout le charisme économique qu’on lui octroie ou, comme un simple instrument d’achat, employé faute d’être arrivé à fourguer des marchandises fabriquées dans le royaume ou de s’appuyer solidement et durablement sur le commerce d’Inde en Inde ? La réponse coule de source. Quoi qu’il en soit – certains en discutent encore – la multiplication de valeur, le profit étaient engendrés par le voyage et par la différence de prix entre l’Asie et l’Europe, avant d’en acquérir une nouvelle dans le continent noir, une autre aux Antilles, une troisième dans les nations des Blancs. Ni l’or brésilien, ni l’or colombien n’étaient concernés dans ces échanges. Le métal jaune avait une diffusion limitée dans le subcontinent et empruntait des filières différentes pour y parvenir. Mais l’exemple est éclairant. Et concluant quant au discernement nécessaire avant de juger de l’intensité dans la promotion de l’économie revêtue par les métaux précieux[54] [54] La Compagnie française des Indes orientales n’a jamais...
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127 Le commerce du Levant en fournit un avertissement supplémentaire.

128 Au XVIIe siècle, les Marseillais le pratiquaient à coup de piastres venues d’Espagne à l’instar du précédent. Au début du XVIIIe, comme je l’ai dit, ils eurent des opportunités pour leur substituer les draps tissés au Languedoc.

129 Elles se maintinrent au moins jusqu’en 1775. Il s’ensuivit une sérieuse économie dans l’envoi de pièces de huit, réduites à l’état d’appoint plus ou moins important selon la nature des retours recherchés. Lorsque les concurrents étrangers refluèrent sur les places de Constantinople et de Smyrne, les produits français essuyèrent une désaffection et leur volume diminua. Les Marseillais conjurèrent le déclin en se tournant derechef vers l’argent comme marchandise, avec le succès des Maria-Theresien-taler. Ainsi le métal précieux a-t-il exercé successivement plusieurs rôles dans la vie économique.

130 Ce qui est bien avéré en Méditerranée, dans l’Océan Indien et dans l’Atlantique se reproduisait aussi en Europe. Mutatis mutandis, bien sûr[55] [55] Ferréol REBUFFAT, Marcel COURDURIÉ, Marseille et le...
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131 F. Crouzet a fait remarquer, jadis, que les capitaux des créateurs d’industrie anglais au XVIIIe siècle étaient médiocres au départ. La réflexion vaut pour les entrepreneurs français à la même époque[56] [56] F. CROUZET, De la supériorité, op. cit. , p. 120-177;...
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. Elle redresse l’erreur d’optique, triviale en histoire et en économie politique, qui tend à attribuer prématurément au capital une puissance quasi-exclusive. Il n’en a conquis une semblable qu’au XIXe siècle, progressivement, avant de l’exercer plus ou moins pleinement et non sans arrogance au XXe. Auparavant, le travail des hommes, les décalages entre les sociétés et dans la géographie, des marges considérables d’espace créaient des conditions plus souples, rendaient moins drastique la contrainte du capital et des métaux précieux. Sous réserve de certains emplois comme les dépenses de guerre et, bon gré mal gré, au terme de la circulation des lettres de change, sinon de cavalerie, l’obligation de fournir un répondant sonnant et trébuchant pour solde de tout compte. Les particuliers n’eurent de cesse, d’ailleurs, qu’ils ne réduisissent de plus en plus et jusqu’à peu cette servitude. L’autonomie des circuits – de l’or et des marchandises – jusqu’à un certain point car ils sont connexes et conjoints malgré tout, est indéniable. Il en existait encore un dont il nous faut nous entretenir pour être complet.

132 Les histogrammes des frappes de l’or individuellement dans chaque atelier du royaume introduisent à ce circuit. Partout, sauf à Lille, Metz, Strasbourg et Pau, les émissions, qui s’arrêtent en 1785, présentent un démarrage imposant avec la refonte de 1726-1728. Bien que les chiffres absolus divergent considérablement : 32690 kg d’or pur à Paris et une valeur de 114671140 livres tournois; 474 kg à Perpignan et 1661844 l.t., aux extrêmes. L’activité du monnayage se poursuivit cahin-caha, même dans le principal Hôtel. Ce sont les ateliers frontaliers qui, spasmodiquement, en temps de guerre, travaillèrent le plus. Ailleurs, le montant des frappes tomba rapidement. Dans une grande ville comme Rouen, sur trois années 1745-1746-1747, le total des louis n’atteignit que 301516 l.t, soit 86 kg. Caen dépassa ce chiffre de très peu. Ces deux Hôtels alimentaient en monnaie toute la province de Normandie, une des plus imposées du royaume. Leurs émissions d’or réunies sur le triennium indiqué ne faisaient pas 700000 l.t.

133 Leur adjoignit-on les frappes de l’argent, également languissantes, que les trois généralités normandes eussent été dans l’incapacité de satisfaire à leurs obligations fiscales avec la monnaie sortie des deux Hôtels. La situation était pire dans les provinces disgrâciées dont les ateliers déjà exténués furent fermés définitivement à partir de 1772. Ce fut le cas de l’Auvergne et de Riom[57] [57] Cahier …, diagrammes, p. 146-149 et tableaux par atelier...
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134 Or, les impôts continuaient d’être levés et perçus. En 1789, ils s’élevaient grosso modo dans la généralité de Riom à plus de treize M. de l.t. Ils auraient pu être acquittés avec l’or et l’argent frappés sur place de 1726 à 1768 si la totalité: 25 M., avait été conservée dans le périmètre administratif. Mais une règle enjoignait de véhiculer les recettes des différents receveurs et de les verser au Trésor Royal, à Paris. Comment s’en tirer ? Les généralités limitrophes auront contribué dans une certaine mesure, lorsqu’elles étaient visitées par des Auvergnats venus vendre leurs bovins et leurs fromages et à condition que le stock de ces voisines ne fut pas lui-même épuisé. Les migrants saisonniers ou plus longtemps dépaysés, en direction du nord et du sud, ont ramené le fruit de leurs économies, mais on ne doit pas exagérer l’importance des « Espagnols » (les migrants du Massif Central au-delà des Pyrénées) dans ce domaine. Intervenaient en outre le jeu des rescriptions qui épargnait au moins temporairement une sortie d’espèces, et, sans doute, mille petits stratagèmes mis au point dans le même but. Le circuit des impôts induisait un circuit monétaire sui generis[58] [58] M. MORINEAU, « L’Auvergne et l’Atlantique. Note sur...
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135 Il y a eu une croissance des émissions monétaires en France au XVIIIe siècle, et de l’argent comme de l’or; il y a eu également une croissance économique. Le problème était de savoir dans quelle mesure les deux phénomènes avaient été liés, avaient été dépendants l’un de l’autre. En acceptant d’avance la théorie bullioniste, les trois auteurs se sont enlisés. L’étude des frappes requérait un suivi précis et la reconnaissance des interventions du politique. L’étude de la croissance économique ne peut couvrir l’ensemble des activités et des impulsions si l’on ne procède pas, auparavant, à un inventaire aussi exhaustif que possible de toutes les branches et de tous les secteurs, avec leurs résonances chronologiques.

136 Le périple qui se termine aura eu pour effet, puis-je espérer, de rendre à la macroéconomie de son sang et de ses couleurs. À chaque pas, dans nos paragraphes, il est apparu qu’il fallait recomposer l’ensemble français, y compris ce qui en relevait à l’extérieur. Les trois auteurs n’ont retenu qu’une pseudo-photographie numérique. Une consultation élargie de divers ouvrages les eut retenus de « sommariser ». À leur décharge, sans doute, une moindre préparation à ce type d’exploration et, moins pardonnable quand même, une trop grande aliénation à des « autorités » qui ne valent pas leur poids de louanges. Que leur préfacier en ait fait partie et que lui-même ait failli à son devoir d’information est davantage blâmable. Son texte, dont la nuance est absente et les idées fixes éclatantes, vire à la caricature alors que J.-N. Barrandon, C. et Ch. Morrison avaient pour eux le mérite de leur ambition. « Soixante glorieuses »! Grâce à nos braves trafiquants de bois d’ébène, peut-être ? Mais nous n’avons pas fini.

Albion

137 Nous avons relevé deux impasses majeures dans le livre examiné: l’interprétation d’une expérience de physique en elle-même séduisante, et un rétrécissement anorexique de la macroéconomie alléguée. Une troisième naît de la collusion des précédentes. Elle a consisté dans l’application d’un postulat : de l’influence directe, indispensable, inéluctable d’un métal précieux – ici, de l’or – sur la vie économique et la croissance. Je ne nie en aucune manière l’accroissement de la masse monétaire et l’existence d’une différence dans le développement entre le début du siècle et la dernière année de la Monarchie absolue (quoique contrastée et mitigée de diverses façons). Je ne me suis pas targué, non plus, d’apporter une solution absolue aux problèmes posés. Il y faudrait auparavant un solide supplément d’instruction. Pour le moment, l’important est de garder en main tous les fils de l’évolution et d’examiner les entrelacs éventuels, sans exclure a priori d’éventuelles relations causales (à sonder et à définir).

138 Un pas en avant est proposé incidemment par les trois auteurs. À un endroit de leur texte, ils ont suggéré le rattrapage par la France, en 1788, de l’Angleterre jugée en tête et de très loin en 1700. L’affirmation s’intègre dans un kriegspiel intellectuel plus vaste, auquel j’ai déjà fait allusion : le débat sur la supériorité de l’Angleterre sur la France avant la Révolution ou sur la parité ou sur un renversement de la bascule. L’élargissement du champ d’observation ne peut qu’aider à un examen approfondi et à un meilleur arbitrage dont, restant prudent au seuil, on ne préjugera pas, principiellement, qu’il tranchera urbi et orbi.

139 L’argument-massue est emprunté au parallèle des exportations des deux pays de 1720 à 1780 : « la part de la France dans le commerce mondial passe de 8% à 12% et celle de l’Angleterre de 15% à 12%». Malheureusement pour la crédibilité, le support de l’attestation est inconsistant. Elle arrive au bout de la « chaîne mercurielle » de concentration d’un soi-disant incontrôlable. Elle renvoie pour référence à J.-Ch. Asselain, mais celui-ci s’est appuyé dans sa citation sur F. Crouzet, lequel sur W.W. Rostow, et ce dernier invoque comme autorité ultime un auteur anglais, Mulhall, ayant écrit en 1892…

140 Impossible de savoir comment ce statisticien a opéré son calcul. On sera sceptique sur une estimation du « commerce mondial » au début du XVIIIe siècle et en 1780. Nous avons pointé les déficits d’enregistrement de la Balance française dans les premières années de son fonctionnement. Le mode d’estimation des valeurs était différent de part et d’autre du Channel (prix courants – couci-couçà – contre prix constants dans les Customs Books – d’où sommations déprimées)[59] [59] Jean-Charles ASSELAIN, Histoire économique de la France...
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. Bien qu’il se soit inquiété de l’anguille sous roche, F. Crouzet n’a pas réussi à surmonter la discordance et a persisté dans l’appréciation flatteuse pour la France. Refaisons les comptes en livres sterling pour les deux pays après avoir déflaté les prix français et intégré la baisse du change à notre détriment entre 1726 et 1788. En voici le tableau (milliers de livres sterling, en moyennes, valeurs constantes des deux côtés) :

 - 

1700-1704 1716-1720 1726-1730 1776-1780 1784-1788 1787-1789 Angleterre 5742 7011 8092 12646 15342 16736 France ? ? 7913 11561 ? 18038
De 1700-1704 à 1776-1780, les exportations anglaises ont été multipliées par 2,20; de 1700-1704 à 1787-1789, par 2,91. Pas de comparaison possible dans la plus longue durée avec la France faute de données recevables pour celle-ci avant 1726-1730. Les performances sont alors très proches : elles sont séparées par moins de deux cents livres sterling, la supériorité de l’Angleterre est infime, sinon passible d’être versée dans la zone de la marge d’erreur. En 1776-1780, elles se sont légèrement rapprochées, les coefficients de progression se tenant de très près. En 1787-1789, les exportations françaises l’emportent de plus d’un millier de livres sterling en valeur absolue. Leur accroissement depuis 1726-1730 se mesure à un coefficient de 2, 27 tandis que celui de l’Angleterre se situe à hauteur de 2, 06 durant le même laps de temps[60] [60] B. R. MITCHELL et Phyllis DEANE, Abstract...
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. On n’exagérera ni la précision ni l’exactitude des résultats ci-dessus. Ils sont plus fiables néanmoins que ceux de Mulhall, F. Crouzet, J.-Ch. Asselain, etc. Rappelons incidemment que l’année 1780, en pleine guerre de l’Indépendance américaine, était mal choisie pour étiqueter un sommet de l’économie anglaise. Malgré leur réfaction, les statistiques des exportations des deux pays ne dispensent pas d’ailleurs d’aller y regarder quant à leurs compositions respectives. Le commentaire et les conclusions que l’on en tirera en dépend finalement davantage que des chiffres bruts.

141 Comme l’avait noté judicieusement F. Crouzet, le commerce français avait fait la part belle aux réexportations en Europe des denrées coloniales.

142 Auraient-elles été une mauvaise graisse, susceptible de boursoufler et de déformer le visage réel du dynamisme propre au royaume ? Il en dénie l’éventualité en soulignant que dans les années « 1780 » (sic), les réexportations anglaises représentaient un tiers des exportations totales, de la même importance symétriquement, par voie de conséquence, que les denrées coloniales de Saint-Domingue, de la Martinique, etc. incriminées. La comparaison n’est pas parfaitement correcte. Du fait, d’abord, que les produits d’origine européenne et réexportés par la France (probablement assez peu considérables)

143 en sont exclus tandis qu’ils figurent sur le volet anglais. Ensuite et surtout, parce que la politique de Londres au sujet des denrées de leurs colonies américaines était différente de celle de Versailles. Leur réexportation a été longtemps au XVIIIe siècle, strictement limitée à quelques articles de manière à favoriser et assurer la consommation domestique. Il en allait de même a fortiori du thé de Chine devenu boisson nationale ! On ne se livrera pas ici plus que l’on ne s’y est abandonné ailleurs à une élucubration contrefactuelle mais le réglage et son rejaillissement sur les comparaisons sont à retenir tout nuement[61] [61] L’indication « dans les années 1780 » est malheureuse. ...
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144 Les exportations d’origine domestique comportaient deux rayons : celui des produits de l’agriculture et de l’élevage, celui des produits miniers et manufacturés. Sur le premier, l’Angleterre avait connu une évolution drastique : après avoir écoulé à l’étranger de grosses quantités de blé avec un maximum en 1752, elle avait été contrainte d’en importer à partir de 1764.

145 Elle n’avait plus guère à vendre à l’extérieur que de la laine, la petite portion que ses ouvriers ne filaient et tissaient. La France était beaucoup mieux lotie dans la section. Certes, l’exportation du blé fluctuait en fonction des récoltes et la balance s’inversa à plusieurs reprises, sans entraîner cependant la dépendance continue qui sévit de l’autre côté du Pas-de-Calais. Mais elle avait ses vins, c’était un slogan des Bordelais. La moyenne en valeur se tint autour de 47 M. durant les trois années terminales 1787, 1788 et 1789.

