2001
Revue d'Histoire Moderne et Contemporaine
Lectures et débats
Quodlibet : or brésilien,
macroéconomie et croissance économique en France et en Angleterre au XVIIIe
siècle
Michel Morineau
Michel Morineau Professeur
émérite Université Paris XII/Créteil-Val-de-Marne
À propos de : JEAN -NOËL BARRANDON,
CÉCILE ET CHRISTIAN MORRISSON,
Or du Brésil, monnaie et
croissance en France au XVIIIe siècle, Paris, Éditions du CNRS, 1999
(série Cahiers Ernest-Babelon, n° 7, préface d’Emmanuel Le Roy
Ladurie).
La parution de ce
Cahier
Ernest-Babelon m’offre l’occasion de revenir sur la question de la
présence et de l’influence de l’or brésilien sur les frappes monétaires
françaises et sur la santé économique du pays, en proposant un essai de
vérification des chiffres utilisés à propos de la croissance. Cette analyse
conduit à une révision des concepts véhiculés de différents côtés sur la
supériorité de la France ou de l’Angleterre en 1789 et sur la révolution
industrielle
[1].
Voici l’ordre adopté par les auteurs dans leur exposé. Je
néglige pour l’instant la préface. En tête vient une présentation de
l’évolution française au XVIIIe siècle avec, successivement, des rubriques pour
la population, pour la production agricole et industrielle, la monétarisation
des échanges, les exportations, les prix, la masse monétaire. Le tout est
intégré dans un cadre macroéconomique (dans la définition traditionnelle et
classique). Vient ensuite l’évaluation du stock d’or en France, des frappes
monétaires de 1726 à 1785 (la refonte à cette date formant logiquement butoir),
de leur répartition par ateliers. Le commerce franco-portugais retient alors
l’attention, considéré comme la voie essentielle par laquelle l’or brésilien
pénétrait dans le royaume des lys. Intervient à cet endroit la détection de ce
métal dans les pièces par activation protonique. Le quatrième chapitre
constitue à la fois une sorte de doublet et de complément, s’intéressant à un
or d’autre origine – colombienne, arrivant par le canal du commerce
franco-espagnol et censé avoir joué un rôle, lui aussi, dans la fabrication des
louis, double-louis et demi-louis. La conclusion est à deux détentes :
l’augmentation de l’offre de monnaie, telle qu’elle a été repérée, a été
indispensable pour soutenir une économie en expansion; les soldes du commerce
avec l’Espagne et le Portugal ont empêché le grippage de la croissance qui,
sans eux et sans l’or qu’ils avaient draîné, aurait été freinée
[2].
Cet ordre est touffu. Il est difficile de deviner s’il a été
celui de la démarche prospective. Si ce fut le cas, l’étude économique ayant eu
le pas, l’expérience physique lui aura été subordonnée et aura servi à une
explication, sinon à l’explicitation de la précédente. On peut envisager une
disposition inverse : une enquête préalable sur la présence des ors brésilien
et colombien dans les pièces françaises, appelant dans son prolongement
l’examen de l’impact éventuel sur la croissance, à son tour sondée. Il n’est
pas possible de décider de l’option qui a été élue. Quelle qu’elle ait été,
elle n’était pas sans répercussion sur la suite des dissertations.
Indépendamment du gage implicite et prenant le Cahier dans son envergure complète, je
réfléchirai d’abord sur l’analyse nucléaire, dont le résultat, d’ailleurs,
conditionne et cautionne les conclusions finales. Il s’agit, précisons-le, de
retrouver dans les pièces l’élément-trace associé à l’or, qui signerait la
provenance, le marqueur : palladium pour le Brésil, platine pour la Colombie,
d’en mesurer l’importance et, chronologiquement, la progression. Le problème
qui affleure d’emblée est celui de la représentativité du matériel introduit
dans le cyclotron.
La représentativité du
matériel
Pour tester la teneur en palladium de l’or brésilien
d’origine, les auteurs ont raisonnablement écarté les pépites dont la
variabilité dans les taux était excessive. Ils ont pris le parti de retenir à
cet effet des moedas et des cruzados frappés les uns à Bahia et à Rio de
Janeiro, les autres à Lisbonne. Ils en avaient 7 du Brésil et 10 du Portugal,
soit un total de 17. Cela représente un sondage au un/trente-millionième et,
probablement, plus faible.
D’entrée, la minceur de l’échantillon compromet la
généralisation des résultats. Il faut avoir une conviction bien accrochée pour
croire à la fiabilité sans conteste possible de l’extrapolation. La recherche
du platine dans l’or de Colombie a été effectuée selon un autre procédé. Elle
n’offre pas davantage de sécurité. Toutes les mines là-bas n’en contenaient pas
la même proportion. L’extrême fragilité à la base, dans les deux occurences, se
transmet naturellement tout au long du traitement et transpire pareillement à
la sortie
[3].
Voyons à présent quelle est la représentativité des pièces
françaises. Le lot est plus considérable : 121, en limitant le compte en amont
à l’année 1701, date probablement trop précoce au demeurant pour trahir
l’influence de l’or brésilien (celle de l’or colombien est de toute façon plus
volatile et moins saisissable de manière significative). Les auteurs ont
spéculé sur la représentativité d’une pièce pour 5000 en se fondant sur l’essai
qui eut lieu en 1785, en prélude à la refonte des espèces d’or. Mais les quatre
creusets qui ont servi à l’opération ont chacun été utilisés cinq fois pour
donner vingt lingots à partir d’un total de 20000 louis. Ce qui ramène à 1000
seulement la représentativité éventuelle d’une pièce prise individuellement –
en supposant respecté le principe de creusets calibrés comme dessus – et à
121000 celle du groupe testé en son entier. Par un autre calcul, on arrive à
fixer la représentativité de l’échantillon des pièces françaises à un/trois
cent millième. Mieux que pour les moedas et les cruzados mais tout de même bien
médiocre. Sans en tirer une déduction aussi pessimiste que précédemment, on est
obligé de faire preuve de réserve et de circonspection quant à la réception des
conclusions
[4].
Physique et numismatique : le
calcul des ppm
Le petit nombre de monnaies-témoins, comme vu ci-dessus,
viciait ab initio la détermination
d’un ppm de référence, c’est-à-dire de
la quantité de palladium ou de platine, respectivement, accolée à l’or à
l’échelle du gramme par tonne. Elle a souffert d’une autre circonstance
défavorable. Les trois auteurs ont établi la leur, pour le premier marqueur, en
arrêtant la moyenne des teneurs constatées dans les pièces brésiliennes et les
pièces lisbonnines :
soit 1115 ppm. Il
leur a échappé que, dans la masse totale, les cruzados américaines
l’emportaient de manière écrasante. L’exportation de l’or, de la colonie à la
métropole, d’après les alvaras, était
permise seulement sous forme monnayée. Le principe n’a pas toujours été
respecté mais la consultation des notices publiées au Portugal et reproduites
dans les gazettes hollandaises montre que ce fut un cas très fréquent.
L’exception régulière, au bénéfice du roi, n’y contrevient pas – susceptible,
au contraire, de renforcer la conclusion qui s’impose. Le
ppm réel de l’or brésilien était plus
proche de celui relevé dans les monnaies de Rio de Janeiro : soit 870, que dans
celles de Lisbonne : soit 1360. En conséquence, le criterium de détection dans
les pièces françaises doit être abaissé et la proportion de l’or brésilien dans
leurs frappes considérablement relevée au-dessus des 30% qui ont été
admis.
L’expérience a donc achoppé sur ce point
[5].
Elle n’a pas mieux réussi en ce qui concerne le platine
associé à l’or colombien. Les auteurs sont partis d’une analyse d’objets
préhispaniques, en provenance de l’Équateur et de la Colombie, révélant une
teneur en platine de 20000 ppm. Ils
ont comparé ce chiffre à celui qu’ils rencontrèrent dans les louis frappés dans
la première moitié du XVIIIe siècle et ont conclu à un pourcentage de 9 à 16%
d’or colombien dans les monnaies françaises, en prenant l’hypothèse élevée; de
11 à 20%, en prenant une hypothèse plus basse : 16000
ppm. Ils ont ignoré les chargements à
Carthagène des Indes, déjà imposants avant 1700. Ils n’ont pas retenu
l’hétérogénéité en platine des mines colombiennes (déjà évoquée par Humboldt),
bien qu’ils l’aient mentionnée. Ils ont supposé que la teneur en platine
n’avait pas varié ou de manière insignifiante dans l’or travaillé, depuis des
temps antérieurs de plusieurs siècles à la découverte de l’Amérique. Ils ont
négligé l’habitude des mineurs du Choco et de Barbacoas de se débarrasser du
platine mêlé à l’or comme d’un métal sans valeur, longtemps avant que le
gouvernement espagnol édicte des dispositions pour le séparer. La validité de
la référence est donc controuvée. Elle a été placée beaucoup trop haut. Par
symétrie, la part de l’or colombien dans les pièces françaises devrait être
remontée. On retrouve l’enchevêtrement et le chassé-croisé apparus dans
l’expérience pratiquée avec l’or brésilien.
Il n’y avait rien d’étonnant, d’ailleurs, à ce que l’on
découvre l’un et l’autre de ces ors dans les monnaies du XVIIIe siècle. Le
Brésil et, à un rang plus modeste, la Colombie étaient à l’époque les sources
essentielles de l’approvisionnement de ce métal en Europe. C’est leur absence
qui eût été insolite. Ni l’or de l’Oural, plutôt anecdotique, ni l’or de
l’Afrique, pourtant de plus de poids, ne renversaient la hiérarchie. Toute
révérence gardée, les « découvertes » enfoncent une porte grande ouverte. Les
analyses protoniques sont intéressantes en elles-mêmes, du point de vue de la
physique, et, par mode de curiosité, du point de vue de la numismatique.
