2001
Revue d'Histoire Moderne et Contemporaine
Comptes rendus
• MARIE-THÉRÈSE BOYER-XAMBEU, GHISLAIN DELEPLACE, LUCIEN GILLARD,
Bimétallisme, taux de change et prix de l’or et
de l’argent, 1717-1873, Grenoble, Presses Universitaires de
Grenoble, Économies et Sociétés, Série AF, N° 7-8, Tome XXIX, Juillet-Août
1995, 240 F.
• OLIVIER KOURCHID ET ROLANDE TREMPÉ(DIR.),
Cent ans de conventions collectives, Arras,
1891-1991, Villeneuve d’Ascq, Revue du
Nord, hors série Histoire, n°8, 1994, 409 p., 175 F.
PHILIP D. CURTIN, The World and the
West. The European Challenge and the Overseas Response in the Age of
Empire, Cambridge, Cambridge University Press, 2000, 294 p.
The World and the West
se présente comme un essai historique sur la colonisation et ses conséquences,
depuis l’époque des Découvertes jusqu’à la fin du XXe siècle.
L’ouvrage s’inscrit dans la « longue durée », couvrant les
périodes modernes et contemporaines. Afin de réaliser cet ambitieux projet,
l’auteur étudie une série de cas concrets correspondant à des sociétés et des
espaces géographiques aussi éloignés les uns des autres que peuvent l’être
l’Afrique du Sud, l’Asie centrale, le Mexique, l’Empire ottoman, le Japon,
l’Indonésie, le Ghana…
Dans chacun de ces cas, choisi à un moment précis de son
histoire, l’auteur centre son analyse sur les transformations culturelles
provoquées, directement ou non, par l’action des « Occidentaux ». Il montre
ainsi la diversité des réponses fournies à ces puissances coloniales que sont
le Portugal, l’Espagne, la France, l’Angleterre, les Provinces-Unies, la
Russie; réponses inattendues souvent, déroutantes parfois, mais qui expliquent,
dans le long terme, la marche vers une lente unification à l’échelle
planétaire.
Le plan et le style sont à la fois lisibles et clairs. L’auteur
présente d’abord la conquête coloniale, en insistant sur la différence bien
connue entre « colonie » à élément européen prédominant et « empire territorial
» dans lequel l’élément européen reste quantité négligeable sur le plan
numérique. À ces deux cas de figure vient s’ajouter un troisième, qui voit une
importante minorité européenne se mêler aux communautés existantes pour former
une « société plurielle » ( plural
society). Ce dernier type apparaît lorsque les Européens dépassent
les 5% de la population totale, ce qui a été le cas en Afrique du Sud, Israël,
Pérou par exemple.
La mise en place des empires coloniaux, au cours du XVIe
siècle, fait l’objet de développements originaux, par exemple sur l’apparition
de maladies tropicales telles que fièvre jaune et malaria qui auraient facilité
la mise en place des Européens. C’est ainsi que s’expliquerait la disparition
des populations amérindiennes de l’ensemble des plaines et bassins tropicaux de
l’Amérique. Les aspects technologiques sont également l’occasion d’intéressants
développements, sur les armes et l’artillerie en particulier. C’est autour de
1850 que se situe le « décalage » ( weapons
gap) le plus important entre armées européennes et non-européennes
sur le plan technologique, suivant l’auteur, et c’est entre 1850 et 1900 qu’ont
lieu les conquêtes territoriales les plus importantes; après quoi, les
phénomènes de guérilla jouent contre les Européens. Par ailleurs, le rôle des
découvertes médicales est étudié, la quinine, la connaissance des maladies
tropicales; le lecteur reste d’ailleurs un peu sur sa faim par rapport à ce
passage. Les diverses motivations des « politiques impérialistes » sont
envisagées et l’auteur montre que, bien souvent, les gouvernements européens se
sont trouvés face au « fait accompli », et aux manœuvres des milieux européens
qui se trouvent sur place, ce que l’auteur appelle les « locaux » (
men-in-the-spot).
Le deuxième chapitre évoque les transformations culturelles des
sociétés multiethniques ou multi-confessionnelles. C’est à ce propos qu’est
analysée la formation de « sociétés plurielles », par exemple en Afrique du
Sud, où se rencontrent les Africains parlant des langues khoisan puis les
descendants d’Européens et les descendants de métis issus des rivages de
l’Océan indien, sociétés qui ne se fréquentent pas mais parlent afrikaan.
Enfin, les anglophones et des populations bantoues viennent se superposer à ces
sociétés déjà en place au XIXe siècle. La formation d’une « société plurielle »
est évoquée également dans le cas de l’Asie centrale, dont les populations
d’origine mongole, turque ou iranienne assistent à l’arrivée d’immigrants
russes et ukrainiens au cours du XIXe siècle. En dépit de ses directives,
l’URSS ne parvient pas vraiment à assimiler les minorités ethniques d’Asie
centrale.
La transformation culturelle du Mexique se présente encore
différemment, à partir de deux exemples : ceux des Mayas de la péninsule du
Yucatan et des Yaqui du Sonora.
Conquis très partiellement par les Espagnols au XVIe, le
Yucatan laisse subsister des citésÉtats mayas jusqu’aux environs de 1700,
tandis que pour les Yaqui les contacts avec les Européens ont eu lieu par
l’intermédiaire d’un ordre religieux, la Compagnie de Jésus, qui met en place
huit « villages » évoquant les « réductions » du Paraguay. Le XIXe siècle doit
procéder à une « seconde conquête » des Yaqui comme du Yucatan; le contrôle de
l’État mexicain reste toutefois très relatif au cours du XXe siècle. Enfin, les
choix administratifs sont évoqués à travers des exemples suggestifs, ceux du
Bengale, de Java et de la Malaisie.
La troisième partie traite de la « conversion » à l’Occident,
incluant les aspects religieux de la colonisation, par exemple dans le cas des
missions chrétiennes d’Afrique orientale, en particulier au royaume du Buganda
dont le passage à la religion proposée par les missionnaires est largement
motivé par des raisons stratégiques (p. 126). Mais la « conversion », ce sont
aussi les phénomènes d’acculturation : diffusion des techniques agricoles, des
vêtements et de l’architecture, évoquée à travers de grandes figures comme le
roi Chulalongkorn de Siam (r. : 1873-1910). Le cas du Japon de Meiji, bien
connu par ailleurs, est évoqué là comme un « type » de réponse à l’Occident,
ainsi que celui de l’empire ottoman.
Le quatrième chapitre porte sur la fin des empires coloniaux et
la marche à l’indépendance. L’auteur envisage les différentes formes de
résistance ou de rébellion à l’autorité européenne, en développant en
particulier les mouvements de type « millénariste »: Danse des Esprits destinée
à favoriser le retour des bisons chez les Indiens d’Amérique du Nord autour de
1890, sacrifice du bétail afin d’éloigner l’épizootie chez les Xhosa d’Afrique
du Sud vers 1850, « cultes du cargo » en Mélanésie dans la première moitié du
XXe siècle.
L’ouvrage se termine sur deux exemples d’indépendance, ceux de
l’Indonésie et du Ghana.
La lecture de Philip Curtin peut dérouter parfois, dans la
mesure où le lecteur voyage sans cesse dans l’espace et dans le temps.
L’ouvrage sollicite sans cesse l’attention et la culture générale du lecteur,
et certaines comparaisons, entre sociétés d’Afrique, d’Asie et d’Amérique par
exemple, se révèlent intéressantes. L’ouvrage, bien sûr, n’épuise pas les
questions, qu’il traite de manière rapide mais toujours avec clarté, et ouvre
de nombreuses pistes : The World and the
West est un essai historique très stimulant.
Jean-Pierre DUTEIL
PIETER C. EMMER, The Dutch in the
Atlantic Economy, 1580-1880. Trade, Slavery and Emancipation,
Aldershot, Ashgate, 1998, 298 p., £ 55. 00
Onze articles (révisés et actualisés), publiés dans divers
ouvrages collectifs et revues, entre 1977 et 1996, forment cet ouvrage. Riche
d’informations, toujours agréable à lire, particulièrement stimulant par les
nombreuses questions qu’il soulève, à propos de thèmes majeurs, il s’avère
d’emblée une contribution essentielle à la compréhension de l’histoire de
l’expansion européenne.
Comme l’indique justement l’auteur, on a trop souvent tendance
à faire du cas anglais un modèle à l’aune duquel devraient être jugées toutes
les autres expériences. Comparant souvent l’exemple hollandais avec celui de
l’Angleterre, Pieter Emmer ne tombe pas dans le travers, bien connu en France,
qui consisterait soit à en minimiser l’importance soit à la revaloriser. Le but
n’est pas ici de faire acte de soumission ou bien de défendre son « identité».
Il s’agit, en présentant les pièces d’une expérience singulière, de mieux
appréhender ce qui fait la diversité et l’unité du processus de l’expansion
européenne. Il est vrai que les articles retenus n’abordent qu’un aspect des
choses : celui de la part prise par les Hollandais dans cette expansion,
délaissant ainsi la question, en retour, de ses effets sur l’évolution des
Pays-Bas. Mais cela ne fait que contribuer à l’homogénéité du livre (dont le
titre correspond parfaitement au contenu), laquelle n’est pas toujours facile à
établir dans ce genre de recueil.
Un premier ensemble d’articles peut être regroupé autour de la
question du rôle joué par les Hollandais dans la formation et l’évolution du
monde atlantique. Distinguant classiquement deux systèmes (le premier fondé
sous l’égide des Ibériques, le second sous celle des nations de l’Europe du
Nord-Ouest), P.Emmer oppose peut-être de manière trop tranchée un système
féodal ou pré-capitaliste (le premier) à un autre (le second), très nettement
déterminé par l’économie de marché. Mais, il montre que c’est sans doute dans
les Caraïbes que l’économie coloniale (d’Ancien Régime) a été la plus modelée
par les incitations du marché. Il démontre ensuite brillamment que, si les
Hollandais ont bien joué un rôle important dans l’émergence de ce second
système, ce n’est pas du côté des arguments traditionnellement avancés qu’il
faut regarder pour s’en convaincre. On note souvent qu’ils auraient été
essentiels, et même à l’origine de la révolution sucrière dans les Caraïbes, en
pourvoyant massivement en captifs africains, en crédits, en produits
d’importation et en débouchés, les colonies de plantation émergentes anglaises
et françaises. Or, rien ne permet d’étayer l’existence de ces avances en
crédits et, fort justement, l’auteur rappelle combien a été importante
l’accumulation locale du capital (grâce aux activités agro-pastorales mais
aussi aux capacités de quelques riches familles installées sur place et,
surtout, à la course et à la piraterie). Il note que les Hollandais n’ont pris
une part importante à la traite qu’après avoir contrôlé les territoires
sucriers du Nord-Est du Brésil, que l’on a sous-estimé le nombre de captifs
présents dans les Caraïbes avant le décollage sucrier, que le rôle des négriers
hollandais a surtout été important dans les années 1640, soit dix ans avant que
ne s’opère vraiment ici la transition avec le système des engagés, et une bonne
vingtaine d’années avant l’essor de la « révolution sucrière ». On a également
sous-estimé la capacité des Anglais et des Français à approvisionner leurs
îles, en captifs comme en autres produits.