146 C’était 15% des exportations domestiques totales, 10% du total des totaux[62] [62] Il n’a pas été possible d’évaluer la part des produits...
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147 On aura guetté la comparaison entre l’Angleterre et la France sur les produits miniers et manufacturés. D’après les statistiques anglaises relatives à sept articles, leur montant à l’exportation se serait élevé à 3 823 000 £ en 1726-1730; 5416000 en 1776-1780; 7 293 000 en 1784-1788; 8 067 000 en 1787-1789. Les proportions par rapport aux exportations totales s’établissent successivement à 47 (deux fois), 43 et 50%; par rapport aux exportations domestiques à 77, 66 (deux fois) et 73%. Tous ces chiffres sont à relever pour inclure les articles manufacturés absents, parmi lesquels, pour sûr, la quincaillerie de Birmingham. En face, les estimations sont moins fournies. Les plus accessibles sont relatives aux trois dernières années. Leur moyenne est de 150 M. de livres tournois environ, une moitié des exportations domestiques et le tiers du grand total. Traduites en monnaie anglaise, les sommes correspondent à 6 033 800 £. Elles étaient donc nettement surclassées en valeur absolue. Le jeu des pourcentages parallèles ne renseigne pas complètement sur l’état des lieux Le démarrage de la « révolution industrielle » en Angleterre y a-t-il été pour quelque chose ? En partie sans doute.

148 Nous n’avons pas les moyens d’affiner rétrospectivement la confrontation.

149 La supériorité industrielle de l’Angleterre au rayon des exportations semble avoir été incontestable tout au long du siècle, en dépit des accrocs survenus dans telle ou telle direction et des prouesses accomplies en certains temps par les tisserands bretons et les artisans drapiers languedociens[63] [63] Les pourcentages établis d’après les sources diffèrent...
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150 Qu’en était-il sur le plan général ? Les exportations « suggèrent » mais ne suffisent pas pour prendre le pouls de l’économie en son entier. Il faudrait soit y ajouter la consommation domestique, soit disposer des chiffres de la production. Or, la documentation est chiche. Cependant, des travaux récents, convenablement auscultés permettent d’arriver à une conclusion assez sûre concernant le premier secteur : celui de l’agriculure et de l’élevage. L’opinion répandue était celle d’une avance anglaise considérable dans ses méthodes, ayant eu pour conséquence une forte augmentation au XVIIIe siècle de la production des céréales, capable de nourrir une population en croissance rapide, après cessation des expéditions au dehors en 1764, en limitant au minimum l’obligation d’importer. Les calculs effectués à partir des reconstructions de Mark Overton montrent hélas ! que la ration moyenne des Anglais subit une chute sévère (qui dura jusqu’aux environs de 1850), imparfaitement palliée par la pomme de terre et moins encore, sans doute, par la consommation de viande. L’extension de la surface cultivée n’autorisa pas davantage[64] [64] L’analyse du travail de Mark OVERTON, Agricultural...
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151 La constatation étonne. La diminution de la ration s’est produite en même temps que se poursuivait l’accroissement démographique. Il y a là un problème physiologique qui sera peut-être résolu par la recherche médicale mais qui n’est pas du ressort de ce commentaire. Par contre, il est intéressant de se pencher sur le comportement des individus en matière de consommation. Tout n’a pas été sombre. Moins de pain mais, pour la très grande majorité, de froment et non plus de seigle. Moins de bière par tête de 1700 à 1789, mais du sucre et du thé. Les salaires ne semblent pas avoir libéré une propension à dépenser et les progrès éventuels dans le confort (vêtement, mobilier… ) ont dû probablement beaucoup à une amélioration de l’offre de la part des producteurs.

152 Les données sur les mines et l’industrie sont plutôt rares et demandent à être épluchées. L’extraction du minerai de cuivre a été multipliée par plus de 5 dans l’espace de temps sous la loupe; celle du minerai d’étain ne l’a été que par un coefficient 2, 3 : ce métal avait commencé à être remplacé sur les tables par la faïence. Le charbon transporté de Newcastle à Londres a connu une progression identique de 2, 3 qui excède l’augmentation du peuplement de la capitale ( 1, 5). Mais les gisements de l’intérieur, reliés à la capitale par la voie des canaux nouvellement construits, contribuaient à présent à son approvisionnement en combustible. Le nombre des draps larges produits dans le West Riding du Yorkshire passa de 30000 (moyenne quinquennale de 1739-1743) à 150000 entre 1785 et 1789, soit une multiplication par 5. Mais l’exportation totale, nationale, des lainages n’a connu simultanément qu’une avancée de 1, 20. On s’aperçoit ainsi, en plus de l’irrégularité des évolutions que l’on devine, de l’impossibilité des recoupements.

153 Autres exemples : celui des importations de soie en valeur multipliées par 2, 2 et de l’exportation des soieries, multipliée par 3, 7; des importations de coton multipliées par 3, 8 et des cotonnades multipliées par 68 ! L’opposition entre matière première et ouvrage achevé complique les comparaisons[65] [65] Les pourcentages risquent de faire illusion. En valeur absolue,...
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154 En présence de ces mélanges, il a fallu un gros courage à des historiens anglais pour risquer un coefficient de multiplication séculaire du volume physique de la production, à plus forte raison un taux annuel de progression. Les chiffres français sont encore plus incertains. Les comparaisons entre les deux pays prennent dès lors un caractère fallacieux, sur lequel renchérit souvent le désir irrépressible de faire valoir la modernité de la France au XVIIIe siècle. À quoi sert de s’extasier sur un saut de 50000 à 600000 tonnes dans la production de la houille, avec des taux d’accroissement annuels, parfois, de 4, 8% (à Rive-de-Gier), quand le dernier chiffre se tient encore au-dessous de la provision de Londres par le seul transport maritime ? Mais, pour être juste, il faut rectifier l’impression abrupte. Le bois, de ce côté de la Manche, avait encore la prédilection du public : pour le chauffage, pour les hauts fourneaux, pour la verrerie… On irait peut-être de Charybde à Scylla en additionnant les stères aux tonnes. L’Angleterre produisit 68000 tonnes de fonte en 1788, la France 100000. L’importation de coton brut monta de 250 tonnes à 3000 environ en un siècle : affolant de dynamisme ! La modestie nous reviendrait à l’annonce du chiffre des importations anglaises de la même fibre à la même date : 11200 tonnes. De l’utilité de pondérer[66] [66] Les chiffres de F. Crouzet pour les importations de coton...
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155 L’énumération tangue et roule. Je n’y mets aucune perversité. Avant de se prononcer sur la supériorité de l’une ou de l’autre nation, s’assurer de la pertinence des évaluations et de la correction de la vue. Apportons un exemple supplémentaire à cette entreprise d’assainissement. Considérons l’industrie lainière. Voici Sedan, un fleuron de la draperie. La production y a doublé de 1731 à 1788. Comparé au West Riding, c’est un peu misérable.

156 Mais les 20000 pièces, à la dernière date, valaient très cher : 700 l.t. l’une;

157 total=14 M. Les 150000000 du Yorkshire à un prix très forfaitaire de 6 £ l’une emportaient 22, 5 M. de l.t. Cependant, toujours en 1788, 100000 pièces sortaient des ateliers du Gévaudan pour une somme de… 3, 5 M. de l.t. Les estimations portant sur la totalité de la production dans chacune des deux nations seraient égales, à l’entour de 14 M. de £, chiffre plausible mais avancé sur la pointe des pieds[67] [67] J’ai retenu le chiffre fourni par Levasseur pour les pièces...
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158 Comment expliquer cette parité en admettant qu’elle ait bien existé? En tenant compte des populations : la France en avait trois fois et demie plus que l’Angleterre. Diminuer excessivement le niveau de sa production reviendrait à couvrir ses habitants seulement de haillons. Il ne manqua pas de publicistes, à l’époque, pour les décrire ainsi. Toutefois, les inventaires après décès ne vont pas jusque-là. En revanche, les lainages constituaient environ 36% des exportations domestiques anglaises contre 7% des françaises.

159 D’autre part, l’industrie textile française travaillait d’autres fibres : la soie, le lin, le chanvre. Elle l’emportait dans chacune de ces branches. Haut la main pour les toiles… à condition de respecter la partition des Iles Britanniques, d’écarter celles de l’Écosse et de refouler statistiquement les irlandaises. Dans le dernier triennium de la Monarchie absolue, le contingent le plus important à l’exportation fut celui des articles de soie (de 10 à 11%), suivi par les toiles de lin (et de chanvre) malgré le déclin qui les frappait depuis 1775, sinon auparavant ( 9%). Le coton fermait la marche ( 4 à 5%). Le problème de la supériorité se transforme en imbroglio[68] [68] J’ai conservé autant que possible dans les calculs le...
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. C’est qu’il était mal posé.

Incubations

160 L’imbroglio, en fait, est très ancien. Il a existé, bien avant que nous le retrouvions et indépendamment de l’écheveau que nous avons essayé de débrouiller. D’abord, dans le regard de certains hommes de la fin du XVIIIe siècle et de la première moitié du XIXe, relayé à qui mieux mieux par les historiens et par les économistes, quand ce n’a pas été par les économistes et par les historiens. L’anglomanie, l’agromanie, la « petite Inde » de Manchester, Arthur Young, le traité Eden-Rayneval, Trafalgar, Waterloo, 1815 sont passés par là. Puis la supériorité effective de l’Angleterre industrielle et impériale, incontestée jusqu’en 1860 (pour la France) ou 1880 pour l’Allemagne ( Made in Germany), les États-Unis… Les yeux de Chimène pour la technologie et les inventions, la « révolution industrielle » d’Arnold Toynbee et de Mantoux, les interrogations sur le capitalisme, le trend, l’or, les entrepreneurs, la croissance et, pour bouquet de faîte, le take-off… À partir duquel, ce dernier, se manifesta une certaine réticence et résistance. En Angleterre, on rechercha des indices matériels sûrs du développement enseigné; en France, on s’interrogea sur la spécificité de la marche vers une économie « moderne »; ici et là, on entreprit de comparer et de peser l’économie des deux nations; on ébranla le dogme[69] [69] On trouve la bibliographie du sujet dans les notes de F. ...
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161 Mais on ne leva pas une hypothèque conceptuelle grave. On continua de penser « nations », comme à deux entités parfaitement opposables et comparables. C’était encore une séquelle du passé, amplifiée, rigidifiée et consacrée de présent par les politologues et les économistes, quasi devenue un tic.

162 Sur l’échiquier des diplomates, l’Angletere et la France se comportèrent très tôt jadis de cette manière : une contre une. Au cours des guerres, aux traités de paix. Sur le plan des réalités géographiques, il en allait différemment.

163 La France réunie par ses rois avait une surface plus de trois fois plus étendue que l’Angleterre ( 520000 km2 contre 151000), une population de 28 M.

164 d’habitants contre une de 8 en 1789. De ces deux points de vue, déjà, les potentialités étaient différentes et la géométrie du parallèle distordue. La France était « la grande nation », sans allusion au sens révolutionnaire ultérieur; sa rivale une moyenne seulement et plusieurs conséquences du fait nous sont apparues en examinant leur économie globale.

165 Pas de similitude non plus dans la structure des territoires. Les montagnes françaises n’avaient pas leurs homologues en Angleterre. L’importance de cette distorsion m’était apparue quand j’avais étudié les rendements des céréales. Les comparaisons qui spéculaient sur des chiffres « nationaux » étaient faussées automatiquement au détriment de la France par l’arrimage des médiocres performances du sud avec les excellentes du nord-ouest. Dès que l’on procédait à l’ajustement congru des surfaces et, avec plus de souplesse, des situations climatiques, l’égalité ressourdait. Le midi n’était pourtant pas complètement disgrâcié. Loin s’en fallait. Opulent de ses vignes, de ses oliviers, de ses amandiers, de ses mûriers pour les vers à soie… La France était un pays riche agricolement et tout le monde en convenait en Europe… avant de lire Arthur Young.

166 Industriellement, par la masse au moins, par l’abondance et la qualité de ses spécialités : soieries, toiles, dentelles, passementeries, modes… elle l’était aussi.

167 Il y avait un revers. Tant d’avantages joints à la docilité des sujets – qui avait au XVIe siècle émerveillé Machiavel et repoussé les Gueldrois – donnaient une force redoutable à leurs souverains. Après que l’Espagne eût été vaincue, la maison d’Autriche abaissée, la primauté politique sur le continent, la tentation était grande de franchir l’étape séparant la prééminence de l’hégémonie, voire d’une espèce de dictature mâtinée : morale et militaire. Elle semble bien avoir investi Louis XIV, quoiqu’il s’en soit défendu. Les apparences, en tout cas, étaient contre lui. C’est dans ce contexte que Guillaume III de Hollande (Guillaume Ier d’Angleterre) alluma un contre-feu. Il est à remarquer qu’il était à la tête d’une coalition et que, dans la dispute sur la supériorité (sinon l’hégémonie, presque la monarchie universelle), la France sous la conduite du Roi-Soleil était l’accusée. Les traités d’Utrecht et de Rastadt restituèrent un équilibre des États en Europe. Il n’était plus celui des traités de Westphalie et des Pyrénées mais le danger potentiel, certes amoindri, demeurait du côté de Versailles.

168 D’autant que le royaume avait gardé, ou allait récupérer, ou avait récupéré ses forces, toujours susceptibles d’être mises au service d’une ambition.

169 Un flash-back est nécessaire ici. Depuis la fin du XVe siècle, l’espace maritime s’était ouvert, des terres nouvelles étaient accessibles, leurs richesses…

170 On a souvent dit que la France s’était abstenue au XVIe de participer au premier envol mondial. Effet de myopie. À côté des tentatives infructueuses au Maranon, en Floride ou au Canada, des Français s’étaient introduits dans la sphère du commerce hispano-américain et y avaient acquis une position des plus honorables. La navigation vers le pays des épices en 1529 avait été sans lendemain mais les Marseillais tenaient une position solide au Levant, qu’ils renforcèrent et qui, en quelque mesure, pouvait servir de substitut. Il est exact, néanmoins, qu’aucune mainmise coloniale n’avait été effectuée et cette « carence » ne fut que très médiocrement corrigée avant le milieu du XVIIe siècle.

171 Le succès des Hollandais en Asie retentit comme un coup de tonnerre. La prospérité d’Amsterdam échauffa les jalousies. Colbert eût voulu la rogner. Il eut pour cela un projet tentaculaire. Or, les sentiments des Anglais à l’égard de leurs voisins de la Mer du Nord n’étaient pas plus tendres.

172 En se fixant sur un duel entre l’Angleterre et la France, on a oublié que la contestation d’une supériorité avait animé la première, d’abord, contre les Provinces-Unies. L’enjeu n’était pas le même : surtout économique, nonobstant gros d’incidents sanglants (le meurtre d’Amboine) et de combats navals.

