Revue d’histoire moderne et contemporaine
Belin

I.S.B.N.2701131030
400 pages

p. 311 à 383
doi: en cours

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no48-2 2001/2-3

2001 Revue d'Histoire Moderne et Contemporaine

Comptes rendus

PHILIP D. CURTIN, The World and the West. The European Challenge and the Overseas Response in the Age of Empire, Cambridge, Cambridge University Press, 2000, 294 p.

The World and the West se présente comme un essai historique sur la colonisation et ses conséquences, depuis l’époque des Découvertes jusqu’à la fin du XXe siècle.
L’ouvrage s’inscrit dans la « longue durée », couvrant les périodes modernes et contemporaines. Afin de réaliser cet ambitieux projet, l’auteur étudie une série de cas concrets correspondant à des sociétés et des espaces géographiques aussi éloignés les uns des autres que peuvent l’être l’Afrique du Sud, l’Asie centrale, le Mexique, l’Empire ottoman, le Japon, l’Indonésie, le Ghana…
Dans chacun de ces cas, choisi à un moment précis de son histoire, l’auteur centre son analyse sur les transformations culturelles provoquées, directement ou non, par l’action des « Occidentaux ». Il montre ainsi la diversité des réponses fournies à ces puissances coloniales que sont le Portugal, l’Espagne, la France, l’Angleterre, les Provinces-Unies, la Russie; réponses inattendues souvent, déroutantes parfois, mais qui expliquent, dans le long terme, la marche vers une lente unification à l’échelle planétaire.
Le plan et le style sont à la fois lisibles et clairs. L’auteur présente d’abord la conquête coloniale, en insistant sur la différence bien connue entre « colonie » à élément européen prédominant et « empire territorial » dans lequel l’élément européen reste quantité négligeable sur le plan numérique. À ces deux cas de figure vient s’ajouter un troisième, qui voit une importante minorité européenne se mêler aux communautés existantes pour former une « société plurielle » ( plural society). Ce dernier type apparaît lorsque les Européens dépassent les 5% de la population totale, ce qui a été le cas en Afrique du Sud, Israël, Pérou par exemple.
La mise en place des empires coloniaux, au cours du XVIe siècle, fait l’objet de développements originaux, par exemple sur l’apparition de maladies tropicales telles que fièvre jaune et malaria qui auraient facilité la mise en place des Européens. C’est ainsi que s’expliquerait la disparition des populations amérindiennes de l’ensemble des plaines et bassins tropicaux de l’Amérique. Les aspects technologiques sont également l’occasion d’intéressants développements, sur les armes et l’artillerie en particulier. C’est autour de 1850 que se situe le « décalage » ( weapons gap) le plus important entre armées européennes et non-européennes sur le plan technologique, suivant l’auteur, et c’est entre 1850 et 1900 qu’ont lieu les conquêtes territoriales les plus importantes; après quoi, les phénomènes de guérilla jouent contre les Européens. Par ailleurs, le rôle des découvertes médicales est étudié, la quinine, la connaissance des maladies tropicales; le lecteur reste d’ailleurs un peu sur sa faim par rapport à ce passage. Les diverses motivations des « politiques impérialistes » sont envisagées et l’auteur montre que, bien souvent, les gouvernements européens se sont trouvés face au « fait accompli », et aux manœuvres des milieux européens qui se trouvent sur place, ce que l’auteur appelle les « locaux » ( men-in-the-spot).
Le deuxième chapitre évoque les transformations culturelles des sociétés multiethniques ou multi-confessionnelles. C’est à ce propos qu’est analysée la formation de « sociétés plurielles », par exemple en Afrique du Sud, où se rencontrent les Africains parlant des langues khoisan puis les descendants d’Européens et les descendants de métis issus des rivages de l’Océan indien, sociétés qui ne se fréquentent pas mais parlent afrikaan. Enfin, les anglophones et des populations bantoues viennent se superposer à ces sociétés déjà en place au XIXe siècle. La formation d’une « société plurielle » est évoquée également dans le cas de l’Asie centrale, dont les populations d’origine mongole, turque ou iranienne assistent à l’arrivée d’immigrants russes et ukrainiens au cours du XIXe siècle. En dépit de ses directives, l’URSS ne parvient pas vraiment à assimiler les minorités ethniques d’Asie centrale.
La transformation culturelle du Mexique se présente encore différemment, à partir de deux exemples : ceux des Mayas de la péninsule du Yucatan et des Yaqui du Sonora.
Conquis très partiellement par les Espagnols au XVIe, le Yucatan laisse subsister des citésÉtats mayas jusqu’aux environs de 1700, tandis que pour les Yaqui les contacts avec les Européens ont eu lieu par l’intermédiaire d’un ordre religieux, la Compagnie de Jésus, qui met en place huit « villages » évoquant les « réductions » du Paraguay. Le XIXe siècle doit procéder à une « seconde conquête » des Yaqui comme du Yucatan; le contrôle de l’État mexicain reste toutefois très relatif au cours du XXe siècle. Enfin, les choix administratifs sont évoqués à travers des exemples suggestifs, ceux du Bengale, de Java et de la Malaisie.
La troisième partie traite de la « conversion » à l’Occident, incluant les aspects religieux de la colonisation, par exemple dans le cas des missions chrétiennes d’Afrique orientale, en particulier au royaume du Buganda dont le passage à la religion proposée par les missionnaires est largement motivé par des raisons stratégiques (p. 126). Mais la « conversion », ce sont aussi les phénomènes d’acculturation : diffusion des techniques agricoles, des vêtements et de l’architecture, évoquée à travers de grandes figures comme le roi Chulalongkorn de Siam (r. : 1873-1910). Le cas du Japon de Meiji, bien connu par ailleurs, est évoqué là comme un « type » de réponse à l’Occident, ainsi que celui de l’empire ottoman.
Le quatrième chapitre porte sur la fin des empires coloniaux et la marche à l’indépendance. L’auteur envisage les différentes formes de résistance ou de rébellion à l’autorité européenne, en développant en particulier les mouvements de type « millénariste »: Danse des Esprits destinée à favoriser le retour des bisons chez les Indiens d’Amérique du Nord autour de 1890, sacrifice du bétail afin d’éloigner l’épizootie chez les Xhosa d’Afrique du Sud vers 1850, « cultes du cargo » en Mélanésie dans la première moitié du XXe siècle.
L’ouvrage se termine sur deux exemples d’indépendance, ceux de l’Indonésie et du Ghana.
La lecture de Philip Curtin peut dérouter parfois, dans la mesure où le lecteur voyage sans cesse dans l’espace et dans le temps. L’ouvrage sollicite sans cesse l’attention et la culture générale du lecteur, et certaines comparaisons, entre sociétés d’Afrique, d’Asie et d’Amérique par exemple, se révèlent intéressantes. L’ouvrage, bien sûr, n’épuise pas les questions, qu’il traite de manière rapide mais toujours avec clarté, et ouvre de nombreuses pistes : The World and the West est un essai historique très stimulant.
Jean-Pierre DUTEIL

PIETER C. EMMER, The Dutch in the Atlantic Economy, 1580-1880. Trade, Slavery and Emancipation, Aldershot, Ashgate, 1998, 298 p., £ 55. 00