« As far as the transportation of import and export goods is
concerned », note t-il, « it seems strange that Dutch traders could suddenly be
replaced as soon as the Navigation Acts of 1651 disallowed the use of foreign
ships by the colonists of the British islands » (p. 59). « A similar process
occurred in the French Antilles, where the French ships also replaced Dutch
ones, albeit a decade later than in the British Caribbean » (p. 99). Aussi, «
the West Indies as a sugar producing area was [… ] mainly a creation of British
and French efforts » (p. 61). Ce n’est donc pas à la manière d’un
deus ex machina que les Hollandais
furent les plus utiles à la formation de l’économie atlantique. Pieter Emmer
rappelle que c’est d’abord en établissant des connections entre les techniques
de production déjà à l’œuvre au sein du premier système atlantique (notamment
au Brésil) et l’esprit plus capitaliste du second (notamment aux Caraïbes). Il
insiste ensuite sur un facteur tout aussi essentiel et beaucoup moins étudié:
en stimulant la compétition commerciale, les Hollandais ont permis de faire
baisser le prix du transport et celui des produits échangés. L’essor du second
système atlantique « was largely due to (an) initial phase of free competition
in the non-Spanish Caribbean between 1624 and 1665 » (p. 22). L’instauration
des politiques mercantilistes contraria ensuite cette libre compétition, mais
par la contrebande (voir Illicit
Riches…, de W. Klosster, Leyde, KITLV Press, 1998), par le commerce
de transit ou encore la prise d’intérêts financiers et commerciaux dans les
possessions étrangères, les Hollandais continuèrent à jouer un rôle dans ce que
l’on pourrait appeler un processus d’internationalisation de l’économie
atlantique (« The Dutch played an important role in keeping the second Atlantic
system as international and as market-oriented as possible », p. 31).
Ce n’est évidemment pas par hasard qu’ils furent conduits à
jouer ce rôle. C’est d’abord la perte du Brésil qui les força à développer
leurs réseaux commerciaux dans l’Atlantique (« resulting in fierce competition
in the Caribbean and forcing down the prices of transportation », p. 24). C’est
ensuite l’incapacité à établir des colonies de peuplement (les Hollandais
excellent à trouver des hommes, partout dans l’Europe du Nord, pour les envoyer
travailler au service de leurs compagnies des Indes, mais seulement pour un
temps, sans qu’ils se fixent dans les colonies), et donc à tirer profit de
l’économie atlantique par l’insertion dans le système de production colonial,
qui les orientent vers des spéculations plus « commerciales ». À cela s’ajoute
la difficulté (inhérente au coût) et le non-désir de financer une puissante
marine de guerre, indispensable pour conserver ou étendre ses possessions
américaines (« in short, the Dutch had no other choice, after 1675, but to
profit from a neutral position vis-a-vis the imperial rivalries in the Atlantic
», p. 109). Dans son article sur la West Inda Company, Pieter Emmer montre
d’ailleurs que c’est par l’effet de cette orientation obligée, que la Cie sut
durer si longtemps, en sachant s’adapter sans cesse, passer telle un « caméléon
», d’une spéculation à une autre, en fonction de l’évolution de la conjoncture
(p. 89; sur cette capacité adaptative des réseaux commerciaux hollandais, voir
aussi p. 103). Là où l’auteur voit un facteur supplémentaire permettant
d’expliquer cette évolution,à savoir l’incapacité des Hollandais à suivre la
France et l’Angleterre « by granting protection to products shipped from the
American colonies » (p. 93), peut-être faut-il plutôt voir une conséquence du
système lui-même. Le virage « commercialiste » étant pris, on peut en effet
comprendre que les Hollandais n’avaient guère intérêt à miser sur la mise en
place de systèmes protecteurs à l’avantage de leurs rares et marginales (en
termes de part de production) colonies antillaises.
Un second ensemble d’articles permet d’introduire à la question
de la sortie du système colonial. L’abolition de la traite ne posa guère de
problèmes aux Hollandais. Leur trafic négrier était arrêté avant même
l’occupation française de 1795-1796. Lors de la reprise des hostilités
franco-britanniques, en 1803, les firmes hollandaises engagées dans la traite
cessent leurs activités. Et dès 1806, les planteurs de Surinam qui le
souhaiteraient n’ont plus les moyens financiers d’acquérir des captifs. Les
mesures légales prises après les guerres napoléoniennes suffisent donc à faire
disparaître totalement le trafic. La colonie de Surinam continue à recevoir des
captifs (traités par la France, l’Espagne ou les États-Unis), jusqu’en 1826.
Mais son économie est loin d’être aussi dynamique que celles de Cuba ou du
Brésil, d’où la faiblesse du trafic négrier illégal. Son arrêt, en 1826, est
néanmoins un acte politique, allant à contre-courant des intérêts des
planteurs. Il n’est pas sûr, en effet, que la protection de leurs produits sur
le marché britannique ait été pour eux une compensation suffisante, par rapport
aux autres économies de plantation qui continuèrent, pendant plusieurs
décennies, à recevoir des captifs. La relative faiblesse des incitations à la
reprise de la traite, mais aussi une sorte de léthargie (ou « stagnation », p.
128), politique, économique, sociale et religieuse, aux Pays-Bas (sur laquelle
P. Emmer insiste à plusieurs reprises), expliquent la quasi absence de
mouvement abolitionniste (qu’il s’agisse d’abolir la traite ou l’esclavage)
dans ce pays. La question fut appréhendée « as a purely technical matter » (p.
127). P.Emmer ajoute qu’il n’y aurait pas de liens entre les rares
abolitionnistes du XIXe siècle et le mouvement des Lumières (p. 140). Ce qui
est peut-être à vérifier, car, note-il ailleurs, c’est vers 1840 que certains
libéraux s’intéressent vraiment à la question; or le libéralisme et l’idéologie
du « free labour » sont en partie liés aux Lumières. Au Surinam, la questionfut
résolue par une sorte de compromis : l’abolition effective fut repoussée
jusqu’en 1863, mais la situation des captifs fut constamment améliorée. C’est
dans ce cadre qu’il faut situer les analyses très stimulantes sur la période de
transition entre l’économie esclavagiste et le travail libre (articles 7 à 11).
Les libéraux, rappelle l’auteur, pensaient que l’augmentation du coût du
travail serait plus que compensée par celle de la productivité. Le débat sur la
question a fait rage aux États-Unis, économétrie à l’appui, sans aboutir à des
certitudes. Il est encore beaucoup moins avancé en ce qui concerne les Caraïbes
et le monde colonial insulaire en général. D’où l’intérêt des remarques de P.
Emmer qui étudie les différentes alternatives à l’esclavage expérimentées au
Surinam (l’envoi de colons européens en 1747-1748, puis dans les années
1840-1850; puis le recours aux travailleurs sous contrat), ainsi que les
tentatives de modernisation du système de la plantation lui-même, sous
l’impulsion des colons mais aussi de l’État (art. 8). Tout cela conduisit à des
échecs plus ou moins cuisants. Tout aussi problématique fut l’insertion des
anciens esclaves dans les nouveaux circuits du travail libre (art. 9, 10). P.
Emmer passe en revue et commente toutes les raisons habituellement avancées
(économiques, culturelles, internes, externes… ).
pour expliquer ces deux insuccès. Il leur ajoute un élément
nouveau : la taille (et donc les ressources en population locale) de la colonie
concernée. La croyance des abolitionnistes et des libéraux en la possibilité
d’un changement radical (à propos de laquelle on lira des passages savoureux,
et notamment l’article 11) fut donc battue en brèche par les réalités :« The
margins of change in plantation America were extremely limited, both for
employers and employed » (p. 220) écrit l’auteur, avant de conclure à la
nécessité d’étudier de manière comparative les systèmes coloniaux d’Asie et
d’Amérique.
Que dire de plus, sinon inciter à lire ou à relire les articles
contenus dans cet ouvrage, dont certains sont déjà des classiques. Ce livre
n’est pas seulement une magistrale mise en perspective du cas hollandais, il
est également une référence incontournable pour tous ceux qui s’intéressent à
l’histoire comparée des processus coloniaux.
Olivier PÉTRÉ-GRENOUILLEAU
GÉRARD LE BOUËDEC, Les Bretons sur
les mers, Rennes, Éditions Ouest-France, 1999, 252 p.
Comme l’indique son titre, l’ouvrage que nous présente ici
Gérard Le Bouëdec est consacré aux hommes, et, parmi eux, aux marins. Se
démarquant de propos trop souvent véhiculés relatifs à la fameuse « vocation »
maritime de la Bretagne, il a le mérite de montrer que ce « monde ne peut vivre
en dehors de l’économie et de la société globales » et que les métiers de la
mer répondent d’abord au jeu de la demande (en termes de produits, de capacités
techniques – de transport… – et de savoir-faire) et de l’offre en main-d’œuvre
(marins). Sur la longue durée, la singularité de la Bretagne fut d’offrir cette
main-d’œuvre, de contribuer à la formation des équipages au long cours et au
cabotage, comme à ceux de la marine nationale. L’une des raisons principales de
cette singularité réside, comme l’indique G. Le Bouëdec, dans l’existence d’une
nombreuse population rurale assez pauvre, vivant à la fois de la mer et de la
terre. Ceci explique pourquoi la « flotte potentielle bretonne est
disproportionnée par rapports aux seuls besoins de l’économie bretonne »,
pourquoi elle est une « flotte de service » aux XVe et XVIe siècles, et aussi
pourquoi il y a « explosion » des effectifs de marins entre les XVIIe et XXe
siècles (en 1887, trois inscrits maritimes sur quatre sont Bretons). De ce
constat, l’auteur tire une conclusion. Ne pouvant être directement appliquée à
l’échelle des armateurs et des capitaines de navire (qui n’entrent pas dans le
cadre de cette étude), elle paraît tout à fait pertinente à l’échelle des
marins (même si elle mériterait d’être étayée par des études plus poussées) : «
du fait de la structure très éclatée » des activités maritimes, « le profit est
dispersé. S’il contribue à améliorer les revenus du quotidien, il ne permet
guère l’accumulation du capital » (p. 27).
