2001
Revue d'Histoire Moderne et Contemporaine
Les territoires de l’économie, XVe-XIXe
siècles
Penser l’espace
Territoire et espace dans la théorie économique en Allemagne,
1750-1820
Guillaume Garner
Guillaume GARNER CERSATES, UMR
8529 CNRS-IFRESI Université Charles-de-Gaulle-Lille 3, Pont-de-bois, BP 149
59653 Villeneuve d’Ascq cedex
Les mercantilistes européens ont depuis le XVIIe siècle
considéré les espaces politique, juridique, économique et même culturel comme
identiques :
les notions d’État, de territoire, de marché et de nation sont
par conséquent équivalentes
[1]. Cette concordance de différents types d’espaces est
nette en France, où elle trouve son application dans la politique menée à
l’époque de Louis XIV, mais également en Angleterre. Au cours du XVIIIe se
produit cependant une différenciation de ces différents espaces, en relation
avec l’émergence du concept de marché comme principe organisateur de la vie
économique et sociale. En Allemagne, la théorie économique a placé dès sa
naissance, aux XVIIe et XVIIIe siècles, l’espace au centre de ses réflexions.
Elle s’intéresse plus précisément à la notion politique et juridique de
territoire, qui peut être défini comme la portion d’espace placée sous
l’autorité d’un État
[2].
Or, le thème des rapports entre discours économique et espace ou territoire a
été largement négligé par l’historiographie allemande, alors qu’il nous semble
fournir une clé d’interprétation permettant de comprendre la transition du
mercantilisme au libéralisme. Nous partirons donc de l’hypothèse formulée par
Pierre Rosanvallon selon laquelle « c’est moins l’opposition entre dirigisme et
laisser-faire que la distinction entre espace de marché et territoire politique
qui marque la véritable rupture entre le mercantilisme et le libéralisme
»
[3]. La pensée
économique libérale française et anglaise tend ainsi à donner la priorité à «
l’espace de marché», c’est-à-dire à un espace économique défini par les
mécanismes du marché
[4]
et est affectée selon Bernard Lepetit par un processus de «
déterritorialisation »
[5]
: la façon dont ce processus a touché l’Allemagne, ses modalités et ses
hésitations éventuelles sont l’objet de cette étude. L’analyse de la
représentation de l’espace dans le discours économique peut ainsi permettre de
comprendre le passage du mercantilisme au libéralisme et les spécificités de
ces deux courants intellectuels en Allemagne.
ESPACE ET TERRITOIRE DANS LES SCIENCES
CAMÉRALES
La « science économique » naît et se développe dans l’espace
allemand aux XVIIe et XVIIIe siècles sous une forme spécifique, que n’ont pas
connue les autres pays d’Europe occidentale tels que la France ou l’Angleterre;
elle se présente en effet sous la forme d’une trilogie regroupant l’économie
(«Ökonomie », entendue initialement comme science de la gestion domestique au
sens aristotélicien), la police qui, au-delà du maintien de l’ordre public,
englobe très vite l’administration de la vie économique d’un territoire
[6], et les finances publiques.
Cette trilogie définit les sciences camérales (ou le caméralisme).
Dans leur contenu économique, celles-ci reprennent largement
les postulats et les objectifs du mercantilisme européen et placent donc
l’intervention de l’État dans la vie économique au centre de leur
réflexion
[7].
Des sciences
utilitaires
Deux raisons principales font du territoire une catégorie
centrale dans les sciences camérales. D’une part, aux XVIIe et XVIIIe siècles,
l’Empire est politiquement morcelé et ne constitue pas un État-nation
centralisé, comme c’est le cas de la France ou de l’Angleterre. Ce morcellement
est également économique, notamment monétaire et douanier, d’autant plus que
les conditions de transport sont mauvaises. D’autre part, la Guerre de Trente
Ans, en raison de ses conséquences catastrophiques, rend nécessaire un
redressement démographique et économique des différents territoires de
l’Empire. Ce redressement est pris en charge par les rois et les gouvernements
de ces territoires que les Traités de Westphalie ont en grande partie émancipés
de la tutelle de l’Empereur en leur reconnaissant la supériorité territoriale (
Landeshoheit), leur objectif étant de
favoriser l’essor de la population, des activités agricoles et
industrielles.
Il convient en outre de tenir compte des rivalités
commerciales entre les différents pays d’Europe occidentale; l’essor du
commerce transatlantique risque de placer les territoires allemands dans une
situation de dépendance économique par rapport à l’Angleterre, la France ou
l’Espagne et de les rejeter en marge de ces courants d’échanges qui sont de
plus en plus orientés dans une direction est-ouest et non plus sud-nord (F.
Braudel) : ce renversement des courants d’échange est illustré par le déclin
des grandes villes marchandes d’Allemagne du Sud et de la Hanse et rend
nécessaire une politique de développement économique.
Les sciences camérales ont dans ce contexte pour rôle
d’élaborer des programmes de politique économique et de former les
administrateurs chargés de les appliquer. Il s’agit donc d’une science
utilitaire, dans laquelle les auteurs ne séparent pas l’analyse des phénomènes
économiques et la formulation de propositions concrètes de politique
économique. Cette imbrication des dimensions analytique et prescriptive du
discours économique, plus nette chez les caméralistes allemands que chez les
mercantilistes français ou anglais, n’est cependant pas étonnante dans la
mesure où la « science économique » ne s’est pas encore constituée en
discipline autonome : le discours caméral est par conséquent empreint d’une
très forte dimension politique. Le but poursuivi est de structurer
économiquement les territoires allemands afin d’encourager l’apparition de «
marchés nationaux »
[8].
Ce rôle étant assigné à l’État, les sciences camérales s’attachent plus à la
notion concrète et juridique de territoire qu’à celle, plus abstraite,
d’espace.
Cette discipline connaît une période d’essor consécutif à la
Guerre de Trente ans, au cours de laquelle trois économistes, Becher, Hornigk
et Schröder définissent le cœur de leur contenu économique. Elle devient
ensuite une discipline universitaire qui connaît son apogée à partir des années
1730-1740 et jusqu’à la fin du XVIIIe siècle; les premières chaires sont
fondées en 1727 (Halle et Francfort/Oder) par Frédéric-Guillaume Ier; la Prusse
fait figure dans ce domaine de pionnière car elle a une superficie et une
cohésion géographique qui lui permettent d’entreprendre une politique
économique cohérente. Les motivations du « roi-sergent » sont en outre plus
immédiates dans la mesure où celui-ci recherche également une augmentation de
ses revenus fiscaux et domaniaux lui permettant d’avoir les moyens financiers
de ses ambitions militaires.
Les sciences camérales font tourner toutes leurs propositions
autour d’un principe : la nécessité de faire concorder le bonheur général et le
bonheur individuel
[9], ce
qui permet l’affirmation de la puissance de l’État. Le prince doit être à
travers sa politique économique et son action administrative l’artisan de cette
harmonie; dès le milieu du XVIIIe siècle, les sciences camérales apparaissent
donc comme l’un des piliers de l’absolutisme éclairé
[10].
Il convient, avant d’étudier la façon dont les caméralistes
entendent, par leurs propositions de politique économique, développer les
territoires allemands, d’examiner en quoi le territoire est une catégorie
essentielle de leur discours économique, ce qui pose la question des échelles
auxquelles se déploie ce discours.
Les échelles du discours
économique des sciences camérales
Les premiers manuels universitaires de sciences camérales
font apparaître l’existence de trois échelles d’analyse. Tout d’abord,
l’échelle locale renvoie principalement à la production, qu’elle soit agricole
(l’exploitation ou la seigneurie), minière, artisanale ou industrielle
(l’artisanat, la fabrique ou la manufacture); cette échelle concerne
essentiellement l’agent producteur considéré isolément, celui-ci pouvant être
un individu ou l’État, en particulier par le biais de ses possessions
domaniales : les caméralistes sont cependant très sceptiques vis-à-vis de
l’utilité de ces domaines
[11], de même qu’ils sont quasi-ment unanimes à
préconiser une abstention de l’État dans le domaine de la production
industrielle, à quelques exceptions près (le lancement d’une manufacture dans
un secteur d’activités nouveau), exceptions qui doivent d’ailleurs toujours
être provisoires. Cette échelle concerne essentiellement l’économie, qui ne
s’intéresse plus seulement à la gestion du ménage, mais plus généralement à
l’agent producteur (propriétaire ou exploitant agricole, atelier artisanal,
manufacture… ). À cette échelle intervient également la police, chargée de
contrôler le fonctionnement de ces cellules productives, et de contribuer à
leur développement.