Onze articles (révisés et actualisés), publiés dans divers ouvrages collectifs et revues, entre 1977 et 1996, forment cet ouvrage. Riche d’informations, toujours agréable à lire, particulièrement stimulant par les nombreuses questions qu’il soulève, à propos de thèmes majeurs, il s’avère d’emblée une contribution essentielle à la compréhension de l’histoire de l’expansion européenne.
Comme l’indique justement l’auteur, on a trop souvent tendance à faire du cas anglais un modèle à l’aune duquel devraient être jugées toutes les autres expériences. Comparant souvent l’exemple hollandais avec celui de l’Angleterre, Pieter Emmer ne tombe pas dans le travers, bien connu en France, qui consisterait soit à en minimiser l’importance soit à la revaloriser. Le but n’est pas ici de faire acte de soumission ou bien de défendre son « identité». Il s’agit, en présentant les pièces d’une expérience singulière, de mieux appréhender ce qui fait la diversité et l’unité du processus de l’expansion européenne. Il est vrai que les articles retenus n’abordent qu’un aspect des choses : celui de la part prise par les Hollandais dans cette expansion, délaissant ainsi la question, en retour, de ses effets sur l’évolution des Pays-Bas. Mais cela ne fait que contribuer à l’homogénéité du livre (dont le titre correspond parfaitement au contenu), laquelle n’est pas toujours facile à établir dans ce genre de recueil.
Un premier ensemble d’articles peut être regroupé autour de la question du rôle joué par les Hollandais dans la formation et l’évolution du monde atlantique. Distinguant classiquement deux systèmes (le premier fondé sous l’égide des Ibériques, le second sous celle des nations de l’Europe du Nord-Ouest), P.Emmer oppose peut-être de manière trop tranchée un système féodal ou pré-capitaliste (le premier) à un autre (le second), très nettement déterminé par l’économie de marché. Mais, il montre que c’est sans doute dans les Caraïbes que l’économie coloniale (d’Ancien Régime) a été la plus modelée par les incitations du marché. Il démontre ensuite brillamment que, si les Hollandais ont bien joué un rôle important dans l’émergence de ce second système, ce n’est pas du côté des arguments traditionnellement avancés qu’il faut regarder pour s’en convaincre. On note souvent qu’ils auraient été essentiels, et même à l’origine de la révolution sucrière dans les Caraïbes, en pourvoyant massivement en captifs africains, en crédits, en produits d’importation et en débouchés, les colonies de plantation émergentes anglaises et françaises. Or, rien ne permet d’étayer l’existence de ces avances en crédits et, fort justement, l’auteur rappelle combien a été importante l’accumulation locale du capital (grâce aux activités agro-pastorales mais aussi aux capacités de quelques riches familles installées sur place et, surtout, à la course et à la piraterie). Il note que les Hollandais n’ont pris une part importante à la traite qu’après avoir contrôlé les territoires sucriers du Nord-Est du Brésil, que l’on a sous-estimé le nombre de captifs présents dans les Caraïbes avant le décollage sucrier, que le rôle des négriers hollandais a surtout été important dans les années 1640, soit dix ans avant que ne s’opère vraiment ici la transition avec le système des engagés, et une bonne vingtaine d’années avant l’essor de la « révolution sucrière ». On a également sous-estimé la capacité des Anglais et des Français à approvisionner leurs îles, en captifs comme en autres produits.
« As far as the transportation of import and export goods is concerned », note t-il, « it seems strange that Dutch traders could suddenly be replaced as soon as the Navigation Acts of 1651 disallowed the use of foreign ships by the colonists of the British islands » (p. 59). « A similar process occurred in the French Antilles, where the French ships also replaced Dutch ones, albeit a decade later than in the British Caribbean » (p. 99). Aussi, « the West Indies as a sugar producing area was [… ] mainly a creation of British and French efforts » (p. 61). Ce n’est donc pas à la manière d’un deus ex machina que les Hollandais furent les plus utiles à la formation de l’économie atlantique. Pieter Emmer rappelle que c’est d’abord en établissant des connections entre les techniques de production déjà à l’œuvre au sein du premier système atlantique (notamment au Brésil) et l’esprit plus capitaliste du second (notamment aux Caraïbes). Il insiste ensuite sur un facteur tout aussi essentiel et beaucoup moins étudié: en stimulant la compétition commerciale, les Hollandais ont permis de faire baisser le prix du transport et celui des produits échangés. L’essor du second système atlantique « was largely due to (an) initial phase of free competition in the non-Spanish Caribbean between 1624 and 1665 » (p. 22). L’instauration des politiques mercantilistes contraria ensuite cette libre compétition, mais par la contrebande (voir Illicit Riches…, de W. Klosster, Leyde, KITLV Press, 1998), par le commerce de transit ou encore la prise d’intérêts financiers et commerciaux dans les possessions étrangères, les Hollandais continuèrent à jouer un rôle dans ce que l’on pourrait appeler un processus d’internationalisation de l’économie atlantique (« The Dutch played an important role in keeping the second Atlantic system as international and as market-oriented as possible », p. 31).
Ce n’est évidemment pas par hasard qu’ils furent conduits à jouer ce rôle. C’est d’abord la perte du Brésil qui les força à développer leurs réseaux commerciaux dans l’Atlantique (« resulting in fierce competition in the Caribbean and forcing down the prices of transportation », p. 24). C’est ensuite l’incapacité à établir des colonies de peuplement (les Hollandais excellent à trouver des hommes, partout dans l’Europe du Nord, pour les envoyer travailler au service de leurs compagnies des Indes, mais seulement pour un temps, sans qu’ils se fixent dans les colonies), et donc à tirer profit de l’économie atlantique par l’insertion dans le système de production colonial, qui les orientent vers des spéculations plus « commerciales ». À cela s’ajoute la difficulté (inhérente au coût) et le non-désir de financer une puissante marine de guerre, indispensable pour conserver ou étendre ses possessions américaines (« in short, the Dutch had no other choice, after 1675, but to profit from a neutral position vis-a-vis the imperial rivalries in the Atlantic », p. 109). Dans son article sur la West Inda Company, Pieter Emmer montre d’ailleurs que c’est par l’effet de cette orientation obligée, que la Cie sut durer si longtemps, en sachant s’adapter sans cesse, passer telle un « caméléon », d’une spéculation à une autre, en fonction de l’évolution de la conjoncture (p. 89; sur cette capacité adaptative des réseaux commerciaux hollandais, voir aussi p. 103). Là où l’auteur voit un facteur supplémentaire permettant d’expliquer cette évolution,à savoir l’incapacité des Hollandais à suivre la France et l’Angleterre « by granting protection to products shipped from the American colonies » (p. 93), peut-être faut-il plutôt voir une conséquence du système lui-même. Le virage « commercialiste » étant pris, on peut en effet comprendre que les Hollandais n’avaient guère intérêt à miser sur la mise en place de systèmes protecteurs à l’avantage de leurs rares et marginales (en termes de part de production) colonies antillaises.
Un second ensemble d’articles permet d’introduire à la question de la sortie du système colonial. L’abolition de la traite ne posa guère de problèmes aux Hollandais. Leur trafic négrier était arrêté avant même l’occupation française de 1795-1796. Lors de la reprise des hostilités franco-britanniques, en 1803, les firmes hollandaises engagées dans la traite cessent leurs activités. Et dès 1806, les planteurs de Surinam qui le souhaiteraient n’ont plus les moyens financiers d’acquérir des captifs. Les mesures légales prises après les guerres napoléoniennes suffisent donc à faire disparaître totalement le trafic. La colonie de Surinam continue à recevoir des captifs (traités par la France, l’Espagne ou les États-Unis), jusqu’en 1826. Mais son économie est loin d’être aussi dynamique que celles de Cuba ou du Brésil, d’où la faiblesse du trafic négrier illégal. Son arrêt, en 1826, est néanmoins un acte politique, allant à contre-courant des intérêts des planteurs. Il n’est pas sûr, en effet, que la protection de leurs produits sur le marché britannique ait été pour eux une compensation suffisante, par rapport aux autres économies de plantation qui continuèrent, pendant plusieurs décennies, à recevoir des captifs. La relative faiblesse des incitations à la reprise de la traite, mais aussi une sorte de léthargie (ou « stagnation », p. 128), politique, économique, sociale et religieuse, aux Pays-Bas (sur laquelle P. Emmer insiste à plusieurs reprises), expliquent la quasi absence de mouvement abolitionniste (qu’il s’agisse d’abolir la traite ou l’esclavage) dans ce pays. La question fut appréhendée « as a purely technical matter » (p. 127). P.Emmer ajoute qu’il n’y aurait pas de liens entre les rares abolitionnistes du XIXe siècle et le mouvement des Lumières (p. 140). Ce qui est peut-être à vérifier, car, note-il ailleurs, c’est vers 1840 que certains libéraux s’intéressent vraiment à la question; or le libéralisme et l’idéologie du « free labour » sont en partie liés aux Lumières. Au Surinam, la questionfut résolue par une sorte de compromis : l’abolition effective fut repoussée jusqu’en 1863, mais la situation des captifs fut constamment améliorée. C’est dans ce cadre qu’il faut situer les analyses très stimulantes sur la période de transition entre l’économie esclavagiste et le travail libre (articles 7 à 11). Les libéraux, rappelle l’auteur, pensaient que l’augmentation du coût du travail serait plus que compensée par celle de la productivité. Le débat sur la question a fait rage aux États-Unis, économétrie à l’appui, sans aboutir à des certitudes. Il est encore beaucoup moins avancé en ce qui concerne les Caraïbes et le monde colonial insulaire en général. D’où l’intérêt des remarques de P. Emmer qui étudie les différentes alternatives à l’esclavage expérimentées au Surinam (l’envoi de colons européens en 1747-1748, puis dans les années 1840-1850; puis le recours aux travailleurs sous contrat), ainsi que les tentatives de modernisation du système de la plantation lui-même, sous l’impulsion des colons mais aussi de l’État (art. 8). Tout cela conduisit à des échecs plus ou moins cuisants. Tout aussi problématique fut l’insertion des anciens esclaves dans les nouveaux circuits du travail libre (art. 9, 10). P. Emmer passe en revue et commente toutes les raisons habituellement avancées (économiques, culturelles, internes, externes… ).
pour expliquer ces deux insuccès. Il leur ajoute un élément nouveau : la taille (et donc les ressources en population locale) de la colonie concernée. La croyance des abolitionnistes et des libéraux en la possibilité d’un changement radical (à propos de laquelle on lira des passages savoureux, et notamment l’article 11) fut donc battue en brèche par les réalités :« The margins of change in plantation America were extremely limited, both for employers and employed » (p. 220) écrit l’auteur, avant de conclure à la nécessité d’étudier de manière comparative les systèmes coloniaux d’Asie et d’Amérique.
Que dire de plus, sinon inciter à lire ou à relire les articles contenus dans cet ouvrage, dont certains sont déjà des classiques. Ce livre n’est pas seulement une magistrale mise en perspective du cas hollandais, il est également une référence incontournable pour tous ceux qui s’intéressent à l’histoire comparée des processus coloniaux.
Olivier PÉTRÉ-GRENOUILLEAU

GÉRARD LE BOUËDEC, Les Bretons sur les mers, Rennes, Éditions Ouest-France, 1999, 252 p.

