2001
Revue d'Histoire Moderne et Contemporaine
Les territoires de l’économie, XVe-XIXe siècles
Présentation
Philippe MINARD
1. Les études historiques ont, de longtemps, souligné l’importance de la
dimension spatiale dans l’ordonnancement et l’organisation des activités économiques : entendons par là non seulement l’aspect proprement physique des
contraintes de l’espace (distances, aires de collecte, voies de circulation), mais
aussi l’ensemble des configurations institutionnelles et normatives, spatialement inscrites, politiquement déterminées, qui influencent l’orientation et
l’échelle des échanges. Évidence que de rappeler ceci, à l’heure des débats sur
l’unification européenne et sur la « mondialisation » ? Sans doute. Mais rappel
utile cependant, non seulement pour redire, en historiens, que la globalisation
marchande ne date pas d’hier – c’est son intensité et son degré de pénétration
des économies locales qui font la nouveauté et le défi contemporains – , mais
aussi pour souligner la complexité des jeux entre les flux et circuits de
l’échange, d’une part, et l’imposition des délimitations territoriales, d’autre
part. Au fond, toutes les contributions rassemblées ici traitent, sous des angles
variés, du même sujet : l’importance et les effets de la frontière en économie.
2. La frontière délimite un territoire, c’est-à-dire un espace unifié par l’application, en principe uniforme, des mêmes règles, des mêmes normes politiques et juridiques. Rien n’indique a priori que pareille zone doive concorder
avec un quelconque espace économique homogène
[1]. C’est pourquoi la notion,
si commune au langage économique depuis Ricardo, de « marché national »,
peut s’avérer si trompeuse, dans la fausse évidence de son usage téléologique.
Tout d’abord, parce que les différentes échelles économiques ne s’emboîtent
pas à la manière des poupées russes : les échanges ne s’organisent pas dans un
bel étagement allant du local à l’international en passant par le régional et le
national; bien au contraire, les circuits se chevauchent et se surimposent.
Ensuite, parce que la théorie classique des « avantages comparatifs » repose sur
des hypothèses fortes, difficilement réalisées : elle suppose les marchés nationaux parfaitement homogènes et des facteurs de production immobiles à
l’échelle internationale, indépendants les uns des autres, séparés par des frontières étanches. Or, les espaces économiques nationaux ne sont pas pareillement juxtaposés. Les hommes, les marchandises et les capitaux traversent les
frontières, en permanence, tissant des relations d’échanges plus ou moins
denses. C’est justement tout l’effort des autorités, des institutions, que d’ériger
les bornes de leur territoire en barrière moins aisément franchissable : par ce
long travail d’édification douanière et d’uniformisation juridique se trouve
ainsi découpé un espace délimité par les normes en vigueur sur son étendue.
Autrement dit, la frontière est bien une construction sociale, et le marché
national-territorial le produit d’une longue histoire et de politiques étatiques
actives (du mercantilisme à la Nationalökonomie). Fernand Braudel le rappelait
à sa manière, à propos de l’intégration progressive des marchés régionaux à
l’époque moderne :
« Passer du marché régional au marché national, en cousant ensemble des économies
d’assez court rayon, quasi autonomes, et souvent fortement individualisées, n’a donc rien eu
de spontané. Le marché national a été une cohérence imposée, à la fois par la volonté politique, pas toujours efficace en la matière, et par les tensions capitalistes du commerce [… ]. À
son origine, le marché national n’est pas seulement une réalité économique. Il est issu d’un
espace politique antérieur [2] ».
Ainsi les monarchies et leurs politiques mercantilistes auraient-elles opéré
le passage de la
Stadtwirtschaft à la
Territorialwirtschaft. Mais la relation entre le
territoire comme aire de souveraineté politique et l’espace de l’économie paraît
plus complexe, aux XIXe et XXe siècles : de la poussée des unions douanières en
Europe à partir de 1828, la création du
Zollverein en 1834, jusqu’à la CEE,
avec son « marché commun » qui précède la construction d’une souveraineté
européenne, on voit que la relation s’est inversée, que la constitution d’un
espace économique unifié a pu paraître cette fois le préalable à une unification
politique
[3]. Le mode d’articulation entre les zones de compétence des institutions et les espaces économiques n’est donc pas univoque. Au bout du compte,
la difficulté à saisir ce que peut signifier la notion de « marché national » renvoie
à la question centrale des relations entre État et marché, qui hante l’économie
politique depuis leXVIIIe siècle.
