2001
Revue d'Histoire Moderne et Contemporaine
L’économie contemporaine : pouvoir financier et
décision politique
Le plan de stabilisation Pinay-Rueff, 1958
Michel-Pierre Chélini
Michel-Pierre CHÉLINI Université d’Arras rue du Temple 62030,
Arras
Michel-Pierre CHÉLINI Le plan de stabilisation Pinay-Rueff, 1958
De juin à décembre 1958, le général de Gaulle souhaite entourer la nouvelle
Constitution d’une stabilité économique mani~feste.La croissance du PIB est
émaillée de ten~sions sur les prix et le cours du Franc. Les propositions
d’équilibre budgétaire du ministre des Finances, A. Pinay, sont élargies par
celles un comité de réflexion présidé par J. Rueff. Ce plan Pinay-Rueff lance
le mouvement en direc~tion de l’équilibre budgétaire,décide la création d’un
nouveau Franc après dévaluation et confirme le programme de libéralisation
doua~nière. Bénéficiant des efforts accumulés de la IVeRépublique, il n’a pas
obtenu la modéra~tion salariale mais a fondé la stabilité monétaire et
budgétaire française jusqu’en 1968.
From june untill december 1958, general de Gaulle wished that the
new Constitution begins to take effect within an obvious econo~mic
stability.The growth of GNP was weake~ned by latent inflation and failling of.
french Franc change rate. The Finance Minister A. Pinay proposed to balance the
Budget but the J. Rueff Committee enlarged this scheme. This Pinay-Rueff plan
initiated budgetary balance years, established a “new Franc” after devaluation
and confirmed the free trade move~ment in France. The plan tooked profit from
the economic strains of the 4th Republic. Although the wage growth moderation
has not been reached, this plan founded french mone~tary and budgetary
stability untill 1968.
La crise de 1958 a ramené le général de Gaulle au pouvoir.
Début juin, celui-ci forme un gouvernement d’union nationale et se consacre à
une tâche de stabilisation aux effets durables. Ce cabinet bénéficie de très
larges pouvoirs pour une durée de sept mois, c’est-à-dire jusqu’à fin décembre
1958 et opère principalement dans trois directions : une nouvelle Constitution,
une politique algérienne plus pragmatique et la stabilisation économique et
financière. Le ministre des Finances étant alors Antoine Pinay et le
responsable de la commission d’experts étant Jacques Rueff, l’ensemble des
mesures prises a été appelé « plan Pinay-Rueff ». L’objet de cet article est
d’en retracer l’histoire
[1].
UN PLAN PINAY OU UN PLAN RUEFF
?
L’année 1958 devait marquer une étape pour l’économie
française. Sur le plan monétaire, l’Union Européenne des Paiements, fondée en
1950, allait disparaître et les monnaies européennes, devenant convertibles,
seraient librement traitées sur les marchés des changes. Dans le domaine
commercial, deux ensembles poussaient la France à réduire encore ses droits de
douane, l’Organisation Européenne de Coopération Économique, l’OECE issue du
plan Marshall, pour l’espace euratlantique, et la nouvelle Communauté
Économique Européenne pour les six signataires du Traité de Rome. Sur le plan
conjoncturel intérieur (voir le tableau statistique ci-dessous), des quatre
variables classiques de l’équilibre, la France affiche bien une croissance
convenable et le plein emploi, mais la hausse des prix, retardée par diverses
dispositions en 1956-57, enregistre une flambée en 1958 (+ 15%), tandis que la
balance des paiements est déséquilibrée. Par ailleurs, le déficit budgétaire,
présent depuis 1931, n’est toujours pas comblé.
Ainsi, la France ne semble pas complètement « prête » pour ces
échéances importantes. Le changement de régime contribue à dramatiser pour les
contemporains un bilan que le recul du temps permet d’évaluer avec plus
d’équité. La Ve République naissante promulgue d’abord une
nouvelle constitution, mais son fondateur souhaite définir un cadre économique
conjoncturel pacifié. Il convient à la fois d’accompagner la stabilisation
politique d’une croissance qui donne éclat et moyens au régime et d’éviter que
les dysfonctionnements économiques n’entravent la marche du politique comme en
1944-1946.
La IVe République et ses derniers
gouvernements de 1957 et 1958 arri-vaient-ils démunis face à ces échéances ?
Certes non. Les dossiers étaient largement avancés et ont facilité le travail
du gouvernement de Gaulle, mais l’hypothèque politique et la crise algérienne
rendaient cependant laborieuse un certain nombre de décisions. La nouvelle
donne politique et constitutionnelle modifiait bien les conditions du pouvoir.
L’exécutif sortait brusquement renforcé de la crise de mai 1958, la priorité de
la question algérienne entraînait une dramatisation de tous les dossiers en
cours, tandis que la personnalité politique du général de Gaulle conférait à
l’ensemble une homogénéité indiscutable. L’impression générale de l’opinion
publique spécialisée (haute administration, milieux d’affaires) est alors
partagée : d’un côté, les réussites accumulées dans la modernisation depuis
1944, n’échappent à personne, de l’autre la France apparaît comme menacée de
médiocrité économique si elle ne poursuit pas l’action modernisatrice lancée à
la Libération. La crise budgétaire qui rebondit à partir de 1956, alors qu’elle
semblait en voie de résorption définitive depuis 1948, accrédite ce point de
vue inquiet. Les échéances du Marché Commun avec le début du désarmement
douanier au 1er janvier 1959
pourraient-elles être tenues ? Le Fonds de stabilisation des changes, géré par
la Banque de France, ne disposait au
1er juin que de 200 millions de
dollars, l’équivalent d’un mois d’importations. Une impression diffuse semblait
cependant réconcilier ces deux optiques apparemment opposées : la France
approchait d’une situation très favorable et équilibrée, seule faisait défaut
la stabilité durable des prix et de l’équilibre budgétaire. Avec le recul du
temps, 1958 n’apparaît pas comme une césure ou un tournant économique
significatifs, avec un avant et un après. Le PIB enregistre une croissance
annuelle de + 4, 6% par an de 1950 à 1959. Les gains de productivité et de
niveau de vie sont même parmi les meilleurs de l’OECE. Sur le plan
conjoncturel, l’action de Bourgès-Maunoury et de Félix Gaillard,
quoiqu’insuffisante, a néanmoins préparé le terrain à la stabilisation mise en
œuvre au second semestre 1958.
Le 1er juin, pour
l’heure, est investi un gouvernement de Gaulle d’union nationale où figurent
tous les partis à l’exception du PCF et des courants d’extrême droite; il
bénéficie, à la condition expresse de respecter les principes de la démocratie,
des pleins pouvoirs constituants et de la capacité temporaire de légiférer par
ordonnance pour sept mois. En arrivant aux affaires, le général de Gaulle, qui
dirige le dernier gouvernement légal de la IVe République,
a l’esprit les « trois affaires qui menacent la France, l’Algérie, la réforme
de l’État et la situation financière ». Après la ratification populaire de la
nouvelle constitution le 28 septembre, il s’engage dans la solution à moyen
terme du dossier algérien, toile de fond de toute la vie politique française
jusqu’au printemps 1962. Le renforcement de l’exécutif va permettre aussi de
résoudre les déséquilibres économiques qui minorent la crédibilité
internationale de la France.
Un plan Pinay ?
Pour stabiliser les comptes, qui choisir aux Finances ? De
Gaulle consulte plusieurs avis et François Bloch-Lainé
[2], directeur du Trésor de 1947
à 1953, en refusant le poste pour lui-même, suggère le nom d’Antoine Pinay
comme synonyme de confiance. Médiocrement satisfait par la recommandation d’une
personnalité politique plus libérale et partiellement rivale
[3], de Gaulle l’accepte néanmoins pour
rassurer les milieux économiques et financiers. Si son cabinet est dirigé par
Georges Pompidou à Matignon, une équipe efficace (Antoine Dupont-Fauville, Jean
Aubry et Jean Méo) emmenée par Roger Goetze, autre inspecteur des Finances,
ancien directeur du Budget, supervise discrètement les projets de la rue de
Rivoli
[4].
Antoine Pinay et son directeur de cabinet André Yrissou sont
convaincus de la nécessité d’équilibrer le budget et de prendre des mesures
d’urgence. Pour le moyen terme et pour le monde financier, ils décident de
lancer d’abord un emprunt, comme en mai 1952, avec des caractéristiques
analogues pour faciliter l’identification. Ce grand emprunt constitue un moyen
de se procurer des ressources de trésorerie tout en testant sa popularité
économique
[5]. De Gaulle
avait choisi cette voie en automne 1944, il l’accepte de nouveau en 1958.