On aurait alors pu essayer de rapprocher le phénomène de celui
offert par le modèle des migrations temporaires, comme celle, parmi d’autres
exemples, des maçons de la Creuse du XIXe siècle. Dans les deux cas (Bretons ou
Creusois) la faiblesse des revenus de la campagne pousse à des
départs (vers Paris ou bien vers la
mer), lesquels, sources de quelques revenus, permettent ensuite de revenir, de
rester plus ou moins durablement à la
campagne, et d’y faire vivre le reste de la famille. La question majeure, dès
lors, serait celle du moment ou il y a ou non rupture entre le monde de la
terre et celui de la mer. Elle serait aussi celle des multiples passerelles
(voir le rôle des femmes restées sur place et qui travaillent parfois le sol,
comme l’indique l’auteur en conclusion)
entre les deux activités. Consacré à la description (sans
exclusive) des petits et des grands circuits commerciaux maritimes dans
lesquels se sont insérés les marins bretons entre les XVe et XXe siècles, cet
ouvrage nous dresse une série de tableaux, rapides mais précis : de la pêche à
Terre-Neuve à celle de la sardine, en passant par la traite des Noirs ou bien
le commerce de Cadix. Ce « portrait des marins bretons » (p. 245), permet de
restituer « l’épopée », sans la légende. L’auteur puise à de nombreuses
sources, parfois de première main, et procède par recoupement de travaux
publiés et inédits (mémoires de maîtrise notamment). Destiné au grand public,
ce livre présente ainsi l’avantage, il faut le souligner, de ne pas dissocier
la recherche universitaire la plus récente de sa diffusion la plus large. Sa
lecture permet également de nourrir la réflexion en suscitant quelques
interrogations. Celles-ci sont relatives à la manière dont s’imbriquent
concrètement les trafics successivement empruntés par les marins bretons, au
poids des stratégies portuaires négociantes et à leurs résultantes (spatiales
et économiques), à l’univers culturel des marins ainsi que leur rapport à
l’État; un rapport de plus en plus perçu, à partir de la fin du XIXe siècle,
sur le mode de l’État-providence. Au total, l’ouvrage constitue une utile et
très accessible synthèse.
Olivier PÉTRÉ-GRENOUILLEAU
SUSHIL CHAUDHURY, MICHEL MORINEAU (DIR.),
Merchants, Companies and Trade. Europe and Asia
in the Early Modern Era, Cambridge, Cambridge University Press,
1999, 330 p., £ 45. 00
Cet ouvrage majeur rassemble 16 communications d’un séminaire
tenu en 1990.
Les deux éditeurs notent que l’histoire du commerce en Asie
dépend encore presque entièrement de sources européennes.
Néanmoins, ils insistent sur la nécessité de revisiter un
certain nombre d’idées reçues, véhiculées par un européocentrisme toujours
actif. Ils indiquent que la fascination exercée par le commerce maritime a
longtemps conduit à négliger les voies terrestres du commerce à longue
distance, qu’en termes de techniques commerciales les marchands asiatiques
n’étaient en rien inférieurs à ceux d’Europe, et que la part des premiers dans
le commerce asiatique fut souvent prédominante. Sans doute ne convient-il pas
d’aller trop loin dans cette révision, et d’aboutir à un autre extrême, qui
consisterait à ériger sur un piédestal les acteurs indigènes de ce commerce.
Les deux co-organisateurs en sont pleinement conscients, et leurs propos, tout
en finesse, permettent d’ouvrir une voie pleine de promesses entre deux écueils
devenus malheureusement trop classiques, issus, soit de l’européocentrisme soit
des discours tiers-mondistes. Ils montrent ainsi que le regard de l’historien
est tout aussi important que la nature des sources qu’il analyse, et que,
dépendant de ces dernières, il ne saurait ni en être esclave ni s’en servir
afin de masquer le fait qu’il est toujours, à un moment ou à un autre, obligé
de choisir.
L’ouvrage est subdivisé en quatre parties : « Asia, especially
India, around 1500 » (p. 19-52);« Routes, markets and merchants » ( 53-172);«
European presence in Asia » ( 173-240);« implications of trade :Asia and Europe
» ( 241-320). L’idée centrale est que la période allant du XVIe au XVIIIe
siècle doit être comprise comme celle de l’âge du partnership, entre commerçants européens et
asiatiques; un partnership à la fois
intéressé et conflictuel que nous aborderons ici en trois temps.
Plusieurs communications permettent d’abord de souligner
combien les Européens sont en position difficile en Asie. Cela ressort
notamment de l’étude Ph. Haudrère, sur la Cie des Indes française. Les
expressions utilisées (« the Asian abyss » – à propos des exportations de
métaux précieux américains via l’Europe – ou encore « commercial hell » –
relativement aux difficultés rencontrées sur place par les Français) sont sans
doute un peu fortes. M. Morineau montre en effet, un peu plus loin, les limites
de ce qui est en fait un cliché (qui remonte à l’antiquité) faisant de l’Asie
un tombeau pour l’or et l’argent venus d’Europe. D’ailleurs, notant combien le
« mirage indien » pouvait être attractif pour les commerçants français de la
fin de l’Ancien Régime, la communication de P. Butel laisse sous-entendre que «
l’enfer » asiatique pouvait ne pas être aussi terrible que cela. Néanmoins, il
est sûr que tous les Européens, selon des modalités différentes (voir notamment
la communication de O. Prakash) doivent faire face à un certain nombre de
problèmes. Suscité à la fois par l’éloignement et par la nature des
marchandises échangées, le coût élevé des opérations contraint à de lourds
investissements, à miser sur des marges relativement importantes, et conduit de
ce fait à une infériorité structurelle face à des commerçants locaux tout à
fait capables de tirer leur épingle du jeu avec des taux de profit moindres. À
cela s’ajoutent les contraintes que s’imposent eux-mêmes les Européens, du fait
de leur concurrence (voir les difficultés de la Suède et de l’empire d’Autriche
étudiées par C. Koninckx et H. Houtman de Smedt).
Quoi qu’il en soit, l’importance du rôle joué par les
négociants indigènes dans le commerce asiatique est évidente, et c’est le
second point sur lequel il convient d’insister. À partir de l’étude de la route
traversant le Quandahar, N.Steensgaard insiste (p. 55-73) sur la pérennité de
la voie caravanière (même si, dans l’exemple étudié, la part de certains
produits – comme le sucre et l’indigo – déclina), qui demeura une véritable
alternative à la voie maritime après la chute d’Ormuz. La complexité des
réseaux marchands indigènes et le rôle de la culture dans ce que nous serions
tenté d’appeler un « capitalisme relationnel », sont soulignés par M. Aghassian
et K. Kévonian, à propos des Arméniens (voir aussi la communication plus
globale mais également très fine, consacrée par F. Perlin aux processus de
spéciation sémantique en usage dans le monde du commerce, p. 145-172). Dans
l’une de ses deux communications (qui s’ajoutent au rapport introductif), M.
Morineau (p. 116-144) tente de comparer les marchands européens et les
marchands d’Asie. Il en résulte une stimulante remise en cause des connotations
péjoratives qui continuent souvent à peser sur ces derniers, du fait du
qualificatif de « pedlars » qui leur est attribué.
Enfin, établissant de manière indiscutable le rôle majeur joué
par les acteurs asiatiques dans le commerce du Bengale (les Européens n’étant
responsables que d’un cinquième ou d’un quart des exportations totales de soie
brute au milieu du XVIIIe siècle), S. Chaudhury (p. 300-320) se demande si ce
n’est pas cette influence qui fut à l’origine de la conquête britannique du
Bengale, en 1757. En d’autres termes, ce serait afin de briser des rivaux
devenus dangereux que la Grande-Bretagne se serait aventurée dans la voie de la
domination directe. Directement ou non, plusieurs communications sous-entendent
l’importance de la césure marquée par la fin du XVIIIe siècle, époque à
laquelle l’équilibre des forces aurait été rompu, au profit des Européens (voir
ainsi le travail de D. Rothermund, p. 276-286, qui indique une tendance, de la
part des Anglais, à vouloir contrôler de plus en plus la production du coton
indien). Le découpage chronologique dans lequel s’encadrent tous les études
réunies dans cet ouvrage témoigne, lui aussi, de l’importance accordée à ce
tournant historique.
On notera cependant une question. Pourquoi les acteurs
indigènes du commerce asiatique, qui étaient habiles et efficaces, ne se
sont-ils pas, auparavant, infiltrés dans les méandres du commerce européen ?
Malgré l’habileté des marchands asiatiques et la réalité d’un « Indian
challenge » (notamment en matières de textiles), finement analysé par M.
Morineau (p. 243-275), il n’y eut pas de pénétration commerciale asiatique
directe en Europe. On peut donc se demander si des facteurs plus anciens, et
peut-être plus structurels, n’ont pas joué un rôle dans la construction du
déséquilibre semblant s’être accusé plus nettement qu’auparavant, à partir de
la fin du XVIIIe siècle. Les raisons de cette non-intrusion des asiatiques en
Europe constituent donc le troisième point sur lequel nous voudrions insister.
