Revue d’histoire moderne et contemporaine
Belin

I.S.B.N.2701131030
400 pages

p. 307 à 310
doi: en cours

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Lectures et débats

no48-2 2001/2-3

2001 Revue d'Histoire Moderne et Contemporaine Lectures et débats

Économie politique et histoire.

Le temps retrouvé

Jochen Hoock Jochen HOOCK Université Paris VII – Denis Diderot 2, place Jussieu, 75251 Paris cedex 05.

À propos de : JEAN -CLAUDE PERROT, Une histoire intellectuelle de l’économie politique (XVIIe-XVIIIe siècle), Paris, Éditions de l’EHESS, 1992, 496 p., 350 F.

Depuis qu’il existe une histoire de l’économie politique, elle semble rivée au temps de l’historien. Les travaux de Charles Gide et Charles Rist sont inséparables de la question sociale [1]. L’histoire de l’analyse économique de Joseph A. Schumpeter est contemporaine des institutions d’analyse conjoncturelle, de même que la monographie que Joyce O. Appleby a consacrée, il y a une vingtaine d’années, à la genèse du discours économique dans l’Angleterre du XVIIe siècle, est inséparable des débats soulevés par Peter L. Berger, Thomas Luckmann et Clifford Geertz [2]. Cette histoire intellectuelle de l’économie politique publiée par Jean-Claude Perrot en 1992 n’échappe pas à la règle, mais s’inscrit plus radicalement dans un contexte historiographique pour lequel le temps de l’histoire est devenu le principal référent théorique [3].
Pour comprendre cette constellation, il est utile de se reporter tout d’abord à un texte que l’Histoire intellectuelle ne reproduit pas : la préface que J.-C. Perrot a écrite en 1990 pour la réédition de La crise de l’économie française à la fin de l’ancien Régime et au début de la Révolution d’Ernest Labrousse [4]. Elle souligne la dimension historienne de l’« intérêt essentiel » (Labrousse) que méritent les auteurs du XVIIIe siècle, en définissant les « objectifs d’histoire intellectuelle » en termes de construction d’un jeu d’hypothèses (p. 18), ce qui laisse entrevoir une réévaluation des approches en histoire économique et sociale que l’auteur de Caen au XVIIIe siècle s’appliquerait manifestement aussi bien à lui-même – à la différence près que la reconnaissance de l’inévitable cercle herméneutique est dès le début au cœur de sa démarche [5]. L’histoire intellectuelle n’est donc pas une Geistesgeschichte ou une « histoire des idées économiques », mais appartient, parce qu’elle est œuvre d’historien, à un genre qui se définit par ses temporalités propres et dont les versants analytiques et compréhensifs ne doivent en définitive faire qu’un.
L’organisation du volume restitue cette interrogation fondamentale, en permettant au lecteur de croiser la présentation méthodique avec la chronologie de l’élaboration de la réflexion et des recherches. Au total, il s’agit d’une quinzaine de contributions rédigées au long d’une courte décennie et dont la longueur dépasse dans tous les cas la taille d’un simple article de revue.
La partie intitulée « Généralités » part d’un exercice classique, la définition de la notion même de l’économie politique, telle qu’elle a cours au XVIIIe siècle.
L’auteur y associe la méthode philologico-historique, la sémantique et la pragmatique du langage, pour aboutir à une évaluation de la preuve « scientifique » en économie, telle que l’on peut la concevoir à la fin du XVIIIe siècle. Suit une contribution sur la praxéologie économique, qui s’attache aux dictionnaires de commerce dont l’évolution culmine dans l’œuvre de Morellet et son prospectus pour un nouveau dictionnaire de commerce. L’efficacité de la méthode historique apparaît ici dans l’articulation entre théorie, manuel et pratique sociale, des thèmes qui sont aussi abordés dans les contributions suivantes, qui s’intéressent à la statistique et la démographie. La cohérence thématique tient ici à la fois à la filiation directe et à la problématique partagée : la description des projets statisticiens dans l’Encyclopédie méthodique renvoie à la postérité des projets de l’abbé Morellet et s’ouvre sur un champ épistémologique dans lequel s’inscrivent la « mesure de l’État » (Éric Brian) et la « politique des grands nombres » (Alain Desrosières) telles que les pratique la France révolutionnaire et napoléonienne [6]. La grande cohérence de ce premier chapitre renvoie aux travaux empiriques de l’auteur qui, en authentifiant les théories de l’époque, les rend à leur propre présent [7].