173 Elle l’avait emporté. Le pavillon hollandais ne fit plus de l’ombrage au sien dans ses ports et dans ses colonies. Le temps défilant, elle avait apposé sa griffe, elle aussi, aux quatre coins de l’univers. Elle était présente par ses négociants, par ses compagnies ou par ses établissements (eussent-ils été fondés par des non-conformistes) en Baltique, à Bordeaux, à Lisbonne, à Séville, au Levant, en Guinée, à Bombay, à la Barbade et à la Jamaïque, à Boston et à New York (ces nom en phares-balises pour l’Amérique du Nord), à Terre-Neuve… Elle n’était pas la première partout. Elle n’avait pas l’envergure d’implantation ni des Hollandais, ni des Portugais, ni des Espagnols. Elle était deuxième partout, pourrait-on dire, mais bien dans tous les compartiments.

174 Elle dépassait les Français, en dépit des progrès accomplis du temps de Richelieu, de Colbert et de Pontchartrain. Le gouvernement avait mis de l’ordre dans la gestion des finances après 1689 et l’alliance avec les Provinces-Unies assouplit les mouvements d’argent, lubrifia les mouvements d’argent.

175 La Navy dominait les mers. Après avoir surpris les flottes qui revenaient de l’Amérique espagnole, échancré leurs trésors, l’Angleterre obtint en 1713 le droit d’envoyer là-bas un vaisseau de permission pour un commerce direct et celui d’y assurer une fourniture d’esclaves africains.

176 Ce qui frappe dans cette évolution, ce ne sont pas seulement les succès cumulés jusqu’à une sorte de triomphe. C’est que celui-ci intervienne comme l’épanouissement d’un projet, d’une volonté et d’une identité forgées depuis et durant des siècles. Encore une fois, il nous faut remonter le temps. Peut-être faudrait-il rétrograder davantage mais arrêtons-nous au XIVe siècle. Quand, en 1337, Edouard III engagea son pays dans le tissage de la laine, lorsqu’il le fit passer du stade de simple bailleur de matière première en celui de vendeur d’un produit fabriqué, il l’appela à la vocation industrielle, il inaugura la « révolution industrielle ». Le dernier terme ne fleure pas l’anachronisme. L’habitude s’est prise de l’employer, de manière assez floue au reste, pour désigner l’état plus ou moins précis dans lequel plongèrent l’Angleterre et l’Europe au XIXe siècle. Avec les caractères afférant à l’époque. Le véritable anachronisme est de considérer cet état impérieusement daté comme la seule et véritable expression possible d’un phénomène. Bien avant qu’il ne s’instaure, l’industrie avait eu sa place dans le paysage économique. Elle n’occupait sans doute qu’un pourcentage infime de la population anglaise et l’agriculture demeura – au-delà même de 1800 – l’activité principale et la première composante du produit intérieur. Un développement était jacent, que sacreraient un jour, aux XVe, XVIe et XVIIe siècles, les exportations de draps sur Bordeaux, Anvers, Danzig, Calais ou Rotterdam, Séville, Constantinople et Alep.

177 Dans leurs négociations, les Anglais respectaient des règles plutôt intransigeantes. Forts de la qualité de leurs draps, ils en fixaient eux-mêmes le prix et ne s’abaissaient pas à un marchandage, attendant avec confiance que les acheteurs revinssent repentis et convertis. Ils observaient un principe d’équilibre dans les échanges, ne se chargeant de marchandises de retour, autant que possible, que pour la valeur de leurs ventes dont les lainages formaient le fonds. L’opinion publique – ou celle qui s’exprimait – était sourcilleuse sur le point. Thomas Mun eut toutes les peines du monde à convaincre ses concitoyens que la sortie des métaux précieux pouvait ne pas avoir inévitablement un effet d’appauvrissement pour la nation mais bien au contraire… Un système de droits supplémentaires à l’entrée pénalisait les bâtiments étrangers et leurs marchandises, privilégiant de facto l’armement national. Les Français se plaignirent fréquemment des canons impitoyables qui leur étaient imposés, auxquels ils devaient se plier et qu’ils ressentaient comme des entraves, des préjudices et des iniquités. Les Actes de Navigation au XVIIe siècle ne firent que codifier et alourdir des us traditionnels.

178 Il faut ajouter que le gouvernement et les autorités en général étaient conscients de l’importance de la richesse du pays et de la conservation de ses sources. Les tribunaux, dans les causes maritimes, penchaient naturellement du côté des plaignants anglais. Les rois, dans les traités, défendaient les intérêts nationaux. Ils éprouvèrent de temps à autre la démangeaison de s’immiscer directement dans les affaires commerciales et le prurit de presser fiscalement leurs sujets davantage qu’ils ne le voulaient. Ces tentatives échouèrent. Dans un accommodement subtil et rigoureux avec les règles, l’initiative individuelle fut préservée. Le transfert des décisions budgétaires au Parlement et par son intermédiaire à la nation, théoriquement consentante, ouvrit la voie à un accroissement des revenus et des dépenses – notamment en période de guerre, que des adresses financières et la Banque huilèrent intelligemment. Quant-à-soi, volonté d’indépendance, souci de ne laisser à personne et surtout pas à un souverain et à un rival un ascendant excessif, tels étaient les ingrédients qui entraient dans la disposition d’esprit et le comportement des Anglais, de l’Angleterre à peu près unanime[70] [70] La libéralisation des initiatives privées en Angleterre...
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179 Le contexte que nous venons de reconstituer acheva de se mettre en place au commencement de ce que l’on a désigné quelquefois comme la « seconde Guerre de Cent Ans »: de 1689 à 1815. Comme toutes les images, celle-ci est à la fois juste et trompeuse. La durée y est bien, non le but. La première avait été une guerre de conjonction. L’issue recherchée était la réunion sous un seul roi des deux nations : l’anglaise et la française. Cette idée, bien entendu, s’était dissipée en dépit de la titulature. Mais le gage en jeu pour l’Angleterre n’était pas une supériorité quelconque à conquérir sur la France. Dans la guerre de Succession d’Espagne, ce que ses chefs avaient craint, c’était la collusion entre deux couronnes, avec la conséquence d’un drainage des immenses richesses de l’Amérique hispanique au profit presque exclusif de la France, propulsée dès lors à une hauteur de puissance incommensurable, dangereuse et insupportable. Le traité d’Utrecht avait apporté les garanties jugées indispensables. Contenir et non dominer fut la devise implicite qui s’altéra, sans disparaître tout à fait, à l’auberge des guerres.

180 Le XVIIIe siècle

181 Long détour, cadrage indispensable. La rivalité admet des degrés. Une supériorité militaire occasionnelle ne scelle pas une supériorité économique définitive. Conjectural en 1787-1789, un bilan l’est encore plus au début du XVIIIe siècle. Il conditionne pourtant l’énonciation par les trois auteurs d’un rattrapage de l’Angleterre par la France. Elle n’était pas recevable, nous l’avons vu pour diverses raisons, dont la pénurie d’informations fiables.

182 Comment apprécier la production aux alentours de 1700 avec moins de données ? L’effet de masse en faveur de la France était présent, plus accentué: près de quatre fois plus d’habitants au lieu de trois fois et demie.

183 L’argument peut être retourné de plusieurs façons : soit en le pondérant d’après une pyramide des âges et l’évaluation de la population active; soit en calculant les produits par tête qui seraient proches, avec un très léger avantage pour l’Angleterre. Les conclusions que promouvraient les nouvelles comparaisons induites sont ou ténues ou improbables[71] [71] J. Dupâquier a souligné la reprise démographique qui...
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184 Une proportion plus forte d’individus en bas âge ne suffirait pas à réduire l’écart démographique entre les deux nations. Les bases du deuxième calcul sont douteuses, autant que les chiffres de Gregory King qui ont pu y servir et qui se révèlent à l’examen absolument en l’air. L’hypothèque misérabiliste sur la fin du règne de Louis XIV pèse aussi sur elles, opposée aux années flamboyantes de la Reine Anne. L’historiographie française dessert en l’occurrence par son insistance sur les points noirs et l’oubli des zones claires durant la guerre de Succession d’Espagne : la Méditerranée, l’Atlantique et la Mer du Sud, rappelées plus haut. Ses silences sont également responsables de la sous-estimation de l’industrie du royaume, que l’on soupçonne ici et qui est tenace ailleurs. À supposer qu’il y ait bien eu, néanmoins, une dépression, ce qui n’est pas inconcevable bien que non mesurée, la comparaison avec l’Angleterre clocherait de ce fait même. Elle ne retrouverait une légitimité qu’avec le retour à une situation normale[72] [72] D’après Gregory King, la production agricole anglaise...
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185 Avant de quitter cette époque déchirée, notons que l’économie anglaise avait connu un bel essor au XVIIe siècle. De 100000 pièces aux environs de 1600, la production lainière avait peut-être atteint le chiffre de 500000 vers 1700. Les exportations – nous sommes en terrain plus sûr – avaient été multipliées par trois : coefficient égal à celui que nous avons relevé pour le XVIIIe siècle. Faut-il parler d’une « révolution industrielle »? Cela ne semble pas nécessaire. Plutôt d’une vigoureuse affirmation de la vocation industrielle née au XIVe siècle, ponctuée par des innovations dans la production : new contre old drapery, worsted contre woollen, et la conquête ou reconquête de marchés, dont celui du Levant, en dépit des crises intermédiaires (la peste soit des mauvais coucheurs !). Qui jurera que la France, sur une durée assez longue, n’a pas connu pareille réussite par-delà ses guerres civiles[73] [73] Les statistiques anglaises sont muettes sur la production...
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186 Rejoignons le XVIIIe siècle. Nous avons en mains des indications sur l’évolution, sans doute discutables, mais à partir desquelles nous pouvons tenter de nous rapprocher de notre objectif : jauger et comparer deux grandeurs. Il s’agit à présent de reconnaître comment cela s’est passé durant le siècle. La découverte de l’or au Brésil créa une magnifique opportunité pour les exportations anglaises. Les expéditions sur Lisbonne qui servait de relais s’élevèrent de 392000 livres sterling en 1698-1702 à 1114000 en 1736-1740 et d’un pourcentage de 10 à 19, 5% des envois domestiques. Le commerce lusitanien intervint à point pour soutenir ces derniers qui, sans lui, auraient exhibé une faiblesse plus accusée. Les draps constituaient une fraction majeure des cargaisons. Il est probable que l’attraction des profits espérés au Portugal a provoqué pour partie le reflux des exportations des mêmes que l’on constate sur les places de Smyrne et d’Alep. Le chiffre des expéditions globales à destination de Lisbonne se maintint ensuite en valeur absolue jusqu’aux environs de 1764 mais diminua en pourcentage. Un relais avait été pris par les colonies américaines. Le déclin des mines brésiliennes accentua la chute.

187 L’Amérique anglaise absorba de plus en plus de produits britanniques. Une contre-offensive aussi était en cours au Levant. Entre-temps, l’industrie du West Riding avait acquis une prépondérance écrasante sur les autres régions productrices de l’île[74] [74] À la fin de la période étudiée, le commerce avec le...
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188 Le XVIIIe siècle a été riche en fluctuations et en diffluences. Les guerres qui ont éclaté entre les deux nations les ont affectées simultanément mais de manière différente. Par le jeu des combinatoires, l’affrontement se déroula sur deux théâtres. Sur le continent, en association tantôt avec l’Autriche et tantôt avec la Prusse pour l’Angleterre; avec les mêmes, dans l’ordre inverse, pour la France. Sur mer, le combat était un face à face, sauf participation espagnole. Il eut pour pôle l’Amérique, les colonies respectives, et le commerce avec leurs métropoles. La prospérité des Antilles, des ports qui en recevaient et redistribuaient les denrées, qui animaient l’arrière-pays rendaient l’enjeu important pour la France. C’était l’Angleterre qui avait la maîtrise de l’océan. Elle reçut des égratignures et infligea des pertes sévères. La lecture des balances du commerce permet de l’appréhender : écrétage des exportations d’un quart durant la guerre de Succession d’Autriche; d’une moitié durant la guerre de Sept Ans. Dans ces conjonctures, les « soixante glorieuses » d’E. Le Roy Ladurie étaient mitées[75] [75] La diminution des exportations françaises en valeur se...
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189 La participation de la France au soulèvement des colonies anglaises de l’Amérique du Nord aurait-elle pu renverser l’état des choses ? Un très gros effort avait été consenti pour remonter la marine de guerre; une organisation rationnelle du commerce en convois le protégea; la victoire nous sourit, sous réserve du désastre des Saintes. On avait beaucoup attendu de l’indépendance du nouvel État et conçu d’espérances à propos de l’ouverture de son marché. La déception n’en fut que plus grande. Les courants qui reliaient l’ancienne métropole à ses rebelles reprirent comme auparavant. La part des Français fut presque anecdotique et pas toujours rentable. Les articles qu’elle pouvait offrir rompaient avec le goût des acheteurs supputés. L’industrie lainière qui, théoriquement, aurait été la plus apte à concurrencer son homologue anglaise, n’en avait pas la capacité. En Asie, la disproportion entre les deux nations était écrasante depuis l’installation des Anglais au Bengale et leur fréquentation majoritaire de Canton[76] [76] On a souvent fait état pour expliquer la déconvenue des...
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190 Dans sa comparaison de l’Angleterre et de la France, F. Crouzet a fait une impasse presque complète sur ces développements extra-océaniques et s’est resserré à leurs physionomies en Europe. Le parti était captieux. La discussion sur une supériorité de l’un ou de l’autre devait tenir compte de leur envergure totale. Et il est certain que, de ce point de vue, l’Angleterre l’emportait de très loin. Certaines conséquences de son expansion sont très visibles, notamment aux Indes. D’autres ont été moins remarquées. Mais, si nous revenons à l’effet de masse dont nous avons fait état, les colonies américaines avant et après leur indépendance comblaient l’écart pour une part appréciable. En ajoutant 6 M. de personnes (chiffre approximatif en 1789) à 8 M., elle portait le marché potentiel d’un tiers à une moitié de celui des Français. L’avantage théorique de ce dernier s’en amenuisait ou se transformait. Leur production agricole l’emportait sans doute toujours, sauf accident. Mais il existait en Amérique un grenier dans lequel l’Angleterre pourrait puiser le jour où le grain lui manquerait trop cruellement et surtout lorsque les communications maritimes seront devenues plus faciles : éventualité qui échappa à Malthus. Sur le plan des exportations manufacturières, le marché colonial anglais avait joué un rôle que ne tint jamais celui des Français. En 1789, les exportations de l’Angleterre sur les trois continents extérieurs atteignirent la somme de 7, 5 M. de £ ou, convertie en livres tournois, de 189750000; celles de la France 83620000. Qui a parlé d’égalité[77] [77] L’économie des colonies anglaises d’Amérique n’apparaît...
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191 Problème mal posé… Problème mal conduit… Dans la passion de rehausser l’un des partenaires, on a exalté des renseignements justes sans les assortir du commentaire approprié. Le pack des bâtiments de mer commerciaux en est un exemple. Nul ne conteste une supériorité anglaise : 12464 unités, 1272000 tonneaux, 120000 matelots, le double de la flotte française :
5000 unités en arrondissant, 729000 tonneaux, 60000 matelots en service, 84000 en tout. Certes, dit-on, mais cette dernière est tout de même la deuxième du monde (non sans une pointe d’exagération). Pour quel emploi ?