L’idée était dans les dossiers du ministère. Un projet d’emprunt avait été
préparé, en mars 1958, par Pierre Pflimlin, le ministre des Finances précédent;
portant 5% d’intérêt, à capital garanti sur le cours du dollar, pour une durée
de 15 ans, baptisé « emprunt de la stabilisation », il fut reporté par la crise
gouvernementale.
Antoine Pinay dispose donc d’un canevas qu’il va aménager.
L’or n’est pas un placement financièrement avantageux puisque, de 1949 à 1958,
le cours du Napoléon a reculé de -18% (passant de 4547 F à 3719 F en moyenne
annuelle calculée par l’INSEE), alors que le dollar a progressé de + 10% et les
prix intérieurs courants de + 51%. Le cabinet du ministère des Finances en est
concient.
Le 4 juin 1958, le Napoléon cote 3570 F, niveau toujours
inférieur à 1949, mais l’or conserve une image culturelle forte comme référence
financière ultime auprès d’une bonne partie du public.
Pinay se décide à assimiler les conditions du nouvel emprunt
à celles de 1952, pour renforcer l’image de continuité financière comme pour
accélérer sa préparation technique. L’ordonnance et le décret de lancement sont
promulgués le 11 juin, moins de deux semaines après l’investiture du
gouvernement.
Ses caractéristiques sont attirantes pour l’épargnant : il
est porteur d’intérêts à 3, 5% (soit 3500 F par an pour 100000 F souscrits)
pour un long amortissement de 54 ans. Les titres du 3, 5% 1958 sont exonérés de
l’impôt sur le revenu et sur les droits de succession. Il est indexé sur l’or
et non sur la hausse des prix :
la référence est la moyenne des cours de la pièce d’or 20 F
dite Napoléon, sur le marché libre de l’or à Paris pendant les 100 dernières
séances de la Bourse précédant la reprise du titre; le cours de référence du
Napoléon est celui du 1er semestre
1958, 3600 F (inférieur de 10% aux 3960 F de 1952). Le remboursement est prévu
par tirage au sort jusqu’en 1970, libre au-delà.
Le lancement du 17 juin est accompagné par un discours du
ministre et un autre du chef du gouvernement. Pinay développe les thèmes de la
défense du franc, de la mise en activité des richesses thésaurisées au service
de la nation et de son équipement, le général de Gaulle attend un succès
triomphal, première étape du redressement. La publicité est centrée sur le
thème « l’emprunt 3, 5%, de l’or qui rapporte ». La presse offre un éventail
intéressant d’opinions : La Vie
Française ( 27 juin) titre «à l’enseigne de la confiance »,
The Economist ( 21 juin) plaisante sur
l’« Opération Napoléon », L’Humanité (
16 juin) se scandalise d’« Un cadeau royal pour les capitalistes »,
Le Monde ( 16 juin) résume les deux
objectifs de l’emprunt, « Aux urnes du Trésor ».
L’emprunt rapporte 325 milliards de F courants, dont 295
milliards en moyens de paiements ( 90%). On peut comparer cette somme avec les
recettes budgétaires totales, dont elle représente environ 6% ou avec le
déficit de 1958, dont elle pourrait combler la moitié. Par rapport à l’emprunt
Pinay de 1952 ( 430 milliards), la collecte est plus modeste et par rapport à
l’emprunt Ramadier de 1956 ( 320 milliards) le résultat est identique. En
francs constants 2000, cela représente 29 milliards pour l’emprunt de 1958, 158
milliards pour 1944, 48 milliards pour 1952, 119 milliards pour celui de 1993.
Le Fonds de Stabilisation des Changes récupère 150 tonnes d’or pendant la durée
de l’emprunt, soit environ 80 milliards de F – 1/4 des souscriptions – et la
Banque de France considère presque l’emprunt comme une amnistie pour capitaux
expatriés. On compte en métropole un peu plus de 870000 souscripteurs, soit
environ 6% des ménages, pour une souscription moyenne de 350000 F, ce qui
représente six mois de salaire moyen de l’époque.
Le Trésor a calculé qu’il était rentable surtout pour les
particuliers souscrivant entre 500000 et 5 millions de F Par la suite, le cours
de la « rente Pinay » progresse lentement au cours des années 1960, atteignant,
sur la base 100 en 1958, l’indice 192 en 1969. L’absence de droits de
succession joue beaucoup plus que son indexation sur l’or, augmentant largement
son coût relatif pour le Trésor, et en septembre-octobre 1973, les Finances
préfèrent procéder à son remboursement anticipé.
En été 1958, l’emprunt semble avoir rempli son rôle d’amorce
pour la stabilisation. Il n’est pas isolé puisqu’il s’accompagne d’autres
mesures d’urgence comme, le 18 juillet, le report au 18 décembre de la tranche
de libération des échanges convenue avec l’OECE. Pour couper court à toute
rumeur de dévaluation pendant la souscription de l’emprunt Pinay, l’ordonnance
du 24 juillet légalise la dévaluation de fait de 1957, baptisée « opération 20%
» par le gouvernement Bourgès-Maunoury, et établit le cours officiel du dollar
à 420 F
[6]. Le relèvement
des traitements de la fonction publique est reporté, le prix du blé progresse
peu, moins que la proposition de l’Association Générale des Producteurs de Blé,
un train fiscal supplémentaire de 50 milliards est promulgué le 31 juillet
(contributions extraordinaires sur les sociétés, hausse du prix de l’essence,
taxes sur contribuables aisés). Si l’on se place en novembredécembre 1958, sans
tenir compte du plan qui va suivre, la rue de Rivoli peut présenter un bilan
très honorable. Par un travail patient et discret d’économies, le déficit
budgétaire, que les bureaux spécialisés des Finances évaluaient à 1000 ou 1200
milliards de F (il s’agit d’anciens francs), est stabilisé à 690 milliards,
comme en 1956 et 1957; la balance commerciale, déficitaire depuis le deuxième
trimestre 1956, redevient excédentaire au quatrième trimestre 1958.
Les prix de détail n’évoluent plus à la hausse. Mais le
général de Gaulle souhaite un ensemble de plus vaste ampleur.
Un plan Rueff ?
La spéculation à la baisse du Franc se poursuit de manière
sourde jusqu’en décembre 1958, ce qui signifie qu’une partie de la crise
monétaire n’est pas résolue. La liquidation de l’Union Européenne des Paiements
(UEP) au 31 décembre va laisser une dette de 2950 millions d’unités de compte,
alors que les conditions financières de l’Accord Monétaire Européen (AME),
chargé de lui succéder, seront plus strictes
[7]. Le dernier emprunt en date auprès du FMI, en janvier
1958, était assorti de recommandations d’experts limitant le déficit budgétaire
à 600 millions de FPar ailleurs, le général de Gaulle veut un plan en bonne et
due forme qui marque le début de son gouvernement avec éclat dans le domaine
économique.
Deux optiques partagent alors le monde des spécialistes et
des politiques : un courant s’oppose à toute dévaluation et à la réduction de
la dépense collective, proposant de faire jouer la fiscalité, l’encadrement du
crédit, la planification, le contrôle des prix : c’est le cas d’Albin Chalandon
à l’UNR, de Guy Mollet à la SFIO. Un second courant, plus libéral, souhaite
ouvrir les frontières pour renforcer les tendances concurrencielles et agir sur
la demande intérieure par la fiscalité et le crédit. Jacques Rueff, inspecteur
des Finances, déjà expert auprès du cabinet Poincaré en 1926-1928 et plusieurs
fois auteur de plans de stabilisation, émerge du second courant. Le 10 juin,
dix jours après l’investiture du gouvernement de Gaulle, il adresse au ministre
des Finances une note : «Éléments pour un programme de rénovation économique et
financière », qui propose un plan de mesures libérales pour résoudre ce qui est
à ses yeux le mal français, l’inflation
[8]. Deux séries de remèdes doivent s’épauler : sur le
plan financier, il convient de limiter les emprunts du Trésor au marché
financier en cessant les recours à la Banque de France et d’interdire à la
Banque de France de financer des crédits à moyen terme pour les entreprises,
selon les dispositions de mars 1944 destinées à la Reconstruction. Sur le plan
commercial et concurrenciel, il s’agit de limiter au minimum les barrières,
contingentements et protectionnismes divers, depuis les taxes douanières
jusqu’aux professions protégées et autres corporatismes. Il conclut sur l’appel
à la « restauration d’une monnaie française ».
Il semble que Roger Goetze ait pris l’initiative de donner
des prolongements à ce texte. En effet, Antoine Pinay, quoique libéral aussi,
se méfiait de ces projets.