3. Les différentes contributions de ce dossier privilégient deux terrains
d’observation : l’Europe du Nord-Ouest (envisagée ici de Rouen à Leipzig), et
la Méditerranée. Il ne s’agit nullement d’un choix délibéré, mais bien plutôt de
l’opportunité saisie d’études en cours, et de chantiers particulièrement actifs.
Mais les questions posées ont évidemment une portée paradigmatique, sinon
universelle.
Tenter d’y répondre suppose une double combinaison des approches. Il
faut tout d’abord articuler l’analyse socioéconomique des jeux de l’échange
avec les théories et les représentations de ceux-ci qu’ont produites les contemporains : l’histoire intellectuelle et culturelle des manières de voir l’échange et
ses espaces est constitutive de l’histoire économique, parce que ces représentations traduisent, rationalisent mais aussi en partie influencent les pratiques.
Explorant les voies d’une nouvelle histoire intellectuelle de l’économie politique suggérées par Jean-Claude Perrot (dont rend compte par ailleurs Jochen
Hoock dans ce même numéro), Guillaume Garner examine la façon dont les
sciences camérales allemandes ont essayé de penser l’articulation entre
« espace de marché» et territoire étatique, au carrefour du mercantilisme et du
libéralisme. De leur côté, Gérard Chastagnaret et Olivier Raveux soulignent
l’importance de la dimension spatiale dans les choix industriels et entrepreneuriaux. Les manières de penser l’espace sont déterminantes et invitent à
aller de l’espace perçu des acteurs à l’espace transformé par leur action. Pareil
jeu entre représentations et action vaut autant pour les États et leur ministère
économique que pour les praticiens du terrain.
D’où la nécessité d’une seconde articulation étroite, entre le niveau des
politiques gouvernementales et celui des pratiques « ordinaires ». La
RHMC
avait déjà consacré un dossier au négoce en 1998
[4], soulignant l’importance de
ces réseaux marchands à base familiale ou régionale tels que celui qu’évoque
Jean-Philippe Priotti à partir de l’exemple des Basques au sein de l’Empire
espagnol. L’accent est mis cette fois sur le rapport qu’entretiennent les marchands au long cours au fait politique de la frontière. On sait bien que les frontières n’ont jamais été totalement hermétiques. Matthieu de Oliveira en
observe le franchissement légal, à travers les demandes de passeport des négociants nordistes, de 1791 à 1869 et Gérard Gayot fait de même à travers les
foires de Leipzig, en recensant tous leurs participants entre 1750 et 1830; tandis que les situations analysées par Natividad Planas et Samuel Fettah révèlent des « frontières franchissables » par contrebande ou arrangements divers.
Dans tous les cas, on aperçoit à quel point la frontière est ambivalente : telle
une synapse, elle est rupture et passage à la fois. L’effet-frontière est d’autant
plus fort que la dénivellation, le gradient entre les deux espaces qu’elle délimite
sont plus élevés; et du coup, plus élevés également sont les bénéfices que l’on
peut tirer de son franchissement. La foire de Leipzig enregistre ainsi « les délocalisations d’entreprises, ou plutôt le dédoublement des fabriques », de part et
d’autre de la frontière franco-belge, décidées par les manufacturiers « après
une étude comparée des avantages fiscaux et douaniers présentés par telle ou
telle domicialition », écrit G. Gayot. Ce qui importe dans tous les cas, c’est que
la dénivellation des situations de part et d’autre de la barrière donne lieu à un
jeu de cumul des avantages : la frontière peut s’avérer une providence, pourvu
que l’on sache en jouer. Ne faut-il pas qu’une règle existe pour qu’il y ait
quelque bénéfice à la contourner ?