L’intégration des résultats à une étude en profondeur de l’économie française
n’aurait de sens et de valeur qu’à la condition de connaître exactement les
pourcentages respectifs, ce qui n’est pas le cas, et de ne pas traiter de
l’argent fugitivement. Et encore faudrait-il avoir pour garant de la
perspective un modèle probant du rôle moteur des métaux précieux et une
restitution correcte du phrasé des frappes. On discutera plus loin du dynamisme
invoqué. Occupons-nous dans l’immédiat du travail des ateliers en France et de
sa modulation séculaire
[6].
Dans ce domaine, les auteurs ont bénéficié d’une
documentation renouvelée. Ils ont eu accès notamment à un registre jusqu’alors
inédit des Archives de la Monnaie de Paris et à un état qu’ils publient,
communiqué par Jean Lafaurie. Quelques différences apparaissent entre ceux-ci
et le manuscrit numéro 1430 de la collection Joly de Fleury que j’avais utilisé
dans mon article de 1985. Elles sont légères pour la plupart et sont
attribuables, sans doute, à des remords de Directeurs des Hôtels ou à des
bavures de scribes.
La seule à prendre vraiment en considération concerne 1726,
la première année sur les listes. Elle présente un surplus de 12, 6 millions de
livres en faveur de la récapitulation la plus récemment exhumée : 160, 5
millions contre 147, 9. Explication plausible : la réévaluation du montant des
frappes opérées dans le premier semestre de l’année, en fonction de
l’augmentation en valeur des louis intervenue en mai. Elle est débattable. La
différence entre les deux listes se retrouve dans l’écart entre l’addition du
document Joly de Fleury et la rétrospective présentée en l’an V, que j’avais
signalé sans parvenir à l’éclaircir. On n’éprouvera aucune répugnance à se
servir des chiffres neufs qui, au demeurant, n’apportent que des
retouches
[7].
Les trois auteurs ont eu l’heureuse idée de fournir des
tableaux, d’une part, de la frappe de l’or atelier par atelier et année par
année, et d’autre part, des pièces entrées dans le cyclotron. Cette disposition
permet de contrôler la justesse des résultats de l’analyse protonique. Ou, plus
exactement, de son interprétation, car l’on s’en tiendra pour les calculs à la
valeur des ppm du
Cahier, bien que
nous sachions qu’elle n’est pas correcte, faute de pouvoir en proposer une
autre plus adéquate. Il se pose, néanmoins, à brûlepourpoint une question de
statistique embarrassante. Après avoir reconnu le pourcentage d’or brésilien
(ou d’or colombien) contenu dans chacun des louis (des multiples ou/et des
sous-multiples) frappés la même année, les auteurs ont procédé à
l’établissement de la moyenne annuelle. Puis, selon un principe identique, de
proche en proche, à celui de moyennes relatives à des périodes, de longueur
inégale, oscillant entre quinquennie et décennie, censées appropriées à une
recherche chronologique fine. Plusieurs lièvres sont cachés derrière
l’opération
[8].
Tout d’abord, l’amalgame. Inévitable mais fâcheux. Il
dissimule la disparité entre les fontes. Par exemple, en 1730, dans deux Hôtels
distincts, Paris et Bayonne, le
ppm
est égal à 339 et à 1462, respectivement; en 1759, à Strasbourg, les pièces
affichent successivement, dans l’ordre du Cahier, des
ppm de 547, 52 et 402.
L’hétérogénéité, cela va sans dire, grêle autant ou davantage les périodes plus
longues et bigarrées. On ne peut faire confiance à la loi des grands nombres
théoriquement favorable à une compensation interne et à l’établissement d’une
moyenne : la segmentation des quinquennies et des décennies en montre le
caractère fantasque et aléatoire
[9].
Très grave et rédhibitoire est le biais qui a présidé à
l’établissement des moyennes. Chaque pièce analysée a été comptée pour une
unité, sans égard pour le volume de l’émission ou de l’Hôtel dont elle était la
représentante.
C’est évidemment une erreur d’optique. À défaut de disposer
d’une pièce pour chaque fonte, ce qui serait l’idéal, il faut pondérer chacune
de celles qui ont été analysées en fonction de la masse des frappes
correspondant à son atelier d’origine. Ainsi redressera-t-on les résultats de
décennaux. Les trois auteurs ont eu des pièces frappées dans quinze Hôtels
entre 1740 et 1749. Toutes ont reçu une part égale dans le comput du
ppm moyen et du pourcentage d’or
brésilien en découlant. Mais sur le total des émissions de ces quinze Hôtels,
ceux de Lille et de Strasbourg en avaient réalisé plus des trois quarts : 78,
74%. Restituons-leur leur poids réel dans la décennie.
Le ppm passe de 464
à 563 et le pourcentage d’or brésilien de 39, 6 à 51, 5%.
Encore devrions-nous tenir compte du fait que tous les Hôtels
de France ne figuraient pas dans l’échantillon analysé. D’où une marge de
flottement supplémentaire : le volume théoriquement inspecté ne couvre qu’un
peu moins des deux tiers : 62, 31% de la totalité des frappes entre 1740 et
1749
[10].
La discordance constatée condamne les extrapolations
proposées (le résultat brut strict des analyses individuelles demeurant
acquis). Elle se répète d’une décennie à une autre. Tantôt légère, tantôt
lourde au gré de l’épaisseur et de la répartition interne des échantillons.
Voici en synopsis les deux phrasés:
1730-39 1740-49 1750-59 1760-69 1770-74
Pondéré ppm 380 575 513 80 745 % 34, 1 51, 5 46, 1 7, 2 66, 9 Cahier
Ernest-Babelon ppm 442 464 526 573 745 % 33, 6 39, 6 40, 5 47, 9 62, 3
Quelles que soient les coïncidences occasionnelles et les pas
de variation que l’on puisse concocter pour parvenir à un rapprochement, le
fait demeure de l’impossibilité de se référer aux chiffres des trois auteurs
pour un suivi chronologique. L’énorme différence enregistrée en 1760-69
s’explique par la pléthore de la frappe à l’Hôtel de Pau et la faible teneur en
même temps du métal y monnayé. Il y a maldonne dans les résultats
affichés
[11].
Autres
modulations
Indépendamment du passage au cyclotron, les auteurs ont
exploité leurs documents de plusieurs autres manières. Ils ont fourni des
diagrammes retraçant l’évolution des frappes de chaque atelier. Ils ont dressé
des cartes montrant la répartition du monnayage de l’or de par l’ensemble du
royaume de 1726 à 1785. L’image est trompeuse en ce qu’elle occulte la
fermeture de treize Hôtels en 1772, dont quelques-uns déjà inactifs depuis
quelques temps, et les maintient fictivement en vie, faussant du même coup les
proportions à retenir pour les survivants. Trouble propagé dans les figures 4
et 5. Le commentaire « géographique » est bien succinct. Il reste en-deçà des
considérations développées dans mon article de 1985, qu’il semble avoir imité à
distance.
L’impropriété et le manque de finition reflètent d’ailleurs
une certaine méprise ou une incompréhension de l’évolution globale
chronologique
[12].
J’avais dessiné le profil de l’évolution au plus près. Il
épousait directement le accidents du parcours, les bosses et les creux. J’avais
usé volontairement d’un vocabulaire « géologique », précisément pour éviter de
succomber à un arrangement artificiel. Les frappes hautes saillaient d’un coup
à vue d’œil. Leur origine se lisait sans peine : elles correspondaient aux
périodes de guerre. Les trois auteurs n’en ont pas fait fi entièrement. Ils ont
préféré néanmoins s’appuyer sur une autre courbe. Lissée, sur le principe d’une
conjonction des minima.
Ce parti est assez étrange. Il escamote
ipso facto les poussées
intermédiaires. Il est impuissant à rendre l’augmentation de la masse
monétaire. Bien plus : le déclin du montant des frappes qui apparaît sur la
courbe témoignerait à l’opposé de la croissance économique qui avait été
exposée auparavant. À moins de trouver une parade à cette conclusion : soit
dans une accélération de la circulation des espèces; soit dans la création et
la diffusion d’autres moyens de paiement; soit encore dans la mise en doute du
primat économique de la monnaie. La courbe des minima heurte en outre le
phénomène incontestable de la progression du stock monétaire. De toutes façons,
elle ne peut rien expliquer par elle-même et, pis, elle est inadaptée à
l’exercice
[13].
Un deuxième procédé de déchiffrement a été utilisé, qui n’a
pas été visualisé dans un graphique. Il s’agit de la traduction ou de la
transmutation du mouvement irrégulier de l’évolution en un mouvement continu.
Dans ce but, le total des frappes de l’or et de l’argent (calcul global) est
divisé par le nombre des années écoulées – de 1700 à 1788 – de manière à
obtenir un coefficient annuel de croissance. On reconnaîtra ici la pratique
ordinaire des économistes actuels dans l’observation des faits contemporains.
Mais cette rencontre ne suffit pas à légitimer l’emploi. La transposition
mutile complètement la modulation réelle. C’est un défaut à prendre très au
sérieux. Elle saute littéralement par dessus les hauts et les bas,
pervertissant instantanément le décours des choses :
la progression n’a jamais eu le rythme imperturbable et
gentil de 1, 1% par an.
Et, aux différentes étapes du siècle, le stock ne peut jamais
être calculé d’après une simple cumulation des taux par dessus le montant
initial.
Une pétition de principe sous-tend cette option statistique.