En second lieu, l’échelle territoriale s’attache aux
relations qui se nouent entre ces différents agents économiques. Ce faisant,
elle fait également intervenir les commerçants et l’État. En ce qui concerne le
commerce, certains auteurs (par exemple Sonnenfels) procèdent à une partition
explicite de l’activité du commerce, selon qu’elle vise le marché intérieur ou
extérieur. Quant à l’État, il se voit assigné un rôle de mise en relation de
ces acteurs, essentiellement selon deux modalités : le crédit et le secteur
bancaire en général d’une part, les transports (des hommes et des marchandises)
d’autre part. Son rôle est aussi de soutenir et en même temps d’encadrer ces
agents de mise en relation (entre producteurs, entre producteurs et
consommateurs) que sont les commerçants.
Cette échelle territoriale s’avère très difficile à
distinguer d’une échelle intermédiaire qui serait celle des relations
villes-campagnes (relation A). Elle intègre cependant d’autres types de
relations économiques : des relations campagnes-campagnes (relation B),
concernant notamment l’approvisionnement des campagnes en bois (c’est-à-dire
des relations régions forestièresrégions agricoles) ; les relations de ville à
ville (relation C), qui renvoient essentiellement aux circuits entre une ville
productrice de biens artisanaux ou industriels et une ville portuaire. Leur
importance dépend du degré de spécialisation des activités économiques envisagé
pour chaque ville, les caméralistes établissant assez souvent une typologie
fonctionnelle calquée sur celle élaborée par Justi
[12]. Il faut cependant souligner que la
relation A n’est pas distinguée des relations B et C, d’une part en raison de
la taille modeste de la plupart des territoires de l’Empire, d’autre part en
raison de la nature du discours économique élaboré par les caméralistes. Les
dénivellations spatiales touchant les prix en sont un bon exemple : celles-ci
sont attribuées à des causes identiques, l’argumentaire étant structuré par
l’idée que la distance est un facteur de surcoûts, idée qui n’est pas nuancée
en fonction du moyen de transport, du volume ou de la valeur du bien à
transporter. Les mesures préconisées pour lutter contre les effets négatifs de
ces dénivellations spatiales sont par conséquent identiques : il s’agit
d’irriguer le territoire par un réseau de transport performant, afin de réduire
ces surcoûts engendrés par la distance.
Cette apparente pauvreté analytique, en comparaison avec les
théories élaborées par exemple par Boisguilbert ou Cantillon, a le mérite de
permettre aux caméralistes de satisfaire leur finalité normative, car elle
débouche directement sur l’élaboration d’un programme de politique économique
simple et cohérent, visant à structurer le territoire de l’intérieur par la
mise en place d’infrastructures de transports performantes.
Dernière échelle, l’échelle internationale renvoie aux
relations commerciales avec les autres États. Les caméralistes reprennent les
postulats du mercantilisme, selon lesquels le stock mondial de richesses est
limité, ce qui fait du commerce international un jeu à somme nulle, toute
augmentation des exportations de biens se faisant aux dépens de la production
dans un autre pays. Le circuit international est bel et bien différencié du
circuit national : la frontière garde toute sa pertinence pour la perception
des flux commerciaux. C’est l’un des critères que retiennent les recherches
récentes pour distinguer le mercantilisme du libéralisme
[13]. De ce point de vue, il semble pour le
moins contestable de faire des caméralistes des « précurseurs » du libéralisme
économique
[14] et
Boisguilbert est bien plus « libéral » que Justi ou Sonnenfels. En cela, la
pensée économique de Justi n’est pas rééllement caractérisée par l’évolution «
libérale » qu’Horst Dreitzel discerne dans ses conceptions politiques
[15]. Cet attachement aux principes
mercantilistes est illustré par la réticence des caméralistes à envisager les
exportations de céréales, celles-ci étant subordonnées à la couverture
préalable des besoins frumentaires du pays.
À partir de la fin des années 1750 (c’est-à-dire de la
publication des manuels de Justi), l’échelle territoriale tient une place
croissante dans les sciences camérales, et ce dans leurs trois disciplines
constitutives
[16].
Cette constatation s’impose au sein de la science de la police, ce qui est
logique puisque cette discipline vise essentiellement à exposer les
propositions de politique économique. Mais elle vaut également pour l’économie,
initialement entendue comme économie domestique au sens aristotélicien du terme
et où pour cette raison l’échelle locale reste prédominante, ainsi que pour la
science de la finance; celle-ci est au départ centrée sur une échelle
micro-économique, c’est-à-dire sur l’exploitation des ressources domaniales et
régaliennes du prince. Or, c’est une amplification des préoccupations d’ordre
macro~économique, donc un recours de plus en plus fréquent à l’échelle
territoriale, qui se manifeste. Ce recours est possible dès lors que le bonheur
collectif devient prioritaire sur celui du prince, c’est-à-dire sur ses revenus
qui ne constituent plus qu’un but secondaire de la science de la finance
[17]. L’analyse des droits
régaliens le montre bien : l’exploitation des droits régaliens sur la poste (
Post-Regal) ou les canaux (
Wasser-Regal) est ainsi guidée par
l’objectif de développement du réseau de communication au sein du
territoire
[18]. Ce
recours croissant à l’échelle territoriale illustre l’idée que les phénomènes
économiques se jouant à cette échelle sont largement du ressort de l’État,
toujours dans un but de structuration économique intérieure de ce
territoire.
Cette priorité accordée à l’échelle territoriale conduit donc
les caméralistes à développer une perception « politisée » de l’espace.
Cependant, les manuels de sciences camérales ayant une portée plus pratique que
théorique, leurs auteurs sont inévitablement confrontés à la configuration
territoriale concrète de l’Empire et ils dénoncent souvent à la fois le
morcellement territorial de l’Empire et l’enchevêtrement des frontières
[19]. Le développement
économique des territoires qu’ils visent repose en effet sur une étroite
complémentarité entre les activités agricoles, minières, artisanales et
industrielles, ce qui suppose que ces territoires soient dotés d’une superficie
et d’une cohérence géographique minimales. Or cette condition n’est absolument
pas remplie en raison du morcellement politique de l’Empire, et cette
contradiction nous semble illustrer une remise en question de la notion de
territoire, dont certains aspects se retrouvent à partir du milieu du XVIIIe
siècle dans le droit public, mais aussi dans la statistique et la géographie,
autant de disciplines avec lesquelles les sciences camérales entretiennent
d’ailleurs des liens étroits.
Cette contradiction se pose avec plus ou moins d’intensité
selon l’ancrage géographique des auteurs. Des territoires tels que la Prusse ou
la Saxe sont dotés d’une superficie suffisante, à la différence de
micro-territoires tels que l’Électorat de Mayence où enseigne à la fin des
années 1770 Johann Friedrich von Pfeiffer, l’un des caméralistes les plus
renommés de l’époque. Ce morcellement pousse ce dernier à réclamer une fusion
des territoires de petite taille, proposition qui remettait directement en
cause les prérogatives du PrinceÉlecteur de Mayence
[20].
La solution la plus fréquemment retenue pour surmonter cette
contradiction réside dans la référence à l’Allemagne, c’est-à-dire à l’espace
impérial.
Cette référence, de plus en plus fréquente à partir des
années 1760-1770, s’explique par une raison méthodologique : la fin du XVIIIe
siècle voit en effet s’accélérer la formation en France et en Angleterre de «
marchés nationaux » à partir desquels l’économie politique anglaise et
française bâtit ses analyses
[21]. Mais ce marché intérieur correspond en France et en
Angleterre à un Étatnation déjà formé, ce qui n’est pas le cas de l’espace
allemand : la référence à l’Allemagne permet donc aux caméralistes de
construire une échelle d’analyse appropriée à la problématique de leur discours
économique. Cette échelle intermédiaire entre les échelles territoriale et
internationale définit un espace doté de la superficie et de la cohérence
géographique minimales requises.
Ce recours à l’«échelle allemande » s’explique également par
une raison sociologique, puisqu’il permet de toucher une audience plus vaste
que le public étudiant visé au départ : l’opinion publique, et alors en
gestation, dont l’intérêt pour les questions économiques ne cesse de
croître
[22]. On note
d’ailleurs que cette référence à l’espace allemand est surtout fréquente dans
les manuels écrits par des caméralistes enseignant au sein d’un
micro-territoire (Pfeiffer) ou ayant un profit sociologique d’« aventurier
»
[23], comme Justi qui
a successivement travaillé à Vienne, Göttingen et Berlin; ses tentatives de
création d’une manufacture dans la capitale prussienne ont échoué et l’ont
conduit à mourir en prison après avoir été accusé de détournement de fonds
publics.
Cette référence permet ainsi d’établir une concordance entre
les deux espaces que les caméralistes cherchent à structurer : l’espace
allemand comme marché intérieur, et l’opinion publique allemande que les
caméralistes tentent de mobiliser, dans le contexte du mouvement de «
politisation des Lumières »
[24].