Faut-il les chercher dans l’existence de barrières culturelles et mentales
rendant impossible, en Europe, le contact qui s’établissait si naturellement
sous d’autres cieux avec les marchands non-européens ? Est-ce le fait des
mesures protectionnistes mises en place par certains pays européens (et
analysées ici par M. Morineau) ? Faut-il incriminer l’inadaptation des
structures commerciales asiatiques (absence de moyens), ou bien, sans doute
plus raisonnablement, s’interroger sur les motifs d’une absence (ou faiblesse)
de volonté, de la part des pouvoirs et des marchands indigènes, de s’infiltrer
dans les circuits du commerce européen ? Cette dernière hypothèse semble
indirectement corroborée par R. Arvind Palat et I.Wallerstein. Ils expliquent
en effet que, « rather than seeking to enlarge their share of core production
processes, the prime motive of rulers of polities in the Indian Ocean
world-system was to extract larger surpluses by enlarging the territories under
their control » (p. 41). Insistant sur des tendances longues, une autre étude
va dans le même sens. Celle dans laquelle G.Veinstein note que la production de
l’empire ottoman ne fut nullement affectée par la concurrence exercée par les
textiles occidentaux, et notamment anglais. À l’instar des importations venues
d’Inde, ces textiles « never hindered domestic production by depriving it of
domestic or foreign outlets, but on the contrary gave it a stimulus by
providing it with patterns » (p. 112). Ces puissants motifs n’ont cependant pas
empêché l’émergence de communautés marchandes s’adonnant au commerce
transocéanique. Ce fut le cas aux débuts du XVIe siècle, comme le souligne fort
judicieusement G. Bouchon (p. 42-51). Aussi aurait-on aimé des études plus
centrées sur ces exemples, notamment celui que nous livre la région du Gujarat,
depuis le XVe jusqu’à la fin du XIXe siècle. Tout cela pour dire que les motifs
de la non sortie des négociants asiatiques hors de leur propre système-monde
(largement étendu à une partie de l’Afrique orientale, il faut le souligner)
sont multiples, et que l’étude de la manière dont ils ont pu se combiner serait
sans doute utile, tant pour mieux comprendre l’histoire de ces régions que pour
remettre en perspective le vaste processus de l’expansion européenne; un
processus dont les racines et les modalités n’ont peut-être pas été uniquement
influencées par l’Occident.
Au total, voici un livre riche de faits nouveaux, d’idées et de
pistes de recherche, et qu’une recension, même plus longue, ne saurait résumer.
On ne peut que regretter la date tardive de sa publication (dix ans après
l’organisation du séminaire qui en fut à l’origine) et espérer qu’il serve
d’exemple, en poussant les historiens à multiplier la nature des regards qu’ils
portent sur l’histoire des relations entre l’Europe et le monde.
Olivier PÉTRÉ-GRENOUILLEAU
OM PRAKASH, European Commercial
Enterprise in Pre-Colonial India, Cambridge, Cambridge University
Press, 1998, « New Cambridge History of India », XVIII-378 p.
Om Prakash me pardonnera de commencer ce compte rendu par un
hommage à son collègue Denys Lombard, disparu le 8 janvier 1998. C’était un
homme d’une délicatesse exquise et d’une impressionnante maîtrise aussi bien
des langues, dont les orientales, que de la conception de l’histoire. Ceux qui
ont lu les trois tomes de son Carrefour javanais.
Essai d’histoire globale (Éditions de l’EHESS, 1990) en auront été
convaincus. Il est devenu de mauvais ton d’évoquer Braudel en parangon de la
recherche. Pourtant, c’est bien à lui que Denys Lombard faisait penser par sa
prospective. Et ce non pas simplement parce qu’il a parlé d’uneautre «
Méditerranée », fort éloignée géographiquement de la première, mais parce qu’il
avait intégré l’appel à la plus grande dimension. Et ce n’est pas manquer à la
mémoire que de dire à quel point Denys Lombard avait su assimiler et dépasser
les leçons entendues. Il était devenu le directeur de l’École française
d’Extrême-Orient. Je ne puis que m’incliner à un souvenir empreint
d’affection.
Om Prakash et Denys Lombard avaient collaboré à l’occasion d’un
colloque tenu à Delhi sur le Bengale ( Commerce
and Culture in the Bay of Bengal, 1500-1800, Delhi, 1998) et dans le
volume d’hommage au disparu publié par la revue Archipel ( 1998, n° 56), Prakash a traité des
relations commerciales en Inde et dans l’Asie du Sud-Est.
Le sujet revient dans ce volume de la
New Cambridge History of India. Mais
resserré, puisque seule l’Inde est placée sous la loupe, sans inconvénient
majeur, quoique la Chine et le Japon aient concouru aussi à l’histoire du
sous-continent, comme d’ailleurs les dernières pages du volume en administrent
la preuve, avec les considérations sur la culture de l’opium au Bihar.
Soulignons tout d’abord l’énorme documentation mise en œuvre
et, faut-il le souligner, l’énorme flot de publications sur les grandes
Compagnies et sur l’Inde elle-même, saisie dans sa carrure de puissance
productive de richesses et Ô combien attractive pour les Européens. La
collaboration scientifique en ce domaine est vraiment internationale, mieux,
intercontinentale, et l’on ne peut que s’en féliciter. Om Prakash a
consciencieusement dépouillé et assimilé toute cette littérature. Si je
cherchais la petite bête, je dénicherais malgré tout une tache d’obsolète avec
la référence au vieil et célèbre article de J. G. Van Dillen sur Amsterdam,
marché mondial des métaux précieux, soumis à un réexamen voici déjà 25
ans.
Il serait dérisoire de chercher à résumer l’ouvrage. La ligne
du développement s’accorde avec la chronologie, incluant les Portugais et par
ordre d’apparition successive, les autres nations. On ne peut que renvoyer au
livre même, avec ses aperçus nouveaux (la persistance portugaise au-delà de
l’irruption hollandaise), ses tableaux statistiques nombreux et ses graphiques.
Il s’agit certes d’un compendium, mais dans le meilleur sens du terme : il
mettra à pied d’œuvre le chercheur désireux de se lancer dans l’étude de ce qui
fut, vu du côté des Européens, l’assouvissement d’un appétit invétéré;
du côté de l’Inde, une opportunité d’accélération de son
activité.
C’est sur ce dernier point que je voudrais insister car il a
donné naissance à des débats animés entre Om Prakash et son collègue de
Calcutta, Sushil Chaudhury. Tous deux sont d’accord pour célébrer la grandeur
de l’industrie manufacturière en Inde (« probably the largest and the most
competitive textile manufacturing country in the world », a écrit Om Prakash).
L’un et l’autre placent le centre de gravité de cette industrie dans la même
région : le Bengale. Ils divergent sur l’importance à reconnaître aux
Compagnies occidentales dans cette activité. Om Prakash est sensible à
l’introduction de l’or et de l’argent dans les circuits indiens. Sushil
Chaudhury défend la prépondérence du commerce interne à l’Inde et croit même à
son étranglement, au moins dans la seconde moitié du XVIIIe siècle. Cette
discussion soulève des problèmes de fond qui ne relèvent pas seulement des
Compagnies et de l’Inde, mais elle a été ici opportunément engagée. Raison
supplémentaire pour lire Om Prakash et, pourquoi pas, le traduire.
Michel MORINEAU
THOMAS N. LAYTON, The Voyage of the
Frolic. New England Merchants and the Opium Trade, Stanford,
Stanford University Press, 1997, 227 p., £ 27. 50
C’est un bien inhabituel parcours qui est à l’origine de ce
livre. Son auteur, est archéologue. Mettant au jour les restes d’un camp
indien, au nord de la Californie, en 1984, il découvrait la présence de
porcelaines chinoises. Se demandant ce qu’elles pouvaient faire là, il apprit
d’abord qu’elles provenaient du naufrage d’un navire, le
Frolic; lequel avait été chargé de
produits chinois destinés à approvisionner San Francisco au temps de la ruée
vers l’or. Le navire avait fait naufrage en juillet 1850 et les Indiens avaient
récupéré une partie de ses restes. Les circuits d’approvisionnement en
porcelaine chinoise de cette époque intéressant nombre de ses collègues, Thomas
Layton continua ses recherches. Il s’intéressa d’abord à l’endroit où le navire
avait été construit, aux objectifs poursuivis par ses armateurs, aux
différentes campagnes effectuées avant le naufrage…
De fil en aiguille, il accumula suffisamment de données pour
écrire un vrai, passionnant, et très utile livre d’histoire.
L’ouvrage se décompose en six chapitres, dédiés au commerce
avec la Chine (I), à Baltimore (où fut construit le navire, II), au bâtiment
lui-même (III), à Bombay et au rôle de l’escale indienne dans le commerce
américano-chinois (IV), à Canton (V), et enfin à la dernière campagne (VI).
Fondé sur l’analyse de la littérature existante, mais aussi sur de nombreux
documents d’archives (parmi lesquels ceux du fonds Augustine Heard and Co),
Thomas Layton restitue de manière très concrète « a world system that
ultimately linked Pomo Indians with Boston businessmen, Baltimore shipbuilders,
Bombay opium merchants, smugglers on the coast of China, and newly rich
consumers in Gold Rush California » (p. 22). Ce faisant, il ne contribue pas
seulement à éclairer un chapitre peu connu de l’histoire américaine (celui du
trafic de l’opium), il nous fournit aussi l’exemple d’un mariage parfaitement
réussi entre histoire globale et micro histoire, esprit synthétique et style
narratif. Ce type d’entreprise, en soi nullement banal au sein de la communauté
des historiens de profession, mérite sans conteste d’être salué. À ce premier
niveau de lecture, ce livre est déjà une réussite.
Il nous apporte, en outre, nombre d’éclairages ponctuels d’un
grand intérêt. On voit comment, concrètement, les élites de Baltimore ont su
passer d’une fièvre spéculative à l’autre, du temps de la construction des
corsaires armés contre l’Angleterre à celui de la fabrication des grands
clippers du milieu du XIXe siècle, en passant par le lancement de navires
négriers, à l’époque de la traite illégale (voir notamment les pages 42-44, à
propos du négrier la Vénus). On mesure
également toute l’ingéniosité des maisons de commerce américaines impliquées
dans le trafic avec la Chine. Un commerce que les Américains ne peuvent d’abord
guère solder qu’avec du numéraire, faute de produits indigènes susceptibles
d’intéresser les Chinois, et qu’ils contribuent à rendre véritablement rentable
en mettant sur pied (à l’instar des Anglais) un trafic intermédiaire vers
l’Inde afin de se fournir en opium recherché par les marchands chinois. Ces
circuits en bonne partie illégaux attirent des maisons de commerce ayant
parfois été impliquées dans la traite, et tout un monde d’entrepreneurs
désireux d’arriver rapidement.