Selon R. Goetze, les colères du général de Gaulle deviennent
régulières entre le 15 août et le 15 septembre : « Quand donc le ministre des
Finances va-t-il me proposer le projet de budget et les réformes qui doivent y
être associées ?»
[9].
C’est le cabinet de Matignon qui contribue à convaincre Antoine Pinay de
recevoir Jacques Rueff à plusieurs reprises et de créer un comité d’experts
destiné à préparer un programme d’ensemble, plus vaste qu’un emprunt assorti de
mesures d’économies. Le 30 septembre, deux jours après le référendum qui
accordait des pouvoirs spéciaux au gouvernement, Antoine Pinay accepte sans
enthousiasme la formation de ce comité. Celui-ci devant rester secret,
l’opinion publique n’apprit son existence qu’à la veille de sa dissolution,
tandis que Jacques Rueff n’était que son « coordinateur » pour le ministre des
Finances.
Les membres du comité, comme en 1926, représentent la haute
fonction publique ou les affaires. Ils sont huit. Dans le monde de
l’entreprise, on relève la présence de Jean Guyot, gérant de la banque Lazard,
ami de J. Rueff, véritable chef de cabinet officieux du comité, M. Lorain,
président de la Société Générale, M. Alexandre, président du conseil des
Experts-Comptables, ami d’A. Pinay, C.J. Gignoux, économiste, ancien dirigeant
de la CGPF (Confédération Générale du Patronat Français) dans les années
1930-1940, organisme patronal ancêtre du CNPF, Raoul de Vitry, président de
Péchiney. Dans la fonction publique figurent C. Brasart, conseiller d’État où
il préside la section des Finances, Jean Saltes, sous-gouverneur de la Banque
de France et Jean-Marcel Jeanneney, professeur de sciences économiques, futur
ministre du général de Gaulle. Le comité fait figure de Conseil économique et
social en consultation et ses membres, choisis par Jacques Rueff, témoignent
d’options économiques majoritairement libérales.
Le comité se réunit du 30 septembre au 8 décembre, à peu près
tous les deux jours, dans un « climat étrange, semi-clandestin » (J. Guyot),
qui ne parvient pas à dissiper le scepticisme de certains membres (C. J.
Gignoux). Jacques Rueff préside de fait. Directeur du Trésor et sous-gouverneur
de la Banque de France avant-guerre, écarté de la fonction publique par les
lois antisémites de Vichy, il occupe des postes de diplomatie financière depuis
1945 (Réparations alliées, puis CECA). Il s’affirme comme libéral
anti-keynésien. Il fait parler les invités, un peu comme un expert étranger
mandaté par le FMI, puis dévoile quelques projets devant eux pour sonder leurs
réactions, qui s’avèrent généralement réticentes (J. M. Jeanneney). La plupart
des personnes sont hostiles à la dévaluation.
Quoique disposant de représentants en son sein – mais non
choisis par eux – le ministère des Finances, le CNPF et la Banque de France,
avec son gouverneur Wilfrid Baumgartner
[10], regardent ce comité sans sympathie. Les auditions
concernent les principaux directeurs des Finances (Budget, Trésor et Impôts),
de nombreux responsables de directions dans les ministères économiques ou
techniques, ou d’instances économiques et financières nationales, le Plan, la
Banque de France, la Caisse des Dépôts (François Bloch-Lainé), la Sécurité
Sociale. Un des aspects intéressants et novateurs du plan Rueff est
l’utilisation, désormais familière aux cercles du pouvoir, de la palette la
plus large de statistiques financières, bancaires et macro-économiques
(Comptabilité Nationale, PNB).
Comment enrayer définitivement l’inflation ? Nous savons
aujourd’hui que les années 1952 à 1967 sont des années de détente des prix au
niveau des marchés mondiaux; en France, ils progressent en moyenne de + 3% par
an, soit trois fois moins que la moyenne annuelle séculaire ( 1914-2000).
L’année 1958 avec ses + 15% en 12 mois est une exception. « M. Pinay est arrivé
pour la récolte » comme le souligne Jacques Le Bourva, professeur d’économie à
l’Université de Rennes; il souligne « l’exemple assez rare en France d’une
manœuvre d’ensemble… aux suites satisfaisantes » même si « la controverse s’est
engagée sur un terrain doctrinal douteux »
[11]. Les facteurs qui menacent la stabilité du franc à
moyen terme, sont plus complexes que le déficit budgétaire ou la crise de
confiance : la poussée de l’investissement et de la consommation avec réduction
corrélative de l’épargne, l’affaiblissement momentané des ressources agricoles,
une progression des salaires supérieure à celle de la productivité, la hausse
mondiale des matières premières de 1956, renforcent les tensions à la hausse;«
si de gros efforts de freinage ont été accomplis… certaines forces économiques
ont joué spontanément dans le même sens ».
Les personnes interrogées conviennent qu’il s’agit d’un beau
projet mais estiment qu’il dépasse les capacités d’un comité ou d’un
gouvernement.À l’approche des discussions budgétaires d’automne, une étape
s’impose. Jacques Rueff rédige un texte de 25-30 pages qu’il communique ou
soumet en présence de tous les membres du Comité, dans la première quinzaine de
novembre, à Georges Pompidou (le 7) assisté de Roger Goetze, puis à Antoine
Pinay (le 12), et enfin au général de Gaulle (le 18). Après discussion dans les
sphères gouvernementales, le texte est définitivement rédigé pour le 8
décembre, signé par ses huit rédacteurs et communiqué le 9 au président René
Coty, qui l’accepte. Les membres du Comité ne sont pas unanimes sur la totalité
du texte; l’un d’entre eux écrit une lettre séparée à Jacques Rueff mentionnant
les risques de crise sociale grave (syndicats de paysans et de salariés) qu’il
peut susciter.
UN PLAN STABILISATEUR, OUVERT ET
COMPACT
Le contenu, libéral et gestionnaire, compte des aspects
audacieux dont l’application risque d’être grinçante. À partir du problème
central de l’inflation, le plan distingue trois groupes d’issues :
- Des solutions budgétaires : le budget courant des dépenses
à caractère définitif doit être équilibré, par limitation des dépenses et par
augmentation des recettes; pour la partie investissements publics, le Comité
propose de distinguer le logement social financé par l’État sur un budget
extraordinaire et le logement « privé» financé par l’épargne.
- Des solutions monétaires : pour obtenir « une monnaie
respectable », il faut réviser le taux de change, diminuer les mécanismes
d’indexation inflationniste, définir un franc « lourd » et
convertible.
- Des solutions commerciales et extérieures : accélérer
l’ouverture du marché français sur l’extérieur, OECE et CEE.
Une architecture vigoureuse, des
réactions plutôt négatives
Ce plan est indiscutablement intéressant, même si ses
conséquences sur la progression du niveau de vie paysan et salarié sont
immédiatement perceptibles.
Dans la typologie des plans français de stabilisation,
destinés à rétablir un équilibre à moyen terme, on peut le ranger dans la
catégorie des plans « complexes et fondateurs », centrés sur le budget et les
changes, comme le plan Poincaré de 1926; on peut le distinguer des plans
conjoncturels centrés sur les prix comme le plan Pinay de 1952 et des plans
conjoncturels centrés sur les salaires (et la monnaie) comme le plan Barre de
1976
[12]. Par rapport
à ses écrits des années 30-40, ou même à ce qui était connu de ses positions en
juin 1958, l’évolution de Jacques Rueff est perceptible. Les propositions
figurant dans la note du 10 juin ont été considérablement approfondies et
surtout des choix monétaires, qui n’apparaissaient pas en juin, sont désormais
en bonne place en novembre.
Le nouveau franc qui restera dans la mémoire collective comme
le trait le plus marquant du plan « Pinay-Rueff » est une idée du mois
d’octobre, à la paternité discutée
[13]. Le taux de la dévaluation proposé par le Comité,
compte tenu de la hausse des prix, était de -13 à -15%. W. Baumgartner,
gouverneur de la Banque de France, lança -17, 5%, à la fois pour dynamiser les
exportations au moment de l’ouverture commerciale et pour fixer un rapport
simple du franc à l’or ( 200 mg d’or à 900/1
000è
me ou 180 mg d’or fin) et au
dollar ( 35 $ l’once). Le dollar passait de 420 F à 493 F On aurait pu choisir
aussi le dollar à 500 F, mais la dévaluation apparaissait alors trop creusée,
-19, 4%. La création d’un nouveau franc posait quelques problèmes : en divisant
le franc par 1/100, soit 4, 93 F au lieu de 493 F, on retrouvait quasiment le
taux de change de 1914, 5, 15 F pour un dollar et celui de 1, 00 DM ou d’1
franc suisse pour un franc français. Diviser par 1/1 000 eût signifié le dollar
à 49 centimes et le Mark à 10 centimes, ce qui était peut être un peu audacieux
!