L’espace comme objet du discours
économique caméral : l’idéal d’un territoire façonné par
l’État
Avant d’aborder les propositions d’« aménagement du
territoire » élaborées par les caméralistes, il convient d’examiner les
postulats théoriques sur lesquels elles reposent. Les caméralistes ont d’abord
une vision quantitative et mécaniste des processus économiques. La formation
des prix est en effet essentiellement guidée par la proportion entre la
quantité de monnaie et la quantité de biens présentes dans un pays
[25]; il s’agit donc d’une
théorie quantitative, selon laquelle toute augmentation (ou diminution) de la
quantité de monnaie à laquelle ne correspond pas augmentation (ou diminution)
identique de la quantité de biens se traduit mécaniquement par une hausse (ou
une baisse) des prix
[26]. L’idéal est une augmentation progressive et
simultanée des deux quantités. Il en résulte des prix modérés qui permettent
d’exporter les biens produits. Cette approche de la croissance économique est à
la fois mécaniste et dynamique, puisqu’une balance commerciale positive
entraîne une hausse de la quantité de monnaie qui doit à son tour favoriser une
hausse de la production pour éviter toute inflation.
Cet idéal d’une croissance simultanée de la quantité de
monnaie et de la quantité de biens ne peut être réalisé qu’à certaines
conditions. D’une part, la répartition de la quantité de monnaie présente doit
également être la plus homogène possible, ce que Justi illustre par le recours
à la métaphore du corps humain :
« La richesse est le sang, les activités économiques sont
les artères et le gouvernement est le cœur vers lequel la richesse circulant
dans les activités circule progressivement par les impôts, et de là se répartit
dans toutes les parties du corps politique par les dépenses du gouvernement.
» [27]
Ceci n’est possible qu’en luttant contre une répartition
déséquilibrée des activités productives et de la demande dans l’espace
[28], afin d’éviter des
phénomènes de « vide » et de « plein » qui perturberont la vie économique. Par
exemple, la répartition de la population doit être équilibrée, afin d’empêcher
l’apparition de zones très peuplées (de forte demande) qui favoriseront la
hausse des prix, et de zones sous-peuplées (de faible demande) qui
décourageront la production
[29]. L’exode rural doit donc être combattu, ce qui donne
à la prospérité de l’agriculture une place cruciale, celle-ci n’étant
absolument pas sacrifiée au profit de l’industrie. D’autre part, des
déséquilibres de répartition étant cependant inévitables, la circulation des
biens doit être encouragée, en particulier par le développement des
infrastructures de transport – canaux et routes
[30] – et l’abolition des douanes
intérieures. La circulation de la monnaie, elle, doit être stimulée par le
développement des institutions bancaires. Cette fluidité dans la circulation
des biens et de la monnaie est indispensable afin d’éviter les déséquilibres
locaux de la proportion quantité de monnaie/quantité de biens.
Cette circulation doit notamment être encouragée par la
division du travail : les activités productives doivent d’abord être séparées
des activités commerciales. Mais surtout, au sein des activités productives,
les activités agricoles d’une part, artisanales et industrielles d’autre part,
doivent également être séparées. La division du travail est envisagée dans sa
dimension spatiale, la dichotomie entre villes (auxquelles sont réservées les
activités artisanales et manufacturières) et campagnes revenant comme un
leitmotiv dans les manuels de sciences
camérales
[31]. La
division du travail est donc rapportée à l’espace et elle implique entre les
secteurs d’activité économique une séparation géographique qui stimule les
échanges et la circulation. C’est donc la division du travail qui favorise la
propension à l’échange et l’étendue du marché dépend de la plus ou moins grande
division du travail. Comme cette division du travail et cette circulation des
biens et de la monnaie résultent largement de mesures prises par l’État,
l’objectif visé par les caméralistes est que l’étendue de ce marché corresponde
à l’étendue du territoire. L’État est ainsi chargé de créer ce qu’on pourrait
appeler un « marché territorial ».
L’organisation de ce « marché territorial » dépend donc
largement de la division du travail. Elle montre surtout que la sphère de la
circulation et du commerce est subordonnée à la sphère de la production : c’est
pourquoi on peut parler à propos de la théorie économique des sciences
camérales d’une « théorie de l’offre » dans la mesure où c’est au niveau de la
production, et non de l’échange, que les conditions de la prospérité économique
peuvent être remplies. Un exemple l’illustre : la façon dont Justi
[32] répond aux arguments de
Hume démontrant l’inutilité d’une balance commerciale positive. Selon Hume, une
balance commerciale positive entraîne une augmentation de la quantité de
monnaie dans le pays, donc une augmentation des prix intérieurs; celle-ci
favorisant les importations et pénalisant les exportations, la balance
commerciale devient négative et ainsi, un équilibre automatique s’établit dans
le temps. La conséquence pratique qu’en tire Hume est l’inutilité d’une
intervention de l’État visant à maintenir le solde positif de cette balance
commerciale.
Justi semble avoir perçu ce conflit et a tenté de le résoudre
de trois façons; il insiste d’abord sur le caractère provisoire de cette hausse
des prix consécutive à une balance commerciale positive, ce qui permet (au
moins) d’atténuer le rééquilibrage automatique décrit par Hume. Il attribue
ensuite cette hausse des prix à une offre de biens insuffisante
[33]. Une hausse de la
production intérieure peut donc permettre de contrecarrer les effets du
mécanisme de rééquilibrage décrit par Hume. Cette deuxième solution est enfin
renforcée par le fait que Justi combat une autre conséquence de la théorie
quantitative des prix qui consiste à ne voir dans la monnaie qu’un signe et à
lui dénier toute valeur. Il la définit comme « un moyen de paiement général qui
a sa propre valeur »
[34]. Se trouve en germe l’idée que la monnaie, par les
investissements qu’elle permet, remplit aussi une fonction de capital : une
augmentation de la quantité de monnaie provoquée par une balance commerciale
excédentaire permet donc d’autant plus facilement de développer la production
et de s’opposer au rééquilibrage des soldes commerciaux en maintenant à
l’identique la proportion entre quantité de monnaie et quantité de
marchandises. Cet argument justifie l’intervention de l’État chargé
d’enclencher ce processus dynamique de croissance de la production. Par
ailleurs, prospérité intérieure et balance commerciale positive se renforcent
mutuellement mais, en dernière instance, la balance commerciale positive semble
être une conséquence, non une cause, de la prospérité intérieure.
À partir de ces postulats théoriques, les mesures proposées
visent à structurer économiquement le territoire, sous l’impulsion de l’État.
Trois exemples illustreront l’idéal préconisé par les caméralistes en matière
d’organisation économique des territoires.
Dans le domaine agricole, trois propositions principales (qui
sont l’objet de débats) sont formulées, notamment par Justi : la suppression
des communaux et de la jachère
[35]; le rassemblement des parcelles exploitées ou
possédées par un même individu en unités spatiales cohérentes
[36]; la priorité donnée à des
unités agricoles de taille moyenne : les caméralistes sont en général hostiles
aux grandes exploitations et propriétés et se prononcent pour un partage à la
fois des grandes propriétés seigneuriales et des domaines d’État
[37]. L’exploitation intensive
est donc privilégiée car elle est jugée plus rentable
[38]. Ces trois propositions se rapportent à
l’échelle locale. Si l’on passe de l’échelle locale à l’échelle territoriale,
le but des caméralistes est de diviser le territoire en unités agricoles de
taille moyenne. Cet objectif apparaît également dans la pensée libérale, par
exemple chez John Locke et il renvoie à une « territorialisation des droits de
propriété»
[39], qui a
une importance fondamentale dans le droit naturel anglais et allemand
[40]. Mais les similitudes s’arrêtent là:
alors que le libéralisme veut utiliser cette territorialisation des droits de
propriété pour « briser le territoire politique », les exploitations agricoles
venant s’insérer dans l’espace de marché, dont elles sont les « cellules de
base », les caméralistes entendent utiliser cette territorialisation des droits
de propriété pour quadriller le territoire de manière homogène, ce qui
permettra à la politique économique d’atteindre pleinement ses objectifs. Cela
apparaît nettement dans les programmes d’extension des surfaces cultivées, qui
sont longuement développés surtout chez les caméralistes exerçant en Prusse qui
se réfèrent à la politique de colonisation menée par Frédéric II. Dans les deux
cas, les propositions sont guidées par un idéal de transparence. Mais dans un
cas, cette transparence prépare le déploiement d’un « espace de marché» faisant
largement abstraction de l’État; dans l’autre cas, elle résulte de la
structuration du territoire par l’État et permet aux mesures de politique
économique d’atteindre pleinement leurs objectifs.