C’est le cas d’Augustine Heard ( 1785-1868), issu d’une famille
du négoce d’Ipswich, et fils d’un importateur de molasses antillaises ayant
pris des intérêts dans la distillerie. Augustine investit d’abord dans des
corsaires de Nouvelle-Angleterre avant de s’intéresser dans le commerce avec la
Chine (p. 24-27). On voit comment il tente et réussit peu à peu à établir des
liens d’affaires avec des négociants de Boston, comment il établit sa
réputation en Extrême-Orient en payant de sa personne (il reste quatre ans en
Chine) et comment se tissent les réseaux nécessaires au succès de ses
opérations commerciales. Son activité grandit après la guerre de l’opium et le
traité de Nankin ( 1842), lorsque Heard s’adjoint à Canton un jeune négociant,
George Basil Dixwell ( 1814-1885). Les liens avec les négociants installés à
Bombay et à Canton, le soin attaché au choix du capitaine (même si ce dernier
ne se montre pas toujours à la hauteur, p. 111-115), à la manière de construire
les navires, à vérifier la qualité des marchandises (p. 99, 105), à la
recherche d’associés et aux liens établis avec la banque (notamment la Baring
londonienne, p. 92-93), sont abordés avec le même luxe de détails. C’est ainsi
l’histoire de ce que faisait alors la force de ce que l’on pourrait appeler un
« capitalisme relationnel » qui nous est contée dans le détail. Mais aussi
celle d’un capitalisme aventureux qui permit à une partie du négoce américain
de s’insérer pleinement dans les mailles d’un commerce international en pleine
restructuration. À ce dernier niveau d’analyse, ce beau livre (écrit avec
talent et bien illustré) pourra fournir nombre de données afin de nourrir une
histoire comparatives des négoces internationaux.
Olivier PÉTRÉ-GRENOUILLEAU
ANTONIO GARCIA-BAQUERO GONZALES, El
libre comercio. A examen gaditano. Critica y opinion en el Cadiz mercantil de
fines del siglo XVIII, Cadiz, Servicio de publicaciones de la
Universidad de Cadiz, 1998, 417 p.
En octobre 1778, la monarchie espagnole mettait fin au monopole
du port de Cadix dans le commerce hispano-américain.
Treize ports espagnols, dont Cadix, Barcelone, Malaga,
Santander, se voyaient accorder la possibilité de participer aux échanges entre
la métropole et ses colonies américaines, à l’exception du Vénézuéla toujours
sous la coupe de la Compagnie Guipuzcoana de Caracas et la Nouvelle-Espagne,
l’actuel Mexique où le tonnage total des navires en provenance des ports
habilités était fixé à l’avance. Mais elle indiquait qu’une remise en cause
pourrait être décidée dix ans plus tard. C’est pour cette raison, qu’en 1787,
elle s’adressait par un Real Orden, c’est-à-dire une ordonnance royale, aux
consulats des négociants des ports habilités pour leur demander ce qu’avait été
l’effet de la liberté du commerce colonial sur l’agriculture, les fabriques, la
navigation et le commerce, dans quelle mesure les marchandises nationales
l’avaient emportées sur les étrangères et s’il fallait modifier les conditions
des échanges avec la Nouvelle-Espagne. Antonio Garcia-Baquero Gonzales,
l’historien espagnol à qui l’on doit plusieurs ouvrages importants sur
l’histoire du commerce hispano-américain notamment pendant le XVIIIe siècle,
s’est appuyé sur les réponses des 38 négociants de Cadix, lesquelles sont
restranscrites intégralement, représentant à elles seules près de 240 pages,
ainsi que sur deux synthèses rédigées par le Consulat des négociants pour
présenter aux dirigeants de l’Espagne l’opinion du monde des affaires du port
andalou face à la liberté du commerce évidemment limitée puisqu’en théorie les
étrangers ne pouvaient s’y joindre.
Comme les analyses de Antonio Garcia-Baquero Gonzales le
prouvent, la quasi-totalité des négociants de Cadix mettent en cause la liberté
du commerce telle que la monarchie l’avait décidée. Certes, selon eux, le
nombre des navires qui ont gagné l’Amérique avait augmenté mais cela eut
essentiellement pour conséquence de saturer le marché américain. De plus, la
croissance du nombre des négociants qui se sont tournés vers le commerce
hispano-américain a eu des effets négatifs sur le monde commercial espagnol car
cela aurait entraîné la baisse des profits en conséquence de la diminution des
prix des articles et donc cela est en grande partie responsable des nombreuses
faillites qui se sont déclarées en 1787. Contrairement à ce qui avait été prévu
les produits espagnols, agricoles ou manufacturiers, déclarent ceux qui ont
répondu au pouvoir, n’en ont pas bénéficié. Certes, dans les deux premières
années qui ont suivi la fin de la guerre d’Indépendance américaine dans
laquelle l’Espagne s’était engagée et qui avait bloqué le commerce
hispano-américain, les exportations ont connu une vive croissance et les
producteurs espagnols en avaient quelque peu bénéficié, c’est du moins ce
qu’affirment ceux qui ont répondu à la demande royale. Des manufactures
textiles auraient vu le jour dans plusieurs villes du Sud de l’Andalousie comme
à San Bernardo, Puerto Real, Puerto de Santa Maria et Cadix, mais ensuite ils
ont été victimes des pays étrangers qui ont envoyé dans les ports habilités,
surtout à Cadix, leurs productions et dans les années 1786 et 1787, les
exploitants agricoles commes les manufacturiers espagnols se sont trouvés dans
une situation difficile. De nombreux domaines fonciers auraient été abandonnés
faute pour leurs propriétaires de pouvoir vendre leurs blés à des prix
suffisants et également parce que les salaires des ouvriers agricoles ont
fortement augmenté en raison (du moins c’est ce qui est affirmé) du fait qu’ils
ont émigré vers l’Amérique. Quant aux nouvelles manufactures, la plupart aurait
fermé leur porte.
En dehors des étrangers, ce sont, toujours d’après les
négociants de Cadix, les marchands américains, en tout premier lieu ceux de
Mexico qui en ont tiré les plus grands avantages. Ceux-ci, quand le monopole
était en vigueur, devaient acheter immédiatement les marchandises qui
arrivaient d’Espagne, car sans cela il leur aurait fallu attendre plusieurs
années avant que d’autres produits soient mis sur le marché mexicain. Mais en
vertu du règlement de 1778, désormais chaque année des bâtiments, certes en
nombre fixé à l’avance, arrivent à Vera-Cruz et cela permet aux Mexicains, en
refusant d’acheter le plus tôt possible, d’agir sur les prix à leur
bénéfice.
Comme le démontre l’auteur, les négociants de Cadix ne furent
pas contredits par le Consulat. Dans deux mémoires destinés à être communiqués
au gouvernement de Charles III, les membres du Consulat reprirent
l’argumentation de ceux qui les avaient élus. Le commerce avec les Indes, à
cause de la liberté du commerce était-il indiqué, n’avait pas connu une réelle
expansion solide et permanente. Certes, on avait constaté une augmentation du
nombre des navires qui partaient pour l’Amérique, mais cela avait entraîné une
baisse des profits en partie due à l’augmentation des exportations de produits
étrangers. L’agriculture espagnole n’avait pas non plus bénéficié de la
suppression du monopole puisque d’après le Consulat les vins de l’Andalousie
étaient vendus en Amérique à un prix moins élevé que celui existant en Espagne.
En conséquence, il n’existait qu’une seule solution pour mettre fin à la crise
que connaissait le commerce espagnol : c’était remettre en cause le règlement
de 1778 et, en ce qui concernait le commerce avec le Nouveau-Mexique, le
système des convois était encore la moins mauvaise des solutions.
On peut se demander si les négociants de Cadix étaient les
seuls à s’opposer à la liberté du commerce, parce que depuis 1778, d’autres
ports avaient obtenu le droit de participer pleinement au commerce
hispano-américain, ou bien si à la suite de la crise de 1787, qui n’avait pas
seulement frappé Cadix mais également la plupart des places commerciales
espagnoles, des négociants d’autres ports présentaient les mêmes critiques. Il
faudrait pour le savoir être en mesure d’étudier les réponses des négociants
des autres ports aux demandes de la monarchie. Or, comme l’affirme l’auteur, on
ne dispose pas d’un nombre suffisant de points de vue de ces derniers, en
particulier de ceux de Barcelone et de Malaga, lesquels se sont le plus engagés
dans cette voie nouvelle. On peut penser cependant que malgré les difficultés
qu’ils ont rencontrées et la demande de certains d’entre eux que soit limité
pendant quelque temps le nombre des bâtiments qui se rendent au Mexique, les
négociants de Santander, Malaga ou Barcelone n’auraient pas exigé la fin de la
liberté du commerce et donc le retour du monopole gaditan…
La dernière partie du livre porte sur la réaction
gouvernementale. Charles III et son premier Secrétaire d’État Floridablanca
allaient-ils être convaincus par l’argumentation des hommes d’affaires de Cadix
? Ce ne fut pas le cas. Déjà, dans leur Real Orden de 1787, il était demandé de
présenter les avantages de l’effet de la liberté sur le commerce des Indes et
non de le remettre en cause. Pour la monarchie, l’essentiel était d’obtenir
l’avis des négociants sur le tonnage des navires qui chaque année devaient se
rendre dans la Nouvelle-Espagne et de mettre un terme aux abus des négociants
désireux de faire des profits trop rapides qui, pour la monarchie, étaient la
cause des nombreuses faillites qui s’étaient produites. Aussi le règlement de
1778 ne fut-il pas mis en cause et le port de Cadix ne retrouva pas son
monopole. Bien plus, la liberté de commerce fut étendue au début du règne de
Charles IV sous l’impulsion de Floridablanca à la Nouvelle-Espagne et au
Vnézuela. Enfin, en 1791, il fut autorisé aux négriers étrangers de fournir des
esclaves dans les colonies espagnoles, en particulier à Cuba.
Cette extension de la liberté d’ailleurs n’affaiblit pas
l’économie espagnole. Jusqu’à la guerre avec l’Angleterre en 1796, la
croissance du commerce hispano-américain se poursuivit, les faillites des
négociants furent beaucoup moins nombreuses et, comme l’indique l’auteur, Cadix
en bénéficia puisque si entre 1783 et 1788 Cadix accaparait 79, 7% du total des
échanges avec les colonies, ce pourcentage, entre 1789 et 1796 s’éleva à 83,
9%. Et les négociants du port andalou bénéficièrent à partir de 1793 de
l’expulsion de leurs concurrents français.