Le nom de la nouvelle monnaie reste « Franc », temporairement
découplée en « anciens francs » et en « nouveaux francs » ( 1 NF = 100 AF),
parfois en « francs lourds » ( 1 franc lourd = 1 NF = 100 AF). Dans l’entourage
de Roger Goetze, il avait été question de deux autres mots, la livre et le
gallia. Pour la livre, terme séculaire, il y avait un embarras de taille :
c’était la monnaie britannique… Aucun des membres du cabinet n’osa le proposer
au général de Gaulle. Le gallia eût mieux convenu, mais sonnait curieusement,
soit un peu archéologique (gaulois) soit un peu régalien (de Gaulle) et on y
renonça. La SEITA l’utilisa plus tard pour l’une de ses cigarettes. On ne dira
cependant pas le « Franc de Gaulle » comme il y avait eu le « Franc Poincaré»,
à la fois parce que le chef du gouvernement avait couvert de son autorité une
décision dont le détail technique lui échappait et parce que le fait majeur
était moins la dévaluation que la conversion en « nouveaux francs », terme qui
resta en usage dans l’opinion pendant les années 1960. La Direction Générale
des Prix fut chargée de calculer l’incidence des mesures budgétaires, de la
dévaluation et de l’ouverture commerciale sur le niveau des prix. Elle évaluait
le chiffre entre + 6 et + 7% pour une dévaluation de -17 à -18%. La hausse fut
effectivement de + 6, 5%.
Du 18 novembre, date de présentation au général de Gaulle, au
28 décembre, date de parution des premières ordonnances au
Journal Officiel, de nombreuses
péripéties accompagnent la traduction du texte en dispositions légales. Le
détail des controverses nous est bien connu par le colloque de 1985 où les
acteurs, Roger Goetze en tête, ont précisé avec scrupule leurs rôles respectifs
et les moment les plus dramatiques
[14]. Les opposants au projet sont rapidement nombreux,
au moins à partir de la mi-décembre quand la presse commence à diffuser son
contenu. Antoine Pinay lui-même déclare à la réunion du 18 novembre à Matignon
ses fortes réticences; le 24 décembre, il menace clairement de présenter sa
démission et demande des atténuations fiscales et monétaires au dispositif.
L’homme de 1952 qui n’augmente pas les impôts et qui ne dévalue pas peut
difficilement présenter l’image contraire en 1958. Comment justifier, selon son
propos, « toutes ces taxes »! Vétéran de 1914-1918, il refuse par exemple
d’endosser la suppression de la retraite du combattant
[15] ! Les autres ministres de ce
gouvernement de coalition ne sont pas plus enthousiastes : Michel Debré et
Maurice Couve de Murville sont les seuls à l’appuyer nettement; l’UNR gaulliste
n’est pas convaincue, les CNIP (droite libérale)
suivent les réticences de leur chef, le MRP
(démocrate-chrétien) est réservé, les radicaux ne sont pas favorables, la SFIO
est hostile. La Banque de France et le CNPF maintiennent leur opposition, le
Conseil Économique et Social fait savoir la sienne ( 16-17 décembre). Dans les
états-majors politiques, la gauche critique la compression du pouvoir d’achat
salarié, la droite la faible efficacité antiinflationniste. Albin Chalandon,
secrétaire général de l’UNR fait savoir son opposition.
Raymond Aron est un des rares chroniqueurs connus à défendre
la validité du plan.
Tout dépend du chef de gouvernement, qui dispose désormais de
larges pouvoirs. Le général de Gaulle se convainc progressivement de la
solidité du plan : Roger Goetze en affirme les chances de succès, Jacques Rueff
garantit sa cohérence interne
[16], tandis que Georges Pompidou ou François Bloch-Lainé
attestent de ses qualités politiques et économiques. « J’adopte le projet des
experts… Du point de vue technique, je m’en remets dans l’ensemble aux
spécialistes… Mais c’est ce que le projet a de cohérent et d’ardent, en même
temps que d’audacieux et d’ambitieux, qui emporte mon jugement »
[17].
La phase la plus dramatique intervient entre le 24 et le 27
décembre, alors que toutes les échéances se conjuguent : vote du budget, fin
des pleins pouvoirs gouvernementaux, première étape de l’ouverture douanière à
la CEE. Aux élections législatives des 29-30 novembre, l’UNR obtient 36% des
sièges, presque 200 députés. Depuis le 21 décembre, le général de Gaulle a été
élu chef de l’État par les 81000 grands électeurs. Il sera intronisé à l’Élysée
le 8 janvier 1959. Le 24 décembre 1958, veille de Noël, Antoine Pinay menace de
démissionner;
Roger Goetze, avec tout le cabinet de Matignon, s’emploie à
l’en dissuader. Le vendredi 26 décembre, de 15 heures à minuit passé, un
conseil interministériel puis un conseil de cabinet débattent pied à pied du
projet budgétaire, préparé dans les temps par la Direction du Budget, et le
plan « Rueff », mais ne tranchent pas puisque ce n’est pas un conseil des
ministres. L’opinion financière n’est pas en reste, des fuites laissant
entendre qu’il y aurait dévaluation et on peut évaluer à 10 milliards de F les
pertes de change du franc pendant cette journée. Le conseil des ministres du 27
décembre faillit ne jamais avoir lieu. Les mesures d’austérité effraient les
quatre ministres SFIO du gouvernement qui proposent leur démission. De Gaulle
leur enjoint instamment de venir, pour achever de « remettre la République en
place » et d’attendre le 8 janvier 1959, date d’expiration de la période
constitutionnelle transitoire, pour prendre une décision définitive de retrait.
L’ombre de l’Algérie plane sur tous les débats. Antoine Pinay songe aussi à
partir. Les MRP sont réservés. De Gaulle ouvre alors le conseil des ministres
en annonçant que si le budget préparé par les Finances et A. Pinay et le plan
Rueff n’étaient pas acceptés, il quittait ses fonctions ! Moins d’une
demi-heure après, tout était adopté…
Comme le gouvernement dispose des pleins pouvoirs, le vote
parlementaire n’est pas indispensable et le Journal Officiel du dimanche 28 décembre publie
une cinquantaine d’ordonnances, de notifications et d’avis à caractère
financier :
lois et décrets budgétaires des 30 décembre et 2 janvier,
ordonnance 58-1341 instituant un nouveau Franc, notification du changement de
parité adressée au FMI, avis 662 à 665 de l’Office des Changes relatifs à la
convertibilité externe du franc et avis concernant la libération des échanges (
29 décembre).
À partir de là, Antoine Pinay applique loyalement le plan
Rueff, que l’on appellera ainsi le plan Pinay-Rueff. Le général de Gaulle,
suivi par Antoine Pinay, annonce le dimanche soir même, à vingt heures, devant
la radio et la télévision, les mesures qui sont prévues : « J’ai décidé de
remettre nos affaires en ordre réellement et profondément… Notre pays va se
trouver à l’épreuve…
(mais) le rétablissement visé est tel qu’il peut nous payer
de tout… Sans cet effort et ces sacrifices, nous resterions un pays à la
traîne, oscillant perpétuellement entre le drame et la médiocrité». Saisis par
le verbe gaullien, les termes désagréables de dévaluation, d’impôts
supplémentaires, de concurrence extérieure deviennent ainsi des défis
collectifs.
L’opinion nationale et internationale est indiscutablement
étonnée : la fermeture de la Bourse de Paris les 26-27 décembre laissait
présager une opération monétaire, non un plan aussi dense. La presse, en cette
période hivernale, est plus déconcertée qu’enthousiaste. Le
1er janvier, de Gaulle, appuyé par
Dupont-Fauville pour les questions techniques, reçoit les directeurs de tous
les grands journaux. Dans le détail, personne ne relève vraiment que de Gaulle,
officiellement hostile à l’Europe politique, accepte, en les dépassant, les
objectifs de la CEE. Dans la presse, les réactions sont inégales. Peu de choses
avaient filtré des travaux de la rue de Rivoli et du comité Rueff. Quelques
articles autour des 21-23 novembre évoquaient les rumeurs de dévaluation et les
démentis d’Antoine Pinay. À l’approche de la fin de l’année et des
traditionnels projets budgétaires, les articles réapparaissent, mais jusqu’au
26 décembre inclus, la question de la dévaluation est posée et décortiquée,
sans réponse définitive. Depuis 1952, chaque échéance politique ou économique
s’accompagne de rumeurs de dévaluation, la surévaluation du franc français
étant de notoriété publique dans les milieux spécialisés.