192 Elle assumait le cabotage maritime intérieur, les liaisons avec les colonies et les établissements d’Afrique et d’Asie (par la vertu du monopole métropolitain analogue à celui de tous les pays), le gros du commerce avec la péninsule ibérique, la péninsule italienne, celui du Levant. Elle était concurrencée en Méditerranée par les Hollandais et, surtout, par les Suédois dans l’organisation des caravanes de l’Empire ottoman (qu’elle avait possédée autrefois). Elle était ectoplasmique en direction du Nord : la réexportation des denrées coloniales à partir de Bordeaux, Nantes ou Le Havre lui échappait.

193 Ce n’était pas seulement par le nombre que la flotte marchande anglaise surclassait la française, c’était par l’emprise des mers. Encore faudrait-il évoquer la vivacité des Américains de la Nouvelle-Angleterre dans les pêches de la morue, dominateurs dans la distribution à Saint-Domingue, à la Martinique et à la Guadeloupe[78] [78] La concurrence des pêcheurs de Boston (Mass. ) se fit sentir...
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194 Dithyrambe excessif du côté de l’Angleterre, cette fois, à propos de l’agriculture. Les mythes de l’enclosure messianique, du navet thérapeutique et du trèfle envahissant l’ont propulsée en tête des nations agricoles, à la pointe d’une « révolution agricole » si poussive qu’elle doit être remise à plus tard.

195 On niait ou/et l’on effaçait les performances céréalières du nord-ouest de la France (qui se rencontraient aussi ailleurs), la civilisation de la vigne au sud de la ligne Rhuys-Thionville, les cultures maraîchères, fruitières et commerciales. L’élevage même en dépit d’une amélioration désirable des races de moutons pour la laine. L’étude de la densité et de la répartition de la population rurale, des modes d’exploitation et de la productivité par homme déborde toutefois des limites de cet article. Elle appellerait une série de confrontations région par région : Bassin de Londres et Bassin parisien; Pays de Galles, Devon, Cornouailles et Bretagne, etc. Le produit global requerrait des additions multiples par petits « pays » et par branches. L’effet de masse persisterait. Quant au revenu par tête, il ne pourrait s’apprécier vraiment dans les deux nations qu’après un double filtrage : local et social.

196 La comparaison des industries serait logée à la même enseigne. Il est possible, comme nous l’avons vu, que l’on parvienne avec la réunion de toutes les activités textiles à découvrir une parité en valeur entre la France et l’Angleterre (le fort portant le faible, selon l’expression). La soierie française dominait l’anglaise. Les tissages de la laine s’équipollaient d’une certaine manière, à condition de tous les collationner. Mais ici le produit par tête d’habitant montre un net avantage à l’Angleterre – que rend très concret la capacité d’exporter. D’autre part, l’un des débouchés essentiels de la draperie languedocienne, le Levant, se dérobait. Abstraction faite des arrivages d’Écosse et d’Irlande, les toiles françaises, appréhendées en bloc, tenaient le haut du pavé mais les centres de fabrication vivaient des destins contrastés :
en bonne santé dans le Saint-Quentinois et le Cambrésis; malades en Bretagne. Le tarissement de la demande en Espagne traduisait une perte de vitesse et une inadaptation à l’évolution du marché, sinon l’amorce d’un vieillissement. Le coton, lui, était jeune mais en retard sur Manchester. Les jugements globaux d’infériorité et de supériorité s’avèrent bien abrupts et arbitraires; sectoriels, ils ont besoin d’un vocabulaire adapté à chaque cas, avec des nuances et des dégradés.

197 De plus, les critères tremblent. Nous avons signalé l’injustice d’une commisération qui s’attacherait aux quantités modestes de charbon extraites du sol de la France, que corrigerait instantanément la reconnaissance d’un primat du bois. On entérine celui-ci mais, en même temps, on pleure sur le retard et l’obligation d’importer, sous-entendant implicitement que la houille était la source d’énergie « moderne », de l’avenir, celle qui aurait dû déjà être consommée en suffisance, produite aussi en suffisance, avec, dans ce dernier souhait une réminiscence-résurgence du vieil idéal de l’autarcie. Elle s’applique encore à la production du fer : 60000 tonnes seulement à sortir de nos hauts fourneaux, 20000 à acheter en Espagne, en Suède et en Russie… Mais l’Angleterre n’en produisait pas davantage en 1789 et en faisait venir trois fois plus : 60000 tonnes. Quelle servitude ? Il serait plus simple de ne pas considérer les importations a priori comme une tare absolue (elles aidaient à la sidérurgie) et de concevoir l’enfance d’une nouvelle industrie, avec, en arrière-fond, pour les Anglais entrepreneurs, cette volonté éparse si souvent manifestée de réagir par émulation, de faire aussi bien ou mieux que d’autres, disposition d’esprit capable de conduire à l’émancipation d’une dépendance[79] [79] C’est, en somme, un réflexe « mercantiliste » larvé...
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198 L’image de moments, de moments différents, dans un sens de physique de l’évolution, est celle que j’appliquerais aux deux nations. L’un et l’autre harnachés de leur passé, l’une et l’autre engagées dans une appropriation du futur mais à des doses inégales : l’Angleterre plus avancée, la France traînant un poids plus lourd de tradition économique, freinée par celui-ci de facto.

199 J’ai discuté assez à fond du problème de la supériorité et montré les facettes diverses. Sur le plan d’une évaluation « mathématique », en l’absence d’une documentation plus abondante, nous ne pouvons pas aller au-delà. Sur le plan pratique, sur celui qui importait dans l’immédiat aux contemporains, je me référerais volontiers à l’opinion des négociateurs anglais du traité de 1786.

200 Ils estimaient que sur dix branches d’activité, leur pays l’emportait dans sept et que dans les trois autres, deux étaient à leur portée. Leurs vis-à-vis semblent bien ne pas avoir eu sur les situations respectives une opinion aussi assise. Dans le domaine de l’information (et du réalisme) la supériorité britannique était évidente. À l’extérieur, elle l’était également et, les Français subissaient, en outre, des érosions : de la part d’autres nations en Europe et, de la part de leurs ex-alliés Insurgents, jusque dans leurs Isles d’Amérique.

Révolutions

201 On objectera peut-être qu’en plaçant la comparaison en 1789 et non en 1780 comme il a été fait par les prédécesseurs, je l’ai faussée. Entre les deux dates, la France avait éprouvé les dures conséquences du traité Eden-Rayneval et perdu une bonne part de son tonus industriel. Cependant, dans plusieurs branches et dans plusieurs secteurs, les difficultés s’étaient accumulées déjà avant le second terme. Symétriquement, l’Angleterre n’aurait-elle pas bénéficié à partir de 1780 de l’impulsus de la « révolution industrielle » et acquis de la sorte une surpuissance néfaste à une pesée équitable ? Mais le déséquilibre existait lui aussi auparavant et plus grave même, d’après les chiffres.

202 Entre 1770 et 1772, si l’on en fait une moyenne, la France exporta vers les trois continents Asie-Afrique-Amérique une valeur de 35, 04 M. de livres tournois, sa rivale 6, 58 M. de £ ou 114, 84 M. de l.t. Ni le traité ni la « révolution industrielle » n’ont apparemment accentué le décalage global, bien qu’il se soit certainement creusé ici et là.

203 1780 a pourtant des avantages pour la réflexion. Débarrassée des développements plus tardifs, l’observation des structures de la production est meilleure. En particulier, la forte industrialisation de la France ressort mieux. Elle était disséminée partout, dans les villages autant ou davantage que dans les villes, dans tous ou presque tous les logis. Arthur Young en avait témoigné en écrivant que chaque chaumière avait son métier. Les manufactures royales avaient fait écran. Les pratiques du Verlag – et du Kaufsystem régentaient les rapports entre artisans, marchands et clients, comme dans le Vale of Trent et le West Riding, sans préjudice de proportions différentes. Les concentrations d’ouvriers ne foisonnaient pas plus en Angleterre qu’en France ou presque. Les innovations techniques fleurirent sans doute moins nombreuses dans cette dernière, et leur adoption en provenance de l’étranger accusa du retard mais elle eut lieu dans le tricotage, dans la rubannerie, dans la teinture et l’impression des tissus, dans la papeterie, dans la fabrication de la faïence et de la porcelaine, dans l’horlogerie, dans la sidérurgie… On retrouve dans cet aspect les « moments » qui nous ont paru caractériser le genre de développement des deux nations.

204 L’autre leçon qui se dégage de ce XVIIIe siècle étêté, c’est l’existence d’une croissance en Angleterre et en France, sans « la révolution industrielle ».

205 Croissance et « révolution industrielle » ne sont donc pas synonymes, ne sont pas liées l’une à l’autre comme des sœurs siamoises. Si l’on songe que la draperie anglaise, partie de rien au XIVe siècle, avait été capable de produire 60000 pièces dès 1480, 100000 vers 1600, 500000 peut-être en 1700, la constatation acquiert une grande robustesse et le triplement des exportations au XVIIe siècle aussi fort que celui du XVIIIe est propre à interroger sur le concept de « révolution industrielle » comme sur la date de naissance de la croissance. Trois solutions : ou bien poser une antériorité et une continuité du phénomène, mais John U. Nef n’était pas remonté en-deçà du XVIe siècle et avait laminé le XVIIe; ou bien admettre la possibilité d’une croissance à l’intérieur de l’économie ancienne; ou encore récuser la réalité de la « révolution industrielle » recta à partir de 1780. Ou plutôt, les trois ensemble.

206 L’économie ancienne n’a pas été figée, immobile : pas plus dans son secteur industriel que dans le secteur agricole. Elle admit des changements, connut une évolution. Une croissance n’éclot pas seulement à la suite d’innovations.

207 Elle se produit aussi sous l’effet d’un phénomène démographique, d’un desserrement de contraintes, de l’ouverture d’un marché extérieur. Quand Arnold Toynbe prononça ses Lectures, il vivait et respirait dans un paysage et dans une société marqués par les cheminées d’usine, dont il a cherché la généalogie. Ayant le sentiment comme lui d’exister au sortir d’un grand bouleversement, ses élèves ne trouvèrent pas mieux pour intituler la publication posthume que de le comparer à cet autre, très violent sur le plan politique, qu’avait été la Révolution française. Ainsi naquit la « révolution industrielle ».

208 Elle était associée aux inventions techniques. La navette volante, la jenny, lui aurait donné naissance. Donc, en 1738. La date de 1780 lui fut substituée d’abord par J.U. Nef, sensible à l’éruption de l’industrie cotonnière; puis par W.W. Rostow, en 1956, parce qu’elle tombait à merveille pour donner corps à sa théorie du take-off, à la constitution d’une masse critique propice à l’éclosion grâce à la « révolution agricole » préalable, à proposer un « modèle », un « exemple » et la voie à suivre aux pays sous-développés sommés de sortir de leur situation (propre dans son esprit à les dissuader de céder à l’illusoire séduction du dirigisme communiste).

209 Mais au fond, la « révolution industrielle », quelle a-t-elle été? Un déploiement technologique ? Un volcanisme de la quantité? Une étape et le levier de la croissance ? Et de quand date-t-elle ? Si le choses devaient être vues sous l’angle d’une création technique, laquelle a suffi pour le baptême de la « révolution industrielle »? La jenny ? La mule jenny ? La machine de Watt ? S’il l’on opte pour la multiplication de la production, à laquelle attribuer la paternité? Au seul tissage du coton, au triomphe de la vapeur, au fer et à l’acier ? Au machinisme ? Si un état déterminé de l’économie doit être mis en cause, comment le définir ? Autant d’interrogations en mal de réponses et qui ont conduit ceux qui s’en sont occupés à restreindre la signification de l’expression et à douter de la légitimité de son application à telle ou telle date. Le seul accord réside dans la reconnaissance d’un processus long. En fait, on peut aller plus loin. Ce dont étaient les témoins les étudiants d’Arnold Toynbe débordait de la simple sphère industrielle. La transformation avait été sociale : déclassement en importance du secteur agricole, domination du secteur industriel, population urbaine supérieure à celle de la campagne, emprise de l’argent sur les entreprises, « capitalisme », grandes usines, relations humaines chamboulées entre patrons et ouvriers, slums, etc. « Révolution industrielle » est un mauvais vocable parce qu’il ne couvre pas la totalité de la transformation et qu’il en confisque indûment le contenu au profit d’un seul élément, quel qu’ait été son rôle dans l’émergence.

210 Il est donc possible de s’en libérer. D’appréhender le processus de la croissance dans la longue durée : depuis le XIVe siècle au moins pour l’Angleterre (et pourquoi pas, pour la France ?), de saisir la coexistence qui a été réelle longtemps au XIVe d’une économie dite ancienne et de la gestation d’une novatrice et nouvelle, sans se boucher les yeux sur le retournement drastique des fondements et de la structure de la société, qui a été le résultat de l’évolution. Les historiens qui se sont penchés sur le problème, le recul que le temps nous a départi par rapport aux événements, l’approfondissement conceptuel et contextuel, tout nous invite à franchir le pas et à ne pas nous enfermer dans le corset de force d’un cliché finalement vétuste et mal cousu. Incidemment, nous remarquerons que la croissance au XIVe et au XVe siècle s’est opéré avant la découverte de l’Amérique et, par conséquent, avant l’arrivée des métaux précieux chers aux bullionistes et quantitativistes, Hamilton porte-drapeau[80] [80] D’où l’avantage et la nécessité de regarder le passé...
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211 L’évacuation d’un ex nihilo en 1780 pour la « révolution industrielle », le rétablissement d’une continuité (non lissée) de la croissance met également à l’aise à l’égard de ces accidents supplémentaires que constituent les injections d’or et d’argent dans la vie économique et les responsabilités que l’on a voulu leur faire endosser. Les trois auteurs du Cahier Ernest-Babelon les ont déduites de l’introduction de l’or brésilien dans le monnayage français au XVIIIe siècle. On en a dit beaucoup plus au sujet de leur action en Angleterre. Ils auraient engendré la « révolution industrielle » précisément.

212 L’idée se défendait mieux de ce côté de la Manche. Le commerce angloportugais avait une beaucoup plus grande envergure que le commerce franco-lusitanien et les retours en or s’effectuaient régulièrement par le paquebot de Falmouth. J’ai montré (dans Incroyables Gazettes… ) qu’il n’y avait pas un ajustement vraiment cohérent entre le solde, les frappes monétaires de l’or à Londres et l’encaisse de la Banque d’Angleterre. Je viens de souligner l’importance que la direction de Lisbonne revêtit pour les exportations et pour la draperie. Mais comme pour la France, il faut se représenter une certaine autonomie entre eux des circuits de la marchandise et du métal précieux. L’or fut un instrument du gouvernement comme ailleurs.