Michel ZYLBERBERG
LAIRD W. BERGAD, Slavery and the
Demographic and Economic History of Minas Gerais, Brazil, 1720-1888,
Cambridge, Cambridge University Press, 1999, 298 p., £ 35. 00
L’intérêt du Minas Gerais n’est plus à démontrer. Il s’agit
sans doute du seul cas d’économie esclavagiste d’envergure de l’espace
américain ayant su évoluer vers une économie diversifiée, largement orientée
vers les marchés domestiques. Le tout, dans un contexte de croissance, en
valeur absolue, de la population servile (elle double entre 1819 et 1872,
époque à laquelle le Minas Gerais est la province brésilienne où les esclaves
sont les plus nombreux), et ce essentiellement grâce au croît naturel (c’est
également singulier, avec le cas des États-Unis, au XIXe siècle). Plus ou moins
ignorés jusqu’aux années 1970, au cœur de vastes débats depuis, ces traits
originaux continuent de susciter de multiples interrogations. Le grand mérite
de Laird Bergad est d’apporter à leur sujet un éclairage nouveau et désormais
incontournable.
On argumentait parfois sans données fiables, en reprenant les
résumés publiés de recensements dont on avait perdu la trace, et en essayant
d’extrapoler afin de combler les vides statistiques. Ce temps est maintenant
révolu. L’auteur a en effet su reconstituer une base de données exceptionnelle
par sa fiabilité et sa précision, à partir de sources primaires jamais
utilisées auparavant à cet effet : les inventaires après décès de propriétaires
d’esclaves. Tout y est indiqué ou presque : le nom des captifs, leur sexe, âge,
origine, défauts physiques, valeur. Se concentrant sur trois districts, il a
pu, avec l’aide d’une équipe formée à cet effet, dépouiller 10028 inventaires
répartis entre 1713 et 1888 et concernant 111963 esclaves. Ce type de source,
l’auteur le déplore, ne permet pas de nourrir des analyses de type économique,
sociale ou culturelle. Mais il démontre brillamment combien il peut être utile
afin de dresser le cadre de ces futures études.
Les deux premiers chapitres, déclarés « introductifs », sont
consacrés au cycle minier du Minas Gerais, des origines à 1808 (date de
l’arrivée au Brésil de la cour du Portugal), et aux transformations économiques
qui suivirent son déclin, entre 1808 et 1888 (date de l’abolition de
l’esclavage au Brésil). On y trouvera une remarquable analyse critique des
données statistiques connues sur la question, un rappel des thèses en présence,
et une analyse très fine des mécanismes ayant permis à l’économie provinciale
de se diversifier. Facilitée par le déclin du cycle minier et la présence de
centres de consommation urbains à la périphérie de la province, autour de Rio,
la reconversion a été préparée à l’époque même où il fonctionnait encore. Et
l’on peut même dire que c’est le cycle minier qui la rendit possible (« it was
within this context of high prices, combined with strong and growing demand for
a wide variety of dietary staples that Minas agriculture and animal raising
emerged », p. 8). La transition vers une économie d’agriculture et d’élevage,
au cours de la seconde moitié du XVIIIe siècle, fut donc « not as traumatic for
most the population (… ) as has previously been thought » (p. 16). Aussi ne
peut-on pas parler de « décadence » pour l’ensemble de la province. Une
économie plus diversifiée s’épanouit (« probably among the most diversified in
Brazil », au milieu du XIXe siècle, p. 62), qui sut ensuite résister très
largement, jusqu’au milieu des années 1870, même aux progrès spectaculaires du
café (p. 45).
Dans une certaine mesure, l’essor du café, du coton et du
textile (les deux premières usines modernes commencent à être construites en
1868), en réponse à des stimuli extérieurs, « reflected the strong commercial
orientation of the Minas rural population and their ability to increase
production quickly when market opportunities arose » (p. 76-77). Voilà qui
pourrait servir à ré-alimenter le vieux débat sur cycles d’exploitation
coloniale et développement. Un autre chapitre, d’ailleurs (p. 160-214), fournit
lui aussi de remarquables données relatives au prix des captifs (par période,
âge, sexe, origine). On mesure tout leur intérêt pour l’histoire économique.
Ils éclairent, parmi une multitude d’autres choses, la précocité et le succès
de la transition opérée après le déclin du cycle minier (p. 166-167), ainsi que
le taux de retour de l’investissement en esclaves (p. 197-204).
Inversement, ce contexte économique pourrait contribuer à mieux
comprendre certains aspects socioculturels de la société esclavagiste de la
province. Ainsi, « the absence of any one specialized economic activity, except
in particular regions, such as the northern diamond district and the
southeastern coffee zone, resulted in a diversified slave work force not
distinguished in value by birthplace » (p. 186-187). Tout cela semble plaider
en faveur de l’idée d’une évolution progressive plutôt qu’en celle d’une
succession de ruptures radicales entre différents cycles.
De la même manière, le changement introduit par l’abolition de
l’esclavage n’est pas, en termes purement démographiques, aussi radical que
cela (« to consider a transition to free labor in Minas provincial history as a
process implying a radical departure from the past, may be entirely erroneous
», p. 80). C’est ce que nous montrent clairement les chapitres 3 et 4 («
Demographics rythms from settlement to the census of 1872 »; « Demographic
aspects of slavery, 1720-1788 »). Dans cette partie centrale de l’ouvrage (p.
81-159), la même finesse d’analyse est mise au service de données statistiques
résolument nouvelles. Elles confirment les transformations induites, au sein de
la population servile, par le déclin du cycle minier. Sensibles avec un
décalage, surtout après 1786, ces modifications concernent : la diminution de
la population servile (qui ne retrouve qu’au début des années 1830 le niveau de
1786); l’accroissement de la population libre de couleur (noirs et mulâtres),
qui forme plus de 40% de la population dès 1808; un début d’expansion
significatif de la population blanche (p. 93). Le renouveau économique du XIXe
siècle vit ce dernier trait s’accentuer : en 1872, il y a plus de blancs dans
la province (près de 41%) que d’hommes libres de couleur, dont la part dans la
population s’est stabilisée (noirs libres 11, 1% en 1808, 10, 1% en 1872;
mulâtres libres 29, 9% en 1808, 29, 3% en 1872). L’accroissement du nombre des
esclaves, en chiffres bruts, masque donc la diminution de leur part dans la
population totale (la moitié en 1786, un tiers en 1808, 18% en 1872). Ces
données générales sont ensuite déclinées de manière extrêmement précise par
districts, sexe, âge et origine. La traite joue un faible rôle dans l’évolution
de cette population servile (seuls 7, 6% des esclaves du Minas, en 1872, sont
nés en Afrique). Les transferts en provenance d’autres provinces sont également
peu importants ( 2, 7% des esclaves). Tout un faisceau de données (avec des
séries années par années, pour le chapitre 4) et d’analyses serrées permet
d’arriver à la conclusion suivante : à l’encontre de l’idée selon laquelle
l’importation de captifs, par la traite, aurait été essentielle, « the Mineiro
slave population was formed principally by natural reproduction within the
province itself » (p. 112). Net dès le début du XIXe siècle, plus évident
encore dans les décades suivant 1810 (p. 142), le phénomène s’explique par le
dynamisme de l’économie locale et l’augmentation du nombre de femmes en âge de
procréer, pour la plupart nées au Brésil (« by the mid 1790’s Minas Gerais had
more Brazilian-born than African-born slaves, and the proportions of their
majority increased continously even when the slave trade to Brazil was most
active, prior to the end of slaving, during the early 1850’s », p.
218).
De nombreuses questions restent évidemment en suspens (la
mesure du rôle joué par les marchés extérieurs et intérieurs dans l’économie
provinciale, les conditions de vie des captifs… ), mais on ne peut en faire
grief à l’auteur qui poursuivait d’autres objectifs. Son livre, en effet,
n’apporte pas seulement un matériau de première importance pour la connaissance
du système esclavagiste du Minas Gerais. La richesse de sa documentation et la
finesse des analyses en font une contribution majeure à l’étude de l’économie
esclavagiste et coloniale en générale.
Olivier PÉTRÉ-GRENOUILLEAU
ENRIQUE TANDETER, L’argent du
Potosi. Coercition et marché dans l’Amérique coloniale, Paris,
Éditions de l’EHESS, 1997, 284 p.
Le Potosi n’a jamais cessé de faire rêver…
Mais une chose est de rêver, une autre de s’attaquer vraiment à
l’étude de l’exploration, à sa résonance humaine,à son histoire et
singulièrement à ses années de grisaille et de déclin. Le livre d’Enrique
Tandeter a précisément cette vertu de suivre un développement largement ignoré,
surtout en France (à l’exception de Marie Helmer) et de le traiter sous divers
aspects.
Le premier chapitre qui, après un bref rappel de la situation
aux XVIe et XVIIe siècles, aborde le sujet de la reprise de la production de
l’argent après 1730. Comment cela fut-il possible ? Trois facteurs auraient
joué: une nouvelle incitation de l’expansion économique européenne (proposition
qui renverse l’ordre habituellement énoncé des causalités) ; la relance de la
mita, c’est-à-dire du travail forcé
des Indiens, au profit du Potosi; le redéploiement des mines de mercure de
Huancavelica (que l’on ne peut repérer toutefois au-delà de 1762). On pourrait
discuter l’enchaînement proposé des causes et effets, mais l’information est
incontestablement solide.
Jamais à ma connaissance les mécanismes de la
mita, l’importance du travail libre
des kajcas, soulignée par le
savoir-faire qui les rendait capables de tirer 38% de l’argent produit contre
3, 33% seulement du minerai extrait, les problèmes de financement, de crédit et
de profit n’ont été analysés avec une telle abondance, densité et acuité. On
n’évite pas les comparaisons, à plusieurs reprises, avec des passages de Pierre
Vilar dans Or et monnaie dans
l’histoire. Cependant, ce serait rétrécir l’envergure de cet ouvrage
que d’en faire un simple appendice. C’est en effet beaucoup plus que
cela.
La quasi-résurrection du Potosi au XVIIIe siècle eut pourtant
une fin. Elle ne s’était pas déroulée sans heurts et la
mita avait suscité des tentatives ou
velléités de réformes, visant sur un autre plan à rationaliser et moderniser la
production. Ce second aspect de la question devint dominant quand des
difficultés géologiques et des complications politiques vinrent entraver les
progrès. On fit appel à des spécialistes étrangers, dont le baron suédois de
Nordenflicat. Ce fut un échec. En 1826, une compagnie anglaise, la « Potosi »,
s’essaya à l’aventure minière. Elle n’y réussit pas mieux, preuve que la
meilleure technologie est incapable de redresser une entreprise si les autres
ingrédients nécessaires manquent. Pour comble, la compagnie fut victime de
l’effondrement financier qui survint à ce moment à Londres.