Après l’annonce du plan Pinay-Rueff, la presse internationale
est impressionnée pendant les jours qui suivent l’annonce, puis cesse de s’y
intéresser. La presse nationale commence plutôt par souligner l’importance de
la réforme et sa cohérence. Après quelques jours d’étonnement et d’expectative,
se développent des opinions plutôt défavorables. En janvier 1959, Raymond Aron
classe les critiques en trois catégories : 1) le plan est socialement injuste,
2) il est libéral et déflationniste, 3) il n’est pas certain d’obtenir des
succès, notamment parce que la politique algérienne n’est pas modifiée. La
première critique est unanime, les deux secondes viennent tantôt de la gauche
tantôt de la droite, pour des raisons différentes. « La France paiera » écrit
Gilbert Mathieu dans Le Monde, «
Derrière le rempart de la monnaie, une relance économique difficile », note
L’Express du 4 juin 1959. Raymond Aron
dans Le Figaro et René Sédillot dans
La Vie Française, un des principaux
journaux financiers, sont un peu isolés dans leur plaidoyer positif.
Les organisations syndicales ou associatives ne se
manifestent pas, sauf les associations d’anciens combattants, qui protestent
les 21-22 janvier 1959 contre la suppression de la retraite, mesure plus
symbolique que véritablement coûteuse. Tous s’opposent mais décident, comme la
FNSEA, de prendre contact avec le gouvernement avant de « passer à l’action ».
Le patronat n’est pas très favorable. Jean-Marcel Jeanneney, ministre de
l’Industrie dans le nouveau gouvernement Debré, raconte qu’il reçoit
continuellement, en 1959, des représentants des patrons qui annoncent la
faillite de leur secteur
[18]. Sur l’ensemble de l’année 1959, les banques, le
CNPF, les professions libérales et les commerçants semblent hésitants ou
favorables, les ouvriers, les agriculteurs et les PME sont mécontents. Les
agriculteurs pourraient protester. La suppression de leur régime fiscal
particulier, et la désindexation des prix les touchent sensiblement;
l’ouverture vers la CEE peut les inquiéter
[19]. En 1960 éclateront
d’ailleurs des manifestations, pour des raisons plus complexes. Il faut compter
cependant avec l’opinion favorable dont bénéficie le général de Gaulle auprès
de la FNSEA et le poids moderniste de la JAC au sein du monde rural.
Une mise en œuvre
programmée
Une fois lancé, le plan doit être appliqué. À partir du 8
janvier 1959, le véritable ministre de l’Économie semble être le Premier
ministre lui-même, Michel Debré, soutenu par le ministre de l’Industrie,
Jean-Marcel Jeanneney. Antoine Pinay, comme son successeur W. Baumgartner
(janvier 1960), se cantonne dans la fonction de gardien de l’équilibre
budgétaire pour la réussite du plan Rueff.
De surcroît, la SFIO quitte le gouvernement, désormais
composé d’UNR, de CNIP, de MRP et de radicaux, mais le parti socialiste ne
passe pas dans une opposition ouverte. Les principales mesures demandent un
délai de réalisation inégal et se conditionnent les unes les autres.
L’arrière-plan politique de la guerre d’Algérie avec la perspective d’un vide
politique de court terme sans alternative immédiate crédible, l’accumulation du
capital depuis les années 50, les dispositions modérées de la politique
salariale, la pression discrète des organismes internationaux (OECE, UEP-AME,
CEE, FMI) représentent autant de contreforts positifs qui contraignent au
succès.
Prenons l’exemple de l’orientation salariale, qui n’est plus
une « politique salariale » puisque les salaires sont librement négociés entre
employeurs et employés depuis février 1950. De Gaulle avait reçu les syndicats
de salariés les 9-10 juin 1958, quelques jours seulement après son investiture,
au retour de son voyage en Algérie. Le comité Rueff avait recommandé la fin de
toute indexation, c’est-à-dire de la répercussion salariale systématique de
toute hausse des prix.
L’article 79 de l’ordonnance portant loi de finances du 31
décembre abrogea toute indexation, sauf celle du SMIG, et l’interdit à
l’avenir. La hausse des prix pour 1959 étant estimée à + 6 ou + 7% (avec des
hausses de + 10 à + 15% pour les tarifs publics) et le rapport du Comité
n’ayant évoqué que la préservation minimale du SMIG, il fut décidé de
programmer hors plan Rueff, hors budget et même hors publication d’ordonnance,
une recommandation appuyée du gouvernement en faveur d’une hausse maximale de +
3% pour les salaires, à commencer par les traitements de la fonction publique;
le SMIG serait augmenté exceptionnellement de + 4% au
1er mars. Si les syndicats de
salariés restent extérieurement calmes, des turbulences sociales accompagnent
l’année 1959.
Quelques reculs symboliques n’entament pas l’essentiel du
dispositif.
J. M. Jeanneney attribue cela au souci de ne pas gêner le
gouvernement dans la solution de la question algérienne, tandis que R. Goetze
souligne la capacité de persuasion du Premier ministre qui avait complètement
intériorisé les objectifs du plan. On peut ajouter l’affaiblissement momentané
de la CGT depuis la modestie des résultats du « Non » au référendum de
septembre 1958.
En janvier 1959, les droits de douane en vigueur entre la
France et la CEE sont diminués de 10%, plusieurs plafonds de quantités
échangées de pays à pays sont relevés. Alors que Benelux, Italie ou RFA avaient
atteint ce stade dès 1954 et que le gouvernement Pflimlin avait annoncé en mai
1958 que la France ne pourrait tenir cet engagement, 90% des échanges
France-OECE sont libérés, c’est-à-dire dispensés de licences, autorisations ou
contingentements. Le directeur des Relations économiques extérieures, Bernard
Clappier, dut passer trois jours pleins à Matignon pour établir la liste de
libération
[20]. Les
échanges entre la France et la zone dollar étaient libérés à hauteur de 11% en
juin 1957, contre 68 à 86% pour Italie, RFA, Benelux.
Sur le plan budgétaire, le déficit courant est maintenu à 600
milliards d’AF, soit 6 milliards de NF, en partie grâce à l’inflexibilité
d’Antoine Pinay. Ce chiffre n’apparaît pas dans le tableau statistique joint
qui concerne le seul budget ordinaire. En fait, sont touchées d’un côté des
exonérations (bénéfices agricoles, entreprises publiques), des indexations et
des subventions, de l’autre les dépenses des « interventions publiques » (titre
IV). La plupart des taux fiscaux restent inchangés pour éviter une flambée de
mécontentement et la croissance économique permet une augmentation mécanique du
rendement fiscal de 200 miliards d’AF.
Sur le plan monétaire, le Franc redevient convertible avec
les autres monnaies européennes. La Grande-Bretagne, la RFA et le Benelux s’y
étaient engagés; ils totalisaient 55% des quotas de l’UEP, ce qui les
autorisait à demander sa dissolution par notification au secrétariat général de
l’OECE, sous condition de l’entrée en fonctionnement de l’Accord Monétaire
Européen. Si depuis 1955, le solde des compensations à l’intérieur de l’UEP
s’effectuait pour les trois quarts en dollars, les comptes des non-résidents,
ceux des entreprises britanniques en France par exemple, restaient
partiellement intransférables. Au 21 janvier 1959, les mouvements de capitaux
et de devises sont totalement libres. Onze pays d’Europe, dont la France,
libèrent ainsi leur monnaie des contraintes de l’inconvertibilité en janvier
1959. Le rétablissement de la convertibilité dans le cadre du système de
Bretton Woods engage une conséquence de prestige, la redéfinition officielle du
franc par rapport à l’or; ce n’est pas l’étalon-or de type 1878-1913, mais
plutôt le Gold Exchange Standart de Gênes ( 1922). L’équivalence-or du franc de
décembre 1958 est de 1, 8 mg d’or à 900/1 000e, 179 fois
moins que le franc germinal, mais celle de janvier 1960 est de 180 mg, soit 56%
de celui de 1803. Le deustche mark cote désormais 1, 17 F (le franc vaut 0, 85
DM) et le franc suisse 1, 10 F La France, dépose au FMI la nouvelle parité d’un
dollar pour 493, 70 F, qu’elle s’engage à défendre dans une bande de ± 1% selon
les accords de Bretton Woods, soit entre 490 et 497, 40 F pour le dollar.
Pierre-Paul Schweitzer, directeur du Trésor, se rend le 27 décembre à
Washington pour cette opération. Le FMI constate avec satisfaction
l’amélioration de la situation économique européenne et l’effort de coopération
du continent. Un nouveau franc, symbole d’une nouvelle époque monétaire, doit
être mis en place en 1960.