Les propositions dans le domaine de la localisation des
manufactures et fabriques illustrent la subordination de la sphère commerciale
(de la demande)
par rapport à celle de la production (de l’offre). Les
critères de localisation des manufactures et fabriques sont en effet présentés
comme intangibles : celles-ci doivent être implantées, de la manière la plus
homogène possible, dans des petites villes
[41], situées à proximité des lieux de production ou
d’extraction des matières premières afin de limiter les coûts de transport des
matières premières. Ceci correspond à des conditions de production qui
impliquaient la localisation des industries près des sources d’énergie (bois,
eau). Mais les petites villes offrent également des conditions de production
plus avantageuses, les salaires et les coûts de construction et d’entretien des
bâtiments y étant plus faibles que dans les grandes villes.
La réponse des caméralistes à l’objection selon laquelle une
telle localisation augmenterait le prix de vente des produits dans les grandes
villes, où se situent les débouchés les plus vastes, est intéressante. Les
décisions prises en faveur de la localisation des manufactures et fabriques
dans les petites villes sont en effet accompagnées de mesures complémentaires,
visant d’une part à développer les réseaux de transports afin de réduire les
surcoûts engendrés par la distance; les caméralistes insistent en outre sur la
nécessité de rééquilibrer le réseau urbain et, de manière plus générale, la
répartition de la population : la croissance des grandes villes (de plus de
100000 habitants) doit être combattue, afin de mettre en place un réseau urbain
homogène et d’éviter les concentrations de population qui entraînent une hausse
des prix
[42]. À la
répartition homogène des sites de production doit donc correspondre une
répartition homogène de la population : autrement dit, la localisation des
sites de production doit commander celle des lieux de consommation (de la
demande), et non l’inverse
[43]. De surcroît, la répartition équilibrée des lieux de
production et de consommation permettra une circulation de la monnaie homogène
dans l’espace
[44]. Ce
souci explique la priorité que donnent les caméralistes à la création de villes
nouvelles
[45], et
permet de comprendre certaines mesures autoritaires telles que l’interdiction
pour les universités de s’implanter dans de grandes villes
[46].
Ces propositions traduisent d’une certaine façon l’«économie
de l’offre », l’organisation économique du territoire étant largement guidée
par la localisation des activités industrielles qui est envisagée du point de
vue des coûts de production et non de la proximité de la demande. Cette
priorité donnée à la sphère de l’offre, et en particulier à la recherche de
coûts de production minimaux, conduit même certains caméralistes à préconiser
une localisation des manufactures et des fabriques dans les campagnes, à
l’encontre du principe de division spatiale du travail
[47].
ESPACE DE MARCHÉ ET TERRITOIRE DANS
L’ÉCONOMIE POLITIQUE LIBÉRALE ALLEMANDE (NATIONALÖKONOMIE)
Cette approche dirigiste et volontariste de la dimension
spatiale des phénomènes économiques est remise en cause à la fin du XVIIIe
siècle par l’affirmation du libéralisme économique qui prend la forme d’une
nouvelle discipline : l’économie politique ( Nationalökonomie), à la suite de la réception
des idées d’Adam Smith. On peut donc se demander dans quelle mesure la «
déterritorialisation » de la pensée économique constatée en France et en
Angleterre a également touché la Nationalökonomie. Il convient cependant de
préciser que le terme de « réception » n’est pas ici entendu comme une reprise
passive d’un corpus d’idées, comme c’est souvent le cas dans l’histoire des
idées, ce qui donne à des notions telles que celle d’« influence » une
importance sans rapport avec leur valeur heuristique. Il s’agit plutôt d’une
appropriation des théories d’Adam Smith qui comprend d’une part la prise en
compte des réalités historiques concrètes de l’espace allemand à la fin du
XVIIIe et au début du XIXe siècle, et qui, d’autre part, s’opère en partie en
rupture avec l’héritage, spécifiquement allemand, des sciences
camérales.
Un nouveau contexte historique et
intellectuel
La période révolutionnaire et impériale provoque, en premier
lieu, des conséquences politiques en Allemagne : la disparition du Saint Empire
et l’affaiblissement des territoires allemands, notamment la Prusse.
L’absolutisme éclairé, déjà affaibli à la fin du XVIIIe siècle, est
définitivement ébranlé. Même si l’Allemagne n’a pas connu de révolution, les
mesures prises en France à partir de 1789 ont été observées avec attention, à
la fois par les milieux administratifs et les milieux éclairés : l’abolition du
servage, du système seigneurial et des corporations, l’instauration de la
liberté économique dans l’exercice des professions suscitent nombre de
réflexions et de publications. Après les conquêtes napoléoniennes, certaines de
ces mesures sont introduites, soit directement dans les territoires annexés par
la France, soit dans des États jugeant ces réformes nécessaires, par exemple la
Prusse ou la Bavière (sous la direction de Montgelas). Ces réformes vont dans
le sens d’une libéralisation de l’économie et de la société, par exemple en
s’attaquant aux abus du système féodal : elles amorcent le passage d’une
société d’ordres ( Ständegesellschaft)
à une société composée d’individus libres et égaux, même si cette
libéralisation a été plus timide dans le domaine de la vie politique.
C’est dans ce contexte que s’opère la réception de la
Richesse des Nations
[48]. Celle-ci s’est en effet
accomplie avec un décalage de vingt ans : publié en 1776, l’ouvrage de Smith
est immédiatement traduit en allemand mais ne suscite pas d’intérêt
particulier, malgré des comptes rendus plutôt élogieux. En revanche, la
réception du smithianisme est enthousiaste à partir de 1795, après une seconde
traduction, dont la qualité est supérieure à celle de 1776. Les comptes rendus
publiés dans les journaux témoignent de cet enthousiasme, mais la diffusion de
ces idées se fait de nouveau essentiellement par le canal universitaire, deux
universités jouant dans ce domaine un rôle pionnier : Göttingen, grâce à
Sartorius, et Königsberg, où la chaire de
Nationalökonomie est attribuée à un disciple de
Kant, C. Kraus. Éprouvant les plus grandes difficultés à intégrer les apports
théoriques du libéralisme, les sciences camérales disparaissent progressivement
du paysage universitaire allemand pendant la première moitié du XIXe siècle,
laissant précisément la place à la
Nationalökonomie.
Cette discipline rassemble les matières économiques qui
étaient jusque-là intégrées dans les sciences camérales, mais en expulse fort
logiquement fortement ce qui relevait de la science de la police. Comme la
Richesse des Nations, cette discipline
cherche avant tout à étudier selon quelles lois et quels processus se forme et
s’accroît la richesse nationale. Les premiers traités d’économie politique
publiés en Allemagne sont fortement inspirés de l’ouvrage de Smith; ils en sont
même essentiellement des versions commentées et « améliorées », dans la mesure
où, tout en reconnaissant la justesse de ses idées, les auteurs allemands
reprochent à Smith son manque d’esprit de système et une certaine incohérence
dans l’architecture de son ouvrage. L’objectif de ces économistes libéraux
n’est pas seulement théorique, mais aussi pédagogique, puisque ces traités sont
des manuels destinés à l’enseignement, c’est-à-dire à la formation des futurs
fonctionnaires.
L’intérêt pour la
Richesse des
Nations en Allemagne repose sur deux raisons principales : le
smithianisme a d’abord le mérite de proposer un programme de développement
économique pour un pays en retard sur l’Angleterre (l’Écosse). Cet aspect
souvent méconnu a frappé les économistes libéraux allemands et a notamment
séduit les hauts fonctionnaires prussiens, alors que les politiques économiques
traditionnelles, inspirées du caméralisme, sont en général considérées comme
des échecs. L’objectif reste cependant globalement le même : il s’agit de
rattraper l’écart de développement économique entre l’Angleterre et les
territoires allemands et d’accélérer le redressement économique des territoires
touchés par les guerres révolutionnaires et napoléoniennes, en particulier en
Prusse où l’objectif des réformes lancées à partir de 1806 est de « vaincre
Napoléon avec l’aide d’Adam Smith »
[49]. Il n’est dès lors pas indifférent que la
Nationalökonomie soit enseignée à de
futurs fonctionnaires
[50].
La doctrine de Smith permet d’autre part de résoudre – par la
métaphore de la « main invisible » – le problème de l’harmonisation des
intérêts particuliers et de l’intérêt général qui était déjà au cœur des
sciences camérales; elle repose sur une conception à la foisréaliste et
pessimiste de la nature humaine, selon laquelle l’homme poursuit égoïstement
son intérêt particulier. Or cette conception, qui est développée durant le
XVIIIe siècle par la philosophie des Lumières anglaise et écossaise, a été en
grande partie reprise par la philosophie allemande. Certains caméralistes, tels
que Justi ou Pfeiffer, ont eu également tendance à la reprendre à leur compte,
mais pour en conclure (de manière bien peu « libérale ») que l’État doit
utiliser l’égoïsme de la nature humaine afin d’atteindre les objectifs qu’il
s’est fixés. Les libéraux allemands en tirent ensuite une conclusion évidemment
inverse : il faut accorder le plus de liberté possible à cet individu égoïste,
afin qu’il concoure sans le vouloir à l’intérêt général. De ce principe, les
philosophes et économistes allemands déduisent que l’État ne doit pas
intervenir dans la vie économique, alors que l’omniprésence de l’État dans
l’absolutisme éclairé était de plus en plus critiquée, et qu’un courant «
anti-étatiste »
[51]
s’affirme en Allemagne.