Comme l’indique son titre, l’ouvrage que nous présente ici Gérard Le Bouëdec est consacré aux hommes, et, parmi eux, aux marins. Se démarquant de propos trop souvent véhiculés relatifs à la fameuse « vocation » maritime de la Bretagne, il a le mérite de montrer que ce « monde ne peut vivre en dehors de l’économie et de la société globales » et que les métiers de la mer répondent d’abord au jeu de la demande (en termes de produits, de capacités techniques – de transport… – et de savoir-faire) et de l’offre en main-d’œuvre (marins). Sur la longue durée, la singularité de la Bretagne fut d’offrir cette main-d’œuvre, de contribuer à la formation des équipages au long cours et au cabotage, comme à ceux de la marine nationale. L’une des raisons principales de cette singularité réside, comme l’indique G. Le Bouëdec, dans l’existence d’une nombreuse population rurale assez pauvre, vivant à la fois de la mer et de la terre. Ceci explique pourquoi la « flotte potentielle bretonne est disproportionnée par rapports aux seuls besoins de l’économie bretonne », pourquoi elle est une « flotte de service » aux XVe et XVIe siècles, et aussi pourquoi il y a « explosion » des effectifs de marins entre les XVIIe et XXe siècles (en 1887, trois inscrits maritimes sur quatre sont Bretons). De ce constat, l’auteur tire une conclusion. Ne pouvant être directement appliquée à l’échelle des armateurs et des capitaines de navire (qui n’entrent pas dans le cadre de cette étude), elle paraît tout à fait pertinente à l’échelle des marins (même si elle mériterait d’être étayée par des études plus poussées) : « du fait de la structure très éclatée » des activités maritimes, « le profit est dispersé. S’il contribue à améliorer les revenus du quotidien, il ne permet guère l’accumulation du capital » (p. 27).
On aurait alors pu essayer de rapprocher le phénomène de celui offert par le modèle des migrations temporaires, comme celle, parmi d’autres exemples, des maçons de la Creuse du XIXe siècle. Dans les deux cas (Bretons ou Creusois) la faiblesse des revenus de la campagne pousse à des départs (vers Paris ou bien vers la mer), lesquels, sources de quelques revenus, permettent ensuite de revenir, de rester plus ou moins durablement à la campagne, et d’y faire vivre le reste de la famille. La question majeure, dès lors, serait celle du moment ou il y a ou non rupture entre le monde de la terre et celui de la mer. Elle serait aussi celle des multiples passerelles (voir le rôle des femmes restées sur place et qui travaillent parfois le sol, comme l’indique l’auteur en conclusion)
entre les deux activités. Consacré à la description (sans exclusive) des petits et des grands circuits commerciaux maritimes dans lesquels se sont insérés les marins bretons entre les XVe et XXe siècles, cet ouvrage nous dresse une série de tableaux, rapides mais précis : de la pêche à Terre-Neuve à celle de la sardine, en passant par la traite des Noirs ou bien le commerce de Cadix. Ce « portrait des marins bretons » (p. 245), permet de restituer « l’épopée », sans la légende. L’auteur puise à de nombreuses sources, parfois de première main, et procède par recoupement de travaux publiés et inédits (mémoires de maîtrise notamment). Destiné au grand public, ce livre présente ainsi l’avantage, il faut le souligner, de ne pas dissocier la recherche universitaire la plus récente de sa diffusion la plus large. Sa lecture permet également de nourrir la réflexion en suscitant quelques interrogations. Celles-ci sont relatives à la manière dont s’imbriquent concrètement les trafics successivement empruntés par les marins bretons, au poids des stratégies portuaires négociantes et à leurs résultantes (spatiales et économiques), à l’univers culturel des marins ainsi que leur rapport à l’État; un rapport de plus en plus perçu, à partir de la fin du XIXe siècle, sur le mode de l’État-providence. Au total, l’ouvrage constitue une utile et très accessible synthèse.
Olivier PÉTRÉ-GRENOUILLEAU

SUSHIL CHAUDHURY, MICHEL MORINEAU (DIR.), Merchants, Companies and Trade. Europe and Asia in the Early Modern Era, Cambridge, Cambridge University Press, 1999, 330 p., £ 45. 00

Cet ouvrage majeur rassemble 16 communications d’un séminaire tenu en 1990.
Les deux éditeurs notent que l’histoire du commerce en Asie dépend encore presque entièrement de sources européennes.
Néanmoins, ils insistent sur la nécessité de revisiter un certain nombre d’idées reçues, véhiculées par un européocentrisme toujours actif. Ils indiquent que la fascination exercée par le commerce maritime a longtemps conduit à négliger les voies terrestres du commerce à longue distance, qu’en termes de techniques commerciales les marchands asiatiques n’étaient en rien inférieurs à ceux d’Europe, et que la part des premiers dans le commerce asiatique fut souvent prédominante. Sans doute ne convient-il pas d’aller trop loin dans cette révision, et d’aboutir à un autre extrême, qui consisterait à ériger sur un piédestal les acteurs indigènes de ce commerce. Les deux co-organisateurs en sont pleinement conscients, et leurs propos, tout en finesse, permettent d’ouvrir une voie pleine de promesses entre deux écueils devenus malheureusement trop classiques, issus, soit de l’européocentrisme soit des discours tiers-mondistes. Ils montrent ainsi que le regard de l’historien est tout aussi important que la nature des sources qu’il analyse, et que, dépendant de ces dernières, il ne saurait ni en être esclave ni s’en servir afin de masquer le fait qu’il est toujours, à un moment ou à un autre, obligé de choisir.
L’ouvrage est subdivisé en quatre parties : « Asia, especially India, around 1500 » (p. 19-52);« Routes, markets and merchants » ( 53-172);« European presence in Asia » ( 173-240);« implications of trade :Asia and Europe » ( 241-320). L’idée centrale est que la période allant du XVIe au XVIIIe siècle doit être comprise comme celle de l’âge du partnership, entre commerçants européens et asiatiques; un partnership à la fois intéressé et conflictuel que nous aborderons ici en trois temps.
Plusieurs communications permettent d’abord de souligner combien les Européens sont en position difficile en Asie. Cela ressort notamment de l’étude Ph. Haudrère, sur la Cie des Indes française. Les expressions utilisées (« the Asian abyss » – à propos des exportations de métaux précieux américains via l’Europe – ou encore « commercial hell » – relativement aux difficultés rencontrées sur place par les Français) sont sans doute un peu fortes. M. Morineau montre en effet, un peu plus loin, les limites de ce qui est en fait un cliché (qui remonte à l’antiquité) faisant de l’Asie un tombeau pour l’or et l’argent venus d’Europe. D’ailleurs, notant combien le « mirage indien » pouvait être attractif pour les commerçants français de la fin de l’Ancien Régime, la communication de P. Butel laisse sous-entendre que « l’enfer » asiatique pouvait ne pas être aussi terrible que cela. Néanmoins, il est sûr que tous les Européens, selon des modalités différentes (voir notamment la communication de O. Prakash) doivent faire face à un certain nombre de problèmes. Suscité à la fois par l’éloignement et par la nature des marchandises échangées, le coût élevé des opérations contraint à de lourds investissements, à miser sur des marges relativement importantes, et conduit de ce fait à une infériorité structurelle face à des commerçants locaux tout à fait capables de tirer leur épingle du jeu avec des taux de profit moindres. À cela s’ajoutent les contraintes que s’imposent eux-mêmes les Européens, du fait de leur concurrence (voir les difficultés de la Suède et de l’empire d’Autriche étudiées par C. Koninckx et H. Houtman de Smedt).
Quoi qu’il en soit, l’importance du rôle joué par les négociants indigènes dans le commerce asiatique est évidente, et c’est le second point sur lequel il convient d’insister. À partir de l’étude de la route traversant le Quandahar, N.Steensgaard insiste (p. 55-73) sur la pérennité de la voie caravanière (même si, dans l’exemple étudié, la part de certains produits – comme le sucre et l’indigo – déclina), qui demeura une véritable alternative à la voie maritime après la chute d’Ormuz. La complexité des réseaux marchands indigènes et le rôle de la culture dans ce que nous serions tenté d’appeler un « capitalisme relationnel », sont soulignés par M. Aghassian et K. Kévonian, à propos des Arméniens (voir aussi la communication plus globale mais également très fine, consacrée par F. Perlin aux processus de spéciation sémantique en usage dans le monde du commerce, p. 145-172). Dans l’une de ses deux communications (qui s’ajoutent au rapport introductif), M. Morineau (p. 116-144) tente de comparer les marchands européens et les marchands d’Asie. Il en résulte une stimulante remise en cause des connotations péjoratives qui continuent souvent à peser sur ces derniers, du fait du qualificatif de « pedlars » qui leur est attribué.
Enfin, établissant de manière indiscutable le rôle majeur joué par les acteurs asiatiques dans le commerce du Bengale (les Européens n’étant responsables que d’un cinquième ou d’un quart des exportations totales de soie brute au milieu du XVIIIe siècle), S. Chaudhury (p. 300-320) se demande si ce n’est pas cette influence qui fut à l’origine de la conquête britannique du Bengale, en 1757. En d’autres termes, ce serait afin de briser des rivaux devenus dangereux que la Grande-Bretagne se serait aventurée dans la voie de la domination directe. Directement ou non, plusieurs communications sous-entendent l’importance de la césure marquée par la fin du XVIIIe siècle, époque à laquelle l’équilibre des forces aurait été rompu, au profit des Européens (voir ainsi le travail de D. Rothermund, p. 276-286, qui indique une tendance, de la part des Anglais, à vouloir contrôler de plus en plus la production du coton indien). Le découpage chronologique dans lequel s’encadrent tous les études réunies dans cet ouvrage témoigne, lui aussi, de l’importance accordée à ce tournant historique.
On notera cependant une question. Pourquoi les acteurs indigènes du commerce asiatique, qui étaient habiles et efficaces, ne se sont-ils pas, auparavant, infiltrés dans les méandres du commerce européen ? Malgré l’habileté des marchands asiatiques et la réalité d’un « Indian challenge » (notamment en matières de textiles), finement analysé par M. Morineau (p. 243-275), il n’y eut pas de pénétration commerciale asiatique directe en Europe. On peut donc se demander si des facteurs plus anciens, et peut-être plus structurels, n’ont pas joué un rôle dans la construction du déséquilibre semblant s’être accusé plus nettement qu’auparavant, à partir de la fin du XVIIIe siècle. Les raisons de cette non-intrusion des asiatiques en Europe constituent donc le troisième point sur lequel nous voudrions insister. Faut-il les chercher dans l’existence de barrières culturelles et mentales rendant impossible, en Europe, le contact qui s’établissait si naturellement sous d’autres cieux avec les marchands non-européens ? Est-ce le fait des mesures protectionnistes mises en place par certains pays européens (et analysées ici par M. Morineau) ? Faut-il incriminer l’inadaptation des structures commerciales asiatiques (absence de moyens), ou bien, sans doute plus raisonnablement, s’interroger sur les motifs d’une absence (ou faiblesse) de volonté, de la part des pouvoirs et des marchands indigènes, de s’infiltrer dans les circuits du commerce européen ? Cette dernière hypothèse semble indirectement corroborée par R. Arvind Palat et I.Wallerstein. Ils expliquent en effet que, « rather than seeking to enlarge their share of core production processes, the prime motive of rulers of polities in the Indian Ocean world-system was to extract larger surpluses by enlarging the territories under their control » (p. 41). Insistant sur des tendances longues, une autre étude va dans le même sens. Celle dans laquelle G.Veinstein note que la production de l’empire ottoman ne fut nullement affectée par la concurrence exercée par les textiles occidentaux, et notamment anglais. À l’instar des importations venues d’Inde, ces textiles « never hindered domestic production by depriving it of domestic or foreign outlets, but on the contrary gave it a stimulus by providing it with patterns » (p. 112). Ces puissants motifs n’ont cependant pas empêché l’émergence de communautés marchandes s’adonnant au commerce transocéanique. Ce fut le cas aux débuts du XVIe siècle, comme le souligne fort judicieusement G. Bouchon (p. 42-51). Aussi aurait-on aimé des études plus centrées sur ces exemples, notamment celui que nous livre la région du Gujarat, depuis le XVe jusqu’à la fin du XIXe siècle. Tout cela pour dire que les motifs de la non sortie des négociants asiatiques hors de leur propre système-monde (largement étendu à une partie de l’Afrique orientale, il faut le souligner) sont multiples, et que l’étude de la manière dont ils ont pu se combiner serait sans doute utile, tant pour mieux comprendre l’histoire de ces régions que pour remettre en perspective le vaste processus de l’expansion européenne; un processus dont les racines et les modalités n’ont peut-être pas été uniquement influencées par l’Occident.
Au total, voici un livre riche de faits nouveaux, d’idées et de pistes de recherche, et qu’une recension, même plus longue, ne saurait résumer. On ne peut que regretter la date tardive de sa publication (dix ans après l’organisation du séminaire qui en fut à l’origine) et espérer qu’il serve d’exemple, en poussant les historiens à multiplier la nature des regards qu’ils portent sur l’histoire des relations entre l’Europe et le monde.
Olivier PÉTRÉ-GRENOUILLEAU