Le deuxième chapitre aborde, sous ces prémices herméneutiques, l’analyse économique. La terre, l’équilibre économique et les crises agricoles en forment la trame. Avec la description de la tentative de l’établissement des banques foncières, la monétarisation du sol avec toutes les réserves qu’elle soulève, Jean-Claude Perrot pose les jalons pour une analyse des plans comptables des physiocrates et des relations qu’entretiennent les notions d’équilibre et de déterminisme économique dans le discours des réformateurs du milieu du XVIIIe siècle. L’aspect le plus novateur est, dans ce chapitre, la contribution à l’analyse de la comptabilité des entreprises agricoles qui a préparé le terrain de travaux théoriques et empiriques, comme ceux de Yannick Lemarchand ou Jean-Marc Moriceau et Gilles Postel-Vinay [8]. On regrettera ici que le problème de la comptabilité des coûts ne soit pas élargi au domaine industriel et commercial, où l’innovation se révèle en définitive, malgré les contributions décisives de J.-J. Berghaus et d’Albrecht Thaer au début du XIXe siècle, moins aléatoire que dans le domaine agricole [9]. Le dernier article de ce chapitre aborde l’analyse dynamique des crises au XVIIIe siècle. Boisguilbert, Forbonnais et Necker sont les auteurs de référence, les problèmes soulevés sont ceux des stocks et flux et des anticipations des acheteurs. L’importance de ces questions, que Jean-Claude Perrot ne réduit pas à l’histoire des prix, resurgit depuis une décennie avec l’analyse des problèmes de la home consumption, dont Daniel Defoe – faut-il le rappeler – s’était fait l’écho dès 1724 [10].
Une constante des analyses et interprétations que présente Jean-Claude Perrot est leur intérêt aigu pour le méta-discours et la dimension épistémologique des textes étudiés. On retrouve cette dimension de façon explicite dans le troisième chapitre, qui touche aux représentations culturelles et plus spécifiquement au « futur du présent » tel qu’il se reflète dans le discours théologique et utopique.
L’analyse que donne Perrot de la figure de la « main invisible » est un modèle d’érudition historienne que complète une profonde compréhension de la problématique théologique. Cette dernière est particulièrement révélatrice, car elle fait apparaître un des ressorts cachés de l’argumentation et de la méthode employée, qui nous renvoie directement à la deuxième partie de la Logique de Port Royal. Cette approche éclaire quelques propositions du chapitre précédent sur l’observation des phénomènes démographiques, dont on connaît la dimension théologique. L’anticipation, le projet et l’attente (théologique ou séculière) sont en fait constitutifs du discours théorique que tient le XVIIe et XVIIIe siècle.
Quelle a pu être la dimension humaine et le prix individuel de l’aventure intellectuelle du XVIIIe siècle ? C’est là le thème du dernier et quatrième chapitre, précédant une analyse des effets économiques de la Révolution, qui rejoint quant à elle une des grandes controverses de l’histoire économique et sociale récente. Condorcet et Lavoisier, dont parle la quatrième partie, sont à la fois acteurs et théoriciens dans cette période qui s’achève pour le lecteur dans un processus où se mêlent tous les composants des analyses et interprétations faites jusque-là. En tant que dramatis personae, ils font figure de témoins au sens double du terme. L’analyse de l’œuvre et de l’action de Lavoisier est un exemple accompli de ce que peut être la contribution de l’histoire intellectuelle à la compréhension d’un processus historique dans sa dimension économique et sociale.
Une fois achevée la lecture de l’ouvrage, le lecteur aura tout intérêt à revenir aux remarques préliminaires consacrées à l’intelligence des textes économiques. Cette longue introduction, inédite, résume les conclusions auxquelles amène une longue enquête factuelle et méthodologique dont les conclusions théoriques paraissent s’imposer, surtout en bout de parcours, avec la force de l’évidence. Liant les problèmes techniques de l’histoire du livre et de la bibliographie analytique à l’approche classique du texte, mêlant le relevé des instruments d’interprétation à l’analyse du discours théorique et philosophique, ce texte extrêmement dense résiste à un résumé forcément mutilant. L’idée force qui s’en dégage est exprimée dans la dernière phrase du premier paragraphe du livre, qui retrouve dans l’extrême liberté thématique du discours historique actuel tout ce que les thèmes canoniques d’un autre temps dissimulaient : « Le temps, non seulement la durée et ses continuités, non seulement les ruptures et leurs répliques éloignées, toutes les dimensions du temps apparaissent enfin comme l’ultime matière de la discipline » [11]. C’est ce temps retrouvé qui fait en dernière analyse la force d’un ouvrage qui dépasse le domaine spécifique auquel il semble appartenir.
 