Cet attrait exercé par la
Richesse des Nations a été renforcé par un
troisième élément : l’influence du kantisme
[52]. Kant critique en effet sévèrement l’État de
l’absolutisme éclairé à la fois dans ses buts (le bonheur matériel) et dans ses
moyens (la tutelle étroite sur la société et les activités des individus). La
finalité suprême réside selon lui dans la moralité de l’individu qui peut être
atteinte à condition que ce dernier puisse faire un libre usage de sa raison.
Il doit pouvoir poursuivre ses fins de manière autonome, ce qui signifie dans
le domaine économique la satisfaction de ses besoins, à la fois par le travail
et par l’échange. Cet échange s’accomplit au sein de la société civile,
composée d’individus libres et égaux en droit. Kant place donc au centre de sa
réflexion l’individu libre et raisonnable; celui-ci, recherchant la
satisfaction de ses besoins, se situe au principe de l’activité économique
(travail, échange). C’est pourquoi Kant défend le régime de la propriété
privée
[53]. Le rôle de
l’État est dès lors strictement délimité, puisqu’il doit garantir par le droit
la liberté et la sécurité des individus : il n’y a donc pas de liberté sans
État
[54]. La fin de
l’État n’est donc pas la prospérité individuelle ou collective et Kant refuse
le paternalisme de l’absolutisme éclairé, qu’il considère comme une atteinte à
la liberté de l’individu.
Kant contribue enfin à accentuer la distinction, qui était
apparue en Allemagne dans le dernier tiers du XVIIIe, entre État et société
civile
[55]. L’économie
étant considérée comme appartenant au domaine de la société civile, toute
intervention de l’État dans la vie économique est par conséquent
rejetée.
Une nouvelle approche des rapports
entre espace et économie
Le thème de l’espace montre bien les innovations apportées
par la Nationalökonomie dans l’analyse
des rapports entre État, économie et espace.
La nouvelle économie politique tente de délimiter les
domaines respectifs de l’État et de la société civile, l’économie étant
largement du ressort de cette dernière. Elle est composée d’agents économiques
(entrepreneurs, propriétaires fonciers, artisans, salariés) qui produisent ou
font du commerce. La société est donc considérée comme une mosaïque composée
d’individus.
Cette vision atomiste de la société confie au marché
l’harmonisation des intérêts des individus.
L’État n’a donc plus à intervenir dans la vie
économique
[56] pour
prendre en charge le développement économique du territoire, mais doit se
reposer sur l’activité des individus, en levant les obstacles pouvant
l’entraver. C’est pourquoi le territoire disparaît largement des traités de
Nationalökonomie et laisse la place à
un « espace de marché», c’est-à-dire à l’espace économique tel qu’il résulte du
jeu des acteurs du marché, des différents agents économiques
[57]. Le commerce extérieur
joue dans ce cadre un rôle réduit pour deux raisons;
d’une part, les exportations ne concernent que le résidu des
biens produits n’ayant pas trouvé de consommateurs dans le pays
[58] : en raison de leur
caractère marginal, elles ne peuvent donc plus être le moyen pour un pays de
s’enrichir. Le commerce intérieur permet même un enrichissement plus rapide et
plus sûr, dans la mesure où la rotation et l’amortissement des capitaux
investis s’y effectuent plus vite
[59]. D’autre part, le commerce extérieur n’est plus
désormais appréhendé comme un jeu à somme nulle, mais comme un processus
d’échange dans lequel tous les pays concernés sont gagnants
[60]. Les politiques
douanières comportent par conséquent des effets nocifs et la frontière
territoriale ne doit plus constituer une entrave au déploiement de l’espace de
marché qui s’établit en continuité entre le circuit économique intérieur et le
circuit économique extérieur, en transcendant les frontières politiques. Par
conséquent, un raisonnement économique en terme d’unités politiques,
c’est-à-dire en terme de territoires, perd largement de son sens. L’émergence
de la
Nationalökonomie libérale
entraîne donc une « déterritorialisation » de la pensée économique.
L’espace de marché est également prédominant parce que les
libéraux allemands reprennent les postulats théoriques de Smith, en particulier
en ce qui concerne la division du travail. Nous avons vu que chez les
caméralistes, la division du travail est la cause de la propension à l’échange
et que le moteur de la croissance économique est situé du côté de la division
du travail, donc du côté de la production. Il en résulte que l’étendue du
marché dépend de la plus ou moins grande division du travail. Smith affirme au
contraire, d’une part que la division du travail permet d’augmenter la
productivité et donc de stimuler la croissance économique, d’autre part que
cette division du travail est une résultante de la propension des individus à
l’échange; cette approche situe le moteur de la croissance économique du côté
de la demande. Par conséquent, la division du travail dépend de l’étendue du
marché; elle est plus ou moins poussée, et la production est plus ou moins
importante selon l’étendue de l’« espace de marché». Les relations de
subordination entre sphère productive et sphère commerciale sont donc
renversées. August Lueder consacre ainsi le chapitre 2 (« Comment la division
du travail dépend de la taille du marché et des moyens d’échange ») de son
ouvrage à ce thème :
« De même qu’on commença à diviser le travail lorsqu’on put
pratiquer l’échange, cette division du travail est d’autant plus poussée que la
possibilité d’échanger augmente ou que la capacité à échanger s’accroît; car
c’est justement cet avantage qui poussa à la première division du travail, qui
conduira à de nouvelles divisions. Le degré de division du travail dépend donc
de l’importance de cette capacité (à échanger) ou de l’importance, de l’étendue
du marché. [61]
»
À l’inverse des caméralistes, les libéraux reconnaissent donc
à la demande un rôle de moteur de la production et de la croissance
économique.
Une nouvelle approche de
l’organisation de l’espace économique et du rôle de l’État
Les libéraux opèrent une double rupture avec le caméralisme
dans leur vision de l’espace économique : d’une part, ils proposent une
organisation différente de l’espace économique, notamment quant à la
répartition dans l’espace des activités, qui prend parfois le contre-pied des
propositions traditionnelles : c’est donc le but à atteindre qui diffère.
D’autre part, les moyens ne sont pas les mêmes, puisqu’ils dénient à l’État le
droit à légiférer dans ce domaine, l’organisation optimale de l’espace étant
garantie par le jeu des mécanismes du marché. Les libéraux allemands reprennent
un argument smithien en jugeant une telle intervention de l’État inefficace sur
le plan économique, et un argument de type kantien en présentant celle-ci comme
contraire au principe de l’État de droit.
Quelques exemples illustreront cette rupture. La localisation
des manufactures et des fabriques doit se faire en partie en fonction de la
demande :les libéraux allemands ne s’opposent donc plus à ce qu’elles soient
implantées dans les grandes villes ou près de celles-ci, puisque c’est dans les
villes que se trouve la plus forte demande de produits industriels et
artisanaux. Étant donné l’importance des marchés urbains, c’est également à
l’intérieur et à proximité des villes que la division du travail sera la plus
poussée et que les gains de productivité seront le plus facilement réalisables.
Les zones bien desservies par les transports bénéficient d’une manière générale
de cet avantage : c’est le cas non seulement de l’espace urbain et périurbain,
mais aussi des régions littorales et des vallées drainées par des fleuves
navigables
[62]. C’est
de toute façon à l’entrepreneur de décider de la localisation optimale en
calculant rationnellement les inconvénients et les avantages de telle ou telle
localisation et en tenant compte du produit fabriqué et des possibilités de
transport.
Deuxième thème : la taille des exploitations et propriétés
agricoles. Face aux caméralistes qui préconisent une répartition égalitaire de
la propriété foncière, certains libéraux n’hésitent pas à affirmer leur
confiance dans le marché pour établir la meilleure répartition possible des
terres, ainsi que les avantages de la grande propriété et de la grande
exploitation. Les bénéfices apportés par les exploitations de grande taille
sont défendus par l’agronome Albrecht Thaer, qui publie entre 1795 et 1804 un
traité consacré à l’agriculture anglaise
[63]. Il y défend les avantages des exploitations
supérieures à 200 hectares qui dégagent un produit net plus important que les
petites et moyennes exploitations, ce qui facilite les investissements
permettant d’améliorer les techniques agraires et d’expérimenter de nouvelles
cultures. Ces arguments sont repris de Smith et se retrouvent aussi chez Kraus.