OM PRAKASH, European Commercial Enterprise in Pre-Colonial India, Cambridge, Cambridge University Press, 1998, « New Cambridge History of India », XVIII-378 p.

Om Prakash me pardonnera de commencer ce compte rendu par un hommage à son collègue Denys Lombard, disparu le 8 janvier 1998. C’était un homme d’une délicatesse exquise et d’une impressionnante maîtrise aussi bien des langues, dont les orientales, que de la conception de l’histoire. Ceux qui ont lu les trois tomes de son Carrefour javanais. Essai d’histoire globale (Éditions de l’EHESS, 1990) en auront été convaincus. Il est devenu de mauvais ton d’évoquer Braudel en parangon de la recherche. Pourtant, c’est bien à lui que Denys Lombard faisait penser par sa prospective. Et ce non pas simplement parce qu’il a parlé d’uneautre « Méditerranée », fort éloignée géographiquement de la première, mais parce qu’il avait intégré l’appel à la plus grande dimension. Et ce n’est pas manquer à la mémoire que de dire à quel point Denys Lombard avait su assimiler et dépasser les leçons entendues. Il était devenu le directeur de l’École française d’Extrême-Orient. Je ne puis que m’incliner à un souvenir empreint d’affection.
Om Prakash et Denys Lombard avaient collaboré à l’occasion d’un colloque tenu à Delhi sur le Bengale ( Commerce and Culture in the Bay of Bengal, 1500-1800, Delhi, 1998) et dans le volume d’hommage au disparu publié par la revue Archipel ( 1998, n° 56), Prakash a traité des relations commerciales en Inde et dans l’Asie du Sud-Est.
Le sujet revient dans ce volume de la New Cambridge History of India. Mais resserré, puisque seule l’Inde est placée sous la loupe, sans inconvénient majeur, quoique la Chine et le Japon aient concouru aussi à l’histoire du sous-continent, comme d’ailleurs les dernières pages du volume en administrent la preuve, avec les considérations sur la culture de l’opium au Bihar.
Soulignons tout d’abord l’énorme documentation mise en œuvre et, faut-il le souligner, l’énorme flot de publications sur les grandes Compagnies et sur l’Inde elle-même, saisie dans sa carrure de puissance productive de richesses et Ô combien attractive pour les Européens. La collaboration scientifique en ce domaine est vraiment internationale, mieux, intercontinentale, et l’on ne peut que s’en féliciter. Om Prakash a consciencieusement dépouillé et assimilé toute cette littérature. Si je cherchais la petite bête, je dénicherais malgré tout une tache d’obsolète avec la référence au vieil et célèbre article de J. G. Van Dillen sur Amsterdam, marché mondial des métaux précieux, soumis à un réexamen voici déjà 25 ans.
Il serait dérisoire de chercher à résumer l’ouvrage. La ligne du développement s’accorde avec la chronologie, incluant les Portugais et par ordre d’apparition successive, les autres nations. On ne peut que renvoyer au livre même, avec ses aperçus nouveaux (la persistance portugaise au-delà de l’irruption hollandaise), ses tableaux statistiques nombreux et ses graphiques. Il s’agit certes d’un compendium, mais dans le meilleur sens du terme : il mettra à pied d’œuvre le chercheur désireux de se lancer dans l’étude de ce qui fut, vu du côté des Européens, l’assouvissement d’un appétit invétéré;
du côté de l’Inde, une opportunité d’accélération de son activité.
C’est sur ce dernier point que je voudrais insister car il a donné naissance à des débats animés entre Om Prakash et son collègue de Calcutta, Sushil Chaudhury. Tous deux sont d’accord pour célébrer la grandeur de l’industrie manufacturière en Inde (« probably the largest and the most competitive textile manufacturing country in the world », a écrit Om Prakash). L’un et l’autre placent le centre de gravité de cette industrie dans la même région : le Bengale. Ils divergent sur l’importance à reconnaître aux Compagnies occidentales dans cette activité. Om Prakash est sensible à l’introduction de l’or et de l’argent dans les circuits indiens. Sushil Chaudhury défend la prépondérence du commerce interne à l’Inde et croit même à son étranglement, au moins dans la seconde moitié du XVIIIe siècle. Cette discussion soulève des problèmes de fond qui ne relèvent pas seulement des Compagnies et de l’Inde, mais elle a été ici opportunément engagée. Raison supplémentaire pour lire Om Prakash et, pourquoi pas, le traduire.
Michel MORINEAU

THOMAS N. LAYTON, The Voyage of the Frolic. New England Merchants and the Opium Trade, Stanford, Stanford University Press, 1997, 227 p., £ 27. 50

C’est un bien inhabituel parcours qui est à l’origine de ce livre. Son auteur, est archéologue. Mettant au jour les restes d’un camp indien, au nord de la Californie, en 1984, il découvrait la présence de porcelaines chinoises. Se demandant ce qu’elles pouvaient faire là, il apprit d’abord qu’elles provenaient du naufrage d’un navire, le Frolic; lequel avait été chargé de produits chinois destinés à approvisionner San Francisco au temps de la ruée vers l’or. Le navire avait fait naufrage en juillet 1850 et les Indiens avaient récupéré une partie de ses restes. Les circuits d’approvisionnement en porcelaine chinoise de cette époque intéressant nombre de ses collègues, Thomas Layton continua ses recherches. Il s’intéressa d’abord à l’endroit où le navire avait été construit, aux objectifs poursuivis par ses armateurs, aux différentes campagnes effectuées avant le naufrage…
De fil en aiguille, il accumula suffisamment de données pour écrire un vrai, passionnant, et très utile livre d’histoire.
L’ouvrage se décompose en six chapitres, dédiés au commerce avec la Chine (I), à Baltimore (où fut construit le navire, II), au bâtiment lui-même (III), à Bombay et au rôle de l’escale indienne dans le commerce américano-chinois (IV), à Canton (V), et enfin à la dernière campagne (VI). Fondé sur l’analyse de la littérature existante, mais aussi sur de nombreux documents d’archives (parmi lesquels ceux du fonds Augustine Heard and Co), Thomas Layton restitue de manière très concrète « a world system that ultimately linked Pomo Indians with Boston businessmen, Baltimore shipbuilders, Bombay opium merchants, smugglers on the coast of China, and newly rich consumers in Gold Rush California » (p. 22). Ce faisant, il ne contribue pas seulement à éclairer un chapitre peu connu de l’histoire américaine (celui du trafic de l’opium), il nous fournit aussi l’exemple d’un mariage parfaitement réussi entre histoire globale et micro histoire, esprit synthétique et style narratif. Ce type d’entreprise, en soi nullement banal au sein de la communauté des historiens de profession, mérite sans conteste d’être salué. À ce premier niveau de lecture, ce livre est déjà une réussite.
Il nous apporte, en outre, nombre d’éclairages ponctuels d’un grand intérêt. On voit comment, concrètement, les élites de Baltimore ont su passer d’une fièvre spéculative à l’autre, du temps de la construction des corsaires armés contre l’Angleterre à celui de la fabrication des grands clippers du milieu du XIXe siècle, en passant par le lancement de navires négriers, à l’époque de la traite illégale (voir notamment les pages 42-44, à propos du négrier la Vénus). On mesure également toute l’ingéniosité des maisons de commerce américaines impliquées dans le trafic avec la Chine. Un commerce que les Américains ne peuvent d’abord guère solder qu’avec du numéraire, faute de produits indigènes susceptibles d’intéresser les Chinois, et qu’ils contribuent à rendre véritablement rentable en mettant sur pied (à l’instar des Anglais) un trafic intermédiaire vers l’Inde afin de se fournir en opium recherché par les marchands chinois. Ces circuits en bonne partie illégaux attirent des maisons de commerce ayant parfois été impliquées dans la traite, et tout un monde d’entrepreneurs désireux d’arriver rapidement.
C’est le cas d’Augustine Heard ( 1785-1868), issu d’une famille du négoce d’Ipswich, et fils d’un importateur de molasses antillaises ayant pris des intérêts dans la distillerie. Augustine investit d’abord dans des corsaires de Nouvelle-Angleterre avant de s’intéresser dans le commerce avec la Chine (p. 24-27). On voit comment il tente et réussit peu à peu à établir des liens d’affaires avec des négociants de Boston, comment il établit sa réputation en Extrême-Orient en payant de sa personne (il reste quatre ans en Chine) et comment se tissent les réseaux nécessaires au succès de ses opérations commerciales. Son activité grandit après la guerre de l’opium et le traité de Nankin ( 1842), lorsque Heard s’adjoint à Canton un jeune négociant, George Basil Dixwell ( 1814-1885). Les liens avec les négociants installés à Bombay et à Canton, le soin attaché au choix du capitaine (même si ce dernier ne se montre pas toujours à la hauteur, p. 111-115), à la manière de construire les navires, à vérifier la qualité des marchandises (p. 99, 105), à la recherche d’associés et aux liens établis avec la banque (notamment la Baring londonienne, p. 92-93), sont abordés avec le même luxe de détails. C’est ainsi l’histoire de ce que faisait alors la force de ce que l’on pourrait appeler un « capitalisme relationnel » qui nous est contée dans le détail. Mais aussi celle d’un capitalisme aventureux qui permit à une partie du négoce américain de s’insérer pleinement dans les mailles d’un commerce international en pleine restructuration. À ce dernier niveau d’analyse, ce beau livre (écrit avec talent et bien illustré) pourra fournir nombre de données afin de nourrir une histoire comparatives des négoces internationaux.
Olivier PÉTRÉ-GRENOUILLEAU