Sur deux questions, Jacques Rueff n’eut pas satisfaction.
Pour le problème des « corporatismes intérieurs », il estimait qu’il fallait
faire un autre plan ou un autre Comité. Ce fut, en 1959, le comité
Armand-Rueff, dont le célèbre « Rapport » devint plus une référence morale
qu’opératoire. Pour la politique monétaire de la Banque de France qu’il voulait
restrictive, il ne fut pas écouté.
L’ensemble de ces mesures coïncide avec le réaménagement de
la coopération européenne. L’UEP se dissout, remplacée par un discret AME
(Accord Monétaire Européen), tandis que la CEE semble concurrencée par les Sept
de l’AELE
[21]. Au
moment du plan Rueff, se place presque exactement l’opération Unicorn en
Grande-Bretagne (Unic Convertibility Return)
[22]. Officiellement le groupe Unicorn et le groupe Rueff
n’étaient pas informés de leurs travaux respectifs. Sur le plan commercial, il
fut annoncé le 15 décembre au conseil de l’OECE qu’il y aurait d’un côté la
CEE, de l’autre l’AELE. Sur le plan monétaire, France et Grande-Bretagne
parvinrent à une certaine simultanéité. Le 10 décembre, Baumgartner fit savoir
à la Banque d’Angleterre que la France allait rétablir la convertibilité de sa
devise. À l’occasion de plusieurs rencontres au sommet à Paris, notamment les
conseils respectifs de l’OECE et de l’Alliance Atlantique, eut lieu le 17
décembre un dîner entre les trois ministres des Finances, français, allemand,
britannique, qui permit de rapprocher les points de vue. La France avait obtenu
de plusieurs partenaires de l’UEP finissante 400 millions de dollars de prêts
destinés à étouffer toute spéculation consécutive au rétablissement de la
convertibilité du franc. Pour Mac Millan, il fallait éviter que la
Grande-Bretagne ne se retrouve isolée. Les convertibilités sont rétablies
presque simultanément avec la dissolution de l’UEP. L’Europe du Plan Marshall
prenait fin. Londres semblait plutôt avoir conduit le mouvement de
convertibilité monétaire et Paris le mouvement d’association commerciale et
douanière.
L’idée d’une conversion monétaire interne s’impose dans les
dernières semaines de 1958, mais ne peut entrer en application avant un an, le
temps que les différentes dispositions techniques soient au point
[23]. L’opération est très
bien organisée et doit effacer le souvenir des échanges de billets de 1945 et
1948
[24]. L’ordonnance
n° 58-1431 du 27 décembre 1958 institue une nouvelle unité monétaire, sur la
base de 1 NF = 100 AF et le décret du 18 novembre 1959 (n° 59-1313) fixe la
date au 1
er janvier 1960. Pour le
FMI, une notification suffit. La nouvelle unité monétaire, le franc,
temporairement appelée « nouveau franc », est divisée en 100 centimes. Elle
circule en métropole, dans les trois départements d’Outre-Mer (Guadeloupe,
Guyane, Martinique) et en Algérie-Saharajusqu’en juillet 1962 pour cette
dernière
[25].
La conversion en nouveaux francs allait surtout devoir être
psychologique. D’un seul coup, l’ouvrier moyen allait toucher 500 NF à la fin
du mois au lieu de 50000 AF, le salarié moyen 610 NF au lieu de 61000 AF, mais
le kg de pain rétrogradait de 60, 4 AF à 0, 60 F ou le kg de beefsteack de 1064
AF à 10, 64 NF Sur le plan comptable, les difficultés ont été mineures, même si
la Banque de France, prise de court par la décision, n’a pas été à même de
fournir les nouveaux billets en une seule année. Pour faciliter la transition
culturelle, la Monnaie reprit des anciens modèles et la « Semeuse » est une
gravure de 1897, œuvre du sculpteur Oscar Roty
[26]; toutefois, si les comptes s’effectuent
en nouveaux francs, les conversations et une bonne part des transactions
restent en anciens francs. La plupart des individus comptent en AF jusqu’à 2000
AF ( 20 NF). Un sondage de la fin des années 1970 montrait que la majorité de
la population continuait à compter mentalement en anciens francs
[27]. Au
1
er janvier 1963, l’appelation «
nouveau franc » s’efface définitivement devant l’expression « franc ».
UNE « STABILISATION » À
CONFIRMER
Le plan Pinay-Rueff fut très ausculté dans les quatre ou cinq
années qui suivirent. La France parvient progressivement à l’âge statistique
moderne, disposant de séries complètes, en quantité et en qualité croissantes.
Dans les réunions internes ou devant la presse, le ministre en fait largement
usage. La première Ve République, qui réaffirme
l’importance du plan et de la maîtrise politique de la croissance, déploie
volontiers ces évaluations « objectives » de ses succès économiques. Le souci
constant d’atteindre les grands équilibres et de rompre avec les déficits
passés conduit le gouvernement et les Finances à surveiller les indices avec la
plus grande attention. La décision prise par Valéry Giscard d’Estaing de
réaliser en septembre 1963, cinq ans après l’opération Pinay-Rueff, un « plan
de stabilisation » est à la fois l’occasion de recadrer certains dérapages
conjoncturels et de réaffirmer les objectifs de croissance maîtrisée.
À une génération de distance, les indicateurs du début des
années 1960 apparaissent très favorables. Il est cependant difficile de démêler
ce qui revient aux facteurs directement économiques de croissance – combinaison
du travail et du capital – et ce qui est imputable au plan lui-même. Par
ailleurs, le plan Rueff est tout sauf « interventionniste »; libéral dans
l’optique, il cherche à rétablir les équilibres du marché, pas à corriger des «
structures ». Il faut donc le juger sur ses résultats conjoncturels.
De 1954 à 1965, les résultats de la France sont brillants, mais
sans césure particulière en 1958. Le PIB s’accroît de + 5, 1% par an, les prix
progressent de + 4, 4% par an, le budget courant devient excédentaire à partir
de 1959 (à l’exception des années 1962-1963). On pourrait nuancer le tableau :
si la progression annuelle rapide de la masse monétaire (+ 12, 6%) n’appelle
pas de commentaire particulier, il faut signaler jusqu’en 1963, le maintien
d’un déficit discret des charges de Trésorerie, allant de 2 à 10% des dépenses
ainsi qu’une augmentation rapide des salaires (+ 9, 7% en francs courants, soit
+ 5, 0% en francs constants ou « salaire réel »). Si les dépenses budgétaires
reculent de 23, 1% du PIB en 1954 à 20, 2% en 1965, la masse salariale
progresse dans le même temps de 43, 5% à 46, 9% du PIB, accumulant des
pressions sur les coûts. La forte croissance des années 60 permet
exceptionnellement de faire cohabiter une hausse des prix modérée et une hausse
des salaires plus élevée.
L’endettement public reste stable, autour de 90 milliards de
francs, ce qui diminue très nettement son rapport au PIB, 32% en 1958, 16% en
1968.
La couverture des importations par les exportations approche
des 100%, chiffre atteint et dépassé à partir de 1966. L’insertion dans les
cadres ouverts de l’OECE-OCDE et de la CEE a été réussie sans à-coups. En 1960,
la France dirigeait 10% de ses exportations vers les Six et encore 30% vers la
zone franc, en 1970, les chiffres sont respectivement de 50 et 10%. Si l’on
considère la balance des paiements, déjà positive en 1954-1955, elle s’installe
dans l’excédent dès 1959, car les revenus des services et les échanges de
capitaux équilibrent les transactions commerciales extérieures.
Sur le plan monétaire, la France, endettée auprès du FMI en
1958, pour un quart de la totalité de l’aide fournie par le FMI à ses membres,
rembourse toute sa dette ( 900 millions de dollars) en 1959 et devient
créancière en 1961 (de 1, 1 milliard de dollars) au point que le FMI juge cette
monnaie assez solide pour la prêter à des pays tiers
[28]. Les réserves monétaires
de la France augmentent fortement, sa dette internationale se réduit aux seuls
débits à long terme des années 1944-1950. En trois ans, le franc encore fragile
des années 50 est devenu le franc solide des années 1960.
Toutes ces performances étaient largement en gestation sous la
IVe République. Que peut-on attribuer au plan de 1958 ? Le
plan Rueff lui-même s’insère à la charnière de deux années de croissance
médiocre du PIB, + 2, 4% en 1958 et en 1959. S’il est difficile de lui affecter
le ralentissement de 1958, on peut dire qu’il contribue à tasser le chiffre de
1959, en considérant qu’il s’agit d’une remise à niveau nécessaire; les années
suivantes dépassent + 5% par an.