Elle postule ce que j’ai désigné quelques lignes plus haut : le primat
économique de la monnaie, en vertu duquel ce serait son taux de croissance qui
déterminerait, voire enclencherait, la dilatation du produit intérieur (ou
national). Dans cette perspective, le facteur politique des émissions est
entièrement nié. La signification de l’éruption des frappes dans les périodes
conflictuelles n’a pas été saisie. Les dates, les occasions de débours :
dépenses militaires, subsides renforcés aux alliés… et aux neutres…,
localisation des ateliers à proximité des théâtres des opérations, tout indique
l’impulsion de l’État. Elle avait besoin d’être alimentée d’amont. C’est-à-dire
de recevoir en quantités idoines l’or et l’argent nécessaires au monnayage. Le
rôle de fournisseurs était tenu par un type de financiers en quelque sorte
professionnels. Ils étaient incités à bien faire par le système du surachat qui
éleva progressivement le prix du marc de métal précieux à eux payé
[14].
Il faut donc se représenter une circulation de l’or et de
l’argent super-posée à celle du commerce des marchandises banales. Non sans
liens sans doute mais dotée d’autonomie, sinon d’indépendance. Il en allait de
même à l’aval par une autre voie. Les monnaies frappées durant les guerres ne
restèrent pas en France en totalité. Une fraction certainement importante s’en
écoula à l’étranger pour les raisons ci-dessus rappelées. On en a des preuves
irréfutables. Les ministres en étaient conscients. La refonte de l’or en 1785
suscita un retour partiel
[15].
Le mécanisme jouait sur le volume des stocks présents dans le
royaume à un moment quelconque. Il est illusoire de les égaler à la somme des
monnaies frappées antérieurement. Celle-ci, diminution faite du frai, peut être
conservée à titre d’indicatif et correspondant à un volume réel mais répandu à
l’intérieur et à l’extérieur des frontières. Il y a donc à distinguer entre le
stock total, internationalisé en partie, et le stock rémanent, un stock
proprement français pourrait-on dire, celui qui, effectivement, servit aux
opérations monétaires habituelles en France. Entre les deux stocks, des
échanges s’instituaient que l’on n’atteint pas en toute clarté. L’exil
d’espèces métalliques en temps ordinaire est incontestable. En témoigne par
excellence leur reflux en 1785-1787 dans les ateliers de Metz et de Strasbourg.
Rien ne prouve qu’une fois refondues et refrappées elles n’aient pas regagné
les aîtres de leurs anciens propriétaires. Circonstance qui pèse sur les
estimations en 1789 et en 1796 du stock que nous avons qualifié de rémanent,
pour renouer avec une comparaison classique
[16].
Dans ces conditions, une reconstitution pas à pas de
l’accumulation de l’or et de l’or sur place, telle que la suggèrent les trois
auteurs, et la propagation d’influence postulée dans la vie économique
s’avèrent difficiles à constater, a fortiori à mesurer et même à prouver. En
effet, les guerres, durant lesquelles le gros des frappes a été effectué, ont
coïncidé avec des périodes de moindre allant dans bon nombre d’activités et, en
particulier, parmi celles qui avaient des débouchés hors du royaume. Tandis que
les situations inverses, les temps de paix, n’ont pas entraîné l’animation
accélérée des Hôtels des Monnaies, que l’on aurait attendue en application de
l’axiome généralement affirmé (et non démontré, ainsi que le veut sa nature).
En réalité, la réflexion à propos de la deuxième modulation implicite dans le
Cahier nous ramène aux questions
posées par la première et non résolues. En bref, à l’interrogation sur le rôle
exact de la monnaie. Si, pour les émissions, il faut se demander qui fait
frapper ?, avec quoi et pourquoi frappe-t-on ? – on énoncera pour la monnaie à
quoi ça sert ?, quand s’en sert-on ?, comment s’en sert-on ? – dans une série
circulaire.
Une troisième façon d’appréhender l’évolution de la masse
monétaire consiste à mettre en regard un point de départ et un point d’arrivée.
À vrai dire, il ne s’agit plus d’une modulation mais d’une présentation qui a
l’avantage d’être spectaculaire. Ainsi les trois auteurs et leur préfacier
brandissent-ils un chiffre de 800 millions de livres en 1700 et un autre de
2140 (ou 2114)
en 1789, tous métaux confondus. Ils en tirent l’idée d’une
progression exceptionnelle dont ils imaginent, en conformité avec la logique de
leurs pensées, qu’elle s’est répercutée sur l’économie entière et sur sa
croissance.
Infortunément, la notion de stock qu’ils manient, est
sommaire et friable, comme il a été montré. L’écart peut faire impression, il
n’est pas l’expression parfaite de la masse métallique en circulation en
France. Sa valeur probante pour la croissance de l’économie n’est évidente que
pour les personnes convaincues, programmées pour en convenir.
À la limite, les bilans en forme de totalisations séculaires
ou pluri-séculaires appartiennent à une tradition historique très ancienne. On
s’est complu longtemps, jadis, dans les évaluations globales : de l’argent
extrait du Potosi à des dates successives; de la part prise par l’or brésilien
ou par l’or colombien dans la production totale au XVIIIe siècle et d’autres
aux siècles suivants… C’est pittoresque, ce n’est pas toujours faux, c’est vain
ou peu s’en faut pour une analyse consciencieuse aussi bien de l’industrie
minière que du phénomène de la monnaie. Nous avons à présent à nous préoccuper
de ce qui, à répétition, nous est apparu comme le rébus principal : celui de
l’insertion. Nous sommes au pied du mur de la macroéconomie.
Ce qui est acquis est acquis. Les conclusions du premier
chapitre demeurent. Le changement de thème n’implique aucun retrait ni
suspension. Les failles repérées auraient justifié un abandon de la discussion.
Mais pourquoi négliger de prendre connaissance du reste d’une argumentation qui
a été voulue copieuse et décisive, comme émanée d’une chaire magistrale ? C’eût
été en un sens discourtois et dans un autre laisser devant une béance
susceptible d’être jugée à l’instar d’une dérobade. Or, par divers côtés et par
divers travaux, j’avais touché à la macroéconomie, à l’un de ses genres au
moins. La poursuite de l’examen du Cahier devenait attirante, ne serait-ce que pour
faire le point à la fois et autant sur ma propre version que sur celle des
trois auteurs. Je ferai ici davantage appel, cependant, à l’expérience que
m’ont procurée des problèmes en cause quelques-uns de mes travaux.
La formule d’Irving Fisher, faciès
monétaire et faciès des prix
La formule d’Irving Fisher couronne le développement sur les
agrégats au XVIIIe siècle. Elle est écrite sous la forme d’une équation «
comptable » :
Mm x Vm = p x T’, dans laquelle Mm est la masse du numéraire
métallique dit circulant, Vm la vitesse de circulation, p le prix, T’les
échanges réglés en espèces. Il faut entendre pour le dernier facteur la
quantité de marchandises passées de main en main et ayant fait l’objet à chaque
fois, jusqu’au terme, d’une transaction monétarisée. Comme, d’après les
auteurs, la part de la production entrant dans ce type de marché contre argent
est constante, ils peuvent substituer à T’dans l’équation un facteur Ym affecté
du coefficient a, Y étant ici le symbole de la production (que l’on désigne
ailleurs par la lettre Q).
D’où la formule modifiée :
Mm x Vm = p x aYm
Ils éliminent des deux côtés la masse des moyens de paiement
autres et, singulièrement, des lettres de change. L’accroissement éventuel de
ceux-ci dans la circulation monétaire générale au détriment de la monnaie
métallique n’est donc pas pris en compte. Qu’en avait-il été au XVIIIe siècle ?
Nous ne pouvons pas le savoir et l’apprécier. Il n’est pas improbable. Son
insertion détruirait la constante a et obligerait à reconstruire une équation
introduisant une suite de notations temporelles t1, t2, t3, etc. avec sommation
finale si tant était qu’elle était inéluctable en son essence
[17].
Mais la formule d’Irving Fisher sollicite par elle-même et en
elle-même une rigueur accrue. La manière dont on l’écrit n’est pas complètement
neutre. En posant comme premier membre le facteur monétaire, multiplié par la
vitesse de circulation, on en induit couramment, peut-être inconsciemment et
contre l’intention d’origine, le rôle moteur de la monnaie dans la formation
des prix.
P est fonction de M. Cette dérivation est celle des
quantitativistes. Or, elle commet une triple bévue : sur la nature de la
monnaie, sur la fixation des prix et sur la liaison entre les deux facteurs.
Dans la mesure où les trois auteurs font de la totalité des frappes en France
au XVIIIe siècle l’expression de la monnaie Mm de leur équation, ils donnent,
même sans le dire expressément, dans la théorie quantitativiste. Je
m’explique.
La position d’E. J. Hamilton se résume dans un
syllogisme
[18]. Les
prix sont une expression monétaire (majeure), et la monnaie est faite d’or et
d’argent (mineure); donc, le mouvement des prix dépend de la quantité de métaux
précieux introduite sur le marché. Avec application au XVIe siècle. On a
enregistré une forte hausse des prix à l’époque en Espagne et, simultanément
une grosse augmentation des quantités d’or et d’argent débarquées à Séville.
Ces dernières seraient les responsables de la « révolution des prix ». Pareille
mise en relation est malheureusement un raccourci abusif qui se confond avec
l’ellipse absolue de toutes les opérations intermédiaires, y compris des
mécanismes du marché
[19].
On obtient une meilleure vision des choses en suivant le
cheminement de l’or et de l’argent des sites d’extraction au marché. Au fur et
à mesure qu’ils s’éloignaient des mines et des placers, les métaux précieux
subissaient des transformations à la fois dans leur aspect et dans leur
quantité. Une partie, moindre que produite, était frappée en Amérique. L’amas
de la monnaie émise, diminué de ce qui en était gardé à usage interne, était
embarqué pour l’Europe et arrivait à Séville, sauf accident de mer. Cette
masse, augmentée à l’occasion de la frappe supplémentaire du métal venu brut,
ne demeurait pas telle quelle en Espagne. Il s’en évadait une fraction, qui fut
à plusieurs dates insigne : en règlement des fournisseurs de marchandises
étrangers, des dépenses de guerre du Roi et du remboursement de ses
asientos contractés avec des Gênois et
des Allemands. On retrouve la situation décrite plus haut à propos de la France
avec l’existence de deux stocks : l’un, total, épars internationalement;
l’autre, moins important, domicilié dans le pays
[20].