Thaer va d’une certaine façon plus loin que Smith, puisqu’il affirme que les
grandes parcelles favorisent la division du travail
[64], alors que pour Smith (comme pour
Kraus) celle-ci joue dans l’agriculture un rôle minime. Par ailleurs, il se
repose sur le marché pour régler ces questions, par la libre concurrence entre
acheteurs et vendeurs de terres : la meilleure répartition possible de la
propriété foncière s’établira d’elle-même
[65]. L’État ne doit donc pas intervenir dans
l’organisation et la répartition de l’espace agricole, idée qui est également
défendue par certains smithiens tels que Kraus. Thaer préconise donc le modèle
de l’agriculture capitaliste «à l’anglaise », mais il s’avère très vite que
cette position est loin d’être dominante, certains (comme Sartorius)
voulant préserver l’existence économique des exploitations
moyennes; Thaer reviendra lui-même quelques années plus tard sur ses premières
prises de position et affirmera avoir surestimé les avantages des grandes
exploitations
[66].
Quant au thème de la liberté du commerce, les prises de
position des libéraux à ce sujet sont marquées d’une certaine ambiguïté, qui
apparaît dans leur approche même de la question : les libéraux ont en effet
très vite tendance à rétablir la distinction, présente chez les caméralistes,
entre le commerce intérieur et le commerce extérieur. Dans un premier temps,
les libéraux défendent une totale liberté du commerce intérieur, allant dans
cette voie plus loin que les caméralistes, puisqu’ils l’étendent aux céréales,
et critiquent les greniers publics traditionnels en raison des perturbations
qu’ils introduisent sur le marché des grains
[67]. Ces prises de position prolongent une polémique
déclenchée par la crise de subsistances de 1771 et qui s’était poursuivie par
intermittence jusqu’aux dernières années du XVIIIe siècle. Pour faciliter le
bon fonctionnement des échanges intérieurs, l’État doit mettre en place une
politique de développement des transports : cet aspect avait déjà été souligné
par Smith, pour qui l’État devait financer les équipements et les
infrastructures (des biens collectifs)
nécessitant des investissements trop lourds et amortissables
sur une durée trop longue pour être confiés à la sphère privée. C’est par
rapport à la question du libre-échange que des hésitations se font jour. Alors
que Kraus défend le libreéchange sans restriction
[68], Sartorius, formule dès 1806 sur
l’opportunité d’une telle politique des réserves, dont l’argumentation devient
au début du XIXe siècle un
leitmotiv
de l’économie politique allemande : les idées de Smith sont incontestablement
justes, mais leur application suppose un degré de développement certes atteint
par l’Angleterre, mais non par l’Allemagne
[69].
LES HÉSITATIONS DE LA
NATIONALÖKONOMIE FACE À L’ESPACE DE
MARCHÉ (ANNÉES 1810-1830)
Dès les premières années du XIXe siècle apparaissent en effet
des doutes sur le libéralisme smithien, doutes qui sont renforcés à partir des
années 1815-1820. L’interrogation sur la possibilité d’appliquer les idées de
Smith à l’Allemagne tend à laisser la place à des critiques de moins en moins
voilées, qui débouchent sur l’attente d’un certain degré d’intervention de
l’État chez des auteurs qui se proclament par ailleurs libéraux. Ces déviations
par rapport à la doxa libérale
s’expliquent par certaines spécificités de la situation politique, économique
et intellectuelle de l’Allemagne au lendemain de la chute de Napoléon.
La situation incertaine des années
1815-1830
La conjoncture économique est heurtée, en particulier dans le
domaine agricole
[70] :
les années 1815-20 sont des années de forte hausse des prix agricoles due à une
production insuffisante, suivie à partir des années 1820 d’une phase de
dépression des prix, due essentiellement à une surproduction agricole. La
conséquence en est la paupérisation de larges couches de la population agricole
et urbaine et l’apparition de la « question sociale ». Celle-ci touche
notamment la Prusse dont la politique de réformes à partir de 1807 a suivi un
cours libéral et où cette crise fait naître des doutes sur la capacité du
marché à assurer le bien-être de tous. De plus, une grande partie des couches
paysannes ne profite pas de l’abolition du servage : les terres libérées
devaient en effet être le plus souvent rachetées et les paysans pauvres se
trouvent soit endettés, soit sous la dépendance économique des grands
propriétaires puisqu’ils ne sont plus leurs serfs, mais sont devenus leurs
salariés agricoles. Par ailleurs, les milieux économiques craignent, à partir
de 1815, la concurrence économique étrangère. Les historiens ont en effet
depuis quelques années révisé leurs jugements sur les conséquences économiques
du blocus napoléonien
[71] : les effets positifs semblent l’emporter, notamment
parce que ce blocus a créé une sorte de « cocon protecteur » qui a permis à
l’industrie allemande de se développer à l’abri de la concurrence anglaise.
Or,à partir des années 1815, les industriels allemands sont conscients de
l’avance anglaise et sont obsédés par la peur de ne pouvoir résister à cette
concurrence.
Du point de vue territorial et politique, le Congrès de
Vienne redessine la carte de la Confédération Germanique (qui remplace le Saint
Empire) en confirmant le remembrement territorial entamé pendant la période
révolutionnaire : les quelques 300 territoires de l’Empire ne sont plus que
39.
L’espace allemand est plus homogène qu’à la fin du XVIIIe
siècle, mais deux nuances sont à apporter : d’une part, la Prusse est l’État
dominant par sa superficie et son poids démographique, mais elle est coupée en
deux zones non contiguës, la Prusse occidentale ayant une nette avance
industrielle sur la Prusse orientale. D’autre part, les États sont moins
nombreux, mais leurs prérogatives sont accrues, notamment dans le domaine
douanier, la Confédération Germanique ayant des pouvoirs moins contraignants
que ceux du Saint Empire. Le morcellement politique et économique de l’espace
allemand n’a donc pas disparu.
Sur le plan intellectuel, la réaction envers la Révolution
française devient de plus en plus hostile avec l’occupation napoléonienne et
constitue l’un des facteurs ayant favorisé l’essor du romantisme politique qui
combat le rationalisme du XVIIIe siècle
[72]. Ce courant du romantisme est complexe car il a
plusieurs ramifications, mais il prend nettement un tour conservateur au début
du XIXe siècle, sous l’impulsion notamment d’Adam Müller. Deux idées reviennent
de plus en plus souvent dans le discours économique. Tout d’abord, la finalité
de l’individu réside dans l’épanouissement de ses capacités physiques et
intellectuelles; elle excède donc le seul bonheur matériel, associé par Smith à
l’enrichissement ainsi que la moralité kantienne. Cette idée est nouvelle et,
tout en étant loin d’être partagée par tous, fournit fréquemment le principe
autour duquel s’articulent nombre de traités de
Nationalökonomie, y compris chez des auteurs,
tels que Soden, qui sont plus proches du libéralisme que du romantisme. Se
développe ainsi une approche en termes éthiques de l’économie, qui reprend
également des éléments de la philosophie aristotélicienne et qui, plaçant
l’épanouissement de l’individu au centre de sa réflexion, en vient à
privilégier la notion de valeur d’usage par rapport à celle de valeur
d’échange
[73]. La
notion de « besoin » joue dans ce discours économique un rôle crucial car elle
permet de concilier deux approches, l’une éthique, l’autre individualiste, de
la vie économique qui semblent
a
priori incompatibles
[74]. En second lieu, il convient d’éviter tout
changement brusque de l’ordre social, c’est-à-dire non seulement la révolution,
mais aussi des réformes trop brutales.
Cette idée, partagée par de nombreux économistes, acquiert
une forme extrême chez les romantiques conservateurs, comme Adam Müller, qui
souhaitent le maintien ou la restauration de l’ordre social traditionnel
(privilèges de la noblesse, société d’ordres, corporations… )
[75].
Le renouvellement de l’action de
l’État sur l’espace de marché
Une intervention de l’État est d’abord réclamée à propos du
commerce des grains. Le débat sur ce thème est relancé, en raison des
soubresauts de la conjoncture agricole, par un économiste bavarois ayant
travaillé à la fin du XVIIIe siècle pour la Prusse : Julius von Soden
[76]. Cet économiste se proclame libéral.
Mais il attribue la cherté de 1816-1817 à deux causes : l’absence d’une
politique de stockage des grains par l’État et une mauvaise application du
principe de liberté du commerce des grains, conduisant quelques particuliers à
acheter les céréales afin de spéculer sur la hausse de leurs prix, au détriment
du plus grand nombre. Soden fait le constat d’une divergence entre l’intérêt de
quelques particuliers et l’intérêt général, que les mécanismes du marché ne
parviennent plus à effacer : l’État doit par conséquent réglementer le commerce
des grains et plus généralement l’« espace du marché des grains ». Il préconise
en effet un système de greniers publics, gérés par l’État, afin d’empêcher de
trop fortes variations des cours agricoles, à la hausse comme à la baisse. De
telles propositions provoquent une certaine sensation car elles rappellent des
mesures identiques prises par Frédéric II. Soden n’hésite d’ailleurs pas à
défendre les avantages de méthodes mercantilistes modifiées. Ces mesures furent
d’ailleurs partiellement appliquées en Prusse orientale en 1826 par le ministre
prussien von Motz qui se proclamait partisan du libéralisme
[77].