213 Il servit à entretenir des troupes et des alliés sur le continent européen. Les Customs Books en ont enregistré les mouvements. D’autre part, le rôle qu’on lui prête dans le déclenchement des entreprises coïncide avec l’espèce de fanatisme du capital qui a sévi chez les économistes, au détriment des autres facteurs de l’initiative et du succès, dont le travail et la forme des échanges.

214 On sait aujourd’hui que les mises de fonds au départ ont été modestes, qu’elles ont engendré des bénéfices et arrondi les pelotes par le mouvement, la vista, la bonne gestion… La lettre de change a été d’un grand usage et le recours aux banques, héritières des orfèvres. Enfin, si attrayant qu’il ait été, le courant des exportations vers le Brésil n’a pas éclipsé les autres, leur a été inférieur et ceci, bien entendu, a fortiori lorsque le flot de l’or s’est tari[81] [81] Pour une pondération du commerce anglo-lusitanien : M. ...
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215 Le Brésil n’a été que l’une des causes que l’on a proposées pour le lancement de la « révolution industrielle » et le développement subséquent. J’en ai énumérées plusieurs : le puritanisme, l’exploitation du labeur des esclaves aux Antilles, le pressurage du Bengale, la « révolution agricole », le génie inventif des Anglais, les institutions, la liberté… La dévolution à une cause précise, sinon exclusive, d’un essor conçu comme un démarrage à une date bien fichée était tentante et d’autant plus qu’elle coïncidait avec une préconception de nature affective ou intellectuelle. Il n’en est plus besoin dès lors que l’évolution est envisagée « se produisant » dans la durée et non plus comme un bond quasi inopiné. « La combinaison d’un ensemble de facteurs… », la formule de Peter Mathias est pertinente. Il faut lui conférer en arrière du XVIIIe siècle la longévité et lui reconnaître au XVIIIe siècle lui-même le pouvoir de sa coalescence, les coups d’épaule des opportunités de gain et de l’ingéniosité des trouvailles. « Why was England first ?» est une question qui perd de son caractère provocant. « Why should not be England first ?» Pourquoi aurait-elle pu ne pas être la première ? Les spéculations de ce genre sont bonnes pour des exercices rhétoriques : cela n’a pas été[82] [82] « Si, dans la plupart de ses composantes, la croissance...
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216 La population était l’un des éléments entourant l’évolution et, lui aussi, souvent invoqué comme moteur. Je ne reviens pas sur la dite « révolution démographique » en Angleterre, dont j’ai analysé les deux composantes :
l’idiosyncrasie invétérée du comportement et la restauration qui se conjuguèrent au XVIIIe siècle. La distribution nous retiendra davantage. La productivité par actif dans le travail agricole, élevée, était l’émanation d’un système d’exploitation de la terre remontant très haut dans le temps et limitant le nombre des individus directement concernés. Des discussions sont nées récemment pour le réévaluer mais le fait demeure qu’à côté de nantis en terre, bien ou relativement bien, ceux qui ne l’étaient pas, qui étaient dépourvus du minimum de subsistance vital ipso facto devaient obligatoirement se procurer un autre moyen de l’acquérir. Il y avait trois alternatives :
un métier pratiqué à la campagne, l’inscription au bureau des pauvres de la paroisse et un départ vers la ville, à condition que celle-ci offrit et le vivre et l’emploi pour l’obtenir. La dernière avait été longtemps l’apanage de Londres, elle intéressa de nouveaux centres dopés par le commerce et l’industrie. Quelles que soient les ventilations entre urbs et rus, une dépendance était prégnante : après avoir produit, il fallait vendre pour acheter. Le problème n’était pas seulement microéconomique à l’échelon d’une personne :
il était macroéconomique à l’échelon de la nation et devint plus aigu au fur et à mesure qu’elle eut besoin d’importer du blé pour son ravitaillement. Je fais abstraction ici d’une quatrième alternative : émigrer au loin.

217 L’étranglement menaçait moins en France apparemment, du fait d’un maintien à la terre plus fort. Cette opinion souffrirait des aménagements car l’on a découvert le cas de régions où le statut d’individus, restés à la campagne mais vivant d’un métier, avait évolué vers un prolétariat ou pur ou légèrement atténué et celui d’autres où le nombre des manœuvres (ou des journaliers, selon la nomenclature) avait augmenté de façon effarante, avec, à la frange inférieure, celui des mendiants. L’agriculture fournissant néanmoins le pain quotidien sauf catastrophe météorologique, la nation pouvait ressentir un sentiment de sécurité qui aurait vacillé en Angleterre : supériorité? La fragilité d’une économie reposant de plus en plus sur le travail industriel et sur les exportations résidait en deux points. Soit que les débouchés se rétrécissent et qu’un chômage en résulte, énorme; soit qu’une autre nation vienne supplanter Albion sur le marché international. L’indépendance des Treize colonies aurait pu être la concrétisation de la seconde hypothèse.

218 Cela n’arriva pas. Il était trop tôt pour que l’industrie des États-Unis satisfasse à une demande considérable : elle ne suffisait même pas à son marché intérieur. La suite du temps allait au contraire élargir aux dimensions du globe les opportunités pour l’Angleterre d’exporter les produits de ses artisans et de ses manufactures[83] [83] Ce n’est que récemment que l’on s’est interrogé...
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219 C’est la France ou, plus exactement, d’après F. Crouzet, la Révolution française qui aurait livré à la rivale les clés de ce développement, assassinant d’autre part et simultanément l’économie nationale. J.-N. Barrandon, C. et Ch. Morrisson ont repris cette affirmation et leur préfacier a renchéri. Ils ont utilisé à son appui une curieuse allégation. En empêchant Louis XVI d’intervenir en soutien de l’Espagne dans son conflit avec l’Angleterre en 1790 à propos de la baie de Nootka, l’Assemblée nationale aurait préludé à une rupture des bonnes relations précédentes et des courants commerciaux.

220 La suite de la Révolution aurait achevé la besogne et, en 1804, Ouvrard n’aurait pu réussir une résurrection. Bien que l’auteur de leur source soit un historien hautement respectable et malheureusement disparu, son idée est une contre-vérité[84] [84] Michel BRUGUIÈRE, « Commerce transatlantique et importance...
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221 Ce n’était pas la première fois que la France refusait son soutien à sa sœur. Elle l’avait déjà fait en 1770 dans l’affaire des îles Falkland (Malvinas ou Malouines) et cela sur une intervention personnelle du roi, Louis XV. Il n’en était rien résulté économiquement. Le Pacte de Famille n’avait pas instauré le principe d’une solidarité immédiate dans la guerre et l’Espagne, de son côté, avait parfois tardé à se mettre en branle. En 1790, la proposition à l’Assemblée nationale était cousue de fil blanc et la personnalité de l’introducteur, Malouet, en est une preuve. Il s’agissait d’une opération de politique intérieure, de rassembler la nation tout entière derrière Louis XVI pour faire front à l’ennemi étranger. Vu l’état des finances, l’imparfaite préparation de la marine royale, et sans spéculer sur l’issue de la guerre après sa déclaration, on gardera un scepticisme prudent sur ses répercussions éventuelles : intérieures et extérieures. L’Espagne, d’ailleurs, accepta un compromis avec l’Angleterre.

222 L’exécution de Louis XVI, par contre, entraîna bien une rupture qui fut sans doute ressentie dans le monde du commerce et des industries exportatrices et qui dura deux ans. Mais beaucoup plus décisive fut la conclusion de la paix avec la République, l’alliance avec la France (sic) et… le blocus anglais sur les côtes espagnoles et dans l’Atlantique, stoppant net le trafic avec le pactole américain. La situation ne se rétablit qu’avec la paix d’Amiens, en 1802, et pour à peine plus d’un an. Parallèles et extravagants, les exploits diplomatiques du Clissonais Ouvrard ne firent pas long feu. L’époque de la Révolution française fut bien celle d’un épanouissement de l’Empire britannique, comme l’a défendu F. Crouzet. Ne lui infligeons pas une chronologie fautive, ni une chaîne de causalité oxydée. En liant l’ouverture des hostilités entre la France et l’Angleterre en 1793, après la mort de Louis XVI, on fait porter la responsabilité et le blâme des déconvenues ultérieures à la Révolution française en elle-même et à son orientation interne. Les choses se sont passées d’une manière différente. À la même date, les Français étaient en Belgique, dans un espace sensible pour les Anglais. Ils appréhendaient la réapparition d’un expansionnisme français en Europe, avec le spectre d’une hégémonie sur le continent et d’un prolongement offensif contre eux. C’est donc dans l’optique ancienne du refus de la supériorité que débutèrent les guerres, sans aucun doute stimulé par un esprit de revanche et de francophobie hérité des batailles passées. Les déclarations belliqueuses des révolutionnaires, l’étendard de la Grande Nation n’étaient pas faits pour apaiser les craintes et les ressentiments.

223 Mais c’est l’orientation externe de la République et non son orientation interne qui a été primordiale dans l’éclatement. Quelles conséquences, au reste, aurait eu l’ouverture d’un conflit dès 1790, au motif de la baie de Nootka ?

224 Napoléon aurait-il pu renverser le cours de l’affrontement ? Il en eut deux occasions. La première vint des États-Unis. Ils n’étaient toujours pas en mesure de concurrencer l’Angleterre sur le plan industriel. Leur marine, elle, était capable de tourner la prépondérance britannique sur l’océan et d’assurer un certain nombre de transferts fructueux entre l’Amérique et la France. L’opportunité ne dura pas toujours avec la même intensité et sans à-coup jusqu’à la guerre de Maddison en 1812. La seconde occasion, dans laquelle l’Empereur tint le rôle d’initiateur, fut l’établissement du Blocus Continental. Priver l’Angleterre du débouché de ses marchandises revenait à tenter de l’asphyxier. La campagne de Russie en sonna le glas. Son succès aurait-il suffi ? Hors d’Europe, les négociants britanniques avaient avancé leurs pions. Leur champ d’activité s’était agrégé d’immenses territoires : en Amérique du Sud, en Asie, autant de marchés. La marche en avant de l’industrie anglaise avait trouvé un aliment de choix pour ses exportations, une perspective euphorisante qui allait soutenir, prolonger, accélérer le mouvement né avant les guerres. La France avait perdu. Le Révolution et son successeur, l’Empire, en ont bien été les responsables à condition d’assortir l’affirmation de la considération des événements militaires et de leur hasard, de ne pas oublier les signes de faiblesse antérieurs. Le change des louis contre la livre sterling avait baissé avant la refonte de 1786 et l’altération[85] [85] F. CROUZET, L’économie britannique et le Blocus Continental...
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225 Continuité de situation en Angleterre… Elle avait connu des fluctuations durant les guerres, l’accroissement d’un certain nombre d’indicateurs, des diffluences interrégionales. Mais cela n’avait pas disloqué le schème de l’activité en général et des échanges mis en place à la fin du XVIIIe siècle. La croissance que l’on constate sur les indicateurs de l’activité industrielle et commerciale de l’Angleterre se situe en continuité avec la situation antérieure. On peut négliger les Cassandre qui en ont dénoncé la lenteur, comme si le rythme avait dû être dicté par une force conforme à ce que l’on attend vu du Sirius de la théorie. Dans les discussions, l’extension des débouchés n’est pas ignorée. Elle est considérée comme secondaire : le mérite de l’expansion industrielle tenant essentiellement à un british fighting spirit. La simplification est abusive. Elle découle encore une fois de la formulation étroite et partielle du changement opéré au XIXe siècle. Comme dit plus haut et comme le montrent cartes et statistiques, la transformation globale a été sociale : le déport vers le nord-ouest des zones industrielles, la stagnation de la population à la campagne et, ajoutons, le déficit en blé grossissant. La composition du peuplement était complètement bouleversée au temps d’Arnold Toynbe[86] [86] J. -G. WILLIAMSON, « Why was British Growth so Slow during...
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. L’industrialisation a, certes, accompagné et elle a contribué innombrablement à la constitution de la nouvelle géographie. Mais la vision est tronquée qui ramène tout à elle. Les usines avaient eu besoin du monde pour tourner : du coton américain, indien, égyptien…, de la laine argentine, australienne…, de l’huile de palme africaine… La population :
du blé de la Russie et des États-Unis. Les agriculteurs britanniques étaient impuissants à satisfaire les réquisits. L’Angleterre, dans cette conjoncture, a donc adopté progressivement la physionomie qui ne devint pleinement la sienne qu’à une date au XIXe siècle à déterminer.

226 Une dépendance à l’égard des apports extérieurs s’était déjà rencontrée.

227 Aux Provinces-Unies. La différence était qu’en Hollande les achats de nécessité étaient payés par les profits du commerce. En Grande-Bretagne, l’industrie était l’activité fondamentale, directement et par les exportations, sans préjudice des transactions financières. D’ailleurs, par l’envergure de sa navigation et de ses colonies, l’Angleterre avait raflé également une bonne part de l’ancien système néerlandais. À la question : qui a aidé, qui a promu la transformation anglaise ?, la réponse est simple : le monde entier. Elle va de soi à partir du moment que l’on a renoncé à chercher une antécédence illusoire, un ab initio qui serait alors redevable à telle ou telle impulsion, telle ou telle influence particulière. Le do ut des a fonctionné à plein. L’une de ses manifestations les plus efficaces a été l’émigration. D’une part, elle a stigmatisé l’impuissance de la « révolution industrielle » dans la mère-patrie.

228 De l’autre, elle a créé de nouveaux marchés, en constante progression : aux États-Unis, dans l’hémisphère sud… Le retournement de la société, l’évolution des entreprises industrielles ont induit d’autres changements qui sont devenus à leur tour dominants : le capitalisme (qui n’a pas à être confondu avec les utilisations précédentes d’un capital), le type de monnaie (en dépit des derniers chants en l’honneur des métaux précieux, de l’or surtout, par les économistes contemporains), le mode de rémunération salarial, l’installation durable du circuit dextrogyre…

229 L’expérience des trois auteurs était séduisante. Compromise hélas ! par le trop petit nombre des pièces disponibles et la méconnaissance de la composition des arrivages à Lisbonne. Le lissage de la succession des frappes en France n’est pas heureux et laisse échapper à la fois le timing réel et la spécificité du monnayage. Il crée la propension à une mauvaise interprétation. La soumission à une information partielle et orientée, sinon partiale, couronne le dérapage, caché sous le couvert d’une ambition macroéconomique réduite à peu. La croissance française n’a pas été auscultée de façon satisfaisante, faute de documents et faute de méthode diaporématique. La comparaison avec la situation anglaise avorte. La discussion sur le fond de la transformation industrielle et sociale en Angleterre échappe.