Réfléchir sur la constitution des « territoires » de l’économie et les formes
de l’intégration spatiale par les échanges suppose évidemment qu’on considère
tout spécialement les changements d’échelle. Les travaux récents ont fait
émerger de nouvelles interrogations sur la notion de « région » économique, et
celle, très discutée, de « district » industriel
[5]. Deux contributions abordent ces
questions sous des angles différents. Mathieu Arnoux et Jacques Bottin proposent de suivre, dans la longue durée, de la fin du XIIe siècle aux premières
années du XVIIe, l’édification par étapes d’un espace économique cohérent,
autour de Rouen et Paris, structuré autour d’un type de produit spécifique, la
draperie, dans une continuelle adaptation de l’approvisionnement en matières
premières et de la commercialisation des produits aux évolutions du commerce international. Caroline Douki étudie les effets en retour de l’émigration
en masse d’une population qui a intégré la mobilité dans un véritable système
économique régional, fondé sur un type spécifique de pluriactivité rurale, en
Italie centrale, entre 1860 et 1914. La notion de « territoire discontinu d’une
économie régionale » qu’elle propose remet en cause certaines visions traditionnelles de l’émigration : à sa manière, le cas ici étudié constitue comme un
défi, en plein XIXe siècle, à Friedrich List et aux doctrines de l’économie
« nationale ».
Ce dossier est enfin suivi de comptes rendus critiques, qui sont l’un des
vecteurs essentiels pour la restauration d’un véritable espace de débat au sein
du monde scientifique. Michel Morineau, notamment, avec la plume parfois
sévère mais aussi la grande probité intellectuelle qu’on lui connaît, entreprend
un large réexamen du problème des croissances comparées de la France et de
l’Angleterre au XVIIIe siècle.
En somme, dans sa diversité même, ce numéro voudrait tout simplement
plaider pour une certaine manière de faire de l’histoire économique, en
essayant, modestement, de prêcher d’exemple
[6].
[1]
Je reprends ici en partie les éléments d’une réflexion menée avec Dominique Margairaz et
Patrick Verley à l’occasion de la table-ronde de Lille sur « Les institutions de l’économie de marché en
Europe, XVIIIe-XXe siècles », publiée sous la direction de Jean-Pierre HIRSCH dans la
Revue du Nord,
t. LXXVI, n° 307, octobre-décembre 1994.
[2]
Fernand BRAUDEL,
Civilisation matérielle, économie et capitalisme, XVe-XVIIIe siècle, tome 3 :
Le
temps du monde, Paris, Armand Colin, 1979, p. 235-237.
[3]
Pour le cas de l’Union Européenne, voir Bruno THÉRET (éd.),
L’État, la finance, le social.
Souveraineté nationale et construction européenne, Paris, La Découverte, 1995 (notamment Maurice
AYMARD et Gilles POSTEL -VINAY, « L’État et les marchés », p. 351-368).
[4]
« Acteurs et pratiques du commerce dans l’Europe moderne
», Revue d’histoire moderne et contemporaine, 45/3, juillet-septembre 1998, toujours disponible.
[5]
Par exemple : Pat HUDSON (ed
.), Regions and Industries. A Perspective on the Industrial revolution in Britain, Cambridge, Cambridge University Press, 1989; Louis BERGERON (dir
. ),
La croissance
régionale dans l’Europe méditerranéenne, 18e-20e siècles, Paris, Éditions de l’EHESS, 1992; Georges
BENKO et Alain LIPIETZ (dir.),
Les régions qui gagnent. Districts et réseaux : les nouveaux paradigmes de
la géographie économique, Paris, PUF, 1992. Un colloque récent organisé par Michel Lescure, à Tours,
a tenté de faire le point sur les usages rétrospectifs possibles de la notion de « districts industriels »
d’inspiration marshallienne.
[6]
Pour un bilan récent, fût-il partiel, voir Philip T. HOFFMAN et Jean-Laurent ROSENTHAL, « New
work in French economic history »,
French Historical Studies, 23, n° 3, summer 2000, p. 439-454. Le
numéro entier est consacré aux « new directions in economic history », mais les approches et options
méthodologiques y sont très diverses.