ANTONIO GARCIA-BAQUERO GONZALES, El libre comercio. A examen gaditano. Critica y opinion en el Cadiz mercantil de fines del siglo XVIII, Cadiz, Servicio de publicaciones de la Universidad de Cadiz, 1998, 417 p.

En octobre 1778, la monarchie espagnole mettait fin au monopole du port de Cadix dans le commerce hispano-américain.
Treize ports espagnols, dont Cadix, Barcelone, Malaga, Santander, se voyaient accorder la possibilité de participer aux échanges entre la métropole et ses colonies américaines, à l’exception du Vénézuéla toujours sous la coupe de la Compagnie Guipuzcoana de Caracas et la Nouvelle-Espagne, l’actuel Mexique où le tonnage total des navires en provenance des ports habilités était fixé à l’avance. Mais elle indiquait qu’une remise en cause pourrait être décidée dix ans plus tard. C’est pour cette raison, qu’en 1787, elle s’adressait par un Real Orden, c’est-à-dire une ordonnance royale, aux consulats des négociants des ports habilités pour leur demander ce qu’avait été l’effet de la liberté du commerce colonial sur l’agriculture, les fabriques, la navigation et le commerce, dans quelle mesure les marchandises nationales l’avaient emportées sur les étrangères et s’il fallait modifier les conditions des échanges avec la Nouvelle-Espagne. Antonio Garcia-Baquero Gonzales, l’historien espagnol à qui l’on doit plusieurs ouvrages importants sur l’histoire du commerce hispano-américain notamment pendant le XVIIIe siècle, s’est appuyé sur les réponses des 38 négociants de Cadix, lesquelles sont restranscrites intégralement, représentant à elles seules près de 240 pages, ainsi que sur deux synthèses rédigées par le Consulat des négociants pour présenter aux dirigeants de l’Espagne l’opinion du monde des affaires du port andalou face à la liberté du commerce évidemment limitée puisqu’en théorie les étrangers ne pouvaient s’y joindre.
Comme les analyses de Antonio Garcia-Baquero Gonzales le prouvent, la quasi-totalité des négociants de Cadix mettent en cause la liberté du commerce telle que la monarchie l’avait décidée. Certes, selon eux, le nombre des navires qui ont gagné l’Amérique avait augmenté mais cela eut essentiellement pour conséquence de saturer le marché américain. De plus, la croissance du nombre des négociants qui se sont tournés vers le commerce hispano-américain a eu des effets négatifs sur le monde commercial espagnol car cela aurait entraîné la baisse des profits en conséquence de la diminution des prix des articles et donc cela est en grande partie responsable des nombreuses faillites qui se sont déclarées en 1787. Contrairement à ce qui avait été prévu les produits espagnols, agricoles ou manufacturiers, déclarent ceux qui ont répondu au pouvoir, n’en ont pas bénéficié. Certes, dans les deux premières années qui ont suivi la fin de la guerre d’Indépendance américaine dans laquelle l’Espagne s’était engagée et qui avait bloqué le commerce hispano-américain, les exportations ont connu une vive croissance et les producteurs espagnols en avaient quelque peu bénéficié, c’est du moins ce qu’affirment ceux qui ont répondu à la demande royale. Des manufactures textiles auraient vu le jour dans plusieurs villes du Sud de l’Andalousie comme à San Bernardo, Puerto Real, Puerto de Santa Maria et Cadix, mais ensuite ils ont été victimes des pays étrangers qui ont envoyé dans les ports habilités, surtout à Cadix, leurs productions et dans les années 1786 et 1787, les exploitants agricoles commes les manufacturiers espagnols se sont trouvés dans une situation difficile. De nombreux domaines fonciers auraient été abandonnés faute pour leurs propriétaires de pouvoir vendre leurs blés à des prix suffisants et également parce que les salaires des ouvriers agricoles ont fortement augmenté en raison (du moins c’est ce qui est affirmé) du fait qu’ils ont émigré vers l’Amérique. Quant aux nouvelles manufactures, la plupart aurait fermé leur porte.
En dehors des étrangers, ce sont, toujours d’après les négociants de Cadix, les marchands américains, en tout premier lieu ceux de Mexico qui en ont tiré les plus grands avantages. Ceux-ci, quand le monopole était en vigueur, devaient acheter immédiatement les marchandises qui arrivaient d’Espagne, car sans cela il leur aurait fallu attendre plusieurs années avant que d’autres produits soient mis sur le marché mexicain. Mais en vertu du règlement de 1778, désormais chaque année des bâtiments, certes en nombre fixé à l’avance, arrivent à Vera-Cruz et cela permet aux Mexicains, en refusant d’acheter le plus tôt possible, d’agir sur les prix à leur bénéfice.
Comme le démontre l’auteur, les négociants de Cadix ne furent pas contredits par le Consulat. Dans deux mémoires destinés à être communiqués au gouvernement de Charles III, les membres du Consulat reprirent l’argumentation de ceux qui les avaient élus. Le commerce avec les Indes, à cause de la liberté du commerce était-il indiqué, n’avait pas connu une réelle expansion solide et permanente. Certes, on avait constaté une augmentation du nombre des navires qui partaient pour l’Amérique, mais cela avait entraîné une baisse des profits en partie due à l’augmentation des exportations de produits étrangers. L’agriculture espagnole n’avait pas non plus bénéficié de la suppression du monopole puisque d’après le Consulat les vins de l’Andalousie étaient vendus en Amérique à un prix moins élevé que celui existant en Espagne. En conséquence, il n’existait qu’une seule solution pour mettre fin à la crise que connaissait le commerce espagnol : c’était remettre en cause le règlement de 1778 et, en ce qui concernait le commerce avec le Nouveau-Mexique, le système des convois était encore la moins mauvaise des solutions.
On peut se demander si les négociants de Cadix étaient les seuls à s’opposer à la liberté du commerce, parce que depuis 1778, d’autres ports avaient obtenu le droit de participer pleinement au commerce hispano-américain, ou bien si à la suite de la crise de 1787, qui n’avait pas seulement frappé Cadix mais également la plupart des places commerciales espagnoles, des négociants d’autres ports présentaient les mêmes critiques. Il faudrait pour le savoir être en mesure d’étudier les réponses des négociants des autres ports aux demandes de la monarchie. Or, comme l’affirme l’auteur, on ne dispose pas d’un nombre suffisant de points de vue de ces derniers, en particulier de ceux de Barcelone et de Malaga, lesquels se sont le plus engagés dans cette voie nouvelle. On peut penser cependant que malgré les difficultés qu’ils ont rencontrées et la demande de certains d’entre eux que soit limité pendant quelque temps le nombre des bâtiments qui se rendent au Mexique, les négociants de Santander, Malaga ou Barcelone n’auraient pas exigé la fin de la liberté du commerce et donc le retour du monopole gaditan…
La dernière partie du livre porte sur la réaction gouvernementale. Charles III et son premier Secrétaire d’État Floridablanca allaient-ils être convaincus par l’argumentation des hommes d’affaires de Cadix ? Ce ne fut pas le cas. Déjà, dans leur Real Orden de 1787, il était demandé de présenter les avantages de l’effet de la liberté sur le commerce des Indes et non de le remettre en cause. Pour la monarchie, l’essentiel était d’obtenir l’avis des négociants sur le tonnage des navires qui chaque année devaient se rendre dans la Nouvelle-Espagne et de mettre un terme aux abus des négociants désireux de faire des profits trop rapides qui, pour la monarchie, étaient la cause des nombreuses faillites qui s’étaient produites. Aussi le règlement de 1778 ne fut-il pas mis en cause et le port de Cadix ne retrouva pas son monopole. Bien plus, la liberté de commerce fut étendue au début du règne de Charles IV sous l’impulsion de Floridablanca à la Nouvelle-Espagne et au Vnézuela. Enfin, en 1791, il fut autorisé aux négriers étrangers de fournir des esclaves dans les colonies espagnoles, en particulier à Cuba.
Cette extension de la liberté d’ailleurs n’affaiblit pas l’économie espagnole. Jusqu’à la guerre avec l’Angleterre en 1796, la croissance du commerce hispano-américain se poursuivit, les faillites des négociants furent beaucoup moins nombreuses et, comme l’indique l’auteur, Cadix en bénéficia puisque si entre 1783 et 1788 Cadix accaparait 79, 7% du total des échanges avec les colonies, ce pourcentage, entre 1789 et 1796 s’éleva à 83, 9%. Et les négociants du port andalou bénéficièrent à partir de 1793 de l’expulsion de leurs concurrents français.
Michel ZYLBERBERG

LAIRD W. BERGAD, Slavery and the Demographic and Economic History of Minas Gerais, Brazil, 1720-1888, Cambridge, Cambridge University Press, 1999, 298 p., £ 35. 00