Le plan Rueff avait trois objectifs : stabiliser le budget,
consolider la monnaie et préparer l’ouverture commerciale de la France. Ces
trois objectifs sont indiscutablements atteints. Si l’on considère par
classement décroissant les points de réussite spécifique du gouvernement de
Gaulle, vient en premier lieu l’effort budgétaire, suivi par la stabilité
monétaire, l’insertion commerciale internationale, et l’incitation à la
stabilité des prix. La politique des salaires et du crédit reste souple tandis
que la croissance du PIB, l’absence de chômage ou celle des exportations se
rapportent à des facteurs macro-économiques plus larges.
Les limites du Plan et leur
amendement
Cette réussite est-elle complète ? Est-elle perçue comme
telle à ce moment-là? En 1961, le principal auteur du plan de 1958 dénonce son
inachèvement. Jacques Rueff avait été chargé avec Louis Armand, en automne
1959, d’un « Rapport sur les obstacles à l’expansion économique ».
Ce travail devait compléter celui de décembre 1958. Touchant
trop d’intérêts en place, ratissant large et parfois de manière imprécise (les
bouchers, les taxis, etc.), le rapport Rueff-Armand ne reçut aucune suite
directe.
La question qui lui tenait cependant à cœur, le contrôle de
la progression des crédits bancaires, était expressement exclue de son champ de
travail, en partie à la demande du gouverneur de la Banque de France, Wilfrid
Baumgartner. En janvier 1960, W. Baumgarnter est nommé ministre des Finances
après le départ d’Antoine Pinay. Fin 1961, alors que la hausse des prix
manifeste une légère tension, Jacques Rueff prononce devant le Collège Libre
des Sciences Sociales et Économiques un « Discours sur le crédit », qu’il
destine à la Banque de France et au ministère des Finances. L’analyse est assez
décalée par rapport à la réalité des pressions inflationnistes et se déploie en
un catalogue de critiques hétérogènes sur la gestion monétaire interne :
l’inflation n’est pas dans la hausse des salaires, mais dans l’excès de moyens
de paiement;
le budget étant désormais en voie d’équilibre, le réveil des
tensions infationnistes est imputable à la politique du crédit; le système
bancaire est cartellisé en un oligopole de connivence qui freine le progrès; la
Banque de France coiffe le système et bloque toute modernisation; elle
maintient des taux d’intérêt trop élevés. Même si le marché financier français
n’est pas exempt de surcoûts protectionnistes, cette diatribe n’eut aucun effet
pratique sinon de renforcer l’animosité entre les deux hommes, J. Rueff et W.
Baumgarnter.
Cependant la réévaluation du deutsche mark bouscula
partiellement la valeur extérieure du Franc fixée en 1958
[29]. La RFA accumulait des excédents
continus de sa balance des paiements depuis le début des années 50, mais à
partir de 1957, des mouvements spéculatifs portaient des capitaux en abondance
vers le mark, à la fois pour garantir des avoirs liquides dans une monnaie
solide et dans l’attente d’une réévaluation qui valoriserait ces avoirs. La
hausse des prix allemande des années 50 était très faible, plus faible que
celle de ses voisins : + 1, 75% par an dans les années 50, + 2, 65% dans les
années 60.
L’affaiblissement du dollar à partir de 1958-1960 renforçait
ces tendances.
Cette abondance de liquidités en DM pouvait créer des
conditions inflationnistes – que les statistiques rétrospectives démentent –
mais on le croyait à l’époque. Les autorités monétaires allemandes – la
Bundesbank réorganisée en 1957 – se trouvaient devant une alternative délicate
: ou bien relever le taux de réescompte (inférieur alors à 3%) de la Banque
Centrale pour « refroidir » la croissance, mais cela aggraverait l’attraction
des capitaux flottants pour le mark, ou bien maintenir ce taux à bas niveau
pour privilégier la croissance de la RFA et décourager l’entrée des capitaux
extérieurs. Après de longs débats internes, devant l’inanité des relèvements de
taux comme le refus américain d’une conférence internationale sur les monnaies,
à l’approche des élections législatives allemandes, la RFA décida le 4 mars
1961 de réévaluer le DM de 4, 75%, ce qui donnait le dollar à 4 DM au lieu de
4, 20 et le mark à 1, 23 F au lieu de 1, 17 F
L’opération était présentée comme une mesure de stabilité du
DM contre l’inflation importée; elle ne provoqua pas de réduction des excédents
commerciaux car les produits Made in
Germany étaient achetés pour d’autres raisons que monétaires. On ne
releva pas de retraits sensibles des capitaux placés à long terme;
seuls les capitaux courts refluèrent momentanément. La RFA
enregistra simplement un déficit de ses paiements extérieurs en 1962. En
France, l’opinion spécialisée regretta le caractère unilatéral de la décision –
mais il n’existait plus d’instance permanente de coopération monétaire
européenne – salua discrètement avec un peu d’envie la performance rare d’une
réévaluation, et continua de s’interroger sur la viabilité à long terme du
système monétaire international de 1944.
Une légère reprise de l’inflation en France menaçait de
réduire l’avantage de compétitivité donné par la dévaluation de 1958 et la
réévaluation du DM. Le président de la République, mis en éveil par Jacques
Rueff, envisage un bref planrappel à la mi-août 1963
[30] et s’en ouvre, par
l’intermédiaire du Premier ministre G. Pompidou, à V. Giscard d’Estaing,
ministre des Finances. Le plan de septembre 1963 s’appuie sur la recherche d’un
équilibre budgétaire plus exact, d’un blocage général des prix au niveau
atteint le 31 août 1963 et, en novembre, d’un contrôle des crédits
bancaires
[31]. Le plan
s’accompagne d’une importante publicité avec affiches, étiquettes, annonces ou
émissions de télévision sur les meilleures manières d’acheter, sous l’égide de
la « défense du franc ». En 1964-1965, les prix de détail ralentissent leur
course (+ 3, 4%, puis + 2, 5%). Le PIB, légèrement tassé en 1963 (+ 4, 2%),
reprend sa course (+ 6, 5% en 1964, et + 4, 8% en 1965), le budget ordinaire
devient excédentaire, le commerce extérieur est équilibré, la hausse des
salaires horaires s’établit autour de + 6%. Le nouveau franc est consolidé, au
moins jusqu’à la crise de mai 1968.
Au départ, le choix d’Antoine Pinay comme ministre des
Finances, guidé par des impératifs de politique générale et financière,
semblait déboucher sur un grand emprunt et la recherche de l’équilibre
budgétaire. Une note de Jacques Rueff au général de Gaulle permet au chef du
gouvernement et à ses conseillers, notamment à Roger Goetze, d’inciter le
ministre des Finances à élargir son programme. En charge d’un Comité d’experts
restreint à huit membres, hauts fonctionnaires et dirigeants d’entreprises,
soucieux d’auditionner de nombreux responsables, Jacques Rueff donne forme à un
texte qui sera largement traduit en décisions politiques. Le programme Pinay
devient le plan Pinay-Rueff.
Les réticences sont nombreuses. Les partis politiques, dont
la SFIO et un courant de l’UNR, la Banque de France, dirigée par W.
Baumgartner, une fraction des hauts fonctionnaires, la majorité des ministres
hésitent ou s’opposent à ce plan, Antoine Pinay et Guy Mollet présentant même
leur démission.
Le général de Gaulle couvre le tout de son autorité et
insiste sur la liaison entre tous les éléments du nouveau cours, Constitution,
Algérie, stabilisation financière. Il emporte la décision. Les mesures se
concentrent en quelques jours fin décembre 1958 et bénéficient de l’effet de
surprise. Seule l’introduction du nouveau franc est fixée à janvier 1960.
L’objectif est de stabiliser les prix, le budget de l’État et les comptes
extérieurs. Trois orientations peuvent être distinguées : la recherche de
l’équilibre budgétaire, la stabilisation monétaire et le souci d’une plus
grande ouverture commerciale.
Les effets du plan proprement dit sont difficiles à isoler du
reste de l’évolution économique de la France. Soulignons ce qui peut être
identifié comme spécifique à son actif : 1) le souci de l’équilibre budgétaire,
qui stabilise la charge de l’État sur le PIB et impressionne favorablement les
détenteurs de liquidités;2) la solidité monétaire du franc, la première depuis
les années qui entourent le plan Poincaré ( 1926-1935), et la poursuite de la
décélération des prix amorcée en 1952;3) la dynamisation supplémentaire des
échanges extérieurs français et l’apparition d’une balance des paiements
excédentaire.