Le stock second, ainsi circonscrit, n’entrait pas en entier
dans la circulation. La thésaurisation – mot plutôt équivoque – n’est pas ici
le « dégraisseur » le plus important. N’était jetée sur le marché que la
quantité de monnaie qui y était nécessaire en fonction du besoin ou de la
délibération de la dépenser. Elle n’égalait pas en valeur le stock national.
Dans le schéma que j’avais proposé dans les Incroyables Gazettes, il faut l’intercaler juste
avant l’introduction dans l’échange. C’est cette masse et elle seule, que nous
dénommerons Mc (monnaie mise sur le marché), qui doit être intégrée dans la
formule de Fisher et non l’ensemble du stock second, a fortiori du stock total.
L’équation prend alors l’allure d’une tautologie, avatar que l’on avait déjà
remarqué antérieurement à cette observation et qui en ressort
éclatant.
Faute d’avoir saisi les distinctions, les trois auteurs sont
tombés dans l’erreur d’un emmêlement hors de la réalité et, quant à sa vigueur
dans la formulation macroéconomique, inefficient.
Alignons les diminutions :
Mc < Ms2 < Ms1 < Zm < Z, où Z représente la
totalité des métaux précieux extraits, Zm la portion de ceux-ci monétarisés en
Amérique, Ms1 la masse débarquée plus la monnaie frappée en Espagne, Ms2 ce qui
en demeurait en Espagne après les défalcations dues, Mc la quantité
effectivement écoulée sur le marché. Il existe des diffluences alternées entre
les différentes masses selon les circonstances. Les sorties ne sont pas
toujours aussi considérables (Ms2 sur Ms1); les décaissements non plus (Mc sur
Ms2). Dans ce dernier cas, jouent le besoin et la délibération, deux termes qui
ne sont pas synonymes (j’y reviendrai). La transposition à la France au XVIIIe
siècle ne soulève aucune difficulté. La temporalité ressurgit. Pour couvrir une
durée, Mc doit être remplacé par la suite :
Mct1 + Mct2 + Mct3 +… Mctn
Signalons enfin une dernière transformation de la masse
métallique.
Lorsqu’elle a été monnayée, elle reçoit un nouvel habit : une
valeur comptable, par dessus la valeur dite intrinsèque. C’est avec ce nouvel
habit qu’elle entre dans l’échange décrit par Irving Fisher. La monnaie réelle
est comptabilisée sur la base de sa valeur nominale (sauf les cas de pesée des
pièces, malgré tout relativement rares). La monnaie de compte, la valeur
faciale et la valeur intrinsèque des pièces entretiennent des rapports qui
tournent parfois à l’aigre, c’est-à-dire à des déclassements, des dévaluations
et des réévaluations. L’Espagne les a éprouvés au XVIe siècle et, surtout, au
XVIIe. La France les a subis elle aussi au XVIIIe, avant la réforme de 1726.
Les analyses du
Cahier souffrent de
leur silence sur le fait dans le premier quart du siècle
[21].
La formule de Fisher, faciès des
prix
Comment la masse Mc en un temps quelconque t1 ou t2 ou tn
est-elle définie ? Tout le développement précédent aboutit à cette
interrogation. Pour y répondre, il faut d’abord revisiter le libellé de la
formule d’Irving Fisher. Nous avons vu que le placement des deux membres de
l’équation était porteur d’un engagement subreptice et fort en faveur de la
théorie quantitativiste, en même temps que du dérapage connexe. Cela ne
signifie pas que la monnaie ne dirige en aucun cas de figure. La distinction
que nous avions faite entre besoin et délibération de dépenser intervient pour
gouverner deux sortes d’échange. Le besoin est fils de la nécessité. Il existe
dès que l’on doit se procurer de quoi se nourrir, de quoi se vêtir ou de quoi
se chauffer. C’est alors l’article à acheter, combiné avec son prix, qui
détermine la quantité de monnaie à débourser.
Cette fois, la réfaction de l’équation est légitime,
l’interversion de l’ordre des membres et le primat accordé à [(Q x P) Tm] – ou,
dans la symbolique des trois auteurs pYm (a n’étant plus de saison) – sur Mc V.
Les chalands ne sont pas sollicités aussi irrépressiblement par la catégorie
des objets dont la possession est facultative, recherchée ou non en vertu d’une
délibération, décision arrêtée. Ils gardent vis-à-vis d’eux leur libre arbitre
(abstraction faite des penchants et désirs affectifs). Ils apportent à leur
acquisition l’argent qu’ils veulent. Dans ce cas, l’offre de monnaie reprend la
direction du prix, du moins partiellement, dans la mesure où la rareté d’une
marchandise ne crée pas un courant d’aspiration.
Dans les
Incroyables
Gazettes, j’avais résolu le dilemme qui découle de la double
acception en écrivant l’équation d’Irving Fischer sous une forme que je
sophistiquerai légèrement : (Q x P) T = Mct V, en l’assortissant de deux sens :
lévogyre quand c’est le groupe (Q x P) T qui commande; dextrogyre quand c’est
Mct V qui est à la barre, exerçant son influence sur les prix, voire sur la
production des marchandises par l’attraction d’une clientèle et d’un profit.
Ceci posé, quelques éclaircissements complémentaires sont utiles
[22].
On aura peut-être remarqué que, dans l’écriture du premier
membre, j’avais fait passer le symbole Q, de la quantité de marchandises, avant
P, celui du prix. Ce n’est pas négligence ou fantaisie. J’avais été incité à
cette rédaction par l’exemple du marché des céréales. Le cours des grains
obéissait communément à l’état des récoltes : en hausse lorsque les moissons
avaient été mauvaises, plat ou en baisse dans la situation inverse. Le prix,
dans cette conjoncture, dépendait bien de la quantité. La figure a valu durant
tout le temps que dura l’économie ancienne, marquée par la prépondérance de
l’agriculture. L’objection à ce parti pourrait venir de la discordance
éventuelle entre le prix des céréales et le prix général, celui qui est
l’enfant chéri sinon unique des économistes.
L’obstacle n’est pas irréductible. D’une part, les grains
occupent en pourcentage une place largement dominante dans l’éventail des
marchandises mises en vente. D’autre part, le prix des autres denrées, certes
conditionné par une abondance ou une rareté propre, suit celui des premiers
avec plus ou moins de retard, de sorte que les résultantes sont apparentées
(avec des réserves et des exceptions). Le meilleur libellé de l’équation est
donc bien celui qui répond le mieux aux situations de l’économie ancienne et
qui plus est avec le sens lévogyre
[23].
Les deux sens coexistaient dans l’économie ancienne. La
précarité de la vie n’était pas telle que des douceurs ne s’y infiltrassent. Au
XVIIIe siècle, ce furent à des doses plus ou moins menues, les denrées
tropicales : le sucre, le café, venant s’ajouter aux boissons indigènes : le
vin, l’eau-de-vie, aux colifichets et autres affûtiaux sans parler du luxe. En
outre, parmi les détenteurs de monnaie, un partage s’effectuait entre ceux qui
vivaient au jour le jour, n’avaient qu’un pouvoir d’achat faible, et ceux qui
étaient bien nantis, capables en tous temps de faire travailler la « fabrique »
de Lyon et l’ébénisterie de Paris. Sous cet angle, Ms2 se divisait entre les
deux circuits. La coupure se répercutait sur Mc que l’on pourrait symboliser
par des exposants a et b. Quand la pression de la nécessité se relâchait, le
sens lévogyre perdait de son mordant, le sens dextrogyre était revigoré. La
pseudo-dépression du règne de Louis XVI en a été une illustration. Avec un pain
à bon marché et un vin, de surcroît, à petit prix, la consommation de ce
dernier enfla. Ladite crise de la viticulture a été un fantôme abstrait, issu
d’une lecture préorientée des mercuriales, aveugle sur la production et sur le
débit
[24].
Le simplisme apparent de la formule d’Irving Fisher disparaît
à la dissection. Mc(a) et Mc(b) sont traversés par une ligne séparant des
acheteurs potentiels d’envergure différente et les clients de circuits
distincts (le marché de la terre et celui des offices appartenant au dextrogyre
et renforçant les inégalités de comportement et de condition). Les prix n’ont
pas eu au XVIIIe siècle la signification dynamique de moteurs de la vie
économique, de la croissance, qu’on leur a prêtée. Ils étaient le reflet d’une
conjoncture claudicante et, pour finir, à partir de 1764 ou 1768 (selon les
endroits), ingrate et sévère – sauf la pause contemporaine du règne de Louis
XVI, avant 1788. Il suffit de regarder les graphiques ad hoc pour saisir le
mécanisme et l’enchaînement des hausses. C’est une vérification à portée de
quiconque. Le caractère compact d’une perception qualifiée de macroéconomique
se dissout au contact des réalités qui sont têtues, comme on le sait. Les
bonnes intentions des trois auteurs en sont trahies et trahissent
[25].
Terminons cette inspection de l’équation célèbre en lui
apposant une dernière touche. La copule décisive, l’acte de l’échange était «
comptable ». C’est-à-dire qu’il reposait sur la monnaie de compte. D’une
certaine manière, il ne pouvait pas en être autrement. Un boisseau de blé, une
pinte de vin, une pièce d’or, d’argent ou de billon sont de nature différente.
Personne ne pouvait se nourrir ou se désaltérer en mordillant un louis ou en
suçant un écu.
L’équivalence s’établissait par le relais des unités de
compte. Pour cristalliser ce mode de péréquation ou de réciprocité, j’avais
introduit au sein de la formule et à l’endroit crucial deux symboles en regard
l’un de l’autre : S° et °S.