230 Comment ne pas le regretter ? Comment ne pas déplorer que tant d’efforts, tant d’intentions généreuses, un tel élan éminemment sympathique aient échoué? Il semble que les historiens et les économistes n’ont finalement guère compris l’évolution qui a fondé le monde moderne, se rendant mutuellement des services délétères et péchant de concert par la carence de leurs réflexions[87] [87] M. MORINEAU, « Sweet sulphur and bitter chocolate », ...
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231 Revenons-y : les trois auteurs ont réussi à retrouver des traces de l’or brésilien et de l’or colombien dans les monnaies françaises. Il faut les en féliciter sans réserve. Mais ils n’ont pu obtenir des pourcentages justes et la moitié de l’or frappé leur a glissé entre les mains, ce qui est énorme. Ils n’ont pas saisi le caractère politique des émissions et deviné le marché autonome du métal précieux superposé aux soldes du commerce de marchandises. D’où l’obligation qui leur était faite de retordre les chiffres des balances. Avec brio ou dextérité mais en vain. D’où, à nouveau, le glissement vers une interprétation supposée économique, positive, aspiré par les discours dominants des historiens sur la croissance, voire sur les « soixante glorieuses » de leur préfacier.

232 S’ils se sont abandonnés trop facilement à des « autorités » de prestige, ils ne peuvent pas être condamnés pour le sable mouvant des données rares et incertaines. Son origine gît dans l’impéritie des historiens, principalement des français, qui se sont abstenus d’aller fouiller systématiquement dans les archives pour en exhumer les chiffres à conviction. C’était un travail qui aurait pu être entamé et mené à bien pour peu qu’une instance dotée de moyens et d’efficacité le veuille et réunisse les coacteurs nécessaires. Les éléments inconnus ou méprisés qui figurent dans le compte-rendu montrent qu’une provende nouvelle est amassable et l’on peut souhaiter la poursuite de la collecte. Elle retiendrait les auteurs pressés de s’en remettre à des synthèses monotones et elle éviterait aux économistes de bâtir de grands schémas sur du vide.

233 Ce Cahier Ernest-Babelon contient quelques-uns de ces matériaux désirables. Il apporte en particulier une statistique plus fouillée des frappes monétaires de l’or que celle que j’avais utilisée dans l’article publié en 1985.

234 Le dépassement réside moins dans la liste globale que dans le détail par ateliers et la présentation des diagrammes illustratifs correspondants. J’ai déjà parlé des cartes et de leur clé mal appropriée. En revanche, les auteurs ont eu le courage et l’honnêteté de produire les échafaudages de leur étude, c’est-à-dire les bordereaux des expériences protoniques. C’est grâce à ceux-ci qu’une analyse diacritique a pu être menée. Ils en avaient pris le risque loyalement et bravement. Qu’ils ne soient pas amers et navrés des conclusions différentes des leurs qui en ont été déduites ! Contrairement à une doctrine persistante et non avouée, ce qui compte n’est pas d’être conforme mais d’être vrai ou d’en approcher.

235 Parmi les bons points, la réhabilitation du commerce avec l’Espagne et de l’activité économique de la France au sud de la fameuse ligne de Saint-Malo à Genève[88] [88] M. MORINEAU, « Richesse et pauvreté des régions : une...
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. Il me semble que les études sur « Or brésilien et gazettes hollandaises » et « Les frappes monétaires » conservent leur utilité sur bien des points. Les lecteurs, le jour où j’en aurai, auront constaté que je n’étais pas resté quiet et coi dans les mêmes sabots et que je les avais développées, augmentées, creusées, etc. comme faire se doit en matière scientifique. J’ai d’ailleurs d’autres matériaux dans mes dossiers, directement puisés aux sources portugaises et dont je ferai part dès qu’un loisir moins parcimonieux que celui qui me fut accordé m’écherra et que je ne serai pas renvoyé purement et simplement à une littérature de samizdat, tout honorable qu’elle soit : à titre posthume ?

 

Notes

[ 1] Le point de départ de cette étude est le compte rendu du présent ouvrage rédigé pour le Journal of Economic History, 2000, p. 559-560, qui fut l’occasion d’une rencontre avec les auteurs – ce dont je les remercie –. Voir aussi Michel MORINEAU, « Or Brésilien et gazettes hollandaises », Revue d’Histoire Moderne et Contemporaine, tomeXXV, janvier-mars 1978, p. 3-60;étude intégrée avec quelques retouches et un addendum dans Incroyables Gazettes et Fabuleux Métaux. Les retours des trésors américains d’après les gazettes hollandaises, Paris-Cambridge, Éditions de la M.S.H.-Cambridge University Press, 1985; Id., « Les frappes monétaires en France au XVIIIe siècle. Premières considérations », in John DAY éd., Études d’Histoire Monétaire XIIe-XIXe siècles, Villeneuve d’Ascq, Presses Universitaires de Lille, 1985, p. 69-141. REVUE D ’HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE 48-2/3, avril-septembre 2001.Retour

[ 2] Dernière phrase du texte, p. 136 : « En assurant cette croissance, le commerce excédentaire avec l’Espagne et le Portugal a évité un freinage de l’activité qui aurait diminué significativement les performances de l’économie française au XVIIIe siècle. » Affirmation reprise et fortement soulignée dans la préface, p. 15-19.Retour

[ 3] Lors de la conversation que les auteurs ont bien voulu m’accorder le 7 décembre 1999, Jean-Noël Barrandon a parlé des grandes difficultés qu’ils avaient éprouvées pour réunir les pièces qui ont servi à l’expérience. Ils n’encourent donc aucun reproche au sujet de la minceur du lot.Retour

[ 4] Op. cit., p. 158 sq. Cf. Abot de BAZINGHEN, Traité des monnoies et de la juridiction de la Cour des Monnoies en forme de dictionnaire, Paris, l764, tomeI, p. 198 : « Creuset », donne toutes les explications voulues sur les vases utilisés. La précision reherchée dans l’analyse des pièces avant la refonte de 1785 exigeait, d’autre part, une nette distinction entre les lots et les lingots, sous peine de comporter des résultats douteux. Cf. en outre, Colonel DORY, « La refonte des monnaies d’or de 1785 », Revue Numismatique, 1931, p. 65-83 et l61-213. Décidée en 1785, la refonte ne devint véritablement effective qu’en 1786, sauf anticipations d’un mois. Je donne volontiers acte à Jean-Noël Barrandon de ce que les proportions de 1/1000e ou de 1/5000e ne créent pas de distorsion irrémissible. C’est le rapport 1/300 000e qui est fâcheux.Retour

[ 5] L’obligation pour les particuliers de sortir l’or, du Brésil, sous forme de pièces est indiquée par le consul de France à Lisbonne en 1778 : Vitorino MAGALHAES GODINHO, Prix et Monnaies au Portugal, Paris, SEVPEN, 1955, p. 338. La date exacte de l’alvara ne m’est pas connue. Dans les notices antérieures à 1750, la poudre d’or et les barres figurent dans les chargements aussi bien pour le commerce que pour le roi. La proportion entre les cruzades frappées et l’or non monnayé est variable selon les flottes mais elle peut être évaluée en gros à 3 pour 1 (sous réserve évidemment d’un affinement des chiffres).Retour

[ 6] Dans le tableau p. 94 emprunté à Soetbeer ( 1889), l’or de Russie associé à celui de l’Italie, des Balkans et de la Grande-Bretagne aurait atteint le poids de 14 tonnes en tout au XVIIIe siècle. À comparer avec les 167 de l’Afrique occidentale, les 476 de la Colombie et les 840 du Brésil, toujours dans le même tableau. Ces chiffres sont à revoir, vu leur date d’établissement. Mais quels que soient les redressements éventuels, ni l’or de Guinée (largo sensu) ni a fortiori celui de l’Oural n’auraient pu combler le déficit d’approvisionnement dans la frappe des monnaies françaises que laisse entrevoir l’extrapolation des résultats de l’analyse protonique sur la base des ppm retenus.Retour

[ 7] Le cours du louis avait été fixé à 20 livres en janvier 1726. Il fut relevé à 24 en mai, sans modification de poids ni d’aloi. La réévaluation aurait pu porter rétrospecivement sur les cinq premiers mois de l’année. C’est Frédéric Droulers qui avait attiré mon attention sur l’incidence de cette hausse. Toutefois, les chiffres des mises en boîte publiés par Arnaud CLAIRAND pour les deux semestres séparés de 1726 ne sont pas tout à fait conciliables avec l’hypothèse précitée : Monnaies de Louis XV. Le temps de la stabilité monétaire, Paris, Maison Platt, 1996, p. 65. De plus, le prix du marc d’or pur avait été fixé en janvier 1726 à un chiffre étonnamment bas : 536, 14 livres sols 6 deniers 6 onzièmes, qui n’incitait pas à se dessaisir rapidement de ses avoirs.Retour

[ 8] Il m’a été impossible, bien entendu, de calculer un ppm de référence qui eût été plus juste que celui de 1115, employé par les auteurs. J’ai donc utilisé celui-ci.Retour

[ 9] La distribution des pièces est aléatoire et irrégulière selon les décennies. En coupant en deux moitiés la décennie 1740-1749, nous obtenons pour la première un ppm de 140 et pour la seconde un ppm de 680, ce qui constitue une différence considérable, on en conviendra. La quinquennie1740-1744 est fictive au demeurant : il n’y a aucune pièce pour représenter l’année 1743. Ces lacunes traduisent les difficultés déjà évoquées pour rassembler leur matériel d’analyse. Le découpage des périodes est instable : les décennies vont parfois de l’année 0 à l’année 9, et, parfois, de l’année 1 à l’année 0. On trouve d’autres exemples. C’est un peu gênant.Retour

[ 10] Quatre Hôtels ont totalement disparu : Besançon, Troyes, Bourges et La Rochelle. Leur médiocre activité ne pouvait compromettre beaucoup les résultats. Par contre, il est plutôt ennuyeux de ne relever qu’un nombre restreint d’ateliers pour une quinquennie : 4 de 1740 à 1744, ou, pour une décennie : 7 de 1740 à 1749. On en comptait alors 28 dans le royaume.Retour

[ 11] Les pourcentages ont été calculés à partir des chiffres de production en kilos publiés aux p. 150-151 du Cahier. Rappelons que le ppm 1115 a toujours été utilisé ici. Avec 14685 kg d’or frappé entre 1760 et 1769, l’Hôtel des Monnaies de Pau émargea pour 38% des émissions totales du royaume et pour 45% des émisions théoriquement couvertes par l’ensemble des pièces analysées, tous ateliers confondus. Les ppm des deux louis palois étaient respectivement de 85 et de 92. Les pourcentages présentés ici s’entendent par rapport au volume correspondant aux pièces analysées et non au volume total.Retour

[ 12] Les « frappes monétaires », art. cit., 1985, contenait des développements sur la modulation des émissions (influence des guerres) et sur la répartition dans l’espace, bien que d’un point de vue différent de celui des auteurs. Les figures p. 72, 74, 76 et 77 relatives à la répartition par atelier en pourcentage des frappes à différentes années sont graphiquement très réussies. Elles sont néanmoins trompeuses car elles ont toutes une dimension globale immuable en dépit des volumes différents des frappes totales : 8243 kg en 1758, 2652 en 1782, par exemple (les sommes ne figurent pas dans le Cahier).Retour

[ 13] La courbe lissée laisse échapper le phénomène de la cumulation, que j’avais quantifiée. La défaillance surprend étant donné l’attention accordée par la suite aux stocks monétaires à différentes dates. D’autre part, l’étude de l’influence ne pouvait être valable en tenant compte uniquement de l’or. Les frappes de l’argent étaient à prendre en considération. Sans parler de l’interférence de la politique…Retour

[ 14] La note 78, p. 66 fait état de la hausse du prix du marc d’or entre 1726 et 1773. Les auteurs n’ont pas saisi le mécanisme de cette hausse qui était décidée par le gouvernement afin de stimuler les financiers et banquiers qui lui fournissaient le métal précieux à monnayer en leur offrant une possibilité de gain accrue. Cf. M. MORINEAU, art. cit., 1985, p. 111-113.Retour

[ 15] La solde des soldats suisses sortait du royaume en flot ininterrompu. On a retrouvé des espèces françaises dans les recettes fiscales du Limbourg et de la Gueldre (après les campagnes de la guerre de Succession d’Autriche), à Augsbourg où elles ont été l’objet d’une analyse du contenu… Choiseul, Vergennes, les frères Madinier ont décrit le phénomène (Guy THUILLIER, La monnaie en France au début du XIXe siècle, Paris-Genève, Droz, 1983). Détail anecdotique : en mars 1766, 600000 marcs de cuivre ont été frappés en sous à Aix-en-Provence pour être envoyés en Corse subvenir aux opérations militaires… : Christian CHARLET, Documents officiels pour servir à l’étude des monnaies du règne de Louis XV, 1715-1774, Paris, Maison Florange, 1996.Retour

[ 16] Les mouvements des espèces avant, pendant et après la refonte de 1785 rendent incertain le calcul du stock présent dans le royaume. Les sorties ont pu commencer avant 1789 et l’émigration – qui aura intéressé d’autres sommes. Il est difficile de se prononcer sur ce qui en restait en 1796 : les évaluations oscillent entre 300 et 700 millions de livres-tournois effectives (ou capitales, comme l’on disait alors), chiffres suscitant tout de même quelques interrogations : Français CROUZET, La Grande Inflation, Paris, Fayard, 1993, p. 435-437.Retour

[ 17] M. MORINEAU, « De quelques développements de la formule de Fisher : pour une généralisation du champ des observations économiques », Cahiers de la Méditerranée, Nice, 1980.Retour

[ 18] E.J. HAMILTON, American Treasure and the Price Revolution in Spain 1500-1660, Cambridge, Mass., 1934; M. MORINEAU, Incroyables gazettes., op. cit.Retour

[ 19] M. MORINEAU, « Tonnage et cargaison. Codicille pour l’étude de la Carrera de Indias », Revue belge de philologie et d’histoire, 2001/2. Compendium : « Revoir Séville, le Guadalquivir, l’Atlantique et l’Amérique », Anuario de Estudios Americanos, 2000/1, tome LVII, p. 277-293.Retour

[ 20] La mise en rapport des trésors américains et des guerres conduites par les souverains de l’Espagne avait été mise en lumière par R.B. MERRIMAN, The Rise of the Spanish Empire, New York, 1918. Pour une appréciation récente de l’évasion des trésors : Renate PIEPER, « Die Exportstruktur des Spanischen Americanhandels im 16 Jahrhundert », Scripta Mercatura, 1984, p. 61-95.Retour

[ 21] M. MORINEAU, « Monnaie et monnaies. Les Dévaluations », Communication au Colloque d’Istanbul, 1997. La monnaie de compte ne figure pas dans le schéma p. 611 des Incroyables GazettesRetour

[ 22] Les trois auteurs estiment que, dans l’équation, V, la vitesse de circulation est annulée par T le nombre des transactions. Il y aurait peut-être une discussion à mener là-dessus, qui conduirait trop loin et que je n’entreprends pas.Retour