Le plan n’était pas sans limites. Il contribue à ralentir la
croissance du PIB pendant les deux années; 1958 et 1959 et ses effets
conjoncturels sur prix et changes se dégradent une première fois à partir de
1967-1968, une seconde après 1974, mais il n’avait ni pour objectif ni pour
moyens une stabilité longue des prix et de la monnaie. Le plan-rappel de
stabilisation de l’automne 1963, centré sur le verrouillage des prix, montrait
à l’évidence non pas l’échec de 1958, mais bien la nécessité de maintenir une
vigilance collective autour de la stabilité. Ainsi, avec le recul du temps,
même si sa pérennité n’atteint pas celle de la constitution, le plan
Pinay-Rueff reste une belle et solide opération de stabilisation, à la fois
compacte et efficace.
FRANCE. PRINCIPAUX INDICATEURS,
1954-1965
Progression annuelle en% 1. PRODUCTION, PRIX,
SALAIRES, MONNAIE PIB (prix constants) Prix de détail Salaire moyen Masse
monétaire 1954 + 4, 8 0 + 6, 1 + 14 1955 + 5, 0 + 1, 2 + 7, 8 + 13 1956 + 5, 1
+ 2, 0 + 10, 5 + 10, 7 1957 + 5, 3 + 2, 7 + 10, 4 + 10, 7 1958 + 2, 4 + 15 +
11, 3 + 5, 4 1959 + 2, 4 + 6, 2 + 6, 3 + 13, 1 1960 + 7, 1 + 3, 7 + 10 + 16, 7
1961 + 5, 5 + 3, 2 + 7, 9 + 17, 2 1962 + 6, 6 + 4, 7 + 11, 7 + 18, 6 1963 + 5,
3 + 4, 8 + 8, 9 + 14 1964 6, 5 + 3, 4 + 7, 3 + 9, 8 1965 + 4, 8 + 2, 5 + 5, 8 +
10, 9 moyenne 1954-65 + 5, 1 + 4, 4 + 9, 7 + 12, 6
2. COMMERCE EXTÉRIEUR Taux de couverture
commerciale (%) 1954 90 1955 92, 1 1956 92, 7 1957 90, 5 1958 94, 6 1959 93, 8
1960 94, 5 1961 96, 2 1962 97, 6 1963 97, 5 1964 99, 8 1965 98, 6
3. SITUATION BUDGÉTAIRE Budget ordinaire
(milliards de NF) Dépenses Recettes Solde 1954 37 33, 6 -3, 4 1955 39, 4 34, 5
-4, 9 1956 46, 4 38, 7 -7, 7 1957 56, 4 49, 8 -6, 5 1958 54, 9 52, 3 -2, 3 1959
59, 4 60, 1 + 0, 6 1960 60 62 + 2 1961 66, 5 67, 8 + 1, 3 1962 76, 8 74, 5 -2,
3 1963 90, 8 85, 1 -5, 6 1964 90, 6 94, 7 + 4, 1 1965 97, 7 101, 8 + 4, 1
moyenne 1954-65 (+ 9, 2) (+ 10, 5) Notes: Salaire moyen : il s’agit du salaire
annuel net moyen, sauf pour 1954 et 1955, salaire horaire ouvrier. -Taux de
couverture commerciale: rapport exportations/importations (%). Source: INSEE,
Annuaire Rétrospectif de la France, 1948-88, Imprimerie Nationale, 1990,
respectivement pages: 242, 286, 98, 576, 610, 614-618.
[1]
Paule ARNAUD -AMELLER,
Les
mesures économiques et financières de décembre 1958, Paris, Armand
Colin, 1967; INSTITUT CHARLES DE GAULLE,
1958 :
la faillite ou le miracle.
Colloque de
1985, Paris, Economica, 1986; Jean LACOUTURE,
De Gaulle, Le politique, 1944-59,
Paris, Seuil, 1985, chap. 30.
[2]
François BLOCH -LAINÉ l’a raconté plusieurs fois, par exemple
dans
Profession fonctionnaire, Paris,
Seuil, 1976, p. 168.
[3]
Il faut tenir compte de la concurrence entre Indépendants et
RPF-UNR.
[4]
Nathalie CARRÉ DE MALBERG,
Entretiens avec Roger Goetze, 1937-58, Paris,
Comité pour l’Histoire Économique et Financière de la France (CHEFF),
Imprimerie Nationale/LGDJ, 1997.
[5]
Ministère des Finances, Paris, Archives Économiques et
Financières (désormais AEF), B 23506-23508.
[6]
Afin de ne pas officialiser une dévaluation nécessaire, le
gouvernement Bourgès-Maunoury avait instauré un système de taxe (de 20%) sur
devises à l’importation et de subvention (de 20%) sur devises à l’exportation :
ministère des Finances, AEF. Z 14268, et 1 A 441 Cabinet Ramadier.
[7]
J. KAPLAN, G. SCHLEIMINGER,
The
European Payments Union, Oxford, Clarendon Press, 1989.
[8]
Jacques RUEFF,
Combats pour
l’ordre financier, Paris, Plon, 1972. Voir la note du 10 juin p. 153
sq.
[9]
INSTITUT CHARLES DE GAULLE,
1958,
op. cit., p. 49-50.
[10]
Olivier FEIERTAG,
Wilfrid
Baumgartner, les finances de l’État et l’économie de la nation,
1902-1978, à paraître au CHEFF.
[11]
Jacques LE BOURVA, « La théorie de l’inflation, le rapport des
experts et l’opération de décembre 1958 »,
Revue
économique, septembre 1959, p. 713-754.
[12]
Frédéric TEULON,
Dictionnaire
d’histoire, économie, finance, géographie, Paris, PUF, 1997 : «
Stabilisation (plans de)».
[13]
Michel-Pierre CHÉLINI,
Histoire
du Franc français au XXe siècle, Paris, Picard, 2001, p.
253-259.
[14]
INSTITUT CHARLES DE GAULLE,
1958,
op. cit.
[15]
Antoine PINAY,
Un Français comme
les autres, Entretiens avec A. Veil, Paris, Belfond, 1984, p.
126.
[16]
« J’accepte que l’opinion que vous aurez de moi à l’avenir
dépende entièrement du résultat obtenu », J. RUEFF,
op. cit., p. 233.
[17]
Charles DE GAULLE,
Mémoires
d’espoir, Paris, Plon, 1971, p. 152.
[18]
INSTITUT CHARLES DE GAULLE,
1958,
op. cit., p. 67.
[19]
L’indexation concernait aussi certains prix agricoles depuis
1946-1648, notamment le sucre, le blé et le lait dont les prix à la production
tenaient compte des hausses de coûts salariaux. Depuis le début des années
1950, la plupart des grands produits agricoles sont subventionnés.
[20]
INSTITUT CHARLES DE GAULLE,
1958,
op. cit., p. 61.
[21]
Association Européenne de Libre Échange, moins intégrée, plus
contractuelle et uniquement commerciale, lancée par la Grande-Bretagne en 1958
et comptant notamment la Scandinavie, la Suisse et l’Autriche. La plupart de
ses membres finirent par rejoindre la CEE, entre 1972 et 1995.
[22]
P. M. PITMAN, « Le programme de réforme finanière français et
le rétablissement de la convertibilité en Europe occidentale », in
Du Franc Poincaré à l’Écu, Paris,
CHEFF, 1993, p. 449-471.
[23]
Ministère des Finances, AEF, B 50782.
[24]
M-P. CHÉLINI,
Inflation, État et
opinion en France, 1944-52, Paris, CHEFF, 1998, chapitres 4 et
6.
[25]
L’Algérie formait un territoire composé de trois préfectures,
Alger, Oran et Constantine; les territoires du Sud saharien constituaient un
espace distinct.
[26]
Intéressant musée Oscar Roty à Jargeau (Loiret).
[27]
Sondage évoqué par Paul Fabra dans
Le Monde daté du 27-28 novembre 1988 «
Le nouveau Franc, la conversion monétaire de
1958-60 »
, mais resté
introuvable malgré nos recherches.
[28]
M. LELART, « Le Franc et le FMI depuis 1960 », in
Du Franc Poincaré à l’Écu,
op. cit., p 623-638.
[29]
G. MOINE, « Le Deutschemark
»,
Notes et Études
Documentaires, janvier 1981, Paris, La Documentation française, et
A. SAMUELSON,
Le mark, Paris, Didier,
1971.
[30]
C. DE GAULLE,
Mémoires
d’espoir, II :
L’effort,
Paris, Plon, 1971, p. 212.
[31]
L. FRANCK,
Les prix,
Paris, PUF, « Que-sais-je ?», plusieurs éditions de 1957 à 1982.