L’intérêt du Minas Gerais n’est plus à démontrer. Il s’agit sans doute du seul cas d’économie esclavagiste d’envergure de l’espace américain ayant su évoluer vers une économie diversifiée, largement orientée vers les marchés domestiques. Le tout, dans un contexte de croissance, en valeur absolue, de la population servile (elle double entre 1819 et 1872, époque à laquelle le Minas Gerais est la province brésilienne où les esclaves sont les plus nombreux), et ce essentiellement grâce au croît naturel (c’est également singulier, avec le cas des États-Unis, au XIXe siècle). Plus ou moins ignorés jusqu’aux années 1970, au cœur de vastes débats depuis, ces traits originaux continuent de susciter de multiples interrogations. Le grand mérite de Laird Bergad est d’apporter à leur sujet un éclairage nouveau et désormais incontournable.
On argumentait parfois sans données fiables, en reprenant les résumés publiés de recensements dont on avait perdu la trace, et en essayant d’extrapoler afin de combler les vides statistiques. Ce temps est maintenant révolu. L’auteur a en effet su reconstituer une base de données exceptionnelle par sa fiabilité et sa précision, à partir de sources primaires jamais utilisées auparavant à cet effet : les inventaires après décès de propriétaires d’esclaves. Tout y est indiqué ou presque : le nom des captifs, leur sexe, âge, origine, défauts physiques, valeur. Se concentrant sur trois districts, il a pu, avec l’aide d’une équipe formée à cet effet, dépouiller 10028 inventaires répartis entre 1713 et 1888 et concernant 111963 esclaves. Ce type de source, l’auteur le déplore, ne permet pas de nourrir des analyses de type économique, sociale ou culturelle. Mais il démontre brillamment combien il peut être utile afin de dresser le cadre de ces futures études.
Les deux premiers chapitres, déclarés « introductifs », sont consacrés au cycle minier du Minas Gerais, des origines à 1808 (date de l’arrivée au Brésil de la cour du Portugal), et aux transformations économiques qui suivirent son déclin, entre 1808 et 1888 (date de l’abolition de l’esclavage au Brésil). On y trouvera une remarquable analyse critique des données statistiques connues sur la question, un rappel des thèses en présence, et une analyse très fine des mécanismes ayant permis à l’économie provinciale de se diversifier. Facilitée par le déclin du cycle minier et la présence de centres de consommation urbains à la périphérie de la province, autour de Rio, la reconversion a été préparée à l’époque même où il fonctionnait encore. Et l’on peut même dire que c’est le cycle minier qui la rendit possible (« it was within this context of high prices, combined with strong and growing demand for a wide variety of dietary staples that Minas agriculture and animal raising emerged », p. 8). La transition vers une économie d’agriculture et d’élevage, au cours de la seconde moitié du XVIIIe siècle, fut donc « not as traumatic for most the population (… ) as has previously been thought » (p. 16). Aussi ne peut-on pas parler de « décadence » pour l’ensemble de la province. Une économie plus diversifiée s’épanouit (« probably among the most diversified in Brazil », au milieu du XIXe siècle, p. 62), qui sut ensuite résister très largement, jusqu’au milieu des années 1870, même aux progrès spectaculaires du café (p. 45).
Dans une certaine mesure, l’essor du café, du coton et du textile (les deux premières usines modernes commencent à être construites en 1868), en réponse à des stimuli extérieurs, « reflected the strong commercial orientation of the Minas rural population and their ability to increase production quickly when market opportunities arose » (p. 76-77). Voilà qui pourrait servir à ré-alimenter le vieux débat sur cycles d’exploitation coloniale et développement. Un autre chapitre, d’ailleurs (p. 160-214), fournit lui aussi de remarquables données relatives au prix des captifs (par période, âge, sexe, origine). On mesure tout leur intérêt pour l’histoire économique. Ils éclairent, parmi une multitude d’autres choses, la précocité et le succès de la transition opérée après le déclin du cycle minier (p. 166-167), ainsi que le taux de retour de l’investissement en esclaves (p. 197-204).
Inversement, ce contexte économique pourrait contribuer à mieux comprendre certains aspects socioculturels de la société esclavagiste de la province. Ainsi, « the absence of any one specialized economic activity, except in particular regions, such as the northern diamond district and the southeastern coffee zone, resulted in a diversified slave work force not distinguished in value by birthplace » (p. 186-187). Tout cela semble plaider en faveur de l’idée d’une évolution progressive plutôt qu’en celle d’une succession de ruptures radicales entre différents cycles.
De la même manière, le changement introduit par l’abolition de l’esclavage n’est pas, en termes purement démographiques, aussi radical que cela (« to consider a transition to free labor in Minas provincial history as a process implying a radical departure from the past, may be entirely erroneous », p. 80). C’est ce que nous montrent clairement les chapitres 3 et 4 (« Demographics rythms from settlement to the census of 1872 »; « Demographic aspects of slavery, 1720-1788 »). Dans cette partie centrale de l’ouvrage (p. 81-159), la même finesse d’analyse est mise au service de données statistiques résolument nouvelles. Elles confirment les transformations induites, au sein de la population servile, par le déclin du cycle minier. Sensibles avec un décalage, surtout après 1786, ces modifications concernent : la diminution de la population servile (qui ne retrouve qu’au début des années 1830 le niveau de 1786); l’accroissement de la population libre de couleur (noirs et mulâtres), qui forme plus de 40% de la population dès 1808; un début d’expansion significatif de la population blanche (p. 93). Le renouveau économique du XIXe siècle vit ce dernier trait s’accentuer : en 1872, il y a plus de blancs dans la province (près de 41%) que d’hommes libres de couleur, dont la part dans la population s’est stabilisée (noirs libres 11, 1% en 1808, 10, 1% en 1872; mulâtres libres 29, 9% en 1808, 29, 3% en 1872). L’accroissement du nombre des esclaves, en chiffres bruts, masque donc la diminution de leur part dans la population totale (la moitié en 1786, un tiers en 1808, 18% en 1872). Ces données générales sont ensuite déclinées de manière extrêmement précise par districts, sexe, âge et origine. La traite joue un faible rôle dans l’évolution de cette population servile (seuls 7, 6% des esclaves du Minas, en 1872, sont nés en Afrique). Les transferts en provenance d’autres provinces sont également peu importants ( 2, 7% des esclaves). Tout un faisceau de données (avec des séries années par années, pour le chapitre 4) et d’analyses serrées permet d’arriver à la conclusion suivante : à l’encontre de l’idée selon laquelle l’importation de captifs, par la traite, aurait été essentielle, « the Mineiro slave population was formed principally by natural reproduction within the province itself » (p. 112). Net dès le début du XIXe siècle, plus évident encore dans les décades suivant 1810 (p. 142), le phénomène s’explique par le dynamisme de l’économie locale et l’augmentation du nombre de femmes en âge de procréer, pour la plupart nées au Brésil (« by the mid 1790’s Minas Gerais had more Brazilian-born than African-born slaves, and the proportions of their majority increased continously even when the slave trade to Brazil was most active, prior to the end of slaving, during the early 1850’s », p. 218).
De nombreuses questions restent évidemment en suspens (la mesure du rôle joué par les marchés extérieurs et intérieurs dans l’économie provinciale, les conditions de vie des captifs… ), mais on ne peut en faire grief à l’auteur qui poursuivait d’autres objectifs. Son livre, en effet, n’apporte pas seulement un matériau de première importance pour la connaissance du système esclavagiste du Minas Gerais. La richesse de sa documentation et la finesse des analyses en font une contribution majeure à l’étude de l’économie esclavagiste et coloniale en générale.
Olivier PÉTRÉ-GRENOUILLEAU

ENRIQUE TANDETER, L’argent du Potosi. Coercition et marché dans l’Amérique coloniale, Paris, Éditions de l’EHESS, 1997, 284 p.

Le Potosi n’a jamais cessé de faire rêver…
Mais une chose est de rêver, une autre de s’attaquer vraiment à l’étude de l’exploration, à sa résonance humaine,à son histoire et singulièrement à ses années de grisaille et de déclin. Le livre d’Enrique Tandeter a précisément cette vertu de suivre un développement largement ignoré, surtout en France (à l’exception de Marie Helmer) et de le traiter sous divers aspects.
Le premier chapitre qui, après un bref rappel de la situation aux XVIe et XVIIe siècles, aborde le sujet de la reprise de la production de l’argent après 1730. Comment cela fut-il possible ? Trois facteurs auraient joué: une nouvelle incitation de l’expansion économique européenne (proposition qui renverse l’ordre habituellement énoncé des causalités) ; la relance de la mita, c’est-à-dire du travail forcé des Indiens, au profit du Potosi; le redéploiement des mines de mercure de Huancavelica (que l’on ne peut repérer toutefois au-delà de 1762). On pourrait discuter l’enchaînement proposé des causes et effets, mais l’information est incontestablement solide.
Jamais à ma connaissance les mécanismes de la mita, l’importance du travail libre des kajcas, soulignée par le savoir-faire qui les rendait capables de tirer 38% de l’argent produit contre 3, 33% seulement du minerai extrait, les problèmes de financement, de crédit et de profit n’ont été analysés avec une telle abondance, densité et acuité. On n’évite pas les comparaisons, à plusieurs reprises, avec des passages de Pierre Vilar dans Or et monnaie dans l’histoire. Cependant, ce serait rétrécir l’envergure de cet ouvrage que d’en faire un simple appendice. C’est en effet beaucoup plus que cela.
La quasi-résurrection du Potosi au XVIIIe siècle eut pourtant une fin. Elle ne s’était pas déroulée sans heurts et la mita avait suscité des tentatives ou velléités de réformes, visant sur un autre plan à rationaliser et moderniser la production. Ce second aspect de la question devint dominant quand des difficultés géologiques et des complications politiques vinrent entraver les progrès. On fit appel à des spécialistes étrangers, dont le baron suédois de Nordenflicat. Ce fut un échec. En 1826, une compagnie anglaise, la « Potosi », s’essaya à l’aventure minière. Elle n’y réussit pas mieux, preuve que la meilleure technologie est incapable de redresser une entreprise si les autres ingrédients nécessaires manquent. Pour comble, la compagnie fut victime de l’effondrement financier qui survint à ce moment à Londres.
Le présent livre est la version finale d’une thèse préparée à l’EHESS sous la direction de Ruggiero Romano, et soutenue en 1980. On regrettera sa publication si tardive en français (une version espagnole a paru en 1992). D’une mouture à l’autre, l’auteur a eu le scrupule et la conscience d’augmenter son information et de tenir compte des publications d’autrui, comme des avis de ses compagnons de route (dont le préfacier, Nathan Waechtel). Pareille élégance devrait lui attirer encore plus la considération. Il est urgent que l’on se pénètre bien de la conviction qu’il a existé d’autres pays, d’autres gens et d’autres conjonctures qu’en France. Et qu’il existe d’autres excellents chercheurs…
Michel MORINEAU