[ 23] Le premier membre de l’équation solliciterait lui aussi une réécriture pour distinguer la production de la quantité mise sur le marché et la ventiler en fonction des vendeurs. La transformation de l’économie intervenue au XIXe siècle s’est répercutée sur le schéma de plusieurs manières : expansion et refoulement en importance mêlés de la monnaie métallique, formation différente des revenus et des pouvoirs d’achat, influence grandie du progrès technique, prédominance acquise du circuit dextrogyre (sauf accidents et cas géographiques). Les termes d’épargne et de dépense ont dans l’économie ancienne un sens décalé par rapport aux « propensions » célèbres de J.-M. Keynes.Retour

[ 24] M. MORINEAU, « Esquisse et Crise. Une relecture nécessaire d’Ernest Labrousse », Annales Historiques de la Révolution Française, 1996/1, n° 303, p. 77-107.Retour

[ 25] Mécanisme de « l’arceau boîteux ». Cf. M. MORINEAU, « D’Amsterdam à Séville. De quelle réalité l’histoire des prix est-elle le miroir ?», Annales E.S.C., XXIII, 1968, n° 1, p. 178-205, repris dans Id., Pour une histoire économique vraie, Villeneuve d’Ascq, Presses Universitaires de Lille, 1985, p. 49-74.Retour

[ 26] Les salaires sont formulés en monnaie de compte et interviennent de cette manière dans la constitution de la somme °S. Ils ont été réglés en petite monnaie – de billon et de cuivre en Espagne et en France, voire en très petites piécettes en Angleterre. D’autre part, la monnaie réelle, or et argent, a été acceptée pour sa valeur nominale dans son pays d’origine dans la plupart des cas au lieu d’être pesée, même dans l’Antiquité. L’inverse ne s’est produit qu’avec l’émergence d’une suspicion à l’égard de pièces très usées, allant jusqu’à déterminer de la part d’un gouvernement une ordonnance de refonte, comme en Angleterre en 1774.Retour

[ 27] Il est possible imaginairement de spéculer sur un rôle essentiel des métaux précieux en remontant dans le temps et en posant un Mc (a) ou (b) au temps t0 qui aurait par la suite déterminé les valeurs en t1, t2, etc. Mais à supposer que cette relation primitive ait eu lieu, à la première disette, la valence du métal serait tombée et la nouvelle équation qui en aurait résulté, sans avoir changé de formulation, répondrait à l’interprétation ci-dessus développée, devenant l’archétype des suivantes.Retour

[ 28] Exemple de la pièce de tissu, p. 39 du Cahier. La valeur ajoutée est arbitraire, c’est un des points les plus faibles de la démonstration. Autres évaluations du PIB ou du PNB dans Phyllis DEANE, W. A. COLE, British Economic Growth, Cambridge, Cambridge University Press, 1967, et Franck C. SPOONER, The International Economy and Monetary Movements in France, 1493-1725, Cambridge, 1984, dont l’étude des frappes est remarquable, mais qui a retenu le prix du blé comme référence en négligeant les quantitiés moissonnées; ce qui fausse entièrement le résultat.Retour

[ 29] La nomenclature utilisée par les auteurs :Yh, Ymon, YM, YA est parfois difficile à suivre. Des variations ne seraient pas à exclure dans le secteur tertiaire, notamment dans l’importance de la domesticité et dans le personnel des bureaux.Retour

[ 30] Le dévoiement dans l’Université a pris une ampleur extraordinaire avec la prolifération des livres hâtivement écrits et, en premier lieu, des manuels destinés aux candidats aux concours de recrutement pour l’enseignement. À tel point que je me suis senti obligé de rédiger un petit fascicule polycopié pour remettre les pendules à l’heure : Vade mecum. Vade retro Satanas, Paris, chez l’auteur, 1999.Retour

[ 31] François CROUZET, De la supériorité de l’Angleterre sur la France. L’économique et l’imaginaire XVIIe-XXe siècles, Paris, Perrin, 1985, note 53 p. 465. Mauvaise lecture et pas de lecture… L’article de Jacques DUPÂQUIER, « La non révolution agricole », Annales E.S.C., 1972, p. 81-83, était un compte rendu des Faux semblants d’un démarrage économique. Agriculture et démographie en France au XVIIIe siècle, Paris, Armand Colin, 1971.Retour

[ 32] L’inégalité de la croissance d’une province ou d’une généralité à une autre était indiquée dans les Faux-semblants, op. cit. Aperçus à l’échelle européenne dans ma contribution « Croître sans savoir pourquoi », partiellement éditée dans Jean-François FLANDRIN, Massimo MONTANARI éd., Histoire de l’alimentation, Paris, Fayard, 1996, et « Malthus, there and back : from the Black Death to the Industrial Revolution », Journal of European Economic History, 27, n° 1, spring 1998, p. 137-202; et bien sûr Marcel REINHARD, André ARMENGAUD, Jacques DUPÂQUIER, Histoire de la population mondiale ( 2e édition, 1971).Retour

[ 33] D’abord annoncés comme un maximum en 1969, les 40% ont été promus en 1978 au rang d’indicateur national faisant autorité, toujours d’après les rendements supposés des céréales. C’est le chiffre repris par F. Crouzet et, à travers lui, par les trois auteurs. Il n’a pas de justificatif répondant. Je signalerai à l’occasion que je n’ai jamais nourri « une controverse très vive » avec Jean-Claude Toutain, qui avait fait un travail dont les historiens s’étaient dispensés… Mon désaccord était dépourvu de fiel. Par contre, comme l’écrit F. Crouzet, c’est Emmanuel Le Roy Ladurie qui s’est livré à « une critique dévastatrice… dans un article dont le titre fait preuve de charité et de courtoisie à l’égard des vivants plutôt que des morts : c’est Toutain qui s’est livré à des “comptes fantastiques” et le bon Gregory King avait fait de son mieux avec les moyens du bord et du temps » ( De la supériorité… op. cit., p. 55).Retour

[ 34] Je n’ai jamais été « défenseur de la thèse pessimiste », comme le disent les trois auteurs, p. 31. Cf. Vade mecum, op. cit.Retour

[ 35] Le vignoble français estimé à 1 million d’hectares en 1600 en aurait compté 1576000 en 1789 : Marcel LACHIVER, Vins, vignes et vignerons. Histoire du vignoble français, Paris, rééd. Fayard, 1988.Retour

[ 36] J’avais suggéré à Labrousse aux environs de l’année 1965 la réalisation d’un tel recueil avec les documents français, plus nombreux qu’il n’a été dit. Il n’y a pas été donné suite. Jean-Yves Grenier, Séries économiques françaises (XVIe-XVIIIe siècles), Paris, Éditions de l’EHESS, 1985, ne constitue qu’un rassemblement d’articles et de livres parus sans fournir les chiffres statistiques y contenus. On a parfois intérêt en présence de la carence actuelle à retourner à la vieille synthèse d’Émile LEVASSEUR, Histoire des classes ouvrières et de l’industrie en France avant 1789 (Paris, rééd. 1901).Retour

[ 37] Discussion des positions de J. Marczewski et de F. Crouzet dans le Cahier, p. 31-34. Pour le fer, Denis WORONOFF, Histoire de l’industrie en France du XVIe siècle à nos jours, Paris, Seuil, 1994, p. 180-181.Retour

[ 38] Tihomir J. MARKOVITCH, Les industries lainières de Colbert à la Révolution, Genève, Droz, 1976. L’indication de superficie fournie par l’auteur en tête de l’une de ses listes est une erreur (reprise par F. Crouzet). Il s’agit de la longueur, comme on pouvait s’en rendre compte d’après les prix. La moyenne de ceux-ci qui est proposée est grevée par les différences de qualité entre deux manufactures. Le nombre de pièces total retrouvé: 1288000 est certainement trop bas. Un document rétrospectif établi en l’an III de la République et cité par E. Levasseur, op. cit., p. 681 indiquait 2606977 pièces en 1789, ce qui est beaucoup plus acceptable. Voir également Serge CHASSAGNE, « L’industrie lainière en France à l’époque révolutionnaire et impériale 1790-1810 », Voies nouvelles pour l’histoire de la Révolution française, Paris, B.N., 1978, p. 336-370.Retour

[ 39] Les chiffres fournis souffrent souvent d’un très grave défaut chronologique. On en cite indifféremment qui sont datés de 1775, de 1780 ou de 1785 sans prévenir que des changements importants sont survenus entre-temps. La soie ne semble pas avoir trop souffert de la concurrence du coton, mais c’est à voir. Cf. Serge CHASSAGNE, Le Coton et ses patrons. France 1760-1840, Paris, Éditions de l’EHESS, 1991.Retour

[ 40] Une réaction contre l’historiographie dominante en France vers 1960 était saine et a été entreprise par François FURET et Denis RICHET : La Révolution Française, Paris, Hachette, 1965. Depuis cette date, on a assisté à un raz-de-marée dans la direction opposée, qui s’est départi de l’impartialité critique et même du respect des faits. Cf. Pierre CHAUNU, Le Grand Déclassement. À propos d’une commémoration, Paris, Perrin, 1989 ou F. CROUZET, La Grande Inflation… op. cit. Cf. également la préface du présent Cahier Ernest-Babelon.Retour

[ 41] Intéressant en lui-même, le travail de Thomas LE ROUX, à partir du Maximum Général, n’est que d’un modeste secours car dépourvu de précisions quantitatives. La dissémination du sucre et du café, par exemple, ne renseigne pas sur la pénétration réelle de ces denrées dans l’alimentation des Français : Le commerce intérieur de la France à la fin du XVIIIe siècle, Paris, Nathan, 1996.Retour

[ 42] A.M. ARNOULD, De la balance du commerce et des relations commerciales extérieures de la France dans toutes les parties du globe particulièrement à la fin du règne de Louis XIV et au moment de la Révolution, Paris, 2e éd. an III ( 1re éd. 1791). A procédé à des remaniements pas toujours heureux. Voir les chiffres dans Ruggiero ROMANO, Documenti e Prime Considerazioni intorno alla « Balance du Commerce » della Francia dal 1716 al 1780 et aux Archives Nationales F12 1834/A, F12 245 et suivants, Marine B 254. La réorganisation du Bureau de la Balance a entraîné une interruption des relevés entre 1782 et 1787 (imparfaitement comblée par la Marine). Les trois années 1787-1788 et 1789 sont données en gros par Arnould. Leur détail se trouve aux Archives Nationales. C’est lui que j’ai suivi.Retour

[ 43] P. BUTEL et F. CROUZET, « Empire and Economic Growth. The Case of 18 th century France », Revista de Historia Economica, 1998, p. 177-193, donne le chiffre de 35%, sans indication de source, sauf qu’ils ont ajouté les exportations vers l’Afrique (composées en majorité de toiles des Indes réexportées pour la traite des Noirs). Cet article est une communication au Congrès International d’Histoire Economique à Madrid la même année, utilisé par les auteurs du Cahier.Retour

[ 44] M. MORINEAU, « Quelques recherches relatives à la balance du commerce extérieur de la France au XVIIIe siècle : où cette fois 1=2 » (communication de 1970 reprise dans le recueil Pour une histoire économique vraie… op. cit., p. 277-294). Ce texte a été bizarrement ignoré (ou snobé) par P. Butel – plusieurs fois – et par F. Crouzet.Retour

[ 45] Il me semble que les auteurs n’ont pas bien compris que l’analyse de la balance du commerce devait être effectuée pays par pays. Le problème avait été repris dans « Les Frappes monétaires… », art. cit., et une solution lui avait été donnée qui réduisait considérablement – si elle ne l’excluait pas – les sorties d’or et d’argent des nations théoriquement débitrices de la France. Quand on lit dans la préface du présent Cahier : «… les négociants anglais et hollandais, quand ils achètent des marchandises françaises, transactions qui sont réglées par les acheteurs en monnaies britanniques ou néerlandaises, elles-mêmes très fortement “imprégnées” d’or brésilien », on croit rêver… S’il y eut des mouvements des métaux précieux dans le sens Angleterre ou/et Provinces-Unies vers la France, ce fut soit pour des raisons politiques, soit en fonction d’un gold ou d’un silver point favorable (et rare, sauf surachat).Retour

[ 46] Jean TANGUY, « La production et le commerce des toiles « Bretagnes » du XVIe au XVIIIe siècle, premiers résultats », Actes du 91e Congrès des Sociétés Savantes, 1966, p. 105-141; Id., Quand la toile va. L’industrie toilière bretonne au XVIe et au XVIIe siècle, Rennes, Apogée, 1989; Jean MARTIN, Toiles de Bretagne. La manufacture de Quintin, Uzel et Loudéac 1670-1830, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 1998. Pour les draps languedociens à l’exportation, Charles CARRIÈRE, Négociants marseillais au XVIIIe siècle. Contribution à l’étude des économies maritimes, Marseille, Institut Historique de Provence, 1973, tomeII, p. 1039. Au passage du bureau de Montpellier le sommet fut atteint en 1763. Le gouvernement portugais mit des entraves à l’entrée des soieries.Retour

[ 47] Solde du commerce franco-lusitanien en faveur du Portugal en 1774 : 1272538 l.t. en faveur de la France. Volume des frappes monétaires de la même année : 20, 6 M. de l.t. Un retour en arrière ne changerait rien à l’anomalie qu’il faudrait supposer.Retour

[ 48] C’est la pratique des surachats qui a porté le prix du marc d’or pur à l’Hôtel des Monnaies de 625 livres 9 sols 6 deniers en mai 1726 à 784, 11 livres sols 11 deniers en 1773. Il y avait des transferts et des échanges piastres contre cruzades entre Cadix et Lisbonne.Retour

[ 49] Pour les conversions ci-dessus, je me suis servi de la publication de Georges et Geneviève FRÈCHE, Les prix des grains, des vins et des légumes à Toulouse (1486-1868), Paris, PUF, 1967. Mais les calculs peuvent être refaits à partir de n’importe quelle mercuriale correcte.Retour

[ 50] Calonne indique un total de 650 M. de l.t. pour la refonte de 1785. Il s’est contenté apparemment de deux années d’activité dans les Hôtels des Monnaies autorisés. Personnellement, j’ai fondé mon calcul sur la frappe de trois années. On ne peut exclure que de l’or « frais » ne soit entré aussi dans les émissions entre décembre 1785 et la fin de 1788. Cela fait partie des marges d’erreur qui subsistent dans les statistiques à disposition.Retour

[ 51] Calcul des stocks en 1640 et 1709, d’après F.C. SPOONER, The International Economy… op. cit. Sur les problèmes financiers du règne de Louis XIV, se reporter à Daniel DESSERT, Argent, pouvoir et Société au Grand Siècle, Paris, Fayard, 1984. J’avais écrit quelque part : « Dans le cœur de tout historien, il y a un bullioniste qui sommeille ». Charles Carrière avait ajouté spirituellement : « Laissonsle dormir ». Je souscris.Retour

[ 52] Mal inspiré, le préfacier fait démarrer le commerce français avec l’Espagne avec l’installation d’un Bourbon sur le trône espagnol, ignorant qu’il était des plus actifs auparavant…Retour