À l’inverse, certains libéraux favorables au libre-échange,
comme Alexander Lips, ne croient pas à un système de magasins
[78]. La prospérité de
l’agriculture réside seulement dans une rationalisation de la gestion des
exploitations agricoles : ils adoptent donc un point de vue micro-économique
(le point de vue rationaliste de l’
homo
oeconomicus) et refusent les mesures de régulation macro-économique
proposées par Soden.
Les années 1810-30 sont également marquées par des critiques
des positions libérales défendues par Kraus et Thaer dans le domaine de
l’organisation de l’espace agricole. Ces critiques aboutissent elles aussi à
revivifier l’idée d’un aménagement par l’État de l’espace de marché. Elles
portent sur deux points principaux. Tout d’abord, la taille des exploitations
et des propriétés agricoles :
Soden réclame la définition légale d’un minimum et d’un
maximum de propriété foncière
[79]. Une telle proposition apparaît comme une
restriction de la liberté économique des individus, mais est jugée nécessaire
afin de rétablir une harmonie des intérêts particuliers et de l’intérêt
général. On retrouve à travers cette proposition l’influence du romantisme
politique : la répartition inégale du sol est un handicap qui gêne le libre
épanouissement des facultés de chaque individu et l’idéal de Soden est celui
d’une opulence équitablement répartie au profit de l’ensemble de la société.
Les inégalités sociales sont jugées dangereuses car elles mettent en péril la
cohérence de l’État. Ce sont donc avant tout des raisons morales
(philosophiques), politiques et sociales qui sont avancées.
Les propositions de Soden sont loin d’être marginales; elles
s’opposent à une conception libérale du problème qu’on peut diviser en deux
tendances : d’une part, les libéraux qui retrouvent l’idéal du XVIIIe siècle et
défendent une répartition égale de la propriété foncière, privilégiant les
moyennes exploitations pour des raisons de rentabilité économique. Cette
argumentation, défendue par Thaer en 1809
[80], rejoint celle de Smith. Il s’agit donc d’éviter
l’existence d’unités trop grandes et trop petites, mais en refusant la fixation
par la loi d’un maximum qui serait une attaque contre le droit de propriété.
D’autre part, certains libéraux « orthodoxes », minoritaires, restent fidèles à
Kraus et défendent les avantages de grandes exploitations car elles sont plus
rentables.
L’autre point cardinal du débat sur l’organisation de
l’espace agricole est de savoir si le sol doit être considéré comme une
marchandise comme les autres. Ce problème a une importance cruciale dans la
réflexion sur l’espace de marché, car le libre commerce du sol est une étape
importante dans la constitution d’une société libérale et capitaliste, dans la
mesure où c’est la mobilité du capital foncier qui est en jeu. Cette étape a
été franchie en Prusse par l’édit de 1807, inspiré par Hardenberg. Cependant,
une telle mesure a un coût social et politique important : la remise en cause
des privilèges de la noblesse, donc de l’un des fondements de la société
d’ordres, alors que celle-ci avait par ailleurs été ébranlée pendant la période
révolutionnaire et l’ère des réformes, notamment par l’expropriation de
l’Église ou l’abolition de la noblesse en tant qu’ordre (« Stand ») en Prusse
en 1807.
Ce principe de mobilité du sol est défendu par des libéraux
tels que Kraus ou Thaer qui y voient le moyen de mettre en place une « société
de marché» (P. Rosanvallon). Mais il est attaqué par certains économistes
proches du romantisme politique, pour lesquels il ne faut pas faire table rase
de traditions séculaires afin de préserver la cohésion de l’État et de la
société et qui réclament donc des mesures visant à préserver la propriété
foncière nobiliaire. Ces arguments conservateurs apparaissent chez Soden :
après les avoir réclamées dans un premier temps, il condamne les expropriations
ecclésiastiques en 1816, en mettant en avant des arguments économiques (la
contribution essentielle des communautés monastiques au défrichement des
terres) et non historiques ou philosophiques
[81]. De plus, il estime qu’un changement fréquent de
propriétaire finit par développer chez ces propriétaires (et chez les paysans)
une certaine indifférence envers la culture de la terre;
cette indifférence a des conséquences négatives sur le plan
économique – la culture est moins intensive donc la productivité en souffre –
mais aussi sur le plan moral, puisque Soden, et les conservateurs libéraux ou
romantiques, insistent sur le caractère moralisateur d’une propriété stable (et
si possible de taille moyenne).
On voit donc que des raisons politiques et sociales sont
avancées à côté d’arguments purement économiques. Le même type d’arguments se
retrouve d’ailleurs à propos d’un autre débat brûlant de ces années : celui de
la suppression ou de la simple réforme des corporations, l’enjeu du débat étant
ici la mobilité de la main-d’œuvre et non plus du capital foncier. Ce débat
révèle que l’opposition entre « territoire » et « espace de marché» est
simplificatrice, dans la mesure où les différentes propositions d’organisation
de l’espace qui sont formulées sont en fait les reflets d’un projet politique
et social précis, s’appuyant sur des présupposés de nature philosophique. La
réflexion sur l’espace apparaît donc comme un révélateur de ces conceptions
économiques, politiques ou sociales. Le débat sur le thème du protectionnisme,
où les arguments avancés sont beaucoup plus nettement de nature strictement
économique, montre encore plus nettement le caractère réducteur de cette
opposition, puisque certaines prises de position tentent de concilier
libéralisme économique et un certain protectionnisme.
Ce débat est accentué par le contexte économique des années
1815-1830, mais aussi par la politique douanière menée par les États allemands,
en particulier la Prusse, durant ces années
[82]. C’est ainsi qu’en 1809, L.H. Jakob affirme que la
question du libre-échange doit être tranchée en fonction des conditions
particulières à chaque État : la liberté est profitable à des États agricoles,
mais des protections douanières sont utiles à des États industriels en
formation
[83]. La même
idée apparaît chez Soden, mais à partir de présupposés différents, car Jakob a
une approche « smithienne », c’est-à-dire individualiste de la société, alors
que Soden développe la notion de « forces productives », c’est-à-dire une
catégorie qui ne se définit pas seulement à l’échelle (micro-économique) de
l’individu, mais également à l’échelle (macro-économique) de l’État
[84]. Les douanes ont dès lors
un effet protecteur, éducatif pour ces forces productives qu’il s’agit de
développer avant de les laisser affronter la concurrence internationale. Ces
analyses manifestent donc un certain « retour du territoire » et de ses
frontières douanières. Le redécoupage de la carte politique de l’Allemagne
effectué au Congrès de Vienne redonne d’ailleurs du sens à un raisonnement en
terme de territoire. Mais les économistes libéraux allemands se heurtent, comme
les caméralistes, au morcellement douanier de l’Allemagne.
Ce morcellement pose deux types de problèmes récurrents
depuis le XVIIIe siècle : il empêche la constitution d’une entité suffisamment
vaste pour faire face à des États qui ont déjà constitué un marché national
unifié tels que l’Angleterre ou la France, et il s’oppose à la liberté du
commerce intérieur que tous préconisent. Ces deux raisons expliquent l’intérêt
suscité chez les économistes libéraux par la loi douanière par la Prusse en
1818, abolissant toutes les douanes intérieures. Le morcellement douanier,
l’absence d’un « système commercial national », est en effet analysé comme
l’une des causes principales de la crise que connaît l’Allemagne dans les
années 1820
[85]. Cette
idée est défendue en 1822 par J.J. Schnell, président depuis 1819 de l’«
Association des marchands et fabricants allemands ». Cette association, souvent
qualifiée d’«économiquement nationaliste », s’oppose à une politique
commerciale extérieure qu’elle juge trop libérale; Schnell adresse ainsi en
1822 un mémoire à la Diète de Bavière demandant aux rois de Bavière et de
Württemberg d’accélérer les négociations d’union douanière avec la Prusse,
puisque l’absence de voies commerciales, de moyens de transport et donc de
débouchés est la cause de la crise de surproduction que traverse
l’Allemagne
[86]. Une
protection douanière « classique » s’impose car l’Allemagne n’est pas encore
prête à affronter la concurrence étrangère. Schnell défend un programme
d’intervention étatique sur l’espace de marché en deux temps : il s’agit
d’abord d’unifier intérieurement le territoire allemand pour stimuler son
développement économique et commercial en y appliquant la liberté du commerce
intérieur, mais tout en le protégeant de la concurrence extérieure, pour
ensuite, une fois le retard de développement sur l’Angleterre rattrapé, abolir
ces protections douanières et établir un libre-échange international.