LUKE S. ROBERTS, Mercantilism in Japanese Domain. The Merchant Origins of Economic Nationalism in the 18 th-Century Tosa, Cambridge, Cambridge University Press, 1998, 252 p., £ 40. 00

Aux collègues que rebuteraient l’idée d’un trop lointain dépaysement, je conseillerai de lire au moins l’introduction. Ils y trouveront l’occasion de rapprochements fructueux avec des interrogations et des pratiques qui leur sont coutumières dans le champ des études très classiques sur la France et l’Occident, car Luke Roberts commence par l’évolution sémantique des termes qui ont servi au Japon à désigner des circonscriptions territoriales. Il montre les glissements intervenus. Cela fera songer à ces débats sans cesse réactivés, et parfois filandreux, qui animent les historiens sur les termes comme capitalisme, laboureur, budget, etc. Sauf que l’analyse est ici plus concluante, la manière de parler française étant moins souple que la nippone. Puis l’auteur pose clairement l’objet de sa recherche : il a voulu saisir l’origine d’une doctrine économique en cours dans l’archipel au XVIIIe siècle, au service de l’ère Meiji. En troisième lieu, il dresse l’état de la question dans l’historiographie japonaise; honnêtement, c’est-à-dire en accordant à chacun son traitement congru, en restituant les enjeux : une pratique qu’on aimerait voir plus répandue en France…
La doctrine en question est le kokueki shiso, ce que Luke Roberts traduit de plusieurs façons : pensée tournée vers la prospérité du pays, ou conception d’une économie nationale (avec les nuances qu’autorisent et la souplesse du sujet et le délié de son inspection). Il s’agit d’un parti pragmatique adopté dans les grands domaines par les grands seigneurs (dénommés ici lords) pour les valoriser économiquement, dans la perspective idéologique de contribuer à « la propérité du pays », au XVIIIe siècle. L’originalité tient au fait que la visée est inscrite à l’intérieur d’un espace délimité, sans rapport avec une conjonction hypothétique dans l’ensemble des trois grandes ïles. Bien plus, en réaction contre l’autorité du shogun et ses exigences dispendieuses.
Luke Roberts a détecté sur le domaine de Tosa, qui a été sa pierre de touche, l’apparition du système dès le début du XVIIIe siècle, alors que la plupart des auteurs retardaient la date de celle-ci jusqu’à la fin du siècle. Il lui attribue un motif fondamental :
les difficultés financières que le fameux voyage à Edo alimentait et renforçait continûment. D’où le désir de restreindre les décaissements et, simultanément, d’accroître les ressources propres. À cette transformation concoururent vigoureusement les marchands locaux, en compétition avec ceux d’Osaka, dont les privilèges et la surface étaient exorbitants et contraignants. Paradoxalement, pour un esprit non prévenu, cette sorte d’émiettement aurait été comme un appel et une préfiguration du nationalisme économique et du dévouement au pays – cette fois, au Japon tout entier –, qui marquèrent l’Empire du Soleil Levant après l’élimination du Shogunat
Une discussion de ce travail ne saurait être engagée sans beaucoup de prudence, mais l’auteur nous y engage, non sans loyauté. D’abord en insistant sur la spécificité de son exemple. Le domaine de Tosa, dans l’île de Shikoku, était l’un des 250 qui se partageaient le territoire. Il n’était pas le plus étandu, avec 248 km2 environ, ni le plus productif ( 370000 hl de riz environ en 1604), peuplé de 300000 habitants toujours vers 1683, en augmentation dans la campagne, au moins jusqu’au milieu du XVIIIe siècle, mais une « capitale », Kochi, en stagnation. le problème de l’extrapolation se pose automatiquement. Il y est répondu par des notations assez abondantes concernant les autres entités et l’indication d’une extension du kokueki dans toutes les directions, y compris au Nord. Le qualificatif de « mercantilisme » est-il parfaitement approprié? Le genre des initiatives, la volonté d’émanciper le domaine de l’étranger (ici, les autres, tout simplement), le souci même parfois affiché d’«éviter » la sortie de l’or et de l’argent invitent à conclure dans ce sens. Cependant, l’on ne peut oublier que le domaine de Tosa fut à l’origine un fief comme ses pareils, donné par Tokugawa Ieyasu à Yamauchi Katsutoyo à l’issue de la bataille de Sekigahara. L’évolution pourrait alors être envisagée comme l’une des virtualités inscrites dans la constellation de la féodalité. Ce qui permettrait d’évoquer quelques pages de Marc Bloch, tout en établissant une notable distanciation. Le prurit d’enrichissement du grand daimyo a d’ailleurs été avancé plusieurs fois comme vis efficiens du kokueki. Et la condition des paysans, la détresse des disettes de la fin du XVIIIe siècle demeurent à l’arrière-plan.
On s’abstiendra de prolonger la controverse sur la pertinence de ces vocables : mercantilisme; libéralisme… Dans les deux cas, c’est la recherche d’un profit qui commande. Mais pour en terminer avec les rapprochements Orient-Occident, il faut souligner la discordance essentielle entre l’organisation japonaise et l’organisation française. Pour qu’un seigneur, en France, se conduisit à l’instar des lords nippons, il eût fallu un espace à régenter comparable (par la concentration plus que par l’étendue), une détermination et une obstination largement compréhensives, sans relâchement.
Peut-être au Moyen Âge ? Du côté des ducs de Bourgogne ? Malgré leur remuement, leur souci (à certains moments) de surveiller la gestion de leurs terres, leur goût d’entreprendre même, il ne semble pas que l’on trouvât, de ce côté, de véritables équivalents, fût-ce des Condé, des Conti et des Artois.
Michel MORINEAU

GILBERT LARGUIER, Le drap et le grain en Languedoc. Narbonne et Narbonnais, 1300-1789, Presses Universitaires de Perpignan, rééd. 1999, 3 vol. 1368 p. ( 1re éd. 1996)