NOTES
 
[1] André GUESLIN, L’invention de l’économie sociale. Idées, pratiques et imaginaires coopératifs et mutualistes dans la France du XIXe siècle, Paris, Economica, 1998.
[2] Joyce Oldham APPLEBY, Economic Thought and Ideology in Seventeenth-Century England, Princeton, Princeton University Press, 1980, p. 6, note.
[3] Voir le compte rendu analytique de l’ouvrage, donné par Bernard LEPETIT : «À propos d’Une histoire intellectuelle de l’économie politique», Bulletin de la Société d’Histoire Moderne et Contemporaine, 1993/1-2, p. 34-40. Sur le contexte historiographique, cf. B. LEPETIT (éd.), Les formes de l’expérience. Une autre histoire sociale, Paris, Albin Michel, 1995.
[4] Réédition PUF, 1990, p. 1-30; cf. aussi Jean-Yves GRENIER et B. LEPETIT, « L’expérience historique. À propos de C.-E. Labrousse », Annales E.S.C., 44, n° 6, nov.-déc. 1989, p. 1337-1360
[5] Jean-Claude PERROT, Caen au XVIIIe siècle. Genèse d’une ville moderne, Paris/La Haye, Mouton, 1975, 2 vol.
[6] Éric BRIAN, La mesure de l’État. Administrateurs et géomètres au XVIIIe siècle, Paris, Albin Michel, 1994; Alain DESROSIÈRES, La politique des grands nombres. Histoire de la raison statistique, Paris, La Découverte, 1993.
[7] Cf. par exemple J.-C. PERROT, L’âge d’or de la statistique française, an IV-1804, Paris, Société des Études Robespierristes, 1977; dans la préface à l’œuvre de Labrousse, Perrot qualifie ce résultat de double « retour dans le passé» ( La crise…, op. cit., p. 20)
[8] Yannick LEMARCHAND, Du déperissement à l’amortissement. Enquête sur l’histoire d’un concept et de sa traduction comptable, Nantes, Ouest-Éditions 1993; Jean-Marc MORICEAU et Gilles POSTEL - VINAY, Ferme, entreprise et changements agricoles, XVIIe-XIXe siècles, Paris, Éditions de l’EHESS, 1992.
[9] J. HOOCK et Wilfried REININGHAUS, Kaufleute in Europa. Handelshäuser und ihre Überlieferung in vor- und frühindustrieller Zeit, Dortmund, 1997 (Introduction, contribution de Yannick Lemarchand)
[10] Cf. notamment Daniel ROCHE, La culture des apparences. Une histoire du vêtement, XVIIe-XVIIIe siècle, Paris Fayard, 1989.
[11] J.-C. PERROT, Une histoire…, op. cit., p. 1.
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[1]
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[2]
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[3]
Voir le compte rendu analytique de l’ouvrage, donné par Ber...
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[4]
Réédition PUF, 1990, p. 1-30; cf. aussi Jean-Yves GRENIER e...
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[5]
Jean-Claude PERROT, Caen au XVIIIe siècle. Genèse d’une...
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[6]
Éric BRIAN, La mesure de l’État. Administrateurs et géo...
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[7]
Cf. par exemple J.-C. PERROT, L’âge d’or de la statistique ...
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[8]
Yannick LEMARCHAND, Du déperissement à l’amortissement....
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[9]
J. HOOCK et Wilfried REININGHAUS, Kaufleute in Europa. Hand...
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[10]
Cf. notamment Daniel ROCHE, La culture des apparences. ...
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[11]
J.-C. PERROT, Une histoire…, op. cit., p. 1. Suite de la note...