[ 53] Les premiers chiffres cités dans le texte se rapportent à la période 1726-1785. Les écarts maxima apparaîtraient en comparant les valences en blé d’un kilo d’or : 783 hectolitres en 1727 et 261 en 1789. À Toulouse, la hausse de la dernière année fut relativement modérée par rapport aux précédentes. On obtiendrait un évasement supérieur en utilisant une mercuriale du Nord de la France.Retour

[ 54] La Compagnie française des Indes orientales n’a jamais réussi à se passer de forts envois d’argent en Orient, à la différence des Compagnies hollandaise et anglaise. Malgré les efforts rapportés par Philippe HAUDRÈRE, La Compagnie française des Indes au XVIIIe siècle (1719-1795), Paris, Librairie de l’Inde, 1989.Retour

[ 55] Ferréol REBUFFAT, Marcel COURDURIÉ, Marseille et le négoce monétaire international ( 1785-1790), Marseille, 1966.Retour

[ 56] F. CROUZET, De la supériorité, op. cit., p. 120-177; M. MORINEAU, « De Werner Sombart à Fernand Braudel. Le capitalisme ininterrogé», in Gérard GAYOT, Jean-Pierre HIRSCH édit., La Révolution française et le développement du capitalisme, Villeneuve d’Ascq, Hors-série Revue du Nord, 1989, p. 47-67.Retour

[ 57] Cahier …, diagrammes, p. 146-149 et tableaux par atelier et par année p. 150-153. Pas de totalisation. Contrariée par les difficultés de communication bien connues dans le Massif Central, la nouvelle de la fermeture de l’Hôtel des Monnaies de Riom en 1772, ne serait pas encore parvenue à Clermont-Ferrand en 1989 : Abel POITRINEAU, Le Puy-de-Dôme au soir de la Révolution, d’après le manuscrit de N. Ordinaire, Clermont-Ferrand, Institut d’Études du Massif Central, 1989, p. 79, note 7.Retour

[ 58] M. MORINEAU, « L’Auvergne et l’Atlantique. Note sur la commercialisation des produits de l’élevage du Massif Central », in L’élevage et la vie pastorale dans les montagnes de l’Europe, Clermont-Ferrand, 1984, p. 377-414.Retour

[ 59] Jean-Charles ASSELAIN, Histoire économique de la France du XVIIIe siècle à nos jours, tomeI : De l’Ancien Régime à 1914, Paris, Points-Seuil, 1984, p. 28 et F. CROUZET, De la Supériorité…, op. cit., note 28, p. 460.Retour

[ 60] B. R. MITCHELL et Phyllis DEANE, Abstract of British Historical Statistics, Cambridge, Cambridge University Press, 1971. Statistiques françaises d’après les documents cités à la note 41.Retour

[ 61] L’indication « dans les années 1780 » est malheureuse. On relèvera que l’Irlande possédait ses Customs Books à part et que ses produits figuraient par conséquent dans les registres anglais dans la catégorie des importations et des réexportations. Du côté français, la Lorraine et l’Alsace appartenant à « l’étranger effectif » étaient dans une situation analogue.Retour

[ 62] Il n’a pas été possible d’évaluer la part des produits agricoles anglais dans les exportations après 1764. La disparition du blé a modifié les pourcentages au profit des produits manufacturés.Retour

[ 63] Les pourcentages établis d’après les sources diffèrent de ceux qu’avait retenus F. Crouzet : 2/3 de produits manufacturés à l’exportation en Angleterre, 2/5 en France.Retour

[ 64] L’analyse du travail de Mark OVERTON, Agricultural Revolution in England. The Transformation of the Agrarian Economy 1500-1850, Cambridge, Cambridge University Press, 1996 et le redressement qui en doit être déduit se trouvent dans mon Vade mecum. Vade retro Satanas… op. cit.Retour

[ 65] Les pourcentages risquent de faire illusion. En valeur absolue, les exportations de coton (fil et tissu) n’ont dépassé qu’en 1784 celles des métaux non ferreux et se tinrent de 1787 à 1791 au tiers de celles des lainages.Retour

[ 66] Les chiffres de F. Crouzet pour les importations de coton brut : 11 M. de livres-poids pour la France et 18 pour l’Angleterre sont trompeurs. Il n’a pas été tenu compte des réexportations. Sur le triennium 1787-1789, l’importation de coton en France atteignit le total de 99866 quintaux (anciens), l’exportation 35470. Restaient 64396 quintaux ou 3148 tonnes. L’Alsace étant province réputée étrangère, on peut s’interroger sur la destination d’une partie du coton exporté. Rappelons toutefois que Mulhouse et son territoire formaient une république indépendante, par ailleurs en liaison étroite avec Bâle et Neuchâtel. L’exportation en direction de la Suisse ne représente que 16, 6% du total. C’est l’Angleterre qui absorbait la plus grosse partie : 55, 3% ! Chiffres de la Grande-Bretagne durant la même période : 11520 tonnes à l’entrée, 301 à la sortie, 11219 travaillées.Retour

[ 67] J’ai retenu le chiffre fourni par Levasseur pour les pièces de laine au lieu de celui de T.J. Markovitch. Valeur moyenne de l’aune d’après ce dernier (avec les réserves qui se doivent). Cf. S. CHASSAGNE, art. cit., p. 143-167. Valeur de la production anglaise in Ph. DEANE, « The output of the British Woollen Industry in the 18 th Century », Journal of Economic History, 1957, p. 211-220. Retrouvée par un calcul indépendant.Retour

[ 68] J’ai conservé autant que possible dans les calculs le parti d’une Angleterre flanquée du seul Pays de Galles. Le recueil de B.R. Mitchell et Ph. Deane rend l’opération possible. Signalons cependant l’existence de séries parallèles pour la Grande-Bretagne (donc, incluant l’Écosse) à partir de 1772.Retour

[ 69] On trouve la bibliographie du sujet dans les notes de F. CROUZET, De la Supériorité…, op. cit.Retour

[ 70] La libéralisation des initiatives privées en Angleterre demanderait une étude précise. Elle n’a pas toujous été évidente soit par secteurs, soit par tranches de temps. Après la fusion des deux Compagnies des Indes orientales en 1708, la navigation des interlopes en Inde fut étouffée et l’entreprise individuelle ne reprit que dans la seconde moitié du XVIIIe siècle avec les agencies. Par ailleurs, la colonisation en Amérique a été effectuée de manière indépendante soit par des protestants dissidents, soit par de grands seigneurs.Retour

[ 71] J. Dupâquier a souligné la reprise démographique qui survint en France après les fortes mortalités de 1693-1694. Le chiffre global de la population a été rétabli mais non immédiatement celui de la population en âge de travailler. La pyramide des âges était très élargie à la base. Marcel Lachiver a montré que la misère, très réelle, était surtout due aux circonstances atmosphériques ( Les années de misère. La famine au temps du grand roi, 1680-1720, Paris, Fayard, 1991).Retour

[ 72] D’après Gregory King, la production agricole anglaise (y compris l’élevage) aurait atteint la valeur de 19, 3 M. de £. Or, compte tenu d’une population de 5 M. d’âmes environ et d’une consommation « classique » moyenne de 3 livres de pain par jour, le produit de la culture des céréales ne pouvait guère excéder 5 M. Où aurait pu se cacher la différence ? D’autre part, la production de céréales anglaises évaluée en livres tournois aurait atteint 52 M. environ et la française du même type 180… ». Comptes « fantastiques » pour de vrai ?Retour

[ 73] Les statistiques anglaises sont muettes sur la production lainière entre la fin du XVIe siècle et le début du XVIIIe. Le chiffre avancé pour 1700 a été restitué d’après la consommation de laine indiquée par Charles WILSON, An Introduction to the Sources of European Economic History, 1500-1800, Londres, Weidenfeld and Nicolson, 1977, p. 124.Retour

[ 74] À la fin de la période étudiée, le commerce avec le Portugal connut une reprise marquée, initiée par les progrès de l’industrie cotonnière en Angleterre et la fourniture du coton par le Brésil.Retour

[ 75] La diminution des exportations françaises en valeur se situe aux environs d’un quart durant la guerre de Succession d’Autriche et la guerre de Sept Ans. Lors de cette dernière, non seulement la Canada fut perdu, mais la Guadeloupe et la Martinique occupées. Les cités espagnoles de La Havane et de Manille furent enlevées en 1762. Au traité de paix, l’Espagne abandonna la Floride à l’Angleterre et Louis XV la Louisiane à son cousin Bourbon… Le gouvernement anglais réclama 18 M. de l.t. pour avoir entretenu les 20000 matelots français que la Navy avait fait prisonniers. Il transigea à 16…Retour

[ 76] On a souvent fait état pour expliquer la déconvenue des Français aux États-Unis de différences de goût. On n’a pas remarqué que l’industrie lainière française était incapable d’assurer une fourniture consistante aux clients potentiels.Retour

[ 77] L’économie des colonies anglaises d’Amérique n’apparaît pas dans les comptes britanniques (sauf par le biais des importations et des exportations). Ainsi les productions des colons consommées sur place nous échappent. Elles étaient pourtant bien réelles. Il y avait une réserve potentielle pour la mère patrie, particulièrement en blé. Point développé dans mon article « Malthus, there and back… », art. cit.Retour

[ 78] La concurrence des pêcheurs de Boston (Mass.) se fit sentir sévèrement sur l’armement morutier en France et, spécialement, à Saint-Malo qui en avait été le premier port au XVIIe siècle. Le système des classes en France explique la présence de deux chiffres pour le nombre des matelots.Retour

[ 79] C’est, en somme, un réflexe « mercantiliste » larvé qui fait soupirer après l’autarcie. L’historiographie française est, d’ailleurs, encombrée de discussions théoriques sur le « colbertisme » et sur le rôle de l’État, non qu’elles soient sans intérêt mais elles ne sont pas replacées dans un éclairage adéquat. Cf. D. WORONOFF, Histoire de l’industrie… op. cit., p. 122-124 et 136 et Philippe MINARD, La fortune du colbertisme. État et industrie dans la France des Lumières, Paris, Fayard, 1998.Retour

[ 80] D’où l’avantage et la nécessité de regarder le passé dans une longue durée. Il semble qu’un réflexe anti-braudélien veuille actuellement condamner la longue durée. Cela n’a pas de sens. Patrick K. O’BRIEN, récemment, a réagi contre cette tendance : « Path dependency, or why Britain became an industrialized and urbanized economy long before France ?», Economic History Review, 1996, p. 213-249. La reconnaissance d’une évolution longue n’est pas exclusive de celle des événements.Retour

[ 81] Pour une pondération du commerce anglo-lusitanien : M. MORINEAU, « Or brésilien et gazettes », art. cit., 1978. La tentative similaire de F. CROUZET : « Angleterre-Brésil 1697-1850. Un siècle et demi d’échanges commerciaux », Histoire, Economie et Société, 1990/2, p. 287-317, n’est pas à retenir pour le XVIIIe siècle. Curieusement, l’auteur se plaint de ne pas avoir pu suivre les mouvements de la Carreira portugaise. Ils figuraient dans l’addendum des Incroyables gazettes…, op. cit. C’est parce qu’il ne disposait pas de statistiques antérieures à 1780 que Kondratieff découvrit ses fameuses ondes, ce qui a été exposé au Congrès International d’Histoire Economique de Budapest en 1982. Il n’aurait pu le faire sans ce providentiel étêtement. Comme quoi…Retour

[ 82] « Si, dans la plupart de ses composantes, la croissance de l’Angleterre n’a rien d’unique, c’est la combinaison d’un ensemble de facteurs convergeant au XVIIIe siècle à l’intérieur de ce pays, et qu’on ne retrouve chez aucune autre puissance européenne, qui constitue un cas unique ». La formule de Peter MATHIAS : « La Révolution industrielle en Angleterre : un cas unique ?», Annales E.S.C., XXVII, n° 1, janvier-février 1972, p. 33-45, a l’avantage de porter l’attention sur un ensemble de causes et non sur une cause particulière. Toutefois, elle souffre de sa réduction au XVIIIe siècle et de l’absence de référence à la conjoncture extérieure. Sans parler des poussées industrielles connues ailleurs dans des temps plus anciens : à Florence au XIVe siècle, à Leyde au XVIIe, non suivies d’une transformation de leurs sociétés ambiantes.Retour

[ 83] Ce n’est que récemment que l’on s’est interrogé en France sur le statut réel des ouvriers travaillant à la campagne. Claude CAILLY a été amené à distinguer de véritables prolétaires parmi eux, vivant à côté des paysans mais trouvant leur gagne-pain en dehors de la terre : Mutations d’un espace proto-industriel : le Perche aux XVIIIe-XIXe siècles, Alençon, Fédération des Amis du Perche, 1993. La paupérisation – entendue dans le sens d’une montée de la pauvreté – a sévi en d’assez nombreuses provinces en France à partir de la moitié ou du troisième quart du XVIIIe siècle. Donc, avant la crise frumentaire de 1789 et dans un contexte qui n’était pas celui des enclosures et de l’industrialisation, comme l’avait conçu K. Marx.Retour

[ 84] Michel BRUGUIÈRE, « Commerce transatlantique et importance des métaux : la fin révolutionnaire du grand dessein franco-espagnol » in Id., Pour une renaissance de l’histoire financière XVIIIe-XXe siècles, Paris, Comité pour l’histoire économique et financière de la France, 1991, p. 355-369Retour

[ 85] F. CROUZET, L’économie britannique et le Blocus Continental (1806-1813), Paris, PUF, 1958, et Silvia MARZAGALLI, Les Boulevards de la Fraude. Le négoce maritime et le Blocus Continental 1806-1813, Villeneuve d’Ascq, Presses Universitaires du Septentrion, 1999.Retour

[ 86] J.-G. WILLIAMSON, « Why was British Growth so Slow during the Industrial Revolution ?», Journal of Economic History, 1984, tome XLIV, p. 687-712.Retour

[ 87] M. MORINEAU, « Sweet sulphur and bitter chocolate », Estudis d’Historia Economic, Palma de Mallorque, 1992/2, p. 99-123.Retour

[ 88] M. MORINEAU, « Richesse et pauvreté des régions : une nouvelle approche » (communication au Colloque franco-espagnol d’Histoire de Madrid, en 1981, Actes publiés en 1984). Le « Dialogue dans une chapelle de Ségovie » qui suivit est resté inédit. Mais on peut lire dans la même veine « When the Saints go marchin’in. Encore la ligne Saint-Malo-Genève », Revue Belge de Philologie et d’Histoire, 1986.Retour

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POUR CITER CET ARTICLE

Michel Morineau « Quodlibet : or brésilien, macroéconomie et croissance économique en France et en Angleterre au XVIIIe siècle », Revue d’histoire moderne et contemporaine 2/2001 (no48-2), p. 245-306.
URL :
www.cairn.info/revue-d-histoire-moderne-et-contemporaine-2001-2-page-245.htm.