Représentant chacun pour le sien l’expression comptable : le
premier du groupe Q x P, le second de Mc2. Égaux dans la transmutation nominale
et fiduciaire. Ce passage par le truchement de la monnaie de compte est
essentiel pour comprendre le mécanisme de l’échange. Il était amorcé dès la
constitution des masses Mc(a) et Mc(b). Elles doivent être appréhendées non
seulement comme des agglomérats d’espèces métalliques mais tout autant comme
des réceptacles et des réservoirs du pouvoir d’achat, exprimé bien entendu en
monnaie de compte. Les salaires qui en étaient des constituants incontestables
en apporteraient une preuve concrète
[26].
La formule d’Irving Fisher appréhendée brute est donc
inadaptée à la fois à ce qu’elle serait censée résumer et, par voie de
conséquence naturelle à son application à la vie économique pour en mettre à nu
les ressorts. Les trois auteurs ont pris une mauvaise filière pour examiner les
conditions et les leviers de la croissance en France au XVIIIe siècle. On
pourrait ergoter encore, essayer de ressusciter la théorie quantitativiste en
remontant par exemple à une origine hypothétique des prix. La chance
n’accompagnerait pas l’entreprise. Tout en prenant acte de la vacuité du
dispositif d’une analyse annoncée comme macroéconomique, mieux vaut
s’intéresser aux bataillons des éléments rassemblés à son service. Appelés à
témoigner en premier lieu de la croissance française; en second lieu, par
ricochet ou par contrecoup, du rôle majeur de l’or brésilien et de l’or
colombien dans cette ascension
[27].
La croissance française au
XVIIIe siècle : population et
agriculture
Masquons la déconcertation et la déconvenue auxquelles nous a
exposé l’inventaire de la formule d’Irving Fisher. L’étude de la croissance en
France au XVIIIe siècle a été une autre des pièces maîtresses du
Cahier. Les auteurs ont tenté de
l’apprécier à travers l’évolution du Produit Intérieur Brut. Ils le
définissent, en accord avec les normes de la Comptabilité Nationale de nos
jours, comme la somme des valeurs ajoutées et non comme la valeur totale de la
production. Le projet est généreux. Ils reconnaissent qu’il est difficile à
mener à bien pour l’économie ancienne, faute d’une documentation
adéquate.
L’exemple qu’ils donnent (p. 39) à partir d’un achat de
laine, de son tissage et de la vente de la pièce de tissu comporte lui-même des
trous dans la comptabilité: à l’origine, absence de l’évaluation du troupeau de
moutons, du salaire du berger, des frais de la tonte; à l’étape du tissage, de
l’évaluation du travail fourni (par l’artisan ? par ses aides ? par ses
ouvriers ?); à celle de la boutique par celui du marchand et de ses commis. La
valeur ajoutée retenue dans le cas présenté est en fait le bénéfice brut.
Encore s’agit-il ici d’un produit manufacturé dont l’élaboration aux différents
stades est relativement facile à estimer financièrement. Lorsque l’on est en
présence d’une denrée et par excellence du blé, le comput est beaucoup plus
épineux en raison des vicissitudes du prix.
Le labeur du paysan sur son champ reste le même quelle que
soit l’importance de la récolte; le coût de la moisson diminue en fonction de
la maigreur tandis que les cours s’envolent. La valeur ajoutée fluctue au gré
de la conjoncture à l’instar des prix et du bénéfice du dernier vendeur
[28].
Les pages consacrées à cet aspect des calculs sont entachées
d’une certaine obscurité. La « valeur ajoutée » est traquée au travers du
filtre des transactions « monétarisées » (excluant l’autoconsommation) et par
comparaison avec une valeur prisée de la production totale. Les deux termes, on
l’a vu, ont été aussi capricieux que mal saisissables. Le texte procure à un
endroit l’impression que la « valeur ajoutée » se confond avec le coefficient
annuel de croissance supputé.
Est-ce l’effet d’un rapprochement abusif dû à un raccourci
excessif dans la rédaction ? La suite incline à croire à une identification
plus ou moins achevée. L’équation de la croissance affronte en effet la masse
monétaire et la production monétarisée : Mm et Ym, dans la symbolique des trois
auteurs. On frôle la pétition de principe. La production globale :Y est le
produit, elle, de l’addition de la production agricole YA et de la production
manufacturière YM, la valeur ajoutée du secteur tertiaire étant considérée
comme neutre, sans incidence vu la faible progression conjecturée. On acceptera
la troisième proposition. L’appréciation de la croissance repose alors sur
celles de l’agriculture et de l’industrie conjuguées
[29].
À partir de quelles sources ont-elles été estimées ?
L’enquête documentaire a été rapide. J’ai été étonné de voir cités des auteurs
et des ouvrages dépassés :
Sagnac, 1946; Mathiez, 1928, et même Mallet et Isaac, 1923 !
D’autres, plus récents, bien vivants et sans aucun doute très aimables
personnellement, n’ont pourtant écrit que des compilations de troisième main et
ne peuvent être retenus, sortant de leur compétence, ni comme des originaux ni
comme des autorités (Jean-Charles Asselain). La réserve critique aurait dû
recouvrir aussi bien des auteurs réputés, dont la production sur des domaines
précis a été jugée excellente à la parution (et peut l’avoir été), qui se sont
risqués hors de leurs pénates avec moins de précautions ou/et plus de
précipitation, créant ipso facto pour un chercheur l’obligation de vérifier la
pertinence de leurs propos (François Crouzet, Emmanuel Le Roy Ladurie, etc.).
La prospection des trois auteurs a été hâtive, limitée à des affirmations
répétées, ne rompant pas avec le statut d’opinions « au-dessus de tous soupçons
» quoique, précisément, très discutables, ignorante des travaux en délicatesse
avec la conformité, voire sans information de leur existence, sinon
imperméables à leur contenu. Les paragraphes précédents ont montré la réalité
du comportement
[30].
En lice, à l’abordage, la population. Son augmentation,
commentent les auteurs, a une portée économique : « elle traduit, en effet,
disent-ils, une amélioration du niveau de vie, notamment en zone rurale, et par
conséquent une croissance de la production agricole par habitant ». À l’appui
de cette assertion, une référence à Jacques Dupâquier qui aurait parlé « d’une
population en 1789 à la fois plus nombreuse et mieux nourrie » (expression
soulignée). Retour fait à l’article invoqué, il y est bien question d’une
population plus nombreuse mais nullement de sa meilleure alimentation.
L’information reproduite provient en réalité de François Crouzet et reprend
sans justification supplémentaire un cliché des plus courants parmi les
historiens et les démographes d’une certaine obédience. Quoi qu’il en soit, le
pas de clerc redoublé est inquiétant, cette fois, pour quatre personnes
[31].
Le phénomène a, d’ailleurs, été mal compris. La croissance
démographique, bien entendu, n’est pas niée. Mais elle a besoin d’être scrutée
et relativisée. Elle n’a pas été une particularité de la France au XVIIIe
siècle. Elle a été partagée par la plupart de nations en Europe (et dans le
monde). Ce qui évapore l’idée et la préoccupation d’une cause propre,
idiosyncratique. D’autant plus que le coefficient d’augmentation français est à
la pénultième ou l’antépénultième place dans le palmarès du Vieux Continent.
Débilitant subséquemment le dynamisme et l’aiguillon avancé de ce dynamisme.
Enfin, le recours à un taux de hausse « national » ( 30, 7% en 90 ans) est
trompeur. C’est un amalgame de situations très différentes de par le territoire
: telle province a affiché une progression exceptionnelle (jusqu’à 200%), une
autre s’est contentée du taux moyen, une troisième s’est essoufflée ( 15%) ou,
même, n’a pas démarré. Or, au XVIIIe siècle, on ne peut parler d’une
péréquation des ressources : de Brest à Strasbourg et de Marseille à
Valenciennes. L’uniformisation des conditions est irréelle, la «
nationalisation » un artefact. Il faut rechercher les causes ou l’environnement
de l’évolution dans chaque province une à une (sinon à un échelon géographique
plus petit). Sous peine, non faisant, de s’égarer, de… battre la campagne
inutilement
[32]. Or,
tous les pays européens que j’ai examinés ont vécu des événements semblables à
des époques ou identiques ou légèrement décalées, sauf circonstances
particulières à élucider. Mais l’intensité des crises n’y pas été égale : soit
à cause d’un secours opportun, soit surtout à cause d’une espèce de protection
naturelle aboutissant à une atténuation (cas de l’Angleterre). Le facteur
biologique s’avère ainsi déterminant dans l’exaspération de la mortalité comme
dans la reprise de la croissance. Le fait économique coexistant n’a été ni le
moteur unique ni a fortiori le déclencheur automatique.
La population a crû et parfois dans d’énormes proportions au
sein de régions « engluées » dans la routine et la pauvreté; elle a stagné dans
d’autres dotées au contraire d’innovations spectaculaires et, en principe,
efficaces comme le Languedoc, dont la population en 1789 avait à peine rattrapé
son chiffre de 1328 ! Nos auteurs ont utilisé un mauvais support pour leur
démonstration d’une croissance générale en France au XVIIIe siècle
[33].
L’argument de la meilleure nourriture restant suspendu à une
investigation plus fouillée des conditions de vie des habitants, l’attention se
tourne du côté de la production agricole. Au terme d’une discussion plutôt
fastidieuse, J.-N. Barrandon, C. et Ch. Morrisson s’arrêtent au chiffre de 40%
de croissance qu’avait estimé E. Le Roy Ladurie. Le calcul de ce dernier
comportait malheureusement un brassage arbitraire des éléments de base,
compliqué de la croyance préalable solidement enracinée à une « croissance
vraie », avatar engendré par la « révolution agricole ». Il s’appuyait sur les
dîmes et sur les rendements des céréales, reflets de la production, mais
n’avait rencontré nulle part cette augmentation de 40%, à l’exception du
territoire de Coussergues en Languedoc où elle ne résistait pas à l’examen. 40%
était le chiffre idéal, en face de 30 ou 33% d’augmentation de la population,
pour conclure à une « croissance vraie ». Mais il était privé de soutien. Il
était « en l’air ». En l’adoptant, les trois auteurs se sont fourvoyés. En le
lissant et en lui octroyant un taux de croissance annuelle, ils ont triché avec
une conjoncture agricole dont la caractéristique principale était d’être
irrrégulière. Au demeurant, l’évolution de la production totale agricole YA ne
se ramenait pas à la seule production des céréales
[34].