Le présent livre est la version finale d’une thèse préparée à
l’EHESS sous la direction de Ruggiero Romano, et soutenue en 1980. On
regrettera sa publication si tardive en français (une version espagnole a paru
en 1992). D’une mouture à l’autre, l’auteur a eu le scrupule et la conscience
d’augmenter son information et de tenir compte des publications d’autrui, comme
des avis de ses compagnons de route (dont le préfacier, Nathan Waechtel).
Pareille élégance devrait lui attirer encore plus la considération. Il est
urgent que l’on se pénètre bien de la conviction qu’il a existé d’autres pays,
d’autres gens et d’autres conjonctures qu’en France. Et qu’il existe d’autres
excellents chercheurs…
Michel MORINEAU
LUKE S. ROBERTS, Mercantilism in
Japanese Domain. The Merchant Origins of Economic Nationalism in the 18
th-Century Tosa, Cambridge, Cambridge University Press, 1998, 252
p., £ 40. 00
Aux collègues que rebuteraient l’idée d’un trop lointain
dépaysement, je conseillerai de lire au moins l’introduction. Ils y trouveront
l’occasion de rapprochements fructueux avec des interrogations et des pratiques
qui leur sont coutumières dans le champ des études très classiques sur la
France et l’Occident, car Luke Roberts commence par l’évolution sémantique des
termes qui ont servi au Japon à désigner des circonscriptions territoriales. Il
montre les glissements intervenus. Cela fera songer à ces débats sans cesse
réactivés, et parfois filandreux, qui animent les historiens sur les termes
comme capitalisme, laboureur, budget, etc. Sauf que l’analyse est ici plus
concluante, la manière de parler française étant moins souple que la nippone.
Puis l’auteur pose clairement l’objet de sa recherche : il a voulu saisir
l’origine d’une doctrine économique en cours dans l’archipel au XVIIIe siècle,
au service de l’ère Meiji. En troisième lieu, il dresse l’état de la question
dans l’historiographie japonaise; honnêtement, c’est-à-dire en accordant à
chacun son traitement congru, en restituant les enjeux : une pratique qu’on
aimerait voir plus répandue en France…
La doctrine en question est le kokueki shiso, ce que Luke Roberts traduit de
plusieurs façons : pensée tournée vers la prospérité du pays, ou conception
d’une économie nationale (avec les nuances qu’autorisent et la souplesse du
sujet et le délié de son inspection). Il s’agit d’un parti pragmatique adopté
dans les grands domaines par les grands seigneurs (dénommés ici
lords) pour les valoriser
économiquement, dans la perspective idéologique de contribuer à « la propérité
du pays », au XVIIIe siècle. L’originalité tient au fait que la visée est
inscrite à l’intérieur d’un espace délimité, sans rapport avec une conjonction
hypothétique dans l’ensemble des trois grandes ïles. Bien plus, en réaction
contre l’autorité du shogun et ses
exigences dispendieuses.
Luke Roberts a détecté sur le domaine de Tosa, qui a été sa
pierre de touche, l’apparition du système dès le début du XVIIIe siècle, alors
que la plupart des auteurs retardaient la date de celle-ci jusqu’à la fin du
siècle. Il lui attribue un motif fondamental :
les difficultés financières que le fameux voyage à Edo
alimentait et renforçait continûment. D’où le désir de restreindre les
décaissements et, simultanément, d’accroître les ressources propres. À cette
transformation concoururent vigoureusement les marchands locaux, en compétition
avec ceux d’Osaka, dont les privilèges et la surface étaient exorbitants et
contraignants. Paradoxalement, pour un esprit non prévenu, cette sorte
d’émiettement aurait été comme un appel et une préfiguration du nationalisme
économique et du dévouement au pays – cette fois, au Japon tout entier –, qui
marquèrent l’Empire du Soleil Levant après l’élimination du
Shogunat…
Une discussion de ce travail ne saurait être engagée sans
beaucoup de prudence, mais l’auteur nous y engage, non sans loyauté. D’abord en
insistant sur la spécificité de son exemple. Le domaine de Tosa, dans l’île de
Shikoku, était l’un des 250 qui se partageaient le territoire. Il n’était pas
le plus étandu, avec 248 km2 environ, ni le plus productif ( 370000 hl de riz
environ en 1604), peuplé de 300000 habitants toujours vers 1683, en
augmentation dans la campagne, au moins jusqu’au milieu du XVIIIe siècle, mais
une « capitale », Kochi, en stagnation. le problème de l’extrapolation se pose
automatiquement. Il y est répondu par des notations assez abondantes concernant
les autres entités et l’indication d’une extension du
kokueki dans toutes les directions, y
compris au Nord. Le qualificatif de « mercantilisme » est-il parfaitement
approprié? Le genre des initiatives, la volonté d’émanciper le domaine de
l’étranger (ici, les autres, tout simplement), le souci même parfois affiché
d’«éviter » la sortie de l’or et de l’argent invitent à conclure dans ce sens.
Cependant, l’on ne peut oublier que le domaine de Tosa fut à l’origine un fief
comme ses pareils, donné par Tokugawa Ieyasu à Yamauchi Katsutoyo à l’issue de
la bataille de Sekigahara. L’évolution pourrait alors être envisagée comme
l’une des virtualités inscrites dans la constellation de la féodalité. Ce qui
permettrait d’évoquer quelques pages de Marc Bloch, tout en établissant une
notable distanciation. Le prurit d’enrichissement du grand
daimyo a d’ailleurs été avancé
plusieurs fois comme vis efficiens du kokueki. Et la condition des paysans, la
détresse des disettes de la fin du XVIIIe siècle demeurent à
l’arrière-plan.
On s’abstiendra de prolonger la controverse sur la pertinence
de ces vocables : mercantilisme; libéralisme… Dans les deux cas, c’est la
recherche d’un profit qui commande. Mais pour en terminer avec les
rapprochements Orient-Occident, il faut souligner la discordance essentielle
entre l’organisation japonaise et l’organisation française. Pour qu’un
seigneur, en France, se conduisit à l’instar des lords nippons, il eût fallu un espace à régenter
comparable (par la concentration plus que par l’étendue), une détermination et
une obstination largement compréhensives, sans relâchement.
Peut-être au Moyen Âge ? Du côté des ducs de Bourgogne ? Malgré
leur remuement, leur souci (à certains moments) de surveiller la gestion de
leurs terres, leur goût d’entreprendre même, il ne semble pas que l’on trouvât,
de ce côté, de véritables équivalents, fût-ce des Condé, des Conti et des
Artois.
Michel MORINEAU
GILBERT LARGUIER, Le drap et le
grain en Languedoc. Narbonne et Narbonnais, 1300-1789, Presses
Universitaires de Perpignan, rééd. 1999, 3 vol. 1368 p. ( 1re éd. 1996)
Voici un projet ambitieux : expliquer comment Narbonne, l’une
des grandes villes du Sud de la France, et même d’Europe occidentale, dans les
premières années du XIVe siècle ( 30000 habitants), se retrouve en 1789 à un
rang très inférieur (aux environs de 9000 habitants). Sa recherche l’amène à
envisager non seulement l’évolution de l’urbanisme de la cité, mais ce qui la
fait vivre : le commerce maritime méditerranéen, les industries avoisinantes
qui alimentent le trafic, l’agriculture, le peuplement et les courants
migratoires du plat-pays qui lui fournissent denrées et hommes pour renouveler
sa population. Aussi l’auteur joint-il à l’étude de la ville celle des
campagnes dominées directement par elle, le Narbonnais, délimité par la
montagne du Minervois au nord et les collines des Corbières au sud-est. Gilbert
Larguier n’a pas voulu faire œuvre d’histoire locale, disant tout sur sa
région, mais a cherché l’essentiel : les grandes pulsions de la conjoncture
économique et de la démographie, replacées pour les comprendre dans un cadre
géographique large, de Bordeaux à Livourne et de Lyon à Valence d’Espagne; il
appréhende également les grands traits de la structure sociale de son pays dans
la mesure où elles conditionnent le mouvement général et, où aussi, elles sont
modifiées par lui. Pour se faire ses dépouillements archivistiques sont
particulièrement vastes, avec notamment une série de comptes consulaires de la
ville, des registres paroissiaux dont beaucoup couvrent le XVIIe siècle,
naturellement des compoix aux renseignements multiples et des états de recettes
de droits pour lesquels l’auteur montre une habileté particulière dans leur
utilisation, sans parler des sources notariales toujours généreuses dans le
Midi. Mais il ne s’enferme pas dans l’étude de sa cité et son travail est
d’autant plus riche qu’il pratique largement l’histoire comparée, appuyé par
une bibliographie de plus de 600 titres. Un seul regret à exprimer : que le
cadre géographique ne soit pas plus nettement décrit et des cartes sur le
Narbonnais et la position économique du port meilleures fournies.
Dans la première moitié du XIVe siècle, Narbonne est à son
apogée. Elle commerce activement avec la Provence, les pays d’Aragon, envoie
même quelques bateaux au Levant et réexpédie par terre de nombreuses
marchandises vers l’Aquitaine et l’Atlantique. Le drap est son principal
produit d’exportation, moins cher que celui de Flandre mais de qualité
supérieure à celui de Perpignan et de Valence. Largement fondée, comme il est
habituel, sur l’immigration, l’expansion démographique de la ville qui se
poursuit encore, est soutenue par l’activité de la campagne environnante où de
nouvelles garrigues sont défrichées et des étangs asséchés, alors qu’en
Normandie, la vague de mise en valeur des terroirs est déjà arrêtée. Narbonne
est alors, et pour longtemps, formée de deux organismes urbains unis en un seul
consulat depuis 1338 : la Cité au nord, lieu de l’archevêché et des
ecclésiastiques, le Bourg au sud, plus étendu et plus marchand, quoique le
textile soit partout répandu. Le cours de la Robine sépare les deux parties qui
sont chacune entourées de murailles renforcées à partir de 1370 et qu’un seul
pont unit. À partir de là se dessinent dans l’évolution trois grands
moments.