Voici un projet ambitieux : expliquer comment Narbonne, l’une des grandes villes du Sud de la France, et même d’Europe occidentale, dans les premières années du XIVe siècle ( 30000 habitants), se retrouve en 1789 à un rang très inférieur (aux environs de 9000 habitants). Sa recherche l’amène à envisager non seulement l’évolution de l’urbanisme de la cité, mais ce qui la fait vivre : le commerce maritime méditerranéen, les industries avoisinantes qui alimentent le trafic, l’agriculture, le peuplement et les courants migratoires du plat-pays qui lui fournissent denrées et hommes pour renouveler sa population. Aussi l’auteur joint-il à l’étude de la ville celle des campagnes dominées directement par elle, le Narbonnais, délimité par la montagne du Minervois au nord et les collines des Corbières au sud-est. Gilbert Larguier n’a pas voulu faire œuvre d’histoire locale, disant tout sur sa région, mais a cherché l’essentiel : les grandes pulsions de la conjoncture économique et de la démographie, replacées pour les comprendre dans un cadre géographique large, de Bordeaux à Livourne et de Lyon à Valence d’Espagne; il appréhende également les grands traits de la structure sociale de son pays dans la mesure où elles conditionnent le mouvement général et, où aussi, elles sont modifiées par lui. Pour se faire ses dépouillements archivistiques sont particulièrement vastes, avec notamment une série de comptes consulaires de la ville, des registres paroissiaux dont beaucoup couvrent le XVIIe siècle, naturellement des compoix aux renseignements multiples et des états de recettes de droits pour lesquels l’auteur montre une habileté particulière dans leur utilisation, sans parler des sources notariales toujours généreuses dans le Midi. Mais il ne s’enferme pas dans l’étude de sa cité et son travail est d’autant plus riche qu’il pratique largement l’histoire comparée, appuyé par une bibliographie de plus de 600 titres. Un seul regret à exprimer : que le cadre géographique ne soit pas plus nettement décrit et des cartes sur le Narbonnais et la position économique du port meilleures fournies.
Dans la première moitié du XIVe siècle, Narbonne est à son apogée. Elle commerce activement avec la Provence, les pays d’Aragon, envoie même quelques bateaux au Levant et réexpédie par terre de nombreuses marchandises vers l’Aquitaine et l’Atlantique. Le drap est son principal produit d’exportation, moins cher que celui de Flandre mais de qualité supérieure à celui de Perpignan et de Valence. Largement fondée, comme il est habituel, sur l’immigration, l’expansion démographique de la ville qui se poursuit encore, est soutenue par l’activité de la campagne environnante où de nouvelles garrigues sont défrichées et des étangs asséchés, alors qu’en Normandie, la vague de mise en valeur des terroirs est déjà arrêtée. Narbonne est alors, et pour longtemps, formée de deux organismes urbains unis en un seul consulat depuis 1338 : la Cité au nord, lieu de l’archevêché et des ecclésiastiques, le Bourg au sud, plus étendu et plus marchand, quoique le textile soit partout répandu. Le cours de la Robine sépare les deux parties qui sont chacune entourées de murailles renforcées à partir de 1370 et qu’un seul pont unit. À partir de là se dessinent dans l’évolution trois grands moments.
D’abord la longue crise de la fin du Moyen Âge, assez classique dans son allure générale, depuis la peste noire de 1348, où la ville ne perd pas moins des 4/5e de sa population jusqu’à 1450. Il ne s’agit évidemment pas d’une catastrophe continue : en ville la reprise démographique est vive de 1360 à 1380 où le nombre d’habitants atteint 9000 à 10000, grâce au sursaut de la natalité et à une importante immigration du platpays. Le commerce maritime est resté actif, avec une flotte de grosses barques portant 40 à 120 quintaux métriques et des exportations très supérieures aux importations et composées encore de draps, mais aussi de vin et de miel de la campagne proche et de pastel du Toulousain. À la campagne, l’espace agricole n’a guère régressé, la vigne jusqu’à 1400, l’olivier ensuite et les prés ont progressé avec une esquisse de concentration foncière au profit de moyens propriétaires plutôt que de grands. Mais une guerre féodale, la guerre du Vicomte ( 1381), casse l’essor démographique et ensuite la ville perd lentement des habitants pour arriver à 5000 vers 1460. La seconde phase négative de la période se situe après 1419 : cette fois le trafic portuaire et la draperie sont touchés.
La guerre continentale et en Méditerranée, le conflit Aragon-Anjou, la régression du marché intérieur, le développement de concurrents étrangers comme le drap catalan ou le sucre sicilien, et la crise chez les importateurs de produits narbonnais comme Gènes ou Barcelone, ont porté des coups très durs. L’immigration urbaine s’est donc ralentie, en conséquence à la fois du dépeuplement des campagnes et de la baisse du pouvoir d’attirance du port.
Seconde phase, de 1460-1470 avec un démarrage du trafic maritime retardé par rapport à Marseille, puis une reprise démographique lente aussi bien en ville qu’à la campagne, jusqu’aux années 1680 : soit une croissance – et non un déclin comme on l’imaginait autrefois – mais inégale suivant les moments et les secteurs économiques.
Le XVIe siècle est un « beau XVIe », plus beau même que ce que l’on connaît jusqu’à présent. Narbonne, qui dépasse 6000 habitants au milieu du siècle, voit son trafic nettement progresser, de 1507 jusqu’au-delà de la date fatidique de 1560, c’est-à-dire jusqu’à 1590. Dans les années 1570-1580, 2 à 300 bateaux par an sortent du port en direction du Languedoc et 100 en plus vont du grau de La Nouvelle, accès côtier à la ville, vers les autres provinces, essentiellement en Provence, et l’étranger, la Catalogne, Valence, l’Italie du Nord. Par rapport au XIVe siècle la composition des exportations a changé: s’il y a toujours les draps, ils viennent maintenant des campagnes languedociennes, l’industrie urbaine n’ayant pu résister à la concurrence rurale du fait, entre autres, de ses coûts salariaux trop élevés. S’y ajoutent des toiles venues même de Bretagne ou de Rouen, et surtout du pastel détourné de l’Europe du Nord-Ouest, après 1560, à cause des crises dans cette région, sans parler du sel local devenu important depuis le XVe siècle à cause de l’accaparement par la pêche de Hollande et d’Allemagne de la production des salines Atlantiques et du développement de la consommation de viande en Languedoc même. Cette liste de produits indique que le commerce par terre a également fortement augmenté: charrettes des gros marchands, transport à dos de mulets pour les petits qui assurent la liaison avec Toulouse, le Rouergue, le Velay, les foires de Pézenas et de Montagnac et vont même en Espagne.
En même temps la ville a changé: à la différence de beaucoup d’autres, son expansion ne s’est pas traduite par la création hors des murs de faubourgs lâches, mais par une opération, commencée vers 1480, d’occupation par les marchands de l’espace du centre resté vide à proximité du Pont-Vieux, entre Cité et Bourg, la muraille étant unifiée et consolidée vers 1520. Une nouvelle génération de grands négociants est apparue, qui naturellement a soin de se créer un patrimoine foncier et seigneurial dès qu’elle commence à faire fortune et dont certains membres sont d’origine étrangère, Catalans ou Italiens. Ils remplacent les anciens marchands pareurs de la draperie et se partagent le pouvoir municipal avec la noblesse et les notaires dans la structure institutionnelle unifiée depuis 1537.
Les campagnes, elles, prospèrent moins longtemps : à partir de 1560 le nombre de propriétaires dans certains terroirs stagne ou diminue et la vigne régresse, ce qui est tout de même plus tardif que la crise en Ile de France, et qui d’une part n’est pas général dans le Narbonnais et d’autre part n’entraîne pas un recul des surfaces agricoles ni une baisse de la céréaliculture, laquelle au contraire continue de s’étendre. Après une courte crise en 1590-1600, il y a un nouveau « beau XVIIe siècle » pour le port dont le trafic est multiplié par 4 entre 1600 et 1670. Entre 1620 et 1650, 350 à 760 bateaux par an touchent Narbonne et il s’agit de barques et de tartanes dont beaucoup portent 300 à 650 quintaux métriques. Par conséquent pas plus qu’à Marseille et à Arles, il n’y a ici pour le XVIIe siècle de crise commerciale méditerranéenne longue. Les directions majeures des échanges n’ont guère changé, Marseille confirmant l’importance de son débouché aux dépens de l’Espagne. Mais deux aspects de ce commerce sont inquiétants. D’abord les exportations qui surpassent toujours de beaucoup les importations (agrumes, poisson salé, épices, alun, laine… ) sont faites désormais de denrées (du blé qui est de loin le premier produit à la sortie et qui varie fortement selon les récoltes) et de simples matières premières (fer demi-brut de l’Ariège, bois, pastel jusqu’à 1645), avec seulement quelques draps et jusqu’à 1650. Ensuite, comme il était déjà apparu au XVIe siècle, la marine narbonnaise s’est considérablement affaiblie ( 16 unités en 1664)
jaugeant 190 tx au total, consistant surtout en allèges allant de Narbonne à La Nouvelle. Plutôt que d’armer eux-mêmes pour le moyen et long court, les marchands de la place préfèrent mettre leurs fonds dans des parts de navire extérieurs à la ville, en sociétés en 24 quirats en association avec des marseillais ou des montpellierains qui détiennent la majeure partie du capital, ou bien pratiquer le prêt à la grosse à 8 à 20% à des patrons qui le plus souvent ne sont pas non plus originaires du port, ou bien encore se livrer au trafic du change et des effets de commerce, Narbonne étant devenue un centre important de paiements pour tout le Sud-Est. Enfin dans la campagne le XVIIe siècle est moins favorable que dans la ville : si la croissance démographique a repris, malgré une lenteur jusqu’à 1620, à récupérer par rapport au milieu du XVIe siècle et en dépit d’accidents graves comme les pestes de 1629-1630 et de 1652 et les passages de soldats, elle plafonne en 1650-1670. Surtout cette fois, la surface agricole diminue, la limite des rendements décroissants avec les défrichements antérieurs agissant, ainsi que, pour le trait, la substitution sur les petites exploitations pulvérisées par les successions de l’âne au bœuf, moins puissant pour retourner avec l’araire les sols difficiles.
La dernière phase s’ouvre par la crise classique de la fin du règne de Louis XIV, mais qui, ici, se prolonge pour le port dont le trafic baisse d’abord lentement après 1690, pour s’effondrer en 1728. À la campagne, le déclin et les abandons de terre frappent un peu plus tôt, à partir de 1675-1680, excités par les crues fiscales de 1690-1695 et 1705-1713 qui tombent d’autant plus mal qu’elles s’abattent sur une population en diminution du fait de quatre vagues de mortalité successives, 1678-1684, 1692-1698, 1706-1707, 1709-1713. Quoique moins nettement, le peuplement de Narbonne elle-même a dû reculer et se situe en 1740-1770 aux environs de 8000 habitants. Ensuite s’ouvre un « beau XVIIIe siècle » qui n’est dans le pays qu’une expansion médiocre.
L’exportation de grains reprend, mais maintenant dépassée par celle d’Agde à laquelle s’ajoute celle de Sète; seul trafic nouveau : l’expédition de vin. Mais tout ce commerce est dans les mains de négociants languedociens et provençaux qui ne résident pas à Narbonne et, à cause en partie du retrait des navires marseillais, le port n’est fréquenté ( 230 bateaux par an en 1777-1779) que par des navires dont la majorité a moins de 50 tx et est destinée à la navigation proche jusqu’à Toulon et Majorque. Aucune activité nouvelle n’apparaît dans la ville, malgré le maintien d’une immigration notable, mais probablement inférieure à celle du XVIIe à cause de la cessation du courant venu de la Garonne détourné vers Bordeaux en pleine expansion. Après 1750, comme partout la population augmente, mais faiblement (les recensements révolutionnaires permettraient de préciser la situation démographique), les mortalités se faisant moins fortes.
Signes d’une ville qui est dépassée par ses voisins et hors des grands courants de la conjoncture générale : les tentatives d’installation de manufactures de soie en 1742, 1757, 1782 échouent et le nombre des marchands ainsi que leur richesse diminue ( 1680 : 144, 1784 : 66). Le plat-pays sort de la crise tardivement, après 1740-1750, les défrichements recommencent avant l’édit de dégrèvement de 1770 et gonflent les terres cultivées de 1763 à 1789 de 7 à 8% ; ils sont facilités par le recours aux mulets à la place des ânes, animaux vendus par des maquignons juifs, désormais moins pourchassés qu’auparavant, mais la vigne qui avait gagné à nouveau sur la garrigue, est bloquée après 1780, par le bas prix du vin et des terres nouvellement mises en valeur sont alors abandonnées.
Ces quelques lignes ne sauraient résumer le travail de l’auteur dans toute son ampleur. Elles ne visent qu’à en restituer grossièrement la trame, d’autant plus que l’auteur au passage traite de nombreuses questions d’intérêt général que je n’ai pu aborder. Je n’en évoquerai ici que quelques-unes. La première est celle des contraintes géographiques, particulièrement évidentes dans le cas de Narbonne, et de l’évaluation de leur poids réel. Le port en effet est d’un accès doublement difficile : le long de la cô