Je n’ai aucune aversion de principe vis-à-vis d’une
augmentation de la production agricole dans son ensemble. Je ne suis ni féru ni
dévot d’une histoire « immobile ». Il a existé au XVIIIe siècle des
changements, des annexions phytologiques, des modifications dans les équilibres
bio-économiques (et biosociaux), voire une lubrification des échanges. Marcel
Lachiver a retracé une évolution du vignoble et de la viticulture qui en
certifie les améliorations et les progrès
[35]. Les mûriers, les cultures commerciales y compris
fruitières et maraîchères se sont développées. Le sarrasin, le maïs et… la
pomme de terre ont conquis de nouveaux terroirs. Le problème de
l’interprétation des faits est quadruple. Il s’agit d’abord de savoir dans
quelles régions ils se sont produits : la vigne a reculé ici, étendu ses
pampres ailleurs. Ensuite, avec quelle force localement. Dans quelle mesure
elle a concouru à un mieux être des habitants : le remplacement du pain par les
pommes de terre n’a pas été ressenti en Lorraine comme un sort plus heureux.
Enfin, s’il est bien approprié de soutenir, consécutif à ces adjonctions et
transformations, l’enclenchement d’une « croissance vraie ». L’exemple du
Languedoc, hélas !, le dément, lequel a pourtant bénéficié d’une foule
d’avantages supposés décisifs : le maïs dans le Haut, la vigne dans le Bas,
l’élevage du ver à soie dans les garrigues et dans la montagne, le canal du
Midi pour les transports s’ajoutant à la voie ancienne du Rhône, une industrie
drapière florissante, au moins jusqu’en 1764, se soutenant jusqu’en 1775… et
qui, démographiquement, s’est traînée… Les critères de jugement vacillent au
contact d’une réalité déconcertante. Les trois auteurs semblent perdus dans un
paysage qui leur est inconnu.
YA résiste aux efforts de quantification. Il s’échappe d’une
macroéconomie handicapée par l’exploration lacunaire du champ d’observation.
Qu’en est-il de l’autre pilier du PIB, YM ?
La croissance française au
XVIIIe siècle : industrie et commerce
Les ouvrages des spécialistes du domaine industriel ne sont
pas riches en données numériques pour le XVIIIe siècle. Tous conviennent que
nos renseignements n’acquièrent une relative densité que dans le secteur des
industries textiles, grâce au travail de Tihomir J. Markovitch (très discuté,
d’ailleurs). Encore faut-il réviser nos espoirs : ce sont la laine et les
lainages qui ont reçu le traitement le plus détaillé. On doit avoir recours
pour les autres fibres à des chiffres isolés dans le temps ou à des renvois par
la bande, c’est-à-dire à des statistiques commerciales qui n’avaient pas pour
but premier de nous renseigner sur la production. L’indigence éclate davantage
à propos des industries diverses : papeterie, verrerie, faïencerie, etc., de la
métallurgie et des métiers du bois, des industries alimentaires… Les trois
auteurs ne sont pas responsables du semi-désert qu’ils ont rencontré. On ne
leur reprochera pas d’avoir essayé de tirer parti d’une provende émaciée. Ce
n’était pas leur rôle d’y parer par une recherche dans les archives. Ce sont
les historiens qui, pour une raison ou pour une autre, n’ont pas rempli la
tâche ou, dans certains cas, ont été dans l’impossibilité de la mener à
bien.
Le résultat est que nous ne possédons pas pour la France
l’équivalent des recueils statistiques de Phyllis Deane et W. A.Cole, W. R.
Mitchell et Phyllis Deane, respectivement, pour l’Angleterre. De plus, l’accord
est loin d’être acquis sur les quelques informations disponibles, sur les
dates, sur l’évolution, sur l’état final en 1789
[36].
J.-N. Barrandon, C. et Ch. Morrisson s’en sont remis aux «
opinions » émises par les livres de synthèse, qui enveloppent la pénurie de
connaissances exactes dans le manteau des descriptions brillantes et
dissimulent l’ignorance effective du devenir par un jeu de projections
hypothétiques.
Fidèles au système des taux de progression annuelle, ils ont
balancé un moment entre celui que leur proposait J. Marczewski : 1, 9% entre
1701-1710 et 1781-1790, et celui qu’a retenu F. Crouzet : 1, 1% de 1700 à 1790,
qu’ils ont finalement entériné. Mais quelle solidité attribuer même à ce
dernier ?
Il est fondé sur une comparaison très ingénieuse entre les
évolutions de l’Angleterre et de la France, sur laquelle nous reviendrons. Il
aboutit à un redressement sur le plan de la concurrence entre les deux nations
et à leur parité. Cette leçon a été suivie avec un certain enthousiasme de ce
côté de la Manche. Elle a été allègrement enfourchée par le préfacier du
Cahier. Denis Woronoff a écrit pour sa
part : « Il est possible d’affirmer, sans paradoxe, que la France est en 1780
la première puissance industrielle ». La médiocre consistance du dossier n’en
est pas corrigée
[37].
Regardons son meilleur élément : la statistique établie par
T.J. Markovitch. Elle offre un prospect moins roboratif que l’on ne le
dit.
On crédite l’industrie lainière d’un taux annuel de
progression égal à 1 ou 1, 1%. Ces chiffres ne sont obtenus qu’à la faveur
d’une hypothèse sur l’augmentation de longueur des pièces et, surtout, d’une
manipulation maligne des triennia de référence : déprimés en tête, 1701-1703 ou
1716-1718; surexaltés en queue, 1784 ou 1785/1787 ou 1788. Ils tombent dès que
l’on élimine ces artifices à 0, 6 ou 0, 7%, voire au maximum à 0, 88% de 1700 à
1789, en conservant ici un point de départ bas et en s’exposant en conséquence
à une sévère altération au cours du siècle : 1, 23% de taux annuel entre 1700
et 1740; 0, 76% de 1740 à 1789. Le prix « moyen » de l’aune s’est élevé de 4,
01 livres en 1716-1720 à 6, 55 en 1765-1769 et, ensuite, contrairement à ce
qu’avait déduit F. Crouzet, a baissé à 5, 21 en 1784-1788, prenant une allure
de « chute libre ». La valeur totale de la production aurait bien doublé dans
un premier laps de temps, atteignant un maximum de 159 millions en 1765-1769;
mais aurait décliné ensuite pour ne se relever qu’en 1784-1788 sans retrouver
le sommet malgré la rallonge supposée de la longueur des pièces : 157 M., et en
1789 : 108 ! Si l’on ajoute que les relevés de T.J. Markovitch dans l’absolu
pèchent par défaut (sans que l’on ait à l’en blâmer, pas davantage que J.
Toutain pour l’agriculture), on juge de l’inconsistance des « certitudes ». De
toute façon, dans l’état actuel de la documentation, l’industrie lainière, qui
avait certainement progressé, ne peut rien étayer solidement comme taux annuel
de croissance industrielle générale
[38].
Les autres branches ne nous renseignent pas mieux. Leur étude
a été souvent menée dans le cadre restreint d’une région ou d’un petit pays.
Dans ce cas, elle n’avait pas vocation de témoigner pour l’ensemble du royaume.
Cette restriction s’imposait d’elle-même, étant donné les contrastes accusés
qui sont observables d’un endroit à un autre et, même, à l’intérieur d’une
seule circonscription, entre des métiers voisins. Le fait était d’ailleurs
visible, déjà, dans les zones de production lainière. Au XVIIIe siècle, en
Normandie, les siamoises, lin et coton, ont refoulé la production des
blancards, tout lin; les « bretagnes » du Penthièvre ont supplanté les « crées
» du Léon; à Paris, la blonde (aux fuseaux) a chassé la gaze (à l’aiguille)
avant d’être menacée à son tour par une autre variété de dentelle (au crochet
?), etc. Il est impossible d’établir une péré-quation des activités textiles
qui vaudrait pour un bilan national. L’essor incontestable et relativement bien
mesuré de l’industrie cotonnière et de l’indiennerie ne suffit pas à garantir
une compensation exacte : il faudrait connaître les victimes (lin, chanvre… )
et les localisations successives. Une irisation identique et floue accompagne
les industries de pointe : porcelaine, ameublement, horlogerie… dont on ne peut
calibrer globalement l’impact. Une décomposition provinciale ou sub-provinciale
s’impose en toute occurence. Dans la sidérurgie, on en est à discuter de la
quantité précise du fer produit en 1788 : 65000 ou 100000 tonnes !
Une croissance industrielle en France au XVIIIe siècle,
réserve faite de sa distribution de par le territoire, n’est pas plus niable
qu’un développement de l’agriculture et l’augmentation de la population. Le
hic réside dans son appréciation qui
est élusive et qui se répercute ipso facto sur le taux annuel à adopter. De ce
point de vue, l’entreprise des trois auteurs, pour noble qu’elle ait été, se
révèle prématurée et, même, pernicieuse en ce qu’elle laisse entendre une
sûreté des matériaux documentaires qui n’existe pas. Au surplus, il y a
imposture dans le lissage ici comme dans l’évolution des frappes monétaires.