D’abord la longue crise de la fin du Moyen Âge, assez classique
dans son allure générale, depuis la peste noire de 1348, où la ville ne perd
pas moins des 4/5e de sa population jusqu’à 1450. Il ne s’agit évidemment pas
d’une catastrophe continue : en ville la reprise démographique est vive de 1360
à 1380 où le nombre d’habitants atteint 9000 à 10000, grâce au sursaut de la
natalité et à une importante immigration du platpays. Le commerce maritime est
resté actif, avec une flotte de grosses barques portant 40 à 120 quintaux
métriques et des exportations très supérieures aux importations et composées
encore de draps, mais aussi de vin et de miel de la campagne proche et de
pastel du Toulousain. À la campagne, l’espace agricole n’a guère régressé, la
vigne jusqu’à 1400, l’olivier ensuite et les prés ont progressé avec une
esquisse de concentration foncière au profit de moyens propriétaires plutôt que
de grands. Mais une guerre féodale, la guerre du Vicomte ( 1381), casse l’essor
démographique et ensuite la ville perd lentement des habitants pour arriver à
5000 vers 1460. La seconde phase négative de la période se situe après 1419 :
cette fois le trafic portuaire et la draperie sont touchés.
La guerre continentale et en Méditerranée, le conflit
Aragon-Anjou, la régression du marché intérieur, le développement de
concurrents étrangers comme le drap catalan ou le sucre sicilien, et la crise
chez les importateurs de produits narbonnais comme Gènes ou Barcelone, ont
porté des coups très durs. L’immigration urbaine s’est donc ralentie, en
conséquence à la fois du dépeuplement des campagnes et de la baisse du pouvoir
d’attirance du port.
Seconde phase, de 1460-1470 avec un démarrage du trafic
maritime retardé par rapport à Marseille, puis une reprise démographique lente
aussi bien en ville qu’à la campagne, jusqu’aux années 1680 : soit une
croissance – et non un déclin comme on l’imaginait autrefois – mais inégale
suivant les moments et les secteurs économiques.
Le XVIe siècle est un « beau XVIe », plus beau même que ce que
l’on connaît jusqu’à présent. Narbonne, qui dépasse 6000 habitants au milieu du
siècle, voit son trafic nettement progresser, de 1507 jusqu’au-delà de la date
fatidique de 1560, c’est-à-dire jusqu’à 1590. Dans les années 1570-1580, 2 à
300 bateaux par an sortent du port en direction du Languedoc et 100 en plus
vont du grau de La Nouvelle, accès côtier à la ville, vers les autres
provinces, essentiellement en Provence, et l’étranger, la Catalogne, Valence,
l’Italie du Nord. Par rapport au XIVe siècle la composition des exportations a
changé: s’il y a toujours les draps, ils viennent maintenant des campagnes
languedociennes, l’industrie urbaine n’ayant pu résister à la concurrence
rurale du fait, entre autres, de ses coûts salariaux trop élevés. S’y ajoutent
des toiles venues même de Bretagne ou de Rouen, et surtout du pastel détourné
de l’Europe du Nord-Ouest, après 1560, à cause des crises dans cette région,
sans parler du sel local devenu important depuis le XVe siècle à cause de
l’accaparement par la pêche de Hollande et d’Allemagne de la production des
salines Atlantiques et du développement de la consommation de viande en
Languedoc même. Cette liste de produits indique que le commerce par terre a
également fortement augmenté: charrettes des gros marchands, transport à dos de
mulets pour les petits qui assurent la liaison avec Toulouse, le Rouergue, le
Velay, les foires de Pézenas et de Montagnac et vont même en Espagne.
En même temps la ville a changé: à la différence de beaucoup
d’autres, son expansion ne s’est pas traduite par la création hors des murs de
faubourgs lâches, mais par une opération, commencée vers 1480, d’occupation par
les marchands de l’espace du centre resté vide à proximité du Pont-Vieux, entre
Cité et Bourg, la muraille étant unifiée et consolidée vers 1520. Une nouvelle
génération de grands négociants est apparue, qui naturellement a soin de se
créer un patrimoine foncier et seigneurial dès qu’elle commence à faire fortune
et dont certains membres sont d’origine étrangère, Catalans ou Italiens. Ils
remplacent les anciens marchands pareurs de la draperie et se partagent le
pouvoir municipal avec la noblesse et les notaires dans la structure
institutionnelle unifiée depuis 1537.
Les campagnes, elles, prospèrent moins longtemps : à partir de
1560 le nombre de propriétaires dans certains terroirs stagne ou diminue et la
vigne régresse, ce qui est tout de même plus tardif que la crise en Ile de
France, et qui d’une part n’est pas général dans le Narbonnais et d’autre part
n’entraîne pas un recul des surfaces agricoles ni une baisse de la
céréaliculture, laquelle au contraire continue de s’étendre. Après une courte
crise en 1590-1600, il y a un nouveau « beau XVIIe siècle » pour le port dont
le trafic est multiplié par 4 entre 1600 et 1670. Entre 1620 et 1650, 350 à 760
bateaux par an touchent Narbonne et il s’agit de barques et de tartanes dont
beaucoup portent 300 à 650 quintaux métriques. Par conséquent pas plus qu’à
Marseille et à Arles, il n’y a ici pour le XVIIe siècle de crise commerciale
méditerranéenne longue. Les directions majeures des échanges n’ont guère
changé, Marseille confirmant l’importance de son débouché aux dépens de
l’Espagne. Mais deux aspects de ce commerce sont inquiétants. D’abord les
exportations qui surpassent toujours de beaucoup les importations (agrumes,
poisson salé, épices, alun, laine… ) sont faites désormais de denrées (du blé
qui est de loin le premier produit à la sortie et qui varie fortement selon les
récoltes) et de simples matières premières (fer demi-brut de l’Ariège, bois,
pastel jusqu’à 1645), avec seulement quelques draps et jusqu’à 1650. Ensuite,
comme il était déjà apparu au XVIe siècle, la marine narbonnaise s’est
considérablement affaiblie ( 16 unités en 1664)
jaugeant 190 tx au total, consistant surtout en allèges allant
de Narbonne à La Nouvelle. Plutôt que d’armer eux-mêmes pour le moyen et long
court, les marchands de la place préfèrent mettre leurs fonds dans des parts de
navire extérieurs à la ville, en sociétés en 24 quirats en association avec des
marseillais ou des montpellierains qui détiennent la majeure partie du capital,
ou bien pratiquer le prêt à la grosse à 8 à 20% à des patrons qui le plus
souvent ne sont pas non plus originaires du port, ou bien encore se livrer au
trafic du change et des effets de commerce, Narbonne étant devenue un centre
important de paiements pour tout le Sud-Est. Enfin dans la campagne le XVIIe
siècle est moins favorable que dans la ville : si la croissance démographique a
repris, malgré une lenteur jusqu’à 1620, à récupérer par rapport au milieu du
XVIe siècle et en dépit d’accidents graves comme les pestes de 1629-1630 et de
1652 et les passages de soldats, elle plafonne en 1650-1670. Surtout cette
fois, la surface agricole diminue, la limite des rendements décroissants avec
les défrichements antérieurs agissant, ainsi que, pour le trait, la
substitution sur les petites exploitations pulvérisées par les successions de
l’âne au bœuf, moins puissant pour retourner avec l’araire les sols
difficiles.
La dernière phase s’ouvre par la crise classique de la fin du
règne de Louis XIV, mais qui, ici, se prolonge pour le port dont le trafic
baisse d’abord lentement après 1690, pour s’effondrer en 1728. À la campagne,
le déclin et les abandons de terre frappent un peu plus tôt, à partir de
1675-1680, excités par les crues fiscales de 1690-1695 et 1705-1713 qui tombent
d’autant plus mal qu’elles s’abattent sur une population en diminution du fait
de quatre vagues de mortalité successives, 1678-1684, 1692-1698, 1706-1707,
1709-1713. Quoique moins nettement, le peuplement de Narbonne elle-même a dû
reculer et se situe en 1740-1770 aux environs de 8000 habitants. Ensuite
s’ouvre un « beau XVIIIe siècle » qui n’est dans le pays qu’une expansion
médiocre.
L’exportation de grains reprend, mais maintenant dépassée par
celle d’Agde à laquelle s’ajoute celle de Sète; seul trafic nouveau :
l’expédition de vin. Mais tout ce commerce est dans les mains de négociants
languedociens et provençaux qui ne résident pas à Narbonne et, à cause en
partie du retrait des navires marseillais, le port n’est fréquenté ( 230
bateaux par an en 1777-1779) que par des navires dont la majorité a moins de 50
tx et est destinée à la navigation proche jusqu’à Toulon et Majorque. Aucune
activité nouvelle n’apparaît dans la ville, malgré le maintien d’une
immigration notable, mais probablement inférieure à celle du XVIIe à cause de
la cessation du courant venu de la Garonne détourné vers Bordeaux en pleine
expansion. Après 1750, comme partout la population augmente, mais faiblement
(les recensements révolutionnaires permettraient de préciser la situation
démographique), les mortalités se faisant moins fortes.
Signes d’une ville qui est dépassée par ses voisins et hors des
grands courants de la conjoncture générale : les tentatives d’installation de
manufactures de soie en 1742, 1757, 1782 échouent et le nombre des marchands
ainsi que leur richesse diminue ( 1680 : 144, 1784 : 66). Le plat-pays sort de
la crise tardivement, après 1740-1750, les défrichements recommencent avant
l’édit de dégrèvement de 1770 et gonflent les terres cultivées de 1763 à 1789
de 7 à 8% ; ils sont facilités par le recours aux mulets à la place des ânes,
animaux vendus par des maquignons juifs, désormais moins pourchassés
qu’auparavant, mais la vigne qui avait gagné à nouveau sur la garrigue, est
bloquée après 1780, par le bas prix du vin et des terres nouvellement mises en
valeur sont alors abandonnées.
Ces quelques lignes ne sauraient résumer le travail de l’auteur
dans toute son ampleur. Elles ne visent qu’à en restituer grossièrement la
trame, d’autant plus que l’auteur au passage traite de nombreuses questions
d’intérêt général que je n’ai pu aborder. Je n’en évoquerai ici que
quelques-unes. La première est celle des contraintes géographiques,
particulièrement évidentes dans le cas de Narbonne, et de l’évaluation de leur
poids réel. Le port en effet est d’un accès doublement difficile : le long de
la cô