Schnell formule un certain nombre d’idées qui seront reprises
et systématisées quelques années plus tard par F. List : la théorie économique
porteuse de l’idée de « Zollverein » est en germe dès les années 1820
[87].
Ce « retour » relatif du territoire au sein de l’économie
politique libérale allemande, cet appel lancé à l’État pour qu’il régule l’«
espace de marché» s’expliquent par plusieurs raisons. Tout d’abord, la
Nationalökonomie a tendance à
approcher les phénomènes économiques en termes éthiques, ce qui s’explique par
le héritage du kantisme et, celui plus profond, de l’aristotélisme
[88]. Cette approche éthique
est centrée sur la satisfaction des besoins matériels de l’individu, devant
être assurée par le marché et par l’État qui doit pallier les
dysfonctionnements du premier. Les débats sur la répartition de la propriété
foncière ou la liberté du commerce des subsistances montrent que cette
satisfaction des besoins s’inscrit dans l’espace, et que c’est à l’État qu’il
incombe de prendre les mesures de régulation la permettant. Ensuite,
l’efficacité des mécanismes du marché étant proportionnelle au degré de
développement du pays concerné, la politique économique de l’État joue dans
l’espace allemand un rôle fondamental afin de soutenir ce développement à
l’échelle nationale, et de permettre, à l’échelle internationale, aux
territoires allemands de résister à la concurrence des autres puissances
économique européennes. Au total, ces deux raisons expliquent que des sciences
camérales à la
Nationalökonomie (sur
la base de présupposés certes très différents), les théoriciens allemands
développent une approche juridique et administrative de l’économie : l’État
doit définir des normes juridiques permettant de corriger les défauts de
l’économie de marché.
Alors que dans le libéralisme anglo-saxon, la légitimation de
l’État est politique, puisque l’«État-gendarme » démocratique est chargé de
garantir les droits fondamentaux des individus, cette légitimation est, dans le
libéralisme allemand, avant tout juridique. Cette différence est peut-être
l’une des clefs permettant de comprendre que le libéralisme politique ait été
en Allemagne adopté plus tardivement et plus difficilement que le libéralisme
économique
[89].
[1]
Pierre ROSANVALLON,
Le
libéralisme économique. Histoire de l’idée de marché, Paris, Seuil,
1989, p. 113 ( 1re édit. 1979, sous un titre différent :
Le capitalisme utopique).
[2]
C’est la définition qu’en donnent les dictionnaires allemands
de l’époque des Lumières, notamment le plus célèbre d’entre eux, édité par
ZEDLER,
Grosses vollständiges Universal-Lexicon
aller Wissenschaften und Künste…, art. « Territorium », vol. 42,
Halle, Leipzig, 1744, col. 1139.
[3]
P. ROSANVALLON,
Le libéralisme
économique…,
op. cit., p.
90.
[4]
Ibid., p. 89.
[5]
Bernard LEPETIT,
Les villes dans
la France moderne (1740-1840), Paris, Albin Michel, 1988, p.
371-372.
[6]
Dans les années 1730, les caméralistes allemands donnent à ce
terme la même signification que Delamare, dont le
Traité de la police est d’ailleurs souvent cité.
À partir du milieu du XVIIIe siècle, cette référence est abandonnée, car le
terme a vu sa signification s’étendre : avec Justi, la police englobe des
questions de politique économique que Delamare ne traitait pas (par exemple la
politique manufacturière).
[7]
La littérature sur les sciences camérales est abondante; une
mise au point est fournie par Erhard DITTRICH,
Die deutschen und österreichischen Kameralisten,
Darmstadt, Wissenschaftliche Buchgesellschaft 1974. L’ouvrage de référence le
plus récent est celui de Keith TRIBE,
Governing
Economy. The Reformation of German Economic Discourse (1740-1840),
Cambridge, Cambridge University Press, 1988. Le thème a en revanche été négligé
par les historiens français; une présentation générale du caméralisme est
fournie par Jean MEYER,
Le despotisme
éclairé, Paris, PUF, 1991, p. 30-33. Elle a le mérite de mentionner
l’influence de la philosophie de Christian Wolff sur les sciences
camérales.
[8]
Sur cette problématique en Europe, voir Fernand BRAUDEL,
Civilisation matérielle, Économie et
Capitalisme, Paris, Armand Colin, tome 3 :
Le Temps du Monde, 1979, p. 244
sq.
[9]
Le terme allemand employé est celui de
Glückseligkeit, qui a une dimension
spirituelle; aussi la traduction la plus exacte est-elle fournie par le terme
de « félicité».
[10]
K. TRIBE,
Governing
Economy…,
op. cit., p. 40
sq.
[11]
Sonnenfels publie par exemple, en 1773, un article intitulé «
Von der Verwandlung der Domänen in Bauerngüter » (« De la transformation des
domaines en fermes paysannes ») : voir Karl-Heinz OSTERLOH,
Joseph von Sonnenfels und die österreichische
Reformbewegung im Zeitalter des aufgeklärten Absolutismus, Lübeck,
Hambourg, Matthiesen Verlag, 1970, p. 84. La position de Pfeiffer sur ce sujet
est identique : voir August Friedrich NAPP -ZINN,
Johann Friedrich Pfeiffer und die Kameralwissenschaften an
der Universität Mainz, Mayence, F. Steiner, 1955, p. 77-78.
[12]
Johann Heinrich Gottlob von JUSTI,
Grundfeste der Macht und Glückseeligkeit der
Staaten oder ausführliche Vorstellung der gesamten
Polizeiwissenschaft, Königsberg, Leipzig, vol. 1, 1760, p.
309-313.
[13]
P. ROSANVALLON,
Le libéralisme
économique…,
op. cit.;
Alain BÉRAUD et Gilbert FACCARELLO (dir.),
Nouvelle histoire de la pensée économique,
Paris, La Découverte, vol. 1, 1992, p. 111-114.
[14]
Comme le fait Uwe WILHELM, « Das Staats- und
Gesellschaftsverständnis von J.H.G. von Justi : ein Beitrag zur Entwicklung des
Frühliberalismus in Deutschland »,
Der
Staat, vol. 30, 1990, p. 415-441; « Staat, Gesellschaft und Nation
im Denken Johann Friedrich Pfeiffers ( 1718-1787) »,
Historisches Jahrbuch, vol. 115, 1995,
p. 125-152;
Der deutsche Frühliberalismus : von
den Anfängen bis 1789, Francfort/Main, Peter Lang, 1995.
[15]
Voir Horst DREITZEL, « Justis Beitrag zur Politisierung der
Aufklärung », in Hans Erich BÖDEKER et Ulrich HERRMANN (dir.):
Aufklärung als Politisierung-Politisierung der
Aufklärung, Hambourg, Felix Meiner, 1987, p. 158-177.
[16]
Voir par exemple J.H.G. von JUSTI,
Grundfeste zu der Macht und Glückseligkeit der
Staaten…,
op. cit., et
Joseph von SONNENFELS,
Grundsätze der Polizey –
Handlungs – und Finanzwissenschaft, 3 vol., Vienne, 3e édit.,
1771-1778 ( 1re édit. 1765-1771) : le titre du manuel de Sonnenfels (qui a fait
référence dans les universités autrichiennes jusque dans la première moitié du
XIXe siècle), est intéressant, car il substitue à l’
Ökonomie, science traditionnelle de l’économie
domestique centrée sur l’échelle locale, le terme de commerce (
Handlung) qui concerne, lui, l’échelle
territoriale.
[17]
Voir par exemple J.H.G. von JUSTI,
Staatswirtschaft, oder systematische Abhandlung
aller ökonomischen und Kameralwissenschaften, die zur Regierung eines Landes
erfordert werden, Leipzig, 2e édit., 1758 ( 1re édit. 1755), tome 2,
p. 130.
[18]
Voir J.H.G. von JUSTI,
Staatswirthschaft,
op. cit., vol. 2; Johann Friedrich PFEIFFER,
Lehrbegriff sämtlicher oeconomischer und
Cameral-wissenschaften, Mannheim, 1779, vol. 4.
[19]
Par exemple J.H.G. von JUSTI,
Grundfeste…,
op.
cit., vol. 1, p. 374-375.
[20]
J.F. PFEIFFER,
Prüfung der
beträchtlichsten Verbesserungsvorschläge zu Vermehrung der Glückseligkeit und
Macht Deutschlands, 1786; voir A. NAPP -ZINN,
Johann Friedrich Pfeiffer…,
op. cit., p. 33-34.
[21]
Voir Pierre DOCKÈS,
L’espace dans
la pensée économique du XVIe au XVIIIe siècle, Paris, Flammarion,
1969.
[22]
Un exemple l’illustre : quand Sonnenfels publie un manuel de
référence pour l’enseignement universitaire (
Grundsätze…,
op.
cit. ), celui-ci, organisé en trois volumes d’environ 500 pages,
structurés en chapitres et en paragraphes num&eacu