Toute imparfaite, la statistique de T.J. Markovitch pour l’industrie lainière
reflète des accidents en hausse et en baisse. Il est présomptueux de vouloir
lui assigner la tutelle d’une « tendance », longue et imperturbable parce que
continue. Les crises qui ont affecté la « manufacture » bretonne et la «
fabrique » lyonnaise sont connues et s’opposent pareillement à une réécriture
fluide de leur devenir. Quand on adosse grossièrement la production du début du
siècle et celle de 1789, le danger pointe également le museau. Car l’on ignore
ou l’on ne veut pas tenir compte des séquences intermédiaires et, pour comble,
de l’ultime
[39].
Or, l’élision a des effets corrupteurs. Elle occulte les
mauvaises passes plus ou moins prolongées dues aux deuils de la Cour pour la
soierie lyonnaise ou aux guerres, avec l’interruption du commerce international
pour les industries d’exportation. Par-dessus tout, elle retient de regarder
rigoureusement la situation à la fin de l’Ancien Régime politique. Celle-ci
comportait cependant de sérieuses entailles à la prospérité. Pour plusieurs
causes. La concurrence des nations étrangères sur le marché espagnol (métropole
et colonies) qui lésa les industries bretonnes et sur celui du Levant qui
crucifia les languedociennes.
Au premier chef, sans préjudice d’autres. Le fameux traité
Rayneval-Eden de 1786 qui ouvrit le royaume aux produits britanniques, torpilla
un grand nombre de branches en France et répandit l’amertume et la désolation
sans feintes dans les milieux du négoce et dans les populations
ouvrières.
L’acmé avait donc été dépassé dès 1764 ou 1775 pour les uns,
en 1786 et après pour les autres. L’éviction du fait n’est pas dépourvu
d’arrièrepensées. En se contentant d’une vue cavalière et en l’étendant,
nonobstant la dégradation finale, jusqu’en 1789, on se donne des armes pour
défendre l’idée de l’assassinat de l’économie française par la Révolution, de «
la chance perdue », du « grand déclassement ». C’est aller un peu vite en
besogne et brise avec une appréciation rassise des conjonctures. Ou, en
d’autres termes, faire prédominer d’emblée une conviction (intellectuelle ou
politique ?), une foi sur une analyse pondérée. L’étude du commerce en décèle
également le relent
[40].
Le commerce intérieur est le plus mal doté quant à
l’information. Un progrès est subodoré d’après l’ambiance, la construction de
routes, un dégel de la circulation, de l’autarcie et des échanges, la
pénétration des denrées exotiques dans l’alimentation, la fourniture des
ménages : mobilier et vêtements, etc. Cela reste au niveau des notations et
amalgame arbitrairement les catégories de consommateurs malgré l’hétérogénéité
des moyens et des standings. Les résultats des marchés ne débordent pas de leur
objet strict, le grain, le vin, la viande. Ceux des foires sont plus variés
mais n’ont été ordinairement conservés qu’à l’état d’épaves isolées, présentant
ainsi le même défaut que les bribes de statistiques industrielles. Les séries
disponibles, celles de Beaucaire par exemple, n’ont pas reçu le traitement
qu’elles méritaient :
le suivi de l’évolution, la ventilation des articles vendus
et la nationalité des acheteurs attendent, coincés entre des bornes faussement
bavardes. Le débit du sucre et du café en France n’a pas répondu à la grande
marée de leurs importations des Isles. Des régions se sont paupérisées
socialement. C’est ce que nous entrevoyons dans l’état actuel de la recherche.
Ce panorama doit être affiné pour le XVIIIe siècle qui comportait du bon et du
mauvais
[41].
Le commerce extérieur est plus favorisé documentairement
grâce à la balance qui en a été dressée de 1716 à 1789. Sur la recommandation
de leurs autorités, J.-N. Barrandon, C. et Ch. Morrisson en ont invoqué le
témoignage à l’appui de la croissance française. Le chiffre d’affaires
(importations + exportations) serait passé, valeur moyenne, d’après Arnould, de
215 à 1062 M. entre l716-1720 et 1784-1788. Le première indication est
litigieuse.
Les services de la Balance du Commerce se sont mis
progressivement en place et n’ont pas d’emblée atteint tous les points d’entrée
et de sortie du royaume ni tous les trafics. D’où un déficit de
l’enregistrement et une exagération de l’écart entre démarrage et arrivée,
porté à la hauteur d’un quintuplement. Il est vrai que des ajustements rendus
nécessaires par le tangage de la monnaie avant 1726 et la hausse des prix
ramènent la progression à 2, 6 environ. Le parti de rassembler importations et
exportations en un seul bloc a quelque chose de curieux et de mal convenant. Il
tend à conférer la même signification aux deux volets pour l’économie du pays.
Le gonflement du chiffre d’affaires de la France quand une disette l’obligeait
à faire venir du blé de l’étranger n’avait pourtant rien de positif. Dans la
formulation d’Arnould, les importations auraient décuplé dans l’espace de temps
observé.
Il faudrait déflater, bien entendu. Fort heureusement, la
malefaim n’a pas été la seule cause de l’escalade des importations
[42].
Le poste colonial en a été le plus important. En conservant
les biais ci-dessus mentionnés, malgré leur gêne, les importations en
provenance des Antilles et des Mascareignes auraient été multipliées par un
facteur voisin de quinze (de 13 M. de livres à un peu moins de 200). Le
dynamisme du secteur serait attesté aussi bien par les volumes des denrées
débarquées et par la splendeur des ports d’armement en métropole. Un débat a
jadis opposé Ernest Labrousse à Paul Butel et François Crouzet au sujet de
l’incidence de ce commerce sur l’économie nationale. Il n’a pas été
véritablement clos. Faut-il le considérer comme moteur ? Ou comme tangentiel de
par l’entrepôt et la réexportation ? Les arguments échangés ont la malchance de
se tenir en dehors d’une pondération générale et d’une circonspection prudente
à l’égard des modalités et des mécanismes des échanges.
Plaçons-nous à Bordeaux. Le développement de la navigation a
entraîné celui des chantiers navals (qui n’étaient pas nécessairement localisés
sur la Gironde) et un recrutement accru de matelots (venant de divers
endroits).
L’avitaillement des bâtiments a réclamé des
approvisionnements dans l’arrièrepays : du vin, cela va de soi, de la farine de
minot dans la moyenne vallée de la Garonne, du bois pour les barriques de sucre
recherché jusque dans le Limousin. Mais la contribution était internationale.
Les mâts et partie des voiles venaient du Nord, la viande salée et le beurre
d’Irlande, le fromage de Hollande (au grand désespoir des Cantalous). Il y a
donc… à boire et à manger dans la stimulation retransmise. Élargissons notre
perspective au commerce de l’ensemble du royaume et à la demande des produits
manufacturés pour l’exportation aux Isles. Elle représentait 27% des
exportations totales de ces biens en 1787. Ce qui signifie que près des trois
quarts prenaient un autre chemin, pourcentage ne préjugeant pas du niveau à une
époque plus ancienne
[43].
La reconstitution de la partie financière est délicate.
Naguère, le déséquilibre des échanges entre la France et les Antilles m’avait
intrigué. Il était invraisemblable que la métropole ait perdu continuellement
des sommes affolantes et croissantes vis-à-vis de ses colonies de 1716 à 1789,
inclus. Un mémoire rédigé aux alentours de 1730 m’a fourni l’explication. La
double évaluation des marchandises à la sortie des ports français et de l’autre
côté de l’Atlantique résorbait le pseudo-déficit. La balance était égale, le
solde négatif s’évanouissait. Si l’épure au fil du temps se compliqua, le
mécanisme de base demeura.
Cependant, une autre énigme avait surgi. Les pays du nord et
du centre de l’Europe auraient subi à leur tour une déperdition énorme dans
leurs comptes en négociant avec la France. Via Bordeaux, Nantes et Le Havre,
leurs importations étaient constituées en très grande partie de sucre et de
café
[44].
Quelle était la solution ? J.-N. Barrandon, C. et Ch.
Morrisson ont pensé que la Hollande, le Danemark, l’Allemagne, etc. apuraient
leurs dettes en décaissant de l’or et de l’argent au profit de la France. Le
gigantesque des avoirs en métaux précieux qui leur eût été nécessaire si
ç’avait été le cas empêche de s’y attarder. D’autres chevilles étaient plus
probables et furent effectivement utilisées. Pour une part modeste mais réelle,
le déficit était atténué par le règlement d’un fret maritime : les bâtiments
français étaient absents des lignes de navigation à destination d’Amsterdam, de
Hambourg et de Copenhague. Plus importante était la prise de participation des
maisons hollandaises, scandinaves, allemandes, suisses, genevoises… dans le
commerce des Antilles diligenté à partir de Bordeaux, Nantes, Le Havre et
Marseille. Ces ports fonctionnaient comme des redistributeurs des denrées
américaines, à l’instar mutatis
mutandis de Séville et de Cadix en Espagne. La balance du commerce
avec le nord et le centre de l’Europe cède ici de son caractère impérieux
devant la balance des paiements. Il faut enfin envisager le rôle des sorties de
l’or et de l’argent français à l’étranger, dont on a vu l’existence au premier
chapitre. Une fraction a pu faire retour, qui sait ? bien que ce soit assez
difficile à concevoir.
Qu’ils aient joué comme volant dans la circulation
internationale très active des lettres de change est une éventualité de grande
plausibilité
[45].
Le commerce colonial avait ainsi une signification ambiguë.
Il enrichit bien sûr les ports métropolitains mais la France, en corps, n’en
bénéficia que pour un lot. Notons qu’en outre, diachroniquement, les accidents
ne manquèrent pas, notamment durant les guerres en raison de la suprématie
navale anglaise dans l’Atlantique. Avant 1789, néanmoins, il n’y eut pas de
cassure à longue portée. D’autres secteurs des exportations, par contre,
avaient commencé à souffrir durement. Le Levant, avec une répercussion sur
l’industrie lainière languedocienne, du fait de la concurrence de Leeds et de
Verviers : 103000 draps expédiés en 1776 mais 62000 en 1788. Le marché espagnol
s’était amenuisé à l’équipollent avec la dure conséquence de l’anémie en
Bretagne de l’industrie des toiles, commencée elle aussi en 1775, quand il ne
fallait pas remonter plus haut pour certains centres : moins de 6000 balles en
1788 contre plus de 9000 treize ans plus tôt. Comme quoi il est important de ne
pas s’en remettre à des lambeaux de statistique et à des aperçus
frelatés
[46].
Le préfacier du présent Cahier a été excité par l’année 1775 pour parler
des « soixante glorieuses » en France inaugurées par l’avènement du tout jeune
Louis XV et closes avec sa mort. Cela lui épargnait la défaite navale des
Saintes mais le privait de la victoire « jamais assez célébrée » de Yorktown,
de notre collaboration « décisive » à l’indépendance des États-Unis et aussi de
la « preuve » que la Révolution a démoli la remarquable prospérité de l’Ancien
Régime politique, opinion à laquelle il s’est pourtant rallié sur le tard. Mais
l’euphorie et la stabilité sans trembler de la croissance dans le laps de temps
précité semblent un tantinet déplacées. Ah ! l’admirable banqueroute de Law
!
l’héroïsme du comte de Plélo et la capitulation de Danzig !
la retraite de Prague coûteuse en hommes mais réussie sauf la reddition et
encore ! la bête paix d’Aix-la-Chapelle ! l’abominable attentat de l’amiral
Boscawen ! notre divine surprise à Rossbach ! Le noble abandon de « quelques
arpents de neige » au Canada ! que de belles pages ! que d’événements
splendides !… et sans aucune retombée néfaste sur les « affaires économiques »
bien sûr… Les « soixante glorieuses » auraient-elles le clinquant des
rodomontades d’un miles gloriosus? On
pose la question.
Dans l’élucidation précédente, je n’ai pas été animé par le
réflexe d’hostilité à l’égard des économistes que l’on prête souvent aux
historiens. Je n’ai rien contre l’emploi d’instruments d’analyse mathématiques
quand ils sont ajustés à leur objet. Décomposer un facteur de calcul opaque à
force de compacité, décrypter une signification, redécouvrir les dimensions de
l’espace, du temps et de l’épaisseur humaine, c’est rendre son dû au réel, sans
pour autant s’enfermer dans le refus de l’analyse. Celle-ci, évidemment, si
l’on y procède, n’aura pas le même caractère, ni les mêmes méthodes, ni
toujours les mêmes conclusions. Le risque d’estropier aura diminué. Il faut au
surplus s’accorder sur ce que l’on entend par l’histoire et sur ce que l’on est
disposé à en prendre et à en retenir. Seules comptent les données qui relèvent
d’une « archéoscopie » raisonnée, loin des « histoires » à fanfreluches ou à
gros grains. Revenons au point où nous étions parvenus.
L’apport
ibérique
Les déductions de l’analyse protonique et les mesures de la
croissance économique ont cessé d’être irrécusables et intangibles. Reste en
attente l’allégation de l’influence jugée cruciale pour la France au XVIIIe
siècle de l’or brésilien et de l’or colombien. D’après les chiffres de
production du métal jaune en Amérique et leur part colossale dans l’extraction
mondiale, nous avons dit qu’il allait de soi qu’il ait été frappé en grandes
quantités dans les Hôtels des Monnaies du royaume et davantage certainement que
ne l’ont détecté les artisans du Cahier. La croissance de l’économie, à la même
époque, n’est pas suspecte même si l’on ne peut la soupeser véritablement. En
l’amodiant néanmoins de plusieurs considérations : elle n’a pas été uniforme
d’une province à une autre; elle a été partagée par des pays voisins (le cas
anglais, réservé pour une étude spéciale, n’étant pas unique);
elle n’a pas été exclusive de signes contrastés et de
tendances dépressives ici et là, assez nombreuses, après 1775 et 1786, que,
dans un bilan général tout fictif qu’il soit, les succès contemporains
n’arrivaient probablement pas à compenser.
J.-N. Barrandon, C. et Ch. Morrisson ont lié
l’approvisionnement en or au commerce de la France avec la péninsule ibérique.
La situation des deux pays en regard était différente. Les exportations vers
l’Espagne étaient plantureuses, les produits et les négociants occupaient une
place de choix, du moins pendant les trois premiers quarts du siècle. Les
importations en provenance se situaient à un niveau nettement inférieur. La
balance nous était favorable. Il est tout à fait concevable que des métaux
précieux américains, de l’or et, peut-être, plus abondamment, de l’argent,
tiennent l’office de solde. Du côté du Portugal, les opportunités étaient moins
grandes. Les envois étaient réduits et le solde s’en ressentait, n’atteignant
qu’une fois un chiffre supérieur à 6 M. de livres tournois, deux fois plus de 5
M. et, pour le reste du temps se tenant plus près de 3 que de 4, avant de
s’effondrer après 1767. De toute façon, très éloigné du montant des frappes
d’or brésilien en France, très majoritaires. Embarras qui n’est pas
mince.
Les trois auteurs ont cru lever la difficulté en redressant
le solde commercial apparent d’après les plus-values réalisées au Portugal par
les exportations françaises. L’idée était ingénieuse et partait d’un bien
observé.
Théoriquement, le flux d’or de retour aurait été porté à
hauteur du volume des frappes qu’ils avaient estimé. Mais le pourcentage
retenu, on l’a vu, péchait gravement par défaut. Dès lors, la rocade était
impuissante à combler le trou subsistant entre le solde commercial et les
émissions monétaires.
Leur calcul était extrêmement aventureux pour la première
période 1700-1727. L’enregistrement des arrivages du Brésil à Lisbonne laisse à
désirer au début du siècle; la balance commerciale franco-portugaise nous est
totalement inconnue jusqu’en 1716 et souffre ensuite d’un démarrage progressif.
Une spéculation sur des bases aussi fragiles est condamnée à l’avance.
De plus, elle fait fi des vicissitudes inhérentes à la fin du
règne de Louis XIV et aux dépenses de la guerre de la Succession d’Espagne.
Elle élimine la composante politique.
L’impossible concordance entre le solde commercial, fût-il
rectifié selon les indications du Cahier
Ernest-Babelon, et le montant des frappes persiste après la refonte
de 1726. Un simple parallèle le montre :
1731 1741 1745 Solde brut 2601045 4336282
6632831 Solde corrigé 3338135 5637156 8626680 Émission 16, 7 M. de l. t. 13, 8
20, 6
J’ai retenu le coefficient maximum de restitution du
Cahier et je me suis préoccupé de
choisir le chiffre du solde le plus élevé, le plus susceptible, par conséquent,
d’apporter son écot à la démonstration des trois auteurs.
Passer d’estimations annuelles à une totalisation décennale
ne rétablirait pas la parité ou semi-parité. Voici les résultats respectifs
pour 1741-1750 :
Brut : 37373 164 l.t. corrigé: 48585 113 l.t. Émis : 188,4 M.
de l.t.
À ce degré, tous les ors de la Colombie, de la Guinée et de
l’Oural n’auraient pas suffi à refermer la béance. L’hypothèse capote
[47].
La balance du commerce exerce une incontestable séduction sur
les esprits quand on réfléchit un peu vite à des écarts et quand on les
assortit automatiquement pour l’équilibre de la balance des paiements à un
mouvement des métaux précieux compensatoire et équivalent. Il existe pourtant
une autonomie de fonctionnement entre les deux déplacements, que prouvent les
chiffres qui viennent d’être produits. C’est sur elle que s’enroulent les
volutes des frappes. Celles-ci, de leur côté, répondent à des circonstances
bien précises, qui sont de nature politique. Il s’agissait de fournir à un
effort de guerre (ou assimilable). Pour y parvenir, le gouvernement se
mobilisait et pratiquait les achats nécessaires sur le marché de l’or (et de
l’argent). Le mécanisme était assurément complexe et rencontrait des limites.
Il se trouve, autre paradoxe, que le émissions de louis des Hôtels des Monnaies
français ont flambé après 1766, tandis que les placers s’épuisaient au Brésil
et que les rentrées de l’or à Lisbonne glissaient vers leur niveau le plus bas.
La raison commerciale franco-portugaise n’est pas la raison des frappes de l’or
en France
[48].
Dans les trésors débarqués en Espagne, l’or colombien était
inextricablement mêlé à l’argent. Les relevés les plus récents y achoppent.
J’avais tenté un rapprochement pour les trois années 1787, 1788 et 1789 pour
lesquelles des chiffres globaux d’entrée des métaux précieux sont accessibles
dans la balance du commerce. Elles représentent un pourcentage oscillant entre
un tiers et un peu moins de la moitié du total des arrivages d’Amérique
latine.
Là-dessus, l’or compta pour cinq sixièmes, trois quarts, puis
la moitié. Au registre des frappes, la refonte de l’or qui suivait son cours
depuis 1786, interdit d’établir une comparaison parfaite. Du côté de l’argent,
les écus et leurs sous-multiples formèrent le tiers des frappes totales en
France et le sixième des arrivages dans la péninsule ibérique en 1786; la
plénitude presque complète et le quart, respectivement, en 1788; les sept
huitièmes et la moitié environ en 1789. Ces pourcentages sont approximatifs.
Leur intérêt est de renforcer les mises en garde contre les réflexes
conditionnés et la prestesse des équations impériales. Il ne me semble pas
utile ici de pousser plus loin l’analyse des derniers exercices ayant précédé
la Révolution française.
Les rapports des émissions monétaires avec la croissance
économique devraient en bonne logique associer au premier chef l’or et
l’argent. Les considérations que j’ai développées sur l’autonomie des ci